LES CONCEPTIONS D'ALFRED MAHAN DANS L'EVOLUTION DE LA PENSEE NAVALE

André Vigarié 

 

Selon l’expression de l’auteur lui-même, l’ouvrage de Mahan1 est une histoire de la puissance maritime, dont les exemples ou références sont puisés dans les 25 siècles écoulés ; mais la période couverte par des analyses minutieuses va de 1660 à 1783 : elle fournit une mine de renseignements, car les conflits s’y sont multipliés au cours de neuf grandes guerres qui ont eu des prolongements sur mer et outre-mer, soit quelque 55 années de luttes effectives. La matière est donc abondante.

Cependant, il ne s’agit pas d’une simple analyse historique, non plus que d’un manuel de stratégie ; et la présente étude n’en prendra pas non plus l’allure. L’objectif est de faire sentir l’effet de la capacité d’intervention sur mer dans le devenir politique des nations et dans leur prospérité économique ; cette optique avait été considérée comme trop délaissée par les historiens jusqu’alors, et il convenait de restaurer une vision plus complète de l’évolution du monde. L’auteur le fait dans une période de transition (1889-1890) au cours de laquelle la propulsion à voile cède devant la vapeur ; et cette dernière donne aux navires une indépendance de manœuvre qui doit aider à mieux percevoir des principes régissant la guerre sur mer, principes sans doute valables pour toutes les circonstances du passé, et qui seraient indépendants de la notion d’échelle, c’est-à-dire de l’extension spatiale des conflits. Pourtant, dans l’ouvrage ici analysé, ils ne sont pas exprimés ou regroupés avec netteté : à l’analyste de les découvrir, avec les risques d’imprécision qu’implique l’interprétation de la pensée de l’auteur.

Cette pensée a connu une très large audience aux Etats-Unis et en Europe et a été perçue comme un encouragement à une conception géopolitique des nations les poussant à une expansion maritime multiforme, sur tous les océans, donc étendue à l’ensemble du globe, avec l’acquisition des moyens nécessaires.

Malgré la remarque faite ci-dessus, les idées de Mahan restent fréquemment évoquées comme le point de départ d’une doctrine de stratégie navale. Sous cet aspect, il peut être utile d’en faire un bilan au moins approché, à partir du regroupement des avis et jugements répartis tout au long du livre. Pour ce faire, il est proposé de rechercher successivement : sur quelle vision générale du monde s’appuient ces conceptions, quelle esquisse de doctrine d’utilisation des flottes apparaît nécessaire pour influencer les perspectives géopolitiques exprimées, quelle stratégie navale peut en découler avec les prolongements vers la tactique dominant la manœuvre des navires ; c’est à travers tout cela que peuvent s’exprimer les principes généraux précédemment évoqués et qui doivent avoir valeur de permanence.

 

UNE CERTAINE CONCEPTION DU MONDE

La pensée de l’auteur doit être replacée dans l’interprétation du monde telle qu’il la perçoit à la fin du XIXe siècle ; c’est celle d’un marin, d’un soldat, conscient des rapports de forces entre les Etats, rapports qui relèvent de la puissance, la richesse, la prospérité des peuples. Le moyen de parvenir à cette puissance favorable, c’est l’utilisation de la mer : elle unit les territoires dispersés où peut s’exercer une domination, elle est l’instrument de cette dernière qui doit être universelle.

La notion de puissance maritime selon Mahan

Sans en donner une définition concise, il en discute longuement les éléments constitutifs2, car cette notion est au cœur de l’ouvrage.

Au point de départ, est la libre pratique de l’exploitation systématique des routes commerciales, ainsi que la force que donne le grand négoce comme celui que pratiquait la Hollande au XVIIIe siècle. Le commerce de mer est l’un des deux fondements de la puissance, de toutes les formes de la puissance. Cela sous-entend la mise en œuvre d’une marine marchande de grand développement et aux possibilités vastes et différenciées. Tout naturellement, une flotte de combat apparaît nécessaire pour la protection de ces activités d’échanges lointains : elle est le second fondement nécessaire, "elle naît donc de l’existence de la marine marchande, elle disparaît avec elle, sauf dans le cas d’une nation… ayant des visions agressives". Les acquisitions coloniales sont conséquences des faits précédents : pour asseoir ce négoce sur des bases assurées et diverses, pour justifier cette force navale de sécurité.

Cette conception économique d’un monde est très vigoureusement affirmée : "L’explication de la plus grande partie de l’histoire et de la politique des peuples riverains de la mer (noter au passage qu’il y a ici un rejet péjoratif des Etats purement ou majoritairement continentaux) se trouve dans trois faits : production d’une nécessité d’échanger les produits, navigation par laquelle se font les échanges, colonies qui facilitent les opérations maritimes et les protègent en multipliant les abris".

C’est une conception mercantiliste. L’auteur est conduit inévitablement, par l’existence nécessaire des empires coloniaux, à une interprétation géopolitique du globe ; il en fournit les mécanismes, il en explique les résultats. Dès lors, l’histoire, dans ses aspects principaux, ceux qui caractérisent les rapports des nations entre elles, relève de relations de force, de rivalités de puissances maritimes, de modalités de défense d’intérêts majeurs dont la mer est le vecteur : de la géopolitique l’on passe ainsi à la géostratégie, en particulier à la géostratégie des océans.

L’influence du modèle anglais

Elle est évidente, surtout pour tous les faits relatifs à la période dont traite le livre ; mais elle a valeur de généralité.

* L’Angleterre, qui est en phase de grande puissance, est expressément indiquée comme un modèle à étudier. Sous cet aspect, mais ce n’est pas le seul, l’auteur est très marqué par son époque et par la culture socio-économique qu’elle implique, même lorsqu’il choisit des exemples d’opérations navales pris dans l’Antiquité ; il l’est jusque dans ses conceptions philosophiques et doctrinales.

A ce modèle anglais, il oppose l’état des autres pays qui ne sont pas engagés dans cette voie mercantiliste : "l’aveuglement des autres Etats… ; il est indéniable que la suprématie absolue de l’Angleterre sur mer pendant presque toute la période choisie pour notre sujet était de beaucoup le plus puissant des facteurs militaires qui déterminent l’issue finale… de la politique européenne dans cette période". Et quand le gouvernement britannique se départira, occasionnellement, de sa vraie politique traditionnelle, et se lancera dans la guerre continentale de l’Indépendance des Etats-Unis, il en supportera lourdement et douloureusement les conséquences.

La puissance appartient donc aux Etats commerçants, et la force navale en découle ; ce n’est pas l’inverse qui s’impose. Il y a un lien entre l’aptitude au négoce des peuples et leur grandeur maritime. La France n’est pas, ou pas durablement, de ceux-là. Mahan l’explique par une différence de tempérament entre les deux peuples. L’anglais est fait de boutiquiers ayant une propension spontanée au négoce ; une part de la population fournit les manufacturiers : l’industrie s’y est accrue par les besoins du commerce ; ainsi s’explique la marche à la suprématie sur mer. La France dispose d’un bon pays, d’un climat propice ; mais le peuple y est épargnant, économe, il thésaurise et fuit le risque ; il n’a pas le courage de l’aventurier ; puis, elle a supporté des erreurs dans les priorités accordées aux faits militaires de conception trop continentale ; les nombreuses guerres de Louis XIV ont usé les forces de la nation dans des voies plutôt stériles parce qu’insuffisamment fondées sur le grand négoce ; le roi - les rois - méconnaissent les questions maritimes, ignorent physiquement la mer. Quand l’Angleterre triomphe finalement de la Hollande, au XVIIe siècle, la France ne peut lui disputer sa durable maîtrise des faits océaniques.

Cependant, occasionnellement, cette dernière a perçu l’appel de l’océan, et en a mesuré le rôle pour l’avenir. Evidemment, Mahan pense alors à Colbert, mais il préfère citer la curieuse proposition de Leibnitz qui, en 1672, suggère au roi de construire sa grandeur et son prestige en se lançant à la conquête de l’Egypte décadente, c’est à dire de s’installer sur la route du Levant et de l’Asie grâce au développement de sa flotte3. D’autres efforts, méritoires, sont cités après, dont au XVIIIe siècle ; mais chaque fois, la politique permanente de la Grande Bretagne consiste à interdire une force concurrente susceptible de remettre en cause les formes de sa puissance sur mer : celle du commerce, celle de son développement colonial, celle de sa capacité navale.

On saisit très bien que, dans la pensée de Mahan, il y a transposition de ces idées en dehors du temps.

* L’acceptation du modèle anglais influence l’auteur jusque dans ses convictions de philosophie politique. Il insiste longuement sur l’idée que le régime parlementaire est le plus favorable au développement du grand négoce lointain, parce qu’il est "en pleine communauté de tendance avec son peuple et devait favoriser à tous égards sa prospérité…", et aussi parce que ce régime est "imbu de l’esprit du peuple et conscient de son génie". Dans ce type de régime, le gouvernement est entre les mains d’une classe unique, l’aristocratie territoriale, particulièrement apte à maintenir une saine tradition : celle du grand commerce de mer, "les deux chambres faisant assaut pour le protéger… tout en laissant aux plus humbles d’extraction la porte des plus hautes dignités".

Par opposition, il faut conclure qu’un régime réellement démocratique, républicain, ne peut garder longtemps la puissance maritime, ce qui explique l’échec final de la Hollande, et "qu’un pouvoir despotique a créé parfois un grand commerce de mer et une brillante marine" sans pouvoir les garder. L’allusion, là encore, à Colbert, est visible, dont l’œuvre est jugée admirable, mais qui n’a pu pérenniser les forces de la France sur l’océan.

Telle est la vision du monde dans laquelle s’inscrit la pensée de Mahan ; telle est la conception de la puissance maritime dont la stratégie navale n’est que l’appui, et qui s’en trouve orientée et conditionnée : en dehors de cette vision, elle perd l’essentiel de sa signification.

Quant à cette stratégie, il reste toutefois deux données à prendre en compte

La première est "l’équation personnelle (qui) se retrouvera donc sûrement toujours, bien que variable en quantité et en qualité dans chaque cas particulier". La nature de l’homme, qui transcende le temps, reste la même, avec ses dosages de courage, d’initiatives, de jugements ; ces mélanges de qualités et de défauts créent des tempéraments qui sont capables de modifier les situations politiques ou militaires, mais toujours dans le cadre de l’organisation des économies et des gouvernements ci-dessus exposé. Et Mahan de conclure que l’étude des caractères humains est indispensable, en particulier pour chacun des officiers, quelle que soient leurs responsabilités ; cette connaissance leur est aussi nécessaire à l’égard de leurs subordonnés ; et il faut insister "sur le bon effet d’un peu de cordialité et de bienveillance témoignées par les chefs… elles ajoutent un souffle de vie grâce (auquel) l’impossible devient facile".

Cette équation personnelle prend une autre signification quand Mahan porte jugement sur la qualité des marins. Il affirme fréquemment la supériorité générale des officiers et équipages anglais sur les français ; ces derniers sont trop souvent éloignés des activités navales, surtout quant au commandement. Cela n’en donne que plus d’intérêt aux pages laudatives qu’il écrit à propos de Suffren pour ses campagnes dans l’Océan Indien ; il en tire quelques conclusions relatives à la façon d’entraîner les escadres qui doivent être fréquemment à la mer, et à la façon de concevoir stratégie et tactique.

Puis, seconde donnée, Mahan fait une part à l’imprévisible et accepte les hasards, le destin, la fatalité antique, "la fortune à laquelle il faut toujours accorder une part". Une saute de vent peut changer l’issue d’une bataille ; au niveau d’un combat, un ordre aveugle et inattendu venu d’un gouvernement, un contre-ordre ministériel modifiant les perspectives d’une rencontre lointaine, dans l’océan Indien ou les Caraïbes. peuvent bouleverser les perspectives. Certes, il faut replacer ces idées dans la période d’étude où la transmission des informations était lente.

Il apparaît donc, dans ce qui précède, que la pensée exprimée reste très marquée par la culture d’une certaine époque, d’un certain milieu occidental, ce qui pourrait apparaître en contradiction avec la volonté affirmée de dégager des principes immanents de stratégie navale, c’est à dire qui s’imposent en permanence par la nature même de la guerre, dès l’instant où l’on dispose, avec plus ou moins d’ampleur, de la puissance maritime.

 

LA DOCTRINE D’UTILISATION DE LA PUISSANCE MARITIME

La mission de la marine marchande est simple : transporter les richesses au profit des peuples de la mer. Il suffit pour cela qu’elle soit abondante, qu’elle accède en sécurité aux routes océaniques qui doivent rester libres, et que ces routes soient défendues si elles supportent quelque menace.

Alors apparaît le rôle des flottes de combat

Au niveau des principes les plus élevés, ce rôle réside dans la défense des intérêts commerciaux de la nation du pavillon. Tout le reste en découle, en particulier les choix supérieurs de la stratégie ; ils en sont les éléments conséquents : abattre la puissance française, c’est supprimer sa capacité à contrôler commercialement la mer ; même la politique continentale de l’Angleterre vise à atteindre cet objectif en détournant la France du domaine d’intervention océanique, en la poussant à de coûteuses annexions ou pertes de territoires qui rendent difficile ou impossible l’onéreuse constitution d’une marine militaire. C’est parce que Napoléon n’a pas introduit à sa juste place cette marine dans sa doctrine des armes qu’il a finalement échoué dans ses immenses entreprises ; c’est parce qu’il lui a réservé un rôle par trop secondaire ; sa seule exception, malheureuse, est l’expédition d’Egypte (3) ; à partir de Trafalgar, il se détourne de la mer : même le camp de Boulogne relève de l’idée principale d’une invasion insulaire, c’est à dire terrestre. Pour Mahan, il y a un parallélisme entre l’effondrement du royaume de France à la fin du règne de Louis XIV et la chute finale de l’Empire, malgré de brillantes victoires sur tout le continent : les causes sont semblables.

Les conditions et les limites de l’utilisation des forces navales

Les modalités d’usage des flottes ne sont pas totalement libres ; elles dépendent de points d’appui, de concentration, de réparation, d’avitaillement, répartis sur le globe grâce à la nécessaire possession de colonies ; elles sont déterminées également par la nécessité de maintien des contacts et liaisons avec la base nationale - on dirait aujourd’hui toutes formes de transmissions - de cette base où se forge la doctrine supérieure, et où se pense, en conséquence, la stratégie qui mettra en œuvre la puissance maritime.

* Mahan énumère les conditions qui affectent cette doctrine d’utilisation de la puissance navale ; il tend à les rattacher à des facteurs déterministes. Chacun des points ci-dessous est étudié avec une grande minutie.

a) La localisation et les dispositions géographiques des Etats sont essentielles. Ainsi, pour la France, il est une donnée foncière : la possession de deux façades océaniques, ce qui entraîne à la fois l’obligation d’entretenir deux forces navales, et dans les grands conflits, la nécessité de passage d’un espace marin à un autre. Gibraltar est source de difficultés : durée de ce passage, dangers éventuels, discrétion des opérations…

b) La conformation physique est à prendre en compte, et le point précédent s’y rattache ; le climat, le sol conditionnent les productions nationales, dont le commerce par mer.

c) L’étendue territoriale est à retenir.

d) Le nombre d’habitants, leur vocation naturelle aussi : "on admettra qu’une population nombreuse adonnée à des métiers touchant à la mer est maintenant comme autrefois un élément important de la puissance maritime". L’évocation du tempérament des citoyens, dont il y a ci-dessus un exemple, fait appel avant la lettre à la psychologie des peuples.

e) Les caractères du gouvernement et des institutions nationales sont des données essentielles ; on retrouve là la préférence pour le parlementarisme anglo-saxon. Ailleurs, Mahan y ajoute les alliances politiques contractées par les Etats : celles de la France, dans la période étudiée, constituent des réseaux variables à la veille des différentes guerres, et qui sont établis sur des motivations dans lesquelles les faits maritimes sont secondaires ou absents ; de tels réseaux ne sont pas sans peser sur la doctrine d’utilisation des flottes marchandes aussi bien que militaires.

D’autre part, cette puissance maritime peut s’exprimer sans bataille, et c’est une autre façon de la mettre en œuvre. Il suffit qu’elle soit indiscutée ou appréciée à son juste développement ; à propos de la guerre de Succession d’Espagne (1701-1714) et pour les cinquante années qui suivent, sans réels engagements navals d’envergure, cette puissance "ressort des faits, avec ses caractères de pression silencieuse, constante, épuisant l’ennemi, le privant de ressources en conservant les siennes, entretenant la guerre dans les lieux où elle-même n’intervient qu’en arrière-plan". C’est un peu la méthode de dissuasion avant la lettre.

* Il est une contrainte que Mahan souligne clairement et qui découle de ses idées mercantilistes : les intérêts du commerce prévalent toujours sur les nécessités militaires. A propos de la guerre navale des Antilles pendant le conflit de l’Indépendance des Etats-Unis, le commandement français interdit pendant cinq mois à 200 bateaux chargés de riches marchandises d’appareiller pour la France, afin de ne pas prélever sur les flottes de combat les navires nécessaires à leur escorte "Si le gouvernement britannique avait sanctionné, ou si un amiral anglais avait adopté une telle mesure, le premier eût été renversé, le second pendu… Le commerce passe avant toute perspective de victoire maritime, avant la sécurité de la flotte militaire. C’est… le point faible des Etats commerçants, dotés d’un gouvernement représentatif à l’égard des nations purement militaires". En l’occurrence, la France représente ces dernières. Ne touche-t-on pas ici de quelque façon à une contradiction dans la pensée : le régime parlementaire est le plus propre à créer une grande puissance maritime, mais il peut conduire à affaiblir l’élément actif de cette dernière, la flotte de combat, non pour sauvegarder l’existence des relations de négoce, mais simplement pour n’en pas retarder l’exécution ?

Enfin, une autre limitation apparaît vis-à-vis des neutres. Pendant la même guerre de l’Indépendance américaine, l’Angleterre connaît des difficultés graves et se défend avec toutes ses armes : elle interdit les échanges avec la France et avec l’Espagne. C’est la négation de la liberté des routes maritimes, et le refus du commerce avec ces deux nations ; affectée dans ses intérêts, la Russie en 1780 constitue une coalition avec la Suède et le Danemark afin d’exiger, même par la force, le retour à la liberté perdue de navigation et d’échanges, y compris dans la prise en charge des cabotages nationaux, selon le principe usuel que le pavillon couvre la marchandise. Le refus britannique a donc conduit à une neutralité armée, laquelle d’ailleurs n’a pas eu, de fait, de répercussion grave.

 

L’usage de la puissance militaire conduit à une certaine organisation du monde

Le modèle anglais, comme ci-dessus indiqué, implique l’acquisition de points d’appui extérieurs pour les flottes et le commerce ; c’est la justification mercantiliste de l’expansion coloniale. Dans la période étudiée (1660-1780), s’élaborent les premiers grands empires ; il faut défendre les intérêts des Etats européens qui les dominent, par l’envoi des troupes ; et en cas de conflits, il paraît judicieux d’attaquer ces territoires adverses. Cela a largement nourri les guerres sur mer ; pendant celle de l’Indépendance des Etats-Unis, "les difficultés de l’Angleterre sont à l’étendue du globe" : en Europe, en Amérique, aux Indes ; elles touchent tous les océans, y compris le Pacifique. C’est l’universalisation des problèmes de la géopolitique britannique, que constate Mahan, comme conséquence du caractère universel des intérêts commerciaux ; cela découle de la doctrine première.

Mais ses conceptions vont au-delà quand il propose d’apporter solution aux grands problèmes qui se posent à la fin du XIXe siècle dans lequel il vit : il suggère la systématisation d’une politique internationale fondée sur la puissance maritime d’un petit nombre d’Etats, et par conséquent sur l’organisation de leur commerce, avec l’appui des différentes flottes. Cela permettrait : de restaurer les forces des Etats-Unis dont les activités océaniques ont fort mal survécu à la Guerre de Sécession, d’assurer leur domination sur l’isthme de Panama où la compagnie fondée par de Lesseps est en faillite, de régler la Question d’Orient face à une Turquie décadente, de renforcer les responsabilités dans le complexe des Antilles et des Caraïbes, etc. C’est une planification géostratégique du globe.

Ainsi, la mission première des flottes marchandes et militaires est définie par cette doctrine d’usage de la puissance maritime : établir et garantir une certaine disposition du monde fondée autour d’un petit nombre de grandes nations, prioritairement anglo-saxonnes, assurer la prospérité des seuls peuples capables de dominer l’horizon marin par le négoce qui conduit à la force, sous diverses formes.

A partir de là, le recours à cette force implique d’autres conceptions d’utilisations.

 

LA PRATIQUE DE L’UTILISATION DES FLOTTES : STRUCTURES ET STRATÉGIE

 

L’appui nécessaire des structures d’organisation maritime

Mahan les évoque de façon occasionnelle ; il ne les définit pas ; il rappelle seulement leur importance. Il ne le fait pas pour la marine marchande qui reste l’expression des faits économiques ; il le fait à propos des forces militaires, mais sans système. Cependant, il souligne le besoin d’un agencement général pour mettre en état de fonctionnement les instruments de la capacité navale. A propos de Colbert, il suggère qu’"il est permis de se demander si les institutions n’ont pas quelque part au développement des défauts comme des qualités".

On peut, au fil de la pensée de l’auteur, rechercher ce que sont ces institutions : d’abord les arsenaux, et ici encore, il suggère l’image des quatre ports de guerre créés par Colbert ; ensuite, les points d’appui et de ravitaillement outre-mer, c’est-à-dire les éléments forts des colonies ; puis les règlements et mesures opérationnelles permettant la mise en entraînement permanent des hommes à la mer ; et l’affirmation est avancée qu’en 1744, la France n’aurait eu en permanence que le cinquième de ses états-majors embarqué ; enfin les codes, ordonnances ou décisions assurant l’habile coordination de ces éléments institutionnels : "les bases d’opération et les forces mobiles, ports et escadres se rendent de mutuels services".

"Ces institutions importent plus que (la) force" parce qu’elles assurent la préparation de la guerre, l’entretien des stations navales appropriées et dispersées, l’organisation des territoires lointains. Ici encore, on perçoit le modèle anglais.

Mahan attache une grande importance aux structures sociales des flottes, en particulier au recrutement, à la formation, au comportement du corps des officiers. En France, ces derniers sont des gentilshommes ; ils sont formés à la vie militaire, ce qui explique leur supériorité reconnue dans le domaine tactique, mais ils sont souvent choisis par le roi sur des critères qui n’ont pas toujours de rapport avec la mer ; jamais le courage, la valeur humaine des états-majors français ne sont mis en doute au long de l’ouvrage. Mahan fait un parallèle avec l’Angleterre ; le commandement y est également donné aux nobles, ce qui peut avoir des inconvénients qui apparaissent à travers une citation de l’auteur britannique Macaulay, lequel écrit que naturellement les marins d’équipages ne sont pas des gentilshommes, et les gentilshommes ne sont pas naturellement des marins ; cela entraîne une dualité dans le commandement, coûteuse si un chef de personnalité forte ne s’impose pas ; mais les Anglais eurent la chance d’en avoir dans les circonstances et les endroits critiques.

Demeure le problème de l’utilisation de ces structures et de ces grands corps de personnels ; cela peut avoir des répercussions sur l’efficacité, voire la nature de la puissance maritime : le roi Charles II, après 1660, renvoie maladroitement les officiers supérieurs en charge de la flotte britannique ; en peu d’années, celle-ci est mise en danger, et perd sa qualité antérieure ; elle reste en situation précaire jusqu’à l’arrivée de Jacques II (1685) qui est un marin : il a commandé en chef lors de la bataille de Lowestoft contre les Hollandais ; aussitôt est relancé le fonctionnement des structures d’encadrement des escadres, et se trouve réorganisé le commandement.

Mahan et la notion de stratégie navale

A ce sujet, l’auteur écrit : la stratégie est : "une combinaison militaire, embrassant un ou plusieurs champs d’opérations" ; et pour en fixer les objectifs : "le but de la stratégie navale est donc bien de fonder, de soutenir, d’augmenter aussi bien en temps de paix qu’en temps de guerre la puissance maritime du pays". Cela ne suffit pas à définir le mode général d’intervention dans un espace marin très large, à l’échelle d’un océan, et dans lequel il n’est évidemment pas question d’exploiter les avantages de telle ou telle topographie.

Les citations ci-dessus suggèrent différents niveaux de la stratégie. Celle-ci, au plan le plus élevé, définit la doctrine d’utilisation de la flotte globale ; un exemple typique est celui de la seconde guerre punique : Rome veut interdire à l’armée d’Hannibal l’accès direct par mer au Latium et l’obliger à traverser l’Espagne puis la Gaule où sont des barrières montagneuses de franchissement difficile : le général carthaginois y perd la moitié de ses vétérans, ses meilleures troupes, qui feront défaut dans les combats décisifs ultérieurs ; il est privé aussi de liaisons maritimes relativement rapides avec ses bases. Telle est la conception générale ; elle est doublée d’attaques concertées de la flotte romaine sur les côtes ibériques soumises à l’ennemi : c’est le second degré de la stratégie. De nombreux autres exemples de cette hiérarchisation des niveaux sont donnés à propos des analyses qui sont faites dans l’ouvrage sur les guerres et les batailles dans la période couverte.

Une intéressante conception des rapports avec les forces terrestres est évoquée à propos de la défense des côtes. L’auteur distingue : la défense passive qui est celle de l’attente de l’attaque, attente qui est utilisée pour se fortifier, et la défense offensive, qui consiste à prévenir l’attaque, à la précéder en allant au devant de l’adversaire, et au besoin, jusqu’aux principaux ports de ce dernier. C’est l’explication de la longue histoire du blocus de Brest par les Anglais pour empêcher l’escadre française de sortir, et qui durera tout au long de cette période d’hostilité et jusqu’à la fin de l’Empire. Mahan dit qu’il est difficile de distinguer parfois la défense passive, qui doit revenir à l’armée de terre, de l’autre qui est le fait de la marine, car celle-ci doit avoir exclusivement comme champ d’action la mer ; elle est faite pour naviguer, non pour intervenir de façon durable à terre. Evidemment, cela n’empêche pas le transport de troupes partout où le respect des intérêts nationaux l’exige ; mais alors, les tâches de la flotte cessent avec le débarquement : c’est un service rendu.

L’invention stratégique a ses limites. Elle doit s’adapter aux caractères météorologiques et géographiques des mers et des bordures continentales. L’auteur insiste beaucoup sur ces aspects, en partie à cause de ce que les batailles qu’il analyse sont celles de navires à voile. D’autres facteurs limitatifs interviennent, dont sociaux et politiques : les aptitudes des différents peuples et gouvernements à l’égard de la mer ne sont pas identiques, cela a été signalé ci-dessus ; et Mahan témoigne d’estime pour les Hollandais, par certains côtés proches des Anglais ; mais les Espagnols sont l’objet de jugements toujours sévères quant à la qualité de leur flotte et à leur capacité navale dans la période étudiée. Mais sur un plan moins élevé, la politique peut être en interférence avec la stratégie : lors de la bataille d’Ouessant (juillet 1778) entre Français et Anglais, au début de la Guerre d’Indépendance des Etats-Unis, l’amiral Kappel et l’officier général qui l’accompagnait s’accusent mutuellement de responsabilités dans les indécisions constatées : ils appartiennent à deux partis différents du Parlement britannique.

Un autre exemple dramatique est donné par la campagne de Tourville en Manche et Mer d’Irlande, et qui suscite de dures critiques de Mahan ; la bataille qui s’engage est conditionnée par les réactions que l’on attend du débarquement de Jacques II en terre irlandaise dans l’affaire jacobite qui oppose les deux grandes puissances maritimes traditionnelles, et sans aucun doute aussi par les hésitations de jugement du roi de France face à cette conjoncture : il n’y a pas alors de stratégie vraie, mais une succession d’ordres et de mesures déterminés par l’optique d’un souverain qui apprécie mal les évolutions de l’opinion dans les Iles Britanniques ; aussi la bataille de la Hougue (29 mai 1690) s’engage-t-elle à contre-temps, sur l’ordre d’attaquer l’ennemi "dès qu’ils le rencontreraient, fort ou faible, et quoi qu’il puisse arriver".

Visiblement la stratégie doit appartenir aux stratèges, non aux politiques.

Les conséquences : les devoirs fixés à la marine par la stratégie

Ce sont ceux ci-dessus indiqués : protéger le commerce par l’organisation des convois, assurer la sécurité des colonies et des routes océaniques, garantir la maîtrise de la mer par la destruction de forces adverses agressives ; cette dernière mission est la principale en cas de conflit ouvert ; c’est aussi la plus noble, que Mahan résume ainsi : "si l’on veut ruiner la puissance maritime de l’adversaire, couper ses communications… tarir avec son commerce la source de ses richesses, rendre possible la clôture de ses ports, l’objectif des attaques doit être la force militaire organisée qu’il entretient sur mer, c’est à dire sa marine".

Un rôle particulier est réservé à la guerre de course : comment l’intégrer dans l’optique globale d’un conflit ? Elle est une forme de combat qu’il ne convient pas de négliger : par la destruction du commerce, elle affecte la puissance de l’adversaire ; elle ne coûte rien à l’Etat puisque financée par les armateurs privés qui en tirent des profits ; mais elle a aussi ses limites ; elle est une forme de harcèlement lié aux occasions, et qu’on ne peut inclure systématiquement dans une pensée stratégique, parce qu’on n’en décide pas ni n’en mesure pas le poids réel dans les opérations militaires d’ensemble ; parce qu’elle n’aboutit pas systématiquement à des batailles coordonnées mettant en œuvre des escadres ; parce qu’elle ne peut décider des solutions finales d’une guerre sur mer.

Pourtant, Mahan, à plusieurs reprises, revient sur cette question : assez curieusement, il assimile le rôle de la course à celui des torpilleurs tels qu’ils se développent à la fin du XIXe siècle. On pourrait élargir sa remarque aux aspects de la guerre sous-marine, aux attaques ultérieures des U-boats dont les buts étaient par certains côtés semblables : affaiblir le ravitaillement commercial de l’ennemi. Sous cette forme moderne, ces opérations de corsaires peuvent avoir, on le sait, de graves conséquences politiques.

Le problème demeure posé : faut-il les intégrer dans une grande stratégie ?

 

MAHAN ET LA TACTIQUE NAVALE

La tactique est présentée comme la recherche des avantages au cours du combat, après les manœuvres des flottes conçues à grande échelle ; et ces avantages ne seraient acquis que par "l’escadre la mieux conduite et la mieux exercée". Elle ne commence qu’avec la prise de contact entre adversaires, "mot qui, mieux que tout autre peut-être, indique la ligne de séparation entre la tactique et la stratégie".

Les rapports entre stratégie et tactique

Cette dernière doit être laissée aux responsables sur les lieux directs d’opérations, et non aux stratèges qui ont eu à penser les cadres d’ensemble ; ces responsables doivent avoir la décision de l’heure et des conditions pour livrer bataille, si non, les risques d’échec sont grands (cf. la bataille de la Hougue 1690). A chaque niveau correspond une part spécifique de commandement. La stratégie peut être conçue en dehors de l’espace géographique du combat, non la tactique. C’est une première forme de différenciation.

Il en est une seconde : celle de la hiérarchisation des officiers intervenant dans le déroulement de la tactique elle-même. Le comportement de Nelson à Trafalgar le montre : les forces britanniques étaient assez importantes pour que l’on constituât deux escadres qui devaient concourir au même but, celui défini par une tactique d’ensemble conçue par Nelson lui-même ; les actions du commandant de la seconde escadre et en dessous de lui, du commandant de chaque bâtiment, devaient s’inscrire dans le schéma global. Ce dernier reste bien tactique : il décide de l’ordre de bataille, du choix de l’heure et des conditions de milieu (vents, courants), de la géographie littorale imposant à Villeneuve un ordre de sortie de ses vaisseaux ; ce sont là tous éléments d’une organisation de prise de contact en dehors de la stratégie générale, et qui soulève l’intéressante question de la localisation du vaisseau-amiral dans la bataille, afin que puissent être données, corrigées, contrôlées les impulsions décisives, et réorientées les manœuvres, innovées les actions de combat ; Mahan en tire quelques règles qui n’ont pas valeur de généralité, car elles s’appliquent à des flottes de voiliers qui n’ont pas l’indépendance de comportement des navires à vapeur.

Cependant, l’articulation de la stratégie avec la tactique ne permet pas toujours de séparer clairement l’une de l’autre et de fixer des limites précises. Dans la guerre contre la Hollande de 1672-1674, où la France et l’Angleterre cette fois étaient unies, la flotte hollandaise était en infériorité numérique ; elle se tenait dans la mer des Wadden, à l’intérieur du cordon insulaire de la Frise. Elle fit "un usage stratégique des dangers et des bancs de la côte". Quand le vent permet aux adversaires d’attaquer, "de Ruyter reste à l’abri des îles, ou par des fonds où les ennemis n’osent pas le suivre ; mais quand le vent lui laisse à son tour le choix du mode d’attaque, il tombe sur leur escadre". Stratégie, c’est-à-dire utilisation globale de la flotte et de ses aptitudes ? Ou tactique, c’est à dire décision du contact, choix du moment et des conditions de milieu ?

Il est un dernier point soulevé par l’auteur, quant aux rapports entre stratégie et tactique : dans certains cas, la seconde est appelée à corriger les insuffisances de la première. "Les légions romaines ont souvent réparé les fautes de leurs généraux ; de même les commandants anglais et leurs équipages ont souvent racheté les erreurs de leurs amiraux". Ce jugement brutal n’est répété pour aucune autre flotte : il est compensé par l’admiration appuyée de l’auteur pour les marins et les officiers britanniques en général, tout au long des multiples guerres analysées.

Tactique et techniques navales

La première s’adapte aux secondes, de la même façon qu’un bon ouvrier se fait à l’usage de ses divers outils. Cela s’impose de soi, par le simple rapprochement de la galère, du voilier, du bateau à vapeur.

Mahan reprend les idées de Bigot de Morogues4 selon lequel les modifications des armes "entraînent des changements dans la construction des navires, dans la manière de les manœuvrer, et en fin de compte, dans la disposition et la manœuvre des escadres". Cela peut donc influencer aussi la stratégie ; cependant, dans l’esprit de l’auteur américain, et à l’inverse de celui du français, l’application des moyens d’action change avec l’instrument, mais non les principes qui en dominent l’usage.

On pressent à diverses reprises que Mahan est prêt à faire une histoire de la tactique navale à travers l’emploi du navire et de ses armes ; son livre contient déjà celle du vaisseau de ligne en ordre de bataille serré, qui correspond aux XVIIe et XVIIIe siècles, et dont de grands peintres ont reconstitué l’image visible dans de multiples musées. Dans cette même perspective du rôle des techniques, l’auteur fait une longue analyse de l’emploi des brûlots, que là encore, mais sous une forme différente, il rapproche de l’usage des torpilleurs, capables de détruire vite, et de repartir. On ne peut mieux souligner l’intérêt qu’il porte à cette évolution des équipements qu’en citant ce qu’il en dit : "se servant d’instruments, d’armes créés par l’homme, (la force navale) participe aux changements, aux progrès de la race humaine… De temps à autre, la tactique doit être changée, complètement bouleversée même". Il ne le dit pas de la stratégie.

Ces rapports avec la technologie du navire et de ce qu’il porte le conduisent à évoquer à plusieurs reprises l’idée d’une tactique scientifique, d’une méthode d’attaque rationalisée ; il n’en définit pas les caractéristiques ; il se réfère seulement dans ce domaine à Bigot de Morogues. Avant le XVIIIe siècle, le combat était insuffisamment organisé : "alors, des deux côtés, les chefs donnaient le signal de la charge ; et les deux armées front contre front se heurtent avec grand bruit". C’est la transposition de la "furia françese" des Guerres d’Italie, sans règle concordante de manœuvre des bateaux dès que le combat est commencé, et celui-ci devient vite une juxtaposition de "corps à corps" à deux ou trois navires qui se sont souvent choisis au début de l’engagement. On ne peut en rester là.

Aussi, à propos de la guerre maritime liée à l’Indépendance des Etats-Unis, Mahan évoque-t-il l’école prudente et savante des tacticiens français, toujours sans dire ce qu’elle est ; mais il souligne une évolution des conceptions depuis le XVIIIe siècle :

- avec Tourville dominait encore la méthode des combats singuliers acharnés et désespérés ;

- au siècle suivant, c’est une tactique artificielle, toute de forme et de parade, "nous pourrions dire frivole…" et qui se traduit en "des duels cérémonieux" ;

- avec Rodney et les grands marins français du milieu du XVIIIe siècle, "les actions (sont) habilement conçues, mais néanmoins sérieuses comme résultats… sans vaines fioritures…"

Mais le panache demeure : de Guichen écrit à son adversaire Rodney en août 1780, pour lui faire savoir pourquoi ce dernier n’a pas remporté la victoire : "si ses signaux (anglais) avaient été exécutés, il (Guichen) serait devenu son prisonnier… Preuve qu’il appréciait le caractère dangereux de son ennemi.

Cette recherche d’une école savante est à rapprocher du scientisme qui dominait en cette fin de siècle la pensée philosophique et les arts ; on le retrouve dans de multiples domaines de la culture. Scientisme et mercantilisme : ce sont deux attitudes mentales qui rattachent Mahan au courant culturel général de cette fin du XIXe siècle dans laquelle il écrit et publie son œuvre.

 

LA RECHERCHE DE PRINCIPES PERMANENTS DANS LA PENSÉE NAVALE

L’analyse précédente était nécessaire pour aborder ce qui est l’une des préoccupations majeures : la détermination des principes permanents de la conduite des escadres, par delà du temps et de l’espace ; des principes perceptibles à travers les études du passé, mais toujours valables dans le présent. Le seraient-ils à l’ère des armes nucléaires et des transmissions par satellite ? S’ils existent, certains ont pu être abordés dans les pages précédentes — et il faut en accepter ci-dessous la répétition — d’autres doivent être recherchés à travers une maïeutique de la pensée de l’auteur.

Les préalables à toute grande action navale

On ne peut engager un processus de conflit sans avoir mesuré le contexte dans lequel il est appelé à s’inscrire. Ce contexte comprend :

- l’appréciation du caractère maritimiste de la société dans l’intérêt de laquelle les combats peuvent avoir lieu ; cela signifie, ce qui est bien connu, qu’il faut avoir le peuple et la nation derrière soi au moins jusqu’à un degré qui n’implique pas un désaveu ;

- l’appréciation du caractère semblable de l’adversaire potentiel ;

- la mesure de la "puissance maritime" au sens décrit plus haut ; et sur ce plan, le rapport des forces (qualité des équipements, valeur des équipages, répartition des points d’appui outre-mer, etc.) ;

- la répartition des tâches entre les différentes armes : défense des ports, défense des appuis extérieurs ;

- le contrôle de l’adéquation des commandements avec la prévision des responsabilités ;

- etc.

En fait, ces dispositions relèvent du bon sens, de la logique, de la simple prudence ; mais elles n’étaient pas usuelles dans la période étudiée par Mahan ; leur banalité actuelle ne doit pas faire oublier que de telles précautions n’ont réellement été prises, et de telles réflexions faites, dans aucune des neuf guerres dont il a été rendu compte dans l’ouvrage ; elles ne le furent pas systématiquement en particulier en France et en Espagne, c’est à dire chez deux des principaux partenaires.

Le choix des stratégies

Dans l’histoire contemporaine des conflits, il apparaît que l’on ne peut limiter les conceptions générales de combat à une mer bordière, à un secteur marin trop étroit : il faut accepter une vision géostratégique, dont les conséquences, militaires, politiques, économiques, dépassent le champ dans lequel on a voulu éventuellement circonscrire les débats. Cela conduit à distinguer plusieurs niveaux : celui d’une stratégie générale dans laquelle s’intègrent en prévision d’un objectif supérieur final commun, des stratégies régionales, voire locales, ou même des stratégies sectorielles (ruiner telle colonie, distendre telle alliance) ; tel a été le cas de la politique d’appui de Suffren au prince Hyder-Ali en révolte contre les Anglais aux Indes. Il ressort des descriptions faites par Mahan qu’il faut envisager des stratégies hiérarchisées, comme emboîtées, et convergentes.

Leur élaboration, au plus haut niveau, est évidemment un exercice difficile, parce que les choix mettent en cause l’existence même des nations, leur devenir et leurs modalités d’adaptation au monde ; pendant la guerre d’Indépendance des Etats-Unis, la Grande-Bretagne combat sur tous les océans ; elle doit donc définir ses priorités parmi : les risques d’invasion depuis la France à travers la Manche, la perte éventuelle de Gibraltar qui serait lourde de conséquences navales pour les opérations en Méditerranée, l’affaiblissement de sa tutelle sur l’Inde menacée par Suffren, la perte de ses appuis dans l’espace caraïbe, et finalement l’abandon des colonies sur le sol américain. Dans ce tableau compliqué, aux multiples exigences stratégiques, Mahan tranche (mais ici, il ne faut pas oublier sa nationalité) : "Les Anglais auraient dû abandonner l’Amérique sans retour" et répartir leurs priorités en conséquence ; cela eût abouti à des choix supérieurs "débarrassés de tout bagage inutile".

L’auteur revient sur ces choix supérieurs, dans le seul passage de son livre qui ait quelque aspect d’analyse méthodologique5. Il distingue dans l’élaboration d’une stratégie globale : l’objet qui est ce choix supérieur (acquérir une province, une colonie, sauvegarder telle branche du commerce maritime, etc.), et qui conduit à définir une ou plusieurs opérations militaires, et l’objectif de chacune des opérations dont la finalité est en concordance avec l’objet, c’est à dire avec l’atteindre du but terminal.

Ainsi, dans la Guerre des Antilles, qui dépasse le seul aspect de la Guerre d’Indépendance des Etats-Unis (1775-1783), l’objet est en Europe : c’est le maintien de la puissance maritime anglaise, au sens large défini ci-dessus, appuyée sur la conservation du commerce colonial et le refus de l’invasion du territoire national par la France ; l’objectif est la maîtrise de la mer aux Antilles parce que là se trouve immobilisée par les combats la flotte française, que peut-être on pourra détruire dans cet espace géographique, et ainsi l’empêcher d’apporter aide aux insurgés.

Au même moment, la guerre navale autour des Indes entre Suffren et l’amiral Hughes est interprétée de façon identique. L’objet reste le même : il se situe en Europe, puisqu’il s’agit d’un conflit généralisé ; l’objectif est local : interdire aux Français la maîtrise de l’Océan Indien par l’acquisition d’une base nécessaire à leur flotte (ce sera Trincomali finalement prise).

Ces deux exemples montrent que lorsque la stratégie globale est définie (au niveau de l’objet), les points d’appui lointains déterminés, et éclairé le but final relatif à la nation elle-même, il reste à fixer la nature et le sens des opérations dans chaque théâtre régional à fin de convergence vers ce but final. La conduite globale de la guerre découle de ces optiques.

C’est seulement lorsque les positions générales sont précisées, que se pose la question des modalités d’action sur chaque plan régional : usage des différentes forces, "défense offensive", appui de la guerre de course, utilisation d’arguments locaux (Ruyter et les Iles Frisonnes…). C’est la stratégie à un niveau plus élémentaire, et le progressif passage à la tactique. A ce stade, dit Mahan, il faut éviter la dérive vers les "objets extérieurs", différents de ceux initialement retenus, et qui éloigneraient des choix supérieurs primitivement retenus. Dans la guerre de 1775-1783 ci-dessus évoquée, et qu’il prend comme long sujet d’analyse, Mahan montre que l’objet premier de la France était d’abattre à travers les colonies, la puissance commerciale et maritime de l’Angleterre ; mais le mobile ultérieur apparu dans le comportement des états-majors français aux Antilles et aux Indes a été le désir de revanche contre la flotte britannique, d’oubli des humiliations des échecs passés ; les combats ont parfois pris l’allure de duels personnels d’amiral à amiral : les choix supérieurs s’étaient estompés ; c’était une résurgence partielle des errements du siècle précédent, alors que ne prévalait pas encore la "stratégie savante".

L’application dans la tactique des principes retenus par la stratégie

"Il semble qu’il y aura toujours dans un combat naval deux moments décisifs : l’un le plus important (correspond au) mode d’attaque principal ; l’autre demande peut-être plus de capacité : c’est, pour la réserve, le moment et l’orientation de son intervention". La valeur de l’action de cette réserve dépend du respect des principes définis initialement pour organiser la bataille, mais aussi du bon jugement de son commandement sur l’état de l’engagement justifiant son intervention : en temps, en lieu, en manière d’agir. Il faut évaluer à un haut degré "… le prix à attacher à la célérité et à la vigilance, combinées avec la valeur personnelle".

Le commandement ayant défini une certaine formation des unités navales engagées, le respect de cette formation conditionne la cohésion de l’action, la convergence des efforts séparés ; il faut tout faire pour ne pas la rompre ni laisser un vide qu’exploiterait l’adversaire, vide surtout visible dans les formes de combat en ligne et en ordre serré ; Mahan intègre ce principe dans ce qu’il appelle les méthodes d’attaque scientifique.

Le seul cas où cette formation peut être rompue est "quand l’ennemi est très inférieur et se voit obligé de fuir sans conserver (lui-même) une formation déterminée ; on peut… se départir de l’ordre rigoureux qu’il faudrait autrement observer, et faire le signal à toute l’escadre de chasser en avant".

Alors, et en cette circonstance, il faut aller au bout des possibilités d’action militaires. Citant Nelson6, Mahan rappelle : "Eussions-nous pris dix navires et laissé échapper le onzième, ayant le moyen de le prendre, je ne pourrais jamais appeler cela une bonne journée".

 

CONCLUSION : PLACE et APPORT DANS LA PENSÉE NAVALE

1 - L’objectif de l’auteur : volonté de rendre à l’histoire maritime sa place comme élément d’explication de l’Histoire générale.

Il y a brillamment réussi. Pourtant, il n’était pas le premier à avoir tenté une analyse historique des faits océaniques. Pour la France, il se réfère à de nombreux ouvrages7 dont certains ont tenté d’élaborer une esquisse d’épistémologie de la stratégie navale. Il a sans doute apporté un peu plus que ses prédécesseurs : par une comparaison très poussée des différentes politiques maritimes de l’Angleterre, de la Hollande, de la France, par la recherche d’une explication à travers la psychologie des peuples, les formes de gouvernements, etc.

Il adopte une attitude franchement didactique dans ses analyses afin de faire ressortir la nature et les caractères des faits rapportés ; à propos de la deuxième Guerre Punique, d’Aboukir, de Trafalgar, de l’Indépendance des Etats-Unis, il analyse longuement, avec des sous-titres pour bien montrer leur importance, les leçons à tirer des opérations navales, la signification des mesures tactiques appliquées. Il intitule l’un de ses développements : "Distinction des leçons stratégiques et tactiques à tirer de l’histoire, les premières prédominant sur les secondes".

En cela il a fait progresser l’histoire de la pensée navale ; mais pour mesurer cette progression, il faut bien le replacer dans sa période d’évolution culturelle, aux limites de laquelle il reste largement soumis.

2 - Est-ce pour cela qu’il ne fournit pas un traité de stratégie navale ?

Cela a été dit ci-dessus. Pouvait-il faire un tel traité, alors que les technologies des flottes étaient en profondes mutations, ce qui oblige à renouveler bien des conceptions ?

Il connaissait les auteurs qui l’ont précédé dans ce domaine des réflexions méthodologiques sur l’art de mener les batailles : il s’appuie sur Bigot de Morogues dont le précis fonde, on l’a vu, la "stratégie scientifique" ; il regrette que l’ouvrage de Clerk, sur lequel eût pu s’appuyer le commandement anglais, n’apparaisse que vingt ans après le précédent ; il a lu Jomini8. Il ne néglige pas la réflexion critique et sait s’élever au niveau de l’abstraction. Chacune de ces analyses de détails est accompagnée de jugements à travers lesquels comparaissent ses conceptions sur la stratégie ; on en peut tirer des règles de conduites bien ou mal suivies par les commandements responsables : qu’il analyse :

- il ne faut pas se placer sous le vent de l’adversaire ;

- la cohésion d’une ligne d’attaque ne doit pas être rompue ;

- quand l’escadre ennemie est surprise au mouillage (exemple : à Aboukir), il faut d’abord éliminer les bâtiments sous voile avant que les autres soient mis en état de combattre ;

- la place du vaisseau amiral est déterminée dans la tactique choisie, et il doit la garder jusqu’au succès de cette dernière ;

- ce vaisseau ne doit pas être séparé de son matelot avant ni de son matelot arrière ( c’est le principe de protection par des unités plus légères des bâtiments dont le rôle est dominant) ;

- les brûlots ne doivent être utilisés que dans des conditions précisées à l’avance ;

- etc.

Le regret déjà exprimé est que l’auteur ne regroupe pas en un corps de doctrine ces principes de stratégie dont il n’est pas toujours aisé de ressentir la permanence, bien qu’il insiste : "L’histoire… met en relief les principes généraux de la guerre sur mer, en dépit des changements introduits par les progrès scientifiques… La guerre a de ces principes…" enracinés dans la nature des choses.

Dès lors, on peut s’interroger : pourquoi cette autorité attribuée à Mahan, cette "référence mahanienne"9 à laquelle on a encore recours ? D’abord à cause de la qualité intrinsèque de la pensée du personnage, de l’intérêt de ses jugements ; ensuite à cause de son affirmation si vigoureusement répétée qu’il faut asseoir la capacité politique et militaire des nations riveraines de la mer sur la puissance maritime, ce qui est dans le titre même de son ouvrage ; et cela va dans le sens du désir profond de domination maritime de l’Angleterre victorienne et de l’Allemagne de Guillaume II, et du désir des Etats-Unis qui, en cette période, cherchent à retrouver quelque puissance sur l’eau : de grandes ambitions nationales trouvent justification et appui dans la pensée de Mahan ; certaines continueront de le faire après. Ce qui est analysé ci-dessus à propos du modèle anglais le montre clairement10. Une fois encore, le prestige constaté provient de la rencontre d’un homme de talent avec une conjoncture propice.

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Notes:

1 L’ouvrage d’Alfred Tayer Mahan a été écrit en 1886 et 1887 ; il a été publié aux Etats-Unis sous le titre : The influence of Sea Power upon History 1660-1783. La traduction française a suivi très vite ; elle est due au C.V. E. Bosse, le titre étant simplement traduit ; elle est parue à la Société Française d’Editions d’Art, Paris, 1899 (599 p.). Le traducteur a montré une grande compétence dans le domaine naval et d’excellentes qualités de style. C’est à partir de cette traduction, qui est la seule source que nous avons pu consulter, que la présente étude a été menée. Il ne sera pas fait référence à l’autre ouvrage de Mahan : The influence of sea power upon the French Revolution and Empire 1793-1812, 2 tomes.

2 On trouve l’analyse de ces éléments interprétés au niveau de chacun des états européens, et avec beaucoup de détails, aux pages 36 à 104 ; il en sera fait état ci-dessous.

3 L’expédition d’Egypte de 1798 est, dans l’optique de Mahan, le moyen de lutter contre l’Angleterre avec ses propres armes ; elle est pour la France, l’occasion, manquée, de se constituer la puissance maritime qui lui manque.

4 On sait que le capitaine Bigot de Morogues, officier en service à Brest, est le fondateur de l’Académie de Marine en 1752 ; il en fut le premier président. Il était considéré comme un expert en balistique, et théoricien de la tactique navale.

5 Développé dans le chapitre XIV : “Discussion et critique de la guerre maritime de 1778”, en particulier pp. 553 et ss.

6 Selon la réplique de Nelson aux propos du commandant anglais Hutmann qui avait capturé deux vaisseaux sans pousser ses avantages, et affirmait : “nous avons fait une bonne journée”.

7 Parmi les auteurs français de l’histoire maritime, Mahan cite : Gougeard, La marine de guerre ; Jurien de la Gravière, Guerres maritimes ; Lasserre, Essai historique et critique sur la marine française ; Troude, Batailles navales en France ; etc.

8 Antoine-Henri Jomini (1779-1869) a écrit une Histoire des guerres de la révolution, un Précis de l’art de la guerre, un Traité de tactique, etc. Voir, au sujet de ces œuvres, Stratégique, 49, 1er trimestre 1991, pp. 61-ss.

9 Selon l’expression de Hervé Coutau-Bégarie “Plaidoyer pour une stratégie maritime théorique”, Stratégique, n° 48, 4e trimestre 1990, p. 11.

10 Lucien Poirier à propos du “Syndrome de Polybe” fait référence au modèle américain. Ce n’est pas le cas dans le premier ouvrage de Mahan dont il est question ici.

 

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