DOMENICO BONAMICO

ET LA NAISSANCE DE LA PENSEE GEOPOLITIQUE NAVALE ITALIENNE

Ezio Ferrante

 

 

Pour aborder avec un esprit critique et pour mieux mettre en relief les diverses facettes des études et des intérêts d’un penseur naval comme Domenico Bonamico (1846-1925)1, les chemins sont nombreux. Dans un précédent article, paru dans l’Evolution de la pensée navale III, nous avons montré ses interventions dans le débat tactique et stratégique, ainsi que quelques aspects de sa profonde analyse herméneutique de la théorie de la puissance maritime de Mahan : dans le présent travail, nous nous proposons de mettre en évidence sa contribution dans le domaine des études géographiques, dans lesquelles Bonamico chercha à encourager une approche stratégique et politique des thématiques géographiques elles-mêmes2.

Entre la fin des années soixante-dix et les premières années quatre-vingt du XIXe siècle, Bonamico travaille dans un contexte général d’études de géographie militaire fortement conditionnées et partiales. Du côté des études terrestres, on a une vision du problème de la Défense nationale essentiellement "continentale" régie par le dogme napoléonien : "le destin de l’Italie se joue exclusivement dans la vallée du Pô". La géographie militaire se définit comme "un domaine particulier de la géographie elle-même dans le sens général qui met en évidence les caractères du milieu pouvant exercer une influence sur les opérations militaires" et par conséquent on en déduit que la géographie stratégique est "cette partie de la géographie militaire qui, tenant compte des conditions particulières des divers accidents topographiques et de leurs localisations, permet d’évaluer leur importance en fonction des grandes opérations militaires et d’en déduire leur influence sur ces dernières" 3. Il en résulte une profusion d’études et de monographies géographiques et topographiques sur la défense des cols dans les théâtres d’opérations alpins : sur la frontière française, sur celle de l’Autriche et même sur celle de la Suisse, ainsi que sur la défense territoriale de l’Italie elle-même. Dans cette perspective, l’Italie semble n’avoir presque pas de "frontière" maritime, comme si cette dernière n’est pas susceptible de provoquer une analyse stratégique.

D’un autre côté, dans le domaine des études maritimes, on constate une très nette prépondérance des études de caractère tactique sur celles d’ordre proprement stratégique, tandis que l’Ecole d’hydrographie4 focalise son attention sur la connaissance des éléments "naturels" des côtes et des mers italiennes, pour ne pas avoir encore à recourir aux cartes marines françaises et anglaises pour la navigation le long des côtes nationales.

Peu à peu et systématiquement, Bonamico, dans ses écrits5, exige que l’aspect maritime soit pris en compte dans la conception générale de la défense nationale qui accorde la primauté à l’aspect continental : l’auteur propose qu’à la suite des études de géographie physique des théâtres maritimes on fonde une nouvelle discipline, celle d’une géographie stratégique navale, encore inexistante en Italie, sur des fondements proprement scientifiques. Cette déclaration était à l’époque révolutionnaire tant il est vrai, comme le dit notre auteur, que :

En Italie tout ce qui a rapport à la Marine est déterminé par référence à des raisonnements de continental ; quand il s’agit de formuler un critère tactique, stratégique ou d’art naval, on trouve immédiatement un moyen de le présenter sous l’aspect d’un problème similaire de la guerre sur terre ; au Parlement et là où s’élaborent les questions navales dans les creusets des laboratoires “continentaux” […], si un quelconque officier de marine, peut-être par romantisme, voulait dire ce qu’il entend par géographie navale, je suis certain qu’il ne se trouverait pas très embarrassé par les définitions des auteurs maritimes, mais je ne doute pas qu’il y aurait autant de définitions différentes que de personnes pour les formuler.

Bonamico, en prônant une analyse comparée terre-mer, veut faire oublier ce qu’a de subalterne le point de vue maritime face à la solution "continentale" du problème de défense de l’Etat ; c’est un problème extrêmement complexe difficile à résoudre dans la mesure où, avant la signature des accords de la Triple Entente avec les empires centraux (1882), l’Italie, dans son isolement politique international, devait prévoir soit une guerre à l’ouest contre la France, soit une guerre à l’est contre l’Autriche-Hongrie, soit par terre, soit par mer, comme l’exprimait avec force Bonamico. Dans une telle perspective, Bonamico soutient que l’étude géographique d’un théâtre de guerre terrestre considéré en soi, d’une manière isolée et indépendamment de sa relation avec les pays limitrophes et, surtout, de ses implications sur mer, indispensables dans un pays comme l’Italie, finit par avoir peu de signification et par ne pas correspondre aux finalités qu’on se propose. Il faut donc, pour cette raison, ne pas tenir compte des préjugés du passé qui limitent l’horizon des études stratégiques navales là où :

Nous ne savons pas concevoir une autre guerre que celle qui est tactique, nous ne distinguons pas d’autres objectifs que l’escadre ennemie, nous ne concevons qu’un unique moyen pour nous opposer à la maîtrise de la mer : d’où cet entêtement constant à chercher le salut et la victoire dans une formation, dans un symbole, comme si la guerre relevait d’une doctrine pythagoricienne, au lieu d’étudier les théâtres des opérations, au lieu de préparer les éléments pour mener à bonne fin une campagne militaire en se basant sur le principe que, en mer, dans les conditions du moment et pour longtemps dans le futur, nous pouvons et nous pourrons atteindre tous les objectifs, en tournant les positions et les forces ennemies.

C’est pourquoi on ne peut plus parler de la prochaine guerre imminente sur les Alpes occidentales ou orientales sans étudier les conditions de l’offensive et de la défense navales dans les zones correspondantes (ici, dans le nord de la Tyrrhénienne et dans la haute Adriatique). Par conséquent, en fonction de la corrélation efficace terre-mer et de l’importance de la lecture stratégique des éléments géographiques, Bonamico ébauche, pour la première fois en Italie, une authentique définition de la stratégie navale comme étant :

cette branche de la science militaire navale qui étudie dans les différents bassins hydrographiques toutes les opérations de la guerre navale et leurs relations avec celles menées sur terre pour déterminer, dans l’espace et dans le temps, les moyens et la façon d’établir avec des chances de succès le contact tactique avec tous les objectifs en mer et sur les côtes, qu’ils soient offensifs ou défensifs, qu’on veut maintenir.

Bonamico réserve une attention toute spéciale à l’incertitude de la géographie politique, c’est-à-dire à ces décisions politiques qui, dans le cas envisagé, modifiant la géographie politique, influent inévitablement sur la géographie militaire6. Il a suffi que les Français décident de construire une base navale à Bizerte pour perturber tout l’ensemble stratégique méditerranéen, déplaçant l’épicentre du nord de la Tyrrhénienne (Toulon, la Spezia, la Maddalena) vers le canal de Sicile et vers la mer ionienne, c’est-à-dire dans le triangle Malte-Messine-Bizerte qui deviennent les trois bases principales des opérations des puissances maritimes qui, dans l’avenir, s’affronteront pour la maîtrise de la Méditerranée.

La base navale de Bizerte devient ainsi, aux yeux de Bonamico, l’exemple contemporain de "l’influence que la création d’une base militaire moderne peut exercer sur le développement et sur la structure militaire d’une nation, sur son avenir politique et commercial ainsi que sur les études de géographie stratégique".

Par la suite, la publication, en 1890, de la célèbre œuvre de Alfred Thayer Mahan, The influence of Sea Power upon History 1660-1783, avec ses six conditions de la puissance maritime7, représente pour Bonamico une vraie révélation, qui lui permet d’affiner les arguments critiques et théoriques par une lecture plus approfondie du concept même de puissance maritime et de l’imbrication géopolitique complexe qui en est la base ; ainsi par configuration physique d’un pays, on doit comprendre encore le concept traditionnel, familier à Bonamico, de celle de ses côtes ; par position géographique, on doit comprendre non seulement la position géostratégique, mais aussi géopolitique du pays lui-même8 ; Bonamico mettra cette leçon en pratique dans ses écrits des années quatre-vingt-dix.

Dans un premier temps, il se limite à approfondir l’analyse des éléments à la fois géographiques, commerciaux et culturels qui chez Mahan n’avaient pas reçu une attention particulière (comme la climatologie, la situation de la capitale, les facteurs de l’industrie maritime et de la richesse d’un pays ainsi que de l’influence de la "civilisation") ; Bonamico souligne avec force l’influence de la géographie politique "sur la genèse et le développement des nations maritimes" 9. En second lieu, grâce à la lecture comparée du livre de Mahan, L’influence de la puissance maritime sur l’histoire, et de celui de C.E. Callwell Effects of Maritime Command on Land Campaigns since Waterloo, paru en 189710, Bonamico bâtit sa propre théorie de la puissance maritime d’une nation11, caractérisée par la coordination et par l’intégration des éléments tirés de ses analyses comparées de Mahan.

Pendant ce long parcours exégétique qui arrive à son terme au cours de la seconde moitié des années quatre vingt dix du XIXe siècle, Bonamico finit, dans ses écrits sur la Situazione militare mediterranea 12 par interpréter Mahan contre Mahan, c’est-à-dire par exploiter les coordonnées théoriques du penseur américain pour affirmer — contre les pétitions de principe de son "navalisme" — sa propre vision géopolitique navale dont le centre est dans les Etats-Unis d’Europe. Bonamico soutient que le plus important n’est pas tant de prévoir la victoire, dans une guerre hypothétique (qui aurait sans aucun doute transformé l’Europe en un immense et tragique théâtre d’opérations terrestres et maritimes entre les 35e et 60e parallèles nord), de la Duplice franco-russe (avec sa prépondérance maritime) contre la Triplice avec l’Italie, l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie (avec sa puissance continentale). Bonamico affirme qu’il faudrait, au contraire, "sauvegarder à temps l’intégrité de l’Europe contre les menaces imprévisibles qui s’amoncellent venant des Etats-Unis ou des Slaves".

Dans sa vision géopolitique, la région-pivot (le Heartland), si nous appliquons à Bonamico le terme de Sir Halford J. Mackinder pour sa région-clé13, comprend l’Europe anglo-saxonne et néo-latine, qui pourrait bien se constituer sur une base proprement politique, grâce à un rapprochement que Bonamico ne cessera pas de prêcher, celui de la Grande-Bretagne et des pays de la Triplice, de manière à former une véritable tétrarchie européenne ; cette dernière serait capable d’attirer dans sa sphère d’influence également la Grèce et l’Espagne, "faisant justice de leurs velléités franco-russes".

Seule une telle prospective politique pourra préserver et accroître la puissance mondiale de l’Europe, en assurant sa suprématie économique et la sécurité des empires coloniaux ; ce ne sera qu’à de telles conditions que l’Europe pourra maintenir sa prépondérance face aux périls slave et américain. D’un côté, notre auteur se montre préoccupé — dans des termes de géopolitique macrogéographique — de la poussée historique du slavisme vers l’Occident, dont la Russie tsariste, adoptant l’idéologie panslaviste, est devenue le chantre : il qualifie la politique proslave de la France de "nouvelle alliance impie" et exclut, en conséquence, la France du directoire paneuropéen. Le penseur italien craint "la consciente expansion, les ingérences de plus en plus marquées et le caractère autoritaire" de la Russie, lesquels, à son avis, constituent dans le contexte européen "une tension qui doit être contenue et réprimée". Dans l’intérêt et dans le droit à l’existence des autres races européennes, à longue échéance, "la mosaïque balkanique, faible rempart en soi, sera, malheureusement, un foyer de turbulences qui ouvriront la porte de l’Europe aux invasions orientales". D’un autre côté, Bonamico attire l’attention sur la menace latente que les Etats-Unis — sous l’incitation de Mahan — auraient sous peu développée sur la scène internationale ; dans une sorte de prophétie à la Cassandre, il affirme que "l’Europe assistera stupéfaite, dans peu de temps, au spectacle d’une Minerve maritime, sortant armée de pied en cap du cerveau d’une nation consciente de son grand destin", même si, dans le passé, l’Amérique du Nord "s’était abstenue sagement de toute ingérence en Europe".

"Salus Europae suprema lex" est la devise que Bonamico se fixe en partant du principe que "la domination du monde doit être considérée non seulement comme un droit, mais comme un devoir imposé à l’Europe par sa civilisation supérieure et pour cela doit être réalisée avec les moyens les meilleurs et les plus bénéfiques pour l’homme" ; toutefois, cette domination doit constamment être maintenue par un solide pouvoir militaire, surtout naval, à un moment où l’hégémonie sur le monde dépend plus que jamais de la maîtrise de la mer.

Dans cette perspective, qui considère que l’Europe est une puissance navale, Bonamico propose que les flottes alliées de la Tétrarchie, divisées en cinq escadres principales, soient "assignées à cinq centres organiques que la réflexion stratégique répartit en cinq centres d’opérations 14 : Constantinople pour la Méditerranée orientale, Gibraltar ou Tanger pour le bassin occidental, Copenhague pour les mers nordiques, Port-au-Prince, avec une base secondaire à Sainte-Lucie ou la Martinique pour les Caraïbes, Siak dans l’île de Sumatra, avec d’autres points d’appui stratégiques secondaires dans le grand archipel, pour assurer la maîtrise des mers orientales".

La domination sur l’océan Atlantique (à l’époque maintenue par un condominium anglo-français) représente la condition sine qua non de la domination européenne parce que "la perte de cette domination est la condamnation à mort de la civilisation européenne". Donc, une construction géopolitique dotée d’une forte dose de propositions débouchant sur la vision prémonitoire du renforcement redouté des Etats-Unis15 sur la scène internationale, qui commencera à devenir une réalité à la suite du conflit hispano-américain de 1898.

Dans l’analyse de ce conflit, Bonamico insiste sur le rôle moteur joué par la doctrine de Mahan, appuyée par Théodore Roosevelt, à l’époque secrétaire adjoint de la Marine et aussi par le président William McKinley — fondement du navalisme américain et de la volonté de puissance des Etats-Unis, par qui Mahan est devenu selon Bonamico "l’apôtre militant qui explique au peuple l’évangile militaire", "le Pierre l’Ermite de la première croisade pour la conquête de la toison d’or cubaine pour expliquer la bible de McKinley, même à coups de canon". Bonamico, dans ses écrits à ce sujet16, souligne la vigueur de la géopolitique des Etats-Unis et leurs récentes conquêtes par la force des territoires espagnols des Antilles et des Philippines. Comme l’écrira un commentateur italien dans les colonnes du journal Italia Militare e Marina 17, ce sera plus ou moins réfléchi, mais ce sera toujours une domination, avec le contrôle exclusif du point focal qu’est Panama situé entre deux océans et de la base logistique de Malacca. Cela compromettait sérieusement la projection de la puissance maritime européenne que Bonamico avait esquissée quelques années auparavant.

Dans la défaite navale de l’Espagne et l’écroulement de son empire colonial, Bonamico voit la préfiguration de la décadence européenne, du fait :

de l’amoindrissement du prestige, du droit et du pouvoir européens ; par la concurrence industrielle et commerciale qui sera plus pressante ; par l’ingérence directe des Etats-Unis dans les questions internationales et par l’accroissement de leur puissance militaire que l’on sollicitera forcément étant donnée leur nouvelle puissance internationale et qui tendra à proposer ses solutions sans parvenir encore à les imposer dans les conflits mondiaux. L’effet des conséquences proches et lointaines, commerciales et politiques du conflit hispano-américain pèsera particulièrement sur l’Angleterre et c’est bonne justice qu’elle subisse cette retombée puisque cela résulte de son égoïsme aveugle qui la rend souvent oublieuse et parfois inconsciente d’être une nation européenne et que tout amoindrissement de l’Europe provoque tôt ou tard l’amoindrissement de la Grande-Bretagne.

Par la suite, Bonamico profite de l’occasion pour relancer ce credo européen qui lui tient à cœur, soit sous les auspices d’un rapprochement anglo-ibérique, qu’il exalte comme étant la garantie de la paix européenne, soit grâce à une entente anglo-germanique, comme fondement du développement de la puissance coloniale allemande et de la protection de celle de la Grande-Bretagne.

Sinon, "les nations comme les hommes se suicident" et "ce qui vient d’arriver à l’Espagne pourra aussi frapper l’ensemble européen". Et, tandis que Bonamico tente de composer une vision géopolitique axée sur la domination de l’Europe sur le monde, mais penchant en vérité de plus en plus vers un condominium anglo-germanique, les analyses des conflits contemporains (guerre sino-japonaise de 1894, guerre russo-japonaise de 1904-1905)18 lui permettent de localiser les forces centrifuges qui contrecarrent son credo européen. Dans les luttes qui se déroulent sur les théâtres d’opération lointains de l’Extrême-Orient, la puissance maritime est de plus en plus interprétée par notre auteur comme instrument et principe de la politique impériale et de la domination sur le monde ; cette puissance maritime, dont le schéma conceptuel, tiré des enseignements de Mahan et analysé à nouveau par lui, met en lumière pour mieux la souligner, l’accession du Japon au rang de puissance mondiale :

Le conflit sino-japonais représente une grande révélation : il a haussé au niveau de grande puissance un pays oublié et il a sapé le prestige du plus vaste empire dans le monde en détruisant sa puissance maritime. Il a exporté vers l’Extrême-Orient l’avidité européenne et a été à la naissance d’une nouvelle période de l’histoire. Le Japon sera de plus en plus puissant grâce au développement économique de l’Amérique et de l’Asie, grâce au percement de l’isthme de Panama, à la décadence européenne et on peut sans hésitation affirmer que sa position géographique réserve au Japon un avenir, bien qu’encore lointain, mais non moins prospère et puissant que celui de l’Italie à l’époque des navires à rames ou de l’Angleterre à l’ère de la voile… Cependant, ce but ne pourrait être atteint si le Japon ne devenait une puissance navale de premier ordre, dont les flottes seraient en mesure de donner à l’empire la possibilité de barrer la frontière chinoise entre 23° et 60° de latitude. La condition indispensable pour que le Japon soit une grande puissance repose sur la création d’une puissance navale qui lui assure la maîtrise de la mer non seulement contre la Chine, mais aussi contre les probables, bien que toujours peu efficaces, coalitions maritimes.

Bonamico exalte d’autant plus la politique du Japon que les victoires successives de celui-ci dans la guerre russo-japonaise contribuent à affaiblir la Russie tsariste en réduisant sa puissance navale, un péril, malgré tout, toujours présent ("la prépondérance slave est une menace mortelle pour l’Europe"). Bonamico profite de l’occasion, s’il en est une, de stigmatiser, dans cet assemblage d’ethnies, la séparation "de l’autocratie et de la nation", ainsi que "l’invasion de l’affairisme et de la soumission politique tant dans la bureaucratie que dans l’armée, à la cour et dans tous les milieux du pouvoir de l’Etat", où la crise de la puissance navale, la plus grave depuis la guerre de Crimée, a été l’entraînement inefficace des forces militaires.

Par la suite, Bonamico à propos de la guerre en Europe déjà commencée, dans le pamphlet La Missione de l’Italia 19, s’interroge sur l’Europe, pour savoir si, compte tenu des contrecoups de cette guerre, elle doit :

se soumettre à la toute puissance germanique ou à celle des Slaves puisque, si le slavisme, par un effet d’optique, nous apparaît moins menaçant, il est de telle nature que, brisant le rempart germanique, il s’abattra avec un élan pris depuis l’Asie, en submergeant la “ pourriture occidentale ”, en fait la civilisation européenne, comme cela eut lieu avec les invasions des Barbares qui anéantirent l’Empire romain.

Face à ces deux possibles hégémonies européennes, il ne reste plus à Bonamico, dans une Italie encore neutre dans le terrible conflit, qu’à prôner un novus ordo avec un bloc de neutres qui réunit toutes les énergies européennes "dans un espace unique, dans un apostolat du droit européen qui, par un héritage historique, est un devoir sacré" pour réaliser l’idée, exprimée en son temps par Victor Hugo, pour lequel, "au vingtième siècle, il y aura une nation extraordinaire… cette nation aura pour capitale Paris et ne s’appellera point la France, elle s’appellera l’Europe".

Cependant, malgré son constant engagement dans l’étude et la recherche au cours de tant d’années, Bonamico n’est jamais devenu un intellectuel intégré dans la Marine royale italienne (tant il est vrai qu’après trente années de carrière, il n’était encore que capitaine de corvette !) : il n’a pas réussi à acquérir une autorité intellectuelle dans la pensée navale italienne : celle-ci, à la veille de la Grande Guerre, malgré les accords en cours de la Triplice, restera étrangère aux grandes constructions théoriques et Bonamico tendra de plus en plus à concentrer son attention sur l’Adriatique20.

A la différence de Mahan, plus heureux en cela21, Bonamico n’aura pas trouvé un personnage politique comme destinataire privilégié des idées qui imprégnaient ses écrits, bien qu’il l’eût invoqué d’une manière plus ou moins transparente22. Peut-être est-ce aussi pour cela que, dans la dernière période de sa vie, Bonamico aurait préféré exprimer sa Weltanschauung, par le truchement de la poésie plutôt que par l’analyse politico-stratégique23.

Ses œuvres furent rapidement oubliées et ne furent plus publiées par la suite, à l’exception de deux d’entre elles24, mais il y eut une tentative d’utiliser son nom à des fins politiques en présentant Bonamico comme "un précurseur de l’Italie maritime et impériale de la Patrie fasciste" 25 !

Ainsi encore une fois, la vieille maxime avancée en son temps par Nicolas Machiavel aurait montré sa terrible efficacité : "De là vient que tous les prophètes bien armés furent vainqueurs et les désarmés déconfits" 26.

 

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Notes:

1 Pour une biographie de Domenico Bonamico, voir en particulier Giuseppe Sticca, Gli Scrittori militari italiani, Turin, Cassone, 1912, pp. 271 et 356 ; éditorial D.B. dans Rivista Marittima, fasc. 4/1925, pp. 1-5 ; l’article D.B. dans Dizonario Biografico degli Taliani, Rome, Istituto per l’Enciclopedia italiani, 1969, vol. XI, p. 532. Il entra à l’Ecole navale de Gênes en 1861, il participa à la bataille de Lissa en 1866 et il fut par la suite chargé de cours dans les écoles navales et militaires (Ecole navale de Gênes, Ecole supérieure de guerre de Turin, Académie navale de Livourne). Il eut également un poste au ministère de la Marine (direction de l’artillerie et des torpilles). Il donna sa démission en 1891 et reçut la médaille d’argent pour avoir sauvé un marin tombé à la mer ainsi que la médaille d’or qui récompensait les officiers qui s’occupèrent de sciences navales.

2 A l’époque, en Italie, la géographie stratégique maritime commençait à peine à faire ses premiers pas, tandis que la géographie politique était victime de l’incertitude et de l’équivoque qui pesaient sur son propre champ de recherches et était présentée soit comme une “géographie descriptive des divers Etats”, soit comme “géographie humaine générale” ou encore “synthèse des relations entre la terre et l’homme en fonction de la localisation” ; à ce sujet, voir Paolo Revelli, “Le origini italiane della geografia politica”, Bolletino della Reala Societa geografica italiana, Serie V, coll. VII, n° 1-2, janvier-février 1918, pp. 118-129.

3 Selon la définition du lieutenant colonel Giovani Sironi, Saggio di geografica strategica, Turin, Candeletti, 1873 ; pour un aperçu des études de géographie stratégique de la période, voir Federico Romero, “La geografia militare”, dans Un secolo di progresso italiano nelle Scienze militari, Rome, Societa italiani per il progresso delle scienze, 1940, pp. 121-128.

4 Ce n’est qu’en 1865 que fut fondé à Livourne l’Ufficio Centrale Scientifio et ensuite en 1872 à Gênes l’Ufficio Centrale Idografico della Marina pour procéder aux relevés hydrographiques de toutes les côtes et mers italiennes.

5 En particulier dans une série d’études parues dans la Rivista Marittima (RM) comme “l’Esame dei sistemi difensivi terrestri e marittimi” fasc. 9 et 10/1878 ; “La flotta offensiva-difensiva”, 11/1878 ; “La Difesa marittima dell’Italia”, 4/1880, ensuite parue chez Barbera, Rome, 1881 et, surtout, “Considerazioni sugli studi di geografica militare, continentale e marittima”, d’abord parue dans la RM, 9, 10-11, 12/1881, puis chez Barbera, Rome, 1881.

6 Considerazioni sugli studi, op. cit., p. 28 (à propos des changements politiques en Europe, de la transformation des armées permanentes en armées nationales, de la transformation des communications dans les théâtres d’opérations (“où les chemins de fer tendent à remplacer massivement les routes et même à les exclure”, de la puissance et du perfectionnement des moyens offensifs utilisés, dans la manière de conduire la guerre pour atteindre son plein développement et sa plus grande intensité”.

7 The elements of sea power, rappelons le une fois de plus, sont “les positions géographiques, les particularités topographiques, l’étendue du territoire, l’importance de la population, les caractéristiques de la population et du gouvernement”.

8 Comme le montre bien Olivier Sevaistre, “Mahan, le Clausewitz de la mer”, Stratégique, n° 7, 1980.

9 Dans les articles “Strategica Navale. Criteri di potenzialita marittima”, RM, 3 et 4/1985.

10 Dans la série des articles “Mahan e Callwell” parus dans RM d’octobre 1897 à janvier 1899 et, par la suite, regroupés dans l’édition d’une monographie due à Giuseppe Fioravanzo dans le prestigieux recueil La Guerra e la Milizia negli scrittori italiani d’ogni tempo, Rome, 1938. Il faut remarquer que pour Bonamico la puissance maritime implique l’ensemble des énergies maritimes (commerce et guerre) du pays, tandis que la puissance navale représente celle de la Marine de guerre seule.

11 Dans l’ouvrage Il Potere Marittimo, Rome, Forzani, 1899.

12 Dans RM, fasc. 6, 7, 8-9, 10, 11, 12 de 1895.

13 On profite de l’occasion pour souligner que Mahan et secondairement Callwell représentent les seules références critiques étrangères de Bonamico. Il ne connaît ni Ratzel, ni Vallaux et encore moins Mackinder. Cela ne tient pas à des questions de langue (dans ses œuvres, Bonamico souligne qu’il possède le français et l’anglais et nous savons par ses biographes qu’il ne cessa d’approfondir l’allemand avec ténacité, jusqu’à un âge avancé). Il est bon de noter qu’alors que les œuvres de Mahan et de Mackinder n’ont jamais été traduites en italien, celles de Ratzel eurent une vaste diffusion en italien, bénéficiant d’un interprète privilégié avec le géographe Olinto Marinelli.

14 Une dispersion qui naturellement présuppose une redistribution en Europe en fonction des intérêts de la Tétrarchie, avec le Danemark attiré dans l’orbite de l’Allemagne et avec l’abandon de l’Europe par l’Empire ottoman.

15 Comme cela transparaît clairement dans les écrits de Mahan, The Interest of America in Sea Power, Present and Future et Lessons of the War with Spain (tous deux chez Little, Brown and Co, Boston, 1897, 1899).

16 “Il Conflitto ispano-americano” dans RM, fasc. 5/1898 et les suppléments aux fascicules 6, 8-9, 10/1898 et “Insegnamenti della guerra ispano-americiana”, fasc. 3, 5, 6, 7, 8, 9, 10/1900.

17 “La conseguenze de la vittoria americana”, 5-6 août 1898 : Mahan lui-même, dans l’ouvrage cité ci-dessus, Lessons of the War with Spain, au chapitre “The Relations of the United States with their new Dependencies”, avait conseillé à ses concitoyens, à propos de la colonisation des nouveaux ex-territoires espagnols, de procéder avec les méthodes anglaises plutôt qu’avec celles des Espagnols parce que “la générosité et la bienfaisance appuyées par la force” sont les meilleures garanties pour conserver ces colonies.

18 Sujets que Bonamico traitera respectivement dans son ouvrage Mahan e Calwell, édité par Giuseppe Fioravanzo, pp. 137-221, et dans une série d’articles parus dans la RM (“Il conflitto russo-giapponese”, fasc. 3 et 4/1904 et 10/1905).

19 Florence, Fattori et Pugelli, 1914.

20 Comme le montre toute une serie d’articles stratégiques et politiques, parus dans la période d’avant-guerre : Ettore Bravetta, “La geografica strategica marittima e la difensa costiera”, Rivista militare, n° 2 et n° 5 de 1910 ; Delfino Deambrosis, “Il mare Adriatico e les sue coste. Saggio di grografia militare”, Rivista militare, n° 6 de 1911 ; Federico Valerio Ratti, L’Adriatico degli altri, Florence, Bemporad, 1914 ; Luigi Federzoni, La Dalmazia che aspetta, Bologne, 1915.

21 Comme nous l’avons montré, à propos des rapports entre Mahan et Theodore Roosevelt, , secrétaire adjoint à la Marine, devenu ensuite président des Etats-Unis (1901-1909), voir Edmund Morris, The Rise of Theodore Roosevelt, New York, Ballantine Books, 1980.

22 Dans les Considerazioni sugli studi di geografica (p. 91), déjà citées, Bonamico écrit : “à chacun son devoir, à chacun sa propre responsabilité. A moi revient le devoir d’énoncer l’entière vérité et aux autres (les hommes politiques) celui de la comprendre et de la transformer en relations de l’Etat”.

23 Dans sa riche production poétique, nous retenons tout particulièrement le recueil de vers Lirica del mare, Venise, Visentini, 1892 et ensuite Rome, Forzani, 1896, et la Vittoria Cantica et la Vittoria Poema, Turin, Paravia, 1906 et 1907.

24 Outre la réédition de Mahan e Calwell, par les soins de G. Fioravanzo, 1938, Il problema marritimo de l’Italia — Il potere marritimo, est réédité par les soins de Guido Po, dans le recueil La Guerra et la Milizia negli scrittori italiani d’ogni tempo, Rome, 1937.

25 Dans l’édition déjà citée de Mahan e Calwell, par les soins de G. Fioravanzo, à l’introduction, p. 13.

26 De principatibus, VI.

 

 

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