UN GRAND DEBAT POLITIQUE EN CHINE EN 1874 : DEFENSE MARITIME CONTRE DEFENSE AUX FRONTIERES *

 

Immanuel C.Y. Hsu

 

Peu de politiques gouvernementales de la fin de la période Ch’ing reçurent plus d’attention que celle concernant l’importance relative de la défense côtière et de la défense intérieure en 1874. L’événement était particulièrement révélateur, non seulement parce qu’il décidait si la Chine tenterait de devenir une puissance continentale ou bien une puissance navale au cours des décennies suivantes, mais aussi parce qu’il montrait ce qu’étaient les points de vue des dirigeants politiques sur la question vitale des relations de la Chine avec la Russie et le Japon ; en effet, ces deux voisins vont influencer les couches profondes de l’histoire chinoise des siècles à venir. Li Hung-chang, gouverneur général du Chihli et partisan éminent de la défense maritime, prônait l’adoption d’un nouveau programme naval pour renforcer la défense côtière contre toute agression japonaise. Tso-Tsung-t‘ang, gouverneur du Shensi et du Kansu, principal tenant d’une défense des frontières, était surtout conscient des dangers d’une avance russe dans le Sinkiang. Le point de vue de Tso correspondait à la traditionnelle peur chinoise d’une invasion de hordes barbares venant des steppes de l’Asie centrale, alors que Li était conscient de ce que représentait la récente situation de la Chine dans le monde face à la montée de la menace japonaise. Les germes de la future politique anti-japonaise et pro-russe de Li au cours des années 1890 étaient déjà bien présents dans ses affirmations de 1874.

La question qui fut à l’origine de cet important débat fut celle de savoir si la Chine enverrait une coûteuse expédition au Sinkiang pour mater une rébellion de Musulmans, laquelle se produisit après l’agression des Japonais contre Formose. Il faut se souvenir que le pays fut troublé par une révolte musulmane qui éclata dans le Shensi en 1862 s’étendant par la suite au Kansu et au Sinkiang. Toute la région nord-occidentale de la Chine était en feu1. Presque tout le Sinkiang était aux mains d’un aventurier Khokandien, Yakoub Beg, alors que la riche vallée de l’Ili était occupée par les Russes en 1871. Le gouvernement impérial nomma Tso-Tsung t’ang gouverneur général du Shensi et du Kansu en 1866 pour tout particulièrement anéantir les rebelles de ces provinces ; malheureusement, celui-ci ne put prendre la tête de cette opération car il fallait qu’auparavant il défasse les rebelles Nien au cours de l’été 1868. Ce ne fut qu’après cinq années de durs combats qu’il put mener à bien la mission qui consistait à ramener la paix dans le Shensi et dans le Kansu en remportant la victoire sur les rebelles musulmans en 18732.

Le gouvernement avait dépensé 40 millions de taëls pour cette opération et son armée victorieuse se tenait prête à entrer dans le Sinkiang3. Outre ces graves événements intérieurs, une crise naissait sur les côtes ; le Japon envahissait Formose en 1874, sous le prétexte de punir les indigènes pour avoir tué 53 marins des îles Ryu Kyu qui avaient naufragé. L’incapacité de la Chine à défendre Formose, sans parler de la victoire qu’elle ne pouvait remporter, contraignit le gouvernement de Pékin à se déconsidérer en achetant l’agresseur japonais plutôt que de le combattre ; le prix de cette démission s’éleva à un demi-million de taëls4.

La Cour ressentit fortement le manque de préparation de la Chine et envisagea en hâte de renforcer les défenses côtières. Mais une question se devait d’être posée : la Chine, financièrement affaiblie, avait-elle les moyens de se doter d’un programme naval ambitieux alors qu’elle menait des opérations coûteuses dans le Sinkiang ? Quel était le problème le plus urgent, la défense côtière ou celle des frontières et auquel donner la priorité ? Il s’ensuivit un grand débat au plan national.

Le prince Kung, à la tête du Tsungli Yamen, fut le premier à sonner l’alarme à propos du manque d’efficacité des défenses côtières, dans un mémoire qui fut connu à la Cour le 5 novembre 1874. Le prince avertissait que la faiblesse de la Chine, patente depuis l’affaire de Formose et des Japonais, inciterait les nations occidentales à jeter des yeux de convoitise sur le pays, l’avenir était sombre. "Depuis la guerre de l860 le peuple (chinois) avait décidé de se renforcer et en avait parlé, mais aujourd’hui on avait constaté que cela ne s’était pas produit. La (défaite) semble appartenir au passé et est depuis longtemps oubliée" 5. Il demandait donc que l’on s’engageât à promouvoir un renforcement du pays. Le 6 décembre 1874, Wen-hsiang, un ministre influent du Yamen, en dépit d’une grave maladie, vint apporter son appui à l’action du prince Kung en vue de l’institution d’une défense côtière renforcée :

Le Japon, un petit pays dans les mers orientales, vient d’adopter, il y a peu, des principes militaires occidentaux et s’est procuré deux navires cuirassés ; grâce à cela, il a suscité un conflit. Shen Pao-chen ainsi que d’autres officiers de haut grade chargés de la défense des côtes étant tous d’accord que, n’ayant pas de cuirassés, nous devions plutôt éviter un conflit avec le Japon. Il est vrai que nous nous sommes pliés à ses exigences dans le règlement de cette affaire pour la raison que nous n’étions pas prêts. Si nous continuons à laisser aller passivement et si nous ne cherchons pas à améliorer notre situation pour rattraper le terrain perdu, les conflits à l’avenir seront plus difficiles à maîtriser 6.

Ting Jih-ch’ang, ancien gouverneur du Kiangsu, répondit au Tsungli Yamen qui appelait à l’action et présenta à la Cour "une proposition en six points concernant la Marine" et cela par l’intermédiaire des bons offices de Chang Chao-tung, le gouverneur du Kwangtung. Il demandait la création de trois escadres de 16 bâtiments chaque, en tout 48 unités à répartir entre les côtes septentrionale, centrale et méridionale de la Chine, chaque escadre ayant son propre amiral. Dans ses six propositions il envisageait l’achat de grandes canonnières, la construction de forteresses sur les côtes, l’entraînement de l’armée, le choix de commandants capables et intègres pour la défense côtière, un système de coordination entre les escadres et enfin la création d’arsenaux et de fabriques de munitions. La Cour soumit la proposition de Ting et le mémoire du Yamen pour examen aux principaux dirigeants7.

D’autres hauts mandarins firent également des suggestions semblables pour le développement d’une marine de guerre ; Wen-pin, gouverneur du Shantung et directeur général de l’office du transport des grains, estima bon d’envisager la création de trois flottes, l’une basée à Tientsin, l’autre stationnée à l’embouchure du Yangtze et la dernière contrôlant les côtes du Fukien ; chaque flotte devait comprendre un ou deux bâtiments cuirassés de construction étrangère accompagnés de plusieurs petites unités provenant de chantiers chinois8. Wang K’ai-t’ai, gouverneur du Fukien, proposa également la création de trois forces navales : une force du Nord, basée à Taku, pour défendre les côtes du Fengt’ien, du Chihli et du Shantung ; une autre, stationnée à Woosung, pour protéger la partie centrale des côtes de Chine, c’est-à-dire la région côtière du Kiangsu et du Chekiang ; enfin une force du Sud, attachée à Formose pour la défense des côtes du Fukien et du Kwantung. Chaque flotte serait sous les ordres d’un Haut-Commissaire de la Marine et comprendrait : 2 navires cuirassés, 4 grands navires, 6 moyens et 4 petits. La force totale des trois flottes atteindrait le nombre de 48 unités9.

Le programme naval de Li Hung-chang proposait la force la plus puissante ; ce grand secrétaire et gouverneur général du Chihli, en effet, défendait énergiquement la nécessité pour la Chine de posséder une importante défense maritime, dans un long mémoire que la Cour connut le 12 décembre 1874. La Chine était confrontée à un monde tout à fait différent avec des ennemis plus puissants que tous ceux qu’elle avait pu connaître auparavant. Li affirmait que les difficultés de cette situation sans précédent ne pourraient trouver de règlements si on suivait les anciens errements ; cela revenait à traiter toutes sortes de maladies avec les mêmes médicaments. Pour ce qui est du défi porté à la Chine, elle se devait d’y répondre en adoptant courageusement de nouvelles mesures10. Il y avait un mot que Li répétait souvent : "des changements" en citant, le Livre des changements pour confirmer ses vues :

Quand une série de changements est épuisée, un autre changement apparaît (lequel mènera à la réalisation).

et il ajoutait :

Sans les changements, on ne peut entreprendre ni guerre ni action défensive et il ne peut y avoir de paix durable… En somme, si nous désirons mettre de l’ordre dans nos défenses côtières, il n’existe pas d’autre voie pour commencer que de changer nos vieilles méthodes et employer de nouveaux talents 11.

Il poursuivait en disant :

Les nations occidentales, quelle que soit leur puissance, sont à plus de 70 000 li de distance, alors que le Japon se trouve à notre porte, en mesure de guetter nos faiblesses ou notre préparation ; ce pays est celui qui nous pose le plus de problèmes d’une façon permanente. Bien qu’on ait temporairement restreint son action, le Japon a habilement utilisé des stratagèmes et des machinations contre nous, convoitant nos ressources et la richesse de notre peuple. Il espère trouver un prétexte en vue d’une action au moment convenable avant que nous mettions définitivement en définitivement en place notre programme de construction navale et nos fabriques de canons. C’est pour cette raison qu’il faut sans tarder commencer la construction de cuirassés, forteresses côtières, etc. Mais nous ne possédons pas les fonds nécessaires et, en outre, les ordres d’achats demandent du temps pour être honorés 12.

Il va sans dire que le programme naval de Li désignait le Japon, et non les pays occidentaux, comme l’ennemi le plus probable. Li se rendit compte que les Occidentaux avaient construit des navires et fabriqué des canons depuis longtemps continuant à surpasser tout ce que la Chine pourrait espérer réaliser en quelques années. Mais le Japon n’avait que très récemment commencé à imiter les puissances occidentales et, de ce fait, pouvait être dépassé. Le projet de Li faisait appel à l’étranger pour l’achat de navires et de canons, prévoyait l’entraînement des officiers et des marins ainsi que le recrutement de nouveaux talents grâce à un concours rénové pour les fonctionnaires des "Affaires étrangères", l’ouverture de mines, la fabrication de munitions et une augmentation des droits de douane sur les importations d’opium pour aider à payer le coût des dépenses navales, qu’il estimait à un montant total de dix millions de taëls annuels13. Avec beaucoup d’audace, Li demanda à la Cour de considérer les importances relatives de la défense maritime et de la défense des frontières et donc, d’affecter les fonds prévus pour la campagne du Sinkiang à son programme naval :

Il est de notoriété publique que l’état de nos finances à une époque récente a été très précaire. Pour notre gouverne, nous devons avoir à l’esprit la situation de tout le pays avant de décider du choix d’une politique. Les diverses villes du Sinkiang passèrent sous notre souveraineté dans la période Ch’ien-lung [1736-1795] ; sans tenir compte des grandes difficultés pour entrer en leur possession, nous avons consacré plus de trois millions de taëls par an pour des dépenses militaires en temps de paix (uniquement pour les garder). Nous avons conquis plusieurs milliers de li de terres au prix d’une contrainte d’argent qui durera des centaines et des milliers d’années. Cela n’en vaut pas la peine. En outre, les frontières du pays [le Sinkiang] sont mitoyennes avec la Russie à l’ouest et avec les Indes britanniques au sud. Les nations étrangères accroissent tous les jours leur puissance tandis que dans le même temps, notre situation intérieure se désagrège. La situation actuelle est entièrement différente de ce qu’elle fut dans le passé. Si même, nous pouvons reprendre (le Sinkiang) nous ne serons pas capables de le garder longtemps.

La lecture de la presse étrangère et des informations sur le front occidental montre régulièrement que le chef musulman en Kashgarie, Yakoub Beg, a reçu récemment un titre de la part du Sultan turc et a conclu des accords commerciaux avec la Grande-Bretagne et la Russie14. Il s’est aligné sur plusieurs grandes nations et agit de concert avec elles. Il est aux mains des Russes ; de toute évidence, il apparaît que la Russie commence à grignoter et la Grande-Bretagne va se joindre à elle à la recherche du profit, ces deux pays s’opposant à ce que la Chine accède à une influence dans la région occidentale (le Sinkiang). Prenant en considération sa force actuelle, la Chine ne devrait pas concentrer ses efforts uniquement sur la région occidentale et épuiser ses forces militaires et son argent. Tseng Kuo-fan proposa, il y a quelque temps, de renoncer temporairement à ce territoire, au-delà des cols, afin de se concentrer sur ses affaires intérieures ; sa conception de la planification de l’Etat était sage et prudente.

Aujourd’hui, bien que nous puissions ordonner à nos généraux d’étendre notre action (au-delà des cols), notre force militaire et notre argent ne nous permettent absolument pas de le faire. Ne pouvons-nous pas donner secrètement l’ordre au général commandant sur le front occidental de consacrer ses forces uniquement à une surveillance efficace de la frontière actuelle et utiliser ses troupes à coloniser militairement et à cultiver les terres, sans montrer une attitude agressive ? En même temps, nous pouvons pacifier les régions sous contrôle musulman d’Ili, d’Urumchi et de Kashgar en les autorisant à se grouper en tribus autonomes comme les chefs indigènes Miao et Yao l’ont fait au Yunnan, au Kweichow et au Kwangtung, tout en leur demandant d’adopter plus ou moins le calendrier chinois comme l’ont fait l’Annam et la Corée. En les laissant vivre, c’est aussi bon pour eux que pour nous ; et cela empêchera toute tentative britannique et russe tendant de les annexer, mais cela aussi épargnera à la Chine l’inconvénient de fréquentes expéditions. Cette façon de procéder peut donner des résultats viables et durables. En outre, si on ne recouvre pas le Sinkiang, cela ne nous sera pas douloureux physiquement ou moralement, alors que le manque de préparation dans la défense des côtes nous préoccupe plus profondément. Le choix d’une solution (entre une défense maritime et une défense des frontières terrestres) est aisé à faire.

Si cette proposition est adoptée, les forces militaires déjà envoyées au-delà des cols et celles qui n’y ont pas été encore doivent être en quelque sorte diminuées, ou bien démobilisées et leurs opérations arrêtées dès que possible. L’argent économisé doit servir à la défense maritime. Sinon, est-il possible que nous puissions en même temps, avec nos finances obérées, assurer une défense côtière sur une étendue de 10 000 li dans le Sud-Est et, dans le Nord-Ouest, sur la même étendue, conduire une défense des frontières terrestres, sans devenir à bout de souffle ? 15.

De nombreuses autres autorités provinciales saisirent aussi l’importance d’une défense côtière et reprirent les arguments de Li. Yang Ch’ang-chün, gouverneur du Chekiang, affirma que le développement de la marine était plus important que l’entraînement de l’armée et que, sans prendre en compte les énormes dépenses qui seraient nécessaires, la Chine doit se construire une marine de guerre.

Quand un pays aussi petit et pauvre que le Japon peut consacrer sans hésitations des sommes aussi considérables pour imiter l’Occident, notre immense pays ne peut-il pas avancer audacieusement à un moment où des forces étrangères menacent de nous envahir ? Peut-on tarder et perdre par défaut de telle manière que l’hégémonie étrangère nous domine ? 16

Ying-han, gouverneur général du Kwangtung et du Kwangsi, et Yü-lu, gouverneur du Anhwei, conseillaient tous deux à la Cour de créer des fonds pour la Marine en établissant de nouveaux bureaux pour recueillir l’impôt appelé likin sur le sel et en augmentant les taxes sur l’opium de 30 %. La première mesure donnerait plusieurs milliers de taëls annuellement, et la seconde, probablement deux millions et demi17.

En résumé, les tenants de la défense maritime avançaient cinq arguments :

1) La défense des frontières du Nord-Ouest n’était pas aussi importante et urgente que la défense maritime à cause de la situation de la capitale proche de la mer alors que Pékin se trouve très loin de la frontière du Nord-Ouest.

2) Les contraintes financières et une victoire peu assurée dans le Sinkiang impliquent un réexamen de la politique actuelle en faveur d’une campagne dans cette région.

3) Le Sinkiang, une vaste étendue de terres stériles, était de peu d’intérêt pour la Chine et ne valait pas les fonds dépensés pour s’y maintenir.

4) Les voisins du Sinkiang étant des Etats puissants, cette région ne resterait pas longtemps entre les mains de la Chine car la défendre serait difficile.

5) Remettre à plus tard le retour du Sinkiang dans l’orbite chinoise ne serait pas contre nature ; le retrait des troupes ordonné pour le moment ne signifiait pas renoncer à ce territoire conquis par l’empereur Ch’ien-lung, mais simplement une sage décision pour épargner la puissance de la Chine dans l’avenir.

L’importance du programme naval allait tellement de soi que peu de personnes osèrent le remettre en cause ; mais beaucoup de hauts personnages de l’administration affirmaient qu’il ne devrait pas être réalisé aux dépens d’une défense des frontières ; les rebelles du Sinkiang devaient être supprimés et la région perdue reconquise, quel que fût le programme naval. Ces personnages, les "premiers" dans la défense de frontières du Nord-Ouest s’opposaient à Li et à Ting, les "premiers" de la défense côtière. Par exemple Wang Wen-shao, gouverneur du Hunan, tout en admettant la nécessité d’acheter des navires étrangers pour accroître la défense maritime, soutenait que la paix pour la Chine était, en fait, liée au succès des forces chinoises dans le Sinkiang, car des désordres sur les côtes éclateraient probablement si le pays ne remportait pas la victoire dans le Nord-Ouest :

Si nos troupes reculent d’un pas, les Russes avancent aussi d’un pas ; si nos troupes perdent une bataille, les Russes en gagnent une. Rien n’est aussi urgent que cette affaire. Les nations comme la Grande-Bretagne, la France et les Etats-Unis peuvent aussi tirer profit de la situation et mener une action. Toute détérioration de la question russe amènera inévitablement sur la scène le problème maritime et notre défense aura du mal à affronter les deux défis. En conclusion, l’état général des relations étrangères de la Chine dans le futur reste difficile à envisager 18.

Par conséquent, il était nécessaire, selon lui, de porter tout l’effort sur les opérations au Sinkiang afin de commencer par donner un coup d’arrêt aux Russes, puis d’empêcher les nations occidentales de provoquer des troubles dans les régions côtières. Si la Chine devait atermoyer péniblement dans la question du programme naval, celle du Sinkiang deviendrait encore plus difficile à résoudre.

Un point de vue quelque peu similaire fut exprimé par Ting Pao-chen, gouverneur du Shantoung, qui affirmait que la Russie représentait une menace encore plus grande que le Japon ou qu’une quelconque puissance occidentale, puisque la Russie et la Chine avaient des frontières communes et que, par conséquent, la Russie pouvait atteindre la Chine par terre et par mer. Le Japon, bien que proche, ne pouvait le faire que par mer et les nations occidentales, bien qu’elles fussent à même de débarquer sur les côtes chinoises, étaient loin de la Chine. Finalement, aucune de ces puissances n’était aussi menaçante que la Russie. En outre, les Russes jouaient fréquemment double jeu en se posant en médiateurs entre la Chine elle-même et ces puissances occidentales, profitant ainsi des deux camps. Ting rétorquait :

Du point de vue de votre ministre, les difficultés naissant des pays maritimes sont comme la maladie des membres qui est lointaine et vague, tandis que celles fomentées par les Russes sont des maladies de cœur et d’estomac, proches et sérieuses.

Il redoutait une attaque sur les arrières contre Pékin à partir de la Mandchourie, circonstances dont le Japon et les puissances occidentales se hâteraient de profiter pour semer le trouble sur les côtes. Pour cette raison, la défense de la frontière intérieure contre les tentatives russes était des plus urgentes à mettre en place19.

Li Han-chang, gouverneur général du Hu-Kuang et frère de Li Hung-chang, proposa un compromis entre la défense maritime et la défense des frontières intérieures. Il préconisait de poursuivre la campagne du Sinkiang pour exterminer les rebelles musulmans, mais conseillait de diminuer les dépenses en démobilisant les vieilles troupes inefficaces. Ces économies serviraient à étoffer le programme naval qui était suffisamment important pour être réalisé quel que fût le coût20.

Après avoir pris connaissance de ces divers mémoires comportant des analyses fines de la question, la Cour demanda l’avis de Tso Tsung-t’ang sur cette dernière. Le 10 mars 1875, cet avis récapitulait, en les commentant, les mémoires des tenants de deux politiques opposées et la Cour fit ensuite son propre commentaire :

Si la campagne dans l’Ouest peut être remise à plus tard pour économiser des fonds que l’on destinerait à la défense navale, cela aiderait bien entendu nos finances jusqu’à un certain point… Mais les soldats russes peuvent s’avancer encore un peu plus… En outre, une fois la ligne de défense située au-delà des cols supprimée, nous ne sommes pas assurés que les rebelles musulmans ne se lèveront pas à nouveau pour provoquer des troubles une fois de plus le long de la frontière. Une fois cette révolte en route, nous ne serions pas en état de refermer la porte pour notre sauvegarde, même si nous le voulions 21.

Tso répondit à la demande impériale le 12 avril 1875 par un long mémoire magistral. Contrairement à sa réputation d’avocat déterminé de la défense aux frontières intérieures, il affirmait avec vigueur l’importance des deux défenses et taxait de querelles de clocher les opinions qui prônaient une défense plutôt qu’une autre. Avec quelque audace, il dit à Pékin que ses services passés dans la région côtière comme gouverneur général du Fukien et du Chekiang et aussi comme créateur de l’arsenal de Foochow lui avaient rendu familière la défense côtière qu’il considérait comme importante ; en outre, sa très récente campagne menée contre les rebelles musulmans dans le Nord-Ouest lui avait ouvert les yeux sur la question capitale qu’était la défense des frontières dans cette région.

Seul un personnage possédant ces deux expériences pouvait parler avec autorité, liberté et impartialité des questions vitales que sont la défense maritime et celle aux frontières. De cette position éminente, Tso commença à développer son raisonnement en disant qu’il n’était évidemment pas opposé au programme naval, mais qu’il était convaincu que la campagne du Sinkiang devait se poursuivre jusqu’à la victoire totale quel que fût le sort réservé au programme naval. Il était certain que les nations occidentales, attirées avant tout par les profits commerciaux, lutteraient pour posséder des ports et des rades, mais pas pour des territoires ; par conséquent, le danger de ce côté-là était lointain. Quant à la Russie, elle avait des buts commerciaux mais aussi des désirs de s’agrandir :

On a suggéré que les fonds destinés à l’armée qui a été au-delà des cols, ne soient plus employés dans ce but, mais utilisés pour la défense côtière. Si la défense côtière était deux fois plus urgente que la défense des frontières et le budget pour l’armée du Nord-Ouest plus important que celui de la défense côtière, cette suggestion pourrait être soutenue 22.

Il continuait en disant que sa propre armée avait désespérément besoin de fonds et n’avait qu’un budget annuel de cinq millions de taëls alors qu’il lui en aurait fallu huit, ce qui ne permettait de payer les soldes que pendant trois mois par an. Tso conclut que la suggestion pour attribuer les fonds de l’armée à la défense maritime devait être rejetée. De plus, il était convaincu que le nouveau programme naval n’entraînerait pas beaucoup de dépenses supplémentaires puisqu’il existait déjà une somme en attente affectée à la défense maritime. Comme l’arsenal de Foochow construisait de plus en plus de navires, la somme destinée à l’achat de navires étrangers diminuerait rapidement et les dépenses principales du programme naval concerneraient surtout l’entraînement des marins et des soldats ainsi que la construction des forts.

Il tenait ferme à ce que, non seulement la campagne du Sinkiang continuât, mais qu’elle ne s’arrêtât pas avant d’avoir repris l’Urumchi. Et très habilement, il plaida :

L’empereur Ch’ien-lung conquit successivement la Dzoungarie et la Kachgarie, apportant quelques 20 000 li de terres, avec Ili, emplacement du quartier général de la route du Nord (T’ien-shan) et Kachgar, celui de la route du Sud. A cette époque, les personnages de la Cour n’étaient pas convaincus de la sagesse de cette opération qui consistait à dépenser de l’argent pour étendre indéfiniment des frontières, mais Sa Majesté était si fermement persuadée de la nécessité de cette opération qu’elle n’écouta pas ces personnages. Il est certain qu’en bâtissant les fondements d’un Etat, la question des frontières mérite une particulière attention, appropriée à la situation 23.

Les déclarations persuasives de Tso faisaient appel à deux éléments fondamentaux de la psychologie chinoise : la piété filiale et les leçons de l’histoire. S’adressant à la Cour, il affirmait que si les sages empereurs n’hésitèrent pas à faire tous leurs efforts pour conquérir la Mongolie et le Sinkiang, ils devaient avoir de bonnes raisons. Ils savaient que les barbares à cheval des steppes de l’Asie intérieure pouvaient menacer la Chine en s’attaquant de plus en plus profondément aux régions frontalières. La sécurité de Pékin serait mise en péril si on perdait la Mongolie et la défense de cette dernière serait impossible si on perdait également le Sinkiang. A l’époque des archers montés, le Sinkiang représentait la première ligne de défense, comme cela le fut clairement démontré dans le cas d’un chef ambitieux nommé Galdan, du pays d’Olöd. Il conquit d’abord le Turkestan chinois en 1679, puis en 1688, il pilla la région de Qalpa (Mongolie orientale) et envahit la Mongolie extérieure en 1690, atteignant enfin le cours inférieur de la Kerulun. Puis il se dirigea vers le Sud en Mongolie intérieure, dans l’intention apparente de prendre Pékin. Mais, à Ulan Butung, à 80 lieues de Pékin, il fut défait par les forces de Ch’ing. La puissance de Galdan ne fut pas entamée par cet échec. Il fallut attendre 1696 pour que l’empereur K’ang-hsi (1662-1722), fût en mesure de le vaincre, après des années de lutte, à Jau Modo. La Mongolie extérieure et le Hami passèrent sous la souveraineté des Ch’ing. L’empereur Ch’ieng-lung (1736-1795) continua de remporter des victoires : la Dzoungarie fut pacifiée en 1757 et la Kachgarie en 1759, de telle façon que la paix fut assurée pour un siècle. L’argumentation de Tso était une magistrale évocation de cette tradition stratégique, pleine de rappels émotionnels impliquant qu’un digne fils de ces grands empereurs ne devait ni ignorer la tradition, ni sacrifier les acquisitions, fruits de leurs luttes.

Tso conclut son puissant raisonnement en avertissant qu’un arrêt dans les opérations du Sinkiang à cette heure inciterait les rebelles à avancer. Les fonds économisés ne seraient pas suffisants pour aider la défense côtière, mais porteraient un préjudice définitif à la défense des frontières. Quant aux complications internationales de la campagne du Sinkiang, provoquées par les accords diplomatiques et commerciaux de Yakoub Beg avec la Turquie, la Grande-Bretagne et la Russie, Tso conseillait d’adopter une politique d’attentisme prudent jusqu’à ce que Urumchi fût reconquise. Il prédit que la Russie, un grand pays civilisé, très différent des Etats musulmans, ne joindrait pas ses forces à celles des rebelles contre la Chine. Mais ce qui importait à ce moment était que la Chine ne perdît pas par défaut24.

En bref, Tso et les autres tenants de la défense aux frontières présentèrent cinq arguments :

1) Le Sinkiang est la première ligne de défense de la région du Nord-Ouest. Il protège la Mongolie laquelle, à son tour, protège Pékin. Si la Chine perdait le Sinkiang, la Mongolie ne pourrait être défendue et Pékin serait menacée.

2) Il n’existe pas de danger immédiat d’invasion par des puissances occidentales, lesquelles sont intéressées en priorité par le commerce.

3) Les fonds pour la défense des frontières ne doivent pas être attribués à la défense côtière, laquelle possède déjà des crédits propres ; le budget pour la défense des frontières qui est déjà serré ne permet aucun transfert.

4) Le territoire conquis par les anciens empereurs de la dynastie ne peut être abandonné inconsidérément.

5) Des points stratégiques tels que Urumchi et Aksu doivent d’abord être reconquis25.

On ne peut qu’être impressionné par les arguments de Li et de Tso, si pertinents et si persuasifs en même temps que bien raisonnés. Des éléments véridiques existaient chez l’un et l’autre, mais aussi des exagérations et des distorsions. L’importance de la région côtière pour la défense de Pékin était, sans conteste, beaucoup plus vraisemblable que celle du lointain Sinkiang. Si le Sinkiang était pour la Chine la première ligne de défense à l’époque des cavaliers des steppes, la zone côtière jouait le même rôle à l’âge de la puissance navale ; l’arrivée des puissances maritimes occidentales et la situation de Pékin près des côtes impliquait un profond réexamen de la stratégie défensive de la Chine. Li Hung-chang tenta de montrer à ses compatriotes que la Chine vivait une période de son histoire qu’elle n’avait jamais connue au cours de ses trois mille ans d’existence26. Pour faire face à ce défi, il demandait l’adoption de programmes de modernisation, même si cela devait se faire aux dépens du Sinkiang. Les propositions de Li découlaient d’analyses réalistes de nouvelles forces dans les relations internationales et son argumentation en faveur de la défense maritime était fondamentalement saine, clairvoyante et digne d’un homme d’Etat.

Toutefois, ses idées contre la défense des frontières ne méritaient pas de telles louanges ; il était faux d’estimer que le Sinkiang en temps de paix était la cause d’une ponction importante sur le trésor ; au contraire, on possède la preuve que le Sinkiang était une source de revenus financiers profitables pour la Chine27. Bien que la Cour dépensât des sommes considérables annuellement pour maintenir ses troupes dans cette région, les dépenses entraient dans l’ensemble du budget normal de l’Armée.

L’empereur Ch’ien-lung avait particulièrement établi que les dépenses pour entretenir ces troupes auraient été utilisées, quel que fût leur lieu de stationnement, au Sinkiang ou autre part dans l’empire28. De plus, de nombreuses assertions avancées par Li trahissaient un esprit défaitiste pour décourager la Cour d’entreprendre des opérations de défense de la frontière ; le Sinkiang, selon lui, était entouré de puissants voisins comme la Russie et les Indes britanniques qui "toutes deux s’opposent à ce que la Chine prenne de l’importance dans la région occidentale ; des nations étrangères accroissent leur puissance chaque jour alors que, dans le même temps, notre situation se dégrade de plus en plus… si même nous pouvons recouvrer le Sinkiang, il ne nous sera pas facile de le garder longtemps". Li soulignait fortement les relations officielles que Yakub Beg entretenait avec la Russie et la Grande-Bretagne et aussi son alignement sur cette dernière et sur la Turquie, et affirmait que tout cela représentait des obstacles à la reconquête du Sinkiang par la Chine. Tous ces arguments étaient calculés pour que la Cour prît peur et renonçât à donner son approbation à la défense aux frontières.

Ces arguments de Li contre la campagne au Sinkiang, bien que qu’ils fussent proférés en haut lieu dans le débat politique, se trouvaient probablement entachés de considérations personnelles. Li, connu comme un fin politicien né, ne perdait jamais de vue son propre intérêt dans toute importante affaire d’Etat. Il était conscient de l’impact qu’avait la campagne du Sinkiang sur sa propre puissance ; il était évident que le pays possédait des ressources limitées et que tout crédit budgétaire pour cette campagne réduirait d’autant les sommes disponibles pour ses projets. La campagne du Sinkiang pourrait même amener un affrontement avec les forces russes stationnées à Ili ; si la guerre éclatait, les Russes éviteraient de combattre dans le Sinkiang mais, en revanche, attaqueraient directement les positions clés en Mandchourie et sur les côtes. La lourde tâche de défendre Pékin retomberait sur lui et il savait bien que la marine chinoise en gestation ne pèserait que d’un faible poids face à des forces navales russes plus aguerries et que son armée Huai se volatiliserait probablement dans une guerre moderne. Le résultat probable serait la destruction de son armée, de sa marine et aussi de ses projets de modernisation. Une fois tout cela disparu, la situation sur laquelle il asseyait sa puissance en Chine du Nord, serait perdue, ainsi que son influence politique. Il ne voyait pas pourquoi la Chine et lui-même devaient courir le risque de tout perdre pour un lointain Sinkiang. Il y a un certain fond de vérité dans l’accusation portée contre Li par un écrivain marxiste qui lui reproche d’être un "capitulard" pour sauver sa propre armée et sa propre marine en cas d’affrontement avec les Russes29. On pourrait penser que l’argumentation de Li contre la défense des frontières est inférieure à celles qu’il avance en faveur d’une défense maritime.

Les énergiques arguments de Tso Tsung-t’ang démontrant la nécessité de recouvrer les territoires perdus considérés du point de vue de la stratégie traditionnelle et l’urgence d’empêcher l’avance russe, étaient empreints d’un habile mélange de raison et d’émotion. Il appliquait, d’une façon anachronique, les concepts militaires de l’époque des guerriers à cheval à celle des canonnières ; les principaux ennemis de la Chine au XIXe siècle n’étaient pas les archers montés venant des steppes - bien que le danger de l’avance russe depuis l’Asie centrale restât présent - mais les forces navales occidentales. Les arguments de Tso, tout en étant puissamment structurés et bien pensés, restaient fondamentalement obsolètes et révélaient des relents de la mentalité des gens tournés vers la steppe. Toutefois, ces accents patriotiques réveillaient les émotions et touchaient le cœur, tandis que les arguments de Li, au mieux, faisaient appel à l’intellect. La position de Tso fut renforcée parce qu’il n’y avait pas de conflits sur les côtes à l’époque mais que la rébellion touchait le Sinkiang, laquelle exigeait des mesures urgentes pour la vaincre. Arrêter la campagne du Sinkiang fut comparé à l’interruption d’une opération chirurgicale au milieu de son déroulement pour faire l’économie du sang du patient30.

Par la suite, la Cour de Pékin fut convaincue que toute interruption de la campagne du Sinkiang obérerait la défense des frontières sans bénéfice pour la défense côtière. En prenant cette décision, la Cour fut, sans doute, influencée par le manque d’intérêt traditionnel porté aux choses de la mer et par le profond intérêt historique que ressentent les Chinois à propos du Sinkiang. Toutefois, on savait bien en Chine qu’à l’époque des Song du Sud, Yuan, et le début de l’époque des Ming, on possédait des forces navales puissantes et une marine marchande31 ; en revanche, les Mandchous avaient hérité du comportement de relative indifférence vis-à-vis des régions côtières et un dédain marqué pour le trafic commercial outre-mer, au milieu et à la fin de l’époque Ming32. Les Mandchous, venant essentiellement de la frontière touchant à l’Asie intérieure, étaient foncièrement un peuple continental, qui, comme les Chinois, regardaient vers les frontières du Nord et du Nord-Ouest, plus que vers la mer, pour déterminer leurs mesures de sécurité33. Les premiers souverains Ch’ing consacrèrent près d’un siècle à la conquête du Turkestan, croyant que le contrôle de l’Asie centrale était essentiel pour celui de la Chine34. De tels concepts représentaient sans doute le résultat de l’influence d’une technologie pré-moderne, qui n’excluait pas les relations profondément enracinées de la Chine avec le Sinkiang, connu dans l’histoire sous le nom de Hsi-yü (la région occidentale).

Pour de nombreux Chinois, le nom même de Hsi-yü était associé au mystère, à l’aventure et à la gloire militaire. Au cours des deux millénaires depuis les Han, presque tous les empereurs ambitieux : Wu-ti de la période Han, T’ai-tsung de la période T’ang, K’ang-hsi et Ch’ien-lung de la période Ch’ing, ont envoyé des expéditions pour le conquérir. Leurs opérations étaient considérées comme nécessaires pour la survie de la dynastie, car la Chine était vulnérable aux attaques menées par les très mobiles hordes barbares des steppes d’Asie centrale. La destinée de la Chine pendant la période des archers montés se trouvait dépendre étroitement du contrôle des zones frontières ; ces zones étaient si vitales pour la Chine qu’une thèse audacieuse et simplifiée à l’extrême a suggéré que les relations de la Chine avec ces régions agissaient comme baromètre des destins des dynasties. Pendant les périodes de puissance et de prospérité, la Chine pouvait maintenir la paix et l’ordre intérieur et aussi tenir en échec les hordes barbares de l’Asie centrale. Cette situation idéale, que l’on appelle la "Grande Unification" fut l’œuvre des puissantes dynasties des Han, des T’ang, des Yüan et des Ch’ing. Il y eut, quelquefois, des périodes où la situation était moins propice, appelées "Petite Unification" par certains ; elle existait chaque fois que la Chine, qui n’était pas assez forte pour pacifier les tribus nomades, était cependant capable de défendre l’intérieur du territoire chinois contre leurs incursions, comme cela se produisit, par exemple, au cours des dynasties des Song du Nord et des Ming. Toutefois, une troisième phase apparut chaque fois que la Chine était faible et décadente, bouleversée par des désordres internes et des invasions étrangères. Les envahisseurs barbares furent capables de faire de violentes incursions dans la vallée du fleuve Jaune en Chine du Nord, contraignant la dynastie chinoise à se réfugier dans la vallée du Yangtsé au Sud. Bien que constamment menacée, la dynastie en exil put encore conserver une précaire existence dans une région très restreinte. Une telle situation, typique de la période des Song du Sud, est qualifiée de "Sécurité réduite". Ces termes suggèrent que l’histoire chinoise, exceptées les époques de conquête barbare, était considérée comme une simple altération cyclique de ces trois phases dynastiques35.

La validité de cette thèse historique est discutable, mais elle est utile pour montrer l’importance des zones frontalières, particulièrement le Sinkiang, dans l’esprit des Chinois. Le fait de ne pouvoir exercer le contrôle dans ces zones revient à admettre l’impuissance de la dynastie ; par conséquent, il n’est pas surprenant que les empereurs K’ang-hsi et Ch’ien-lung aient consacré la meilleure partie de leur règne à la conquête du Sinkiang. Toutefois, avec l’apparition de l’âge de la puissance navale et l’ouverture de la Chine aux Occidentaux, au milieu du XIXe siècle, cette conception stratégique tournée vers la région des steppes devint nécessairement très obsolète ; mais, plus ou moins, elle subsistait chez les universitaires chinois imbus d’histoire et aussi chez les personnages officiels. Il n’est pas étonnant que le gouvernement Ch’ing, dans les années 1870, malgré les difficultés financières et les restrictions dans le domaine militaire, se soit décidé en faveur de la défense aux frontières. Cependant, la défense maritime ne fut pas négligée ; elle passa au second rang dans les préoccupations devant être réalisée à une échelle limitée.

La campagne du Sinkiang fut officiellement approuvée et la Cour, le 23 avril 1875, nomma Tso, commissaire impérial chargé des affaires militaires au Sinkiang. Avec cette mission, Tso établit son quartier général à Lanchow dans le Kansu et se consacra à réorganiser l’armée, à recueillir des fonds et à résoudre des problèmes de logistique. Dès le début de 1876, ses préparatifs terminés, son armée pénétra en force dans le Sinkiang, pacifiant la Dzoungarie au nord en novembre 1876, et s’emparant du royaume de Yakoub Beg en Kachgarie en décembre 1877. Tôt en 1878, la souveraineté impériale chinoise fut rétablie dans tout le Sinkiang, excepté dans le petit territoire d’Ili qui était occupé par les Russes36.

La reconquête du Sinkiang fut un grand projet réalisé avec succès, particulièrement en dépit des difficultés financières, de la faiblesse des forces militaires et du déclin politique de la dynastie mandchoue. Tso était naturellement fier de son succès, qu’il qualifia de "plus haut fait jamais réalisé depuis les dynasties Ch‘in et Han" 37. La victoire fut rendue possible par les fonds collectés dans les provinces, par de larges crédits du trésor et par deux emprunts étrangers. Les dépenses militaires au Sinkiang s’élevèrent à quelques 26 millions de taëls depuis le début en 1875 jusqu’à la fin en 1877 quand la pacification fut enfin complète ; dans la période d‘après-guerre de 1878 à 1881, les dépenses supplémentaires atteignirent 25 millions, ce qui équivaut à un total de 51 millions de taëls. Ces dépenses furent une lourde charge pour les finances du pays et le programme naval fut gravement touché ; seule une somme de 4 millions de taëls par an fut affectée à la Marine de guerre, et de cette somme, un quart seulement fut réellement utilisé. Il est donc patent qu’il a existé un lien réel entre la faiblesse de la Marine de guerre chinoise en gestation et la campagne du Sinkiang. En 1882, Li Hung-chang plaida auprès du gouvernement pour que la totalité des 4 millions annuels destinés à la Marine fût mis à sa disposition, pour que deux flottes, une du Nord et l’autre du Sud, pussent être construites en cinq ans. Ainsi, le total des fonds nécessaires pour cette réalisation n’était que de 20 millions de taëls, représentant moins de la moitié des sommes dépensées pour la campagne du Sinkiang. Si ces sommes prévues pour cette campagne avaient été utilisées dans le programme naval, la Chine aurait pu posséder une puissante marine de guerre, avec un commandement compétent, un corps d’officiers et d’hommes bien entraînés et un approvisionnement complet de munitions. S’il en avait été ainsi, on se demande si la Chine n’aurait pas été capable d’éviter la douloureuse défaite navale que lui infligea le Japon dans la guerre de 1894. Etant donné que la défaite de la Chine par le Japon préluda la chute finale de la dynastie mandchoue, les conséquences à long terme du débat de 1874 sur la défense maritime contre la défense aux frontières ne peuvent pas être ignorées.

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Notes:

1 Pour une étude de la rébellion musulmane dans la Chine du Nord-Ouest, voir Wendjang Chu, The Policy of the Manchu Government in the Suppression of the Moslem Rebellion in Shensi, Kansu and Sinkiang from 1862 to 1878, thèse de doctorat non publiée, Université de Washington, 1955.

2 Pour une biographie de Tso Tsung-t’ang et un récit de sa campagne dans le Shensi et dans le Kansu, voir Arthur W. Hummel, Eminent Chinese of the Ch’ing Period, Washington, 1944, II, pp. 762-767 ; W.L. Bales, Tso Tsung-t‘ang, Soldier and Statesman of Old China, Shanghaï, 1937, pp. 212-293 ; Ch’in Han-ts’ai, Tso Tsung-t’ang dans le Nord-Ouest, Shanghaï, 1946, pp. 68-72 [les titres chinois sont traduits en français].

3 Tso Tsung-t‘ang, “Oeuvres complètes de Tso Tsung t‘ang”, Ch’angsha, 1888 , Memorial 45, pp. 38a-39b.

4 Immanuel C.Y. Hsü, China’s Entrance into the Family of Nations : The Diplomatic Phase, Cambridge, Mass., 1960, pp. 172-174.

5 Ch’ou-pan i-wu shih-mo, Compte-rendu complet de la gestion des affaires des Barbares, Pékin, 1930, (par la suite indiqué sous le sigle IWSM) période T’ung-chih, pp. 98.19a-21b.

6 IWSM, 98, 41a.

7 IWSM, 98, 24a-27a.

8 IWSM, 98, 31a-34b.

9 IWSM, 99, 44b-45a.

10 IWSM, 99, 14ab.

11 IWSM, 99, 14b-15a.

12 IWSM, 99, 32b.

13 IWSM, 99, 15a, 24b.

14 En 1872, Yakoub Beg conclut un accord avec la Russie, par lequel il autorisait les Russes à commercer librement dans son fief ; une faible taxe d’importation de 2,5 % ad valorem sur les marchandises était perçue en échange de sa reconnaissance par les Russes en tant que chef des Musulmans du Sinkiang. En 1873, il signa un accord commercial avec la Grande-Bretagne, par lequel les Britanniques le reconnurent officiellement en retour de la création d’une légation et d’un consulat, et aussi d’un traitement préférentiel commercial dans son domaine. Yakoub Beg établit également des relations diplomatiques avec la Turquie à la suzeraineté de laquelle il rendait hommage. Le Sultan turc, Abdoul Aziz, lui décerna le titre de Amir-ul-Mulmin, Commandeur des Croyants. Voir Tsing Yuan, “Yakub Beg (1820-1877) and the Moslem Rebellion in Chinese Turkestan”, Central Asiatic Journal, VI, 1961, pp. 134-167.

15 IWSM, 99, 23b-24b.

16 IWSM, 99, 34b-ss.

17 IWSM, 99, 2b-12b.

18 IWSM, 99, 60b-70b.

19 IWSM, 100, 41ab.

20 IWSM, 100, 13b, 22 décembre 1874.

21 Ch’ing-chi wai-chiao shih-liao, Documents historiques concernant les relations étrangères de la fin de la période Ch’ing, Pékin, 1932-1935, Période Kuang-hsü, I.4b.

22 Tso Tsung-t’ang, Memorials, 46.32a-35b.

23 Tso Tsung-t‘ang, Memorials, 46.36b-37a.

24 Li Chien-nung, Une histoire politique de la Chine au cours du siècle dernier, 3e éd.,Taipeh 1962, I, p. 134.

25 Wentjang Chu, p. 276.

26 Ibid.

27 Fan Wen-lan, Histoire de la Chine moderne, Pékin, 1949, I, pp. 279-280.

28 Wen-djang Chu, p. 275.

29 Voir Lo Jung-pang, “The Emergence of China as a Sea Power during the Late Sung and Early Yüan Periods”, Far Eastern Quarterly, XIV, 1955, pp. 489-503.

30 Edwin O. Reischauer et John K. Fairbank, East Asia : The Great Tradition, Boston, 1958, I,pp. 325, 331.

31 Lo Jung-pang, art. cit., p. 495.

32 Reischauer et Fairbank, I, p. 357.

33 Ch’en Fang-chih, “Gouvernements aux frontières dans la dynastie des Ch’ing”, YCHP, 34, 1948, p. 133. Voir aussi, Lien-sheng Yang, Studies in Chinese Institutional History, Cambridge, Mass., 1961, p. 2.

34 Pour des détails sur la campagne du Sinkiang, voir Wen-djang Chu, “Tso Tsung-t‘ang’s Role in the Recovery of Sinkiang”, CHHP, Nouvelle série, 1.3, septembre 1958, pp. 136-165.

35 Tso Tsung-t‘ang, Letters, 20.30a.

36 Tso Tsung-t‘ang, Memorials, 55.52a-53a ; 59.21a-33a.

37 Chiang T’ing-fu, Aperçu général de l’histoire de la Chine moderne, Taipeh, 1959, p. 132.

 

 

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