OBJECTIFS ET STRATÉGIES DANS L’AIDE MILITAIRE ALLEMANDE AUX OTTOMANS

 

Odile Moreau

 

 

Il est parfois difficile de trouver des États qui "se complètent" dans des stratégies - même contradictoires - dégagées dans une période déterminée et dans des aires géographiques et culturelles précises, comme c’est le cas de l’Allemagne et la Turquie, dans le passé comme de nos jours ; c’est dire qu’il a existé, globalement, une "compréhension" réciproque des intérêts de chacun dans une compétition internationale difficile ; cet entendement constituait en quelque sorte un facteur de régulation dans les relations germano-turques ; d’où, la "bonne" entente qui a, en général, dominé à l’intérieur comme à l’extérieur de l’espace couvert par ce couple¼

L’entrée en guerre de la Turquie contre l’Allemagne dans le second conflit mondial n’infirme pas ce constat ; d’ailleurs, la date choisie pour annoncer cette déclaration de guerre - en 1944 - est pleine d’enseignements : la Turquie, voyant la guerre se terminer à la faveur des intérêts alliés, n’est pas intervenue contre cette tendance ; au contraire, elle croyait en bénéficier. Mais personne ne peut vraiment dire que la Turquie considérait l’Allemagne, à cette époque, comme un ennemi, d’autant que l’histoire montre combien la Turquie a trouvé à plusieurs reprises en l’Allemagne un soutien lorsque les grandes puissances européennes d’antan, par exemple, s’activaient pour se partager l’héritage de "l’homme malade" d’Asie. Cela ne veut pas dire, évidemment, que la Turquie voyait dans la politique de son allié un acte désintéressé ; loin de là. Mais il semble que, faisant la part des choses, elle considérait les intérêts de l’Allemagne à son égard beaucoup moins dangereux pour son rayonnement et sa sécurité que les intérêts des autres puissances européennes…

L’Allemagne et la Turquie sont donc deux États qui se connaissent fort bien depuis des décennies, voire des siècles ; la puissante communauté turque implantée aujourd’hui en Allemagne (environ deux millions d’individus) témoigne à elle seule de l’histoire germano-turque dans maints chapitres, tant économique, politique, que militaro-stratégique. C’est dire qu’en ce qui concerne le couple Allemagne-Turquie, il suffirait de prendre un seul aspect, quel qu’il soit, pour appréhender, dans l’essentiel, les relations entre ces deux pays, tellement les choses sont liées, voire indissociables…

L’institutionnalisation de l’aide allemande

Les Turcs ont tout d’abord sollicité les services de la France, qui n’aurait pas répondu favorablement à cette demande ; pourtant les Français connaissaient déjà le terrain turc et y étaient en poste bien avant les Allemands ; ils étaient actifs, fortement même, dans l’armée ottomane. Mais, peu avant la guerre de 1870 avec l’Allemagne, la France a dû rappeler sa mission militaire près l’Empire ottoman. Face à ce "désistement", les Turcs se trouvèrent dans le besoin, ou impressionnés par la stratégie allemande dans la guerre contre la France. Aussi firent-ils appel aux Allemands. Ces derniers, très réservés au début, se lancèrent dans une coopération militaire avec l’Empire ottoman qui, malgré de multiples obstacles, se développa graduellement et de façon permanente pour atteindre, enfin, son sommet à la veille et durant la Première Guerre mondiale. C’est alors "l’âge d’or" de l’alliance germano-turque.

Les négociations préliminaires

Une mission militaire française se trouvait à Istanbul jusqu’en 1870. Elle avait une grande influence sur l’enseignement militaire et sur la marine, mais elle fut rappelée lors de la guerre de 1870. En 1877, le sultan demanda à la France d’envoyer une nouvelle mission militaire, mais le gouvernement français ne donna pas suite. L’ambassadeur d’Allemagne, le comte de Hatzfeld, saisit cette occasion et des pourparlers commencèrent avec Berlin1. Les négociations furent assez longues, puisque la décision ne fut prise qu’au mois d’avril 1882.

En 1880, Bismarck, prêt à envisager le déploiement d’une influence allemande en Turquie, sonda les états d’âmes du gouvernement autrichien à cet égard afin de savoir si ce dernier aurait des objections à formuler contre l’envoi d’une mission militaire allemande en Turquie. Vienne répondit qu’elle ne voyait pas d’inconvénient à ce que l’armée ottomane se consolidât, et qu’elle verrait volontiers l’Allemagne en position de force au Moyen-Orient - plutôt que n’importe quel autre État. Une fois réorganisée, l’armée ottomane ne serait pas perçue comme un ennemi potentiel, car il était inimaginable qu’elle renaisse des parcelles émiettées de son vieil empire2.

Les correspondances échangées entre le sultan ottoman et l’empereur allemand, faisaient référence aux services rendus par le maréchal von Moltke à l’Empire, soulignant qu’ils ne seraient jamais oubliés3. Pour achever l’œuvre de Mahmûd II et faisant référence à cette mission, le sultan était animé de l’intention de solliciter l’aide allemande4. La légende qui s’était tissée autour de Moltke produisait encore des effets au début des années 1880 et lui donnait un pouvoir d’attraction certain. Ainsi, dans une lettre en date du 10 juin 1880, le sultan remerciait l’empereur d’Allemagne d’avoir accepté de lui envoyer quelques officiers instructeurs allemands pour servir dans ses armées5. Le sultan le priait de procéder à la désignation d’un officier supérieur d’infanterie, d’un officier supérieur d’artillerie, d’un officier supérieur d’état-major, d’un officier supérieur de cavalerie, d’un officier supérieur d’intendance militaire, ainsi que d’un haut fonctionnaire des finances. Le contrat de ces officiers serait passé pour trois années et des pensions de retraite seraient allouées aux veuves, en cas de décès des officiers, et aux officiers eux-mêmes, en cas d’accident entraînant une incapacité de service6.

Peu de temps après, au mois de juillet 1880, le sultan faisait adresser les projets des conditions d’engagement du personnel de la mission civile et militaire allemande et demandait l’envoi des officiers et fonctionnaires suivants : un officier supérieur de gendarmerie (instamment), un officier sous-directeur des écoles militaires, un officier supérieur professeur de langue allemande, un officier supérieur de marine maîtrisant l’anglais, un avocat adjoint du conseiller du ministre des affaires étrangères, ainsi qu’un fonctionnaire adjoint du directeur des Douanes7. Le projet était un document de dix articles. Les salaires, prévus à l’article premier, consistaient en un traitement de 20 000 francs par an avec, en plus, les rations payables chaque mois sans retenue. La durée du contrat était de trois années, renouvelable (art. 2 et 3). Les fonctionnaires des finances, l’avocat adjoint du conseiller du ministre des Affaires étrangères et l’adjoint du directeur des Douanes recevraient des émoluments de 40 000 francs par an pour les fonctionnaires des finances, et 25 000 pour les autres. L’article 10 signifiait que le port de l’uniforme ottoman serait obligatoire. Une liste des officiers et fonctionnaires était jointe, elle était composée de douze personnes8.

Il semble que le risque d’un conflit avec la Grèce, à l’automne 1880, ait influé sur la demande du sultan, qui devint insistante au mois d’août 18819.

La première mission militaire allemande était composée de quatre officiers, à la tête desquels était le colonel von Kaehler, les autres membres étant le colonel Ristow (canonnier), le colonel Kamphövener (artillerie) et le colonel von Hobe (cavalerie). Elle commença son service au début du mois de juin 188210.

Le 15 juin 1883, le major Colmar von der Goltz se joignit à la mission, occupant le poste d’inspecteur des écoles militaires. Il prit sa direction, à la mort de von Kaehler, en 1885. De par l’enseignement qu’elle dispensait à l’Académie militaire ainsi que son encadrement de l’armée ottomane, la mission chercha à mettre en avant le "modèle prussien" et à préconiser des réformes (1886). Moltke comme von der Goltz ont développé une conception similaire de la défense qui repose sur une vision militariste du monde et fait référence à la "Nation armée". Il fallait donc également armer la nation ottomane, et de préférence avec des armes allemandes. Malgré l’appointement d’une mission militaire allemande dans l’Empire ottoman, les officiers allemands qui étaient antérieurement en poste, de manière non institutionnalisée, gardèrent leurs contrats. Ils se maintinrent avec leurs anciens contrats jusqu’aux environs de l’année 188811.

La situation de l’armée ottomane apparut si alarmante à von Kaehler, après ses premières séances de travail, qu’il écrivit que son devoir serait, avec l’aide de ses trois collègues, "d’apporter l’ordre dans ce chaos", et de tâcher "de rendre l’armée capable de se battre"12. Même si l’analyse de cet officier allemand est quelque peu outrancière, la méthode préconisée n’était pas efficace pour convaincre les Ottomans de mettre en œuvre ses propositions ; toutefois, une certaine lucidité n’était pas absente de cette vision tant il est vrai que l’armée ottomane se disloquait rapidement au vu et au su de tout le monde. L’endettement de l’armée, par exemple, était un handicap important pour entamer des réformes en profondeur…

Les débuts de la mission militaire allemande

Les officiers allemands venaient d’arriver à Constantinople, plein d’allant et d’espoir quant à la mission qui était la leur : réformer l’armée ottomane. Ils passèrent les six premiers mois à étudier son état et son fonctionnement, puis voulurent passer à l’action. Von Kaehler présenta un projet de réforme qui bouleversait de fond en comble l’organisation militaire ottomane. Il fut accueilli avec froideur, tant par l’état-major général ottoman que par Sa Majesté Impériale. Il prévoyait de multiplier les corps d’armée existants [ordu] pour les faire passer de six à treize13. Afin d’élargir le recrutement, il voulait rendre le service militaire obligatoire pour tous et supprimer les exemptions en vigueur, et notamment celles qui relevaient de la domiciliation territoriale. Constantinople, exemptée depuis la création du service militaire, après l’abolition du corps des Janissaires en 1826, aurait été elle aussi soumise à la conscription.

En ce qui concerne le commandement, la réforme prévoyait la réduction des attributions du ministre de la Guerre et la création d’un emploi de chef d’état-major général. Ce genre de proposition fut bien évidemment très mal perçu par le ministre de la Guerre en fonction, Gâzi Osmân Pacha, qui s’employa logiquement à y faire obstacle. La réforme insistait sur la nécessité de payer régulièrement la solde aux soldats et de prendre des mesures appropriées pour faire appliquer la réforme. Des membres de la commission de réorganisation seraient nommés comme "contrôleurs" de sa mise en application. Pendant trois ans, von Kaehler insista pour la faire adopter, sans succès14. Puis il décéda dans le courant de l’année 1885. Von Hobe, pour sa part, présenta un rapport sur la réorganisation de la cavalerie. La constitution de régiments modèles fut préconisée par Ristow afin d’entraîner les soldats, mais leur création se faisait attendre.

Le processus réformateur obéissait aux règles suivantes. Les projets formulés par la mission allemande étaient étudiés par la commission de réorganisation militaire, nommée par le sultan, qui se réunissait trois fois par semaine15. Elle était formée de généraux ottomans et présidée, au début, par Gâzi Ahmed Muhtâr Pacha. Lorsqu’elle arrivait à un accord, la proposition était transmise au sultan qui l’étudiait et faisait connaître ses remarques. En cas d’acceptation avec amendements à prévoir, elle était renvoyée devant la commission pour qu’elle procédât aux modifications nécessaires. Elle ne devenait exécutoire qu’après la sanction impériale, un irade.

La mission rencontrait des obstacles d’ordres différents, parmi lesquels l’hostilité des conseillers du sultan. En effet, celui-ci était entouré de gens pour la plupart réticents à toute innovation, qui appartenaient à ce qu’on appelait les "vieux Turcs"16. Au début des années 1880, le parti "vieux turc" était plus fort que jamais et son représentant était Gâzi Osmân Pacha, ministre de la Guerre, qui avait toute la confiance du sultan. Très irrité par les projets allemands visant à réduire ses attributions, il s’opposa à la mise à exécution de cette réforme. Il la trouvait trop coûteuse et d’une application très difficile, par manque d’harmonie avec le caractère du soldat turc17. Les Allemands, devant son opposition, le traitèrent en ennemi et leurs relations se dégradèrent. Impopulaire dans l’armée, le sultan se serait servi de son ministre de la Guerre comme d’un paravent18. Il faisait observer les membres de la mission militaire par certains de ses agents. À l’école de Pangaltï, l’école militaire, un lieutenant-colonel, Ismâ’îl Bey, avait été détaché de Yïldïz pour espionner von der Goltz. Il poursuivit ses activités jusqu’à ce qu’on peut appeler "l’incident de la leçon de tactique", qui eut lieu au mois de novembre 1883. Von der Goltz, dans le cadre des enseignements qu’il dispensait, donnait régulièrement des cours de tactique. Il soumettait aux élèves des exercices, qui avaient pour cadre les environs d’Istanbul, que tous connaissaient. Ayant donné pour devoir le plan d’attaque de la colline de Yïldïz, l’espion s’empressa de rapporter la chose au sultan et au ministre de la Guerre, en la grossissant. Von der Goltz, scandalisé, demanda qu’Ismâ’îl Bey fût renvoyé. Menaçant de démissionner, il finit par obtenir gain de cause19.

Un précurseur : von der Goltz

Lorsque Colmar von der Goltz arriva en Turquie en 1883, il trouva la mission militaire allemande en mauvaise posture. Ses prédécesseurs, en effet, avaient voulu aller très vite dans la réforme de l’armée ottomane. Les Turcs ne les suivaient pas vraiment, notamment dans la volonté de réformer tous les corps de l’armée. Von der Goltz s’attarda sur cette première expérience pour en faire, plus tard, toute une stratégie dans les relations de l’Allemagne avec l’Empire ottoman. Très vite, il releva - en tant qu’observateur d’abord, et ensuite en tant qu’inspecteur des écoles militaires, premier poste occupé à son arrivée en Turquie en 1883 - les forces et les faiblesses de la mission allemande, ce que voulaient vraiment les Turcs, les capacités de son pays à satisfaire ou non leurs demandes…

Dès sa nomination à la tête de la mission allemande, à la mort de von Kaehler en 1885, il commença à mettre sa stratégie en place ; il ne s’agissait plus de réformer toute l’armée ottomane, ni d’aller rapidement dans ses réformes, ni d’imposer des solutions toutes faites aux Ottomans. Il ne parlait pas de chaos au sein de l’armée ottomane.

Au contraire, consulter les chefs militaires turcs, prendre le temps nécessaire pour mener à bien les quelques réformes importantes au sein de l’armée ottomane, s’investir dans cette mission, tout en soutenant que la situation dans l’armée ottomane n’était pas aussi alarmante qu’on le pensait…, étaient les grandes lignes de la stratégie de ce grand homme militaire allemand qui aimait son pays mais aussi l’Empire ottoman, d’où le rayonnement de sa personnalité dans les deux pays.

C’est dans cet état d’esprit que la mission allemande s’activait, sous la direction de von der Goltz, depuis 1885, afin de faire du "modèle allemand" une stratégie pour l’armée ottomane, non seulement dans les réformes qu’elle devait entreprendre mais également dans la vision interne et externe du monde de cet empire. Dans le même temps, il essayait de développer, à l’instar de Moltke, son prédécesseur, une conception militariste du monde et parlait de la "Nation armée" comme d’un moyen de défense. Il le faisait dans le cadre de ses responsabilités, mais aussi à travers des publications - par lesquelles il fit connaître ses idées au grand public. Plus tard, elles devinrent toute une théorie, notamment dans l’approche réaliste des relations internationales. C’est cette même conception qu’il voulait introduire dans l’armée ottomane avec, en plus, l’encadrement et des armes allemandes.

Afin de propager rapidement ses idées, il essaya de les "protéger" des concurrents ; ainsi, pour marginaliser la documentation française dans le domaine militaire, il enseigna, publia et diffusa dans les écoles militaires ottomanes des ouvrages allemands en la matière, en insistant sur les grands théoriciens et praticiens de son pays, comme la philosophie militaire de Clausewitz - tirée de sa propre expérience en tant que chef militaire en Prusse. En parallèle, il fit connaître ses idées en langue turque en parlant de son expérience personnelle durant la première phase de son séjour dans l’Empire, qui s’étendit sur plus de dix années.

Von der Goltz s’occupa plus particulièrement, dans sa stratégie, de la culture et de l’éducation des jeunes officiers turcs ; une culture qui partait du cadre militaire, pour s’enfoncer dans la culture allemande - toutes disciplines confondues. Une "grande" place leur était donc réservée dans les stratégies du futur au sein du champ germano-turc. Ce sont ces jeunes-là qui furent les auteurs de la révolution jeune-turque, ou qu’il dirigea, par ailleurs, sur le front irakien au temps de la Grande Guerre, et c’est au milieu de beaucoup d’entre eux qu’il décéda sur ce même front…

Rien ne semble avoir été laissé au hasard dans la démarche de cet homme militaire allemand ; quand elle fut terminée, sa mission avait obtenu la satisfaction des Ottomans comme des Allemands ; d’ailleurs, en son temps, les deux parties n’ont pas éprouvé le besoin de nommer un attaché militaire allemand à Constantinople, tellement von der Goltz prenait en charge les demandes des uns et des autres - dans la mesure de ses responsabilités. En tout cas, c’est surtout grâce à lui que l’Allemagne a consolidé sa stratégie en Turquie, mais aussi qu’elle a pu pénétrer dans le Proche-Orient - déjà très complexe ; en un mot, von der Goltz fut le précurseur de la vision militaro-politique moderne de l’Allemagne dans le monde, notamment dans cette région très sensible pour son pays et l’Europe.

Aspects et portée de l’aide

La place des officiers allemands dans l’armée ottomane

Le statut des officiers allemands - nommés à des fonctions dans l’armée ottomane - est intéressant à noter. Il ne s’agissait pas d’experts étrangers accrédités auprès de la Porte, mais plutôt d’officiers-techniciens mis en disponibilité par l’armée allemande au profit de l’armée ottomane. Il semble que l’armée allemande accordait beaucoup d’importance au rôle de ces officiers-techniciens dans l’armée ottomane ; pour les encourager dans ce sens, elle les décorait avant leur départ ou les faisait bénéficier d’une promotion honorifique. Toutefois, il y avait une certaine ambiguïté entre leur statut et les pouvoirs qu’on voulait bien leur accorder.

Promotion et privilèges

Des privilèges leur étaient conférés. Dès leur arrivée, par exemple, un avancement très rapide leur était offert. Ainsi, lorsque le colonel von Kaehler arriva à Istanbul, il fut promu général de brigade [livâ] et devint Pasha. Sur ce, l’armée allemande le fit général de division. Il devint général de brigade, ferîk ottoman, puis aide de camp du sultan. Lorsqu’il décéda, en 1885, il était maréchal [muchîr] de son état.

Pour sa part, le capitaine Kamphövener, arrivé en 1882, atteignit le rang de maréchal en 1895. Plein de suffisance et de morgue, il comptait beaucoup d’ennemis et cette nomination fut mal accueillie20. Ce titre n’était accordé que de manière très exceptionnelle dans l’Empire ottoman. Kamphövener était ainsi placé au même rang que le ministre de la Guerre [ser’asker], Gâzi Osmân Pacha, le héros du siège de Plevne, mais chacun se demandait quels grands services il avait pu rendre à l’Empire21.

Von der Goltz fut également nommé maréchal, à la même époque, mais, compte tenu de ses mérites et de sa personnalité, les officiers turcs n’en n’éprouvèrent pas de ressentiment22.

Ces promotions très rapides ne manquaient pas de susciter des vocations et l’espoir de brillantes carrières, mais aussi des jalousies et des rancœurs auprès des officiers ottomans qui se sentaient lésés. Une forme d’incompréhension, voire de mésentente, s’installa progressivement entre les officiers allemands, leurs homologues ottomans, ainsi que les soldats. La plupart d’entre eux n’apprirent pas le turc, et on ne peut donc point s’étonner que leurs hommes ne les comprissent pas...

Des rémunérations tout à fait exceptionnelles étaient le corollaire de ces promotions rapides et étaient tout à fait scandaleuses pour les militaires ottomans, qui ne touchaient jamais régulièrement la totalité de leur solde. En 1885, chaque officier allemand recevait 30 000 francs23. Nommé maréchal en juillet 1893, von der Goltz aurait reçu 70 000 F d’appointements, sans parler d’autres avantages de la situation24. En effet, les salaires impayés ou payés partiellement avec un retard considérable étaient chose très fréquente sous le règne d’Abdülhamîd II et il s’agissait même d’un moyen délibéré pour réduire la dette publique.

Le nombre croissant d’officiers allemands qui fut envoyé en Turquie se fit, semble-t-il, au détriment de la qualité des hommes choisis. Certains "indésirables" étaient ainsi éloignés des sphères allemandes25, mais aussi des officiers de valeur négligeable. Plusieurs officiers durent être rappelés en Allemagne, tel le capitaine von Messmer, en 1901, qui fut condamné à une peine assez sévère pour dilapidation de fonds26.

Les objectifs

Il est à remarquer que l’Allemagne entendait réaliser par cette aide militaire devenant, avec le temps, stratégique pour les deux parties, certains objectifs, tels par exemple :

- la formation de jeunes officiers turcs qui prendraient plus tard la relève et, partant, veiller aux intérêts allemands dans le cas de certaines menaces internes ou externes ;

- inculquer le modèle militaire allemand à l’armée ottomano-turque, ce qui l’amènerait à "fonctionner" dans "l’esprit" et la culture militaire allemande ;

- être tout près du pouvoir, de la prise de décision au sein du Palais ; ce qui pourrait lui permettre d’être influente dans la politique générale de la Porte, ou au moins dans certaines démarches qui toucheraient les intérêts allemands, etc.

C’est dire que l’Allemagne s’est assignée des buts politico-militaires dans l’aide octroyée à l’Empire ottoman, et qu’il fallait œuvrer afin de les atteindre ; la marginalisation de certains officiers allemands, leur "éloignement" de l’Allemagne comme experts au sein de l’armée ottomane ne "dérangeait" nullement les objectifs poursuivis ; on se demande même si ce n’était pas une tactique pour leurrer les ennemis de l’Allemagne qui la surveillaient de tout près, et en premier l’évolution de son armée…

L’instruction allemande

Outre l’encadrement des forces terrestres ottomanes, les Allemands avaient une sorte de mainmise sur l’ensemble de l’édifice militaire. En ce qui concerne la gendarmerie, l’Allemagne n’était pas détentrice d’une expérience ni d’un système éducatif en la matière. Malgré cela, la mission de réformer la gendarmerie en Macédoine, dans la région de Selânik et de Manastïr, fut confiée, en 1909, au colonel von Rüdgisch. Finalement, la réorganisation de la gendarmerie tout entière fut attribuée au général français Baumann. Un titre semblable à celui de commandant en chef lui fut attribué, jusqu’à la Première Guerre mondiale27. La Turquie, en faisant appel à la France, voulait rééquilibrer sa politique avec les puissances européennes, sans pour autant y réussir.

Le même problème se posa pour la marine. Les colonels allemands Starke et Kalau vom Hofe assuraient depuis 1891 la fonction de conseillers au ministère de la Marine. Lors de la guerre greco-ottomane de 1897, l’amiral Kalau vom Hofe entra en conflit avec le ministre de la Marine, Hasan Pacha, qui avait donné l’ordre à sa flotte se trouvant aux Dardanelles d’attaquer les bateaux grecs en mer Égée. Il s’opposa à cet ordre, au motif qu’aucun de ces navires n’en avait la capacité28.

Les Allemands avaient donc leur mot à dire dans les situations difficiles ; en tout cas, ils ne voulaient pas, pour une raison ou une autre, que les Turcs mettent toute l’expérience allemande dans l’armée ottomane à rude épreuve, probablement de peur de perdre le "terrain turc" au profit d’autres puissances. De plus, les Allemands semblaient gênés dans les conflits des Turcs avec leurs voisins, qui savaient l’importance de l’aide allemande à l’Empire ottoman ; bien qu’alliée des Turcs, l’Allemagne n’a pas ouvertement pris position dans les conflits opposant l’Empire à ses voisins ; elle essayait de ménager également les autres États, comme si sa présence à Istanbul se limitait à une aide purement technique ! En d’autres termes, et si l’influence allemande était réelle au sein de l’Empire, les Allemands n’arrivaient pas toujours à empêcher les maladresses turques avec leurs voisins, ni certaines décisions qui allaient à l’encontre de l’influence allemande dans l’Empire ; mais les Allemands étaient très patients, et comme ils travaillaient pour l’avenir, pour une grande puissance allemande, ils ne voulaient pas bousculer les choses, même lorsque les Turcs s’en prirent à leurs alliés en se tournant vers la France ou l’Angleterre pour leur demander de l’aide, y compris dans le domaine militaire - considérée comme une "chasse gardée" des Allemands. Ainsi, les Allemands utilisaient, selon la nature de chaque période, de nouvelles "tactiques" dans leurs relations avec l’Empire, pour réaliser les "grands" objectifs et construire "l’Allemagne du futur".

En tout cas, les instructeurs allemands dans la marine ottomane restèrent en poste jusqu’à la seconde monarchie constitutionnelle, date à laquelle le nouveau ministre de la Marine, Cemal Pasha, reprit les choses en main et se lança dans une réforme complète et fit appel à des conseillers anglais.

Si l’on veut estimer l’évolution de l’influence de la mission militaire allemande, le tournant fut la défaite des guerres balkaniques, en 1912, lorsque le nombre des officiers fut multiplié. L’entrée en guerre en 1914 marqua par contre les tentatives de suprématie du commandement allemand.

L’enseignement

Von der Goltz joua un rôle très important dans l’éducation des jeunes officiers ottomans. Pour mettre fin à l’étude des livres français, il s’employa à préparer la publication d’ouvrages destinés à mekteb-i harbiye, l’École de Guerre. La doctrine allemande y était enseignée et notamment les préceptes de Clausewitz. Lors de sa première mission militaire de douze années (1883-1895), il fit publier en langue turque plus de 4 000 pages d’ouvrages29. L’enseignement de l’allemand fut généralisé dans les écoles militaires, sur le modèle des Deutsche Kriegschule, et le français, qui était auparavant obligatoire, devint facultatif. Il forma un état-major compétent et fonda une Académie militaire sur le modèle de la Berliner Kriegsakademie pour les jeunes officiers.

L’influence allemande eut aussi pour fruit une modification dans le recrutement des officiers d’état-major en 1899. Auparavant, les élèves sortis les premiers de l’école d’infanterie et de cavalerie de Pangaltï entraient à l’école d’état-major et étaient affectés définitivement dans ce service. Tandis que leurs camarades, classés dans l’infanterie ou dans la cavalerie étaient nommés sous-lieutenants, au bout de trois ans de cours ils étaient nommés capitaines et versés dans l’état-major. Sur cinq cent officiers sortant chaque année (depuis les années précédentes seulement) de l’école de Pangaltï, on en prenait un nombre variant de dix-sept à vingt-quatre pour l’école d’état-major.

Depuis longtemps, le gouvernement allemand, et plus particulièrement son attaché militaire Morgen, avaient cherché à faire adopter par le gouvernement ottoman le système de recrutement prussien. Les officiers admis à l’école d’état-major étaient désormais considérés comme stagiaires et leur nombre était porté à cinquante, ce qui permettait aussi l’accès à certains officiers qui, sans avoir été classés dans les premiers de l’école de Pangaltï, pouvaient avoir des aptitudes spéciales pour le service. Ils étaient nommés sous-lieutenants comme leurs camarades de l’infanterie et de la cavalerie à leur sortie de l’école et lieutenants un an après. Ils portaient comme signe distinctif une étoile jaune au collet. Ceux qui recevaient, au bout de trois ans d’études, le brevet d’état-major étaient nommés capitaines et faisaient en cette qualité deux ans de stage dans un régiment et étaient attachés à l’état-major général avec le grade de vice-major [kolagasï]. Ceux qui n’obtenaient pas le brevet étaient versés dans un régiment avec le grade de lieutenant, mais conservaient toutefois l’étoile jaune comme signe distinctif des études supplémentaires qu’ils avaient accomplies. Aussi peu radicale qu’il fût, il s’agissait néanmoins d’un véritable progrès pour le corps des officiers d’état-major. La distinction donnée au terme des trois années d’études accomplies à l’état-major ne pouvait en outre qu’augmenter l’émulation des jeunes officiers et les deux années de service paraissaient une amélioration encore plus sensible30.

Par-delà les réformes, les cours et la mise en avant du modèle allemand qui prônait sa supériorité, von der Goltz a marqué les générations de jeunes officiers qui l’ont côtoyé et qui sont devenus des inconditionnels du modèle allemand. Il est incontestable qu’il a eu une influence sur ceux qui furent les auteurs de la révolution jeune turque de 1908 et sur les réformes militaires qu’ils s’empressèrent de faire adopter. Alors en Allemagne, von der Goltz fut rappelé pour servir de nouveau dans l’armée ottomane (1909). Les contacts personnels ont eu une influence directe, tels ceux de l’attaché militaire von Strempel ou de l’attaché naval, Humann avec Enver Pacha.

L’envoi d’officiers ottomans dans l’armée allemande

Le corollaire de l’enseignement de la doctrine allemande était l’envoi de stagiaires ottomans dans l’armée allemande. Cette pratique commença en 1883. Quel que fût leur grade dans l’armée ottomane, ils prenaient le grade et l’uniforme de second lieutenant dans l’armée allemande et ne pouvaient être promus premier-lieutenants qu’après deux ans de séjour dans le régiment. En revenant en Turquie, ils recevaient le grade immédiatement supérieur à celui qu’ils avaient au moment de leur départ pour l’Allemagne.

Les avantages qui résultaient pour ces officiers de leur supériorité réelle sur leurs camarades étaient souvent compensés par la suspicion dans laquelle ils étaient tenus par suite des idées plus libérales qu’on leur attribuait généralement. Toutefois, ces missions étaient très recherchées. Peut-être aussi parce qu’ils touchaient régulièrement une solde de 38 LT (874 F) pour les officiers de cavalerie et de 33 LT (759 F) pour les autres31. Lorsque ces officiers revenaient dans leur pays, pour la plupart, des déceptions amères les attendaient. Ils étaient écartés quasi systématiquement par le sultan. Ils en conçurent de la rancœur et, alors que l’armée ottomane déclinait, certains prirent part aux comités révolutionnaires32.

En 1905, le sultan exprima le souhait d’envoyer des sous-officiers turcs en Allemagne afin qu’ils s'aguerrissent au maniement de l’artillerie à tir rapide. En outre, il voulait que des sous-officiers allemands viennent en Turquie pour aider à l’introduction de ces canons dans l’Empire. Mais, notamment à cause du problème de la langue, cette idée ne fut pas retenue. L’attaché militaire allemand y trouva un palliatif en envoyant un grand nombre d’officiers d’artillerie allemands en Turquie pour une brève durée33.

En l’espace de vingt-cinq ans, une centaine de jeunes officiers ottomans furent formés dans l’armée allemande34. Ces officiers furent par la suite le soutien le plus important du courant allemand dans l’armée ottomane.

La complexité des relations germano-ottomanes

Le mimétisme

Une tendance très importante à copier sensiblement tout ce qui se faisait dans l’armée allemande était dominante dans les milieux militaires. Pour des motifs politiques, l’empereur d’Allemagne s’occupait très directement non seulement de l’instruction des officiers envoyés en Allemagne, mais encore du choix de ces officiers35.

Du doute à la méfiance

Le sultan était très enclin au doute et à la méfiance et, concernant une mission étrangère aussi importante que l’était la mission militaire allemande, il est largement compréhensible qu’elle n’y ait pas dérogé. Malgré tout, il lui témoigna des honneurs et des faveurs, par les distinctions dont il la gratifia et par les rétributions si généreuses qu’il dispensa.

Il y eut quelques accrocs à la confiance qu’il accordait à la mission. On peut notamment faire état de rapports que rédigeait von der Goltz au gouvernement allemand dont le gouvernement ottoman eut connaissance. Il y était fait état d’agissements de la mission militaire allemande, cherchant à accroître son influence par divers moyens36.

Cette aide militaire n’était toutefois pas un bienfait réservé aux Ottomans. Au mois d’octobre 1900, l’ambassadeur ottoman à Berlin, Tevfîk Pacha, faisait savoir qu’une mission militaire allemande avait également été dépêchée en Grèce37. Il était donc raisonnable de relativiser la confiance qu’on pouvait avoir en elle.

Les ambiguïtés des relations germano-ottomanes

Il n’y avait pas de consensus en ce qui concerne le rôle de la mission allemande. Il y eut toujours des officiers ottomans qui lui furent hostiles à divers titres. Tel un ministre de la Guerre, lui-même, qui aurait confié à l’attaché militaire français ne pas aimer les Allemands, n’admettant pas que ceux-ci fissent payer aussi cher des cartouches fabriquées dans des conditions aussi défectueuses. Cette réflexion du chef de l’armée ottomane était la meilleure preuve que, si le sultan et quelques personnes de son entourage immédiat payés pour cela étaient absolument décidés à trouver parfait tout ce qui venait d’Allemagne, il y avait dans l’armée des officiers qui jugeaient autrement la situation38.

Les rapports entre l’Allemagne et l’Empire ottoman n’étaient pas toujours aussi faciles qu’on aurait pu le croire et une certaine forme d’exploitation n’était pas absente de leurs échanges inégaux. L’entente qui se maintenait entre eux n’aurait existé que par la volonté même du sultan39.

Après le départ de von der Goltz, aucun officier de la mission allemande n’arriva à prendre une influence réelle sur le sultan40. L’instruction des futurs officiers ottomans n’était plus contrôlée par des officiers allemands au service de la Turquie, mais directement par son propre représentant militaire, le major Morgen41. Ce contrôle donné à un officier étranger irritait beaucoup, même certains officiers qui auraient été disposés à accepter les conseils des Allemands et qui ne voulaient pas subir un joug trop direct42. Il y avait une certaine retenue, une volonté délibérée du gouvernement ottoman, qui refusait de s’abandonner à une collaboration trop étroite avec la mission militaire allemande43.

Si l’idée d’un retrait de la mission militaire allemande fut envisagée à plusieurs reprises, elle ne fut jamais réalisée. En effet, un appel éventuel à une autre mission militaire étrangère à leur place les en dissuada.

Une ligne de conduite

L’encadrement, l’enseignement, l’éducation, la formation, la culture…, sont des concepts fortement enracinés dans la stratégie allemande de l’époque. C’est, en d’autres mots, une "ligne de conduite". En faisant appel à l’Allemagne, les Turcs voulaient peut-être s’appuyer sur cette nouvelle puissance dont le poids grandissait de jour en jour dans les relations internationales ; mais ils ne s’attendaient probablement pas à cette discipline, à cette rigueur allemande dans le travail ; ils furent donc très marqués par ce savoir-faire allemand dans un domaine aussi sensible que la coopération militaire.

Autrement dit, l’éducation militaire allemand semble avoir réussi à faire de la discipline une règle dans les relations des militaires allemands avec leurs homologues turcs. Par ailleurs, dans leur travail avec les Jeunes Turcs, les Allemands ne se contentaient pas de l’aspect purement technique dans le domaine militaire. Ils menaient aussi un autre travail, plus important à leurs yeux et essentiel pour mener des batailles : ils leur ont fait apprendre la nécessité de se doter, dès le départ, d’une "volonté de vainqueur", avant même de s’engager dans des conflits militaires… En fait, tout un travail psychologique a été mené au sein de l’armée turque, en particulier pour motiver les jeunes officiers - dont "l’Allemagne du futur" attendait beaucoup…

Ainsi, tout une génération d’officiers militaires turcs a t-elle été imprégnée par ce savoir-faire et, partant, elle a essayé de prendre l’exemple allemand, depuis la victoire de la Prusse sur la France - alors superpuissance mondiale se partageant la planète avec le Royaume-Uni, comme une "source de vie" motivante dans le travail pour préserver ce qui restait à sauver de l’Empire ottoman. Et si les troupes militaires turques ont été mises en échec, la responsabilité est d’abord à rechercher dans le commandement et la stratégie turcs, non dans la technicité allemande.

En effet, et comme il a été relevé plus haut, on n’écoutait pas beaucoup les conseils des militaires allemands ; certains Turcs se voyaient comme effacés, ou voulaient, en se rebellant, prouver une certaine capacité auprès des Allemands ; mais le moment était naturellement mal choisi. La personnalité turque, très complexe, pourrait aussi expliquer parfois pourquoi des officiers turcs se mettaient au devant des initiatives allemandes…

Même Mustafa Kemal, le père de la Turquie moderne, semble avoir appris beaucoup de l’expérience allemande dans son pays ; et s’il est vrai qu’il ne s’entendait pas beaucoup avec les stratégies des militaires allemands, cela ne l’a pas empêché d’utiliser la méthode allemande lorsqu’il a décidé de mettre fin au Khalifat et au sultanat. En tout cas, son approche dans la construction de la république en Turquie rappelait étrangement la discipline et la rigueur allemande ; de plus, l’armée sur laquelle il s’est appuyé se composait en majorité de jeunes ; ces mêmes jeunes dont la plupart, justement, avaient été formés sous commandement allemand…

Après la Seconde Guerre mondiale, la Turquie a continué à regarder vers Bonn44, cette fois-ci pour bénéficier de l’aide économique - devenue toute une politique dans les relations extérieures de l’Allemagne -, mais aussi pour l’aider à trouver une place au sein de l’Union européenne, tout en espérant que l’Allemagne continuerait à ne pas intervenir dans la politique intérieure de la Turquie.

Dans la politique d’aujourd’hui envers la Turquie comme dans celle d’hier, l’Allemagne reste fidèle à elle-même ; discrète est sa politique d’aide ; discrètes les conditions liées à l’octroi de l’aide ; discrète est sa médiation dans les conflits qu’elle a eu à traiter avec la Turquie ou autres…

Mis à part les deux guerres mondiales où l’Allemagne s’est engagée, on ne trouve pas d’autres actes pouvant être considérés comme "extrémistes" - par rapport à sa politique traditionnelle depuis Bismarck. Dans cette évolution, l’Allemagne a globalement attiré, à travers l’aide militaire45 ou autres moyens, son "allié" turc vers ce qu’elle projetait. Le travail est tellement bien accompli que les Turcs se laissent parfois faire ; l’exemple le plus explicite est l’alignement d’Istanbul sur Berlin durant la Grande Guerre.

C’est cela aussi qui pourrait nous faire comprendre la stratégie allemande d’hier et d’aujourd’hui envers la Turquie. L’Allemagne, en effet, ne change pas beaucoup, sauf peut-être dans les moyens utilisés qui, eux, varient en fonction de chaque période et des objectifs qu’on veut atteindre…

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Notes:

1 E.M. Earle, Turkey, The Great Powers and the Bagdad Railway, New York, Russel & Russel, 1972, p. 51.

2 A.A. (Auswärtiges Amt, archives du ministère des Affaires étrangères allemand), Türkei n° 139, Kaiserlich Deutschen Botschaft in Wien n° 263, le 26 mai 1880.

3 A.A., Türkei n° 139, A. 2967, Kaiserlich Deutschen Botschaft n° 140, Constantinople, le 14 mai 1880, qui rapporte les propos du sultan à l’ambassadeur.

4 A.A., Türkei n° 139, A. 3736, lettre adressée par le sultan Abdülhamîd à l’empereur d’Allemagne, Palais de Yïldïz, le 10 juin 1880.

5 Ibid.

6 A.A., Türkei n° 139, A. 3736, Palais de Yïldïz, le commandant du Génie, aide de camp, inspecteur permanent des armées ottomanes, Dreyssé à l’ambassadeur d’Allemagne le 6 juin 1880 ; A. 3394, Kaiserlich Botschafter an A.A., n° 46, le 7 juin 1880.

7 A.A., Türkei n° 139, A. 4170, le commandant du Génie, aide de camp, inspecteur permanent des armées ottomanes, Dreyssé à l’ambassadeur d’Allemagne, Palais de Yïldïz, le 5 juillet 1880.

8 A.A., Türkei n° 139, A. 4170, établi le 5 juillet 1880, par le commandant du Génie, aide de camp, inspecteur permanent des armées ottomanes, Dreyssé.

9 A.A., Türkei, n° 139, A. 4815, Kaiserlich-Deutsche Botschaft n° 165, le 4 août 1881.

10 J. Wallach, Anatomie einer Militärhilfe. Die preussich-deutschen Militärmissionen in der Türkei 1835-1919, Düsseldorf, 1976, pp. 42-43.

11 P.A.-A.A., Türkei n° 139, rapport du 23 août 1888.

12 Lettre de von Kaehler du 4 juillet 1882, Bundesarchiv-Militärarchiv (BA/MA), archives du ministère de la Guerre allemand, N 65/11.

13 SHAT (Service Historique de l’Armée de Terre), 7N1629, Péra, le 10 novembre 1886, rapport n° 110. Cf. P.A.-A.A., Türkei n° 142, A. 7642, lettre de von Kaehler à l’ambassadeur, en date du 23 décembre 1882, dans laquelle il présente ses propositions de réformes. Il y est écrit que les corps d’armée devraient passer à douze et les divisions de cavalerie à six.

14 SHAT, 7N1629, Péra, le 10 novembre 1886, rapport n° 110.

15 Ibid.

16 Dénomination opposée à celle de "Jeune-Turc", d’une faction des dirigeants hostile à toute innovation.

17 SHAT, 7N1629, Péra, annexe au rapport n° 45, janvier 1885.

18 SHAT, 7N1628, Péra, rapport n° 6 du 15 janvier 1884.

19 SHAT, 7N1628, Péra, rapports n° 3 du 9 janvier 1884 et n° 6 du 15 janvier 1884.

20 "On a beau mettre un harnais d’or sur le dos d’un âne, on n’en fait pas pour cela un cheval de race", aurait dit à son sujet, en lui appliquant ce proverbe turc, le ferîk Châkir Pacha, le propre chef du cabinet militaire du sultan, dans son bureau, à Yïldïz, en présence d’un groupe d’officiers turcs, à l’attaché militaire français. Cf. SHAT, 7N1631, Constantinople, rapport n° 154 du 12 juin 1895.

21 I. Ortaylï, Ikinci Abdülhamit döneminde Osmanlï Imparatorlugunda alman nüfuzu [L’influence allemande dans l’Empire ottoman à l’époque de Abdülhamid], Ankara, Ankara Üniversitesi Siyasal Bilgiler Fakültesi Yayïnlarï, n° 479, 1981, p. 63 ; J. Wallach, op. cit., p. 43.

22 SHAT, 7N1631, Constantinople, rapport n° 154 du 12 juin 1895.

23 J. Wallach, op. cit., p. 70.

24 SHAT, 7N1631, Constantinople, rapport n° 80 du 13 juillet 1893.

25 Von der Goltz lui-même aurait été le prototype de l’officier à la pensée non conformiste, trop libéral et éventuellement dérangeant par ses aspirations intellectuelles, auquel il était heureux de confier une mission dans l’Empire ottoman.

26 SHAT, 7N1633, Constantinople, rapport n° 384 du 30 mars 1901. L’attaché militaire français faisait observer : "Ce détail confirme ce que j’ai eu l’honneur de vous dire maintes fois, du sans gêne avec lequel les Allemands traitent les Turcs. Non contents de leur envoyer de mauvaises cartouches et de mauvais Shrapnels, ils leur envoient des officiers médiocres et quelquefois tarés".

27 I . Ortaylï, op. cit., p. 70.

28 J. Wallach, op. cit., p. 103.

29 C. Goltz, Generalfeldmaréchal Freiherr (v.d.), Denkwürdigkeiten, Berlin, W. Förster, 1932, p. 114.

30 SHAT, 7N1632, Constantinople, rapport n° 246 du 23 novembre 1899.

31 SHAT, 7N1633, Constantinople, rapport n° 170 du 13 mars 1899.

32 P.A.-A.A., Türkei n° 139, A. 14516, amb. n° 196, Thérapia, le 3 septembre 1908, Marschall au chancelier, le comte von Bülow.

33 P.A-A.A., Türkei n° 139, A. 14409, Thérapia, le 11 août 1905, Bodman au chancelier, le comte von Bülow.

34 P.A.-A.A., Türkei n° 139, ad A. 12635, Militärbericht n° 105 du 5 août 1908.

35 SHAT, 7N1633, Constantinople, rapport n° 270 du 27 janvier 1900.

36 B.O.A. (Bachbakanlïk Osmanlï Archivi : archives ottomanes placées sous l’autorité de la Présidence du Conseil), Y.E.E., K.15, E.74/81, Z.74, K.15.

37 B.O.A., Y.E.E., K.36, E. n° 2586, Z.148, K. XVI, 14 techrinevvel 1316.

38 SHAT, 7N1633, Constantinople, rapport n° 177 du 28 mars 1899. En l’occurrence, le sultan avait fait demander deux caisses de 1 200 cartouches, apportées par paquebot de la Deutsche Bank Linie, pour qu’elles lui soient livrées afin de servir à des essais avant acceptation de l’envoi total. Le représentant de la fabrique allemande répondit que les cartouches avaient été soumises avant leur expédition aux essais réglementaires à Oberndorf, près de Karlsruhe, en présence de la commission de réception ottomane, composée de trois officiers qui les avaient acceptées définitivement et qu’il ne consentirait à livrer aucun échantillon. D’après des ordres formels, il devait ou remettre la totalité des caisses après paiement de leur valeur ou ne rien livrer du tout. Le ministre de la Guerre ayant refusé de payer, les caisses de cartouches furent transportées sur un bateau grec qui, après être resté à l’ancre pendant quelques jours en face de la Corne d’Or, près de la tour de Léandre, alla à Pachabahçe sur le Bosphore. Bien entendu, les frais de transbordement et d’entretien du bateau grec durent être payés au représentant de la maison de Karlsruhe, en même temps que la valeur des cartouches et avant livraison de celles-ci, par le gouvernement ottoman.

39 Ibid.

40 L’ambassadeur d’Allemagne à Constantinople estimait qu’il était important pour l’influence allemande sur l’armée turque ainsi que sur le commerce bilatéral que von der Goltz restât en Turquie. Cf. P.A.-A.A., Türkei n° 139, A. 4311, le 20 mai 1893, M. le comte Radolin à M. Caprivi.

41 Après le départ de von der Goltz, un attaché militaire allemand fut accrédité à Constantinople.

42 SHAT, 7N1633, Constantinople, rapport n° 196 du 10 mai 1899.

43 En 1901, concernant l’influence militaire allemande en Turquie, l’attaché militaire français écrivait les phrases suivantes, qui sont l’expression d’une forme de malaise : "Depuis le général von der Goltz, aucun officier allemand n’a fait autre chose que toucher son traitement. On veut bien accorder à l’Empereur allemand toutes les sinécures, très grassement payées, qu’il demande pour certains de ses officiers de son armée, on veut bien éviter de refuser directement certaines demandes indiscrètes de l’attaché militaire, on consent même à payer à un prix excessif des Shrapnels ou des cartouches inutilisables, mais on ne veut, sous aucun prétexte, que des Allemands instruisent directement des soldats ottomans ou soient mis au courant de certains détails concernant la défense du pays". SHAT, 7N1633, Constantinople, rapport n° 407 du 15 avril 1901.

44 Cela est valable aussi pour l’Allemagne ; les relations économico-commerciales, l’existence d’une forte communauté turque, le rôle de la Turquie dans l’OTAN et au Proche-Orient, etc., pourraient y être pour quelque chose…

45 Selon DPA, l’agence de presse allemande, la Turquie a bénéficié ces 30 dernières années d’une aide allemande en armement d’un montant de 7 milliards de DM.

  

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