L’EMPLOI DES PIGEONS VOYAGEURS DANS LE TOULOIS DE 1871 À 1914

 

Marc Gateau Leblanc

 

 

Placés en première ligne face à l’Allemagne, les forts des camps retranchés de la frontière de l’Est sont dotés de moyens de communication rapides et efficaces. Ils se transmettent des informations et communiquent avec l’arrière. Outre le télégraphe et les ballons furent employés les pigeons voyageurs.

Pour communiquer entre eux, les hommes eurent recours, très tôt dans l’Histoire, à certains animaux, et développèrent leurs qualités naturelles. L’emploi du pigeon fait l’objet d’une réglementation précise et, dans le cadre de la défense du territoire, il est utilisé comme agent de communication et sert à des fins d’espionnage.

Les caractéristiques du pigeon-voyageur

Les stratèges ont vite remarqué cet oiseau1. Il est doté d’un sens inné de l’orientation, développé par des entraînements, ainsi que la fidélité à son colombier, une fidélité double : à la nourriture et au conjoint. La résistance à la fatigue et sa rapidité de vol sont aussi développées2. L’entraînement se déroule progressivement avec des lâchers à 10 km puis 100 km, 200 km et 500 km. Sur le parcours, le pigeon peut dépasser 60 km/h, et même atteindre 80 km/h3. Il monte d’abord, afin de s’orienter, puis se sert de sa mémoire visuelle4. Son développement complet atteint à trois ans, il peut servir jusqu’à 16 ans5. En 1900, les communications sont organisées dans les places fortes à l’aide de la télégraphie optique et des pigeons. Ces derniers sont choisis dans l’espèce Bizet, et ses variétés dites fuyardes ou vinago6. Ils viennent de Belgique, de villes comme Liège et Verviers7. A Langres, un colombier militaire central est installé dans la tour Saint Gengoulph. En 1882 et 1883, il contient 500 pigeons rangés par destination : Belfort, Besançon, Dijon, Epinal et Toul. Quand les colombiers sont rapprochés d’une trentaine de km, ils fonctionnent en aller et retour, l’un contenant la nourriture, l’autre la femelle8 .

Après la défaite de Sedan, qui ampute la France de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine, les Prussiens installent, en 1873, dans une caserne de Strasbourg, 500 pigeons et, en 1874, chaque région militaire prussienne est dotée de deux compagnies colombophiles de 400 oiseaux. D’immenses colombiers sont ouverts à Berlin, Cassel, Cologne, Mayence, Metz, Posen et Stasbourg9. Le jardin zoologique de Berlin est désigné comme station centrale d’élevage10. L’administration de tous les colombiers militaires est centralisée à Cologne, station de liaison pour Metz et Mayence. Strasbourg et Metz sont en relation avec Berlin par Wurtzbourg11. En France, un accord est passé, en 1874, entre le département des Finances et celui de la Guerre, en vue d’organiser un service des postes aériennes, destiné à la communication des places investies, par l’emploi combiné des ballons, des pigeons et de la photographie microscopique. Le ministère de la Guerre se réserve la construction, l’entretien et la conduite des ballons, tandis que l’administration des Postes établie les colombiers, élève et entraîne les pigeons. Un colombier central est établi au jardin d’acclimatation de Paris. Il alimente en oiseaux les stations de correspondance et les dépôts de province, et renferme cent cinquante couples. Parallèlement, trois stations centrales de dépôt et d’entraînement sont créées à Lille, Lyon et Bourges, afin d’assurer avec la station centrale de Paris, les communications postales entre ces points, et les frontières du Nord et de l’Est. Douze colombiers locaux, installés respectivement dans les places de Givet, Mézières, Montmédy, Longwy, Verdun, Toul, Reims, Épinal, Besançon, Belfort, Langres et Dijon, mettent chacune des sept premières places en communication avec les stations centrales de Paris et de Lille, et les cinq dernières avec les stations centrales de Bourges et de Lyon. Dans chacune des places, des conférences sont organisées entre les services locaux du génie et ceux de la Poste12. A la suite de difficultés avec le jardin d’acclimatation, le marché est résilié en 1877, les oiseaux se perdant lors des entraînements13. Désormais, la section technique d’état-major a dans ses attributions la direction générale des colombiers militaires, et les relations avec les sociétés civiles. La quatrième direction, le génie, conserve l’administration des colombiers14.

Afin d’éviter la confusion des colombiers, les oiseaux affectés à tel ou tel centre portent, sur la tête ou l’épaule, la couleur de la place militaire à laquelle ils appartiennent15. Dés leur réception dans la place, ils sont inscrits sur un registre matricule spécial au temps de guerre, par catégorie de provenance, sous les numéros matricules qu’ils portent sur les ailes et reproduits sur l’état signalétique16. De nombreux obstacles ou périls empêchent le pigeon voyageur de revenir à son colombier, le retardent ou le détournent de sa route : les montagnes où l’oiseau, d’abord dérouté, perd du temps à rechercher sa voie, les vents contraires, qui entravent et peuvent même empêcher le vol, les brouillards épais, ou la pluie qui gênent l’orientation, les oiseaux de proie qui tuent ou blessent l’oiseau, ou l’empêchent d’accomplir sa mission17. En France, la menace militaire de l’empire allemand, mais aussi les progrès du chemin de fer, conduisent au développement de la colombophilie par des particuliers et par des militaires. Avant la mise en œuvre du chemin de fer, les transports de pigeons jusqu’aux lieux des lâchers, d’où ils rejoignent leurs colombiers respectifs, ont lieu en charettes bâchées, ou à dos d’homme. Des boîtes sont spécialement conçues, pouvant contenir de dix à quinze oiseaux. Le transport par fer contribue au développement des sociétés colombophiles et à l’entraînement des oiseaux. Ces derniers voyagent seuls, et les chefs de gare sont sollicités pour ouvrir les cages à l’arrivée sur leur lieu de lâcher18.

En France, le législateur organise la réquisition de pigeons, avant de créer un véritable service colombophile militaire, dont la réglementation est extrêmement précise. Il surveille également les pigeons et leurs propriétaires, en organisant des recensements réguliers.

Une réglementation précise

Le décret du 15 septembre 1885 organise la réquisition des pigeons pour l’armée, en application de la loi du 3 juillet 187719, et du décret d’application du 2 août 1877 : "Tous les ans, à l’époque du recensement des chevaux, juments, mules et mulets, un recensement des pigeons-voyageurs est effectué par les soins des maires, sur la déclaration obligatoire des propriétaires et au besoin d’office". La création d’un service de colombophilie est incluse dans la réorganisation du génie, section télégraphie militaire, par le décret du 29 avril et l’arrêté du 5 mai 189020. Un certificat mentionnant les renseignements fournis est délivré à chaque éleveur, particulier ou société colombophile. Dans les premiers jours du mois de janvier, les gardes champêtres et les agents de police partent en tournées pour s’assurer que toutes les déclarations sont exactement faites. Un état contenant les renseignements fournis par les propriétaires est adressé au commandant de la région, par l’intermédiaire du préfet. Un autre est conservé en mairie21. Dans les communes, les maires surveillent l’ouverture de nouveaux colombiers affectés à l’élevage des pigeons. En 1912, près de 400 sociétés colombophiles civiles sont susceptibles de fournir plus de 200 000 sujets22. Dans le département de Meurthe-et-Moselle, l’association des "Voltigeurs de l’Est" possède 25 pigeons à Toul et 8 à Gibeaumeix. Par ailleurs, des amateurs possèdent des pigeons, qui ne sont pas tous entraînés. En cas de guerre, les communications par pigeons sont assurées par les ressources des colombiers militaires et des sociétés colombophiles, placées sous la direction du ministre de la Guerre. Ce dernier détermine chaque année, d’après les ressources, les lignes de correspondance à desservir et le nombre d’oiseaux affectés à chacune. Un tableau de répartition indique, par place, le nombre et la destination des pigeons à expédier, le nombre et la provenance des pigeons à recevoir, les entraînements à réaliser pendant l’année. Le service du génie assure l’expédition des pigeons des colombiers militaires23. Dès leur réception dans la place de guerre, les oiseaux sont séparés par ligne de correspondance et par sexe24. Ils sont marqués à l’aile de trois nombres consécutifs, séparés par un trait horizontal, indiquant le nombre de pigeons compris dans le lâcher, le numéro de la série des dépêches expédiées, et le nombre de pigeons disponibles au colombier, pour desservir la ligne de correspondance. Ces indications permettent au destinataire de vérifier s’il a reçu la série complète des dépêches expédiées, et de connaître le nombre d’envois, sur lequel il peut encore compter25. Les pigeons rentrant au colombier sont immédiatement portés, munis de leur dépêche, au chef d’état-major du gouverneur de la place, et dans les villes ouvertes, au major de la garnison.

L’autorité militaire prépare la réquisition des sociétés civiles de colombophilie. Elle établit des listes nominatives des membres actifs des sociétés comprises dans le tableau de répartition, avec indication de leur profession, leur domicile, et l’effectif en pigeons entraînés de leur colombier. Elle rédige un journal de mobilisation spéciale du service des pigeons voyageurs, ainsi que les consignes destinées au président de la commission de réquisition, et conserve les documents à remettre en cas de mobilisation. Une fois mobilisés, les oiseaux sont soumis aux règlements militaires26. La loi du 22 juillet 189627 et l’arrêté ministériel du 19 août 1897 donnent en détail les instructions concernant les concours de pigeons voyageurs, et les récompenses attribuées par l’autorité militaire aux vainqueurs civils de ces "concours d’État". Le ministre de la Guerre accorde chaque année des récompenses et des encouragements aux sociétés colombophiles se conformant aux indications de l’état-major général, pour les entraînements et les lâchers de leurs pigeons. Est autorisé à concourir tout colombophile de nationalité française, propriétaire de dix couples de pigeons. Les sociétés colombophiles sont admises aux manœuvres d’automne, avec le corps d’armée de leur région28. Mais seules les sociétés dûment autorisées par les préfets sont admises aux concours d’État. Les sociétés d’un même département se constituent en fédération, dirigées par un comité formé de représentants des diverses sociétés29.

Ces concours sont dotés par le ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, qui mettent à la disposition du président de la commission des communications aériennes, neuf coupes précieuses et huit autres lots composés de pièces de la manufacture nationale de Sèvres, destinés à alimenter les prix pour récompenser les concours30. Les objets attribués en récompense se montent à une valeur de 5 000 francs31. Un rapport du commissaire spécial d’Audun-le-Roman révèle que l’Empire allemand agit de même au cours d’expositions, où des prix d’honneur sont attribués par les princes Louis de Bavière et Henri de Prusse32.

Avec la loi et son décret d’application du 22 juillet 1896, à la déclaration pure et simple du décret du 15 septembre 1885, se substitue désormais l’obligation, pour toute personne voulant ouvrir un colombier, d’obtenir préalablement l’autorisation préfectorale33. Toute personne qui emploie des oiseaux à des relations nuisibles à la sûreté de l’Etat s’expose une peine d’amende de 200 à 500 francs, et une peine d’emprisonnement de 3 mois à 2 ans. Les pigeons étrangers ne pénètrent sur le territoire national que par des points désignés : en Meurthe-et-Moselle, à Longwy34. L’autorité administrative interdit tout lâcher, dont la composition lui paraît suspecte. Les lâchers de pigeons voyageurs, d’origine ou de provenance étrangère, sont interdits dans les départements frontière, dans toute l’étendue des places fortes militaires ou maritimes et de leurs dépendances, et dans les périmètres de protection des établissements militaires et maritimes35. L’autorisation préfectorale tient compte de la moralité, du patriotisme et de la situation militaire du requérant. L’introduction, en France, de pigeons voyageurs étrangers, n’est autorisée que pour les ressortissants de pays qui usent de réciprocité : la Hollande, la Belgique, l’Espagne, le Luxembourg et l’Angleterre. A contrario, pour les autres pays, l’introduction en France de pigeons voyageurs reste interdite. En Meurthe-et-Moselle, les lâchers de pigeons étrangers sont interdits. Pour les pigeons français, les lâchers se font sous la surveillance d’un officier de police judiciaire et dans des lieux déterminés. Des cartes spéciales sont délivrées aux colombophiles, qui mettent leurs pigeons à la disposition de l’autorité militaire, ou qui sont chargés, par cette autorité, des internements et des lâchers. Cette carte leur permet notamment de faire des lâchers sans autorisation spéciale. Le 12 juillet 1897, une circulaire du ministre de l’Intérieur interdit aux étrangers de se livrer à la colombophilie, dans les départements frontière de première et de seconde ligne36.

Avec l’instruction de 1906, l’emploi des pigeons est organisé pour les places fortes, les corps de cavalerie, et les divers services, dont le renseignement et la marine37. Certains corps de cavalerie, appelés à opérer isolément, emploient les oiseaux pour faire parvenir des renseignements à l’armée, lorsqu’ils se trouvent privés de communication avec elle. La préparation du service de mobilisation des oiseaux comprend un certain nombre de mesures prévues dans l’instruction provisoire, approuvée par décision ministérielle le 20 septembre 190638. Les oiseaux sont inscrits au tableau C des mouvements prévus à la mobilisation, un journal de mobilisation est tenu à jour dans chaque place, et les effectifs sont contrôlés39. Le journal de mobilisation du service des pigeons est établi, pour chaque place, par le chef du génie, et soumis, par la voie hiérarchique, à l’approbation du gouverneur militaire, ou du général commandant le corps d’armée40. Pour envoyer un message par pigeon, des copies semblables, de 3 à 6, sont établies puis fixées chacune à un pigeon. L’ensemble est ensuite lâché. Les télégrammes officiels sont chiffrés par les soins du service d’état-major expéditeur. Les dépêches sont fixées à la queue, au moyen de tube de plumes d’oie, aux pattes au moyen de tubes porte-dépêches métalliques. Un même oiseau peut ainsi porter trois tubes de plumes d’oie et deux tubes métalliques. Chaque tube renferme une ou deux pellicules, ou bien un ou deux feuillets de papier pelure, soit un total de dix feuillets différents41. 645 pigeons sont mobilisables dans la place de Toul. Aucun oiseau n’est réquisitionné dans les sociétés civiles à la mobilisation. Les colombiers reçoivent, en outre, 25 pigeons du fort de Manonvillers, 50 de la place de Langres, 50 de Reims et 90 de Paris. De son côté, la place de Toul expédie 25 pigeons au fort de Manonvillers42, 50 à Langres, 50 à Reims, 90 à Paris et 180 destinés à la cavalerie. Le personnel du corps de la place de Toul comprend, en temps de paix, 1 caporal et 7 sapeurs colombophiles, et au fort du Saint-Michel, 3 sapeurs colombophiles. Le camp fortifié possède à cet effet trois colombiers militaires, le colombier du corps de place de 500 places, celui de La Justice de 400 places et celui du Saint-Michel de 240 places43. Un pigeonnier militaire est installé dans le grenier des halles à Toul44. 1 140 places sont ainsi disponibles dans le camp retranché.

De part ses qualités de discrétion et de rapidité, le pigeon est employé comme un agent de renseignement. Il renseigne les places entre elles et l’ennemi cherche à établir des colombiers sur la frontière et le territoire français.

Le pigeon : agent de communication

La politique d’achat des pigeons à l’étranger, par des gouvernements étrangers, fait l’objet d’une surveillance attentive. En Belgique, pays réputé pour ses oiseaux, le gouvernement allemand charge des commissionnaires d’acquérir tous les pigeons provenant d’amateurs sérieux. Ils les paient jusqu’à deux cents francs le couple, prix inconnu jusqu’alors45. Selon une lettre du 12 septembre 1884 du directeur de la Sûreté générale au préfet de Meurthe-et-Moselle, le ministre de l’Intérieur entend être informé chaque fois que des pigeons voyageurs arrivent de l’étranger. Il demande que les agents de la frontière avisent, directement et par télégramme, le commissaire spécial de la gare de l’Est à Paris, chargé de centraliser ce type d’information, et notamment : l’indication du nombre de paniers introduits, ainsi que le nom des sociétés ou des particuliers concernés par l’expédition. En application du décret du 15 septembre 1885, relatif au recensement des oiseaux, l’état concernant les renseignements fournis par les propriétaires au maire est adressé au commandant de la région militaire par l’intermédiaire du préfet. Ces feuilles de renseignements sont centralisées à l’état-major du corps d’armée et transmises au ministère de la Guerre, 4e bureau de l’Etat-major général46. Le 28 octobre 1886, le rapport du commissaire spécial de police du réseau de l’Est, sur le nombre de pigeons importés en France et en Belgique, pendant l’année, est important. Les importations représentent plusieurs dizaines de wagons, chaque wagon transporte vingt-cinq paniers et chaque panier contient trente-cinq pigeons. Une autre lettre, confidentielle, du 11 novembre 1886, du général commandant le vie corps d’armée au préfet de Meurthe-et-Moselle, traite des exportations. Certaines sociétés colombophiles reçoivent des offres d’achat pour leurs sujets primés, faites par des tiers, pour le compte d’étrangers. Elles se renseignent sur la destination des oiseaux et transmettent ces informations à l’autorité militaire. D’autre part, les maires recherchent activement la présence de pigeonniers clandestins, établis dans leur commune, au profit de sociétés ou d’individus de nationalité étrangère. Ils surveillent les transports de pigeons et les exercices auxquels ils sont soumis. Il importe d’arrêter l’invasion de pigeons étrangers, et de ne point laisser s’organiser, en France, un réseau d’espionnage pouvant, en cas de guerre, fournir à l’ennemi de précieux renseignements sur les mouvements des armées47.

En vertu de l’arrêté préfectoral du 9 avril 1887, la capture et la destruction, en tout temps et par tout procédé, des pigeons voyageurs sont formellement interdites dans le département de Meurthe-et-Moselle. Cet arrêté est complété par la circulaire du 4 octobre 1887, émanant du ministère de l’Intérieur. Ce texte concerne la destination à donner aux pigeons voyageurs isolés, mis à la disposition des autorités locales, par les personnes qui les ont capturés. Pour les pigeons français, ils sont relâchés, après examen des inscriptions ou des marques appliquées sur les ailes. Pour les pigeons étrangers, ou ceux dont l’origine est douteuse, ils sont mis à la disposition de l’autorité militaire locale ou du commandant de la gendarmerie, pour être envoyés au général commandant la subdivision, qui statue quant à la décision à prendre. Un répertoire des propriétaires de pigeons voyageurs, en résidence dans le département, est tenu à jour par le préfet, et par les sous-préfets dans leurs arrondissements48. Dans le département, les lâchers sont interdits dans un rayon de 10 km autour de Barisey-la-Côte, Bayon, Diarville, Domgermain, Einvaux, Foug, Frouard, Lunéville, Ludres, Manonvillers, Nancy, Pont-à-Mousson, Pont-Saint-Vincent, Toul et les forts du camp retranché, Vezelise49.

Pour les pigeons de provenance française, les lâchers sont permis à Arracourt, Badonvillers, Blamont, Conflans, Longuyon et Moncel-sur-Seille50. Est refusée toute demande d’autorisation d’élever, d’entretenir et de recevoir, en France, des pigeons voyageurs, faite par des étrangers, pour un certain nombre de départements, dont la Meurthe-et-Moselle51. Des mouvements importants de pigeons sont signalés à Thionville, les oiseaux arrivent de Cologne, par paniers adressés au bureau des fortifications de la ville, portant l’inscription "Pro Patria". En 1889, un lâcher de cinquante a lieu au fort Queuleu à Metz52. Ces mouvements en territoire allemand illustrent la mise en place de moyens de communication.

Les paniers contenant les pigeons voyagent habituellement seuls, et ce sont les chefs de gare qui procèdent au lâcher. Cette pratique conduit à des abus, des paniers provenant directement de colombiers militaires allemands, dont celui de Cologne, sont ouverts en France. De nombreux rapports sont établis, démontrant ces méthodes. Ainsi, le rapport du commissaire central de la ville de Nancy, le 30 mai 1886 : "Ce matin, à six heures, trente pigeons voyageurs ont été lâchés dans la cour de la gare de Nancy, par un des employés du chemin de fer. Ces pigeons étaient arrivés, hier, dans un panier, par le train de Longwyon, expédiés par le secrétaire de " la Société Colombophile de Eindhoven " en Hollande. Une lettre adressée au chef de gare annonçait cet envoi, prescrivait les soins à donner et recommandait de lâcher les pigeons à six heures, ce matin, ce qui a eu lieu. Ces oiseaux, une fois libres, se sont élevés dans les airs, ont tourné pendant quelques instants, décrivant un cercle au-dessus et autour de la gare, et puis ont pris, au grand étonnement de tout le monde, la direction de Strasbourg. On a pensé que ces pigeons venaient d’Allemagne, et que leur expédition, d’une ville de Hollande à Nancy, devait être le résultat d’une manœuvre destinée à tromper sur leur vraie origine"53. Des lâchers de pigeons voyageurs ont également lieu à la gare de Thionville, par une société de Rotterdam : environ trente pigeons, par le "Columbia" de Trèves : deux paniers contenant une centaine de pigeons, par "Les Vainqueurs", société du Luxembourg : un panier d’une cinquantaine d’oiseaux54. Les commissaires spéciaux attachés aux principales gares du département surveillent attentivement les trains et refoulent au besoin les paniers sur Metz55. Des rapports signalent la mise en oeuvre de réseaux de renseignements à l’aide de colombiers. Des fonctionnaires ou retraités, anciens agents de l’Allemagne, possèdent, dans les localités de part et d’autre de la frontière, des colombiers. Les oiseaux sont entraînés pour partir au moment opportun dans la direction Thionville-Metz, et du Grand-Duché de Luxembourg56. L’intérêt de l’empereur d’Allemagne pour les pigeons voyageurs se manifeste lors des manœuvres des VIIe et Xe corps d’armée allemande ainsi qu’en témoigne le Journal d’Alsace. "Lors des prochaines manœuvres des viie et xe corps d’armée, l’empereur compte s’assurer par ses propres yeux de l’utilité des pigeons voyageurs au point de vue militaire. Au château de Springe, dans la province du Hanovre, où Sa Majesté aura son quartier général durant les journées du 18 au 21 septembre, on organisera un service de pigeons voyageurs, pour communiquer avec les villes d’Hanovre, Brunswick, Hildesheim, Osnabruck, Hamm et Gutersboh. Conformément à une convention conclue entre le baron d’Alten-Linden, président de la société allemande de dressage de pigeons voyageurs, et le comte de Waldersee, chef de l’état-major, les sections des dites villes fourniront chacune 20 à 25 pigeons, sortant tous du même pigeonnier si faire se peut. Ils seront expédiés à Springe, le 17 septembre, et un homme de confiance guettera leur retour. Aussitôt rentrés, les pigeons seront débarrassés du tuyau de plume, qu’ils auront apporté, et la dépêche contenue dans ce dernier sera remise à la télégraphie de l’Empire"57. Le 28 novembre 1889, le Journal d’Alsace présente la situation des sociétés colombophiles en Allemagne. L’Union, fondée en 1884, et placée sous la protection de l’empereur Guillaume II, se compose de 152 sociétés, comptant 2 201 membres, et possédant 58 245 oiseaux58 En Alsace-Lorraine annexée59, sont chargés de ce service des fonctionnaires du cadre actif, tels que les receveurs des postes et les instituteurs60.

En France, l’autorité gouvernementale réaffirme les consignes de sécurité concernant la protection des forts. Est signalé tout lâcher de pigeon, à proximité des forts ou des établissements militaires, par des individus non autorisés. L’autorisation est délivrée par la préfecture, par l’autorité militaire ou par le ministère de l’Intérieur (carte bleue)61. En effet, tel qu’il résulte d’une note du 7 juillet 1900 émanant du ministère de l’Intérieur, le danger est réel. Des lâchers d’entraînement de pigeons voyageurs d’origine allemande se font, dans l’Est, sur une large échelle. Le 8 juin 1900, un pigeon allemand est capturé aux environs de Dijon. Le 14 juin 1900, un lâcher collectif a lieu au col de la Schlucht62, par un groupe d’officiers allemands. Ces pigeons ennemis doivent être saisis et remis à l’autorité militaire la plus proche63. Le 17 juillet 1900, au matin, un officier, un sous-officier et quatre cavaliers du 6e régiment de dragons allemand, en garnison à Thionville, arrivent à cheval à Aumetz. Ils prennent, à la gare, livraison de quatre paniers-cages, renfermant environ cinquante pigeons, qu’ils relâchent. Une cage provient de Mayence, une autre de Metz, et les deux dernières de Thionville. Cette opération est la seconde du genre effectuée à Aumetz depuis un mois environ. Des détachements du 6e dragons opèrent des lâchers de pigeons au cours de leurs exercices de reconnaissance vers la frontière64. Un certain nombre de ces oiseaux se sont déjà égarés et réfugiés dans des colombiers domestiques rencontrés sur leur chemin65. Selon le commissaire de police d’Avricourt, des oiseaux sont transportés par des cyclistes d’infanterie allemande, qui procèdent à des expériences de lâcher après ce mode de transport66. Tout pigeon voyageur capturé, d’origine incertaine ou provenant d’un pays n’usant pas de réciprocité, est détruit. Les pigeons belges, luxembourgeois, hollandais, anglais et espagnols sont relâchés. Ils sont identifiés par les inscriptions portées sur les ailes ou sur les bagues. Les oiseaux suisses, eux, sont détruits, faute de réciprocité67. L’espionnage à l’aide de pigeons se pratique également en lien avec la prostitution. Une ex-chanteuse, qui avoue entretenir des relations galantes avec des officiers allemands de Phalsbourg68, où elle réside, est surprise transportant des pigeons-voyageurs à la gare de Nancy, en infraction avec la loi69.

Le 30 mars 1911, un pigeon porteur d’une dépêche est remis au colombier militaire de Toul. Capturé à Ménil-la-Tour70, l’oiseau porte à la patte droite une bague matriculée 646/10, et à la patte gauche, un étui en aluminium, renfermant une dépêche sur papier pelure. Une plume de l’aile gauche porte en dessous, imprimée : l’aigle impériale et le matricule 646/10. Il a sans doute été lâché à Fey, en territoire annexé, à proximité d’Arry. Le pigeon, ébloui par la neige, est ensuite venu se perdre à Ménil-la-Tour, distant de Fey de quarante kilomètres environ71.

Le rôle des pigeons se précise avec l’approche de la guerre. Dans un document confidentiel, adressé le 19 août 1912 au bureau du commissaire spécial de la gare de Nancy, les pigeons sont utilisés comme messagers pour la poste. Des instructions secrètes sont données au commissaire spécial pour envoyer des oiseaux sur la frontière. Des convoyeurs sûrs, chefs de trains de la compagnie de l’Est, prennent livraison des paniers en gare de Nancy, pour les remettre en main propre aux commissaires spéciaux. En cas de tension politique, le commissaire spécial de Nancy est averti par le service de renseignement. Une consigne secrète, adressée aux convoyeurs, indique la répartition des paniers entre les différents destinataires des plis, et précise leur rôle. Une provision d’argent, dont l’emploi est indiqué par la note, est jointe.

Dés le début des hostilités, sont utilisés les colombiers civils de Vitry-le-François, Sainte-Menehould, Bar-le-Duc, Verdun et Châlons-sur-Marne. De part et d’autre, les meilleurs tireurs reçoivent des fusils de chasse. Transportés dans l’Est et le Nord par des volontaires civils, les pigeons informent le Grand Quartier général des avancées des troupes allemandes et paient un lourd tribut à la folie des hommes.

________

Notes:

1 Commandant Bornecque, "Les colombiers militaires en France et à l’étranger", Journal des Sciences militaires, 76e année, 1900, p. 101. Des expériences avaient également été tentées avec des hirondelles et des faucons, à Voroneje en Russie.

2 Martin Monestier, Les animaux soldats, Paris, 1996, p. 75.

3 Ibid., p. 77.

4 Jean Doise, Maurice Vaisse, Diplomatie et outil militaire, Paris, 1987, p. 118.

5 Commandant Bornecque, art. cit., p. 94.

6 Martin Monestier, op. cit., p. 75.

7 SHAT, 2 V 162. Délibération du Comité des Fortifications, 28 juin 1872.

8 Jean Doise, Maurice Vaisse, op. cit., p. 118.

9 Martin Monestier, op. cit., p. 87.

10 SHAT, 2 V 162. Délibération du comité des Fortifications, 28 juin 1872.

11 Commandant Bornecque, art. cit., p. 104.

12 SHAT, 2 V 162. Lettre du ministère de la Guerre, 11 mai 1875.

13 SHAT, 2 V 162. Lettre du ministère de la Guerre, 14 septembre 1877.

14 Colonel Papuchon, "Organisation et fonctionnement du service de la télégraphie militaire", Revue du génie militaire, 1899, p. 401.

15 Martin Monestier, op. cit., p. 88.

16 SHAT, 9 N 63. Instruction ministérielle sur les pigeons voyageurs, 16 mai 1887.

17 Commandant Bornecque, art. cit., p. 97.

18 Martin Monestier, op. cit., p. 79.

19 Loi relative aux réquisitions militaires, 3 juillet 1877, (6 juillet, XII, B. CCCXLVI, n. 6115).

20 Colonel Papuchon, art. cit., p. 392.

21 ADMM, 2 R 164. Décret sur les pigeons voyageurs, 15 septembre 1885.

22 Martin Monestier, op. cit., p. 87.

23 SHAT, 9 N 63. Instruction ministérielle sur les pigeons voyageurs, 16 mai 1887.

24 Si le temps est beau, deux pigeons sont lâchés pour une même dépêche. Si le temps est douteux et l’atmosphère est un peu agitée, ou s’il s’agit d’une dépêche très importante, ce nombre est doublé. Lorsque le vent est contraire et violent, lorsqu’il y a du brouillard ou que la terre est couverte de neige, le lâcher est ajourné.

25 SHAT, 9 N 63. Instruction ministérielle sur les pigeons voyageurs, 16 mai 1887.

26 Ibid.

27 Loi relative aux pigeons voyageurs, 22 juillet 1896 (Journal Officiel, 31 juillet 1896).

28 ADMM, 2 R 164. Instruction ministérielle, 1er novembre 1886.

29 Colonel Papuchon, art. cit., p. 409.

30 SHAT, 2 V 162. Lettre du ministère de la Guerre, 15 février 1881.

31 SHAT, 2 V 162. Lettre du ministère de la Guerre, 16 août 1881.

32 Le ministère de la Guerre bavarois accorde une somme de 350 marks pour les prix d’honneur décernés au nom du gouvernement, et le ministère de la Guerre prussien dispose de quatre médailles d’argent et de six médailles de bronze pour les récompenses accordées par l’État. De plus, à l’occasion de cette fête patriotique, plus de 150 donateurs envoient des prix d’honneur, se composant en partie d’objets de grand prix.

33 Toujours en application de la loi du 22 juillet 1896, les étrangers possédant ou voulant créer en France des colombiers en sollicitent l’autorisation du ministre de l’Intérieur. Toute personne qui reçoit, à titre permanent ou transitoire, des pigeons est tenue d’en faire la déclaration et d’en indiquer la provenance à la mairie, dans un délai de deux jours. Chaque année, un recensement des pigeons voyageurs est fait dans toutes les communes de France, par les soins des municipalités.

34 ADMM, 2 R 164. Décret concernant l’application de la loi du 22 juillet 1896 relative aux pigeons voyageurs, le 22 juillet 1896, Journal Officiel, 31 juillet 1896.

35 Ibid.

36 AN, F/7/12 651. Circulaire du ministre de l’Intérieur sur les pigeons voyageurs, 12 juillet 1897.

37 SHAT, 7 N 22. Instruction provisoire, approuvée par décision ministérielle, 20 septembre 1906.

38 L’instruction provisoire approuvée par décision ministérielle le 20 septembre 1906 prévoit l’établissement d’un plan d’ensemble du réseau colombophile et la détermination des mesures à prendre pour l’exécution du plan de mobilisation. Il faut déjouer les tentatives de correspondance clandestine par pigeons voyageurs, pendant la période de tension politique et pendant les opérations de guerre. Le plan d’ensemble du réseau colombophile à établir en cas de mobilisation est arrêté par le ministre de la Guerre, en même temps que le plan général de mobilisation dont il fait partie. Les lignes de correspondance par pigeon à établir à la mobilisation sont classées en deux ordres d’urgence. Le réseau de premières urgences comprend toutes les lignes dont l’utilisation est nécessaire dès le début de la guerre. Les oiseaux employés sur ce réseau proviennent exclusivement des colombiers militaires. Le réseau de secondes urgences comprend une série de lignes appelées à fonctionner, seulement si la marche des opérations l’exige, et dont la mise en œuvre n’est à prévoir que pour une date indéterminée. Ce réseau est desservi en principe par les colombiers civils.

39 Les tableaux C font ressortir le poids et le volume des paniers, les dates d’enlèvement, le point de départ et la destination. Ils sont établis par les soins de l’administration centrale de la guerre, qui les communique aux corps d’armée intéressés. Ils comprennent deux fascicules, A pour les pigeons affectés à la cavalerie, B pour les oiseaux affectés aux places.

40 Une première partie résume les dispositions prévues dès le temps de paix, une deuxième les opérations à effectuer pendant la période de préparation de la guerre, la troisième indique les opérations à effectuer dans leur ordre chronologique pour les lignes de première urgence, et dès que l’ordre en est donné pour les lignes de seconde urgence.

41 SHAT, 7 N 22. Instruction provisoire, approuvée par décision ministérielle, 20 septembre 1906.

42 Meurthe-et-Moselle, arrondissement de Lunéville, canton de Lunéville-sud.

43 SHAT. 7 N 1843. Plan de mobilisation de la place de Toul, le 1er avril 1914.

44 Eric Carrey, La présence militaire à Toul de 1870 à 1914 au travers des délibérations du conseil municipal, Nancy, 1993, p. 29.

45 SHAT, 2 V 162. Dépêche du vice-consul de France à Courtrai, 2 mai 1874.

46 ADMM, 2 R 164. Circulaire sur les pigeons voyageurs, 30 novembre 1885.

47 ADMM, 2 R 164. Lettre du général commandant le vie corps d’armée au préfet de M. et M., 11 novembre 1886.

48 ADMM, 2 R 164. Lettre du ministre de l’Intérieur au préfet de M. et M., 1er août 1896.

49 ADMM, 2 R 164. Lettre du général commandant le vie corps d’armée au préfet de M. et M., 24 décembre 1896.

50 ADMM, 2 R 164. Lettre du général commandant le vie corps d’armée au préfet de M. et M., 19 janvier 1897.

51 ADMM, 2 R 164. Lettre du ministre de l’Intérieur au préfet de M. et M., 12 juillet 1897.

52 SHAT, 2 R 10 bis 1. Rapport du commissaire spécial de police d’Audun-le-Roman, 4 octobre 1889.

53 ADMM, 4 M 277. Rapport du commissaire de la ville de Nancy, 30 mai 1886.

54 ADMM, 4 M 277. Rapport du commissaire de la gare de Thionville, 16 août 1886.

55 ADMM, 4 M 277. Rapport sur l’activité des commissaires spéciaux, 30 août 1893.

56 ADMM, 4 M 277. Rapport du commissaire spécial de police de la gare de Villerupt, le 9 novembre 1899.

57 SHAT, 2 R 10 bis 1. Rapport du commissaire spécial de police d’Igney-Avricourt, le 25 juillet 1889.

58 SHAT, 2 R 10 bis 1. Rapport du commissaire spécial de police d’Igney-Avricourt, le 28 novembre 1889.

59 Territoires cédés à l’Empire allemand lors du traité de Francfort, 10 mai 1871.

60 ADMM, 4 M 278. Lettre du préfet de M. et M. au commissaire spécial de Saint-Nicolas, le 13 août 1899.

61 ADMM, 4 M 278. Consignes à l’armée, le 15 octobre 1899.

62 Col des Vosges de 1 139 m.

63 ADMM, 2 R 164. Note du ministère de l’Intérieur, le 7 juillet 1900.

64 En allemand "grenzritt".

65 AN, F/7/12 642. Rapport du commissaire spécial de police d’Audun-le-Roman, le 18 juillet 1900.

66 AN, F/7/12 642. Rapport du commissaire spécial de police d’Avricourt, le 25 novembre 1901.

67 SHAT, 7 N 676. Lettre du ministère de la Guerre, le 24 septembre 1903.

68 Moselle, arrondissement de Sarrebourg, chef-lieu de canton.

69 ADMM, 4 M 275. Rapport du commissaire spécial de police de Nancy, le 9 janvier 1905.

70 Meurthe-et-Moselle, arrondissement de Toul, canton de Toul-nord.

71 ADMM, 4 M 26. Rapport sur un pigeon voyageur, le 30 mars 1911.

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin