WOLGAST, THEORICIEN DE LA THALASSOCRATIE

 

Stephan Schütze

 

 

Dans l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, les questions navales et maritimes ont suscité un intérêt considérable dans la population, dépassant le cadre de l’état-major et des milieux universitaires. Ceci explique le volume important des publications recensées1 et l’intensité des débats qui ont eu lieu autour de la politique navale du Reich et de l’interprétation de la dimension maritime du premier conflit mondial. Dans un précédent volume de cette série, le capitaine de vaisseau Dr. Werner Rahn a étudié la réflexion stratégique au sein du Commandement de la marine allemande de 1914 à 1945, mettant en évidence un fonds bibliographique important2. L’œuvre d’Ernst Wolgast, et en particulier son ouvrage Seemacht und Seegeltung, jette un éclairage complémentaire sur cette période par son caractère théorique et interdisciplinaire. Dans son œuvre de synthèse Seemacht und Seegeltung, le juriste constitutionnaliste Wolgast n’entreprend rien de moins que proposer une théorie de l’Etat applicable au Reich allemand qui intégrerait les éléments constitutifs de la puissance maritime lui faisant défaut. Les exemples d’Athènes et de la Grande-Bretagne sont utilisés par Wolgast pour justifier sa démarche qui se rapproche, sur certains points, de celle de Carl Schmitt3, autre constitutionnaliste de renom.

Le caractère théorique de l’entreprise et l’absence de ton polémique expliquent en partie l’oubli quasi total dans lequel est tombée l’œuvre de Wolgast4, alors qu’un auteur plus controversé tel que Karl Haushofer, le général géopoliticien, a connu une toute autre postérité. Wolgast et Haushofer appartiennent à la même génération et leurs propos comportent de nombreuses convergences, en particulier en ce qui concerne la prise en compte de la dimension maritime (mondiale) dans la définition de la politique étrangère du Reich. Pourtant, l’approche méthodologique est très dissemblable, à l’instar de l’origine des deux hommes : Karl Haushofer, l’Allemand du Sud, général de l’armée bavaroise et passionné de géographie, n’est cité que rarement par le juriste Ernst Wolgast5. Allemand du Nord, né à Kiel, capitale du Schleswig-Holstein, le 6 juin 1888, et docteur en droit, Ernst Wolgast fut un professeur de droit constitutionnel reconnu, notamment en tant que co-directeur de la prestigieuse revue Zeitschrift für öffentliches Recht (Z.f.öf.R.). Sa carrière le conduira successivement dans les universités de Kiel, Königsberg, Riga, Rostock, Bonn et Würzburg (1934-1945), puis Nuremberg jusqu’en 19486. Il est difficile, en raison du manque d’informations biographiques, de retracer l’origine de la passion qui liait Ernst Wolgast à la mer et aux questions navales, si ce n’est son lieu de naissance, Kiel étant un des grands ports à vocation militaire sur la Baltique. Wolgast connaissait tous les rivages de la mer Baltique et pratiquait les langues scandinaves, ce qui lui a permis de découvrir une thèse du Danois Hartvig Frisch consacré à "La Constitution des Athéniens, une analyse philosophico-historique du texte de pseudo-Xenophon — De Republica Athenensium —" Copenhague, 1941, et en particulier le chapitre intitulé "Puissance navale et théorie défensive", traduit par Wolgast et publié dans la Z.f.öf.R.

Ce texte a donné l’impulsion décisive à la rédaction de Seemacht und Seegeltung entreprise entre 1940 et 1942, bien que l’œuvre ne paraisse qu’en 1944. La date de parution a naturellement son importance, car si, à partir de 1944, la marge de manœuvre du Reich en matière de politique navale et de choix de politique étrangère était devenue nulle, cela n’était pas le cas en 1940. Pour une grande partie de l’intelligentsia allemande, l’Angleterre était alors au centre des préoccupations, que ce fût dans un souci d’accommodement, que certains continuaient à rechercher ou bien dans le but de concentrer toutes les forces disponibles contre la grande puissance maritime du moment. Cette ambiguïté des sentiments à l’égard de l’Angleterre n’est pas absente de l’œuvre de Wolgast, qui a par ailleurs de grandes difficultés à justifier, malgré tout, la conduite de la guerre contre la Russie, voulue par Hitler (Seemacht und Seegeltung, p. 40).

Mis à part de nombreux articles consacrés au droit international, Wolgast fait paraître dans la revue Z.f.öf.R., volume XXI, Über Seefahrt und Luftfahrt in der Machtauffassung der Staaten, c’est-à-dire "Sur la navigation maritime et aérienne dans la formulation de la puissance extérieure des Etats" en 1941, avant Seemacht und Seegeltung en 1944, puis un récapitulatif de ses thèses : Seemachtslehre des Staats - und Gestaltslehre 7 en 1961, l’année de sa mort. Les développements qui suivent se fondent sur l’ouvrage de 1944, qui constitue l’état le plus complet de la pensée de Wolgast.

 

Wolgast penseur de la puissance maritime

Wolgast connaît et cite les classiques anglo-saxons de la pensée navale, préférant l’analyse de Corbett à la théorie de Mahan sur la recherche de la bataille décisive entre flottes organisées. Castex est également cité par Wolgast, qui manie avec entendement les concepts liés à la puissance maritime. Le terme de "Seemacht" désigne, en allemand, à la fois le concept de puissance maritime et la nation qui la possède. Ceci amène Wolgast à proposer une typologie des puissances maritimes à travers l’Histoire, typologie qui semble par ailleurs très directement empruntée à Mackinder8. Le cas de l’Angleterre présente un intérêt particulier en raison de son aptitude à prendre plusieurs formes au regard de cette typologie : au cours des siècles, l’Angleterre aura, en effet, été une île en marge de l’Europe, un membre à part entière du système politique continental, une puissance de blocus et, enfin, une puissance mondiale, capable même, si besoin était, de se retirer dans ses colonies éloignées pour survivre à une agression. Ce polymorphisme de la nation britannique fascine Wolgast, pour qui il existe une conception spécifiquement maritime de l’Etat, par opposition à la tradition essentiellement terrestre ("landhaft") qui a présidé à l’unité allemande.

Athènes, au Ve siècle, est un autre exemple de polymorphisme, trouvant son prolongement dans une forme d’organisation constitutionnelle et favorisant la prise de décisions stratégiques au sommet de l’Etat. Ainsi, lorsque Périclès décide la construction des "Longs murs", il transforme, selon Wolgast, Athènes en île, lui conférant un avantage spécifiquement maritime. De même, la construction ex nihilo d’une flotte pouvait se fonder sur un héritage culturel marin.

Pour Wolgast, une question demeure centrale : l’Allemagne pourra-t-elle s’affirmer face aux puissances (maritimes) anglo-saxonnes sans se doter des mêmes atouts ?

La question nous amène à constater qu’aujourd’hui, comme dans la première guerre mondiale, c’est l’existence générale de la puissance maritime qui est en jeu, et ce non seulement en temps de guerre mais aussi en temps de paix. Ceci est illustré par la place prise ici par la question des alliances qui puise en réalité ses racines dans la période précédant la guerre. L’Angleterre a déjà commis une erreur en négligeant cet aspect et donc en méconnaissant un impératif essentiel pour toute puissance maritime. L’Allemagne avait, au cours de la première guerre mondiale également méconnu la question de son existence en tant que puissance maritime, ce qui a provoqué la ruine de l’empire wilhelminien. Pour cette raison, il sera profitable à l’Allemagne de méditer sur la nature de la puissance maritime et de chercher à découvrir ses caractéristiques essentielles. Le Reich aura autant plus d’intérêt à trouver la réponse qu’il commence à percevoir l’impérative nécessité de devenir lui-même une puissance maritime s’il veut profiter de l’avenir. Quelles caractéristiques devra-t-il acquérir ? La réponse constitue la base d’une science de la puissance maritime dont la nécessité n’est plus à démontrer (...) et qui constituerait bien un prolongement de la science de l’Etat par son caractère essentiel à l’Etat lui-même. (pp. 1-2)

Et plus loin (pp. 68 et suivantes) :

En raison de ce non-savoir, ni le Reich, ni le peuple, ni le Kaiser n’ont été capables de comprendre l’exigence fondamentale de Clausewitz : “le premier acte de jugement qu’exerce un homme d’Etat ou un commandant suprême, mais aussi le plus décidé et le plus grandiose, est (...) de bien comprendre la guerre qu’il entreprend et de ne pas la prendre volontairement ou involontairement pour quelque chose qu’elle ne saurait être par sa nature même. Ceci est donc la première et la plus fondamentale des questions stratégiques”. (De la Guerre, fin du premier chapitre).

(...) La méconnaissance de cette réalité en 1914 dans toutes les couches de la société a scellé le destin tragique de l’Allemagne (...). Elle reconnaît aujourd’hui que la guerre a changé de nature et que, depuis septembre 1941, la dominante maritime s’impose dans le conflit terrestre. L’Allemagne se rend compte, finalement, que la guerre sur terre est pour les puissances maritimes un instrument exclusif de leurs desseins. A la lumière des lois de la puissance maritime édictées par Périclès, il est donc aisé de comprendre pourquoi les Britanniques ne voient pas le débarquement de Dieppe comme une défaite.

La question qui est posée est également celle des facteurs de la puissance maritime, à une époque où la grande majorité des Allemands continue à identifier, dans la lignée de Tirpitz, puissance maritime et flotte de guerre.

Certes, les enseignements du premier conflit mondial9 avaient apporté un correctif, brillamment exprimé par le contre amiral Wolfgang Wegener10 dans la définition de la puissance maritime comme un produit de deux facteurs : la flotte et la position géographique, c’est-à-dire la possessions de bases de ravitaillement et l’occupation des côtes. Si l’un des facteurs est nul, le produit le sera aussi.

Pourtant Wolgast ne se satisfait pas de cette thèse, qu’il dénonce comme réductrice et met l’accent sur les nombreux autres facteurs de la puissance maritime, provenant du domaine social, politique, économique ou culturel et constituant en réalité le préalable de toute politique navale susceptible d’être mise en œuvre par une nation dans la durée11.

Sans méconnaître le rôle des facteurs géographiques, Wolgast ne voit pas de déterminisme dans la géographie physique des nations. Une puissance maritime n’a pas besoin d’être une île, en dépit des avantages certains que cette position procure, mais elle a surtout besoin d’une conception flexible de sa zone d’influence, donc de ses frontières stratégiques. Pour Wolgast, l’enjeu central n’est pas l’occupation par l’Allemagne de l’ensemble des côtes du continent euro-asiatique (l’Ile mondiale de Mackinder), mais la prise de conscience, par les organes dirigeants de l’Etat, du mode de pensée propre à la puissance maritime. Concrètement, Wolgast demande la création d’une chaire consacrée à l’étude de la pensée navale au sein de la faculté de droit de l’Université de Würzburg.

 

Seegeltung : l’existence de l’Etat en tant que puissance maritime

Au concept classique de "Seemacht" ou puissance maritime, Wolgast associe le corollaire "Seegeltung", que l’on pourrait tenter de traduire par existence en tant que puissance maritime. "Seegeltung" a surtout été employé en Allemagne au cours des premières années de la République de Weimar, dont la flotte était soumise à de sévères restrictions de la part des alliés, ce qui imposait une terminologie qui ne fût pas guerrière. "Seegeltung" fait référence à une présence maritime allemande durable sur les océans qui ne soit pas automatiquement synonyme de guerre, connotation indissociable de "Seemacht", mais qui demeure l’objectif à long terme. Cette dualité, qui ressemble au couple naval/maritime, sert tout à fait le propos de Wolgast : il n’y aura pas de puissance navale allemande sans une prise de conscience d’un destin marin, jusque dans la forme d’organisation politique de l’Etat12. "Seegeltung" traduit davantage une aspiration qu’un état existant. Pour Wolgast, le type le plus achevé de cette aspiration se trouve en Polynésie, dont les habitants vivent en symbiose avec la mer, et qui mérite le nom de thalassocratie.

Quels que soient les éléments, indéniables, de tradition maritime en Allemagne (la Hanse, le négoce, l’exploration des mers du Sud) ce modèle semble très éloigné de la réalité ! A la fin de l’article de 1961, Wolgast pose la question de savoir si, au regard des critères de la puissance maritime, l’Allemagne a finalement jamais été une puissance maritime, en dépit d’un instrument naval important.

Il est une conclusion que, paradoxalement, le constitutionnaliste Wolgast ignore : la Grande-Bretagne et Athènes sont des références en matière de démocratie, alors que l’organisation politique du IIIe Reich se situe aux antipodes de ce modèle. Certes, Périclès est présenté comme l’homme providentiel et Wolgast, dans son analyse de 1944, ne sembla pas douter du rôle providentiel de Hitler et du parti national-socialiste, préférable à la République de Weimar. En cela, Wolgast pense comme la majorité de l’Establishment universitaire allemand, acquis aux thèses nationalistes. Cette contradiction dans la pensée de Wolgast reste entière, comme demeure étonnante la publication à Berlin, en 1944, c’est-à-dire sous les bombardements alliés, d’un ouvrage faisant l’éloge du système politique anglais !

 

________

Notes:

1 Le principal ouvrage d’Ernst Wolgast, Seemacht und Seegeltung Entwickelt an Athen und England, Berlin, Carl Heymanns Verlag, 1944, 105 pages, comporte une bibliographie des questions navales d’un point de vue international et allemand, pp. 96 et suivantes.

2 Dr. Werner Rahn, “La réflexion stratégique dans la marine allemande de 1914 à 1945”, L’évolution de la pensée navale II.

3 Voir notamment son étincelant Terre et mer, trad. française, Paris, Le Labyrinthe, 1985.

4 Wolgast est mentionné brièvement dans l’introduction de l’ouvrage collectif Seemacht und Aussenpolitik, Dr. Mahncke et H.P. Schwartz eds, Forschungsinstitut der DGAP, Francfort/Main, Alfred Metzner Verlag, 1974, 554 pages, ainsi que par Friedrich Ruge et Edward Wegener.

5 Seemacht und Seegeltung , pp. 39 et 98, avec un hommage pourtant appuyé à l’égard de “l’esprit véritablement marin” du général. Dans l’article “Über Seefahrt und Luftfahrt in der Machtauffassung der Staaten”, Z.f.Üf.R., 1941, Wolgast se montre plus critique à l’encontre de l’œuvre de Haushofer, dont il déplore le style et l’absence d’impact concret sur les objectifs de guerre allemands (p. 323).

6 Wer ist Wer, Editions de 1935 et 1958.

7 Préfacé par Friedrich Ruge.

8 Sir John Halford Mackinder, Democratic Ideals and Reality, 1919, en particulier en ce qui concerne les concepts de pivot, de “rimland” et d’effet de levier des puissances maritimes. Voir aussi la classification de Toynbee. Mackinder ne trouve pas de place dans la bibliographie de Wolgast.

9 Au cours de la bataille navale du Skagerrak le 31 mai 1916, la flotte allemande infligea des pertes importantes à la Royal Navy sans pour autant influencer la conduite stratégique de la guerre sur mer.

10 Voir Vice-Amiral Wolfang Wegener, Die Seestategie des Weltkrieges, Berlin, Mittler, 1929.

11 Dans son analyse, Wolgast distingue entre :

12 Inversement, Wolgast écrit : “dans la pratique et abstraction faite des caractéristiques subtiles liées à l’âme marine, on peut dire que la puissance navale (Seemacht) a le devoir d’assurer à long terme l’existence en tant que puissance maritime” (Seegeltung), p. 58.

 

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin