De Friedrich Ratzel À Karl Haushofer
LA “POLITISCHE OZEANOGRAPHIE” *

 

Michel Korinman

 

Introduction

 

 

Friedrich Ratzel, grand géographe, auteur de la Politische Geographie (1897)1 et le général Karl Haushofer, qui fonda en 1924 la célèbre Revue de géopolitique et dont les liens avec les hauts dirigeants nazis sont plus ou moins bien connus, ont accordé dans leurs écrits une grande importance aux problèmes de l’expansion politique et militaire sur les océans ; l’un et l’autre ont souhaité voir se développer une branche particulière de la géopolitique qu’ils ont appelée Politische Ozeanographie 2.

Il faut se rappeler que, dans la seconde moitié du XIXe siècle, les Allemands, d’abord les grandes maisons de commerce hanséatiques, puis la Kriegsmarine, édifièrent systématiquement un véritable empire océanique dans le Pacifique, depuis le nord-est de la Nouvelle-Guinée annexée en 1885 avec les archipels périphériques (archipel Bismarck) et les Salomon du Nord, la plus grande partie de la Micronésie, jusqu’aux Samoa qui furent, pour la plupart, annexées en 1889.

Durant la première guerre mondiale, cet empire tomba surtout entre les mains des Japonais, sa conquête ayant été la raison majeure de leur ralliement à la cause des Alliés.

Malgré la perte de ces possessions, l’intérêt des Allemands pour le Pacifique resta très grand entre les deux guerres, et Haushofer, par ailleurs un très bon connaisseur du Japon, publia en 1924 une Geopolitik des Pazifischen ozean. Quelque trente ans auparavant, Ratzel avait consacré près du quart de sa Politische Geographie aux problèmes maritimes (VII, "La frange de contact entre le continent et la mer" ; VIII, "Le monde maritime") et il avait publié en 1901 La mer, source de grandeur des peuples.

 

RATZEL : "LA MER, SOURCE DE GRANDEUR DES PEUPLES"

En 1897, l’année où paraît Politische Geographie, un grand débat captive le Reich : l’empereur Guillaume II et l’amiral von Tirpitz veulent construire une flotte de guerre capable de rivaliser avec celle de la Grande-Bretagne. Au sein du "Comité pour une flotte allemande" créé en 1898 pour mobiliser en ce sens l’opinion allemande, il y a de nombreux universitaires, mais l’un des plus déterminés est Friedrich Ratzel. En 1898, il publie Question de la flotte et position dans le monde 3, où il montre que l’on assiste au déclin de la suprématie anglaise ; elle a de plus en plus de difficultés à maintenir la puissance de sa marine de guerre de façon qu’elle reste supérieure à celle de l’éventuelle coalition de la deuxième et de la troisième flotte de combat. Un nombre croissant d’Etats se dotent de capacités navales ; l’Allemagne doit non seulement les imiter, mais aussi les surpasser.

Dans La mer, source de grandeur des peuples (1901), Ratzel souligne la grande différence qui existe entre les problèmes géopolitiques selon qu’ils se posent sur mer ou à la surface des continents. On ne peut, dit-il, posséder des espaces océaniques (il en est tout autrement aujourd’hui) ; il insiste sur l‘"antijuridisme" inhérent aux étendues maritimes : "En mer, il n’y a par nature ni différenciation ni frontière. La peureuse idée de l’équilibre politique vacille chaque fois que l’effleurent les vagues de la mer 4". Dans ce milieu naturel, on ne saurait s’entendre durablement. Le concept de mer territoriale, dont l’extension se mesurerait à la portée des batteries côtières, est considéré par Ratzel comme inconsistant : la conférence de Paris qui, en 1894, a fixé cette distance à trois milles n’est, en fait, pas respectée par les Etats. Seuls comptent les rapports de forces. Les Etats-Unis ne considèrent-ils pas que la mer de Behring leur appartient ? Les Anglais ne traitent-ils pas les "Manches" de Bristol et de Saint-Patrick, ainsi que la mer d’Irlande, comme s’il s’agissait de lacs intérieurs ? Il n’y a pas, dit Ratzel, de limite à l’extension du champ maritime de bataille et l’Allemagne pourrait, en cas de conflit, être coupée de son ravitaillement en provenance des pays neutres. Et ce sont évidemment les Anglais, parce qu’ils disposent d’un réseau logistique sur tous les océans, qui peuvent pratiquer le blocus le plus efficace.

Nulle part, cet épineux problème de droit maritime ne se pose avec autant de complexité que dans ces "petites baies" que sont les mers de taille moyenne dont les Méditerranées constituent le paradigme : "L’austral-asiatique est ouverte par nature ; l’euro-africaine, grâce au canal de Suez, mène le plus rapidement de l’Atlantique à l’océan Indien ; l’américaine est sur le point de s’ouvrir par le canal inter-océanique" 5.

Selon Ratzel, le trait qui définit le caractère précisément méditerranéen de ces mers serait donc l’accès aux océans, ou bien la relation entre les océans. Aucune puissance ne se refusera le droit d’exploiter, en période de guerre, la maîtrise qu’elle détient des passages interocéaniques. Jamais l’Angleterre n’abandonnera Gibraltar à l’Espagne, pourtant mieux placée qu’elle. Dans ces cas primordiaux se révèle l’inanité du juridisme, déclare Ratzel. Or, ce qui vaut pour les Méditerranées concerne a fortiori les mers qu’il qualifie de marginales (Randmeere ou Nebenmeere) : "mer du Nord et mer Baltique sont des secteurs plus restreints et moins autonomes ; mais elles restent des passages importants et un certain caractère méditerranéen détermine particulièrement la Baltique étroitement circonscrite" 6.

Justement, l’immense problème qui se pose aux gouvernants du Reich, c’est que "l’Allemagne se trouve située en arrière de grandes puissances maritimes dont elle doit longer les côtes pour rejoindre la haute mer7. L’Angleterre et la Norvège contrôlent, en fait, l’accès à l’Atlantique, même si la partie septentrionale de la mer du Nord est plus difficile à maîtriser. Et Ratzel de rappeler l’affaire de 1848 où le petit Danemark put exercer une formidable pression sur son voisin méridional, les navires allemands devant emprunter le Sund et le Belt et traverser le Kattegat et le Skagerrak. Compte tenu du fait que le Reich ne dispose pas de possessions "avancées" dans "ses mers", la construction d’une flotte puissante apparaît indispensable.

Ratzel, qui rédige une série d’articles intitulée "Pour comprendre la politique mondiale des Anglais", insiste dès 1895 sur un point important : "La flotte de guerre anglaise n’est évidemment pas dissociable d’une monstrueuse flotte de commerce..." 8, mais, "le commerce maritime… ne suit pas le drapeau et le drapeau ne le suit pas, ils vont de pair" 9. L’ouverture par la force du marché japonais en 1854 illustre ce phénomène. Or, la flotte commerciale du Royaume-Uni doit être défendue. Et plus l’Empire s’étend, plus il est dépendant de son ravitaillement en matières premières ; dès lors, il faut que le commerce s’intensifie et le risque militaire s’accroît. Et Ratzel de citer les spécialistes anglais pour qui la flotte anglaise de guerre devrait, afin que soit assurée la sécurité du commerce britannique, entretenir un rapport de cinq à trois avec les flottes conjointes de la France et de la Russie. Conscients des difficultés que présente cette course aux armements, les Anglais, explique Ratzel dans les Questions d’Orient (1897), vont chercher à renforcer leur réseau de positions clefs, en Méditerranée et surtout dans l’océan Indien, dont ils vont précisément tenter de faire une Méditerranée : déjà sa taille indique qu’il ne s’agit qu’à demi d’un véritable océan et il ne correspond qu’à la moitié sud de l’Atlantique et du Pacifique ; mais sa capacité à relier l’Asie, l’Australie et l’Afrique le "réhabilite", et il constitue un trait d’union entre l’Asie du Sud-Est et l’Afrique de l’Est.

Si l’Angleterre veut préserver son hégémonie dans cette région du monde, elle est "condamnée", écrit Ratzel, à transformer l’océan Indien en lac intérieur. Du même coup, ce souci, d’abord logistique, entraînera une "continentalisation" excessive : "Le danger d’une surcharge d’espace dénuée d’intérêt politique, dont s’accroît l’étendue sans proportion à la métropole, se manifeste du fait de l’écart considérable entre une facile conquête et son difficile maintien" 10.

Dans cette optique, l’Angleterre, aux forces essentiellement maritimes, est, à terme, perdante : elle ne pourra maîtriser longtemps des espaces aussi disparates et le Reich se doit, Ratzel y insiste, d’exploiter ce déclin tendanciel de l’Empire britannique. Construire la flotte, ce sera non seulement une occasion de menacer la puissance anglaise, mais aussi de pratiquer des alliances nouvelles, par exemple avec le Japon, cet équivalent de l’Angleterre dans le Pacifique dont le géographe nous dit : "Il est possible que les historiens du futur comparent le bouleversement des rapports de forces en Asie du Sud-Est à la formation du premier Etat indépendant en Amérique du Nord voilà cent ans" 11. Pour Ratzel, "toute puissance navale succombe au monopolisme" 12 et vise, autour d’elle, à l’élimination de tout concurrent potentiel : cette lutte pour l’hégémonie explique l’action tant de l’Angleterre que de la France en Méditerranée. Or, dit Ratzel : "De toutes les grandes puissances européennes, l’Allemagne est la seule à ne pas jouer un rôle territorial en Méditerranée. Ceci lui donne une position bien à elle, de liberté" 13. Du même coup, la notion de liberté des mers commence à prendre un sens et l’Allemagne, en construisant sa flotte, se voit conférer une fonction spécifique. Ratzel voudrait que le Reich tire justement parti de cette situation qu’il qualifie de positive. L’enjeu militaire de l’Allemagne, c’est, à l’exclusion de toute spéculation territoriale en Méditerranée, d’empêcher, grâce à une flotte puissante, qu’aucune des puissances "méditerranéennes" ne puisse l’emporter définitivement sur les autres.

Evidemment, depuis Ratzel, bien des choses ont changé. Mais son livre La Mer… contient nombre de réflexions qui sont encore fort pertinentes aujourd’hui, notamment au plan tactique et stratégique, malgré le développement du rôle des sous-marins et de l’aviation.

Sur mer, dit Ratzel, se conjuguent multiplicité des incertitudes et immensité des espaces. Le danger peut venir d’un protagoniste inattendu, parce que plus faible apparemment. Ratzel montre que l’engagement reste à la merci d’un coup heureux, d’un effet de surprise. Pour corriger cette imprévisibilité, les flottes doivent d’abord maîtriser les distances parce que "la mer ne se conquiert pas" 14. C’est que "l’on ne peut localiser une guerre navale comme une guerre terrestre" 15. L’ennemi pouvant déboucher de n’importe où, il convient d’associer une vision panoramique à une capacité immédiate de concentration en un lieu précis. D’une part, "c’est dans la nature de la guerre sur mer que de s’étendre au monde entier" 16, d’autre part, "la décision ne peut se faire que dans un espace réduit". Ratzel invite donc les chefs de la marine allemande à tabler sur la mobilité de la flotte à construire, et sur sa puissance de feu : sur mer, le meilleur moyen d’éviter les aléas, c’est d’éliminer l’adversaire. Exclure les hasards de la guerre navale : "Le moyen immédiat, la destruction des bâtiments ennemis, est bien plus facile à réaliser et se caractérise par un effet percutant que n’a pas la conquête du territoire ennemi" 17. Ici, le géographe insiste sur le caractère "catastrophique" de la bataille navale où le vaincu est coulé.

HAUSHOFER ET LE PACIFIQUE

L’œuvre du général géographe Haushofer est centrée sur le Pacifique. Il a consacré toute une série de livres au Japon, étudié prioritairement la Geopolitik des Pazifischen ozean (1924), y reviendra dans un long ouvrage théorique, intitulé Weltmeere und Weltmächte (1937) et définira la portée générale de ses analyses dans Der Kontinentalblock Mitteleuropa-Eurasien-Japan (1941).

Depuis le traité de Versailles (1919), l’Allemagne n’a plus de possession dans le Pacifique. "Certes, constate Haushofer, nous avons à déplorer une perte immense dans le Pacifique", mais il ajoute : "C’est peut-être un bonheur, seule une minorité d’Allemands en avait saisi l’importance, la conscience du plus grand nombre vint plus tard" 18.

D’ailleurs, explique-t-il, l’empire allemand du Pacifique n’aurait pu se maintenir que dans le cadre d’une politique "océanique", analogue à celle des Néerlandais, donc coûteuse et complexe, articulée sur des alliances avec les Britanniques et les Etats-Unis. Or, "cette politique de compromis nécessaire avec les puissances océaniques, c’est un boulet à traîner pour un Etat continental" 19. Et, dans sa correspondance, le géopoliticien ne se fait pas faute de rappeler tous les essais demeurés infructueux de négociation avec l’Angleterre (son fils Albrecht y était impliqué en tant que géographe et diplomate).

L’option océanique une fois abandonnée pour des raisons à la fois conjoncturelles (refus anglais) et géopolitiques (l’Allemagne continentale en fût devenue trop dépendante), Haushofer souligne qu’en tout état de cause, les Allemands doivent se garder de réitérer les erreurs du passé, c’est-à-dire de recourir à nouveau, comme les autres puissances étrangères dans le Pacifique, à cette politique de la canonnière qui leur fit grand tort, aux yeux des Asiatiques.

Les géopoliticiens allemands de l’entre-deux-guerres s’abstiennent de revendiquer les colonies que l’Allemagne a perdues dans le Pacifique : elles sont aux mains du Japon avec qui le IIIe Reich cherche des relations étroites. Par ailleurs, les géopoliticiens allemands sont unanimes à reconnaître, dans cette région du monde, un futur espace de crise où les jeux sont loin d’être faits.

Comme dans l’œuvre de Ratzel, le thème prédominant reste celui du déclin britannique. En effet l’empire anglais, construit sur la maîtrise des voies d’accès aux océans, serait très menacé. Le géographe Hermann Lautensach, un des principaux collaborateurs de la Revue de géopolitique, montre dans un article fameux, consacré aux "Méditerranées, champs géopolitiques de force", que les Etats-Unis, en construisant une "chaîne de barrage" (Sperrkette) de la Floride à l’Amérique latine, dévalorisent la ligne britannique d’avant-postes qui, sur la côte Est du continent américain, va de Halifax aux Bermudes et des Bahamas aux Antilles jusqu’en Guyane. Comme les Etats-Unis tiennent résolument le canal de Panama20, de ce fait le commerce européen en direction du Pacifique passe par leur zone d’influence.

D’autre part, comme le souligne Haushofer, l’océan Indien, cette "mer anglaise", ne présenterait plus toutes les garanties du passé. Certes, les Anglais contrôlent Suez, les ports africains et le golfe Persique, mais l’Afrique et le subcontinent indien "bougent" ; les Britanniques sont donc contraints à des concessions, a accepter l’"émancipation" de pays membres de l’Empire. Haushofer, qui est l’auteur d’une Geopolitik vom Heute (1934), voit donc se dessiner, à l’horizon du XXe siècle, une inéluctable décomposition de cet empire.

A terme, le Pacifique sera donc un espace de conflagration dont l’Allemagne, pour mener une politique cohérente, doit apprécier les caractéristiques. Du point de vue géopolitique, le Pacifique, pour Haushofer, se caractérise par son immense superficie, la petitesse de la majorité des îles, donc de très longues lignes d’opérations en mer, et par la position variable et la valeur disparate de ces territoires en fonction de la stratégie de quatre puissances : l’Angleterre et l’URSS, les Etats-Unis et le Japon.

Du côté anglo-saxon, une distinction s’imposerait immédiatement : "Les Britanniques voient, comme nous, le problème du Pacifique sous forme triangulaire…" 21 Un triangle de puissance dont les côtés sont respectivement la côte Est de l’Asie, l’Australie et le Canada. Mais les diagonales qui relient ces trois côtés traversent des étendues immenses et sont donc très difficiles à tenir22. D’autant plus que les lignes annexes - de Singapour à Hong Kong - en mer de Chine méridionale ou bien d’Australie en Asie du Sud-Est en passant par la Nouvelle-Guinée orientale et l’archipel Bismarck vers Hong Kong - présentent aussi des incertitudes de liaison, par exemple à Bornéo. Des lignes qui relieraient les Antilles à l’Asie du Sud-Est (passage à Panama) ou le Canada à Hong Kong ne peuvent être aménagées faute d’étapes. Dans tous les cas de figure, les voies maritimes de l’Empire britannique sont trop longues, elles sont exposées à l’agression et croisent les sphères d’influence étrangères. En somme : le triangle britannique est rien de moins que sûr.

Au contraire, "Les Américains parlent à propos de leur propre système de défense d’un quadrilatère" 23. La fonction de ce dispositif est purement stratégique : Dutch Harbour au nord, Guam à l’est, Tutuila (Pago-Pago) au sud, Hawaii à l’ouest en constituent les sommets. La percée américaine qui vise la Chine passe par le groupe des îles Hawaii et les Mariannes pour atteindre les Philippines. Haushofer souligne justement l’importance des Hawaii où viennent se croiser les grandes routes du Pacifique - leur incorporation aux Etats-Unis en découle. Pour le géopoliticien, le dispositif américain a quelque chose du char d’assaut. Ramassé, compact, ce "blindé’’ sera plus facile à "gérer" que l’immense triangle britannique. Pourtant, la ligne Hawaii-Philippines se trouve contrecarrée par l’avancée japonaise en Indonésie. Guam, par exemple, encerclée par les mouvements des Japonais, perdrait constamment de sa valeur stratégique. La puissance américaine pourrait n’être, à terme, qu’apparente.

Le système soviétique, lui, se fonde sur une géostratégie d’enveloppement au nord de l’Asie : mer d’Okhotsk, fleuve Amour, Kamtchatka, lac Deshnev, mer de Béring. Cependant, Haushofer note que l’avancée russe stagne : "La position actuelle des Russes dans l’océan Pacifique se caractérise, malgré la reprise de Vladivostok, par la régression" 24. A l’est du lac Baïkal il n’existe pas de complexe viable, que ce soit sur le plan au trafic ou de l’économie. Et Vladivostok, précisément, illustre un cas tout à fait classique en géographie militaire : il s’agit d’une pointe de croissance (Wachstumsspitze) en situation d’encerclement ; Haushofer rappelle que, dès 1905, les Russes devaient y maintenir trois corps d’armée pour résister à une simple escadre de croiseurs japonais.

Pour Haushofer, la puissance qui, géopolitiquement, ne cesse de monter dans le Pacifique sera donc le Japon, en raison de son très rapide développement, d’ordre économique et militaire, et de la proximité relative des possessions nouvelles par rapport à la métropole. Une première avancée oriente "naturellement" cette puissance des Kouriles aux îles Riou-Kiou vers Formose avec les Philippines comme prolongement "logique" ; un deuxième mouvement la mène des îles Bonin, en passant par les anciennes possessions allemandes du Pacifique au nord de l’Equateur (confiées au Japon après la première guerre mondiale), en direction de la Nouvelle-Guinée, voire de l’Australie orientale. Le Japon, en quelque sorte, menace les trois autres puissances.

Pour résumer la pensée de Haushofer - rappelons qu’il écrit au début des années vingt -, une contradiction secondaire existe entre les deux puissances anglo-saxonnes, dont les mouvements se croisent au centre du Pacifique, mais la contradiction principale est celle qui oppose les Anglo-Saxons et les Japonais qui, dans le Pacifique, ont été alliés contre les Allemands, après l’avoir été depuis longtemps contre les Russes. L’affrontement des Anglo-Saxons et des Japonais est à prévoir. L’empire du Soleil Levant menace Hawaii et les Philippines d’une part, et vise d’autre part l’Indonésie. Haushofer, qui table sur une alliance de raison entre les puissances anglo-saxonnes, ne se prive pas de rappeler quel rôle aurait pu jouer un empire allemand en Océanie : "La situation tampon du Pacifique allemand aurait pu être magnifiquement exploitée sur un front aussi névralgique" 25. Dès lors que les grandes puissances ont banni par égoïsme l’Allemagne du Pacifique, cette dernière, dit Haushofer, doit soutenir les prétentions japonaises et miser sur la puissance qui, à l’échelle de la planète, peut mettre en échec, économiquement et démographiquement, mais surtout stratégiquement, l’impérialisme anglo-saxon. "Avant 1914 nous avions constamment sous les yeux la carte militaire de l’Europe, et trop rarement, celle du monde" 26, explique Haushofer. Une autre vision eût permis de saisir plus tôt l’importance du Japon.

Pour une unification géopolitique de l’ensemble Pacifique

Le Pacifique, estime Haushofer, tend géopolitiquement à l’unité, car il est plus centripète que les autres océans. Pour plusieurs raisons : d’abord, sa taille formidable, combinée précisément avec la morphologie montagneuse et volcanique des territoires qui l’entourent (Japon, Insulinde) ou le parsèment (les îles). Les espaces circum-pacifiques seraient comme des bastions que les peuples préfèrent défendre parce que nul ne peut maîtriser seul l’immensité de l’océan : "Ce caractère pacifique y explique la tentative perpétuellement renouvelée des Etats à se replier sur eux-mêmes après des parades, stimulées de l’extérieur, dont la puissance incite le monde atlantique à déduire faussement une inéluctable intégration des nouveaux protagonistes à son propre champs de forces" 27. Le très long repliement des Chinois et des Japonais sur leur culture constituerait, selon Haushofer, le meilleur exemple de ce phénomène et les 2 500 années de "symbiose" (si l’on excepte la campagne du Mongol Kubilaï-Khan contre le Japon) entre les deux voisins en découleraient.

D’autre part, le Pacifique se caractérise, dit Haushofer, par sa très forte insularité ; il en résulte une profonde ambivalence : "Il dissocie mais en même temps attire" 28. Parce que justement, d’île en île, comme en témoigne déjà la préhistoire, le trafic est intense et les échanges nombreux. Toute cette circulation se trouve d’autant facilitée que le Pacifique est relativement libre de glace (sa largeur augmente au fur et à mesure que l’on se rapproche de l’Equateur). Certes, Haushofer relève le caractère découpé des côté insulaires, par exemple des "guirlandes japonaises" qu’il appelle des "arcs de cassure" (Zerrungsbogen), mais il souligne l’importance des corridors maritimes entre le continent asiatique et les îles. D’autre part : "Dès que la capacité de séparation du Grand Océan est surmontée par les développements techniques de la navigation, par le volume rapidement croissant du tonnage, par la maîtrise ainsi donnée du trafic de masses, un destin géopolitique des surfaces, des formes, des frontières et de la position se fait plus contraignant et contribue plus qu’ailleurs à un certain sentiment de solidarité" 29. La circulation insulaire l’emporte alors définitivement.

Enfin, Haushofer insiste sur une communauté du Pacifique en fonction du climat : il s’agit de pays à haut risque où les catastrophes, disettes, épidémies, ouragans, se multiplient, dans des régions, précisément, où la densité démographique est très élevée. Le géopoliticien souligne particulièrement le rythme annuel "imposé" par la mousson qui apparente les pays du Pacifique à l’Inde. Autant d’arguments qui lui permettent de prévoir, dès 1923, une Montée du Sud-Est asiatique vers l’auto-détermination 30 : il la décèle dans tous les panocéanismes, qu’ils soient d’origine japonaise, américaine ou malaise. Le Pacifique serait géopolitiquement propice à ces "pan-idées", étudiées par Haushofer en 1931, dont l’orientation bat en brèche l’impérialisme anglo-saxon.

Le dessein haushoférien d’un ensemble Pacifique dont pourrait émerger un allié considérable pour l’Allemagne trouve ici à se fonder. Tout le problème est alors de repérer le centre autour duquel se réalisera l’unification de cette partie du monde. Deux options : d’une part, celle de l’Australie, mais elle est bien trop faiblement peuplée ; d’autre part, celle du Japon. C’est autour de lui, dit Haushofer que se fera l’unification du Pacifique.

L’empire du Soleil Levant, dit Haushofer, a su, dans les mers du Sud, assurer un mandat beaucoup mieux supporté qu’ailleurs (Caroline, Mariannes, Marshall, etc.) et il s’est du même coup imposé dans la région. L’idée d’un Grand-Japon qui s’étendrait à l’ensemble des "guirlandes insulaires" - Insulinde, Philippines, etc. - va de l’avant et se fonde sur l’analogie entre les territoires qui le constitueraient. Ensuite, le Japon, équipé de quelque 5 à 6 millions de tonneaux de sa flotte marchande, peut sans difficulté contribuer au développement de toute la région : Imperium Pacircum. Le Japon, "cette force tranquille du Sud-Est asiatique", élabore, selon Haushofer, une défense élastique autour de la mer du Japon (son "lac intérieur" à venir). Il se caractérise par une étroite synthèse entre la société civile et l’armée. Contrairement aux puissances étrangères, même lorsqu’il s’en tient aux accords qui l’obligent à une réduction de ses forces armées, il peut réaliser, à travers une mobilisation de sa population, une rapide offensive.

Cette aptitude à la conduite de l’unification du Pacifique résulte aussi, pour Haushofer, de l’extraordinaire "vitalité" du Japon, de son expansion démographique dont les Américains se méfient à juste titre (lois contre l’immigration) et de son très rapide développement économique.

Autant de raisons, dans l’esprit de Haushofer, pour promouvoir le leadership japonais dans la lutte des peuples du Sud-Est asiatique pour l’autodétermination. "On nous accuse d’avoir subrepticement fabriqué l’inquiétante conception selon laquelle les peuples de couleur civilisés doivent être appuyés, voire initiés à la révolte contre leurs maîtres légitimes en Inde comme en Insulinde…" 31 Haushofer n’en disconvient pas, mais à ceux qui lui adressent ce reproche, il répond que les Etats d’Europe centrale doivent comprendre la nécessité d’une géostratégie de grand style : face aux immenses possibilités de l’impérialisme anglo-saxon, seule une renaissance du Sud-Est asiatique, articulée sur un centre japonais, peut constituer un véritable contrepoids.

 

le "bloc continental" entre l’atlantique et le pacifique

Haushofer n’ignore pas les arguments de ses contradicteurs qui estiment que l’action japonaise en Chine est incompatible avec ses propositions. C’est que, écrit-il, le Japon doit s’interpréter lui aussi en termes d’ambivalence géopolitique. Avec son île principale au centre (Honshu) et ses deux îles secondaires, Hokkaido et Kyushu, au nord et au sud, l’empire du Soleil Levant oscille entre, d’une part, une avancée vers la Chine par le biais de la transformation de la mer du Japon en lac intérieur et, d’autre part, son expansion sur 3 200 km du nord-est au sud-ouest, des Kouriles aux Ryu-Kyu, de l’Arctique aux Tropiques ; l’intégration de Formose (Taiwan) fut la conséquence "logique" de cette orientation comme d’ailleurs l’établissement du mandat japonais, après 1914-1918, sur d’immenses espaces maritimes. Haushofer fait donc sienne la question de son collègue américain Isaiah Bowman : jusqu’où le Japon veut-il étendre son influence sur le continent asiatique ? Il occupe déjà le Shantung, la Corée qui pourrait, selon Haushofer, devenir l’Irlande du Soleil Levant, la Mandchourie. Comment analyser les rapports entre le Japon et l’URSS d’une part, le Japon et la Chine d’autre part ?

C’est ici qu’apparaît le gigantesque dispositif que Haushofer propose aux dirigeants du IIIe Reich : Le Bloc continental Mitteleuropa-Eurasie-Japon (1941). "Il ne fait aucun doute qu’avec la formation d’un formidable bloc continental, comprenant l’Europe, le nord de l’Asie et l’Extrême-Orient, s’opérerait le tournant géopolitique de notre temps’’ 32. Le pacte germano-soviétique vient d’être signé en 1939.

En se référant aux thèses de l’Anglais Mackinder sur l’opposition de la Terre et de la Mer, le géopoliticien allemand propose pour dégager les puissances européennes et asiatiques de l’encerclement des Anglo-Saxons la constitution d’un bloc eurasiatique où le Japon, loin de jouer un rôle d’opposant à l’Allemagne (celle-ci oubliant qu’il lui a pris son Empire du Pacifique), occuperait une fonction géopolitiquement utile d’avant-poste (Vorposten) maritime, au centre de l’lmperium Pacificum qui lui revient de droit. Une combinaison des flottes allemande et japonaise avec l’armée de terre soviétique contraindrait les puissances anglo-saxonnes à une négociation équitable. Haushofer rappelle que les théoriciens américains tels que Brooks Adams ont bien vu le danger que représenterait pour eux une politique eurasiatique articulée sur de grandes voies ferrées transcontinentales débouchant sur Port-Arthur ou Tsing-Tau, ce qui vouerait à l’échec les tentatives de blocus anglo-saxon. D’autre part, estime Haushofer, la coopération entre Eurasie et Japon profiterait massivement à ce dernier et à l’Allemagne qui pourraient se fournir en matières premières venues d’URSS et de Chine, tout en négociant d’extraordinaires marches d’exportation.

Pour Haushofer, l’opposition de l’Allemagne et de la Russie comme celle de la Russie et du Japon seraient des "erreurs fatales" de géostratégie. Leurs intérêts doivent et peuvent converger "à la condition que chacun des partenaires puisse renoncer à toute exportation… d’idéologie" 33. Côté chinois, dit Haushofer, les difficultés seront plus grandes, mais il estime que les Japonais doivent désapprendre les méthodes colonialistes qui sont revenues "anachroniques" 34. Le projet de ce "bloc continental" dure ce qu’a duré le pacte germano-soviétique dont on a pu penser que Haushofer avait été un des promoteurs. Toujours est-il qu’il considère, en juin 1941, l’invasion de la Russie par l’armée allemande comme une "catastrophe géopolitique". La fuite vers l’Angleterre, le mois précédent, de Rudolf Hess, qui était le dirigeant nazi le plus lié à Haushofer, prive ce dernier de protecteur au moment où ses conceptions géopolitiques deviennent nettement opposées à celles que met en œuvre Adolf Hitler. A partir de là, Haushofer non seulement ne bénéficie plus des faveurs du régime, mais il commence à être inquiété. A la suite de l’attentat contre Hitler le 20 juillet 1944, le fils de Haushofer, Albrecht, géopoliticien lui-même et un des adjoints de Ribbentropp, le ministre des Affaires étrangères, est arrêté par la Gestapo qui l’assassinera peu avant l’effondrement du Reich. Karl Haushofer se suicidera le 13 mars 1946.

Auparavant, il avait comparu devant une commission d’enquête alliée qui l’interrogea sur la responsabilité de ses théories géopolitiques dans l’expansion hitlérienne. Il se défendit, arguant du fait qu’il avait été opposé à l’attaque contre l’Union soviétique tout comme il avait toujours essayé de dissuader les Japonais de mener une politique de violence (Gewaltpolitik) en Asie et dans le Pacifique. On peut évidemment sourire de cette dernière argumentation et de sa naïveté. Comment cette expansion japonaise que prônait tant Haushofer pouvait-elle se réaliser, sinon par la force ? C’est pourtant un rôle "pacifique" que, dans sa vision du monde, le géopoliticien admirateur et presque amoureux du Japon avait assigné à ce pays35.

DÉBORDEMENTS MARINS CHEZ LES DISCIPLES DE HAUSHOFER

Dès 1926, le vice-amiral Wolfgang Wegener récusait, dans un mémoire fameux, Die Seestrategie des Weltkrieges (Les stratégies maritimes de la Première Guerre mondiale), les conceptions tirpitziennes sur la mer du Nord36. L’argumentation, très forte, était la suivante : l’Angleterre n’a nul besoin de s’en prendre aux positions allemandes sur cette mer puisqu’elle peut, avec le blocus à distance - Manche, espace maritime entre les îles Shetland (au nord-est de la Grande-Bretagne) et la Norvège - empêcher tout ravitaillement de l’Allemagne par l’Atlantique37. Et même, explique le vice-amiral, si le Reich recherchait la bataille frontale, il ne pourrait en espérer une quelconque décision puisque les routes commerciales importantes ne passent pas par la mer du Nord. Wegener, qui suit le théoricien anglais Julian Corbett, préconise un élargissement du théâtre des opérations38. Les troupes allemandes auraient dû, en 1914-1918, avancer jusqu’aux côtes françaises sur l’Atlantique et tenter une rupture des lignes britanniques de commerce sur l’océan. Or cette stratégie, après la bataille de la Marne, devenait impossible. L’Allemagne aurait pu, alors, se rabattre sur une solution alternative : occuper le Danemark, s’installer solidement dans le Kattegat entre la Suède et la péninsule danoise, transformer le Sund entre le Seeland danois et la Scanie suédoise ainsi que le Petit et le Grand Belt (le premier séparant la Fionie danoise du Jutland, le second cette même région du Seeland), en Dardanelles allemandes du nord. Dans tous les cas, il s’agissait de s’assurer des bases assez fortes pour que les transports sur le champ de bataille nouveau, l’Atlantique, s’en trouvent facilités. Comme le souligne Carl-Axel Gemzell39, le vice-amiral imputait la défaite de 1918 à une vision géostratégique déficiente : la concentration en mer du Nord. Son ouvrage devait susciter en Allemagne une importante discussion.

Le grand amiral Erich Raeder, né en 1875 et qui dirige la marine de 1935 à 1943, est très influencé par ces thèses. Cet officier, qui a servi en Asie du Sud-Est et a été, comme toute la marine, d’abord ébloui par Tirpitz, se caractérise avant tout comme un théoricien. C’est un homme d’état-major dont l’action militaire, en 1914-1918, se réduit à un intermède. Il publie toute une série d’analyses stratégiques et comprend très vite les limites des conceptions tirpitziennes centrées sur la bataille décisive en mer du Nord40. Au plus tard lors du Kriegsspiel de 1932, Raeder substituera à la tactique frontale voulue par Tirpitz des opérations par groupes de bâtiments, destinées à menacer les lignes de communication ennemies hors de la mer du Nord. Son fameux discours du 3 février 1937, où il propose à ses auditeurs une stratégie planétaire des forces navales du Reich, est entièrement calqué sur l’ouvrage de Wegener41.

Or il est intéressant de constater que les spécialistes de stratégie maritime de la Zeitschrift für Geopolitik produisent, avant le tournant décisif de Raeder en 1937, un certain nombre d’analyses qui anticipent de façon saisissante sur les positions du chef des forces navales en 1939-1940. Il y a là une capacité de prévision dont les résultats se vérifieront jusque dans les projets de la marine, au demeurant refusés par Hitler pour qui ils représentent une alternative intolérable à son rêve d’offensive à l’est.

ATLANTISME

Si la Grande-Bretagne renâcle à la restitution des colonies allemandes, c’est que Londres, de toute manière, est en train de modifier son projet maritime. Hans Hummel, chargé de mission pour les études navales, et Wulf Siewert, qui travaille dès le début de la guerre de 1939-45 au haut-commandement de la marine à titre de correspondant, publient à ce sujet, en 1936, Der Mittelmeerraum Zur Geopolitik eines maritimen Grossraumes (La Méditerranée, géopolitique d’un grand espace maritime) 42..
Au centre de l’analyse, on trouve un argument de taille. Depuis 1914-1918, le souci fondamental des Britanniques est de contrecarrer la formation d’une Grande France ou d’une Grande Italie eurafricaines qui pourraient menacer les routes de l’empire en Méditerranée, en faisant partiellement ou totalement de cette mer un lac national. Or Londres a toujours su, au contraire des théoriciens continentaux, peu avertis de ces choses, que les bases côtières coûtent cher et qu’elles irritent les Etats riverains ; on leur préféra donc les îles ou les péninsules, tout en veillant à ce que les écarts entre ces points fussent équilibrés. C’étaient les temporary bases, qui servaient uniquement de "hangars" pour les bâtiments et que l’on pouvait négliger quand leur valeur stratégique, comme à Chypre après la défaite russe contre les Japonais en 1905 - une couverture turque ne s’imposait plus - retombait43. Malte, en revanche, demeura parce que la Méditerranée s’y divisait en deux bassins, à égale distance de Gibraltar et de Port-Saïd, avec la présence de deux puissances différentes sur les rivages nord et sud de la route sicilienne, la France et l’Italie, dont les ambitions contraires faisaient le jeu des Britanniques. Comme les Grecs avaient accepté de mettre leurs ports à la disposition de la Grande-Bretagne, en particulier la base de la Soude en Crète, la flotte de l’empire accédait par ailleurs facilement à la mer Egée et aux Dardanelles. Londres, toutefois, par les propositions qu’elle avait soumises aux Italiens en 1915, avait d’elle-même suscité les ambitions de l’Italie qui, déçue après la guerre, allait infléchir sa politique dans un sens impérialiste et devenir un facteur avec lequel il faudrait désormais compter. Vu le grand nombre de bâtiments légers qui sillonnaient la Méditerranée, les convois commerciaux prendraient maintenant, en cas de guerre, de grands risques. Tenant compte de la révolution des flottes aériennes - bombardements sur les arsenaux -, les Britanniques intégrèrent donc Malte à l’empire, comme colonie de la Couronne, et la transformèrent en base aérienne avec un périmètre d’action englobant Naples, Bizerte et la Sardaigne. Du même coup, la Grande-Bretagne sacrifiait évidemment l’intérêt "maritime" de cette île44. Dans tous les cas de figure, les amiraux de Londres avaient tiré des leçons de l’histoire récente : "En cas de guerre méditerranéenne avec qui que ce fût, la route impériale n’était plus sûre" 45. Les lignes de force française et italienne du nord au sud interféraient en nombreux points d’intersection avec celles de l’Angleterre, et les foyers de conflit s’étaient multipliés. Il fallait donc trouver une autre solution. Londres opta, continuent Hummel et Siewert, pour la situation qui prévalait jusque dans les années 1880 ; on revint à la concentration de puissance sur les accès à la Méditerranée : Gibraltar et Suez. Mieux, les Anglais commencèrent à envisager un déplacement des communications de la Méditerranée vers l’Atlantique : "Il est possible que Londres, si les circonstances viennent à l’exiger, fasse main basse sur les archipels de l’Atlantique vu la situation géostratégique des bases navales et aériennes que l’on peut y aménager" 46. La route du Cap revenait à l’honneur. Londres allait développer Kapstadt et Durban, on s’y interrogeait sur Freetown (Sierra Leone). De la sorte, "l’Atlantique était redevenu un théâtre d’opérations" 47.

Cependant, "pour les Français, la métropole et l’Afrique du Nord composent un bloc continental traversé d’un fossé qu’il convient de franchir par le plus court chemin"48. Ce qui intéresse la France, c’est la Méditerranée occidentale dans son ensemble. Hummel et Siewert connaissent les qualités et le volume de la flotte française, mais soulignent les faiblesses du "système" français, flanqué à l’ouest par Gibraltar et à l’est par la Sardaigne. D’autant que les Baléares, espagnoles, sont situées à équidistance de Marseille et d’Alger, ce qui leur confère une grande importance stratégique. Certes, la France possède Bizerte qui permet des offensives à l’ouest comme à l’est : "Quiconque possède la Tunisie contrôle l’essentiel des communications entre les deux bassins méditerranéens" 49. Avec les développements de la flotte aérienne, cependant, les choses ont changé, et Bizerte est maintenant à la portée du feu italien ; d’où précisément l’intérêt des Français pour Mers el-Kébir, à l’ouest d’Oran. Et puis l’Italie, à partir de Maddalena et de Cagliari en Sardaigne, ou de Trapani en Sicile, peut bloquer et attaquer les ports algériens et tunisiens50. Donc, en cas de guerre, la France ne préservera pas sa liberté de circulation entre les bassins ouest et est de la Méditerranée, ses approvisionnements en pétrole par la Syrie seront menacés et ses communications avec l’allié soviétique (pacte de 1935) interrompues. Néanmoins, "ses fronts côtiers donnent à la France la possibilité de déplacer son réseau maritime vers l’Atlantique" 51, tant que la côte française sur l’Atlantique sera libre, ajoutent les deux géopoliticiens qui prévoient de ce fait une nouvelle raison de s’intéresser à l’océan. Et puis il y a les négociations plusieurs fois engagées avec l’Espagne : la France voudrait que les Espagnols adaptent techniquement le réseau ferroviaire Algésiras-Madrid-Irun au leur ; le projet d’un tunnel à l’ouest de Gibraltar qui relierait directement la France à son empire africain reste à l’étude, malgré les réticences espagnoles. De ce point de vue, la politique de l’Espagne sera déterminante. Elle peut, comme en 1926, s’entendre avec l’Italie sur un enveloppement des positions françaises, mais également, comme après la révolution de 1931, tenir compte du fait que Gibraltar divise la zone d’influence espagnole autant que le rocher enferme les lignes françaises52. Dans les deux cas de figure, une orientation prévisible des stratégies vers l’Atlantique donnera, pensent Hummel et Siewert, une grande importance à l’Espagne.

Les Italiens, enfin, ont tout intérêt à ce que le théâtre potentiel des opérations se déplace vers l’ouest. Leurs côtes longues et mal fortifiées, avec des ports très exposés et des lignes de chemin de fer parallèles au bord de mer, donc aisées à bombarder par bateau, font de la péninsule un objectif militaire de choix pour cette grande puissance navale qu’est l’Angleterre53. Même les communications de l’Italie avec la Libye ont quelque chose de névralgique, ce qui explique l’échec des Italiens en Egypte en 1935. Et si les Britanniques ferment le canal de Suez, l’Italie ne pourra même plus approvisionner ses troupes d’Abyssinie. Sans compter que le transport des matières premières vers la péninsule s’effectue par Gibraltar : "L’Angleterre peut étrangler l’Italie alors que les Italiens n’ont pas accès aux routes d’approvisionnement britanniques extérieures à la Méditerranée" 54. Bien sûr, les Italiens ont occupé les îles du Dodécanèse en 1911 (ratification par le traité d’Ouchy du 18 octobre 1912), mais ils n’ont pas réussi à réaliser leur rêve anatolien : bien que le traité de Saint-Jean-de-Maurienne du 21 août 1917 leur ait attribué d’importants territoires au sud-ouest de l’Anatolie avec Smyrne, celui de Lausanne, en 1923, annula ces dispositions. Rome peut toutefois contrôler, en période de conflit, les passages de la mer Egée : Rhodes, Leros, Astropalia, autant de bases d’agression contre l’Asie mineure55. Mais ces ambitions ne peuvent se concrétiser tant que la Grande-Bretagne tient les deux accès à la Méditerranée. L’Italie favorisera donc à terme, pensent les géopoliticiens allemands, une amplification du champ de bataille à l’Atlantique. Il y aurait même là un terrain d’entente globale entre Allemands et Italiens : les seconds concédant aux premiers, en échange de leur soutien sur le plan maritime, une frontière austro-italienne plus acceptable dans le Tyrol, par exemple la cluse de Salurne56.

Josef März évoquait justement Gibraltar dès 1923 : sa position, à égale distance de l’Angleterre et de la Sicile, est très forte, mais n’importe quel point de la côte nord-marocaine, comme Ceuta, la vaut bien quant au potentiel défensif57. L’auteur rappelle qu’à la fin du xvIIIe siècle les Britanniques accordaient plus d’importance à Minorque (qu’ils ont possédée de 1703 à 1756, de 1763 à 1781, de 1798 à 1802) qu’à Gibraltar, et ce malgré les dimensions exiguës de l’île. Rien d’étonnant à ce que Hummel et Siewert centrent leurs analyses sur le "rocher" dont ils exposent très clairement les faiblesses. Le fait primordial, expliquent les géopoliticiens, c’est que la route de Gibraltar, qu’emprunte le trafic avec Suez à 85-90 %, ne peut être tenue sans la flotte. Ce bastion, s’il devait compter sur ses propres forces, n’a pas l’artillerie qui permette de résister à une attaque aérienne conséquente58. Tanger, par exemple, convenablement fortifiée et disposant d’une base aérienne, présente des qualités nettement supérieures. Or Londres, qui veut en cas de guerre détourner son propre commerce par la route du Cap, tout en enfermant celui de ses adversaires potentiels en Méditerranée, compte essentiellement sur Gibraltar. Voilà donc, selon Hummel et Siewert, l’objectif prioritaire de la marine allemande. Le Reich s’emploiera à nouer des alliances en Méditerranée de façon à ce que tombe cette clef de voûte du système britannique ; du même coup, la voie de l’Atlantique Sud, recherchée par tous les autres Etats de la région pour des raisons différentes mais complémentaires, lui sera ouverte.

On sait que, dès l’été 1940, la marine allemande envisagera l’occupation de toute une série de bases sur l’océan Atlantique : de l’Islande aux Açores et jusqu’à l’océan Indien59. Raeder, conscient de l’utopisme de certains officiers comme Carls ou Fricke, insistait sur Casablanca et le Maroc ; il devait préconiser, en juin-juillet 1940, une stratégie combinée de l’Allemagne et de l’Italie : on contraindrait Londres à abandonner ses positions clefs en Méditerranée ou bien à engager des forces considérables dans le secteur méditerranéen (diversion italienne). Dans le premier cas, les forces germano-italiennes battaient celles de l’Angleterre, dans le second cas elles les tenaient longtemps en échec60. Raeder, qui considérait le projet d’un encerclement de l’Angleterre dans le triangle Norvège-Islande-Irlande comme irréalisable, proposa le 20 juin à Hitler d’investir Dakar et certaines îles de l’Atlantique Nord61. Mais ces bases n’ont d’intérêt pour la marine que si l’Allemagne prend Gibraltar. Et après l’effondrement des Français, quand l’Italie sera entrée en guerre, lorsque l’Espagne s’interrogera sur l’éventualité d’une alliance avec les forces de l’Axe, Gibraltar fera l’objet de longues discussions à l’état-major allemand — c’est le fameux projet Felix. Sans Gibraltar, insistent Raeder et les marins, les îles de l’Atlantique, dépourvues des propriétés défensives et offensives des bases norvégiennes, sont des points d’appui insuffisants. En revanche, les Allemands doivent, parallèlement à l’attaque sur Gibraltar, s’emparer à titre préventif des Canaries, pour empêcher les forces britanniques d’y trouver une position de repli62.

En 1940, Wulf Siewert n’hésitera pas à montrer, dans Der Atlantik, que l’époque où Londres interdisait toute concurrence sur cet océan touche à sa fin. Jusque-là, au nord de l’Europe, le triangle britannique Angleterre-Gibraltar-Açores constituait une sorte de sanctuaire. Mais cette ère est close. Ce sont, inversement, les Etats-Unis qui font le chemin transatlantique de l’Europe : "Bien que l’idée d’une invasion de l’Amérique par les Européens soit parfaitement absurde, les Américains la prennent tout à fait en compte" 63. Et la proclamation de Panama du 5 octobre 1939, qui va dans le sens d’une amplification de la doctrine Monroe vers l’Afrique, confirme, selon cet auteur, l’orientation qui bat en brèche la puissance de Londres ; certains, aux Etats-Unis, vont jusqu’à intégrer les Açores et les îles du Cap-Vert, voire Dakar (au détriment de la France), au système de défense américain dont le but reste la couverture du canal de Panama64. Or Siewert souligne la "compréhension" dont auraient su faire preuve vis-à-vis de Londres les Allemands lors de l’accord sur la flotte de 1935 (le volume de la flotte allemande était fixé à 35 % de celle des Anglais). Mais le Reich a compris maintenant que le monde a changé65. Gagner dans l’Atlantique, c’est contribuer à la victoire sur les Britanniques en Méditerranée, précipiter la reddition de Londres et empêcher surtout que les Etats-Unis ne viennent porter secours à la vieille métropole d’Europe.

DOMINIUM MARIS BALTICI

Dans Der Ostseeraum (L’espace de la Baltique) publié en 1938, Wulf Siewert invite à prendre en considération un phénomène similaire au nord de l’Europe. Le chapitre intitulé "Die politisch-strategische Lage von heute" (La situation politique et stratégique actuelle) est particulièrement instructif. L’auteur passe en revue les accès possibles à la Baltique : Sund, Grand et Petit Belt, canal mer du Nord-Baltique (démilitarisé après Versailles). Il souligne que les bâtiments de fort tonnage ne peuvent emprunter le Sund (6,9 m de profondeur alors qu’il faut au minimum 10 m). Le Petit Belt n’offre pas grand intérêt. Reste le Grand Belt. Tout le problème est de savoir si le Danemark peut, à lui seul, en garantir la sécurité66. Or, en 1918, "la marine allemande était si faible que le Reich, déjà soumis au bon vouloir des grandes puissances, n’avait même pas les moyens de contrebalancer le pouvoir des petits Etats" 67. Siewert, qui a lu Wegener, rappelle que le commandement allemand attendait en 1914-1918 un blocus fermé (rapproché), voire une invasion du Reich. Il n’avait pas de parade au recul britannique sur Scapa Flow, "conception à la Nelson" 68. Et si l’on tient compte après Versailles, écrit Siewert, de la situation de la Prusse orientale coupée de la métropole, il devient évident qu’une Allemagne renforcée ne peut en aucun cas admettre une quelconque insécurité dans la Baltique : "L’Angleterre exige bien le contrôle de la route des Indes. mais, pour nous, la Prusse orientale est autre chose qu’un dominion, elle fait partie de l’Allemagne" 69. Les pays scandinaves ont par ailleurs démontré pendant la guerre leur "instabilité". Le Danemark a accepté, sur les instances du Reich, de miner les issues méridionales des deux Belt, mais la Norvège, dont la flotte commerciale était dépendante des intérêts britanniques, a penché vers l’Angleterre. Et puis l’attitude des Danois, comme des Suédois, varia en fonction des événements militaires. Siewert se félicitera en 1938 que le Reich soit à nouveau capable de couvrir la Baltique. Toutefois, il ne cesse de souligner la faiblesse des riverains. La Finlande, déjà amputée de la Carélie orientale au profit des Russes, et la Suède sont opposées sur la question des îles d’Åaland, au milieu du golfe de Botnie, dont la population est suédoise et la situation plutôt favorable à Helsinki70. Quant à la Pologne, elle n’a pas réussi à développer ses communications maritimes malgré la possession d’un goulot d’étranglement sur la Baltique71. Les pays baltes (la Lituanie reste très affaiblie par ses tensions avec l’Etat polonais) vivent à l’ombre de l’URSS. On comprend, explique Siewert, que les Soviétiques aient tenté de faire interdire l’accès de la Baltique aux non-riverains en 1924 : Moscou y serait devenue hégémonique si l’Allemagne n’avait réarmé sa flotte. Et le géopoliticien attire l’attention sur un fait primordial : "La politique russe dans la Baltique et sur la mer Blanche doit être considérée comme un ensemble" 72. La géopolitique des Soviétiques a pour but d’envelopper la Scandinavie au nord. C’est que les Russes, après avoir concentré leurs efforts sur l’armée et sur l’aviation, se tournent maintenant vers la marine et les problèmes maritimes en général. Siewert insiste sur l’importance stratégique de la presqu’île de Kola, à l’est de la Finlande, pour les Soviétiques73. Grâce au canal qui relie Leningrad à la mer Blanche par les lacs Ladoga et Onega et la Carélie, ils peuvent désormais transférer leurs forces de la Baltique à l’extrême nord de l’Europe et tourner les pays scandinaves comme la Finlande : torpilleurs, sous-marins et même quelques croiseurs empruntent la route nouvelle. Ce qui explique, géopolitiquement, la consolidation par Moscou de la côte péninsulaire : on a aménagé une voie de chemin de fer jusqu’à Mourmansk. Du même coup, le port d’Arkhangelsk (prisonnier des glaces en hiver) trouve à Alexandrovsk et à Kola un bon auxiliaire. Les Soviétiques n’en sont plus réduits, comme pendant la guerre de 1914-1918, à emprunter le "pont nordique" : Lulea-Narvik, Sundsvall-Drontheim, Gefle-Bergen (ou bien Oslo-Göteborg) dont le commerce a d’ailleurs été, à l’époque, fructueux pour les pays scandinaves74. Dorénavant, l’URSS a jeté les bases d’une politique planétaire. Elle contrôle la mer de Glace, et donc sa route maritime vers l’Extrême-Orient, et elle peut attaquer la Norvège septentrionale sur une ligne Narvik-spitzberg. Et il faut encore noter, poursuit Siewert, que la Finlande est tenue par le traité de Dorpat (Tartu) de 1920 à ne pas dépasser 400 tonnes pour sa flotte de guerre en mer de Glace, elle ne peut y maintenir de sous-marins ou des avions militaires. Aux termes de ce traité, les Soviétiques ont encore le droit de survoler la région de Petsamo en direction de la Norvège. Comme les lignes Paris-Moscou passent au centre de l’Europe par l’Allemagne et dans la Baltique, qu’elles dépendent de la Turquie en mer Noire, il fallait, déclare le géopoliticien, s’attendre à ce déplacement vers le nord. D’autant que les positions soviétiques dans la Baltique se sont détériorées depuis la guerre ; 100 km de côtes au fond du golfe de Finlande : "C’est manifestement trop peu comme point de départ d’une flotte de guerre considérable" 75. Comme aucun des Etats baltes ne pouvait freiner la percée russe dans le Grand Nord, elle était inéluctable.

Pour apprécier la portée de ces analyses, il faut retenir, avec Manfred Salewski, qu’en 1940 la guerre contre l’Union soviétique, ou plutôt son éventualité, avait quelque chose de secondaire pour Raeder et la marine. L’opération Barbarossa restera l’affaire de l’aviation et de l’armée, et les marins lui demeureront hostiles76. Les conceptions de 1938-1939 prévalaient toujours : un conflit en Baltique présentait un caractère essentiellement défensif, cette mer jouait surtout un rôle pour les simulations de bataille et dans les transports du minerai suédois. Depuis l’invasion du Danemark et de la Norvège (8-9 avril-10 juin 1940), la marine pensait pouvoir contrôler facilement les accès à l’ouest. On envisageait l’utilisation de mines aériennes en cas d’attaque britannique. En revanche, Raeder allait, fin janvier-début février 1941, solliciter une intervention à Mourmansk. Il redoutait, en effet, une combinaison anglo-russe dans le Grand Nord, dont la Norvège pourrait subir les contrecoups. Même les officiers qui jugeaient une défense allemande possible avec les faibles moyens dont elle disposait en Baltique proposèrent d’occuper les îles Åland pour prévenir les dangers courus dans l’Arctique.

Comme on le constate, Siewert et la Zeitschrift für Geopolitik avaient largement accompagné, sinon anticipé, cette argumentation. A leurs yeux, la Baltique exigeait d’être couverte à l’extrême nord.

LE COURANT ALTERNATIF

En 1927, Hermann Lautensach montre déjà, dans un texte significatif, Die Mittelmeere als geopolitische Kraftfelder (Les Méditerranées, champs de forces géopolitiques), que les Etats-Unis, en aménageant une "chaîne de barrage" (Sperrkette) de la Floride à l’Amérique latine (Cuba, Porto-Rico, Haïti, République Dominicaine, îles Vierges), ont dévalorisé la ligne britannique d’avant-postes qui va, sur la côte orientale du continent américain, de Halifax aux Bermudes, et des Bahamas aux Antilles77. Et comme les Etats-Unis tiennent résolument le canal de Panama, le commerce européen en direction du Pacifique passe nécessairement par leur zone d’influence. Il y a, en quelque sorte, blocage. Quant à l’océan Indien, cette "mer anglaise", il ne présente plus toutes les garanties du passé, même si Londres contrôle Suez, les ports africains et le golfe Persique. De la même manière, Josef März dégage un projet alternatif de la Grande-Bretagne dans l’hémisphère sud. Il consacre tout d’abord quelques paragraphes à la configuration de l’océan Indien : golfe Persique, côte ouest de l’Australie jusqu’au détroit de Torres et îles de la Sonde, versant oriental de l’Afrique, Maldives, Seychelles, îles de l’Amirauté et Maurice au sud. Le géopoliticien relève que la ligne insulaire du sud, précisément, administrée à partir de l’île Maurice, est nettement distinguée par Londres de l’Inde à proprement parler : "Il y a là une concentration qui anticipe sans doute sur des évolutions futures. Les Britanniques ont aligné une ceinture à travers les espaces marins dont les objectifs géographiques sont manifestes" 78. Or, pour März, l’île Maurice est le premier jalon (stepping stone) en direction de l’Asie79. En somme, l’empire n’est plus sûr. Au cas où les possessions africaines, l’Inde et l’Australie emprunteraient la voie de l’indépendance, Londres a construit, de Maurice à Singapour, une Inde "antérieure" qui lui assurera, le moment venu, les routes maritimes. Voilà précisément la raison pour laquelle les Anglais ne renonceront jamais, note-t-il, à Singapour et au détroit de Bab el-Mandeb, à l’entrée de la mer Rouge, incontournable pour les communications tant maritimes que terrestres (montagnes du Yémen et d’Abyssinie) et dont Aden et surtout Périm gouvernent l’entrée. C’est ainsi que le géopoliticien interprète, en août 1935, les
concessions britanniques en Somalie ; Londres propose la même année (au mois de juillet) l’acquisition par l’Abyssinie d’un couloir sur son propre territoire jusqu’à la mer Rouge (Zeila), de façon à ce que ce pays puisse inversement répondre aux revendications territoriales de l’Italie. Il y a là une volonté de paix, poursuit März, qui ne peut s’expliquer que par un autre projet : les intérêts britanniques se seraient déplacés80. C’est qu’à Londres on commence à préparer, sur le long terme, une alternative dans l’hémisphère Sud81.

Il faut se souvenir que, avant la signature du pacte tripartite de 1940, la marine allemande s’était peu intéressée au Japon. On y voyait plutôt un espace auxiliaire pour la répartition ou l’approvisionnement sur des bases que les Japonais auraient pu céder temporairement à l’Allemagne. Or, le 27 décembre 1940, Raeder met en relief l’importance de Singapour et d’une attaque japonaise sur ce point stratégique82, et il y reviendra plusieurs fois. Montrer à quel point et où l’empire britannique était névralgique allait dans ce sens. Rien de surprenant à ce que, en janvier 1941, Siewert triomphât sur toute la ligne, célébrant la crise de la puissance maritime anglaise83.

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Notes:

 

1 Cf. Michel Korinman, “Friedrich Ratzel et la Politische Geographie”, Hérodote, n° 28, janvier-mars 1983, “Géopolitiques allemandes”.

2 L’expression “Politische Ozeanographie” se trouve dans Ratzel, Politische Geographie, éd. 1903, p. 679, et surtout dans Haushofer, Weltmeere und Weltmächte, Berlin, 1937, notamment dans tout le chapitre 2.

3 Cf. Friedrich Ratzel, “Flottenfrage und Weltlage”, (Question de la flotte et position dans le monde), Kleine Schriften, tome II, éd. par Hans Helmolt, Munich et Berlin, 1898, p. 378.

4 Cf. Friedrich Ratzel, Das Meer als Quelle der Völkergrösse, Leipzig, 1901, p. 63.

5 Ibid., p. 21.

6 Ibid., p. 22.

7 Cf. Friedrich Ratzel, “Die Geographische Lage Deutschlands”, Die Grenzboten, 1896, n° 35-36, p. 453.

8 Cf. Friedrich Ratzel, “Zur Kenntnis des Englischen Weltpolitik”, Die Grenzboten, 1895, n° 2, p. 58.

9 Cf. Das Meer als Quelle der Völkergrösse, op. cit., p. 45.

10 Cf. Das Meer als Quelle der Völkergrösse, op. cit., p. 58.

11 Ibid., p. 59.

12 Ibid., p. 62.

13 Cf. Friedrich Ratzel, “Deutschland und das Mittlemeer”, Die Grenzboten, 1893, n° 44, p. 203.

14 Ibid., p. 28.

15 Ibid., p. 79.

16 Cf. Friedrich Ratzel, Politische Geographie, 1897, cité d’après la 2e édition de 1903, Munich-Berlin.

17 Cf. Das Meer als Quelle der Völkergrösse, op. cit., p. 62.

18 Cf. Karl Haushofer, Geopolitik des Pazifischen Ozean, 1924, cité d’après la 3e éd., Heidelberg-Berlin, Vowinckel, 1938, p. 18.

19 Cf. Karl Haushofer, Der Kontinentalblock Mitteleuropa-Eurasien-Japan, Munich, 1941, Zentralverlag der NSDAP, p. 30.

20 Bausreine zur Geopolitik, Berlin, Grunewald, 1928.

21 Cf. Karl Haushofer, Weltmeere und Weltmächte, Berlin, Zeitgeschichte Verlag, 1937, p. 191.

22 Cf. le très clair exposé de Johanne Wutschke, Der Kampf um den Erdball, Munich, Berlin, 1935.

23 Cf. Weltmeere und Weltmächte, op. cit.

24 Cf. Geopolitik des Pazifischen Ozean, op. cit., p. 241.

25 Cf. Weltmeere und Weltmächte, op. cit., p. 193.

26 Cf. Geopolitik des Pazifischen Ozean, op. cit., p. 246.

27 Ibid., p. 25.

28 Ibid., p. 36.

29 Ibid., p. 7.

30 Karl Haushofer, Josep März, Geopolitik der Sellstbestimmung in Süd-Ost-Asian, Munich, Rösl, 1923.

31 Cf. Der Kontinentalblock Mitteleuropa-Eurasien-Japan, op. cit., p. 21.

32 Ibid., p. 3.

33 Ibid., p. 41.

34 Ibid., p. 51.

35 Cf. Hans-Adolf Jacobsen, Karl Haushofer Leben und Werk, 2 tomes, Boppand am Rhein, 1979. En particulier l’annexe n° 10, intitulée Apologie de la “Géopolitique” allemande.

36 Wolfgang Wegener, Die Seestrategie des Weltkrieges, Berlin, 1929. La Zeitschrift für Geopolitik lui donne la parole en 1931, n° 7, “Erdraum und Schicksal” (Espace planétaire et destin), Discours à l’Ecole supérieure de commerce (Handelshochschule) de Berlin le 18 janvier, pp. 542-557.

37 Cf. pour tout ceci Carl-Axel Gemzell, Raeder, Hitler und Skandinavien. Der Kampf für einen maritimen Operationsplan (Raeder, Hitler et la Scandinavie. La lutte pour une stratégie maritime), Lund, Gleerup, 1965 et Manfred Salewski, Die deutsche Seekriegsleitung 1935-1945, (La Direction de la marine allemande 1935-1945), Francfort-sur-le-Main, Bernard-Graefe, 1970.

38 Cf. Julian Corbett, England in the Mediterranean, 1904 ; England in the Seven Years War, 1907 ; The Campaign of Trafalgar, 1910, Some Principles of Maritime Strategy, 1911.

39 C. Axel Gemzell, op. cit., pp. 15 sq.

40 Jost Dülffer, Weimar, Hitler und die Marine. Reichspolitik und Flottenbau 1920-1939, Düsseldorf, Droste, 1973, pp. 98 sq. L’auteur rappelle que Reader a servi dans les renseignements, ce qui lui a donné l’occasion d’apprendre le russe.

41 Carl-Axel Gemzell, op. cit., pp. 49 sq. On trouve chez cet auteur une analyse contrastive des deux textes.

42 Hans Hummel et Wulf Siewert, Der Mittelmeerraum. Zur Geopolitik eines Mittelmeerraumes, Heidelberg-Berlin, Kurt Vowinckel, 1936, qui reprend des articles de la Zeitschrift für Geopolitik. Relevons que le compte rendu de la Marine rundschau, c’est-à-dire de la revue de l’Oberkommando de la Marine, en août 1936, est très élogieux. Ceci se comprend d’autant que les articles publiés par les marins sont d’ordinaire soit techniques, soit très historiques. Fait exception un “théoricien”, le contre-amiral Otto Groos, qui discute les thèses britanniques (Julian Corbett) ou françaises (l’amiral Castex), en particulier dans les livraisons de 1930 et 1932 ; l’officier critique sévèrement les contradictions de Tirpitz.

43 Der Mittelmeerraum, op. cit., p. 123.

44 Otto Constantini, “Weltpolitik um Malta (Malte au cœur de la politique mondiale), Zeitschrift für Geopolitik, 1936, n° 1, qui souligne à quel point Malte reste exposée aux attaques aériennes. Et quelques pages de Karl Haushofer, “Geopolitik um Neapel und sizilischer Frühling” (Géopolitique autour de Naples. Printemps sicilien), 1938, n° 6, pp. 425-427.

45 Der Mittelmeerraum, op. cit., pp. 124-125.

46 Wulf Siewert, Der Atlantik. Geopolitik eines Weltmeeres (L’Atlantique. Géopolitique d’un océan), Leipzig-Berlin, Teubner, 1940 : Macht und Erde, n° 16, p. 88.

47 Ibid., p. 96.

48 Hummel et Siewert, Der Mittelmeerraum, op. cit., p. 73.

49 Ibid., p. 74.

50 Ibid., p. 172 : Hummel et Siewert relèvent qu’inversement la Corse couvre Toulon et que l’on peut, depuis la Corse, facilement bombarder Rome.

51 Ibid., p. 172.

52 Ibid., p. 160.

53 Ibid., p. 106.

54 Ibid., p. 171.

55 Ibid., p. 108.

56 Ibid., p. 97.

57 Josef März, “Das Schicksal überseeischer Wachstumspitzen” (Le destin des pointes de croissance outre-mer), in Geopolitik der Selbstbestimmung, op. cit, chapitre II. p. 443.

58 Hummel-Siewert, Der Mittelmeerraum, op. cit., p. 155. On ne peut même pas y débarquer de renforts par voie aérienne.

59 Manfred Salewski, Die deutsche Seekriegsleitung, op. cit., pp. 236 sqq.

60 Walter Baum et Eberhard Weichold montrent cependant, avec Der Krieg der “Achsenmächte” im Mittelmeerraum. Die Strategie der Diktatoren (La Guerre de l’axe en Méditerranée. La stratégie des dictateurs), Göttingen, Musterschmidt, 1973, que Mussolini percevait bien la faiblesse géostratégique de l’Italie : sa flotte était déséquilibrée. La protection aérienne était extrêmement réduite et les hydravions lui faisaient entièrement défaut. Les officiers italiens restaient peu formés. Même après le Pacte d’acier du 22 mars 1939, les Italiens, auxquels le Reich refuse par ailleurs une collaboration unifiée des états-majors s’en tiendront à une politique de “non belligerenza”, faisant valoir jusqu’au 20 juin 1940 - date de la déclaration de guerre italienne - qu’il fallait d’abord se préparer militairement à l’échéance.

61 On lira néanmoins dans la Zeitschrift für Geopolitik de 1940, n° 9, pp. 419-430, de Hermann Röckel, professeur à Heidelberg, “Dakar, das Zentrum der seestrategischen Stellung Frankreichs am mittleren Atlantik”, qui définit la ville comme une sorte de plaque tournante, peu éloignée du Cap Vert, tournée à la fois vers l’Amérique du Sud et l’Europe, et juge difficile une invasion par mer, vu l’absence de bon port. D’ailleurs, Dakar ne se prêterait pas aux besoins d’une base aérienne.

62 Die deutsche Seekriegsleitung, op. cit., p. 289.

63 Der Atlantik, op. cit., p. 94.

64 Cf. aussi Wulf Siewert, Die Stützpunktpolitik der USA (La politique américaine de bases maritimes), Berlin, Junker-Dünnhaupt, 1942.

65 Sur le “conflit” méditerranéen, on consultera le très intéressant article de Lothar Gruchmann, “Die “ verpassten strategischen Chancen ” der Achsenmächte im Mittelmeerraum 1940-41”. (Les “occasions ratées” de l’axe en Méditerranée) Vierteljahreshefte für Zeitgeschichte, 18 ( 1970) qui étudie dans leur ensemble les conceptions de Raeder montrant en particulier l’intérêt (non contradictoire) de l’amiral pour le secteur est de la Méditerranée : Balkans, Asie mineure, Arabie, Égypte, Soudan, d’abord sur le plan économique (le pétrole), puis au niveau stratégique (offensive simultanée contre les territoires britanniques d’Afrique orientale et sur l’Inde) ; l’issue de la guerre allait probablement s’en trouver déterminée.

66 Wulf Siewert, Der Ostseeraum, Leipzig-Berlin, Teubner, 1938 : Macht und Erde n° 8, p. 73.

67 Ibid., p. 77.

68 Wulf Siewert, “Die geographischen Grundlagen der deutschen Seestellung” (Les fondements géographiques de la situation allemande sur mer), Zeitschrift für Geopolitik, 1933, n° 5 pp. 270-280.

69 Der Ostseeraum, op. cit., pp. 77-78.

70 Friedrich Holand, “Die Neue Ålandfrage” Zeitschrift für Geopolitik, 1939, n° 6 pp. 454-457. Un article concernant les îles fut interdit.

71 Der Ostseeraum, op. cit., p. 63.

72 Ibid., p. 75.

73 F. W. Borgman, “Kola. Eine geopolitische Studie (Vom nordischen Standpunkt). Zugleich ein Beitrag zum nordischen Neutralitätsproblem” (Kola. Etude géopolitique (du point de vue nordique). Le problème de la neutralité du pays du Nord), Zeitschrift für Geopolitik, 1941, n° 9, pp. 497-512. Ce texte fut publié trois mois après l’invasion (sans déclaration de guerre), le 22 juin 1941, de l’Union Soviétique par les troupes du Troisième Reich. L’auteur donne plusieurs contributions de la Marine-Rundschau sur ces sujets, en particulier “Die Befestigung der Ålandinseln” (les fortifications des îles Åaland), septembre 1936, pp. 430-437 ; “Die geopolitische Bedeurung der Arktis” (la signification géopolitique de l’Arctique), avril 1939, pp. 330-341.

74 Ibid., p. 54, Siewert montre qu’à l’inverse, l’intensité des relations commerciales pendant la guerre interdisait à l’Allemagne de “bloquer” complètement la Scandinavie.

75 Ibid., p. 76.

76 Manfred Salewski, Die deutsche Seekriegsleitung, op. cit., pp. 365 sq.

77 Hermann Lautensach, “Die Mittelmeere als geopolitische Kraftfelder”, in Bausteine zur Geopolitik, op. cit., p. 190.

78 Josef März, “Die Zugänge zum indischen Lebensraum” (Les accès à l’espace vital de l’Inde), Zeitschrift für Geopolitik, 1924, n° 6, p. 371. Du même auteur : “Die Wahl Tsingtaus” (Le choix de Tsing Tau), Zeitschrift für Geopolitik, 1927, n° 11, pp. 913-918 ; “Die Domäne der Seemacht” (Le domaine des puissances maritimes), Zeitschrift für Geopolitik, 1940, n° 10, pp. 480-489.

79 Josef März, Das Schicksal überseeischer Waschstumspitzen, op. cit., p. 427.

80 Josef März, “Der Ausgang des roten Meeres” (L’issue de la mer Rouge), Zeitschrift für Geopolitik, 1935, n° 8, p. 477.

81 Karl Haushofer apprécie cette conception dans “Reichsgenick oder Fluchtröhre” (Nuque de l’empire ou soupape d’échappement), Zeitschrift für Geopolitik, 1941, n° 4, expliquant que le canal de Suez n’est qu’un exutoire britannique vers l’océan Indien.

82 Manfred Salewski, Die deutsche Seekriegsleitung, op. cit., pp. 496 sqq.

83 Wulf Siewert, “Krise der Britischen Seemacht” (La crise de la puissance navale des Britanniques), Zeitschrift für Geopolitik, 1941, n° 1, pp. 1-3.

 

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