LES RELATIONS MILITAIRES ENTRE LA FRANCE ET LE SIAM DU XVIIe SIÈCLE À 19471

 

Serge Laroche

 

 

Le Siam est la seule puissance du Sud-Est asiatique qui ne fut jamais colonisée par un état européen. Ses relations avec la France furent bonnes à une époque où celle-ci était forte et lointaine ; elles furent médiocres au temps où la France prit place en Indochine aux frontières du Siam, et devinrent mauvaises quand la France se fut affaiblie.

C’est ainsi qu’au plan militaire la France lointaine mais rayonnante de Louis XIV envoyait au Siam une assistance militaire, alors qu’en 1940-1941, le Siam attaquait l’Indochine française, la France se trouvant affaiblie par sa défaite en Europe ; il en résultait un conflit véritable, bien que modeste.

Les relations sous Louis XIV

Les missionnaires catholiques français vinrent au Siam en 1662, suivant de loin les Portugais, les Espagnols, les Hollandais et les Anglais.

Monseigneur Pallu, qui avait quitté ces régions en 1665 pour un séjour en Europe, y revint en 1673 avec notamment des lettres du Pape et du Roi de France Louis XIV pour le Roi du Siam, Phra Naraï. Celui-ci, très flatté, espérait, avec son conseiller Constance Phaulkon, que le voisinage des Français tiendrait en respect les Hollandais qui avaient déjà le quasi-monopole du trafic dans l’Extrême-Orient ; conforté dans ses espérances par la paix de Nimègue en 1678, homme relativement ouvert, il traita bien les religieux français et les commerçants de la Compagnie Française des Indes Orientales ; dès la fin de 1680, il envoyait une ambassade en Europe qui portait des présents et des lettres au Pape et à Louis XIV. Mais elle sombra vers l’île de Madagascar avec le navire qui la transportait. Cette nouvelle n’était pas encore connue à Ayuthia, la capitale, que Monseigneur Pallu y revenait, en 1682, apportant une nouvelle lettre de Louis XIV.

Phra Naraï envoyait alors une nouvelle mission en France au début de 1684, et, le 3 mars 1685, partait de Brest pour le Siam une ambassade française ayant sa tête le chevalier de Chaumont, accompagné notamment de l’abbé de Choisy, du comte de Forbin et du père jésuite Tachard. Arrivé en octobre, Chaumont tentait vainement de convertir Phra Naraï au catholicisme et refusait de signer le traité politique qu’attendait le Siam. Deux mois après, Chaumont quittait le pays pour la France, accompagné par une mission siamoise, et laissant sur place Forbin devenu Grand Amiral et chef des armées siamoises.

Arrivée en France en Juin 1686, cette délégation cherchait à obtenir au plan militaire, selon les instructions données par Phaulkon, des Français pour gouverner les places du royaume, des vaisseaux, des troupes et des ingénieurs.

En conséquence, en mars 1687, une ambassade française, avec pour chefs Simon de la Loubère et Céberet du Boullay, partait sur les vaisseaux le Gaillard et l’Oiseau, cependant que 630 hommes d’infanterie, commandés par Desfarges, embarquaient sur quatre flûtes. Les choses toutefois n’allèrent pas pour le mieux, et Forbin connut la disgrâce. Bangkok et Mergui reçurent néanmoins leur garnison. Simon de la Loubère rentra en France, d’ailleurs avec le père Tachard que le roi Phra Naraï envoyait à Louis XIV avec des propositions destinées à corriger les erreurs passées. Ils arrivèrent en France en juillet 1688.

Mais en 1689, la révolution éclatait au Siam ; Phaulkon était assassiné en juin et Phra Naraï mourait mystérieusement. Pitracha, l’instigateur de cette révolution, devenait roi, cependant que Desfarges ne bougeait pas. Bangkok, assiégée, devait être évacuée, ainsi que Mergui commandée par du Bruant ; Desfarges et ses troupes se repliaient sur Pondichéry, comptoir français de l’Inde.

Ces faits n’étant pas encore connus en France, le père Tachard repartait au Siam, fin 1689 avec les ambassadeurs de Phra NaraÎ. mais en raison des changements intervenus, il dut demeurer à Pondichéry et ne put remettre au roi la lettre de Louis XIV qu’en 1698, après la mort de Pitracha survenue en 1697.

Le nouveau roi ne tenta de renouer avec la France qu’en 1703. Mais Louis XIV était en guerre avec l’Europe et ne saisit pas l’occasion : la France n’eut, dès lors, plus guère d’influence au Siam et les relations furent très réduites.

Les relations au xixe siècle

Essayant de renouer en 1840, le gouvernement siamois faisait connaître que le développement du commerce français au Siam serait bien accueilli ; la France ne bougea pas. En 1851, les Siamois renouvelaient leurs avances ; cinq ans plus tard, un traité était enfin signé le 15 août 1856, donnant à la France des avantages commerciaux, assurant la liberté religieuse et permettant aux navires de guerre français, sous certaines conditions, l’accès du fleuve Ménam jusqu’à Bangkok. Mais ce n’est qu’en juin 1861 qu’un navire français transportait enfin en France les membres de l’Ambassade siamoise. En fait les relations furent ténues jusqu’à la signature du traité du 15 juillet 1867.

Mais pour saisir le fond des problèmes qui vont se poser entre la France et le Siam et leur aspect jusqu’en 1947, il faut faire un retour en arrière dans le temps et examiner la situation du Siam par rapport à ses voisins de l’Est et du Nord Est, et, par voie de conséquence, avec la France.

Du côté du Cambodge

Jusqu’au xiiie siècle, l’empire Khmer fut un État puissant, régnant sur tout le sud de l’Indochine, dominant en particulier les Thaïs, tant dans la vallée du Ménam qu’au royaume de Sokothaï.

À cette époque, un souverain de ce royaume chassa les khmers de la vallée du Ménam, envahit le Cambodge et installa vers 1460 sa capitale à Ayuthia ; à la fin du xvie siècle, les Siamois dominaient l’empire khmer décadent.

Au xviie siècle, les Annamites occupèrent le royaume de Tiampa et s’installèrent aux bouches du Mékong ; dès lors les princes cambodgiens s’appuyèrent les uns sur le Siam, les autres sur l’Annam.

Vers 1758, les Annamites devinrent maîtres de l’actuelle Cochinchine et de la côte de Kamrot ; en 1767 les Siamois installèrent leur capitale à Bangkok et reprirent leur lutte au Cambodge ; au gré du temps, les vainqueurs seront tantôt les Siamois, tantôt les Annamites, l’enjeu étant essentiellement les provinces de Sien Réap, Battambang et Sisophon.

En 1867 le Cambodge a échappé à l’Annam nais se trouve en fait sous la souveraineté du Siam.

Or les Français avaient débarqué en Annam, à Tourane, en 1858 ; en conflit avec la puissance annamite, ils avaient pris pied dans sa province de Cochinchine et devenaient ainsi voisins du Cambodge. Par le traité du 5 juin 1862, l’Annam cédait ses droits sur le Cambodge à la France qui devenait ainsi partie prenante dans le conflit séculaire entre le Siam et l’Annam ; mais, peu au fait de la réalité de la souveraineté annamite sur le Cambodge, elle signait le traité du 15 juillet 1867, précédemment évoqué, par lequel le roi du Siam reconnaissait le protectorat français sur le Cambodge et renonçait à ses droits ; il n’était pas question des provinces cambodgiennes qu’il occupait.

Du côté du Laos

Un peu avant 1885 et surtout à partir de cette date, les Siamois voulurent se substituer à l’Empire d’Annam dans les régions laotiennes de la rive gauche du Mékong.

En 1888, Pavie, le vice-consul français dans le royaume de Luang Prabang, réussissait à stopper leur avance, mais en septembre 1892 la situation se détériorait. Là, comme au Cambodge, la France, ayant pris la succession de l’Empire d’Annam, faisait, après diverses péripéties, occuper les territoires contestés conquis par les Siamois : en particulier le capitaine Thoreux occupait l’île de Khone. En mai 1893 les Siamois enlevaient le capitaine Thoreux qui remontait le Mékong avec un convoi. En juillet, le gouvernement français envoyait des navires de guerre à Bangkok, ils étaient attaqués et il y avait des morts. La France adressait au Siam un ultimatum et un traité était signé le 3 octobre 1893 par lequel le Siam renonçait à toute prétention sur les territoires de la rive gauche du Mékong ; la ville de Chantaboun était occupée par des militaires français jusqu’à complète exécution du traité.

Ce traité ne fut guère respecté par le Siam ; pourtant des discussions aboutissaient à la convention du 13 février 1904 ; celle-ci améliorait la situation sur le terrain sans tout régler. En définitive, au traité du 23 mars 1907, la France récupérait les territoires de Battambang, Siem Réap et Sisophon, abandonnait aux Siamois les territoires de Kratt et de Dan Saï ; divers autres problèmes étaient réglés, tels que le départ des Français de Chantaboun.

Ce traité mettait un terme au contentieux territorial et juridique entre la France et le Siam.

Divers éléments d’importance variable allaient aboutir, presque 40 ans plus tard, à un véritable conflit militaire entre la France et le Siam.

L’évolution des rapports et le conflit de 1940-1941

Le premier élément est propre au Siam. La participation, d’ailleurs symbolique, de ce pays à la Première Guerre mondiale à partir de 1917 et son appartenance au groupe des vainqueurs lui montent quelque peu la tête, tout en facilitant la signature avec la France de divers traités en 1925 et 1926 relatifs au commerce, aux frontières, et à l’établissement d’une zone démilitarisée de part et d’autre du Mékong, là où le fleuve est frontière. Puis le Siam évolue rapidement. Le coup d’état de 1932 donne en fait le pouvoir au Maréchal Phibul Songkhram et aux militaires qui admirent fort les Japonais ; le nouvel idéal et le pan-thaïsme qui se traduit en 1939 par le changement d’appellation du Siam en Thaïlande ; l’active propagande officielle fait entendre que certaines provinces du Cambodge et du Laos devraient faire retour à la Thaïlande ; dès 1938 le pays a renforcé ses effectifs militaires et, à partir d’avril mai 1939, Oudorn, Korat et Prachainburi reçoivent des forces importantes en infanterie, artillerie, chars et aviation, alors qu’au Cambodge et au Laos réunis, la France n’a que trois bataillons d’infanterie et un groupe d’artillerie ; en juillet, l’aviation est renforcée par quelque 130 appareils relativement modernes et la marine va engager la deuxième phase de son plan naval.

Le deuxième élément est la déstabilisation en cours dans le Pacifique et le Sud-Est asiatique du fait du Japon. La Thaïlande a certaines relations particulières avec le Japon, fière d’avoir su garder comme lui son indépendance.

Le dernier élément, et sans doute le plus important, est la défaite de la France en juin 1940, entraînant une perte de prestige et l’isolement de l’Indochine. À cette époque le gouvernement thaïlandais oscille toujours entre neutralité et engagement aux côtés du Japon. Le 12 juin 1940, la France et la Thaïlande s’engageront cependant à ne commettre aucun acte de violence et à respecter l’intégrité territoriale de l’autre pays ; mais ce traité, s’il est ratifié par le Maréchal Pétain, ne le sera pas par les autorités thaïlandaises. Le 22 juin 1940 la France doit signer l’armistice avec l’Allemagne.

Par ailleurs, pour tenter d’ôter aux Japonais en guerre en Chine tout motif d’intervention, le Général Catroux, Gouverneur général de l’Indochine française, avait fermé le 16 juin la frontière chinoise au trafic de l’essence, mais le 19 le Japon lui adressait un ultimatum de 24 heures qu’il était bien obligé d’accepter, lui enjoignant d’interrompe tout trafic à destination de la Chine et d’accepter une commission de contrôle.

Cet affaiblissement de la France et de l’Indochine française incitait la Thaïlande à se montrer de plus en plus entreprenante, et les incidents frontaliers incessants prenaient de plus en plus une allure politique et agressive, sans d’ailleurs que la France pût sensiblement renforcer ses troupes au Cambodge et au Laos car le gros des forces françaises se trouvait au Tonkin à la frontière chinoise où l’inquiétude était grande face aux prétentions japonaises croissantes ; le 8 septembre 1940, une mission militaire thaïlandaise qui se rendait au Japon s’arrêtait à Hanoï pour demander à l’Amiral Decoux, successeur du Général Catroux, que la France fasse abandon des territoires laotiens de la rive droite du Mékong en échange d’une coopération militaire face à la menace japonaise ; le 12 septembre, un mémorandum analogue était adressé au gouvernement français qui le repoussait.

Peu après, à la suite d’un ultimatum du Japon, une convention était signée le 22 septembre, autorisant l’utilisation par les Japonais de trois aérodromes du Tonkin, la présence de 6000 Japonais au nord du Fleuve Rouge, le transfert éventuel à travers le Tonkin en vue de son embarquement par mer de la division de l’armée de Canton située près de la frontière ; or ce même jour à 22 h 30, cette division pénétrait au Tonkin sans préavis en combattant les forces françaises ; les combats se poursuivaient les 23 et 24 septembre, Langson tombait le 25 ; dans la soirée, les Japonais arrêtaient leur mouvement sur ordre de l’Empereur, et la division fut ultérieurement évacuée par mer après entente à l’amiable. Le 30 novembre, Langson était réoccupée, et la souveraineté française rétablie. Les troupes françaises, battues et choquées, étaient désormais disponibles en partie pour faire face aux attaques siamoises qui deviennent de plus en plus violentes.

L’initiative des actions revient presque toujours à l’armée thaïlandaise ; mais l’agression n’étant pas absolument caractérisée, le gouvernement français n’autorise l’Amiral Decoux à exercer des représailles qu’à condition qu’elles ne puissent en aucun cas être considérées par les Thaïlandais comme étant elles-mêmes des actes d’agression. Dès le 10 octobre, l’Amiral Decoux expose au gouvernement de Vichy que la seule façon de se défendre est de mener une contre-attaque terrestre en direction de Bangkok combinée à une opération navale. Avec l’agrément du gouvernement, la concentration des troupes va commencer mais elle se fera très lentement : il y a 2 500 km à parcourir, pratiquement pas de moyens de transport automobiles, une seule route le long de la côte, un seul chemin de fer à voie unique reliant Hanoï à Saigon.

Pendant ce temps l’aviation thaïlandaise est d’abord la plus active : le 1er octobre le Mékong est survolé par une quarantaine d’appareils, Thakek par une vingtaine. Fin novembre, elle bombarde de jour les agglomérations de Vientiane, Thakek, Saravane, puis, en décembre, Vientiane, Xien Kouang, Savannakket et Saravane. Le 2 décembre, le gouvernement siamois ferme sa légation en France à Vichy. L’aviation française riposte de nuit, ses appareils démodés ne lui permettant pas le bombardement de jour.

Sur mer, le 2 décembre, le patrouilleur Béryl est attaqué sans succès par un avion siamois.

Sur les 400 km du Moyen-Mékong, les actions thaïlandaises se bornent à des bombardements et mitraillages par dessus le fleuve. Les représailles sont exercées par l’aviation et deux canons de 155, l’un à Thakek, l’autre à Savannakket, qui tirent en territoire thaïlandais.

Sur les 800 km de la frontière cambodgienne, les Thaïlandais pénètrent à maintes reprises en territoire indochinois en novembre et décembre, notamment au Nord dans le Bassac et au Sud dans la région de Païlin, harcelant sans cesse au centre le saillant de Poïnet.

Le plan d’opération français est mis au point le 20 novembre 1940 ; il prévoit une attaque en direction de la frontière siamoise à partir du Cambodge, avec une double manœuvre de diversion : action navale dans la région de Chantaboun et opération terrestre sur les îles du Mékong au Moyen Laos.

Il met en œuvre en gros une bonne partie des forces terrestres, soit la valeur de 23 bataillons, dont 18 au Cambodge, et 5 groupes d’artillerie, 15 autres bataillons assurant la sécurité intérieure et montant la garde à la frontière chinoise et sur le littoral ; ces troupes ne sont guère solides, étant peu encadrées et ne disposant d’aucun matériel moderne.

En face d’elles on trouve, selon les estimations françaises : 41 bataillons, 10 groupes d’artillerie, 2 bataillons de chars, assez bien équipés.

Les forces aériennes françaises disposent de 98 appareils, dont seulement 18 sont assez modernes ; la moitié environ est affectée aux opérations. L’armée de l’air thaïlandaise dispose d’à peu près 230 appareils dont 130 relativement modernes ou modernes.

La Marine française va mettre en œuvre la quasi totalité de ses forces : 1 croiseur, 4 avisos, face à 2 garde-côtes cuirassés et une dizaine de torpilleurs.

La concentration des forces françaises est réalisée vers le 10 janvier 1941.

La tension a monté de fin décembre à cette date ; les harcèlements thaïlandais, dans les airs et sur terre, sont de plus en plus fréquents ; le saillant de Poïpet est constamment harcelé et un journaliste néerlandais y est tué, le 3 janvier ; le 10, les forces françaises l’évacuent.

Toujours sans déclaration de guerre, l’offensive thaïlandaise se développe début janvier ; au Nord Laos, les Siamois occupent aisément les territoires de la rive droite du Mékong au Sud Laos les Français se replient sur la rive gauche du Mékong de Paksé le 15 janvier. Il apparaît vite que l’offensive principale thaïlandaise se développe dans la région de Poïpet. Il faut réagir sans délai car on ne peut pas attendre la fin de la saison sèche. Les ordres sont donnes le 15 janvier.

Couverts au Nord et au Sud, le sous-groupement principal de forces et le sous-groupement secondaire constitués dès le 25 novembre partent à l’attaque le 16 janvier au petit matin, le sous-groupement principal devant enrouler puis attaquer à l’aube le groupement thaïlandais de forces de Yeang Dang Kun, tout en se couvrant face à Phoum Preav. À Yeang Dang Kum, la mise en place est difficile, l’action peu vigoureuse, l’aviation thaïlandaise intervient fortement sans être inquiétée ; dans l’après-midi, les Français doivent se replier. Le matin, les Thaïlandais, au courant de nos intentions, contre-attaquent à Phoum Preav avec des chars pendant la mise en place, les légionnaires réagissent efficacement, mais les Français doivent se replier en fin d’après-midi en raison du repli du groupement principal. Les Thaïlandais n’insistent pas.

Bien qu’ayant enrayé l’avance siamoise, la contre-offensive française est un échec.

La diversion sur les îles du Mékong réussit.

La diversion navale débute le 13 janvier. En rade de Cam Ranh mouillait le "groupement occasionnel" de marine du capitaine de vaisseau Beranger, comprenant le croiseur Lamotte-Picquet et quatre avisos ; le 14, il appareille au reçu de l’ordre de rechercher et détruire les navires thaïlandais entre Satahib et la frontière. Dans l’après-midi du 16, deux hydravions de la Marine constatent la présence à Satahib de nombreux navires dont 1 canonnière, 4 torpilleurs et 2 sous-marins, à Koh Chang d’un garde-côte et de 3 torpilleurs ; l’attaque simultanée des deux objectifs dépasse les possibilités du groupement occasionnel ; celle de Satahib est jugée risquée en raison du nombre des bâtiments et de leur protection par les batteries côtières. L’attaque de Koh Chang est alors fixée pour le 17 janvier au matin ; à l’aube un hydravion français de reconnaissance y signale un nouveau navire de guerre, mais son passage déclenche l’alerte des forces siamoises. À 6 h I5 les navires français engagent le combat ; la première phase dure 45 minutes : les torpilleurs siamois Trat (n° 11), Songkhla (n°33) et Chomburi (n°32) sont coulés, cependant que les garde-côtes cuirassés Domburi et Ahidea s’esquivent vers le Nord ; la poursuite entre les îlots dure une heure. À 8 heures, les bâtiments français font demi-tour sans aucune perte et rentrent à Saigon le 19 au matin, le Domburi ayant été coulé et l’Ahidea échoué. La flotte siamoise n’est plus en état de menacer le littoral indochinois.

Actions terrestres et bombardements se poursuivent quelque peu et le Japon impose se médiation. Jusqu’au cessez-le-feu du 28 janvier 1941 10 heures, les adversaires chercheront à pousser leurs avantages sur le terrain. Entre le cessez-le-feu et le 6 février, les Thaïlandais s’empareront de 5 patrouilles françaises, faisant ainsi prisonniers 7 officiers, 98 sous-officiers et soldats qui ne seront rendus à la France que fin juin 1941.

Le 31 janvier la convention d’armistice est signée à Saigon à bord du cuirassé japonais Natrri. Le traité de paix, dicté par Tokyo, sera signé le 9 mai, consacrant l’annexion par la Thaïlande des territoires laotiens de la rive droite du Mekong et du Bissac, ainsi que des territoires cambodgiens des provinces de Siem Rean, en partie et de Battambang, en totalité. L’armée française a perdu plus de 300 hommes et 3 avions, les Thaïlandais une vingtaine d’avions, un nombre inconnu de soldats et cinq navires de guerre.

Ce n’est que le 27 novembre 1947 que les territoires annexés reviendront à la France, la Thaïlande déclarant alors que la question des revendications est définitivement réglée.

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En s’installant en Indochine, la France devenait voisine du Siam et prenait le relais de l’Empire d’Annam, mettant le doigt dans l’engrenage du conflit séculaire qui oppose le Siam et ses voisins de l’Est. Tant que le Sud-Est asiatique fut calme et la France forte, les choses ne s’envenimèrent pas ; dès que l’impérialisme japonais modifia l’équilibre de l’Extrême-Orient, la Thaïlande profita de la faiblesse de la France défaite pour relancer le conflit. Apparemment éteint ou plutôt couvant sous la cendre tant que la France retrouve un certain poids après la Seconde Guerre Mondiale, il reparaît quand la puissance colonisatrice quitte l’Indochine en laissant au Vietnam la primauté de droit sur ce qui fut l’Empire d’Annam et la primauté de fait sur le Cambodge et le Laos. Depuis cette date les escarmouches sont devenues courantes entre la Thaïlande et ses voisins de l’Est.

BIBLIOGRAPHIQUES

- Archives du Service Historique de l’Armée de Terre.

- Archives du Service Historique de la Marine.

- Archives du Service Historique de l’Armée de l’Air.

- François Timoléon de Choisy dit l’Abbé de Choisy, Journal du voyage de Siam fait en 1685 et 1686, Paris.

- Ad. F. de Fontpertuis, Chine, Japon, Siam et Cambodge, Paris, A. Degorce-Cadot, 1882.

- Lieutenant-Colonel Salmon, Les Français au Siam et au Cambodge, Paris, Fayard, 1890.

- Lemire, La France et le Siam, Saint-Étienne et Paris, 1903.

- Capitaine Seauve, Les relations de la France et du Siam (1680-1907), Charles Lavauzelle, 1907.

- Indochine, hebdomadaire illustré (numéros de 1940 à 1941).

- Amiral Decoux, À la barre de l’Indochine, Paris, Plon, 1949.

- Général Barthémy, L’escadrille du Calao, Paris, France Empire, 1976.

- Esmerian, Journal d’Extrême-Orient, 1940-1945, Paris, Entente, 1980.

- Patrick Facon, "Les forces françaises en Indochine 1940-1941", Air Actualité, n° 342, juillet-août 1981.

- André Corvisier, Louvois, Paris, Fayard, 1983.

- Hesse d’Alzon, La présence militaire française en Indochine, Vincennes, Service Historique de l’Armée de Terre, 1985.

- Général Jean Boucher de Crèvecœur, La libération du Laos 1945-1946, Vincennes, Service Historique de l’Armée de Terre, 1985.

- Capitaine Ph. Martin, La crise franco-thaïlandaise, 1936-1946, mémoire de maîtrise, université Paris XII, Créteil, 1985.

+ une carte (sur papier)

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Notes:

1 Communication présentée au xie colloque de la Commission Internationale d’Histoire Militaire, Séoul, 17-24 août 1986.

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