LE GÉNÉRAL PAUL ÉLY Un chef d’état-major face au pouvoir politique1

 

Maurice Faivre

 

 

Le général Paul Ély, qui a été chef d’état-major général de 1949 à 1961, est un personnage mal connu. Étant à la charnière du politique et du militaire, il a pourtant joué un rôle éminent dans la politique de défense des ive et ve Républiques, et en particulier dans quatre domaines de responsabilité :

- la liquidation de la présence française en Indochine,

- la préparation de l’expédition de Suez,

- la politique militaire en Algérie,

- le Plan militaire à long terme qui sera mis en œuvre ensuite par le général de Gaulle.

C’est dans le cadre de recherches sur la guerre d’Algérie, que voulant analyser le rôle des états-majors parisiens, j’ai eu accès par dérogation aux archives du ministre des Armées et au fonds privé du général Ély au Service historique de l’armée de terre2. Je me suis aperçu alors que dans ce dépôt de 92 cartons, le général Ély avait conservé tous les documents importants reçus ou émis par son état-major, mais aussi les 37 cahiers de son Journal de marche et d’activités (JMA). Tous les soirs de 1953 à 1961, avec le concours de son Cabinet, le général Ély a rapporté ses entretiens de la journée avec les responsables politiques et militaires, français et étrangers ; et lorsqu’il rencontrait le général de Gaulle ou Michel Debré, il rapporte la conversation mot à mot. Ce Journal apporte ainsi, sur la personnalité de ces interlocuteurs, des appréciations qui complètent celles qu’a relatées Alain Peyreffitte.

J’ai complété cette recherche par la lecture des deux livres de Mémoires publiés en 1965 et 1969, des Actes du colloque tenu à Arc et Senans en 1984 sur "l’Aventure de la Bombe", du colloque de 1996 sur "La France et l’OTAN", du livre de Georges-Henri Soutou sur l’Alliance incertaine avec la RFA (1996), et par la consultation au Quai d’Orsay de la série des Pactes consacrée aux relations avec l’OTAN et au Comité de Défense nationale de 1957 à 1961.

Bien que mon livre publié en 1998 soit consacré à la période 1956-19613, j’aborderai dans cet exposé l’ensemble de la carrière du général Ély, et après sa biographie, je voudrais exposer quelle a été sa position, et ses relations parfois conflictuelles avec les responsables politiques sur les problèmes de l’Indochine, de l’expédition de Suez, de l’Algérie et du plan à long terme, pour conclure sur la personnalité d’Ély.

*
* *

Né en 1897 à Salonique où son père était directeur de la Poste française, le jeune Ély s’engage en 1915 au 46e RI, suit un peloton d’aspirant en 1916 et est admis à Saint-Cyr en 1919 (promotion dite des Croix de guerre) . Stagiaire à l’École de guerre en 1928, il est capitaine en 1930 et est grièvement blessé en 1940, alors qu’il appartenait à l’état-major du général Georges. En 1941, il commande le xe Bataillon de Chasseurs au camp de Thol près de Pont d’Ain. Décoré de la Francisque après que son bataillon eut été chargé de la Garde d’Honneur à Vichy, il s’engage dans l’Organisation de la résistance de l’Armée (ORA) en 1942, en devient le chef adjoint pour la Zone Sud et se rend en mission à Londres le 4 février 1944. Le même jour, sa femme est arrêtée et déportée à Ravensbrück. Ély essaie sans succès de convaincre le général de Gaulle du double jeu du Maréchal. Nommé colonel-adjoint au Délégué militaire national, il remplace Chaban-Delmas lorsque celui-ci est en mission à Londres. Il intervient alors pour retarder l’insurrection que les communistes veulent déclencher à Paris.

Promu général en 1945, il est directeur du Cabinet militaire du ministre de la Défense Edmond Michelet, puis chef d’état-major du général de Lattre, Commandant de la viie Région à Dijon, et Représentant de la France au Standing Group à Washington pendant 4 ans.

Il devient Chef d’état-major général de la Défense nationale en 1949, Général d’Armée en 1953, Commissaire général et commandant en chef en Indochine de juin 1954 à juin 1955, il remplace le général Guillaume en février 1956 au poste de Chef d’état-major général des Forces armées. Il approuve le comportement de Salan le 13 mai 1958, mais, en désaccord avec le ministre de Chévigné qui a mis aux arrêts ses adjoints Challe et Martin, il démissionne le 16 mai. Le général de Gaulle le rappelle début juin comme Chef d’état-major général des Armées. Six mois plus tard, il reprend son poste à la Défense nationale. Il sera prolongé d’un an en 1960 et quittera le service peu avant le putsch d’avril 1961. Il sera victime d’un attentat de l’OAS. Il meurt en 1975 avant d’avoir pu écrire le troisième tome de ses mémoires, qui devait être consacré aux problèmes internationaux.

L’INDOCHINE

Nommé chef d’état-major général des Forces armées en octobre 1953, Ély se trouve immédiatement confronté au problème de l’Indochine, et au plan ambitieux du général Navarre, qui vise à la fois à contrer l’offensive viet-minh vers le Laos, et à développer les armées nationales qui seront chargées de pacifier le pays. Dans une lettre du 13 novembre 1953, il fait comprendre à Navarre qu’il n’y a plus de renforts possibles : "La fleur de l’armée se trouve en Indochine", un renforcement de 100 officiers et 1 000 sous-officiers obligerait à dissoudre 16 bataillons en Europe et en Afrique du Nord.

Il accompagne le ministre Pleven en Indochine du 7 au 28 février 1954, se rend à Dien Bien Phu dont il apprécie la solidité des défenses (comme précédemment le ministre de Chevigné et le général Blanc), mais il est réservé sur cette initiative de Navarre, qui est en limite du rayon d’action de l’aviation, et qui est critiquée par Cogny, commandant les Forces terrestres du Nord-Vietnam.

Alors que l’attaque du camp retranché débute le 13 mars, le gouvernement l’envoie le 19 mars aux États-Unis, où il est accueilli très chaleureusement par l’amiral Radford, Président des chefs d’état-major. Le but du voyage est d’obtenir le soutien de l’aviation américaine, au cas où l’aviation chinoise interviendrait. Ély rencontre les plus hautes autorité politiques. Eisenhower promet le soutien américain, mais Foster Dulles y met des conditions politiques, à savoir l’accord des pays intéressés par le Sud-Est asiatique. Ély obtient l’aide américaine pour la fourniture de parachutes et pour l’entraînement des armées nationales. L’amiral Radford fait même préparer techniquement l’intervention de l’aviation stratégique de Manille sur Dien Bien Phu. Cette intervention sera malheureusement annulée, et l’on sait par les mémoires d’A. Eden que, malgré l’accord de Dulles et de Radford, cette annulation est due à l’opposition britannique.

Pendant que se déroule la bataille, un Comité de guerre est créé à Paris à l’instigation d’Ély qui déplore la dissémination des décisions entre plusieurs ministres. Tous les moyens de renforcer le camp retranché sont examinés par le gouvernement Laniel. L’opération Vautour de bombardement US ayant été abandonnée, on étudie une opération terrestre de secours (Condor), et une sortie de la garnison assiégée vers le Laos (Albatros). Ces opérations ne peuvent être menées à bien, et le camp capitule le 7 mai 1954.

Dans le même mois de mai a débuté la conférence internationale de Genève, qui a pour but de faire la paix par la négociation. L’hypothèse d’un échec n’est pas écartée, et c’est dans cette éventualité que le Comité des chefs d’état-major, puis le Comité de Défense nationale, proposent le 15 mai la constitution de 3 divisions légères à base d’appelés, et la rétraction du dispositif sur le "Tonkin utile". Ély repart le 18 mai pour Saïgon et fait le point de la situation avec Navarre et Cogny. Le 25 mai, il est de retour à Paris et rend compte de son impression au gouvernement. Il apprend, le 3 juin, sa désignation comme commissaire général et commandant en chef. Il est de nouveau à Saïgon le 8 juin, charge Salan des problèmes militaires, prend contact avec les autorités vietnamiennes et rend compte à G. Bidault de la situation, inquiétante au Nord-Vietnam.

Le 18 juin, le général Ély revient à Paris pour rencontrer Mendès-France qui a été investi le même jour à la tête du gouvernement. Il rencontre le général Koenig, nouveau ministre de la Défense, ainsi que l’empereur Bao Daï et Ngo Dinh Diem, le futur Premier ministre du Sud. Le Comité de Défense nationale du 28 juin décide l’envoi du contingent, une loi sera soumise au parlement en ce sens. Le même jour, de Paris, Ély fait déclencher l’opération Auvergne de rétraction du dispositif au Tonkin. "Merci", lui télégraphie Salan. Grâce à Cogny et Vanuxem, cette opération est un succès, elle surprend le Viet-Minh qui subit de lourdes pertes. Elle permet, en outre, d’évacuer les évêchés de Phat-Diem et de Bui-Chu, sous la conduite d’un clergé très directif.

Pendant les négociation de Genève, plusieurs messages sont échangés entre Ély et Mendès-France, qui demande l’avis du commandant en chef sur les délais d’évacuation du Nord-Vietnam, et sur la ligne de séparation entre le Nord et le Sud. Le Vietminh proposait initialement le 14e parallèle et la France le 18e. Le 20 juillet, Mendès demande à Ély son accord sur les clauses militaires et politiques des accords de Genève, et c’est au nom du commandant en chef que les accords sont signés le 21 juillet par le général Delteil.

Ces accords comportent le cessez-le-feu dans les 15 jours, la démarcation au niveau du 17e parallèle, qui permet de conserver Tourane et Hué, l’évacuation de Hanoï en 10 mois, l’échange des prisonniers (12 000 Français contre 65 000 Vietminh, et 20 000 disparus en majorité vietnamiens) et le libre choix des populations, en attendant des élections générales qui devraient avoir lieu dans un an ou deux. Grâce à l’appui des Anglo-saxons, c’est au dire d’Ély le meilleur accord que nous pouvions espérer après Dien Bien Phu.

Alors que l’on avait envisagé l’évacuation de 300 000 nordistes vers le sud et le centre Vietnam, on atteindra un million de réfugiés, surtout catholiques, mais également des membres des minorités comme les Nungs. Cet afflux avait plusieurs causes, l’attachement à la religion, l’encadrement du clergé catholique, les pressions de Diem et des militaires français, mais aussi les projets Vietminh de contrôle de la propriété. Malgré les obstacles accumulés par le Vietminh, le déplacement et l’hébergement de ces populations furent menés à bien par les généraux Gambiez et Cogny, avec le soutien financier des Américains, et l’aide humanitaire des épouses d’officiers et d’administrateurs, et de l’Église (visites du cardinal Spellman et de Monseigneur Rodhain).

Le général Ély se trouve alors confronté à trois séries de difficultés politiques, de la part des gouvernements français, vietnamien et américain. Première difficulté, la désignation de Jean Sainteny comme délégué général au Nord Vietnam, ce qui laisse supposer que l’on s’oriente vers une politique d’équilibre entre le Nord et le Sud, alors que tout devrait être fait pour promouvoir un gouvernement démocratique au sud, et gagner les élections. Ély monte à Paris, il rencontre Mendès-France et Sainteny, et fait le 31 août 1954 une déclaration à France-Presse, indiquant que la France ne reconnaît qu’un gouvernement.

Avec le ministre Diem, nationaliste et catholique intransigeant, les relations furent toujours difficiles. Dans un pays en pleine anarchie, seules les Sectes sont organisées. Alors qu’Ély souhaiterait un gouvernement d’union nationale, sous l’arbitrage de Bao Daï, Diem veut éliminer les Sectes. En avril-mai 1955, il attaque les positions des Bin Xuyen, au prix de 800 civils tués et blessés, et de la constitution de maquis anti-gouvernementaux.

Dans cette situation, Ély recherche le soutien des Américains, il entretient de bonnes relations avec le général Collins, chef de Mission, mais il constate que ce dernier n’a aucune liberté d’action. Avec le secrétaire d’État Guy La Chambre, Ély se rend à Washington, où Bedell Smith accepte que le soutien américain à Diem soit assorti de la coopération avec tous les Vietnamiens.

Mais, fin octobre, Eisenhower promet un soutien sans conditions à Diem. En mai 1955, les conversations franco-américaines de Paris aboutissent à une politique de compromis, pour laquelle Ély se considère non qualifié. "Il faut un homme nouveau", dit-il. Il quitte Saïgon le 2 juin 1955.

Dans ses mémoires, Ély porte un jugement sur la politique de la France, confrontée à une guerre révolutionnaire, dans laquelle il aurait fallu soutenir les nationalistes modérés plutôt que de s’attacher à la fiction de l’Empire français. C’était aussi le point de vue des généraux Leclerc et de Lattre, mais on l’a fait trop tard.

Il ne fait pas de doute que dans ce drame, il a joué un rôle politique et militaire éminent, tant en recherchant l’appui des Américains pour sauver Dien Bien Phu et établir une démocratie au Vietnam qu’en conseillant le gouvernement français pour liquider les séquelles de cette guerre coloniale. La mission reçue était une mission de sacrifice, que certains lui reprocheront, bien qu’il s’en soit acquitté avec hauteur de vue et conscience de son devoir.

SUEZ

Quelques mois après son retour d’Indochine, le général Ély devient chef d’état-major général des Forces armées. À ce titre, il prend une part importante, en étroite liaison avec Guy Mollet et Christian Pineau, à la préparation de l’expédition de Suez. Il reconnaît que la position française dans cette affaire est dominée par le problème algérien, et souligne la duplicité de Nasser qui avait assuré C. Pineau qu’il ne soutenait pas la rébellion algérienne. Il fait plusieurs voyages à Londres, où il garde le secret sur le soutien de la France à l’aviation israélienne et où il constate que le Comité des chefs d’état-major est hostile à l’opération. Il ne réussit pas à éviter l’intégration des forces françaises dans le commandement britannique, et déplore le décalage de 5 à 6 jours entre l’attaque des Israéliens et le débarquement franco-britannique. C’est ce délai excessif qui permet aux réactions internationales de se développer.

Regrettant que l’expédition n’ait pas été couverte sur le plan politique et diplomatique, il attribue l’échec de l’opération davantage à l’attitude américaine (action contre la Livre sterling) qu’aux menaces soviétiques qui n’étaient pas crédibles ; mais ce sont surtout les Conservateurs britanniques qui ont lâché le Premier ministre Anthony Eden. Cette défaite politique pour l’Occident a cependant permis à Israël d’éloigner la menace d’anéantissement que faisait peser sur elle l’Égypte appuyée par l’Union soviétique. Pour la France, elle a en partie occulté le succès de l’opération d’arraisonnement des chefs de la rébellion algérienne, le 22 octobre 1956. Le général Ély en tire la conclusion que la France doit recouvrer sa liberté d’action dans le monde, et adapter ses objectifs politiques à ses moyens d’action militaire.

L’ALGÉRIE

Pour le chef d’état-major général, l’Algérie constitue la priorité du moment. Estimant que la politique des petits paquets est responsable de la perte de l’Indochine, il livre une première bataille pour l’augmentation des effectifs (courbe jointe), alors que les chefs de gouvernement successifs, de Guy Mollet à Michel Debré, escomptent une victoire militaire rapide et demandent la réduction des contingents. "Il est impensable, écrit Debré en 1959, que tout ne soit pas terminé en 1960". Faisant l’impasse sur l’OTAN, Ély réussit à porter les effectifs d’Algérie à près de 450 000 hommes, en rappelant les disponibles en 1956 et en allongeant la durée du service de 18 à 27 mois, puis à maintenir les effectifs grâce au transfert des 100 000 hommes qui servent au Maroc et en Tunisie. À partir de Challe, le recours à 120 000 supplétifs armés pallie le déficit dû aux classes creuses et permet de maintenir, jusqu’au putsch d’avril 1961, une moyenne de près de 600 000 combattants dont 380 000 de l’armée de terre.

 

 

Cette courbe fait ressortir :

- l’importance des effectifs affectés au Maroc et en Tunisie de 1954 à 1958,

- les maximas atteints en octobre 1956 (rappelés) et octobre 1958,

- la stabilisation des effectifs instruits de l’armée de terre, de 1959 à 1961, compensée par la montée en puissance des supplétifs,

- la déflation qui débute à l’été 1961 et qui concerne en particulier les parachutistes et les supplétifs, et en 1962 les appelés et engagés musulmans.

La deuxième préoccupation du CEMG est la conduite des opérations militaires, associées à des actions de guerre psychologique conduites au niveau du gouvernement. Il réalise l’unité d’action en réunissant ministres et généraux dans un Comité de guerre en juillet 1957. Il met en place, avec le concours des Services spéciaux, un système de renseignement qui a fait ses preuves en Indochine. Il décentralise le commandement au niveau des trois régions d’Algérie, et obtient la constitution de réserves mobiles qui vont permettre à Challe de nettoyer les zones d’implantation rebelle, en partant de l’Oranie vers l’Aurès. Il préconise en 1959 de passer à l’autodéfense active des populations, en confiant les secteurs pacifiés aux officiers des Sections administratives spécialisées (SAS).

Parallèlement, le soutien du Maroc et de la Tunisie aux rebelles réfugiés sur leur territoire constitue une préoccupation constante. Ély recherche d’abord une solution diplomatique en proposant, sans succès, au ministre Guedira, à Bourguiba et au Prince Hassan, de participer au contrôle de ces bandes inorganisées. Il préconise en juin 1957 le blocage des frontières et obtient du ministre Morice l’édification de barrages qui permettront en avril-mai 1958, avec l’engagement des régiments parachutistes, de gagner la bataille des frontières et d’interdire le ravitaillement en armes de la rébellion intérieure. Favorable au droit de suite et aux ripostes aériennes, il se range ensuite à l’avis des diplomates et limite les interventions en Tunisie et au Maroc à des actions secrètes de commandos de harkis, strictement contrôlées.

Sur le plan de la politique algérienne, le général Ély se prononce dès 1956 pour une solution libérale, une association de type fédéral incluant le Maroc et la Tunisie. Il s’efforce d’en convaincre les officiers à l’occasion de nombreux voyages en Algérie, mais il est confronté aux hésitations et aux contradictions du général de Gaulle dont il ignore les objectifs politiques et avec lequel il a des échanges assez vifs, qu’il rapporte mot à mot dans son Journal. "De Gaulle a donné l’impression qu’on le trompait, écrit-il en août 1958, que c’était la pagaille, que les chefs d’état-major étaient de pauvres types qui n’y comprenaient rien. Et pourtant le responsable est en partie le général de Gaulle avec lequel il est bien difficile de travailler. C’est même désespérant…" Il ajoute en septembre : "de Gaulle est aussi empoisonnant, il ne vous croit pas, il conteste les chiffres, n’est pas convaincu de la chute des effectifs si l’on revient à 24 mois.." Et en avril 1959 : "Il est impossible de travailler avec de Gaulle, c’est un homme seul.. Vous croyez toujours qu’on veut vous rouler, lui dit-il, il n’est pas possible de travailler dans ces conditions".

Ayant appris que le ministre Guillaumat a reçu l’ordre "d’éliminer les gens du 13 mai", il estime en 1958 que le chef du gouvernement "joue un jeu démoniaque dans les questions de personnes…" Lors de l’affaire des barricades en janvier 1960, Ély s’oppose aux civils de l’Élysée qui réclament l’ouverture du feu, (avec tout le sang qui a déjà coulé en Algérie, qu’est-ce que cela peut faire, dit le Général), il conseille alors la négociation. Le rappel de Massu est pour lui une erreur politique.

Sur la politique fluctuante du Général, Ély note qu’après le referendum de septembre 1958, de Gaulle "ne voit pas de solution pour l’Algérie". En octobre 1959, il croit que "l’Algérie va durer des années. Il n’y aura pas de cessez-le-feu. Petit à petit, la rébellion se tassera...". En mars 1960, à Catinat et Redjas, le Chef de l’État déclare aux officiers : "La France a le droit de rester en Algérie. Elle y restera". Il juge que "l’opérationnel est une mécanique bien rôdée, mais il ne croit pas au reste, à la tâche de pacification et de contacts" que selon Ély seuls les militaires sont en mesure de conduire.

Le discours du 4 novembre 1960, qui évoque la future République algérienne, provoque la stupeur de Debré, de Joxe et d’Ély. Le 8 novembre, de Gaulle demande à Ély d’aller faire un tour en Algérie. "Vous direz que la raison commande que l’Algérie ne pouvait être une province française… L’armée n’a pas à en être touchée… elle sortira de là victorieuse… Jamais je ne donnerai l’Algérie à Ferhat Abbas…" L’entrevue d’Ély à son retour d’Algérie, le 15 novembre, est dramatique. Il déclare à de Gaulle que "l’armée ne lui fait plus confiance". Au cours de l’entrevue, il "développe les idées qui lui sont chères sur la difficulté de travailler avec le général de Gaulle, sur l’intérêt qu’il y aurait à ce que les grands exécutants soient prévenus, etc.". De Gaulle a alors cette réplique étonnante : "Et la surprise ?".

Après le voyage tragique du 10 décembre 1960 à Alger, où les musulmans, invités à manifester par le Directeur des Affaires politiques François Coulet, ont été repris en main par les cadres du FLN, Ély note que "Les cris et les drapeaux montrent comment les musulmans vont interpréter la notion d’Algérie algérienne et de République algérienne".

Mais Debré croit encore que "Pour de Gaulle, la République algérienne est à 30 ans… avec drapeau et armée française. Qu’il le dise", répond Ély : "J’ai suivi le calvaire de Debré, dira-t-il. de Gaulle ne savait pas quelle politique suivre. Je ne savais pas ce que voulait de Gaulle, et Debré non plus".

En dépit de son désaccord sur la politique algérienne, le général Ély est un légaliste. Il désapprouve et condamne sans aucune réserve le putsch et l’OAS. Profondément attaché à l’unité de l’Armée et de la Nation, il observe que les Français ont approuvé à une large majorité cette politique, et ressent une "immense tristesse à la pensée de se trouver séparé de ceux qui, pendant longtemps, furent si proches de (lui) dans l’action et pour la France… L’Histoire serait injuste, écrit-il, si les quelques jours d’erreur de Challe cachaient à jamais la magnifique année d’un commandement exercé en Algérie avec tant de compétence et de bonheur, et si de ce fait et du même coup, elle mettait dans l’oubli les exploits d’une armée qui fut parmi les plus belles qu’ait eue la France".

LA POLITIQUE MILITAIRE À LONG TERME

On sait, depuis le colloque d’Arc-et-Senans, la part prise dans la décision de fabrication de l’arme nucléaire par les chefs de gouvernement de la ive République : Pleven, Mendès-France, Guy Mollet et Félix Gaillard. Le général Ély est en décembre 1956 le premier président du Comité des Applications militaires de l’Énergie atomique, et l’on apprend par son Journal de marche que le décret fixant la première explosion au début de 1960 a été signé le 22 avril 1958, et antidaté au 11 avril, alors que, censuré par l’Assemblée nationale, Félix Gaillard n’expédiait plus que les affaires courantes.

Peu de temps après son retour d’Indochine, le général Ély prend acte du fait que la France n’a pas de politique de défense. Il définit alors, avec son état-major, la doctrine qui prend en compte le fait nucléaire et idéologique, et qui sera mise en œuvre 15 ans plus tard par la Ve République. Sa directive du 5 octobre 1956 (notez la date) définit les trois capacités qui seront celles de nos armées : capacité de frappe nucléaire, de défense permanente du territoire, et de manœuvre-intervention. Il rédige des projets de directives que les ministres Bourgès-Maunoury et Chaban-Delmas tardent à approuver. Avec les mêmes ministres, il suit les discussions franco-germano-italiennes qui en 1957 visent à harmoniser nos conceptions et nos programmes d’armement. Il approuve le 8 avril 1958 l’accord Chaban-Strauss-Taviani qui prévoit la participation de la RFA et de l’Italie au financement de l’usine de séparation isotopique.

Lorsque le général de Gaulle revient au pouvoir, Ély poursuit sa réflexion sur le Plan militaire à long terme (PMLT) et édicte, le 5 novembre 1958, une directive tout à fait prémonitoire sur ce que doit être la composition de nos armées dans l’avenir. Un jour plus tard, le général de Gaulle adresse à six destinataires seulement une Instruction personnelle et secrète (IPS) au sujet des forces armées.

La comparaison de ces deux directives simultanées ne manque pas d’intérêt, elle montre que si les objectifs sont identiques : avoir une défense qui soit nationale, adaptée à toutes les formes de conflit, étendue à l’échelle mondiale, assurant la survie de la nation, les moyens prévus par Ély sont plus réalistes que ceux du général de Gaulle. Les deux textes prévoient des moyens comparables en ce qui concerne une force de frappe de 40 rampes sol-sol et de 50 avions d’appui lourd - 5 à 7 divisions terrestres - 2 à 3 porte-avions. Mais Ély limite nos forces aériennes à 500 avions et la marine à 300 000 tonnes, alors que de Gaulle prévoit 1 000 avions et 40 sous-marins. La défense territoriale sera décentralisée pour Ély, alors que de Gaulle veut y affecter 20 Grandes Unités, appuyées sur des môles de résistance qui rappellent le précédent du "réduit breton". On notera que seule la directive d’Ély sera diffusée par le Ministre Guillaumat, et que ce sont ses propositions qui seront réalisées 20 ans plus tard.

La force de frappe

Une autre divergence entre les deux hommes est celle de leur conception de l’arme atomique. Pour le général de Gaulle, c’est une arme politique, qui doit lui permettre d’affirmer la position de la France vis-à-vis des grandes puissances et du Conseil de Sécurité. "Sa précision technique n’est pas essentielle", déclare-t-il .

Pour Ély, c’est une arme de dissuasion qui est à l’échelle de nos possibilités... La valeur de nos forces dépend de leur nature et non de leur volume, écrit-il. Il définit ainsi ce que nos théoriciens appelleront plus tard la dissuasion "du faible au fort".

Il ajoute que la bombe continentale, c’est-à-dire la bombe française, apporte un risque supplémentaire à celui des armes nucléaires américaines. Cette conception sera retenue au sommet d’Ottawa en 1974 : "les forces nucléaires indépendantes (du Royaume-Uni et de la France) jouent un rôle dissuasif propre et contribuent au renforcement global de la dissuasion en compliquant les plans d’un agresseur potentiel et son évaluation des risques".

Les relations interalliées

L’ accord conclu par Chaban-Delmas avec Strauss et Taviani sur le financement de l’usine de séparation isotopique sera dénoncé deux mois plus tard par le général de Gaulle, à peine rentré de son premier voyage en Algérie. Les réunions du 17 juin 1958 et du 7 janvier 1959 sont l’occasion pour Ély d’exprimer son désaccord. Alors que le Chef du Gouvernement veut réviser les conditions de coopération de la Marine et de la Défense aérienne avec l’OTAN, Ély déclare que "tout cela est important mais secondaire...ce sont des problèmes mineurs. Le problème de fond, c’est celui de l’équilibre des forces. (Les Anglo-saxons) voudraient conserver pour eux les missions nobles, les continentaux étant chargés de fournir la piétaille... Deuxième terme du problème, nous avons pratiquement 20 ans de retard pour les armes modernes et nous avons absolument besoin de l’aide américaine".

Entretenant des relations de confiance avec les généraux alliés, en particulier Montgomery, Eisenhower, Radford, Norstad et l’amiral Strauss, Ély est persuadé que "les Américains donnent toujours le renseignement correspondant à l’étage technique auquel vous êtes vous-même arrivés. Si nous sommes une puissance atomique, nous disposerons donc des resnseignements correspondant à ce standing".

En accord avec Debré, Couve de Murville, Joxe et Adenauer, il critique donc la politique de rupture qui est provoquée par le memorandum du général de Gaulle du 17 septembre 1958. Tous sont d’accord sur les objectifs généraux : élargir la zone de l’Alliance à l’échelle du monde, participer à la direction stratégique de l’Alliance, améliorer la coopération interalliée, mais pas sur les propositions formulées en terme d’ultimatum, telles que : "Ou les Américains se retirent de l’Europe, ou ils acceptent la révision demandée par la France". Ély estime alors que Debré devrait s’opposer au général de Gaulle, qui "presbyte en politique", prend des positions neutralistes, et dont la lettre à Eisenhower du 26 août 1959 est "maladroite, digne d’un enfant de chœur".

La méthode diplomatique préconisée par le général Ély obtient d’ailleurs des résultats positifs : nous obtenons en mars 1959 la livraison de 440 kgs d’uranium enrichi pour le réacteur de sous-marin. Des conversations à trois se déroulent de façon encourageante à Washington sur la stratégie de l’Alliance. La coopération en Méditerranée, l’accès à Berlin, la livraison de missiles Honest John aux FFA et l’assistance militaire américaine font l’objet d’accords avec les Etats-Unis en 1959 et 1960.

Dans sa critique de la politique gaullienne, Ély fait le joint entre le problème de l’OTAN et celui de l’Algérie. Ayant été prolongé d’un an, il se demande (en août 1960) si on l’a prolongé "pour couvrir une politique douteuse en Algérie et dans le monde, entre l’Est et l’Ouest". Il se rend compte que "le général de Gaulle fait fausse route en créant artificiellement et volontairement le malaise dans l’OTAN, tout en ayant sur les bras l’affaire algérienne qui nécessite l’appui de tous nos alliés". Lui-même, à l’inverse, s’efforce de convaincre les milieux alliés du bien-fondé de notre politique algérienne, en même temps qu’il cherche à concilier les points de vue différents de la France avec ses alliés atlantiques.

Passé dans la réserve le 1er mars 1961, le général Ély ne s’exprime pas sur les relations interalliées, mais on peut penser qu’il approuve son successeur le général Olié, dont une des raisons de la démission, six mois plus tard, est son opposition à la rupture avec l’OTAN.

Un chef militaire éminent

Pour les observateurs extérieurs, le général Ély est un personnage modeste, sans relief, ne faisant pas d’esbrouffe. Tel n’est pas l’avis des hommes politiques qui ont apprécié sa collaboration. Les chefs de gouvernement de la IVe République écoutent davantage ses conseils que ceux des ministres de la Défense. "Ély a écrasé Guillaumat, dit le général de Gaulle, il a une position trop forte à la Défense nationale". Son successeur Olié estime que "de Gaulle est jaloux d’Ély, qui lui porte ombrage".

En Indochine, il ne ménage pas ses efforts pour redresser une situation dramatique, allant sans cesse de Paris à Saïgon et à Washington. Sans doute fait-il preuve de remarquables qualités de Chef militaire, mais il apparaît surtout comme un homme de réflexion ayant des vues à la fois prospectives et réalistes. Il juge sainement la situation internationale. Le premier, il définit la doctrine nucléaire française, proportionnée à nos possibilités, et complémentaire de celle des Américains. Il est conscient des possibilités limitées de la France dans les domaines scientifiques et industriels. Il s’efforce de montrer aux responsables politiques que la politique est l’art du possible, et que nos objectifs doivent être adaptés à nos moyens militaires.

Au sein de la ive République, il apparaît comme la personnification du pouvoir militaire. Conseiller du gouvernement, il use alternativement de persuasion et de critique, et joue des rivalités internes entre ministres pour imposer ses solutions. Il se trouvera plusieurs fois en désaccord avec ses ministres de tutelle, et au bord de la rupture avec Chaban- Delmas, qui est "désordonné. Il ne lit pas les papiers, il fait de la politique" ! C’est ainsi qu’il a utilisé les crédits de renseignement pour mettre en place Delbecque à Alger.

Ély n’est pas seulement militaire, il a le sens de la diplomatie et replace les situations dans leur cadre géopolitique. Il essaie de négocier avec les Marocains et les Tunisiens avant de condamner leur co-belligérance ; mais, même alors, il limite nos actions armées dans les pays voisins de l’Algérie. Ses contacts au Standing Group lui ont fait apprécier les qualités et les défauts des anglo-saxons, auprès desquels il jouit d’un prestige certain. Il estime qu’au prix de quelques concessions, on peut s’entendre avec eux.

Dans les armées, Ély est considéré comme un chef humain, il est un peu le directeur de conscience des généraux, dont il s’efforce de concilier l’action avec les orientations du gouvernement. Il réunit périodiquement de jeunes officiers afin d’évaluer l’état d’esprit et les aspirations des cadres militaires. Il entretient des relations amicales avec les familles des officiers de son Cabinet. Son jugement est cependant sévère, parfois mordant sur certains de ses subordonnés. Il critique Salan et Cogny, Bollardière et Faure.

À coté de ses Directives et Instructions militaires, d’une grande clarté, il a publié des articles dans la Revue de Défense nationale, un ouvrage sur l’Armée dans la Nation, couronné par l’Académie, et deux remarquables livres de mémoires4 : L’Indochine dans la tourmente et Suez. Le 13 mai. Ses remarques sur le commandement sont marquées d’une grande pertinence. La qualité nécessaire au chef est pour lui l’ambition de réaliser. "Commander, écrit-il, c’est concevoir, décider, faire exécuter". Dans cet esprit, "un chef ne doit rien faire, tout faire faire, ne rien laisser faire".

Son jugement sur la politique gaullienne fait le lien entre l’Algérie et l’Alliance atlantique. Il observe avec regret que le chef de l’Etat se brouille volontairement avec nos alliés, alors qu’il aurait besoin de leur soutien pour mener à bien la mission à laquelle le peuple français l’a appelé : la paix en Algérie. Son Journal met en lumière l’habileté politique du Chef de l’Etat, qui impose peu à peu ses vues, même quand ses ministres ne le suivent pas. Il note également ses erreurs de jugement, ainsi quand en mai et juin 1960 de Gaulle affirme que "La guerre est inévitable. Les Russes assailleront l’Europe avant d’attaquer la Chine...Il faut règler le problème algérien pour avoir une défense efficace". Ély est aussi le témoin des phases dépressives de Charles de Gaulle, ainsi le 13 décembre 1960 après les manifestations d’Alger, le général lui confie : "Tout cela m’ennuie. Je suis au bout de mon rouleau. Ce n’est pas exaltant ; en 40 ça l’était. Personne ne peut me succéder".

À la fin de sa vie, Ély cherche à s’élever au-dessus de l’évènement et en appelle au jugement de l’histoire. Son jugement sur le général de Gaulle apparaîtra, aux uns comme l’observation anodine des travers et du caractère d’un grand homme, d’autres estimeront qu’il traduit l’échec d’une politique qui n’a pas porté ses fruits. Trente cinq ans après, on peut se demander en effet si la guerre civile en Algérie, la victoire de l’OTAN dans la guerre froide, l’influence des États-Unis dans les affaires européennes, et les atteintes à la souveraineté nationale, n’ont pas apporté un démenti aux ambitions de 1962.

________

Notes:

1 Conférence présentée devant l’Académie de Franche-Comté en 2000.

2 Fonds privé 1K 233 et dossiers du ministre des Armées : 1R 20-1R 321-325-1R 358, tous soumis à dérogation, complétés par les archives de l’Armée de terre : 7T156-157.

3 Maurice Faivre, Le général Paul Ely et la politique de défense (1956-1961), Paris, ISC-Économica, Hautes Études militaires, 1998.

4 L’armée dans la nation, Fayard, 1961 ; L’Indochine dans la tourmente, Plon, 1964 ; Suez. Le 13 mai, Plon, 1969.

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin