UN ESSAI DE LIAISON FRANCO-RUSSE PAR PIGEONS VOYAGEURS1

 

Muriel Avice Hanoun

 

 

L’intérêt porté par l’armée française aux pigeons voyageurs remonte à la guerre de 18702. Lors du siège de Paris, toutes communications étant coupées avec l’extérieur, le seul contact possible est celui d’une correspondance par pigeons voyageurs entre les assiégés parisiens et le gouvernement réfugié à Tours. Louis Palliez rapporte les péripéties de ces pigeons qui ont permis à la capitale d’être tenue informée des événements. Ainsi, "25 pigeons emportés de Paris par le ballon Washington furent amenés à Tours [ ...] . Dès le 17 octobre [ 1870] 3 on leur confia des messages officiels qu’ils rapportèrent fidèlement. L’expérience renouvelée avec le même succès fut si concluante que le 4 novembre on les chargea de la correspondance privée. Celle-ci, imprimée photographiquement en caractères minuscules, était ensuite projetée sur un écran. Paris recevait [ donc] régulièrement un véritable journal qui le tenait au courant des opérations militaires et de la vie du pays"4. L’expérience heureuse des pigeons-voyageurs pendant le siège de Paris amène les militaires français à créer des colombiers dans toutes les places fortes de la frontière orientale, le but étant de relier les places assiégées avec l’intérieur5. C’est l’armée française qui, la première, entend utiliser le pigeon-voyageur pour d’autres tâches, notamment relier les différents points de la ligne de feu, et plus généralement, l’adapter aux diverses phases de la guerre moderne6.

La création des colombiers militaires, au lendemain de la guerre franco-prussienne, fait l’objet d’une attention particulière. Le décret du 13 octobre 1888 règle l’organisation de ces colombiers. Sont définis comme militaires, les colombiers de Paris où se font les études et les expériences concernant l’emploi des pigeons-voyageurs et l’instruction du personnel colombophile, et, ceux installés dans les diverses places désignées par le ministre de la Guerre7. Le service colombophile relève de l’autorité du Génie qui élabore "les règlements et instructions concernant l’organisation et le fonctionnement des colombiers militaires ainsi que l’utilisation de leurs ressources pour les besoins de l’armée"8; cette mission est, cependant, partagée avec l’état-major général de l’armée, lequel "a toute initiative à cet égard"9. Les colombiers civils font l’objet d’une nouvelle législation qui les soumet, sous certaines conditions, à l’autorité militaire par la loi du 3 juillet 1877 et du décret du 15 septembre 1888. Dorénavant, les pigeons-voyageurs appartenant à des particuliers seront réquisitionnés par l’armée en temps de guerre10. Le décret de 1888 précise que l’état-major est chargé des mesures à prendre dans ce cas11. Une instruction en date du 1er décembre 1897 indique la manière dont le Génie devra procéder pour prendre connaissance de l’existence des colombiers. Il convient de faire un recensement annuel dont la charge revient aux maires de chaque commune qui établissent, au moyen d’imprimés fournis par le ministère de la Guerre, des listes nominatives des possesseurs de pigeons-voyageurs12. Pour repérer dès le temps de paix les meilleurs colombiers c’est-à-dire ceux disposant d’oiseaux performants, le ministère de la Guerre organise des "concours d’État", dont les modalités de déroulement sont fixées par la loi du 22 juillet 1896 et l’arrêté ministériel du 19 août 1897. Les récompenses prévues et le retour gratuit des paniers vides encouragent les colombophiles civils à développer une coopération avec l’armée13.

Une note, émanant très probablement des services de l’état-major français, rappelle le principe fondamental de la correspondance par pigeons-voyageurs. Ce dernier "est basé sur l’attraction presque invincible qu’exerce sur cet oiseau son colombier ou nid d’origine, et, sur la faculté qu’il possède de s’orienter pour rejoindre ce nid quand il est lâché à grande distance"14. Ce type de communication, étudié par les états-majors français et russe, pose, dans le cadre de l’alliance, un problème d’organisation lié à la distance qui sépare les deux pays. Les expériences menées de part et d’autre, montrent les difficultés pour établir une ligne sûre. Un premier bilan, consigné dans le procès-verbal de la rencontre des chefs d’état-major en 1900, laisse entrevoir un certain scepticisme. Il apparaît que "les essais de correspondance par pigeons voyageurs n’ont pas donné de résultats sur lesquels on puisse compter. Ils ne promettent rien de certain pour l’avenir"15.

L’étude des moyens de communication par pigeons voyageurs est entreprise à partir de 1897, sur l’initiative de la Russie. Deux lignes sont retenues pour la correspondance et font l’objet d’expériences régulières. La première, nordique, consiste à établir un axe entre deux points : Dunkerque en France et Libau sur la côte baltique en Russie. Une station intermédiaire est prévue au Danemark. Une deuxième ligne, au sud de l’Europe, est également examinée : cet axe partant d’Odessa, sur la mer Noire, doit aboutir en Tunisie, protectorat français depuis 1881. Une étape doit être organisée en Grèce16. Le voyage prévu pour les pigeons est maritime. Il est, en effet, impossible d’envisager un parcours terrestre puisque les deux puissances alliées sont séparées par leur ennemi commun. Ce type de trajet suppose des aménagements particuliers car il exige des efforts importants pour le pigeon. Celui-ci, bien entraîné, peut effectuer, en mer, un trajet de 600 kilomètres en sept heures s’il est aidé par la force du vent, à raison de 80 km/h17. Une note de l’état-major français précise que "l’expérience a montré qu’il est nécessaire d’entraîner progressivement les pigeons voyageurs auxquels on veut demander un effort considérable"18. Une sélection de la race doit être pratiquée afin de ne retenir que les meilleurs, c’est-à-dire les plus musclés19. En effet, le pigeon voyageur appartient à la classe des oiseaux rameurs et non des planeurs : il n’avance dans l’espace qu’au moyen du battement des ailes, s’il cesse son effort propulseur, il est obligé d’atterrir20. Le voyage en mer est éprouvant pour ces oiseaux, car, en cas de tempête, ce dernier ne peut pas se reposer comme il le ferait sur terre. La dernière précaution concerne le lâcher du pigeon qui doit se faire de jour, cet oiseau devant toucher terre avant la nuit21. Lors d’une conférence effectuée à l’école supérieure de la Marine, le capitaine Raynaud précise qu’il faut impérativement tenir compte des conditions atmosphériques, "si [ le pigeon] se déplace dans une direction autre que celle du vent, il lui faut déployer une force d’autant plus grande que le vent sera plus fort et l’angle formé par sa direction avec celle du vent est plus grand (de 0 à 180°)22.

Quels sont les travaux entrepris par les Russes pour établir une communication par pigeons voyageurs ? Ces derniers qui, s’intéressent de près à la ligne du nord, entreprennent des essais, notamment entre Libau et le Danemark. En 1902, il existe une correspondance entre la côte baltique et Copenhague. Le gouvernement danois consent, en 1900, à la création d’un pigeonnier clandestin à Esbierg, à la condition que ce celui-ci soit dirigé par un ressortissant russe. Le coût financier est totalement pris en charge par Saint-Pétersbourg23. Des entraînements réguliers sont effectués entre Libau et Copenhague. Par ailleurs, les Russes envisagent de poursuivre l’expérience en élargissant la ligne entre Dunkerque et Esbierg. L’attaché militaire français, en poste à Copenhague, fait connaître à l’état-major la décision des Russes de commencer les essais de vol entre Esbierg et la côte française à partir de 190024. Du côté français, des initiatives sont également prises. L’état-major s’intéresse aux deux lignes. Celle du nord présente une difficulté qui peut être résolue par l’établissement d’une étape intermédiaire entre Dunkerque et Esbierg. En effet, la distance qui sépare ces deux points est trop importante pour permettre aux pigeons d’assurer, d’une seule traite, la correspondance entre la France et le Danemark. Il est donc décidé de créer un colombier aux Pays-Bas. Les travaux entrepris par les militaires russes aboutissent au même constat. L’attaché militaire de France au Danemark rapporte la conclusion des experts: "l’on a reconnu que les difficultés d’organiser des entraînements directs entre Dunkerque et Esbierg étaient à peu près insurmontables et l’on a dû y renoncer"25. C’est pourquoi, "la section russe de renseignements recherche en Hollande une personne sûre qui puisse établir un colombier d’internement"26. La France ne s’engage pas dans la même voie que les Russes. L’état-major ne poursuit pas l’idée de créer un pigeonnier aux Pays-Bas, s’appuyant sur la remarque du ministre français à la Haye. Ce dernier, saisi de la question, dès 1897, fait connaître que "cette installation se heurterait probablement à des difficultés de la part du gouvernement néerlandais"27

En ce qui concerne la ligne du sud, les travaux français ne sont pas plus avancés. La seule question abordée est de savoir où établir l’étape intermédiaire entre Odessa et la Tunisie (sans doute Sfax). C’est un point de la côte occidentale de la Grèce qui est choisi, mais l’étude n’est pas poursuivie, la direction du Génie ayant reconnu que ses pigeons ne sont pas suffisamment entraînés pour franchir de grandes distances28. Toutefois, une tentative est effectuée pour relancer le projet à la fin de novembre 1901. Le ministre français de la Guerre a l’intention de "faire reprendre et aboutir dans le courant de l’année 1902, les essais en vue de l’établissement d’un service de pigeons-voyageurs entre le nord de la France et les colombiers établis par la Russie au Danemark"29. Cette décision fait suite au bilan des travaux effectués par les Russes sur la ligne Libau-Copenhague et Esbierg qui, pendant l’année 1900, "avaient donné des résultats relativement satisfaisants"30. La reprise de l’étude concerne la ligne du nord, et, plus précisément, l’entraînement des pigeons sur une distance de 650 km31. Le général André précise, dans une lettre qu’il adresse au général Sakharov, chef de l’état-major russe en novembre 1901, que la France est décidée à abandonner le projet en Méditerranée, estimant que "les communications par pigeons voyageurs [ ...] ne peuvent être envisagées car la plus courte distance entre la côte française de Tunisie et la Grèce est de 950 km, distance de beaucoup supérieure au parcours effectué par les oiseaux les mieux entraînés"32.

Au terme des recherches entreprises jusqu’en 1902, qu’en est-il de la correspondance par pigeons voyageurs ? Le constat est sans équivoque. Seule la Russie a entrepris des travaux sérieux d’étude sur la correspondance par pigeons-voyageurs. C’est l’axe Libau-Copenhague-Dunkerque qui fait l’objet d’une attention particulière entre 1897 et 1900. La France, quant à elle, loin d’être aussi avancée, se contente de projets.

Comme le constate un membre de l’état-major dans une note, très probablement destinée au chef d’état-major, "rien de sérieux n’a été fait"33.

Le bilan effectué par l’état-major russe est loin d’être satisfaisant. Le colonel Moulin, chargé de rapporter les conclusions des travaux auprès de l’état-major français, rend compte des possibilités très réduites du pigeonnier d’Esbierg. Ce dernier comprend 215 pigeons, dont 12 sont dressés pour une distance de 550 km, 18 pour une distance de 400 km en direction de Dunkerque, 16 pour une distance de 300 km vers Copenhague, le reste des oiseaux sont dressés pour une distance de 60-120 km34. Les meilleurs pigeons ne peuvent, pour le moment, assurer un parcours que de 550 km, manquent encore 100 km. Le pigeonnier de Libau rassemble 500 pigeons dressés pour accomplir une distance de 140km. Celui de Copenhague comprend 211 oiseaux, dont 70 voyageurs sûrs pour effectuer un parcours de 180-320 km35. Le problème de la capacité des oiseaux est au cœur des difficultés rencontrées par les deux états-majors. Le général Sakharoff regrette que "la faculté des pigeons à franchir les distances assez considérables soit lente à se développer"36. Le programme, appliqué sur la ligne du nord depuis deux ans, ne permet pas d’envisager une correspondance sûre par pigeons-voyageurs. Les états-majors sont très pessimistes quant aux chances de succès d’un tel type de communication à long terme. Deux expériences viennent corroborer leur avis. La première, faite à l’automne 1902, a consisté à lâcher des pigeons entre Dunkerque et Esbierg, soit une distance de 650 km. Le résultat s’est avéré être un échec avec le brouillard, qui était très épais sur les côtes du Danemark. Sur les quatre oiseaux, partis de Dunkerque, aucun n’est parvenu au pigeonnier d’Esbierg37. Par ailleurs, les essais menés entre Libau et Copenhague montrent les dangers d’une correspondance par pigeons voyageurs en cas de conflit. Le chef d’état-major de l’armée russe fait remarquer à l’attaché militaire français que "les oiseaux employés jusqu’à présent [ vont] se gîter pour la nuit soit sur les côtes de Suède, soit sur celles de la Prusse, où ils trouvent de dangereux ennemis. La plus grande partie succombe"38. De toute évidence, la correspondance par pigeons voyageurs s’avère aléatoire.

La position des états-majors apparaît, officiellement, au cours de la première rencontre des deux chefs d’état-major en 1900. Des conversations entre les deux hommes, il ressort une certitude: "les essais de correspondance par pigeons voyageurs [ ...] n’ont pas donné de résultats sur lesquels on puisse compter. Ils ne promettent rien de certain pour l’avenir"39. L’idée d’une communication par pigeons n’est plus envisagée dans les séances ultérieures consacrées aux moyens de correspondance. L’arrêt des recherches est notifié dans le procès-verbal de 1911. Il est clairement indiqué que l’idée d’établir des lignes de pigeons-voyageurs est abandonnée40. Reste l’utilisation des pigeons pour les communications internes à l’armée française. Ces oiseaux montreront une efficacité remarquable sur la ligne de feu pendant la Première Guerre mondiale.

 

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Notes:

1 Cette étude procède de la thèse pour le doctorat de l’université (arrêté de 1992) de Murielle Avice-Hanoun portant sur les relations stratégiques franco-russes (1892-1914), soutenue à l’université de Paris I en février 2001.

2 Louis Palliez, Le pigeon voyageur. Son utilisation au cours des guerres anciennes et modernes, Lille, 1932, pp. 11-12-14. L’auteur rappelle les origines anciennes du pigeon voyageur. La mythologie romaine fait mention de ces messagers utilisés par Mars et Vénus pour correspondre. Dès l’Antiquité, Égyptiens, Grecs et Romains se servent des pigeons dans l’armée dans le but d’établir un service postal. Ainsi, au cours de la conquête de la Gaule, les Romains jalonnent le territoire de colombiers, l’objectif est de créer un système de communication avec Rome, le centre de l’empire. L’utilisation des pigeons voyageurs perdure à travers les âges. En 1815, le cabinet britannique connaît la défaite de Waterloo grâce aux messages apportés par ces oiseaux.

3 François Roth, La guerre de 1870, Paris, Fayard, 1990, pp. 193-206. Les troupes prussiennes achèvent l’encerclement de Paris le 19 septembre 1870.

4 Louis Palliez, op . cit., p. 14.

5 Ibidem, p. 53.

6 Ibidem.

7 Décret du 13 octobre 1888 portant sur l’organisation du service des colombiers militaires, article 1, Bulletin officiel du ministère de la Guerre, n° 40, 1888.

8 Ibidem, article 4.

9 Ibidem.

10 Lieutenant-colonel Reven, "Les pigeons-voyageurs", Revue historique de l’Armée, février 1967, p. 205.

11 Décret du 13 octobre 1888, article 8.

12 SHAT, 7N 10. Note du ministère de la Guerre, section du Génie, adressée aux gouverneurs militaires de Paris et de Lyon, et aux généraux commandant les corps d’armée. Il est évident que l’instruction du 1er décembre ne peut s’appliquer aux colombiers clandestins dont le but est de développer une activité d’espionnage dans le pays où ils sont créés.

13 Reven, art. cit., p. 205.

14 SHAT, 7N 1507. Note sur le service de la correspondance par pigeons voyageurs, date inconnue.

15 SHAT, 1K 666. Procès-verbal de la rencontre des deux chefs d’état-major le 19 juin/2 juillet 1900.

16 SHAT, 7N 1507. Note relative à la communication par pigeons voyageurs, 1903?

17 SHAT, 7N 1507. Note relative à la communication par pigeons voyageurs, non datée.

18 Ibidem.

19 Ibidem.

20 Palliez Louis, op. cit., p. 25.

21 SHAT, 7N 1507. Note relative à la communication par pigeons voyageurs, non datée.

22 SHAT, 7N 1507. Note de l’état-major sur la conférence faite à l’école supérieure de la Marine par le capitaine Reynaud du 5e cuirassiers, 1091.

23 SHAT, 7N 1507. Note relative à la communication par pigeons voyageurs, 1903 ?

24 SHAT, 7N 1507. Note au sujet de la communication par pigeons voyageurs entre la France et la Russie, 17 novembre 1902.

25 Ibidem.

26 Ibidem.

27 SHAT, 7N 1507. Note relative à la communication par pigeons voyageurs, 1903 ?

28 Ibidem.

29 SHAT, 7N 1507. Lettre du ministre français de la Guerre au colonel Moulin, 21 novembre 1901.

30 SHAT, 7N 1507. Lettre du ministre français de la Guerre au général Sakharov, chef de l’état-major de l’armée russe, novembre 1901.

31 Ibidem.

32 Ibidem.

33 SHAT, 7N 1507. Note relative à la communication par pigeons voyageurs, 1903.

34 SHAT, 7N 1507. Lettre de l’attaché militaire français, Moulin, au ministre français de la Guerre, 6 mars 1903.

35 SHAT, 7N 1507. Lettre du chef de l’état-major de l’armée russe, le général Sakharov, au chef de l’état-major de l’armée française, le général Pendézec, 6 mars 1902.

36 Ibidem.

37 SHAT, 5N 1507. Lettre de l’attaché militaire français, Moulin, au ministre français de la Guerre, 6 mars 1903.

38 SHAT, 7N 1507. Lettre de l’attaché militaire français, Moulin, au ministre français de la Guerre, 18 janvier 1902.

39 SHAT, 1K 666. Procès-verbal de la rencontre des deux chefs d’état-major, 19 juin/2 juillet 1900.

40 SHAT, 1K 666. Procès-verbal de la rencontre des deux chefs d’état-major, 18/31 août 1911.

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