LES ORIGINES DE LA GÉOGRAPHIE MILITAIRE EN FRANCE (début xviiie-milieu du xixe siècle)

 

Philippe Boulanger

 

 

Les liens entre la géographie et la guerre sont aussi anciens que l’apparition du champ de bataille. Sun Zi, stratège chinois vivant probablement au ve siècle avant J.C., évoquait déjà l’importance que revêtent la connaissance et la maîtrise de l’espace dans la préparation des combats. Si, dans la pratique, ces liens semblent évidents, leur conceptualisation se découvre assez tardivement. En France, elle se distingue nettement à partir du début xviiie siècle. L’art militaire connaît alors plusieurs modifications, posant le problème de l’exploitation du terrain avec des armées plus nombreuses et des techniques modernisées. Une réflexion nouvelle s’engage et affirme la nécessité de connaître l’espace, de savoir utiliser les principales caractéristiques du terrain dans la défense, comme le cours d’eau à la fois axe de communication et ligne de refuge. La méthode se présente encore peu rigoureuse et déterminée. Jusqu’aux années 1880, la géographie militaire demeure faiblement diffusée, imprécise et l’objet d’une intention très relative. Un seul théoricien français, Théophile Lavallée, s’y consacre véritablement au milieu du xixe siècle. Dans les autres États européens, la situation se présente très différemment comme en Prusse, Autriche, Espagne et Italie qui deviennent les terres d’élection. L’essor de la discipline résulte de réflexions plus approfondies et, surtout, de l’importance accordée à l’espace dans la formation de l’élite militaire. La pensée militaire française accuse donc un retard certain que la guerre de 1870-1871 contre l’Allemagne montre au grand jour. L’impact de la défaite provoque alors une profonde mise en question. Il permet à la géographie militaire de connaître un premier essor, encore limité par le faible nombre de théoriciens, mais qui définit des fondements suffisamment solides pour inspirer un deuxième essor à partir de la fin des années 1870. Quelles sont les origines de la géographie militaire française ? La discipline s’enracine dès le xviiie siècle dans la pensée de quelques auteurs et dans les activités des ingénieurs géographes. Malgré le rayonnement de Théophile Lavallée, premier et unique théoricien français jusqu’en 1870, elle tarde à se développer et demeure une approche de la géographie peu étudiée.

LA GÉOGRAPHIE, UN ÉLÉMENT DE L’ART MILITAIRE

L’art militaire a longtemps exclu la géographie comme un élément de la préparation et de la conduite de la guerre et, inversement, les géographes ne s’intéressent pas aux questions militaires. Lorsqu’interviennent les grandes mutations de l’organisation des armées, la science militaire s’enrichit à son tour de nouveaux principes et devient plus complexe. Les stratèges comme les stratégistes prennent alors conscience de la dimension spatiale de la stratégie et de la tactique. Mais cette évolution s’effectue lentement. Deux siècles se sont succédé pour assurer de solides fondements à la géographie militaire en France.

Les débuts difficiles d’un nouveau concept

Les géographes se sont intéressés tardivement au lien entre la guerre et la géographie. D’Audiffret, dans La géographie ancienne, moderne et historique, publié en 1689, intègre un grand nombre de notions liées au relief ou aux cultures des peuples, sans faire référence aux éléments d’ordre militaire comme les places d’armes. Sa vision de la géographie est significative de la conception commune de cette discipline, encore profondément dépendante de l’histoire. "La Géographie est la science qui traite de la description de la terre ; elle contient l’hydrographie qui est la description des eaux et des îles, la corographie qui est celle d’un royaume ou d’une province, et la topographie, qui est celle d’une ville, d’un château, ou de quelque lieu particulier. On peut encore diviser en cosmographie et historique. La cosmographie divise le globe terrestre par les cercles, par les oppositions, par les ombres, par les zones, par les climats. L’historique considère le gouvernement, les forces, la religion et les différents peuples qui l’habitent"1. Si les faits d’armes sont inclus dans l’histoire de chaque pays étudié, aucune réflexion de géographie militaire n’est introduite. Le Père Buffier, dans la Géographie universelle exposée dans les différentes méthodes qui peuvent abréger l’étude et faciliter l’usage de cette science (1739), ne met pas non plus en rapport la géographie et la guerre. Il favorise, comme beaucoup d’autres auteurs de cette époque, une description détaillée des lieux-dits, sous la forme de nomenclature alphabétique, ou une approche régionale des continents par l’énumération d’informations se rapportant à chaque État2. D’autres auteurs et ouvrages de science géographique suivent cette conception3. L’idée d’étudier la géographie à des fins militaires dans les ouvrages n’existe pas avant le xviiie siècle.

L’art de la guerre s’est longtemps développé sans faire appel à une réflexion d’ordre spatial ou géographique. La poliorcétique (l’art de la défense des fortifications), la castramétation (l’art d’aménager un camp militaire) et l’approvisionnement de l’armée en sont les trois fondements et, paradoxalement, ceux-ci n’ont provoqué aucune pensée spécifique dans l’espace alors qu’ils supposent une réflexion avancée en matière d’aménagement du territoire. L’art de la guerre se distingue encore comme un art mais se compose de plus en plus d’une réflexion approfondie sur la manière de préparer et de conduire l’affrontement.

La recherche de méthodes modernes pour gagner la guerre définit un cadre spécifique et propice à l’apparition d’un nouveau concept. L’adoption de manœuvres bouleversant la réflexion en termes de déplacement et de mobilité, l’utilisation d’armes plus puissantes, la construction de places militaires et la composition d’armées plus nombreuses obligent à tenir compte de la topographie, à connaître les espaces traversés. Ces éléments existaient déjà dans la pratique de la guerre sans avoir suscité une réflexion particulière jusqu’à la parution de deux œuvres au xviiie siècle : l’Introduction à la Géographie moderne de l’Encyclopédie de Panckoucke (1782) et, surtout, la Méthode pour étudier la géographie de l’abbé Lenglet-Dufresnoy (1716)4.

Comme ses prédécesseurs, Lenglet-Dufresnoy considère la géographie comme une discipline nécessaire pour étudier l’histoire. Mais, sa pensée fait preuve d’un progrès notable en soulignant la nécessité de connaître la géographie pour mener la guerre comme pour diriger la politique d’un État. Dans la première partie de son ouvrage, il reconnaît que la pratique de la guerre demande une connaissance générale du "globe terrestre". La maîtrise de connaissances générales sur l’étendue des continents et des pays, les différents cours d’eau, les chaînes de montagnes, les types de climats, ainsi que les grandes divisions politiques, est rendue nécessaire pour la conduite de la guerre. L’auteur approfondit sa conception de la géographie en précisant l’intérêt spécifique de la topographie dont la démarche se veut du ressort de la tactique. La géographie doit être une étude "très détaillée du Royaume, et en particulier de la Province qui sert de théâtre à la Guerre. Pourrait-on dans une topographie exacte s’assurer des meilleurs camps, régler la marche des armées, disposer les attaques et la défense des places, et leur ménager du secours dans les sièges"5. L’art de la guerre suppose donc de maîtriser la connaissance du terrain, pour en exploiter toutes les caractéristiques dans la défense comme dans l’offensive. "Tout sert à un habile homme" écrit-il, tant le terrain offre par lui-même les atouts pour gagner la bataille. Le ruisseau, le marais, la colline, le ravin sont autant de données à prendre en compte et à exploiter avant la campagne. La connaissance de ces éléments géographiques imposent donc un inventaire détaillé, qui ne peut prendre la forme que d’une description des places d’armes, des villes, des peuples et de tout ce qui compose, pour l’époque, l’environnement dans lequel évoluent les hommes. La connaissance préalable à la campagne militaire permet ainsi d’adopter une méthode de guerre spécifique au milieu. On ne fait pas la guerre de la même manière, ajoute-t-il, selon le pays dans lequel les armées se déplacent ou s’affrontent, en Savoie, en Espagne, en Allemagne et en Flandre. Les différences de relief et de cultures des peuples participent directement à la conduite de la guerre, contribuent à varier les méthodes de défense ou d’attaque. Cette démarche semble déjà suivie par les grands hommes de guerre européen. En procédant ainsi, la guerre semble moins hasardeuse, plus rationnelle et réfléchie. En somme, la géographie aide au perfectionnement de l’art de la guerre. "C’est là qu’elle a été la première attention des Condez, des Turennes, des Villars et de tous nos héros. Circonspects sur ce qui regarde la connaissance de leur terrain ; ils ne s’en rapportent pas toujours aux cartes géographiques, ils veulent encore l’examiner par eux-mêmes. Sans cela ils seraient exposés tous les jours à être trompés, et ils exposeraient leur armée et leur État à des dangers inévitables"6. Dès le début du xviiie siècle, la place de la géographie dans l’art de la guerre commence donc à susciter quelques réflexions encore très imprécises.

Une approche spatiale de la guerre encore imprécise

L’approche spatiale de la guerre demeure encore fort imprécise à la fin du xviiie et au début du xixe siècles. L’idée d’étudier la stratégie ou la tactique par la répartition des armées dans l’espace, par la nature du terrain ou tous les éléments inhérents au milieu, comme la météorologie, ne constitue pas une démarche systématique et consciente dans les différents ouvrages militaires spécialisés. Si Lenglet-Dufresnoy considère la géographie nécessaire à la guerre, il ne développe pas suffisamment une méthode rigoureuse. Il souligne l’intérêt pour les connaissances générales et topographiques dans la conduite de la guerre et mentionne l’utilité de la lecture des cartes et du paysage. Mais il n’informe pas sur un ordre d’analyse de ces éléments, caractérisés par leur diversité et leur complexité. Aucune méthode analytique et de l’espace et du terrain n’est proposée. L’absence de rigueur dans l’analyse spatiale d’un théâtre d’opération militaire représente sans nul doute l’une des raisons du semi-échec de ce concept de géographie militaire durant cette période. Sans méthode spécifiquement proposée et déterminée, les stratégistes comme les stratèges suivent probablement à l’instinct leur propre analyse du terrain lors de manœuvres ou pendant le déroulement même du combat.

Le vocabulaire militaire utilisé aux xviiie et xixe siècles traduit cette absence de rigueur dans la méthode d’analyse des données géographiques. Le colonel d’infanterie Belidor, auteur du Dictionnaire portatif de l’ingénieur, publié en 1755, ne mentionne pas l’expression "géographie militaire"7. La pensée géographique reste elle aussi très secondaire. Le terme de géographie, pourtant mentionné, se limite au sens de "description de la terre". Celui de "terrein" renvoie à l’espace qui peut être aménagé sans référence d’ailleurs à un aménagement d’ordre défensif. Il se définit par le "fond sur lequel on bâtit, qui comprend différente consistance, comme de roche, de tuf, de gravier, de fable, de glaise, de vase, etc.". Presqu’un siècle plus tard, l’expression de géographie militaire est déjà introduite dans le vocabulaire militaire sans pourtant faire l’objet d’une définition rigoureuse. Son utilité à la science de la guerre semble reconnue, mais il manque encore une méthode d’analyse systématique. Le général Bardin réalise une des œuvres de synthèse les plus importantes de la première moitié du xixe siècle avec le Dictionnaire de l’armée de terre en sept volumes. L’auteur crée ainsi une rubrique "géographie militaire" sans pour autant lui donner une définition précise. Il renvoie son sens à la rubrique "ingénieur militaire" qui, contrairement à la précédente, désigne une réalité bien concrète8. L’ingénieur géographe, écrit-il, est "dit aussi ingénieur de campagne, comme disaient Mirabeau (1788) et d’autres écrivains". Il désigne "une sorte d’ingénieurs dont les attributions rappellent des fonctions aussi anciennes que l’institution des armées régulières, et que l’usage des sièges et l’invention des remparts"9. Avant de donner une liste des auteurs "qui ont traité de l’art ou du personnel", il développe les caractéristiques historiques de ce corps de métier depuis l’existence reconnue de "la milice grecque" qui comprenait des "constructeurs nommés teichopoios". En somme, la réflexion spatiale de la guerre se montre encore largement discrète sinon fortement imprécise.

En revanche, l’expression de "terrain" révèle les progrès de la pensée militaire. Le terrain n’est plus une forme imprécise de l’espace, il se définit par une pluralité d’approches qui dénote une prise de conscience de son importance au sein de la stratégie et de la tactique. Il peut correspondre ainsi à un campement, à un terrain militaire, stratégique, de cavalerie, de champ de bataille, de guerre, de manœuvre, de revue, de siège, d’exercice, d’infanterie, de fortificatoire, de forteresse, géologique, enfin, de terrain individuel. Parmi cette pluralité de termes, deux se remarquent par la pertinence de l’approche dont certains éléments constituent une démarche géographique embryonnaire. Celui d’abord de "terrain individuel" qui apparaît comme "une sorte de terrain duquel les lois de la tactique et le mode de formation veulent qu’un militaire sous les armes en ordre de bataille, fasse partie du rang et de la file, manie son arme et manœuvre. Ce terrain qui décide de l’étendue du champ de bataille et du système de pelotonnement, est un parallélogramme mesuré dans le sens du rang et de celui de la file ; il diffère de l’intervalle, terrain laissé libre en deux".

Les notions d’étendue, de distance et de dynamique d’un corps dans l’espace s’ancrent définitivement dans la tactique. Elles sont limitées malgré tout à une forme purement géométrique qui correspond étroitement à l’idée fondamentale d’une organisation rangée de la bataille. Encore profondément imprégné d’une culture militaire classique, le général Bardin annonce les débuts de la géographie militaire sans approfondir de réflexion d’ordre géographique. L’autre terme montre plus encore les progrès de la réflexion stratégique dans une dimension spatiale. Le "terrain stratégique" constitue l’autre racine de la géographie militaire. Il se définit à la fois comme un terrain de guerre, un terrain géologique et, selon les tacticiens dits modernes, un échiquier. "On lit dans les Maximes du prisonnier de Sainte-Hélène (1820) : "le Terrain est l’échiquier d’un général d’armée, le choix qu’il en sait faire décide de son habilité ou de son ignorance". Les anciens savaient combien l’étude et la connaissance du Terrain est importante à l’art de la guerre ; ainsi Philopoemen, au dire de Plutarque, en faisait l’objet constant de ses observations et le but de ses promenades". Bardin reconnaît que la pensée stratégique française se situe bien en retard sur ses homologues étrangers, et notamment allemands. Ce sont ces derniers qui, selon lui, "ont poussé très loin la connaissance de cette partie de l’art militaire". Ils ont étudié l’influence fondamentale des particularités du terrain dans le choix des positions et leur enseignement contribue largement à l’éclosion de nouveaux concepts en matière de stratégie et de tactique. Ainsi, écrit-il, "les terrains accidentés sont surtout ceux qui conviennent aux actions de la petite guerre".

La connaissance du terrain s’ancre définitivement dans les mentalités puisque les premières bases méthodologiques sont posées et annoncent de nouvelles approches. Elle se veut, somme toute, comme le résultat de "l’étude de la configuration du sol, de l’examen de la liaison de ses points divers, de ses contours, de ses caractères, de ses alternances, de ses formes, de son importance par rapport à l’art militaire, c’est l’application de la géographie physique et l’art d’en tracer rapidement d’intelligibles images". L’approche spatiale de la guerre conduit à différents bouleversements dans la manière de concevoir l’art militaire. Bardin reconnaît la nécessité de se former à d’autres écoles de pensée, et en particulier à la géographie classique, portée vers la recherche de méthode et de rigueur au travers de l’étude géologique. Cette pensée détermine ainsi la spécificité future de la géographie militaire qui se veut scientifique, c’est-à-dire liée directement à la nature des roches en vue d’étudier les théâtres d’opérations militaires. Elle doit rester l’apanage d’une minorité de militaires, pour ne pas dire de l’élite du corps des officiers, c’est-à-dire aux seuls officiers d’État-major général, du génie et aux ingénieurs géographes. Au xviiie siècle, cette méthode s’appuie cependant sur la seule étude topographique réalisée sur la base de la cartographie et de la perception du paysage.

Si les premiers fondements de la géographie militaire apparaissent de fait établis, la démarche reste encore vague. L’approche spatiale se tourne vers la géologie sans véritables méthodes et sa dimension reste limitée à des expériences empiriques que les ingénieurs géographes tendent à codifier sans succès. Lorsque le comte de Chesnel, ancien lieutenant-colonel d’infanterie, réalise à son tour l’Encyclopédie militaire et maritime en 1864, le concept de géographie militaire n’a guère évolué. L’expression n’est d’ailleurs pas mentionnée, ni celles de géographie et de terrain. C’est dire les très lents progrès de l’utilité de la démarche spatiale dans l’art militaire. De Chesnel considère bel et bien l’existence de la notion d’espace, mais il en limite la portée à "l’intervalle réglé qui doit se trouver entre les rangs et les files, ainsi qu’entre les lignes des soldats en bataille"10. Si la pensée géographique existe, elle continue d’être pratiquée, à la veille de la guerre franco-prussienne de 1870-1871, par une minorité d’officiers dont les ingénieurs géographes sont les principaux représentants.

L’héritage des ingénieurs géographes militaires

La prise de conscience du lien entre la géographie et la guerre fait naître un corps d’officiers spécialistes de la topographie militaire. Cette dernière expression recouvre d’ailleurs un sens spécifique lié à l’étude du milieu et des hommes à des fins uniquement militaires. Créé en 1744 sous le règne de Louis XV, le corps des ingénieurs géographes militaires est chargé de collecter des informations sur les habitants des régions traversées. Depuis l’Antiquité romaine, ce travail de renseignements et de connaissance empirique de terrain s’est maintenu jusqu’à eux. Après avoir disparu dans les premières années de la Révolution française, ce corps est recréé par Napoléon, conscient du fondement de la connaissance géographique et du rôle des cartes. Le nouveau corps impérial des ingénieurs géographes est chargé d’améliorer, sinon de réaliser, les cartes existantes des régions d’Europe dont l’intérêt est d’ordre militaire et politique. Après sa suppression de 1814 à 1822, le corps recréé des ingénieurs géographes ne joue aucun rôle de premier plan. Leur faible effectif en temps de paix et leur rattachement à la section spéciale du service géographique du Dépôt de la guerre, futur Service historique de l’armée, n’offrent de conditions favorables ni à leur extension, ni à leur rayonnement11.

Les ingénieurs géographes sont cependant les premiers responsables d’une géographie appliquée à la guerre12. Leurs activités sont orientées vers deux domaines en particulier. Elles conduisent à réaliser d’abord un ensemble de cartes à grande échelle, réputées au début du xixe de bonne qualité pour servir l’occupation des territoires conquis. Durant les campagnes napoléoniennes, ils relèvent ainsi toutes les informations liées aux régions traversées (levés d’itinéraires, camps militaires, positions diverses, localisation des cours d’eau, etc.). Certaines cartes sont publiées à grand tirage, à l’instar de celles rassemblées dans l’"atlas napoléonien" de Soulavie (1813) ou la "Carte de l’Égypte" de Jacotin (1822). À la veille de la Révolution française, leur Service a acquis une expérience sans égale jusqu’alors et leur mission s’est diversifiée vers la réalisation de cartes des zones frontalières et côtières. Leurs fonctions de géographes sont ensuite consacrées à la réalisation de "mémoires" qui dessinent les premières approches de la géographie militaire. Ceux-ci se composent d’une succession de synthèses, descriptives et encyclopédiques, et concernent une région ou un pays, par l’étude des éléments historiques, physiques, humains et militaires. Sous la forme de petits traités, les mémoires du dépôt de la guerre représentent les seules activités de géographie militaire officielle, connues alors sous le nom de topographie militaire. Outre la description des caractères physiques et la réalisation d’un appareil cartographique, d’autres thèmes y sont traités, comme les données démographiques et sociales, les ressources agricoles et industrielles, les institutions, l’économie, et certaines données d’ordre militaire comme les fortifications ou les effectifs entretenus par l’armée.

La formation de ces géographes militaires s’effectue dans l’École rattachée directement au Dépôt de la guerre. Les mathématiques, la physique, l’art du dessin, la topographie et les connaissances générales sont à la base des programmes d’enseignement. Leur but est d’inculquer l’idée de la recherche géographique à des fins appliquées à une situation militaire donnée. De cet apprentissage académique en école de formation, est née au xixe siècle une méthode en trois points, imitée plus tard par l’ensemble de la communauté des géographes universitaires, civils comme militaires. Le premier repose sur la consultation des archives, ce qui ne constitue pas en soit une nouveauté particulière puisque les historiens suivent la même démarche. Les deux autres points apparaissent plus singuliers. Des travaux de terrain sont recommandés, permettant à l’observation de venir compléter les renseignements obtenus par la consultation d’ouvrages ou d’archives. Le dernier tend à la réalisation d’enquêtes auprès de la population. La vocation des ingénieurs géographes consiste en somme à fournir une perception de la réalité la plus complète possible, en se limitant à une approche descriptive. L’œuvre des ingénieurs géographes s’avère importante à une époque où le matériel de cartographie évolue lentement. Selon le colonel Berthaut, leur méthode spécifique a permis de réaliser des progrès en matière de réalisation cartographique grâce à la précision des levés géodésiques et à une interprétation fidèle du terrain13. La qualité de leur travail, surtout reconnue dans la première moitié du xixe siècle, est encore recommandée par les écoles de géographie étrangères à la fin du siècle. Le suisse Rudolf Wolf, auteur d’une Histoire des cartes topographiques de la Suisse en 1879, reconnaît la part importante des ingénieurs géographes français dans le développement de la cartographie européenne du début du siècle.

Malgré l’apport important des ingénieurs géographes militaires à la connaissance de la relation homme-milieu, leur impact reste très limité et, paradoxalement, peu suivi. Diverses raisons peuvent être invoquées, comme le faible effectif des officiers formés, l’appartenance de la section géographique au Dépôt de la guerre, le faible degré d’ouverture de ce corps sur la société civile. Conçus pour faciliter les conquêtes militaires comme la défense du Royaume, ces ingénieurs géographes ne suivent pas les progrès des écoles de géographie militaire étrangères au milieu du xixe siècle. Il en résulte une accumulation de retards d’ordre méthodologique et conceptuel que la défaite de 1870-1871 face à l’Allemagne révèle au grand jour. Remplacé par un service beaucoup plus efficace et organisé en 1877 (le Service géographique de l’armée), le corps des ingénieurs géographes perd sa spécificité comme ses traditions. Il n’en laisse pas moins un héritage important. La pensée géographique militaire finit par s’imposer dans les années 1870 et sert de modèle à toute une génération de géographes militaires à la recherche d’une méthode et d’une réflexion spécifiques.

THÉOPHILE LAVALLéE, PREMIER THÉORICIEN DE LA GÉOGRAPHIE MILITAIRE

Théophile Lavallée peut être considéré comme le premier théoricien de la géographie militaire en France des années 1840 aux années 1870. Il fait figure d’avant-gardiste par l’importance qu’il accorde à la dimension spatiale des questions militaires. Son œuvre principale repose sur la réalisation d’une méthode d’analyse d’un espace à l’usage des élèves-officiers de Saint-Cyr. Son rayonnement s’est finalement étendu au-delà du cercle de cette école pour atteindre un niveau international, dont l’enseignement est encore recommandé, à la fin du xixe siècle, par la nouvelle génération de géographes militaires.

L’introduction de la géographie dans la préparation et la conduite de la guerre

La pensée théorique écarte encore la géographie comme un principe fondamental de la préparation et de la conduite de la guerre, même si certains auteurs civils et militaires commencent à prendre conscience de son utilité. L’introduction de la géographie dans l’art militaire en France doit beaucoup à l’œuvre de Théophile Lavallée. Professeur de géographie et de statistique militaires à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr de 1832 à 1869, celui-ci apparaît comme la seule figure de la géographie militaire jusqu’aux années 1860.

Théophile Lavallée a contribué à pérenniser la géographie militaire non seulement au travers de son enseignement, limité cependant au cercle étroit de l’école de Saint-Cyr, mais surtout dans un ouvrage qui lui assure une audience et un rayonnement international. La Géographie physique, historique et militaire connaît sept éditions de son vivant, trois autres après sa mort, et ce jusqu’en 187314. L’ouvrage est suivi d’un atlas, censé illustrer les espaces et territoires étudiés. Son succès s’explique en grande partie par l’esprit d’ouverture de Lavallée. Les travaux de Lacroix, Humboldt et Ritter ne lui sont pas inconnus. Sa préface dénonce avec regret le faible intérêt des Français pour la géographie, discipline mal enseignée et devenue "indigeste" par l’accumulation de "compilations plus ou moins arides et décousues, dans lesquelles, partant du principe que l’intelligence est inutile pour une étude reléguée ignominieusement dans le domaine de la mémoire, on détaille et on accumule les faits sans liaison et sans rapport, comme si l’on faisait l’inventaire du globe"15. Lavallée aspire à se dégager des conceptions classiques en étudiant la surface de la terre avant d’aborder les activités humaines.

L’ouvrage s’inscrit malgré tout dans une dimension encyclopédique et s’émancipe difficilement de la géographie traditionnelle fondée sur l’étude des bassins fluviaux et des grands ensembles géologiques. Il se divise en deux grandes parties, l’une dite théorique, l’autre descriptive. Dans la première, sont étudiés successivement les aspects physiques (la surface de la terre et la division en mers et en terres) et politiques de la géographie. Dans la seconde partie, l’auteur procède à une régionalisation de la Terre, suivie de statistiques. Comme le titre le mentionne, la géographie des questions militaires occupe une place relativement secondaire. Elle réduit les développements stratégiques et tactiques à des observations sans construction particulière. Le véritable centre d’intérêt demeure encore la connaissance globale de la terre. Son originalité consiste à comprendre, pour la première fois, l’exploitation du milieu naturel à des fins militaires par les hommes.

La première méthode de géographie militaire

La géographie militaire de Lavallée se veut finalement une géographie globale, destinée avant tout à la formation des officiers de l’armée française. Sa conception reste amplement influencée par les travaux des ingénieurs géographes et, sans en indiquer les sources, l’auteur s’est très probablement inspiré de leurs différents ouvrages, notamment par l’approche descriptive et encyclopédique. Il tente cependant de suivre une méthode d’analyse de l’espace mettant en rapport des raisonnements stratégiques et tactiques. Celle-ci peut être considérée comme la première réalisée et influencera, à son tour, d’autres auteurs de géographie militaire.

Cette méthode d’analyse de l’espace s’intéresse au continent européen. Chaque pays européen est abordé en plusieurs parties. La première partie est consacrée aux caractères physiques et au relief, la seconde à l’histoire de la géographie, la troisième aux bassins fluviaux (cours d’eau, population et activités économiques), la quatrième aux côtes et ports de défense, la cinquième aux sous-ensembles régionaux de chaque bassin fluvial, la sixième aux frontières terrestres, la septième étant composée de tableaux statistiques sommaires.

Cette méthode respecte une conception traditionnelle de la géographie contemporaine. Domine alors comme principe de régionalisation l’étude par bassins fluviaux adoptée au xviiie siècle. Le refus de considérer un espace uniquement par ses limites administratives conduit à comprendre le découpage territorial au travers de ses éléments naturels. Cette méthode respecte aussi une forme contemporaine de la géographie en accordant une large place à l’histoire de la géographie, c’est-à-dire à la formation d’un État depuis les origines connues jusqu’à la fin du xixe siècle. La géographie française demeure considérée comme une discipline annexe de l’histoire, d’où la nécessité de procéder à un exposé des grandes phases de formation. Enfin, deux autres éléments contribuent directement à établir la spécificité de la géographie militaire. Le premier repose sur de longs développements de géographie politique où la notion de frontière est fondamentale. Le second est lié aux considérations stratégiques et tactiques qui tendent à présenter les éléments défensifs d’un territoire comme les obstacles naturels et artificiels, les forteresses et fortifications, les axes de communications.

En somme, Théophile Lavallée apparaît le premier à définir une véritable méthode de géographie militaire en faisant appel à tous les composants de la géographie. Il n’en demeure pas moins qu’elle reste surtout descriptive, laissant aux officiers la libre interprétation de ces observations géographiques.

Des considérations stratégiques surtout descriptives

Les considérations stratégiques sont traitées avec une inégale valeur selon les continents. Lavallée oppose deux types de continents. Considéré comme le théâtre des guerres passées et contemporaines, le continent européen bénéficie d’analyses géographiques étoffées dont les caractères stratégiques s’inspirent largement des affrontements de l’ère révolutionnaire et napoléonienne (1790-1815). Les campagnes napoléoniennes, en particulier, sont souvent citées à titre de référence. Le second type rassemble les autres continents qui ne bénéficient pas d’analyse d’ordre militaire. L’Asie, l’Océanie, l’Afrique et l’Amérique sont perçus comme des terres d’exploration et sans valeur stratégique précise au milieu du xixe siècle. Paradoxalement, la vision des "échiquiers" de guerre de Lavallée se limite encore à une vision continentaliste sans reconnaître de valeur stratégique à la maîtrise des mers, puisque les batailles navales sont envisagées essentiellement comme des batailles côtières.

Les considérations stratégiques portent donc essentiellement sur les "régions" du continent européen. Le terme de "région" traduit d’ailleurs la préoccupation de l’auteur de définir des ensembles homogènes qui recouvrent tant des bassins fluviaux que des territoires occupés par des peuples aux caractères ethniques communs. Le procédé peut être arbitraire mais il facilite les observations stratégiques. Sept régions divisent ainsi le continent européen : hispanique, française (appelée également gauloise), germanique, italique, grecque, russe, scandinave et insulaire (les îles Britanniques). Les éléments d’études stratégiques portent souvent sur les mêmes attributs, c’est-à-dire les obstacles naturels (relief, cours d’eau), les obstacles artificiels (villes fortifiées, ports fortifiés) et les grands axes de communication (cols, vallées, principales routes de plaine). Les analyses d’ordre militaire se limitent donc à des descriptions plus ou moins précises selon l’influence de l’histoire des guerres passées. C’est pourquoi Lavallée donne une importance particulière à la région française, menacée de tout temps par des invasions extérieures, comme en témoigne sa conception du bassin de la haute Seine.

Le Bassin de la Haute Seine selon Lavallée16

"Le bassin de la Seine jusqu’à Paris a une direction remarquable ; son origine est une ligne tortueuse dont la source de la Marne et la source de l’Yonne sont les deux extrémités, et la source de la Seine le milieu. De cette ligne descendent parallèlement douze cours d’eau, qui donnent entrée dans le bassin par une multitude de routes naturelles, d’autant plus faciles que ces cours d’eau n’ont pour ceinture que des collines et que l’ensemble de leurs vallées devient un large plateau, presque sans ondulations jusqu’à Paris. La Marne et l’Yonne en sont les deux extrêmes ; la Seine en occupe le milieu. Cette constitution physique remarquable a donné dans tous les temps à ce bassin une grande importance militaire. Surtout depuis que Paris est la régulatrice principale des destinées de l’Europe : on le voit par les guerres féodales et les guerres religieuses du seizième siècle qui ont ravagé ce pays en tous sens, mais bien mieux encore par la campagne de 1814, où il n’est pas une butte, un ruisseau, un obstacle naturel, qui n’ait été l’objet de quelque combinaison, et le théâtre de quelque combat".

Le système défensif de la France repose sur un principe de centre à périphérie dans la pensée de Lavallée. L’ensemble des places fortes conçues depuis la fin du du Moyen-Age, amélioré par Vauban à la fin du xviie siècle, s’articule à partir de Paris. La description de ce schéma se découvre implicitement dans sa géographie militaire. Les forteresses frontalières se situent à la périphérie et les fortifications de Paris au centre. Chaque zone défensive ne bénéficie toutefois pas de la même attention, en raison des préoccupations politiques accentuées dans la région Nord-Est.

La frontière du Nord-Est de la France constitue un espace d’étude privilégiée. Considérant cette zone de l’Europe comme névralgique, il accorde une précision toute particulière à la description de la défense de cette partie du territoire, mettant en évidence le caractère artificiel de la frontière avec la Belgique, le Duché du Luxembourg et l’Allemagne. "Il a donc fallu créer cette frontière de toutes pièces et la ceindre entièrement de défenses artificielles"17 écrit-il. Le système de défense, mis au point par Vauban, a permis de trouver un équilibre entre les nécessités d’ordre stratégique et les conditions particulières du relief. Les huits sections principales, composées de places fortifiées et longeant la frontière entre la mer du Nord et le Rhin, s’accordent ainsi aux sept lignes de cours d’eau ou de chaînes de montagnes qui les coupent (Lys, Escaut, Sambre, Meuse, Moselle, Vosges et Rhin). Le cœur de ce système de défense n’est autre que Paris, autre centre névralgique de la géographie militaire de l’Europe : "Le complément de toute la frontière que nous venons de décrire est Paris, dont la fortification est principalement destinée, en ôtant à l’ennemi l’espoir et la pensée d’enlever la capitale de la France par un coup de main, à rendre la frontière de Louis XIV et de Vauban son importance et sa renommée ébréchées à tort par les événements de 1814 et 1815".

La méthode mise au point par Lavallée reste largement descriptive et demeure unique jusqu’aux années 1870, posant ainsi les premiers fondements de la géographie militaire. La génération de géographes militaires des années 1870-1890 s’en inspirera largement. Malgré tout, cette discipline de l’art militaire apparaît encore embryonnaire, difficilement dissociée des autres formes de la géographie, et peu suivie par les différents stratèges en France du vivant de Lavallée.

LE RETARD DE LA GÉOGRAPHIE MILITAIRE FRANÇAISE

En Europe, plusieurs écoles de géographie militaire se sont imposées dès le début du xixe siècle, faisant preuve d’un dynamisme et d’une avance réelle par rapport à leur homologue française.

L’émergence de la géographie militaire en Europe

Bien avant la publication des travaux de Lavallée, la géographie militaire s’est développée dans d’autres États européens. Elle est parvenue à s’instaurer jusqu’à un haut niveau de réflexion au début du xixe siècle, alors que la pensée géographique militaire en France n’était pas encore développée. Tous ces États ont pour point commun d’avoir été occupés par les armées napoléoniennes jusqu’à la chute de l’Empire français en 1814. Ce pourrait être une des raisons fondamentales qui expliquent l’intérêt des États-majors européens pour la géographie. La volonté de s’opposer à l’occupation française ainsi que l’organisation d’une résistance armée ont conduit à l’émergence de nouveaux champs de réflexion. Hervé Coutau-Bégarie a montré que le souvenir de la guérilla pendant l’occupation française a influencé la naissance d’une école de pensée de géographie militaire en Espagne, comme en témoignent la multiplication des ouvrages sur ce thème à partir des années 181018.

Une deuxième raison, liée au nouveau contexte de la guerre, pourrait être avancée. À la fin du xviiie siècle et au début du xixe siècle, les principes de l’art militaire sont bouleversés. Les armées de masse soulevées les unes contre les autres, la durée de la guerre pendant plus de vingt ans, la mobilisation des sociétés civiles entraînent des mutations profondes tant dans la conception que dans la pratique de la guerre. De plus larges connaissances générales et techniques sont donc exigées des officiers, provoquant une réflexion de fond et des réformes importantes dans l’enseignement militaire. L’Allemand Clausewitz et le Suisse Jomini participent à la compréhension des mutations conceptuelles de la guerre. Le théoricien Karl von Clausewitz (1780-1831), directeur de la Kriegsakademie de 1818 à 1830, contribue directement à la réorganisation de l’armée prussienne après la défaite d’Iéna de 1806. Il comprend que la guerre prend une dimension nouvelle, par la stratégie de Napoléon, l’intervention du peuple et la supériorité des guerres défensives. Dans son ouvrage De la guerre (1816-1831), il introduit la notion de terrain dans l’étude des campagnes militaires dont le concept est repris, plus tard, par les géographes militaires. Jomini (1789-1869) sert dans les états-majors de différentes armées en Europe, d’abord français auprès du général Ney en 1805, puis russe pour le compte du Tsar en 1813. Sa pensée, diffusée dans le Traité des grandes opérations militaires (1805), porte surtout sur l’analyse de la stratégie napoléonienne. Les notions d’espace et de terrain ne lui sont pas étrangères et ses écrits influencent durablement les écoles de guerre européennes.

Enfin, l’Europe du début du xixe siècle réunit des États ligués contre la France. Des échanges dans le domaine de la stratégie et de la tactique ont rapproché les différentes écoles. Des officiers espagnols et allemands, spécialisés dans la géographie militaire, voient leurs ouvrages traduits en langue étrangère. La transmission des nouvelles réflexions s’effectue entre l’Europe du Sud et l’Europe du Nord, toujours dans le dessein de contrecarrer une reprise de la guerre face à la France. Ces échanges de la culture stratégique entre officiers européens facilite le développement de la géographie militaire. Ils favorisent sa légitimité auprès des disciplines plus académiques et influencent profondément la pensée de Théophile Lavallée comme celle des officiers français après 1870.

Les écoles de pensée étrangères

Toutes les grandes puissances européennes disposent d’une école de géographie militaire. Dès la fin des années 1820, l’Espagne fait figure de "terre d’élection de la géographie"19. Juan Sanchez-Cisneros, José Gomez de Arteche et le colonel San Pedro contribuent largement à diffuser cette discipline par la publication de leurs ouvrages20. L’armée possède un organisme topographique dépendant du génie. En Italie, la géographie militaire commence à se développer avec la question de l’unification italienne. Dans les années 1860, un débat oppose les stratèges sur l’organisation de la défense des frontières du Nord. Le Major A.G. préconise la mise en place d’une ligne défensive autour de Bologne, abandonnant ainsi les Alpes à l’envahisseur. La dimension géographique à finalité militaire se découvre par la réflexion accordée à l’espace et l’exploitation du terrain. Mais sa conception est rejetée par la Commission italienne de défense. Un autre projet est alors proposé mettant à profit l’obstacle naturel des Alpes pour organiser les premières lignes de défense. Suggérant la création de troupes spécialisées dans le combat en montagne, le colonel Ricci développe cette conception dans La Défense de l’Italie en général et de sa frontière Nord-Ouest en particulier. Celle-ci est définitivement adoptée par le ministre italien de la Guerre qui crée, en 1872, les premières compagnies alpines.

En Allemagne, la géographie militaire fait l’objet d’intérêt particulier et les géographes militaires se montrent parmi les plus actifs jusqu’à la veille de la Grande Guerre. Dès le début du xixe siècle, la "terrainlehre" est reconnue comme une discipline à part entière. "La Prusse est la première à s’engager dans la voie d’une étude systématique du terrain, avec la création, dès 1816, d’une section cartographique à l’état-major"21. Le Service géographique dépend directement de l’état-major général. Trois sections organisent ce service (cartographie, topographie et trigonométrie) et sont chargées d’approfondir les connaissances liées au terrain22.

Tout au long du xixe siècle, les publications se multiplient et servent les visions de l’État pour la réalisation du Mitteleuropa et la préparation d’un affrontement éventuel avec la France. La militär geographie représente alors une discipline reconnue. Le futur maréchal von Roon publie successivement les Principes de géographie (1834), la Géographie militaire de l’Europe (1837) et la Géographie militaire de la péninsule ibérique (1839). Le colonel de Rudtorffer publie, en 1847, la Géographie militaire de l’Europe, qui est simultanément traduit en français.

La conception de la géographie militaire selon Rudtorffer reste traditionnelle, c’est-à-dire encyclopédique et descriptive. Après un aperçu sommaire de l’orographie, de l’hydrographie et des divisions politiques de l’Europe, l’auteur traite successivement des États du continent23. Sa démarche témoigne encore d’une approche large de la discipline : "La diversité des habitants, des mœurs, des climats et de la végétation, la distribution générale des subsistances alimentaires et les divers genres d’alimentation qui en sont le résultat, exercent sur le caractère des peuples, une notable influence qui se manifeste d’une manière frappante dans l’état militaire"24. La géographie militaire de l’Europe se définit à la fois comme physique, humaine, politique, économique, sociale, culturelle... et stratégique. Par exemple, l’étude du Royaume de France comprend des développements successifs sur la formation territoriale depuis 843, les frontières, le sol, le climat, la population, la description militaire, la culture intellectuelle et physique (activités agricoles et industrielles, villes), les institutions et l’administration, les finances, l’état militaire (l’armée, les effectifs en 1836), la topographie par département (nomenclature des principes villes et de leurs caractéristiques, y compris militaires).

Les questions de géographie militaire, contrairement à l’ouvrage de Lavallée, sont donc traitées à part dans l’œuvre de Rudtorffer. Dans la "description militaire", les frontières de terre et les axes de communication sont l’objet d’une analyse précise, suivie de celle des côtes et des îles, de l’orographie, de l’hydrographie, des canaux et des lignes de chemins de fer. La méthode manque encore de discerner les éléments uniquement militaires. Au final, cette approche de la géographie militaire ne diffère fondamentalement pas de celle abordée en France ou dans d’autres États. Les obstacles naturels et artificiels ainsi que les grandes voies de passage (ou d’invasion) sont détaillés dans une approche descriptive. Peu avant la guerre franco-prussienne de 1870-1871, la même méthode est appliquée par d’autres auteurs. Le général Hartmann, dans Les forces offensives et défensives de la France par rapport à l’Allemagne (1860), et le lieutenant-colonel Meyer, dans La France, ses défenses naturelles et artificielles (1860), mettent en avant les notions d’obstacle et de voies de communications dans le but de préparer une invasion de la France. Le capitaine Massenbach, dans L’Allemagne et les États voisins (1862) et le lieutenant Biffat, dans Le théâtre de la guerre sur le haut-Rhin et le haut-Danube (1863) recommandent à leur tour d’exploiter les données géographiques à des fins militaires. "Là, il ne s’agit pas de se perdre dans des considérations générales, mais bien d’examiner concrètement les conséquences stratégiques du relief, du réseau de communications ou des fortifications pour déterminer les meilleurs lignes de défense ou voies d’invasion. C’est véritablement de la géographie militaire"25.

À l’exception des pays anglo-saxons, les autres puissances ou États d’Europe développent une école de géographie militaire. L’Empire d’Autriche, en particulier, attribue une attention particulière à cette discipline sous l’égide de l’archiduc Charles. "L’Institut de géographie militaire de Vienne est l’un des centres de topographie les plus actifs d’Europe"26. De nombreux travaux de topographie militaire sont publiés à partir du milieu du xixe siècle et permettent de préparer les futures campagnes militaires. Les ouvrages de Joseph Hain et d’Eduard Rüffer, publiés entre 1848 et 1870, sont ainsi conçus en vue de la conquête de la Bosnie-Herzégovine. En Russie, la géographie militaire tend à se développer dès le début du siècle afin de cartographier et de recenser les particularités géographiques du vaste empire. En 1822, une école de topographes est créée pour répondre à cette mission, tandis que la discipline se développe grâce aux travaux de Jazykov, auteur d’une théorie de la géographie militaire en 1838. D’autres courants de pensée naissent dans la plupart des pays européens, comme en Suisse ou en Roumanie. Dès 1850, la géographie militaire s’est solidement établie pour répondre à une finalité presque identique : connaître la géographie pour mieux se préparer à la guerre offensive comme défensive. Devant cet essor de la pensée géographique militaire partout en Europe, à l’exception de l’Angleterre où les études dans ce domaine restent marginales et concentrées sur la géographie coloniale, la géographie militaire française affiche un retard certain. Peu nombreux, sont en effet, les géographes et officiers français à s’intéresser aux questions militaires.

Le retrait de la géographie militaire en France

La géographie militaire française, au regard des autres États européens et, notamment, de l’État prussien, semble bien en retrait. L’engouement, même relatif, pour cette discipline ne semble pas atteindre les scientifiques ni le milieu militaire dans son ensemble.

Pour plusieurs raisons, la géographie militaire ne connaît pas de véritable essor avant les années 1870. La position internationale de la France, au lendemain du congrès de Vienne de 1815, limite profondément la réflexion en la matière. La connaissance de la géographie n’a de sens que pour se préparer à la guerre, dans un but offensif et défensif. Or, mis au ban des États européens, disposant d’une organisation militaire limitée et en cours de réforme dans la première moitié du siècle, l’État français n’a pas de politique d’extension territoriale. La réflexion en géographie militaire en subit les contre-coups, peu ou pas suscitée par l’état-major général. La seconde raison est relative à la discipline géographique en général. Contrairement aux exemples prussien et autrichien, la réflexion géographique française suit les enseignements des géographes de cabinet du xviiie siècle, en particulier ceux d’Élie de Beaumont et de Philippe Buache, géographes sous le règne de Louis XV. Les théories sur la formation des chaînes de montagnes déterminent encore une conception classique de la géographie. La primauté donnée ainsi à la géologie, comme le rappelle Théophile Lavallée dans la préface de son ouvrage, n’attire pas un public cultivé déjà minoritaire et ne favorise pas, en conséquence, l’essor d’une géographie des questions militaires.

Conclusion

Le rapport entre la géographie et la guerre devient véritablement l’objet d’études à la fin du xixe siècle. Mais la prise de conscience de l’implication du terrain et de l’espace dans l’art militaire apparaît plus ancien. Un siècle plus tôt, l’abbé Lenglet-Dufresnoy pose clairement le principe de la géographie comme élément de la guerre. L’idée n’est en soi pas nouvelle dans la pratique. Le terrain a toujours demandé aux combattants de s’adapter. Mais la réflexion théorique sur ce rapport s’établit finalement avec lenteur. La connaissance géographique à des fins militaires ne devient consciente qu’au cours du xixe siècle. Encore profondément influencée par la géographie du siècle précédent, orientée vers la géographie physique, la géographie militaire reste alors très secondaire. Elle est l’apanage de quelques personnes cultivées, comme Théophile Lavallée, auteur dans les années 1830 du premier ouvrage mettant en rapport la géographie et la guerre, comme quelques officiers du corps des ingénieurs géographes. Les débuts sont sans nul doute difficiles. La méthode apparaît hasardeuse, parfois éloignée des préoccupations d’ordre stratégique ou tactique. La naissance d’une véritable école de géographie militaire française attendra le choc de la défaite de 1870-1871 face à la Prusse. L’état-major général prend alors conscience du retard accumulé par rapport aux États européens et favorise la création de diverses institutions géographiques.

 

 

 

 

 

 

 

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Notes:

1 D’Audiffret, La géographie ancienne, moderne et historique, Paris, Coignard, 1689, 3 tomes, 416 p.

2 Père Buffier, Géographie universelle exposée dans les différentes méthodes qui peuvent abréger l’étude et faciliter l’usage de cette science, Paris, Guffart, 1739, 413 p.

3 Entre autres références, nous pouvons citer : de Leris, La géographie rendue aisée ou traité méthodique pour apprendre la géographie, Paris, Jombert, 1753, 404 p. ; d’Anville, Traité de géographie ancienne et moderne, Paris, Langlois, 1815, 252 p.

4 Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Paris, Économica, 1999 (2e éd.), 1005 p., pp. 662-663.

5 Lenglet-Dufresnoy, Méthode pour étudier la géographie, Paris, Hochereau, 4 volumes, 1716, 432 p., p. 6.

6 Lenglet-Dufresnoy, op. cit., p. 7.

7 M. Belidor, Dictionnaire portatif de l’ingénieur, Paris, Charles-Antoine Jombert, 1755, 339 p.

8 Général Bardin, Dictionnaire de l’armée de terre, 1841, 7 volumes.

9 Général Bardin, op. cit., vol. 10, pp. 2 929-2 931.

10 Comte de Chesnel, Encyclopédie militaire et maritime, Paris, Armand Le Chevalier, 1864, 2 volumes, 1320 p., p. 496.

11 À partir du 7 janvier 1852, le Dépôt de la Guerre, comprenant la Section spéciale du Service géographique, devient définitivement un organe spécial du ministère de la guerre.

12 Anne Goldlewska, "La géographie des ingénieurs géographes (1796-1830)", dans Paul Claval (sous la dir.), Autour de Vidal de la Blache, la formation de l’École française de géographie, Cnrs éditions, 1993, 160 p., pp. 29-36.

13 Colonel Berthaut, Les ingénieurs géographes militaires (1624-1831), Paris, Imprimerie du Service géographique, 2 volumes, 1902, 468 et 526 p.

14 Théophile Lavallée, Géographie physique, historique et militaire, Paris, Charpentier, 1853 (4e éd.), 612 p. La dixième édition est réimprimée cinq fois et continuée par M. P. Martine. Cité par H. Coutau-Bégarie, op. cit., p. 666.

15 Théophile Lavallée, op. cit., p. V.

16 Théophile Lavallée, op. cit., pp. 161-162.

17 Théophile Lavallée, op. cit. p. 228.

18 Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, op. cit.

19 La géographie militaire en Europe au xixe siècle est précisément abordée par Hervé Coutau-Bégarie dans le Traité de stratégie, dont nous reprenons ici les éléments essentiels.

20 Juan Sanchez-Cisneros, Elementos de geographica fisica aplicada a la ciencia de la guerra (1819) ;

21 Hervé Coutau-Bégarie, op. cit., p. 663.

22 "La direction centrale des travaux géographiques, présidée par le chef d’état-major général, coordonne les activités géographiques de tous les ministères". Hervé Coutau-Bégarie, op. cit., p. 672.

23 Italie, confédération suisse, Empire d’Autriche, confédération germanique, péninsule ibérique, Royaume de France, monarchie britannique, Royaume du Danemark, Royaume de Suède et de Norvège, Empire de Russie, Empire ottoman, Royaume de Grèce.

24 Colonel de Rudtorffer, Géographie militaire de l’Europe, Paris, Corréard, 1847, 926 p.

25 Hervé Coutau-Bégarie, op. cit., p. 673.

26 Hervé Coutau-Bégarie, op. cit., p. 675.

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