LA PENSÉE GÉOPOLITIQUE ET GÉOSTRATÉGIQUE NAVALE

 

Hervé Coutau-Bégarie

 

Un tel intitulé soulève des interrogations immédiates : sur la définition même de la géopolitique et de la géostratégie, ainsi que sur la possibilité d’accoler ces concepts au mot naval. L’accent étant mis sur le milieu plutôt que sur l’instrument, ne faudrait-il pas parler plutôt de géopolitique et de géostratégie maritimes ? Cela ne fait guère de doute et la seule justification d’un tel choix ne peut être que le souci d’homogénéité avec les précédents volumes. Il peut aussi marquer que n’est étudiée, dans cette série, que la réflexion sur l’un des multiples aspects de l’influence de la mer sur la vie des sociétés. Alors que les études réunies jusqu’ici portaient plutôt sur la guerre sur mer elle-même, c’est ici la place de la mer dans la stratégie générale des États qui sera examinée.

Les rapports entre la géopolitique et la géostratégie ont donné lieu à des débats sans fin. On s’en tiendra ici à une distinction arbitraire, mais commode : la géostratégie “étudie la géographie en tant que facteur externe de la stratégie et envisage son influence sur l’acquisition et la conservation de la maîtrise des mers”. La géopolitique “dépasse la guerre navale pour poser le problème redoutable de l’utilisation de la mer contre la terre”1.

Toute stratégie se développant dans un cadre spatial, la pensée stratégique est nécessairement géostratégique. On trouve, chez tous les auteurs navals, des développements sur l’influence du facteur géographique. Mais pas au même degré. Lorsque le pays dispose d’une base géographique favorable, la géographie n’est qu’une composante parmi d’autres. Au contraire, lorsque cette base favorable fait défaut, la géographie se trouve au cœur de toute la réflexion. C’est pour cela que s’est développée une véritable pensée géostratégique en Allemagne ou en Italie2, alors qu’on ne peut discerner d’école géostratégique au sein de la pensée navale anglo-saxonne.

En Allemagne comme en Italie, l’acquisition de positions permettant de sortir de l’enfermement de la mer du Nord ou de la Méditerranée est un problème permanent, obsédant, qui, chez beaucoup d’auteurs, commande la définition de toute la stratégie. C’est le sens de la critique de l’œuvre de Tirpitz par le vice-amiral Wegener dans l’entre-deux-guerres3. Alors que Mahan définit six facteurs de la puissance maritime, l’amiral Ruge ne retient que deux composantes : la flotte et la position4, suggérant avec force combien cette dernière a fait défaut à la stratégie navale allemande au Xxe siècle. Les auteurs britanniques n’ont pas à surmonter pareil obstacle. Mais presque tous consacrent des développements aux données géographiques : positions respectives des puissances en présence, configuration du théâtre probable d’opérations, réseau de bases… Ce sont là des données fondamentales et durables. Si beaucoup nient qu’elles soient, sauf exception, déterminantes, nul ne conteste qu’elles soient importantes.

La dimension géopolitique est plus complexe. Il faut distinguer la réflexion sur la guerre navale en elle-même de la réflexion plus vaste sur la composante maritime de la stratégie générale. Certes, tout auteur qui sort du strict domaine technique et tactique se trouve confronté au problème de l’influence de la mer contre la terre. Mais, le plus souvent, il ne s’agit que d’un postulat d’ordre général, qui n’appelle guère d’explications. Le débat sur les moyens de la guerre navale éclipse celui sur ses fins : comment acquérir et conserver la maîtrise des mers ? Voilà le problème qui obsède beaucoup d’auteurs, qui limitent là leur horizon théorique ; la maîtrise des mers obtenue, le reste sera donné par surcroît… D’autres, au contraire, proposent des constructions très élaborées, dans lesquelles la géopolitique est la rationalisation d’une véritable philosophie de l’histoire. La géostratégie révèle des choix méthodologiques, la géopolitique y ajoute des choix idéologiques. mahan est le plus illustre exemple de cette démarche. Le lien entre son œuvre et l’impérialisme qui inspire les pays anglo-saxons à la fin du XIXe siècle est parfaitement connu.

Le problème se présente différemment au plan praxéologique, lorsqu’il s’agit de définir une stratégie globale. Immanquablement, sauf dans le cas des Etats insulaires, le dilemme terre-mer se trouve posé d’emblée : dans quelle direction faut-il porter l’effort principal ? Question lancinante, dont l’universalité ne fait aucun doute, à laquelle tous les empires, tous les Etats, ont eu à répondre, aussi bien en Europe qu’en Orient, qu’ils aient eu, ou non, une pensée navale structurée. le domaine des pensées navales informelles est ici infiniment plus étendu que celui des théories architecturées et la diversité est encore plus grande que dans le champ stratégique privilégié dans les volumes précédents.

Les problèmes ainsi posés sont immenses et ce volume ne peut tous les aborder. Encore une fois, il ne peut s’agir que de l’assemblage de matériaux en vue d’une synthèse qui devient sans cesse plus lointaine au fur et à mesure que les “rapports de fouille” successifs font apparaître l’étendue et la complexité du champ à explorer. Le parti choisi a été de privilégier la pensée géopolitique au détriment de la pensée géostratégique : plus nettement individualisée, elle a davantage suscité d’intérêt, ce qui a conduit à reprendre ici cinq textes précédemment publiés (seul moyen d’évoquer des sujets très spécialisés sur lesquels le nombre des chercheurs est insignifiant). la pensée géostratégique reste un champ encore en friche, où tout reste à explorer, ou à peu près. Les études réunies dans ce volume permettent au moins d’avoir une idée de la diversité des cas de figure.

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La première aborde l’envers peu connu de la thalassocratie. Si les Athéniens ont parfaitement compris les mécanismes de la puissance maritime, comme on l’a vu dans le premier volume de la présente série, une minorité a obstinément défendu la thèse inverse d’évitement de la mer pour des raisons politiques (condamnation de l’impérialisme chez Isocrate) ou idéologiques (le rêve de la cité idéale chez Platon). On observera que le schéma platonicien coïncide avec le modèle de thalassophobie archaïque élaboré par Karl Polanyi à propos des empires du Moyen-Orient5. Mais l’influence possible du modèle perse sur la réflexion du philosophe relèvera toujours de la conjecture. Constatons simplement que, dès l’Antiquité, les deux attitudes extrêmes à l’égard de la mer étaient théorisées par les Grecs. Le constat est plus incertain pour les Romains, mais rappelons, comme on l’a déjà fait dans le tome III, que beaucoup de sources ont disparu.

Toutes les sociétés n’en ont pas fait autant. André Nied porte un jugement négatif sur le cas arabe : une tradition maritime centrée sur la pêche et le cabotage, mais pas de stratégie et une tactique fruste ; conséquence logique, pas de pensée navale constituée. Est-il possible de faire appel d’un jugement si sévère ? On peut, au moins, le nuancer quelque peu, sur deux points. D’une part, la présentation de la guerre des galères doit être revue à la lumière de l’ouvrage fondamental de John Guilmartin6 : la tactique n’était pas si sommaire, au moins à partir du Xve siècle, et il est excessif de voir dans la bataille de Prevesa une simple transposition de la bataille terrestre. La lente ouverture des archives turques devrait permettre une réévaluation, déjà suggérée par les travaux de Michel Lesure7. Il est plus difficile de se prononcer sur les périodes antérieures : on observera simplement que la tactique était tout aussi fruste du côté chrétien et que la bataille de Dhat el-Sawari (qui a donné son nom aux contrats Sawari entre la France et l’Arabie saoudite ; elle est connue en Occident sous le nom de bataille de Phœnix de Lycie) semble avoir eu des effets stratégiques majeurs. D’autre part, l’ouverture des archives turques devrait aussi révéler une pensée navale plus structurée que ne le suggère André Nied. Michel Lesure a publié un plan établi par Selman Reis pour contrer les Portugais dans l’océan Indien en 15258. Il y a certainement nombre de documents inédits du même genre qui attendent leur éditeur.

Qu’un pays à tradition continentale puisse prendre conscience de la dimension maritime lorsqu’il atteint un certain degré de puissance, c’est ce que montre le cas indien. Le nouvel Etat, lors de son accession à l’indépendance, avait des préoccupations plus immédiates qu’une expansion navale, d’autant que tout était à construire en ce domaine, le colonisateur britannique ayant pris soin de conserver le monopole de la force navale. Pourtant, un proche de Nehru a su plaider pour une vision à plus long terme : l’Inde, puissance régionale, ne pouvait se désintéresser de l’océan Indien. Ce n’est que plus de trois décennies plus tard que son appel a été entendu et que l’expansion de la flotte a véritablement commencé, jusqu’à devenir l’un des priorités de Rajiv Gandhi. L’Inde est ainsi devenue une puissance maritime respectable, dans un délai très court. Résultat d’autant plus remarquable que le pays ne pouvait revendiquer aucune tradition maritime9.

Le constat est semblable pour la Chine. Le premier volume de cette série a présenté un plaidoyer pour une politique maritime à la fin du XIXe siècle10. Il est exposé ici un “cas concret” lorsque le gouvernement chinois a dû choisir entre deux stratégies : donner la priorité à l’intérieur, c’est-à-dire aux adversaires traditionnels, continuateurs des grands envahisseurs nomades, ou renforcer les régions côtières contre la nouvelle menace européenne. Les mémoires échangés durant ce débat révèlent une pensée stratégique structurée, ce qui ne doit pas surprendre au pays de Sun Zi et de Sun Bin. La mer n’était pas un domaine inconnu, contrairement à ce qu’on a dit trop souvent11. Mais il est vrai que la tradition militaire de l’empire a été façonnée par les invasions des nomades venus du Nord et que la défense maritime reproduit le modèle mis au point contre les pillards de la steppe, avec l’interdiction des échanges, éventuellement l’éloignement des populations12. Ainsi s’explique la politique d’évitement de la mer mise en œuvre à partir du XVIe siècle : on ne peut invoquer un pseudo-atavisme continental, alors que cette politique succède à une expansion extraordinaire, tant commerciale que militaire, durant près de quatre siècles. Le problème est qu’en cette fin de XIXe siècle, les procédés traditionnels se révèlent inadaptés face aux Européens.

Confronté au même problème que la Chine, le Japon réussit sa mutation, ou plus exactement sa modernisation, sans pour autant renier son esprit traditionnel dont Alexander Kiralfy avait montré, dans des analyses pionnières (et incomprises) combien il avait continué à imprégner la stratégie japonaise13. La marine japonaise ne manque pas d’utiliser autant qu’elle le peut les grands auteurs étrangers : Mahan, Corbett et Castex sont ainsi traduits. Mais leur assimilation se fait au travers des prismes nationaux qui ne retiennent que les aspects utilisables dans l’optique strictement japonaise14 (il en ira de même dans les années 30-40, lors de la constitution de l’école japonaise de géopolitique, la Chiseigaku).

Sato Tatsutaro est l’un des deux principaux penseurs qui élaborent cette doctrine navale. l’autre est Akyiama Saneijuki, dont l’influence s’est fait sentir un peu plus tôt15. Alors que l’œuvre d’Akyiama se situe plutôt à la charnière de la tactique et de la stratégie (l’art opérationnel des Allemands et des Russes), celle de Sato se situe plutôt à la charnière de la stratégie et de la géopolitique. Akyiama avait d’abord pour tâche de forger une doctrine à usage de la marine elle-même, Sato se voit explicitement confier la mission de faire connaître la doctrine de la Marine dans le pays, face à une armée qui, contrairement à ce que l’on croit aujourd’hui, dominait l’appareil militaire. Il y réussit pleinement, mais sa définition du rapport des sept dixièmes (la flotte doit atteindre 70 % du tonnage de son adversaire probable, l’US Navy, compte tenu notamment des distances), aura pour résultat principal de renforcer la rivalité navale avec les Etats-Unis et donc de hâter encore un peu plus la marche à la guerre.

Mais l’ennemi désigné est déjà en train de devenir la première puissance maritime mondiale. Ce n’est pas encore le cas lorsque Mahan entreprend de composer l’œuvre qui va lui assurer une gloire universelle, mais c’est déjà le but que se sont fixé les milieux navalistes dont Mahan est le porte-parole. Le professeur André Vigarié nous présente un condensé de ses conceptions. Jusqu’ici on ne disposait, en français, que d’une seule étude, davantage tournée vers une présentation d’ensemble de l’homme et de son œuvre16. Si l’auteur est maintenant bien connu, après quatre biographies et une masse d’études diverses, l’œuvre n’a guère suscité d’exégèses. Antithèse du théoricien, Mahan n’a laissé aucun exposé systématique des fondements et des principes de la stratégie maritime et il faut découvrir ceux-ci à travers ses analyses historiques dispersées dans ses multiples livres et articles. La seule recherche de ce type est celle d’Herbert Rosinski, dont il ne reste malheureusement qu’un fragment. Celui-ci, resté inédit, sera prochainement publié en français, avec une anthologie de textes de Mahan.

L’œuvre de Mahan est véritablement géopolitique, et sur un double registre. Il y a d’abord cette vision grandiose de la lutte entre la terre et la mer, qui devient, sous sa plume, une véritable philosophie de l’histoire, empreinte de déterminisme. Il y a aussi de multiples études de théâtres d’opérations, sur le golfe du Mexique, sur le golfe Persique. Disciple de Jomini, Mahan accorde une importance décisive aux lignes d’opérations, aux bases… C’est essentiellement le premier aspect qui est étudié ici par André Vigarié. Le deuxième sera traité dans le commentaire de Herbert Rosinski.

Autant Mahan est connu, autant Homer Lea l’est peu. Il appartient à cette catégorie d’amateurs éclairés que les “professionnels” et les universitaires considèrent, le plus souvent, avec un superbe dédain. Faut-il rappeler que la mise en garde le plus nette contre le péril sous-marin, à la veille de la déclaration de guerre, est venue de… Sir Arthur Conan Doyle17 ? Lea est pourtant un personnage hors du commun : mort à 35 ans, en 1912, il ne s’est pas contenté d’écrire un livre prophétique, il a aussi joué un rôle actif dans la Révolution chinoise, en tant que conseiller de Sun Yat-sen. En 1969, le transfert de ses cendres à Taïwan donnera lieu à l’organisation d’une cérémonie grandiose, présidée par Tchang Kai-chek18. L’analyse de Lea, résolument géostratégique, ne paraît pas avoir été connue de son grand successeur, le général Haushofer, qui publie, en 1924, sa monumentale Geopolitik des Pazifischen Ozean. Une relecture comparative des deux livres reste à faire. Mais Lea a été lu attentivement par le général MacArthur19.

C’est un autre commentateur militaire que présente le contre-amiral Sevaistre, dans un article qui avait d’abord été publié dans Stratégique et qui est la seule référence en français sur un auteur pourtant fort célèbre et, ce qui est encore plus rare, abondamment traduit en français20. Liddell Hart s’était fait connaître, dans l’entre-deux-guerres, par sa relecture de la Grande Guerre qui avait mis à mal quelques réputations. Obsédé par les hécatombes du front français, dont le symbole, pour les Britanniques, est l’offensive sanglante de Passchensdaele, il a plaidé contre le “continental commitment” et a théorisé son aversion dans son livre célèbre sur l’approche indirecte en stratégie. Sa démarche l’a inévitablement amené à s’intéresser à la mer , à laquelle il accordait logiquement une importance centrale, mais sa connaissance de la chose maritime n’a jamais égalé celle de la guerre terrestre. Sa construction a fait l’objet de critiques décisives de la part des historiens, notamment Michael Howard, et il n’en subsiste plus grand chose d’un point de vue théorique. Restent quelques classiques de l’histoire militaire et la trace d’une immense influence21.

Les études qui suivent portent sur la constitution et le développement d’écoles géopolitiques qui se sont conçues comme telles : en Italie, en Allemagne et en Suède, des auteurs ont essayé de répondre à la même question : comment provoquer une prise de conscience de la dimension maritime de la stratégie dans des pays qui n’avaient pas de vraie tradition maritime (l’Allemagne, malgré la Hanse) ou l’avaient perdue (il n’y a pas de continuité entre les quatre grandes cités maritimes et la marine de l’Italie unifiée ; à la fin du XIXe siècle, la domination suédoise sur la Baltique n’est plus qu’un lointain souvenir) ?

Les trois mouvements naissent à peu près simultanément, à une époque où les théories organicistes connaissent une vogue formidable : les Etats, comme les êtres vivants, naissent, croissent, déclinent et meurent. Leur histoire est celle d’un combat pour survivre et se développer. Les politiques de puissance reçoivent ainsi une légitimation. Si la Suède en est écartée et ne peut plus que rêver, avec nostalgie, à son ancienne splendeur, l’Allemagne et l’Italie prennent part à la compétition, mais avec un retard considérable par rapport à la Grande-Bretagne et à la France : l’Allemagne, puissance dominante sur le continent, ne s’est lancée dans une Weltpolitik qu’avec répugnance, Bismarck ne tenant pas à faire apparaître l’Allemagne comme un pays insatiable ; l’Italie a été bloquée par ses problèmes intérieurs et par la concurrence française. La géopolitique maritime trace un programme d’action. En Italie, c’est un officier de marine, Domenico Bonamico (déjà abordé par Ezio Ferrante dans un précédent volume, à propos du volet stratégique de son œuvre), qui apporte la contribution la plus importante, mais son impact est finalement faible, à la différence de Mahan, malgré le parallélisme des thèmes, notamment l’alliance des peuples européens contre la Russie. En Allemagne, c’est un universitaire, Friedrich Ratzel, qui se chargera de cette tâche, avec infiniment plus de succès. son plaidoyer sera reçu avec enthousiasme par une opinion qui n’attendait que cela : le Flottenverein (Ligue navale), créé sur le modèle du Wehrverein (Ligue militaire), aura un tel succès qu’il dépassera son modèle et échappera largement à ses promoteurs, contribuant par ses campagnes enflammées à aggraver la tension avec la Grande-Bretagne.

Après 1918, l’Allemagne et l’Italie se retrouvent toutes les deux, pour des raisons différentes, dans le camp des pays insatisfaits. La géopolitique ne s’y acclimate pourtant que tardivement. Marco Antonsich nous présente l’organe principal de la géopolitique italienne, davantage soutenu par les milieux économiques et par le parti fasciste que par la marine, qui possède sa propre doctrine. Des marins livrent, de manière indépendante, des analyses géopolitiques : l’amiral Fioravanzo publie ainsi, en 1942, une brochure apologétique, Il Mediterraneo centro strategico del mondo 22. L’Allemagne voit le développement d’une nouvelle école qui supplante la géographie politique de Ratzel, jugée encore trop académique : ce sera la Geopolitik, conduite par le général-docteur Karl Haushofer, auquel son séjour au Japon a donné une vision véritablement mondiale, ce qui le conduit à accorder une grande place aux océans. Parmi ses nombreux ouvrages, deux leur sont entièrement consacrés : la somme sur la Geopolitik des Pazifischen Ozean et l’essai Weltmeere und Weltmachte. Plusieurs de ses disciples consacrent des monographies à des mers qui sont des travaux de recherche très solides, bien argumentés et documentés23. L’étude de Michel Korinman, tirée de sa grande thèse, montre que la très forte charge idéologique de cette géopolitique ne l’a pas empêchée de produire des travaux remarquables, qui contiennent encore bon nombre d’éléments d’information utilisables.

Il est cependant intéressant d’observer que la Geopolitik de Haushofer n’a pas exercé de monopole en la matière. L’Allemagne des années 30-40 a vu paraître des réflexions géopolitiques indépendantes, notamment chez les juristes. Cela peut surprendre, à tort d’ailleurs, car la pensée juridique et la pensée stratégique ne sont pas sans points communs. Le plus célèbre de ces géopoliticiens “amateurs” (si l’on ose dire) est le grand Carl Schmitt, dont on redécouvre aujourd’hui, par des approches très différentes, l’immense apport à la philosophie juridique et politique. A l’occasion, il a développé des vues géopolitiques pénétrantes, notamment dans son livre Der Nomos der Erde (1950) et dans un petit essai Land und Merr 24 (1954). Il n’a malheureusement pas été possible de lui consacrer une étude dans ce volume. En revanche, Stefan Schütze nous fait découvrir un auteur absolument oublié, Ernst Wolgast, qui a eu la mauvaise idée de publier son essai à Berlin en 1944 : Seemacht und Seegeltung (si le premier concept ne présente pas de difficultés, le deuxième est à peu près intraduisible), est un petit chef d’œuvre que seuls les auteurs allemands contemporains (les amiraux Friedrich Ruge et Edward Wegener) semblent avoir lu. Il mériterait pourtant amplement d’être réédité et traduit. Aucun auteur n’a poussé aussi loin l’analyse de la thalassocratie.

Le commandant Lars Wedin, de la Marine royale suédoise, poursuit son analyse de la pensée navale de son pays, selon une approche régressive (après l’entre-deux-guerres, voici le début du Xxe siècle, en attendant le débat de la fin du XIXe siècle dans le prochain volume). L’intérêt de la découverte de cette école nordique, jusqu’alors inconnue, est multiple. On y trouve une stratégie originale de résistance à l’invasion (celle du réduit central), avec une répartition organique tout aussi originale, puisque l’Armée, en charge de la défense des côtes, contrôlait, non seulement l’artillerie côtière, mais aussi une flotte légère de défense côtière (l’Archipelago Flota). On y trouve aussi une présentation de l’œuvre de Rudolf Kjellén, qui n’est plus guère connu que pour être l’inventeur du mot “géopolitique”, mais dont l’influence s’étend tout de même au-delà25. On y trouve enfin une étude de son influence sur les auteurs navals, influence qui semble avoir été plus diffuse que directe.

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Même élargi à l’échelle de la planète, l’échantillon présenté ici est trop restreint pour être représentatif. Les lacunes sont criardes, “à la limite du scandale même”, selon une formule qu’affectionnait Georges Dumézil. Donnons-en quelques exemples, limités aux seules pensées navales structurées.

La plus évidente concerne la pensée française. Martin Motte a commencé une thèse sur la pensée géostratégique en France de 1900 à 1950, dont on attend beaucoup. Pour l’instant, il n’y a rien. La matière est pourtant abondante. Darrieus et Daveluy ont consacré une part notable de leurs écrits à des développements géostratégiques et géopolitiques qui attendent encore leurs commentateurs26. Castex a eu droit à une exégèse, bien insuffisante et qui a laissé de côté tout l’aspect géostratégique pour se focaliser sur la géopolitique. Son disciple, le contre-amiral Lepotier, a publié de nombreux travaux véritablement géostratégiques, qui mériteraient d’être relus27. Sans oublier des auteurs aujourd’hui oubliés (les cours de l’Ecole de guerre navale sont une mine encore inexplorée) et l’apport de l’école vidalienne de géographie (même si la célèbre Géographie générale des mers de Camille Vallaux est muette sur la dimension stratégique). Il y a une immense friche à explorer.

Il en va de même de la pensée russe qui oppose aux essais d’investigation le redoutable obstacle de la langue. Le poids de la géographie se fait sentir avec tant de force que les auteurs lui ont certainement consacré une grande attention. Mais on ne connaît, en Occident que l’amiral Gorchkov, dont les Américains ont surévalué l’importance pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la théorie, et, depuis peu, Makarov, de meilleure tenue. Mais qu’a dit Klado, commentateur de la guerre russo-japonaise, parfois surnommé le Mahan russe ? Et Berezin avant lui ?

Et l’Amérique latine ? Le contre-amiral Millia a présenté, dans le troisième volume de cette série, la riche pensée navale argentine. Il faudrait revenir sur le vice-amiral Segundo R. Storni, dont la brochure Intereses argentinos en el mar, publiée en 1916, est considérée comme le texte fondateur de l’école argentine de géopolitique (laquelle lui a été bien infidèle par la suite). Il faudrait aussi découvrir les auteurs brésiliens, en se souvenant que le Brésil a connu une école géopolitique particulièrement brillante, à la suite du maréchal Travasos : le primat accordé à la colonisation de l’intérieur n’a pas empêché le développement, certes plus tardif, d’une composante navale originale28. Naturellement, il faudrait enfin examiner les autres pays d’Amérique latine : tous, même les plus petits, ont eu leurs géopoliticiens, dont on ne sait rien.

D’une manière générale, on ne pourra parvenir à une connaissance, au moins approximative, de la pensée géopolitique navale que lorsqu’on aura une connaissance convenable de la pensée géopolitique globale, dont elle n’est pas séparable. Le problème est que si l’histoire de la pensée navale reste à écrire, l’histoire de la pensée géopolitique ne se présente pas sous un jour plus brillant29. Si nous sommes maintenant bien renseignés sur la géopolitique allemande, notamment depuis la thèse de Michel Korinman30, il n’en va pas de même pour la géopolitique italienne et pour la géopolitique japonaise, la chiseigaku, apparue tardivement et fortement inspirée du modèle allemand, mais avec des idiosyncrasies particulièrement marquées. la riche école géopolitique nord-américaine des années 40, conçue comme une réponse la Geopolitik, est oubliée, au point que Nicholas J. Spykman apparaît comme un auteur isolé. Si Mackinder commence à être bien connu31, son concurrent James Fairgrieve est entré dans un purgatoire dont il serait urgent de le sortir, en se souvenant que son œuvre majeure Geography and World Power, parue en 1915, a eu un grand retentissement, en Grande-Bretagne, mais aussi en Allemagne, où Haushofer a préfacé sa traduction, parue dix ans plus tard. Et qui s’intéresse à cette lignée qui, de Clément Ader à Alexander de Seversky, a construit une géopolitique et une géostratégie de l’air ? C’est dire combien l’ensemble du dossier reste à découvrir.

Il faudra encore beaucoup de monographies exploratoires avant de pouvoir esquisser une généalogie de la géopolitique, sur le modèle de la généalogie de la stratégie qui ouvre Les voix de la stratégie du général Poirier. On pourrait montrer les évolutions entre une première génération, au début du Xxe siècle, dont on pourrait regrouper les tendances autour des figures emblématiques de Ratzel, Mahan et Mackinder, et une deuxième génération, active dans l’entre-deux-guerres, autour de trois chefs de file qui seraient Karl Haushofer, Raoul Castex et Nicholas Spykman32. Les successeurs ont su combiner l’héritage des fondateurs avec d’autres influences (Ratzel et Kjellén pour Haushofer ; Mahan et Corbett pour Castex ; Mackinder et une pléiade d’auteurs américains-Mahan, Turner, Bowman, Huntington… - pour Spykman) pour substituer aux thèses unilatérales et déterministes de la première génération des pensées dialectiques complexes. Ils ont approfondi les courants d’une géopolitique qui n’a pas su parvenir à une théorie unifiée : la troisième génération, qui aurait dû se charger de cette tâche, n’était pas au rendez-vous, la géopolitique étant disqualifiée pour des raisons techniques (révolution nucléaire) et idéologiques après la deuxième guerre mondiale.

Mais une théorie unifiée est-elle possible, par delà la diversité des méthodes33 et des facteurs34, par delà des particularités “nationales” à ce point marquées qu’on ne peut énoncer que quelques constantes très générales ? C’est probablement dans le domaine géopolitique que l’approche culturaliste a le plus de chances d’être fructueuse. Cela peut sembler paradoxal, mais il ne s’agit au fond que d’un retour au programme de Kjellén : la géopolitique n’était pour lui qu’une approche devant se combiner avec d’autres : l’ethnopolitique, la sociopolitique… Cette combinaison de variables multiples est le meilleur moyen de se prémunir contre la tentation du déterminisme. André Béjin, dans l’essai qui clôt ce volume, rappelle la position de l’anthropologue Georges Vacher de Lapouge : si celui-ci a laissé un souvenir pour le moins ambigu, son avertissement méthodologique, dans la matière qui nous intéresse, conserve toute sa valeur.

 

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Notes:

1 Définitions que j’avais proposées dans La puissance maritime, Paris, Fayard, 1985, pp. 214-215.

2 Le concept de géostratégie est forgé par le général piémontais Durando, en 1846. L’amiral Scheer parle du facteur “géomilitaire” pendant la première guerre mondiale.

3 Wolfgang Wegener, Die Seestrategie des Weltkrieges, 1929, qui a récemment fait l’objet d’une édition critique par Holger H. Herwig, The Naval Strategy of the World War, Annapolis, Naval Institute Press, 1989.

4 Friedrich Ruge, Seemacht und Sicherheits, trad. française Puissance maritime et sécurité, Paris, Presses de la Cité, 1969.

5 Le texte-programme de Karl Polanyi, “Archaïc Thalassophobia”, 1954, n’a jamais été publié. Mais on trouve une mise en œuvre dans les actes de son séminaire Trade and Market in the Early Empires, 1966, trad. française Karl Polanyi et Conrad Arensberg, Les systèmes économiques dans l’histoire de la théorie, Paris, Larousse, 1973.

6 John Guilmartin, Gunpowder and Galleys. Changing Technology and Mediterranean Warfare at Sea, Cambridge, Cambridge University Press, 1974.

7 Michel Lesure, Lépante, Paris, Julliard, “Archives”, 1974 ; un travail sur la reconstitution de la marine turque après Lépante est malheureusement resté inédit.

8 Michel Lesure, “Un document ottoman de 1525 sur l’Inde portugaise et les pays de la mer Rouge”, Mare Luso-Indicum III, 1976.

9 Cf. Hervé Coutau-Bégarie, Géostratégie de l’océan Indien, Paris, FEDN-Economica, 1993, ch. III.

10 Christine Cornet, “Wei Yuan et la conception chinoise du monde maritime”.

11 Cf. Hervé Coutau-Bégarie, Géostratégie du Pacifique, Paris, IFRI-Economica, 1987, appendice sur “l’influence de la puissance maritime sur l’histoire de l’Extrême-Orient”.

12 Comme l’a souligné le grand spécialiste de l’histoire politique et militaire de la Chine, J.K. Fairbank, “Maritime and Continental in China’s History”, dans Cambridge History of China, tome III.

13 Alexander Kiralfy, “La stratégie navale japonaise”, dans E. Mead Earle, op. cit. et son article : “Why Japan’s Fleet Avoids Decisive Battle”, Foreign Affairs, 1944.

14 Cf. Roger Dingman, “Japan and Mahan”, dans John B. Hattendorf (ed), The Influence of History upon Mahan, Newport, Naval War College Press, 1991.

15 Mark Peattie, “Akyiama Saneijuki and the Emergence of Modern Japanese Naval Doctrine”, US Naval Institute Proceedings, janvier 1977.

16 Olivier Sevaistre, “Mahan, le Clausewitz de la mer”, Stratégique, 1979, n° 1, avec l’introduction de Pierre Naville, Mahan et la maîtrise des mers, Paris, Berger-Levrault, 1982 et la traduction de l’article de H. et M. Sprout dans les maîtres de la stratégie d’E. Mead Earle.

17 Il faudrait rééditer son article “Danger ! A Story of England’s Peril”, Strand Magazine, juillet 1914.

18 Eugene Anschel, Homer Lea, Sun Yat-sen and the Chinese Revolution, New York, Praeger, 1984.

19 Valérie M. Hudson et Eric Hyer, “Homer Lea’s Geopolitical Theory : Valor or Ignorance ?”, Journal of Strategic Studies, septembre 1989.

20 Réputations, Paris, Payot, 1931 ; Les guerres décisives de l’histoire, Paris, Payot, 1933 ; La guerre moderne, Paris, Editions de la Nouvelle revue critique, 1935 ; Histoire mondiale de la stratégie, Paris, Plon, 1962 ; Histoire de la seconde guerre mondiale, Paris, Fayard, 1976 ; sans oublier ses Mémoires, Paris, Fayard, 1970.

21 Liddell Hart a bénéficié d’une biographie minutieuse : Brian Bond, Liddell Hart. A Study of his Military Thought, Londres, Cassell, 1977.

22 Ezio Ferrante publiera une étude sur la pensée navale italienne dans l’entre-deux-guerres dans le tome VI.

23 Parmi ces monographies sur la mer du Nord, la mer Egée…, une seule a été traduite en français : H. Hummel et W. Siewert, La Méditerranée, Paris, Payot, 1937 ; une réédition est en cours dans le cadre du présent programme. La Geopolitik des Pazifischen Ozean était en cours de traduction, mais celle-ci a été arrêtée quand la guerre a éclaté.

24 Traduit en français : Terre et mer, Paris, Le Labyrinthe, 1985.

25 On oublie que les livres de Kjellén ont très vite été traduits en allemand : Die Grossmächte der Gegenwart, 1915 ; Die Ideen von 1914. Eine Weltgeschichtliche Perspektive, 1915 ; Der Staat als Lebensform, 1917 ; Grundriss zu einem System der Politik, 1920 ; Die Grossmächte vor und nach dem Weltkriege, 1930. Haushofer s’est imprégné des idées de Kjellén au point d’assurer lui-même l’édition du dernier ouvrage.

26 Un livre sur Darrieus, par les amiraux Darrieus et Estival, développera prochainement l’essai présenté dans le tome I de la présente série.

27 Il a notamment publié une série d’articles dans la Revue de défense nationale dans les années 40 et 50. On citera seulement ici un prolongement lointain, paru dans la livraison de décembre 1971, “Le facteur géostratégique”, antérieur à la redécouverte de la géostratégie à la fin des années 70.

28 En attendant une étude sur la pensée navale brésilienne prévue dans le tome VI, on se reportera à Hervé Coutau-Bégarie, “Géopolitique théorique et géopolitique appliquée en Amérique latine”, Hérodote, 1990-2.

29 Signalons cependant une introduction remarquable, dont il n’existe pas l’équivalent pour la pensée navale : Ladis K.D. Kristof, “The Origins and Evolution of Geopolitics”, Journal of Conflict Resolution, 1960.

30 Michel Korinman, Quand l’Allemagne pensait le monde. Grandeur et décadence d’une géopolitique, Paris, Fayard, 1990.

31 Même si la vulgate persiste à réduire une pensée complexe à la trop fameuse formule sur le contrôle du Heartland. Les essais qui lui ont été consacrés ne se comptent plus, mais rares sont ceux qui partent de l’ensemble de son œuvre au lieu de se limiter aux trois textes majeurs. Signalons seulement ici l’approche contrastive de Paul Kennedy, “Mahan et Mackinder : deux interprétations de la puissance maritime britannique”, dans Paul Kennedy, Stratégie et diplomatie, Paris, Economica, 1988.

32 Spykman est le moins connu des trois. Il attend encore un commentateur. De bonnes remarques dans Michael P. Gerace, “Between Mackinder and Spykman : Geopolitics, Containment and After”, Comparative Strategy, 1991.

33 Saül B. Cohen en retenait six : historique, morphologique, fonctionnelle, behaviouriste, systémique, réaliste (analyse de puissance). Saül B. Cohen, Geography and Politics in a World Divided, Oxford-New York, Oxford University Press, 1973, pp. 7-18.

34 Kjellén décomposait la géopolitique en topopolitique (position de l’Etat), morphopolitique (forme de l’Etat) et physiopolitique (étendue de l’Etat). L. Kristof, art. cit., p. 25.

 

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