LIDDELL HART ET LA MER

 

Olivier Sevaistre

 

 Le capitaine Sir Basil Liddell Hart est mort en janvier 1970. Mais, depuis, la légende s’est emparée de lui pour en faire un prophète des chars prêchant dans le désert avant de voir ses idées appliquées par les Allemands en 1939-1940.

On oublie que le principal théoricien des blindés a été, chez les Britanniques, le major-général J.F.C. Fuller, et que Liddell Hart fut l’un des protagonistes de la dissuasion avec ses ouvrages écrits entre 1946 et 19601. Officier de troupe pendant la première guerre mondiale, il a mené, ensuite, une carrière de journaliste militaire soutenant des théories fort peu orthodoxes et prenant violemment à partie les grands chefs militaires qu’il rendait responsables des tueries qui restent, en France, attachées au nom de Verdun et, en Grande-Bretagne, au nom de Passchendaele. Parce qu’il cherche à en éviter le retour, il se passionne pour les idées de Fuller, puis pour celles de Lord Trenchard sur le bombardement stratégique2. Pour les mêmes raisons, passant de l’emploi des moyens aux procédés de la stratégie, il élabore ce qu’il appelle "l’approche indirecte"3.

Avant 1939, son influence est considérable. Il entretient une volumineuse correspondance avec des personnalités comme Lawrence d’Arabie, des officiers généraux occupant des postes importants comme les maréchaux Deverell, Gort et Ironside, des futurs grands chefs de la deuxième guerre mondiale comme Wavell et Montgomery. Il est le conseiller d’hommes politiques importants : Eden, Churchill, Halifax et, surtout, deux ministres de la guerre, Duff Cooper et Hore Belisha4.

Dans une œuvre aussi importante, Liddell Hart a rencontré de nombreuses fois les problèmes maritimes. Il n’est pas sûr qu’il en ait parfaitement compris l’importance pour l’application de ses propres idées. Il a eu, cependant, des intuitions très intéressantes qui méritent examen, même quand on en mesure les insuffisances.

 

LE CHEMINEMENT D’UNE PENSÉE

Très tôt dans sa carrière, Liddell Hart a réfléchi à la mer en examinant, en 19255, les conséquences des armes nouvelles de l’époque, le sous-marin et l’avion. Il en conclut que la flotte de surface domine encore les océans, mais qu’elle est très menacée dans ce qu’on appelle les "mers étroites". La Méditerranée lui paraît être un "chenal long et étroit" qu’une puissance hostile pourrait interdire par la double menace aérienne et sous-marine. En 1925, l’ennemi potentiel est la France qui a refusé, à Washington, la suppression des sous-marins et dont la puissance aérienne sert à justifier le budget de la Royal Air Force.

En 1930, Liddell Hart publie une histoire de la première guerre mondiale6 qui est un défi à l’histoire officielle, accusée de masquer la réalité. On y trouve, à propos de la bataille du Jutland, une comparaison assez inattendue entre généraux et amiraux qui mérite d’être citée en entier :

Il a existé une différence fondamentale entre le haut commandement maritime et le haut commandement terrestre : les amiraux n’ont voulu livrer bataille qu’en étant sûrs de posséder un avantage initial — et encore ! —alors que les généraux ont été, d’habitude, prêts à prendre l’offensive quels qu’en puissent être les inconvénients. En adoptant cette attitude, les amiraux ont été fidèles à leur art, les généraux ne l’ont pas été. La seule raison pour utiliser des hommes qui ont fait de la guerre leur profession est que l’on présume que, du fait de leur formation, ils ont acquis la maîtrise de leur art. N’importe qui, jouissant d’une autorité suffisante ou de l’inspiration, peut conduire ou pousser des hommes au combat, surtout s’il est entouré d’assistants ayant une formation technique qui l’aident à régler la concentration des forces, leurs mouvements et le feu. Pour cette manière de conduire un troupeau de moutons à l’abattoir, qui demande peut-être beaucoup de savoir-faire mais qui est essentiellement inartistique, un démagogue expérimenté possédera une nette supériorité sur le guerrier professionnel qui ne peut rien dire. Mais l’habitude d’employer des professionnels repose sur l’idée que, du fait de leur savoir-faire, ils pourront obtenir un meilleur profit pour un moindre coût.

Une seule considération peut faire passer un chef par dessus la fidélité qu’il doit aux vérités fondamentales de son art : c’est celle de la nécessité d’ordre national. C’est au gouvernement, et non à ses agents, de décider si les besoins de la politique obligent à sacrifier cet art et, en conséquence, à sacrifier des vies humaines. Il est cependant curieux que, dans cette guerre mondiale, les généraux ont été si pleins du désir de combattre qu’ils ont volontairement sacrifié leur art et ont, de façon répétée, cherché le combat en situation désavantageuse contre la volonté d’un gouvernement entraîné de mauvais gré dans leur sillage. Par contre, les amiraux ont été si fidèles à leur art qu’ils ont quelquefois refusé de prendre en considération la volonté expresse du gouvernement de livrer bataille, même sans un avantage supposé, ou ont éludé cette volonté. Si leur sens des réalités est rassurant, il a tendu à faire porter un poids de pertes plus lourd par les armées de terre, bien qu’il soit juste de remarquer qu’il en aurait été autrement si les généraux n’avaient pas désiré, de façon aussi extravagante, porter ce poids.

Une explication en est peut-être que les amiraux exerçaient leur commandement au premier rang dans la bataille, alors que les P.C. des généraux étaient loin à l’arrière. Ceci ne veut pas dire que la différence est simplement une affaire de courage physique, car bien des généraux étaient prêts à risquer leur propre vie comme celle de leurs hommes, alors que d’autres gagnaient en courage moral du fait de leur éloignement physique. Mais, sans aucun doute, l’imagination et le sens des réalités sont exaltés par le contact personnel avec la situation ; un chef ainsi placé peut mieux apprécier où se trouve l’avantage et, quand celui-ci disparaît, il peut plus rapidement reconnaître l’impossible.

Il serait naturel de trouver, comme conséquence de cette différence, que les marins soient plus portés vers la tactique et les militaires vers la stratégie. En fait, c’est l’inverse qui s’est passé. L’explication de ce paradoxe peut résider dans les différences de formation du temps de paix, le militaire servant dans de petites garnisons et montant ses exercices sur de faibles étendues, alors que le marin traverse les vastes océans et apprend la navigation comme base de son savoir-faire. Pour lui, la géographie précède l’artillerie.

Ce jugement de Liddell Hart vise plus à attaquer Douglas Haig qu’à louer Jellicoe. Il repose sur une grande méconnaissance de l’histoire maritime. Il ignore, par exemple, la conduite de Sir Christopher Craddock à Coronel, de Sir David Beatty au Dogger Bank et au Jutland7. A cette dernière bataille, Jellicoe a mené ses forces dans la brumasse d’une belle fin de journée de mai où ses moyens rudimentaires de commandement et de transmissions ne lui permettaient pas de tirer parti de sa supériorité numérique sans courir des risques incompatibles avec sa mission, alors que, comme le disait Churchill, il pouvait perdre la guerre en une journée. Ses pertes, plus lourdes que celles des Allemands, furent dues aux faiblesses de son matériel, dont il était parfaitement conscient, car il en avait été responsable comme Controller. On peut dire par contre, pour défendre la thèse de Liddell Hart, que Jellicoe a joué le jeu de la Fleet in being qui remplit son rôle par sa simple existence et sans avoir à combattre. Cela ne pouvait que plaire à celui qui reproche à Clausewitz, à tort d’ailleurs, de fixer comme objectif principal de la guerre la destruction de l’armée ennemie.

En fait, la marine britannique de 1914, sous l’impulsion de Sir John Fisher, dont Jellicoe était le disciple, avait beaucoup plus pensé en termes de matériel qu’en termes de stratégie. Ce travail avait produit le Dreadnought, qui déclassait tous les cuirassés de son époque. Mais, en même temps, l’Amirauté manquait d’un état-major digne de ce nom, et les officiers de marine ne recevaient aucune formation particulière. En 1911, une incroyable polémique opposa le Premier Lord de la mer, Fisher, au commandant en chef en Méditerranée, Lord Beresford, ce dernier accusant l’Amirauté de ne pas avoir de plans de guerre, ce qui était probablement vrai. L’incapacité de certains membres de l’état-major de Beatty a failli causer des catastrophes, par suite d’erreurs de transmissions.

Les marins britanniques de la deuxième guerre mondiale se sont bien gardé de suivre les conseils de Liddell Hart, qui semble avoir entretenu fort peu de relations avec eux. Leur mordant et leur hardiesse ont été très remarquables, toujours froidement réfléchis, fondes sur une parfaite connaissance de leur métier et imposant à leurs adversaires une sorte de complexe d’infériorité sans lequel bien des réactions de ces derniers restent inexplicables8.

 

THE BRITISH WAY IN WARFARE

Entre 1925 et 1930, Liddell Hart met au point sa théorie de l’approche indirecte et se bat pour une réforme de l’armée de terre britannique. A partir de 1930, il joue un rôle important dans les discussions sur le désarmement, mais sa réflexion proprement stratégique se porte sur la formulation de ce que l’on a appelé The British Way in Warfare, la manière britannique de faire la guerre9.

Il lance sa théorie dans une conférence prononcée, le 28 janvier 1931, à la Royal United Services Institution. Cette conférence sera suivie d’une série d’articles dans le Times, et différentes revues, ainsi que de plusieurs livres10. L’ensemble tombe à une époque ou les trois "services" britanniques, Marine, Armée, Royal Air Force, connaissent de dures restrictions budgétaires aggravées par la crise économique de 1930. La "règle des dix ans" retient, comme hypothèse, que la Grande-Bretagne ne sera pas impliquée dans un conflit majeur dans les dix années à venir. Elle est reconduite d’année en année, depuis 1928, sous l’impulsion de Churchill, alors ministre des Finances11, et n’est supprimée qu’en mars 1932, quand débute le réarmement japonais et allemand.

C’est dans cette conjoncture difficile qu’il faut situer l’initiative de Liddell Hart. Sa thèse est que l’engagement total de la Grande-Bretagne aux côtés de la France, en 1914, sur le front occidental, a été une erreur contraire à la stratégie traditionnelle de la Grande-Bretagne. Celle-ci s’est ainsi engagée dans une lutte à mort dont le symbole a été la conscription, et ceci "à cause des engagements pris par Sir Henry Wilson avant-guerre, les appels aux armes de Lord Kitchener, la hâte de l’état-major général à arriver en France, et la hâte du général Joffre à arriver en Allemagne"12.

Selon Liddell Hart, la stratégie traditionnelle de la Grande-Bretagne repose sur une pression économique exercée grâce à la maîtrise de la mer :

Le corps maritime a deux bras : l’un est financier et inclut les subsides et les approvisionnements militaires fournis aux alliés ; l’autre est militaire et comprend les expéditions par mer contre les ailes vulnérables de l’ennemi. Par notre manière de faire, nous sommes protégés là où nous sommes les plus faibles, et nous exerçons notre force là où l’ennemi est le plus faible.

Liddell Hart suggère en conséquence que, en 1914, on aurait dû envoyer le Corps Expéditionnaire Britannique sur la côte belge pour menacer l’aile droite allemande. Après l’arrêt de l’invasion, l’effort principal britannique aurait dû être porté hors de France. La campagne de Gallipoli aurait réussi si on avait disposé de 150 000 hommes. Au lieu d’adopter la conscription, l’Angleterre aurait dû fabriquer des munitions pour ses alliés. La France aurait renoncé à ses coûteuses offensives, et les puissances centrales auraient dû s’affaiblir sur le front occidental pour repousser une menace se développant dans les Balkans. En 1918, elles se seraient trouvées assiégées et soumises à une pression économique plus forte que celle qui fut effectivement imposée. Même en cas de paix blanche, la Grande-Bretagne aurait été plus forte à la fin de la guerre avec, en mains, ses moyens de marchandage habituels, les possessions d’outre-mer de ses ennemis. Liddell Hart conclut que les conditions de la civilisation industrielle rendent l’ennemi plus sensible qu’autrefois aux pressions économiques et que, en raison de sa position géographique par rapport à l’Allemagne, la Grande-Bretagne est mieux à même de les imposer grâce à sa marine.

La discussion qui s’engage avec ses auditeurs, après la conférence, ne manque pas d’intérêt. Les marins présents sont assez favorables, mais l’un d’eux fait remarquer que, dans la première guerre mondiale, si les pressions économiques avaient été exercées sans qu’une aide immédiate et directe eût été apportée par la Grande-Bretagne à ses alliés, elles auraient eu un effet beaucoup trop lent. La France se serait effondrée et la Grande-Bretagne aurait dû continuer la guerre seule. Plusieurs officiers de l’Armée et de la Royal Air Force émettent des objections, la principale étant que le gouvernement britannique n’avait guère le choix de faire autre chose que ce qu’il a fait. Le président de la séance, Lord Ampthill, prend la position inusitée de manifester son désaccord total avec le conférencier. Les prémisses de son raisonnement lui paraissent erronées, ainsi que la manière d’interpréter l’histoire : "Le fait est, dit-il, que nous faisons exactement la même chose que nos rois et nos généraux de l’époque d’Azincourt, des campagnes de Marlborough et de la campagne péninsulaire13, mais nous le faisons avec des effectifs plus importants"14.

De 1935 à 1939, Liddell Hart exerce une très grande influence. Il ne cesse de répéter qu’il faut éviter de reproduire l’erreur fatale d’engager des effectifs sur le continent. Lui, le protagoniste de la guerre des chars, prône maintenant la supériorité de la défensive :

Aujourd’hui, pour des raisons techniques et tactiques, l’envoi d’une armée sur le continent ne semble pas offrir un résultat en rapport avec les risques encourus. Comme le manque de perspectives est dû à la supériorité inhérente aux modes modernes de la défensive, quand celle-ci a le temps de se consolider elle-même, on voit mal comment, en préparant des forces plus importantes envoyées plus tard, on aurait de meilleures perspectives ; cela aboutirait au contraire à un gaspillage de vies humaines et de ressources matérielles. D’un autre côté, avec une armée plus importante, on augmente le risque qu’elle soit paralysée par des attaques aériennes sur ses communications. Les partisans d’une force terrestre reconnaissent eux-mêmes que les difficultés, soulevées aujourd’hui par son transport et son ravitaillement outre-mer, seraient beaucoup plus grandes que par le passé.

Il y a un autre aspect du problème. Plus nous envoyons de troupes outre-mer, plus nous devons détourner de navires de leur tâche essentielle qui est de maintenir le ravitaillement de notre pays, et plus nous offrons de cibles pendant la traversée des mers étroites qui sont les plus exposées aux attaques aériennes et sous-marines. Nourrir notre pays en guerre est un problème assez difficile sans qu’on y ajoute le fardeau d’opérations menées par l’armée de terre sur le continent, alors qu’elles sont superflues et ne peuvent procurer de résultats intéressants 15.

On retrouve ici les préoccupations de Liddell Hart concernant les mers étroites. Il est de plus très soucieux, à l’époque, des difficultés que devrait surmonter la Marine, comme le révèle un article publié dans le Times, en mars 1935 :

Pour retrouver notre ancienne puissance maritime, par rapport à d’autres marines, il faudrait un immense effort qui serait presque certainement accentué par la course aux armements qui en résulterait. Mais, en supposant même que nous puissions en soutenir le poids financier, nous ne pourrions retrouver notre supériorité maritime d’autrefois, en raison des conditions nouvelles. Nous pourrions probablement protéger nos routes maritimes — avec un nombre suffisant de croiseurs — mais nous ne pourrions protéger les ports d’arrivée et les approches des mers étroites où convergent ces routes. Pendant la dernière guerre, la supériorité maritime a consisté à protéger notre ravitaillement contre la menace d’une poignée de sous-marins opérant dans des conditions stratégiques très désavantageuses. Aujourd’hui, la menace sous-marine est multipliée par celle d’avions basés à terre et d’engins légers très rapides... De plus, on ne peut douter que cette triple menace nouvelle aura un sérieux effet indirect en gênant les mouvements des escadres et des transports de troupes. Il ne faut pas oublier que la menace sous-marine seule, à certaines périodes de la dernière guerre, a réduit la flotte des cuirassés à un état de paralysie stratégique localisée 16.

La vulnérabilité du cuirassé17 lui semble également très grande. Mais il voit mal l’emploi de ce type de bâtiment que l’adversaire, dans l’hypothèse la plus réaliste, ne peut guère utiliser parce que placé trop loin ou trop mal pour couper les routes maritimes vitales de la Grande-Bretagne. Il ajoute cependant :

Les marines d’aujourd’hui cherchent à augmenter la vitesse de leurs cuirassés. Que se passerait-il si nous nous apercevions trop tard que les cuirassés de l’ennemi, qui ont atteint les espaces océaniques, sont plus rapides que les nôtres, et peuvent balayer les routes commerciales sans pouvoir être pris à partie ? N’aurions-nous pas alors à regretter que l’argent dépensé pour les cuirassés n’ait pas été investi dans des porte-avions et des bâtiments légers ? 18

Il faut rappeler ici la course aux armements navals engagée entre Français et Allemands. Ces derniers ont construit les cuirassés de poche du type Deutschland, auxquels répondent les deux Dunkerque qui, à leur tour, entraînent la construction des deux Scharnhorst ; ce qui conduit aux Bismarck, Tirpitz, d’une part, Richelieu, Jean Bart d’autre part. Pendant ce temps, les Britanniques n’avaient aucun bâtiment moderne valable, et les King George V, sortis tardivement, sont inférieurs aux Bismarck.

 

DETERRENT OR DEFENCE

Les idées de Liddell Hart l’amènent ainsi, avant guerre, à défendre ce que l’on a appelé une "capacité limitée"19. Il convainc Sir Neville Chamberlain et fait mettre en dernière priorité les préparatifs de l’armée britannique pour une guerre sur le continent. La crise de Munich le conduit cependant à douter du bien-fondé de cette politique, bien qu’en 1939, il en reprenne encore les arguments20. On peut y voir la raison profonde du brutal effondrement de son influence qui se manifeste à partir de la déclaration de guerre et qui va durer jusqu’en 1945. Durant cette période, son opinion, manifestée dans de nombreux memorandums, ne varie guère, mais on le voit étendre aux Etats-Unis sa conception de la nature insulaire de la Grande-Bretagne quand il écrit, le 12 avril 1941 :

Si nous pouvons empêcher une victoire allemande et éviter de nous saigner à blanc, nous pourrons éventuellement réaliser, en conjonction avec l’Amérique, la combinaison d’une force aérienne et d’une force maritime avec la puissance de l’économie, qui sera capable de renverser la situation — même sans emploi de la force — et de déterminer l’ordre mondial de l’avenir.

Liddell Hart retrouve une grande partie de son crédit après guerre, en partie parce que l’analyse objective des résultats des bombardements stratégiques confirme certaines critiques qu’il avait formulées en 1943 et 1944. Il est surtout l’un des premiers à réfléchir sur les conséquences du fait atomique apparu avec Hiroshima et Nagasaki. Il n’en continue pas moins, à étudier les problèmes de la stratégie opérationnelle classique appliquée au monde d’après-guerre.

En 1950, il fait une remarque21 qui le pose en précurseur des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins : "Ainsi la puissance maritime peut trouver un nouveau domaine d’action offensive avec le développement de nouveaux types de bâtiments conçus pour être des plates-formes flottantes portant des missiles qui pourraient être lancés sur leurs objectifs à partir de points situés près des côtes de l’ennemi". En 1960, dans Deterrence or Defence 22, il s’interroge sur l’importance des détroits danois : il les considère comme un objectif prioritaire pour une opération aéroportée soviétique, de préférence aux passages du Rhin, car cela permettrait l’action maximum des sous-marins sur les routes maritimes joignant l’Amérique à l’Europe. Il ne pense pas qu’une telle action serait par elle-même décisive, car elle ne peut être menée que dans le cadre d’une guerre totale où son effet serait trop lent par rapport à celui des autres moyens. Elle apporterait cependant une gêne considérable aux alliés "en imposant des précautions coûteuses et une charge épuisante sur le transport maritime de l’OTAN, militaire et commercial".

Dans un autre chapitre23, Liddell Hart étudie les opérations amphibies qui ont joué un rôle important dans la guerre du Pacifique. Il y voit une "superbe démonstration de la valeur stratégique des moyens amphibies, grâce à leur souplesse d’emploi" qui permet de les utiliser pour des diversions ou pour contourner les obstacles. En variant les points d’application, on oblige l’adversaire à se garder partout, donc à se disperser. En Europe, où les moyens maritimes n’ont paru jouer qu’un rôle subsidiaire, leur importance fut, en fait, très grande. En mai 1940, les Allemands n’ont gardé, face à l’est, que 5 % de leurs effectifs. En 1941, ils ont dû en garder 27 % à l’ouest ; soit 53 divisions réparties sur 15 000 kilomètres de côtes, la réserve OKH n’étant que de 26 divisions, soit 13 %. "C’est la menace potentielle qui a eu l’effet réel", dit-il. Quand les Alliés ont débarqué, l’effet de diversion n’a pas augmenté proportionnellement à leur effort. Il a même diminué en Italie : "Une diversion offensive est plus efficace quand elle comporte une menace stratégique étendue là où une attaque peut se développer".

La Grande-Bretagne, "par la force des circonstances, est la plus amphibie de toutes les nations". Mais elle ne semble pas avoir particulièrement brillé dans ce domaine puisque, selon Liddell Hart, elle n’a réussi que 7 opérations amphibies sur les 17 entreprises en cent ans. Il voit la raison de ces mauvais résultats dans la mauvaise entente qui a, en général, régné entre Marine et Armée, et dans le fait que les Royal Marines n’ont jamais atteint le statut de l’U.S. Marine Corps. Il en conclut : "Depuis Gédéon jusqu’à Guderian, la guerre a démontré de façon répétée la valeur des corps d’élite. Les Britanniques ont cependant toujours été défavorables à cette conception, sauf dans le domaine social. Les Britanniques ont, à la guerre, payé lourdement leur répugnance à reconnaître le besoin et la valeur de savoir-faire spécialisés".

Dans les forces amphibies, Liddell Hart voit un moyen devenu nécessaire, dans un contexte de blocage nucléaire, pour des opérations localisées et limitées qui n’entraînent pas de risque suicidaire. Ces forces sont donc, à la fois, une arme de dissuasion et d’action, crédible pour ces deux emplois. Si les forces aéroportées sont d’utilisation plus rapide, elles présentent de nombreux inconvénients et vulnérabilités que Liddell Hart met en avant, les plus importants étant probablement dus aux problèmes liés au survol des pays étrangers, à la limitation des charges transportées et aux risques encourus pour saisir un aérodrome par parachutage : "Une force amphibie de type moderne, opérant à partir de la mer avec des hélicoptères, ne dépend ni d’aérodromes, ni de plages, ni de ports ou de points d’appui à terre, avec tout ce que cela implique sur les plans logistique et politique. L’emploi d’une force aéroportée ou d’une force terrestre est un acte plus irrévocable, car l’engagement est mieux défini et le retrait plus difficile". Liddell Hart en tire la conclusion qu’il est nécessaire de posséder des moyens aéroportés et des moyens amphibies, la priorité étant donnée à la force amphibie qui doit être la plus importante.

 

STRATEGY

Entre 1945 et sa mort, en 1970, Liddell Hart réédite plusieurs fois son livre de 1929, The Decisive Wars of History, sous le titre Strategy : the Indirect Approach, traduit en français en 1962 par Lucien Poirier sous le titre Histoire mondiale de la stratégie. Il y étudie l’approche indirecte à travers toute l’histoire militaire, au niveau de la conduite des opérations, le dernier chapitre seul portant sur la conduite de la guerre24.

On y retrouve ses idées bien connues sur la British Way in Warfare, même s’il ne reprend pas cette terminologie, probablement trop criarde. Il est facile d’en faire la critique, surtout quand on se rappelle les relations franco-britanniques d’avant 1939, époque où la France voyait fondre les garanties péniblement obtenues par le traité de Versailles. Ainsi, les Allemands trouvèrent, chez les Britanniques, une approbation tacite ou ouverte, comme l’accord donnant à la marine allemande le droit de construire 35 % du tonnage britannique — donc la parité avec la France — sans que celle-ci n’ait été ni prévenue ni consultée. En 1938, le général Baratier proteste, dans une revue britannique, contre la tendance de la Grande-Bretagne à "faire peser le poids de la guerre sur ses alliés. On ne peut la combattre trop fortement. Si l’Allemagne attaque notre pays, elle mènera une guerre totalitaire (sic) où la France et l’Angleterre, pour ne pas succomber, devront jeter dans la balance toutes leurs ressources, terrestres, maritimes et aériennes"25. Dans cette affaire, Liddell Hart a considérablement gêné le réarmement terrestre britannique, sans apporter un concours réel au réarmement naval.

Les marins de tous pays connaissant bien leur histoire maritime trouveront aussi des lacunes fort surprenantes dans un livre réédité après 1945. On y voit comment les Spartiates ont provoqué la bataille d’Aegos Potamos en menaçant la ligne de communication "nationale" des Athéniens, le transport du blé de la mer Noire, "approche indirecte tactique aboutissement d’une belle approche indirecte de grande stratégie". Mais pas un mot sur la guerre maritime en Méditerranée, de 1940 à 1943, pourtant riche en enseignements qui vont tout à fait dans le sens des théories de Liddell Hart puisque, en définitive, l’arrêt de Rommel à El-Alamein est dû, en grande partie, à ses difficultés de ravitaillement. Dans l’Histoire de la deuxième guerre mondiale, ouvrage posthume il est vrai, le nom du plus grand marin britannique de la guerre, l’Amiral Andrew Cunningham, n’est prononcé qu’à propos de ses fonctions assez secondaires de subordonné maritime d’Eisenhower dans les débarquements d’Afrique du Nord, de Sicile et d’Italie26.

Michel Howard et d’autres historiens27 ont fait une critique très pertinente des bases historiques des travaux de Liddell Hart. Le grand théoricien maritime britannique Sir Julian Corbett a montré que, si la maîtrise de la mer fut d’une importance majeure pour la défense des îles Britanniques, elle eut peu d’effet pour renverser une puissance continentale. Il en a conclu que l’équilibre en Europe n’a jamais pu être maintenu par le seul poids des forces maritimes et que le problème stratégique constant de la Grande-Bretagne a été de conduire une stratégie unique harmonisant la conduite des opérations terrestres et maritimes.

 

ABSENCE D’UNE DIMENSION GÉOSTRATÉGIQUE ?

Le marin, attiré vers Liddell Hart pour avoir trouvé dans son œuvre nombre de réflexions judicieuses ou méritant d’être discutées, est finalement très déçu quand il se livre à une étude un peu systématique, où apparaissent les défauts d’un esprit brillant mais passionné. Il semble bien que Liddell Hart ait eu l’intuition d’une dissymétrie fondamentale entre la situation d’une puissance insulaire et celle d’une puissance continentale : on la trouve à demi formulée dans Deterrence or Defence. Il n’en a pas cependant tiré toutes les conséquences logiques, son esprit ne semblant pas avoir été suffisamment orienté vers l’influence que pouvait avoir la géographie sur la stratégie, sauf pour ce qui intéresse ses conséquences assez directes sur la conduite des opérations.

Pourtant, il est une phrase bien connue qu’il aurait pu méditer : "Celui qui commande sur la mer a une grande liberté et peut faire la guerre autant ou aussi peu qu’il le veut"28. Si on en croit Francis Bacon, une puissance maritime a ainsi le choix entre faire ou ne pas faire la guerre ou, si elle la fait, de ne s’y engager que dans la mesure où elle le juge utile. Une puissance continentale, bien souvent, voit son exigence mise en cause dès que sa frontière est menacée, et ne peut mesurer ses efforts.

La Grande-Bretagne s’est aperçue, en 1917, qu’elle n’était plus une île, le jour où les Gothas ont bombardé Londres. C’est en pensant au danger aérien que Stanley Baldwin déclara en 1934 : "Quand vous pensez à la défense de l’Angleterre, vous ne pensez plus aux falaises crayeuses de Douvres. Vous pensez au Rhin. C’est là que se trouve notre frontière". Le problème de la guerre limitée ou de la guerre totale se pose maintenant à une autre nation insulaire, les Etats-Unis. Depuis le discours d’adieu de Washington, il existe une American Way of War 29 qui est, elle aussi, mise en cause depuis de nombreuses années, et que le phénomène nucléaire a complètement bouleversée. Les mêmes réflexions et les mêmes événements tendent à se reproduire, avec seulement un changement d’échelle dans les moyens.

 

________

Notes:

1 The Revolution in Warfare, 1946 ; Defence of the West, 1950 ; Deterrent or Defence, 1960.

2 Lord Trenchard, commandant le Royal Flying Corps en France avant 1918 et, en fait, premier chef d’état-major de la Royal Air Force, a eu une très grande influence, alors que l’Italien Giulio Douhet était peu connu en Angleterre.

3 The Decisive Wars of History, Londres, Bell, Boston, Little Brown, 1929, réédité en 1967 avec des additions sous le titre : Strategy, the Indirect Approach, Londres, Faber, New York, Praeger, 1967.

4 Sir Cyrill Deverell, le vicomte Gort et Lord Ironside ont occupé successivement le poste de Chief ot the Imperial General Staff (C.IG.S.) c'est-à-dire Chef d’état-major de l'armée de Terre britannique, entre les deux guerres.

5 Paris, or the Future of war, Londres, Kegan Paul, New York, Dutton, 1925.

6 The Real War 1914-1918, réédité sous le titre : History of the First World War, Londres, Cassell, 1970, New York, Putman, 1972. Le chapitre dont est extrait cette citation est intitulé : The Battle of Blindman's Buff, Jutland.

7 Sir Christopher Craddock commandait l’escadre britannique détruite en novembre 1914, par celle de l’amiral comte Von Spee, à Coronel sur les côtes du Chili. Cette défaite fut vengée, le 8 décembre 1914, aux Falkland, où les croiseurs de bataille de l’amiral Sturdee coulèrent le Scharnhorst et le Gneisenau et deux des trois croiseurs légers allemands.

8 Des forces allemandes et italiennes se sont fréquemment dérobées devant les Britanniques inférieurs en nombre. Dans un compte rendu d’engagement, un Britannique conclut que, s’il s’était trouvé dans la situation de l’adversaire, le résultat du combat eût été tout autre.

9 Voir Brian Bond, Liddell Hart, a Study of his Military Thought, Londres, Cassell, 1977.

10 The British Way in Warfare, Londres, Faber, 1932 ; When Britain Goes to War, Londres, Faber, 1935 (édition augmentée du livre précédent ; réédition par Penguin en 1942, avec le titre initial et des chapitres additionnels) ; The Ghost of Napoléon, Londres, Faber, 1933, rédigé d’après les conférences Lee Knowles faites par Liddell Hart à Trinity College, Cambridge.

11 Le titre britannique est Chancellor of the Exchequer.

12 Sir Henry Wilson était, avant 1914, directeur des opérations au War Office. Durant la guerre, il fut chef du bureau des opérations du Corps Expéditionnaire Britannique en France.

13 Dans l’histoire militaire britannique, le terme de péninsulaire s’applique aux campagnes de Wellington au Portugal et en Espagne.

14 Brian Bond, op. cit.

15 Europe in Arms, Londres, Faber, New York, Random House, 1937.

16 The Times, 14 mars 1935.

17 The Times, 10 février 1935, commentant la déclaration du spécialiste britannique des constructions navales, Sir Eustace Tennyson d’Eyncourt, sur la vulnérabilité des hélices et du gouvernail des bâtiments de ligne, assez prophétique de la perte du Bismarck.

18 The Times, 23 mai 1936.

19 Limited liability. Voir Brian Bond, op. cit.

20 The Defence of Britain, Londres, Faber, New York, Random House, 1939.

21 Defence of the West, Londres, Cassell, New York, Morrow, 1950.

22 Deterrence or Defence, Londres, Stevens, 1960 ; Deterrence or Defense, New York, Praeger, 1960, chapitres 1 et 14.

23 Ibid, chapitre 11.

24 Histoire mondiale de la stratégie, Plon, 1962.

25 Général Baratier, dans Army Quarterly, XXXVI (1938), cité dans Makers of Modern Strategy, Princeton UP 1941, Oxford UP, 1944.

26 Amiral de la flotte vicomte Cunningham of Hyndhope, plus connu sous le surnom d'ABC (Andrew Browne Cunningham) pour le distinguer de son homonyme John Cunningham. Vainqueur des Italiens à Tarente et à Matapan, il dirigea l’évacuation de la Grèce. Premier lord de la mer en 1944-45. Les marins français lui doivent une grande reconnaissance pour la manière dont il a arrangé l’internement des bâtiments français d’Alexandrie au moment de Mers el-Kébir (juillet 1940).

27 Michael Howard, The British Way in Warfare : a Reappraisal, 1975. Corelli Barnett : The Collapse of British Power, Londres, Eyre Methuen, New York, Morrow, 1972.

28 Francis Bacon, The Greatness of Kingdoms, 1957. Grand Chancelier d’Angleterre de 1618 à 1621, Francis Bacon est surtout connu comme philosophe et savant initiateur de la méthode expérimentale et inductive (Novum organum, 1620, De dignitate et augmentis scientiarum, 1623).

29 Russell Weigley, The American Way of War, Londres, New York, Macmillan, 1973.

 

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin