LES MARITZ UNE FAMILLE DE FONDEURS AU SERVICE DE LA FRANCE

 

Frédéric Naulet

 

 

La production de canons connut une véritable révolution dans la première moitié du xviiie siècle avec l’invention de la machine à forer les canons par le fondeur suisse, Jean I Maritz. Engagé avec son fils par la France en 1733, ils transformèrent le travail des fonderies et, grâce au soutien du directeur général de l’artillerie Jean-Florent de Vallière, ils furent les artisans de l’uniformisation de la fabrication d’armes lourdes.

L’invention de la machine à forer les canons

Famille suisse d’origine protestante, les Maritz avaient dû quitter le Valais, d’où ils étaient originaires (à l’origine, le nom de famille devait être Mauritz ou Maurice), au xvie siècle pour s’installer à Burgdorf, dans le canton de Berne. C’est là que naquit Conrad Maritz en 1639. Fondeur de cloches et serrurier1, il s’illustra notamment en réalisant la sonnerie de la tour de sa ville natale mais n’eut probablement aucune activité militaire contrairement à son fils, Jean I, né en 1680. Employé à la fonderie de canons de Genève, Jean participa aussi à la modification des canalisations de la cité genevoise en 1727 car, si la spécialisation des fondeurs était croissante, la pratique d’autres activités était monnaie courante à cette époque.

En 1704, il inventa la fameuse machine à forer les canons. Jusqu’alors, les canons étaient fondus selon la technique du noyau. Après avoir réalisé un moule de la future pièce, une barre métallique correspondant au diamètre de l’âme (le noyau) y était introduite . Le métal était coulé dans le moule et, une fois durci, le noyau était retiré, laissant apparaître l’âme du canon. Restait à éliminer les défauts à l’intérieur de la pièce en l’alésant à l’aide de couteaux. Cette technique avait un défaut majeur : la barre métallique pouvait être mal fixée dans le moule, légèrement tordue ou se déformer lors de la fonte, créant ainsi des pièces aux âmes courbes. C’est pour remédier à ce problème que Maritz inventa un nouvelle machine.

Considérant la pose du noyau et l’alésage de l’âme comme des opérations particulièrement délicates et souvent imparfaites, il mit au point une machine permettant de forer la pièce coulée sans cette barre de fer, d’où le terme de "pièces massives". Le canon était ensuite fixé horizontalement sur la machine face à un foret de l’épaisseur de l’âme souhaitée. Progressivement, celui-ci creusait la pièce, lui donnant une âme parfaitement rectiligne. Le seul inconvénient de cette technique était l’augmentation de la consommation de métal de l’ordre de 25% pour combler l’espace occupé par le noyau, même si la plus grande partie des déchets de l’alésage était réutilisée. Cette invention révolutionnaire fut à l’origine de sa venue en France en 1733.

Au service de la France

Fabriquer un canon demandant une haute maîtrise technique, le monde des fondeurs était particulièrement restreint. Trouver un titulaire pour une fonderie était donc un véritable casse-tête pour les membres de l’Artillerie. Pour faire face à cette pénurie, les secrétaires d’Etat à la guerre français avaient eu plusieurs fois recours aux étrangers (les frères Keller, Balard...). Cette situation se présenta de nouveau en 1725.

Au lendemain de la guerre de Succession d’Espagne, l’activité des fonderies françaises avait été particulièrement réduite (et même interrompue pour certaines d’entre elles) pour des raisons d’économie. Le regain de tension en Europe dû à la signature du traité de Vienne le 30 avril 1725 motiva la décision de rétablir la production des établissements de Lyon et de Perpignan. La place de fondeur y étant vacante, le grand-maître chargea ses lieutenants généraux de chercher des personnes compétentes pour occuper ces fonctions2.

N’en trouvant aucun dans le royaume, le lieutenant-général d’artillerie du Lyonnais, Baraillon de Saint-Didier, se tourna vers la Suisse où lui avait été signalé un sujet capable de postuler à ce poste. En août 1725, il se rendit à Genève pour rencontrer le lieutenant de l’artillerie de la République. Lors de sa visite de la fonderie, son attention se porta sur deux personnes : Georges Munich, un Saxon à l’expérience reconnue, venu travailler en Suisse et Jean Maritz dont l’invention avait particulièrement intéressé l’officier. Jugeant les prétentions de ce dernier exorbitantes (probablement d’un point de vue financier), Saint-Didier renonça à l’engager. Nous ignorons malheureusement sur quel point précis échouèrent ces négociations. Ce fut donc Munich qui entra au service de la France. À son retour à Lyon, Saint-Didier fit à ses supérieurs un rapport très élogieux de la nouvelle machine observée à Genève mais l’engagement de son inventeur semblait définitivement impossible.

Munich donna toute satisfaction jusqu’à la détérioration prématurée de deux canons et deux mortiers fondus par ses soins. L’incident eut lieu au début de l’année 1732 à l’école d’artillerie de Grenoble. Jean-Florent de Vallière, directeur général de l’artillerie, fut chargé d’en découvrir les causes. Après avoir fait scier la pièce, il put constater que l’alliage manquait singulièrement d’homogénéité (l’étain et le cuivre n’étant pas parfaitement mélangés), car pour faire des économies, le fondeur n’avait pas chauffé assez longtemps son fourneau. Munich refusa obstinément de reconnaître son erreur, considérant que seul un fondeur avait des compétences en la matière et remettant ainsi en cause celles des officiers d’artillerie. Cette intransigeance provoqua son renvoi de la fonderie de Lyon qu’il quitta contraint et forcé en avril 1733. Involontairement, Munich avait fourni une bonne raison pour son propre renvoi car cet incident, certes réel, arrivait à point nommé pour laisser la place libre. En effet, l’engagement de Maritz était redevenu d’actualité. .

Même si officiellement il ne joua aucun rôle dans la venue en France des Maritz, l’un des principaux artisans en fut sans doute Jean-Florent de Vallière, directeur-général de l’artillerie, c’est à dire l’homme le plus important de l’artillerie après le grand-maître de l’artillerie. Il avait pour cela deux bonnes raisons :

- La France n’étant pas le seul pays à fabriquer des bouches à feu, Maritz pouvait très bien être engagé par une autre puissance étrangère (plus généreuse !), et récupérer ainsi sa machine.

- Jean I Maritz ayant deux fils également fondeurs, Vallière souhaitait leur confier la direction de toutes les fonderies du royaume, espérant ainsi uniformiser la fabrication des pièces. Sa réforme de l’artillerie en 1732 allait d’ailleurs en ce sens et il est probable qu’elle fut conçue dans la perspective de l’engagement de la famille suisse.

La méthode de Maritz étant nouvelle, le secrétaire d’État à la guerre exigea malgré tout des épreuves, comme il était de coutume. Le 2 mai 1734, le fondeur suisse vint donc à Lyon, accompagné de son plus jeune fils, Jean II, âgé de 22 ans. L’importance de ces épreuves était telle que Vallière fut chargé de les surveiller. Après avoir examiné la pièce de 12 et celle de 24 fondues massivement et alésées avec la machine, le directeur général de l’artillerie fut conquis. Ni le coût plus élevé de ces pièces, ni les exigences de Maritz, ni sa religion (il était protestant) n’étaient désormais des obstacles à son engagement qui prévoyait que le fondeur entrerait au service du roi et devrait utiliser sa machine mais en aucun cas n’en dévoiler le secret.

Maritz, conscient que son invention ne pourrait rester éternellement inconnue, tenta de la négocier. Il proposa de la vendre et de former des ouvriers moyennant 100 000 livres tournois. Outre le prix, Vallière voyait deux inconvénients majeurs dans cette proposition : rien ne garantissait que les personnes mises dans le secret ne le vendraient pas à l’étranger et aucune clause de ce marché ne retenait les Maritz en France à longue échéance.

À la tête des fonderies de l’artillerie de terre

La nomination à la tête de la fonderie de Lyon était loin d’être un honneur, mais c’était la seule dont la place de fondeur était vacante et le déplacement du titulaire d’un poste n’était pas dans les habitudes de l’époque. Le vieil établissement construit sur les bords de la Saône n’avait ni l’activité de ceux de Douai et de Strasbourg (les plus importants du Royaume), ni le prestige de la fonderie de l’Arsenal de Paris. Le vieux bâtiment commençait à s’effondrer et, à en croire le rapport de l’ingénieur du roi chargé d’inspecter les bâtiments en 1732, la famille Maritz risquait fort de s’installer dans une ruine3. Les locaux furent tout de même aménagés pour installer la nouvelle machine.

Même si les oppositions systématiques à toute innovation furent fréquentes dans le corps de l’artillerie, elles furent très minoritaires pour celles de Maritz. Pourtant, les premières fontes furent loin d’être irréprochables. Peu de temps après son entrée en fonction, quatre pièces de l’école d’artillerie de Besançon étaient soit chambrées, soit lézardées, donc hors de service. Une enquête fut ouverte et, comme toujours, l’alliage fut remis en cause. Cette affaire ressemblait singulièrement à celle qui avait coûté sa place à Munich mais, plus diplomate que son prédécesseur, Maritz fit d’abord son mea culpa bien que convaincu de la qualité de son travail. Une autre mésaventure lui permit de critiquer les épreuves qui, selon lui, faisaient exagérément souffrir les pièces.

Une fois fondues, toutes les pièces étaient testées. Jusqu’alors, ces épreuves consistaient en trois tirs. Partant du principe qu’une pièce qui supportait une forte charge de poudre supporterait la charge ordinaire, le premier tir avait lieu "à la pesanteur du boulet". Pour une pièce de 24, le canonnier introduisait dans l’âme 24 livres de poudre, quantité considérable et jamais utilisée en service. Pour le second tir, la pièce était chargée au trois quarts de la pesanteur du boulet puis au deux tiers (la charge ordinaire), pour le troisième et dernier tir. La quasi totalité des pièces résistaient, du moins en apparence, à ces épreuves. L’officier devait ensuite découvrir les vices cachés de la pièce.

Le premier test était celui de l’eau. Après avoir bouché la lumière, un canonnier introduisait de l’eau dans l’âme et la refoulait avec l’écouvillon afin de voir si la pièce était poreuse. Le second, celui du chat, était le plus redouté car la plupart des pièces refusées l’étaient à l’issue de celui-ci. Le chat était une tige de fer qui se terminait par trois griffes et que les fondeurs avaient surnommé "le diable". L’officier grattait l’intérieur de la pièce à la recherche des chambres qui pouvaient apparaître à cette occasion. L’inspection s’achevait par l’examen de l’âme à l’aide d’une bougie afin d’en vérifier la rectitude.

L’officier examinateur était seul juge pour recevoir ou rebuter une pièce. Si celle-ci n’était pas acceptée, elle était à la charge du fondeur. En théorie, les chambres étaient un motif de refus mais tout dépendait de leurs tailles et du besoin que l’artillerie avait de ces pièces. Un fondeur avait donc plus de risques de se voir refuser ses canons en temps de paix qu’en temps de guerre. Les épreuves pouvaient aussi révéler des défauts anodins, sans conséquences sur le futur service des pièces, mais les condamnant irrémédiablement à la refonte. C’est ce qui arriva à Maritz en 1743.

Sur 30 pièces de 24 examinées, 21 furent refusées pour fêlures. En plus du préjudice financier, un tel échec ternissait la réputation du fondeur qui exigea une épreuve exceptionnelle. Quatre des canons rebutés parmi les plus défectueux tirèrent toutes les trois minutes, pendant plusieurs heures, à la moitié de la pesanteur du boulet, sans être plus endommagés que n’importe quel autre canon. Son honneur retrouvé et jugeant stupides ces épreuves, Maritz put en réclamer la réforme.

Vu le nombre d’incidents semblables depuis la fin de la guerre de Succession d’Espagne, Breteuil, alors secrétaire d’Etat à la guerre, fut d’avis de changer de méthode4. Mais c’est son successeur, d’Argenson, qui prit l’ordonnance réformant les épreuves, le 11 mars 17445. Les tirs d’essai passaient de trois à cinq mais la charge était réduite. Autre réforme, les pièces n’étaient plus posées sur des chantiers, la culasse sur le sol, mais montées sur un affût. Les tests de l’eau et du chat étaient conservés6.

En 1738, le décès du fondeur de Strasbourg permit à Vallière de commencer à mettre en application son projet : confier la direction de toutes les fonderies aux Maritz. Celle de Strasbourg le fut au second fils de Jean I7, Jean II, âgé de 27 ans et possédant une expérience incontestable. Cette nomination fut un tournant pour la fonderie de Lyon car la machine à forer fut transportée en Alsace dès 1740, Vallière ne souhaitant pas révéler le secret de fabrication de celle-ci, ce qui aurait été inévitable s’il avait fallu en construire une nouvelle. Le fait que l’Artillerie ait préféré ce déménagement et choisit la fonderie de Strasbourg comme destination prouve un certain désintérêt pour l’établissement lyonnais. Jean I en assura néanmoins la direction jusqu’en 1742 puis se retira à Genève où il s’éteignit un an plus tard. Jean II se retrouvait donc à la tête de deux fonderies, mais l’établissement lyonnais devait fonctionner au ralenti pour cesser toute activité vers 1750.

En 1746, il fut décidé de doter la fonderie de Douai d’une machine à forer sans toutefois en priver celle de Strasbourg. Jean II s’en chargea. À partir de cette date, la quasi totalité des pièces fondues en France le furent selon la méthode de Maritz, seule la fonderie de l’Arsenal continua à utiliser la méthode à noyau (mais son activité était réduite). Génial inventeur, Maritz avait aussi mis au point une machine permettant de remettre des grains aux lumières, point faible des bouches à feu. En seulement six heures, la pièce était de nouveau opérationnelle. L’expérience menée en 1740 avait été un grand succès, le canon tirant 1 060 coups sans s’altérer. Ce constat ne faisait qu’accroître la mainmise du fondeur suisse sur la production et la réparation des bouches à feu du royaume.

C’est alors que le fondeur en titre de Douai, François-Simon Bérenger, mourut le 30 septembre 1747. Son fils Jean-François, âgé de 22 ans, était parfaitement formé pour la fonte des bouches à feu selon la technique dite à noyau mais pas pour celle avec la nouvelle machine. Maritz resta donc deux ans à Douai afin de le former. Ce fut pour son élève une expérience inestimable mais aussi l’occasion de rencontrer sa futur épouse, la fille de son professeur, Laurence Maritz, qu’il épousa le 12 octobre 1750 à Lyon.

La même année, Jean II Maritz fut anobli. Il était alors à la tête de trois des cinq fonderies du royaume (Lyon, Strasbourg et temporairement Douai) et sa fonction de commissaire général des fontes le plaçait au dessus de n’importe quel fondeur. Avec l’alliance de la famille Maritz et de celle des Bérenger, le rêve de Vallière était pour ainsi dire réalisé. Les fondeurs avaient presque tous la même formation et utilisaient la machine à forer. La fabrication des canons était uniformisée.

Réformer les établissements de la Marine

À peine rentré à Strasbourg, Jean fut appelé à la cour pour se voir confier une nouvelle mission : réorganiser la fabrication de bouches à feu sur les côtes de l’Atlantique. La situation était urgente. Le marquis de Montalembert, propriétaire de la forge de Rueille, venait de livrer 1 000 pièces de fer, toutes défectueuses, et les ouvriers de la fonderie de Rochefort étaient victimes d’une mystérieuse maladie. Le travail était colossal comme le prouve le marché du 13 décembre 1753. Maritz devait équiper la fonderie de Rochefort ainsi que trois forges de sa machine, rétablir les fourneaux et fondre un certain nombre de pièces comme gages de sa réussite. En échange, il recevrait 100 000 livres tournois plus 75 livres tournois par mois pour son logement et celui de ses ouvriers, lesquels devaient recevoir 90 livres tournois par mois. Conscient de l’état dans lequel il allait trouver les établissements de la Marine, il exigea de faire fabriquer à Strasbourg tout ce dont il aurait besoin aux frais du Roi qui prendrait aussi en charge le transport jusqu’à Rochefort.

Avant de partir, il confia la direction de la fonderie de Strasbourg à son beau-fils8. Cette nomination était un beau gage de confiance car la guerre se déroulait essentiellement à l’est du Rhin et l’établissement alsacien était appelé à devenir le plus actif du royaume. Jean-François Bérenger se retrouvait à la tête des deux fonderies les plus importantes du pays, produisant la quasi totalité des pièces à cette époque.

Maritz commença son ouvrage à Rochefort. Il n’eut pas besoin de beaucoup de visites pour comprendre d’où provenait le mystérieux mal qui frappait les ouvriers :

Il n’est pas étonnant que le fondeur et les ouvriers soient tous malades à chaque fonte. Les fourneaux sont trop enterrés et les couverts de la fonderie trop bas. La fumée n’a point de jour à sortir. Ainsy les ouvriers de même que les spectateurs sont infectés par les nitres qui s’évaporent sans pouvoir s’en garantir9.

Jugeant les fourneaux pratiquement inutilisables, il proposa de reconstruire la fonderie sur le même modèle que celles de Strasbourg et de Douai.

Il quitta la fonderie pour la forge de Rueille où, à peine arrivé, il étudia une pièce de 18 qui lui livra de précieux renseignements  :

Je viends de vériffier (...) une pièce de 18 qui vient d’estre forée des fontes de M. de Montalembert qui est générallement d’un fer dur et mêllé de grin blanc, mais qui a encorre des parties si dures dans plusieurs endroits de l’âme qu’il a esté très difficile de les rompre pour passer le foret (...) Il n’ya point de pièces de M. de Montalembert qu’il soit possible de tourner elles ont une peau d’environ trois lignes d’épaisseur plus dure que l’acier, c’est du fer mêlé avec du sable et le Roy l’a toujours reçu pour du fer pur, ce travail demande un grand changement pour que le Roy soit servy10.

À la lumière de ce rapport, le maître de forges était soit particulièrement incompétent, soit malhonnête, vendant un métal peu traité pour du fer pur. Le marquis de Montalembert n’apprécia aucune de ces hypothèses et le fit savoir à Maritz mais les constatations du commissaire général des fontes étaient indéniables. Maritz aurait alors souhaité rentrer à Strasbourg, d’autant plus que la guerre avait éclaté et, selon toute vraisemblance, cette fonderie n’allait pas rester inactive. Mais il fut nommé inspecteur général des fontes de la Marine et dut s’installer dans l’Angoumois.

Lorsque son séjour sur les côtes de l’Atlantique s’acheva en 1760, son bilan était largement positif. 26 machines avaient été installées dans onze forges et fonderies, 3 000 pièces y avaient été fondues en trois ans et une centaine d’ouvriers avaient été formés. Le piètre état de l’artillerie de terre lui permit de retrouver sa fonderie de Strasbourg.

Au secours de l’artillerie de terre

Le nombre de bouches à feu dans le royaume était largement insuffisant. C’était là la conséquence de 50 ans de politique d’armement et il faudrait plusieurs années pour y remédier. Plus grave, les pièces des équipages étaient surclassées par les pièces étrangères, surtout en raison de leur poids. Les Autrichiens avaient allégé leurs pièces de 12, disposant ainsi d’un canon à la puissance de feu supérieure à tous ceux des équipages de campagne étrangers11. Frédéric II s’empressa de le copier12. L’infériorité de l’artillerie française se révéla de façon criante durant la campagne de 1759, et plus particulièrement à Minden.

La seule solution consistait à alléger ces pièces. Pour cela, les canons furent forés au calibre supérieur. Une pièce de 8 devenait une pièce de 12, une pièce de 12 était transformée en pièce de 16 mais, malgré cet allégement, les pièces françaises demeuraient plus lourdes que celles des artilleries étrangères. L’essentiel des opérations de forage ayant eu lieu à la fonderie de Strasbourg, Maritz fut convié à réfléchir à l’élaboration de pièces légères. Le fondeur suisse élabora donc 4 modèles : des pièces de 4, de 8 , de 1213 et de 16 légères. Ces canons, plus courts que ceux de la réforme Vallière, donnèrent toute satisfaction selon leur auteur14. Maritz pourrait être soupçonné de partialité mais leur grand nombre dans les équipages d’artillerie de 1760 à 1763 prouve sa bonne foi. Ces nouvelles pièces légères n’étaient cependant que des solutions de rechange. Tous les observateurs de l’époque, à commencer par Maritz, furent épouvantés devant l’état des arsenaux au lendemain de la guerre15. Une réforme d’envergure s’avérait nécessaire. L’artillerie française était à reconstruire. Choiseul en confia la réalisation à Gribeauval.

La fin d’une brillante carrière 

À la fin de la guerre, Maritz fut nommé inspecteur des fonderies et dut une nouvelle fois faire ses malles. Il fut envoyé en Espagne où il réorganisa les fonderies de Barcelone et de Séville. À son retour en France, il fut, pour la première fois, remis en cause. La querelle des bleus et des rouges16 battait son plein et son amitié avec Gribeauval en faisait un adversaire du clan Vallière (le fils). Il se retira à Lyon en 1773 et s’y éteignit le 12 juin 1790.

La dynastie des Maritz ne disparaissait pas pour autant. Son petit-fils devait reprendre la fonderie de Douai et son neveu, Jean, formé par ses soins, s’installa en Hollande où il fit construire la fonderie de La Haye17. Son fils revint en France et dirigea la fonderie de Strasbourg de 1813 à 1839.

Le bilan de l’œuvre des Maritz était impressionnant. En 30 ans, le père et le fils avaient doté la France d’un outil de production remarquable, unique en Europe, qui devait permettre à Gribeauval de mener à bien sa réforme. Leur contribution à la réalisation de la meilleure artillerie de la fin du xviiie siècle devait être soulignée.

 

Généalogie simplifiée de la famille Maritz

 

Conrad Maritz ép. Anna Catharina Vögeli

(1640-1689) (1655-1736)

Serrurier et fondeur

 


 

 

Jean I Maritz

(1680-1743)

fondeur à Genève

commissaire des fontes à Lyon

 


 

Samuel Maritz Jean II Maritz de la Barollière ép. Judith Deonna

(1705-1786) (1711-1790) (1717-  ? )

fondeur à Berne commissaire général des fontes

inspecteur général des fonderies

 

Jean III Maritz Jean-François Berenger ép. Laurence Maritz

(1738-1807) Donicourt de Roucourt

fondeur à La Haye (1725-1802)

commissaire des fontes à Douai

 

Jean IV Maritz Jean Berenger

(1784-1839) (  ? - 1843)

directeur des fontes à Strasbourg commissaire des fontes à Douai

 

 

 

 

 

 

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Notes:

1 "Maritz", Dictionnaire historique et biographique de la Suisse, tome IV, Neuchatel, 1928, pp. 666-667.

2 S.H.A.T., fonds artillerie 4w43, lettre du général de l’artillerie de la république de Genève, le 5 juin 1732.

3 S.H.A.T., fonds artillerie 5w16, rapport du directeur des ponts et chaussés de la généralité de Lyon, le 20 octobre 1732.

4 S.H.A.T., fonds artillerie 4w43, lettre de Breteuil, le 23 juillet 1740, à Compiègne.

5 S.H.A.T., fonds artillerie 4w1, ordonnance du Roy portant règlement pour l’épreuve des pièces de canon destinées pour le service de l’Artillerie de terre, le 11 mars 1744, à Versailles.

6 L’ordonnance fut reprise dans une ordonnance du 21 décembre 1761. S.H.A.T., fonds privés 1K311, carton 12.

7 L’aîné, Samuel (1705-1786), s’intéressa à l’hydraulique.

8 Commissaire général des fontes en 1765, anobli en 1775, il fut suspendu de ses fonctions en 1793. Il fallut attendre septembre 1795 pour qu’il retrouve son poste. Mis à la retraite à la veille de son 76e anniversaire, en 1801, il mourut moins d’un an après, le 30 juin 1802, dans la paroisse Saint-Amé de Douai. Son fils, Jean-Laurent, lui succéda. Chevalier de la Légion d’honneur, il démissionna en juillet 1821, mettant un point final, après 126 ans de bons et loyaux services, à la carrière si brillante des Bérenger à la tête de la fonderie de Douai.

9 S.H.A.T., fonds artillerie 9A4, lettre de Maritz, le premier janvier 1754.

10 S.H.A.T., fonds artillerie 9A4, lettre de Maritz, le premier octobre 1754, à Rochefort.

11 Le canon de 12 français était plus puissant mais ne pouvait être utilisé que dans une batterie fixe.

12 La pièce de 12 devint la reine de l’artillerie de campagne dans la seconde moitié du xviiie siècle et lors des guerres napoléoniennes.

13 La pièce de 12 légère pesait 2 100 livres.

14 S.H.A.T., fonds artillerie 3w134, mémoire de Maritz en 1763.

15 S.H.A.T., fonds artillerie 3w134, mémoire de Maritz, 1763.

16 Querelle entre les tenants des anciennes pièces (clan Vallière) et ceux des nouvelles pièces (clan Gribeauval).

17 Le musée maritime d’Amsterdam possède un exemplaire d’une pièce fondue par ses soins.

 

  

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