L’ÉVOLUTION DU CONCEPT FRANÇAIS D’EMPLOI DES CHARS ENTRE 1917 ET 1924 De l’espoir d’une révolution stratégique à un immobilisme tactique

 

Michel Pesqueur

 

 

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la France était le pays qui possédait le plus de chars et qui avait la plus grande expérience de leur utilisation.

À la fin de la Grande Guerre, les nombreuses opportunités, tant tactiques que stratégiques, qu’offrait cette arme nouvelle étaient connues des principaux chefs militaires ou civils. Comment est-on passé des espoirs stratégiques de 1918 à la sclérose tactique des années trente qui conduisit à l’écroulement du pays en mai et juin 1940 ?

Si le concept d’emploi de cette arme nouvelle qu’est le char d’assaut a été élaboré de façon empirique dans l’urgence et au contact du feu, les expériences tirées du conflit l’ont, dans une large mesure, figé, empêchant ainsi toute évolution pour des raisons d’ordre militaire, politique, social et diplomatique.

Les idées du général Estienne

Le général Estienne, artilleur d’origine, était passionné par l’innovation technique. Sa carrière montre combien il était à la pointe du progrès, toujours à l’affût des innovations techniques. Le meilleur exemple fut son rôle dans le développement de l’aviation militaire avant le début du conflit.

Il mit ses idées et ses théories en pratique car appelé, à la mobilisation, à la tête du 22e régiment d’artillerie, il obtint l’autorisation d’incorporer sa section d’avions au régiment et de l’emmener en campagne.

Si le colonel Estienne commença la guerre en innovant à la tête de son régiment, ce fut la terrible expérience des premiers combats qui lui donna l’envie de trouver un moyen de protéger les combattants des ravages provoqués par les feux d’artillerie.

Comme beaucoup, il fut rapidement frappé par la puissance de feu adverse et le 23 août 1914, alors qu’il se trouvait devant Charleroi, la réception de l’ordre de retraite lui fit prendre conscience du nouveau visage que prenait le conflit. Pour changer la situation, il fallait trouver un moyen d’avancer jusqu’aux lignes adverses en étant protégé de ses coups directs ou indirects.

Quelques jours plus tard, le 25 août, il livrait les conclusions de ses réflexions à quelques officiers de son régiment. "Messieurs, la victoire appartiendra dans cette guerre à celui des deux belligérants qui parviendra le premier à placer un canon de 75 sur une voiture capable de se mouvoir en tout terrain"1.

S’il ne parait pas concevable d’affirmer que le général Estienne fut l’inventeur du char, il est possible de certifier qu’il en eut l’idée originelle. En effet, il n’inventa aucun des éléments constitutifs du char d’assaut mais il fut le premier, en France, à concevoir un engin blindé, à en imaginer l’emploi et surtout il parvint à convaincre le haut commandement de l’utilité d’une telle arme pour la suite de la guerre. En ce sens, il est "le père des chars" puisqu’il en eut l’idée le premier.

Pour mettre en œuvre cette idée, il eut deux combats à mener : convaincre de l’utilité de cette arme nouvelle et encore dans les limbes ; concevoir et réaliser cet engin blindé.

Il lui fallut dans un premier temps persuader les responsables militaires de l’utilité des chars. Pour cela, il adressa, le 1er décembre 1915, une lettre que le Grand Quartier général reçut cinq jours plus tard. Cette missive peut être considérée comme l’acte de naissance des chars d’assaut :

J’ai eu l’honneur, depuis un an, d’appeler à deux reprises, votre haute attention sur l’emploi de cuirassements mobiles, pour assurer directement la progression de l’infanterie.

Au cours des dernières attaques, la valeur incomparable de ce procédé s’est imposée à mon esprit avec une force croissante et, après une nouvelle et sévère analyse des conditions techniques et tactiques du problème, je regarde comme possible la réalisation de véhicules à traction mécanique, permettant de transporter, à travers tous les obstacles et sous le feu, à une vitesse supérieure à 6 kilomètres à l’heure, de l’infanterie avec armes et bagages et du canon.

J’estime qu’il faut six mois et dix millions pour réaliser le matériel nécessaire au transport d’une vingtaine de mille hommes, force suffisante pour enlever, par surprise, les lignes successives sur 40 kilomètres de front et permettre l’irruption des masses disposées en arrière. Une telle entreprise exige un secret absolu et la prompte réalisation d’un premier véhicule, conditions incompatibles avec les discussions d’une Commission d’examen2.

Il est difficile d’affirmer que, dans cette lettre, le colonel Estienne conceptualisait déjà l’idée des chars puisqu’il y évoquait le transport "de l’infanterie avec armes et bagages et du canon", cependant la mécanisation et la progression rapide à travers les lignes ennemies en étant protégé y figuraient.

Il commença un travail de persuasion, rencontrant successivement : le général Janin, major général chargé du matériel, le général Pétain, le général Joffre, le général de Castelnau. Il sut être convaincant car, le 31 janvier 1916, la décision du généralissime était prise de créer l’artillerie d’assaut.

Les essais débutèrent rapidement et, le 23 février, un compte-rendu fit état d’une large réussite, même si des aménagements se révélaient nécessaires, comme par exemple un allongement de trente centimètres de chenilles et l’ajout d’une coupole pour améliorer la vision du conducteur.

Le 26 mars, Estienne apprit l’existence d’un autre programme de char lancé par le service automobile de l’Armée : le Saint-Chamond qui apportait quelques innovations par rapport au char Schneider (chenille entraînée par un moteur électrique) mais souffrait d’un vice rédhibitoire : sa forme trop effilée le faisait se ficher en terre lors du franchissement des tranchées ce qui en faisait une cible idéale pour l’artillerie adverse. Quatre cents exemplaires furent commandés. La France se trouvait donc avec deux chars différents, le Schneider et le Saint-Chamond. Il restait encore à préparer les équipages.

Le général Estienne fut chargé, à l’été 1916, de l’organisation des unités de "cuirassés à chenilles". Il rassembla les premiers éléments pour la formation et l’instruction des équipages au fort du Trou-d’Enfer, près de Marly le Roi, à la mi août. Les premiers membres des équipages étaient des officiers issus de l’école de Fontainebleau ou des dépôts d’artillerie, des militaires du rang venant également des dépôts d’artillerie ou des cavaliers fournis par les escadrons dissous. L’artillerie n’étant pas, seule, capable de fournir les effectifs nécessaires, un appel fut lancé, à partir de septembre 1916, aux autres armes puis ensuite aux armées. L’artillerie d’assaut était donc interarmées à l’origine. Son créateur disposait des hommes et des matériels, il lui restait à mettre en place une doctrine d’emploi.

"Les nouvelles armes ont été très souvent inventées et adoptées sans qu’elles aient été conçues selon une idée tactique définie". Cette maxime du major général Fuller s’applique-t-elle à la conception des chars ? "Les engagements de chars qui se sont succédé en 1917-1918 ne procédaient pas, en effet, d’une science si établie que nul ne pouvait l’ignorer sans être inférieur à sa tâche. Ils constituèrent, au contraire, les expériences nécessaires de rendement d’un matériel nouveau et servirent de touche à une doctrine naissante, qui cherchait encore sa voie. Mais si les erreurs commises étaient, au début, quasi obligatoires, elles devaient porter leurs fruits. Ce sont en, effet, leurs révélations mêmes qui ont permis de préciser peu à peu les conditions actuelles réglementaires"3.

En fait le concept d’emploi évolua rapidement de l’origine au premier engagement. Il partit d’une idée générale née d’un besoin qui se transforma en fonction des apprentissages des expériences et des capacités techniques des engins.

Ce concept tactique, tel qu’il était à l’origine dans l’esprit d’Estienne, fut expliqué au général Janin lors de l’entrevue du 12 décembre 1915. Après avoir fait la description technique de l’engin qu’il appelait de ses vœux, il en présenta l’utilisation envisagée. Le char était

destiné à briser, par surprise, le front défensif de l’ennemi, jusqu’alors presque inviolable.

Avant la nuit de l’attaque, des cuirassés sont disposés, à l’abri des vues, à 3 ou 4 kilomètres en arrière de la première ligne, à raison d’un cuirassé par cent mètres de front à attaquer. Ils s’ébranlent une heure avant le jour, franchissent nos lignes en bataille et abordent la première tranchée ennemie. L’artillerie peut ouvrir le feu et continuer en tir fusant, si on le juge nécessaire, pour couvrir le bruit des moteurs ; il est cependant préférable de ne pas faire intervenir le canon.

La moitié des cuirassés franchit la tranchée ennemie et pousse de l’avant, prenant à partie les mitrailleuses, qui viendraient à se révéler ; l’autre moitié reste à cheval sur la tranchée, la couvrant de feux d’enfilade, pour permettre à l’infanterie de l’aborder, en utilisant les cheminements ouverts dans les défenses accessoires par les cuirassés. Dès que la première tranchée est prise, on aborde la seconde par le même procédé, dont la répétition successive permettra d’enlever la ligne des batteries, une heure au plus, après la mise en branle des cuirassés, c’est-à-dire au point du jour, sans que l’ennemi ait pu, dans l’obscurité, entraver sérieusement la progression rapide et imprévue, au cœur même de ses positions.

Si l’on dispose d’un nombre suffisant de cuirassés, l’emploi des remorques prévues permettrait d’amener plus rapidement l’infanterie nécessaire à l’enlèvement des batteries, les cuirassés à remorque marcheraient à quelques centaines de mètres derrière les cuirassés sans remorque. Dès que les batteries sont prises, l’armée tenue prête en arrière est portée en avant.

C’est une véritable révolution dans l’art de la guerre. Le cuirassé terrestre permettra à l’infanterie de braver la mitrailleuse, d’échapper au tir de l’artillerie et de se jouer des obstacles passifs du champ de bataille, réseaux de fils de fer, tranchées, et apportera à nos attaques la puissance et la surprise4.

Dans ce texte, se trouve déjà ce qui allait marquer l’histoire des chars français et même hypothéquer l’avenir de l’arme nouvelle : l’accompagnement de l’infanterie. Cependant il faut remarquer que sa conception ne s’arrête pas à l’élaboration d’un engin mécanique blindé et armé, capable d’écraser les réseaux, de franchir tranchées et boyaux. Dès l’origine, le général Estienne songea à l’emploi en masse des chars. Il s’agissait de submerger les lignes ennemies par les chars en les saturant de cibles et en surprenant l’ennemi tant par leur nouveauté que par leur multitude.

Cependant, la mise en application de cette idée de l’emploi tactique fut contrariée par les capacités techniques des engins et surtout par la première apparition des chars britanniques sur le champ de bataille qui fut un échec relatif et, surtout, annihila l’effet de surprise escompté.

Le général Estienne dut prendre en considération tous ces faits nouveaux pour revoir son concept d’utilisation de l’Artillerie Spéciale (AS). Son ordre général n° 1, du 1er janvier 1917 reprenait ses conceptions tactiques et expliquait comment devaient manœuvrer les appareils.

L’AS accompagne l’infanterie dans l’attaque, lui fraye le chemin à travers les fils de fer et couvre sa progression...

... Le char porte un canon court ou un canon long mais la progression constitue son plus puissant mode d’action.

... Les raisons d’être d’un canon à bord du char d’assaut est la destruction des mitrailleuses ennemies.

Principes : le brouillard est favorable à l’attaque position de départ aussi avancée que possible et occupé le plus tard possible…

… L’AS et l’infanterie restent étroitement associées au combat mais l’AS tant qu’elle peut progresser n’attend pas l’infanterie. L’AS et l’infanterie se prêtent ainsi successivement un mutuel appui au cours de la progression vers les objectifs commun ; l’une des armes n’attend l’autre que si elle ne peut plus avancer par ses propres moyens"5.

Dans ce texte, se trouvait tout ce qui allait être l’emploi des chars durant la guerre et même après : la forte association entre les chars et l’infanterie, même si la progression de l’une n’est pas liée, pour l’instant, à celle de l’autre. Le combat char contre chars n’était pas encore envisagé ; à l’époque les chars allemands n’existant pas, il n’était pas nécessaire de concevoir un tel combat.

Cette conception fut reprise par le 3e bureau qui, dans une note très secrète, précisait les conditions d’emploi de l’AS : "Ouvrir la voie à l’infanterie partout où le canon n’a pas détruit ou annihilé les moyens de défense de l’ennemi". Cette note prévoyait d’utiliser les chars sans préparation d’artillerie pour ménager l’effet de surprise ou après une préparation d’artillerie. Lorsque l’infanterie avait atteint la ligne limite d’efficacité des tirs d’artillerie, les chars étaient prévus pour "exécuter à courte portée le travail que l’artillerie aurait exécuté de loin". La note concluait que, du fait des conditions de terrain nécessaires et du faible nombre d’appareils disponibles, l’attaque par surprise sans préparation d’artillerie sur un large front semblait difficile. De ce fait, l’utilisation prévue était : l’accompagnement de l’infanterie après une préparation d’artillerie6.

Les responsables militaires étaient conscients que l’utilisation de cette arme nouvelle ne pouvait pas être fixée d’emblée. Elle devait évoluer en fonction des expériences tirées des expérimentations et des entraînements.

Au printemps 1917, Estienne avait gagné son pari. Son idée était acceptée par le haut commandement, la réalisation des appareils était en marche et le concept d’emploi des chars évoluait au fil des conclusions tirées des différents exercices et entraînements. Tout semblait donc prêt pour que l’AS fît ses débuts sur les champs de bataille, ils eurent lieu à Berry-au-Bac.

L’attaque du 16 avril 1917 et ses enseignements

La première attaque de chars français de l’histoire eut lieu le 16 avril à Berry-au-Bac, dans le cadre de l’offensive Nivelle d’avril 1917.

Le concept d’emploi qui prévalut à Berry-au-Bac fut expliqué dans une lettre du général Pétain au ministre de l’armement du 4 juillet 1917. Il y expliquait que : "Les règles d’emploi de l’artillerie d’assaut pour le 16 avril 1917 étaient le résultat des réflexions faites à la suite des engagements des tanks anglais sur la Somme et des manœuvres combinées avec l’infanterie exécutées durant tout cet hiver au camp de Champlieu"7.

Le plan d’attaque ne prévoyait l’emploi des chars que pour l’attaque des défenses ennemies à partir de la troisième position ; la préparation d’artillerie, seule, devant ouvrir la voie à l’infanterie sur les positions antérieures. Les chars devaient s’efforcer de suivre la progression le plus vite possible à travers le terrain bouleversé, de façon à entrer en ligne vers H + 4, au moment où l’infanterie partirait à l’attaque de la troisième position, position trop éloignée pour que notre artillerie ait pu avant l’attaque y pratiquer des destructions sérieuses.

130 chars, répartis en deux groupements, devaient participer à cette opération. Dès leur engagement, les chars furent repérés par l’aviation ennemie et subir dès lors, sans discontinuer, le feu de l’artillerie allemande. Ils parvinrent à atteindre la troisième ligne de défense ennemie, mais faute de soutien d’infanterie, cette dernière n’ayant pu les suivre, ils durent se replier à la tombée de la nuit. Ils laissaient derrière eux nombre de carcasses de chars calcinées.

Le général Estienne fit l’analyse à chaud de la bataille dans un rapport qu’il adressa au Grand Quartier Général le 28 avril 1917. Après avoir fait l’historique de l’engagement, précisant les conditions de transport vers les points de rassemblement, l’emploi prévu des groupements et résumant les faits importants, il tirait des conclusions tactiques et techniques :

Les chars ne doivent pas être exposés pendant plus d’une heure à des tirs réglables d’artillerie. À défaut du brouillard, de la demi obscurité ou du matin, circonstances considérées dès le début comme particulièrement favorables, il faut que l’AS rencontre au cours de sa progression des couverts, des vallonnements susceptibles de l’abriter momentanément contre les tirs directs.

Dans uns attaque en profondeur, l’entrée de l’AS dans la zone vue par les observatoires de première ligne de l’ennemi (Craonne par exemple) ne doit pas être fixée en fonction de l’heure H, mais elle doit être subordonnée à la conquête préalable de ces observatoires. Il suit de là, qu’en général, la mise en action de l’as doit être prescrite soit par l’Armée, soit par le Corps d’Armée et exceptionnellement, par la Division, non d’après une idée préconçue sur le temps probable nécessaire à l’occupation des observatoires, mais d’après la connaissance certaine des progrès réalisés par notre infanterie.

Ce principe n’introduit d’ailleurs aucun retard dans la progression de l’AS parce que ses chars ne pouvant généralement franchir par les seuls moyens du bord les premières lignes ennemies spécialement organisées contre leurs incursions, il faut un certain temps pour aménager des passages dans ces lignes. Une bonne mesure à adopter quand les groupes seront dotés de chars légers de commandement, consistera à faire devancer le groupe par l’un de ces chars, dont le chef reconnaîtra l’itinéraire, évitant ainsi l’arrêt du groupe sous les vues et sous les feux de l’artillerie ennemie.

Le groupe de 16 chars ordinaires est trop lourd et le commandement tant du groupe que des batteries, est mal assuré par des officiers montant un char de même allure que ceux de la troupe. Il convient de constituer des batteries à 3 chars ordinaires plus un char de commandement et d’affecter un char léger de commandement au commandant de groupe, c’est à dire de doter le groupe de 17 chars dont 5 légers8.

La conclusion générale insistait sur la nécessité de construire d’autres chars, en particulier des chars légers.

Le 3e bureau continua de travailler sur les enseignements des combats du 16 avril, notamment en analysant le rapport du général Estienne, et en tira les conclusions suivantes :

Conclusions tactiques :

1) Ne pas exposer les chars pendant plus d’une heure au tir réglable de l’artillerie.

Dans une attaque en profondeur, n’engager les tanks que lorsque les observatoires de première ligne seront en notre possession. L’engagement des tanks ne sera ordonné que par l’armée ou le C.A, exceptionnellement par la D.I.

Le groupe de 16 chars ordinaires est trop lourd. Il faut doter les commandants de groupe et de batteries de chars légers de commandement.

Conclusions techniques :

La valeur du mécanisme Schneider s’est affirmée dans une épreuve extrêmement dure. Cependant, certaines améliorations sont à faire : il est possible, en particulier de diminuer les chances d’inflammation sous l’effet des projectiles.

Le général Estienne demande que les fabrications soient orientées vers la construction de : 2 000 chars légers, 400 chars moyens, 100 chars de poids lourd9.

De ces conclusions découlèrent des aménagements tactiques notamment la nécessité d’équiper les unités de chars légers.

L’évolution du concept

Depuis la mi-1916, le général Estienne pensait à un char léger d’accompagnement. Sa légèreté devait lui permettre d’être transporté par camion le plus près possible de l’infanterie. Il devait être petit, pour être moins vulnérable car légèreté et blindage étaient incompatible. Il devait avoir, en tout terrain, la vitesse de progression moyenne du fantassin car il ne devait jamais quitter ce dernier. Il devait servir à neutraliser les armes lors de l’assaut.

En décembre 1916, le général Joffre obtint l’accord du ministère de la Guerre pour la fabrication du char mitrailleur Renault. Son adoption marquait un tournant dans l’évolution du concept d’emploi car elle signifiait l’abandon de l’idée de rupture pour celle d’accompagnement de l’infanterie. Ceci prenait en compte les aménagements tactiques effectués après le 16 avril.

Quand la fabrication des chars avait été envisagée, on pensait créer un engin propre à rompre le front ennemi, en écrasant ses défenses et en traversant ses organisations. Mais l’ennemi, averti peut-être par l’engagement prématuré des chars anglais en 1916 sur la Somme, avait élargi ses tranchées. Nos chars étaient impuissants à les franchir.

Pour cette raison, on envisagea l’emploi des chars comme moyen d’accompagnement de l’infanterie ; combattant en liaison avec l’infanterie et presque dans ses rangs, les chars pouvaient compter sur l’aide des travailleurs spéciaux qui devaient les accompagner au combat.

Pour l’attaque de 16 avril, le commandement avait décidé de réserver ses chars pour appuyer la progression de l’infanterie au-delà de la deuxième position, dans la zone que ne pouvait préparer l’artillerie. Ce mode d’emploi était judicieux et l’expérience prouva par la suite qu’il était excellent10.

De plus, la crainte de l’artillerie empêchait de concevoir une action en masse des chars afin qu’ils servissent dans une action en force destinée à percer et à exploiter. Pour éviter l’artillerie, il fallait utiliser le climat ou le terrain.

L’apparition d’un nouveau char n’allait pas être sans conséquences sur l’évolution du concept d’emploi, qu’il allait ancrer dans l’accompagnement de l’infanterie, délaissant ainsi encore plus le concept originel de cuirassé terrestre capable de percer et d’exploiter seul en avant et indépendamment de l’infanterie.

Après une pause rendue nécessaire par l’exploitation des enseignements des premiers combats, les chars réapparurent le 5 mai 1917 au moulin de Lafaux où ils furent engagés en deuxième échelon. En octobre, ils participèrent aux combats de la Malmaison pendant lesquels ils donnèrent entière satisfaction. Aucune doctrine n’était fermement définie mais l’emploi des chars en liaison étroite avec l’infanterie était fortement pressenti.

La prise en compte des différentes modifications fut officialisée dans l’instruction provisoire sur l’emploi des chars d’assaut du 20 décembre 1917. Dès le début, il y était rappelé que les chars servaient à accompagner l’infanterie :

Les chars d’assaut sont des appareils cuirassés à progression mécanique destinés à briser, par une action rapprochée, les obstacles ou les résistances qui arrêtent l’infanterie d’attaque. L’artillerie d’assaut est pour l’infanterie une artillerie d’accompagnement immédiat agissant à la demande des nécessités du combat11.

Cette instruction provisoire reprenait l’ensemble des concepts qui étaient déjà sortis et il y était encore affirmé avec force que les chars étaient au service de l’infanterie. Les capacités techniques des chars et la peur des effets de l’artillerie avaient entraîné la mise sous le boisseau du concept d’emploi des chars tel que le général Estienne l’avait initialement imaginé et rêvé.

L’arrivée des chars légers nécessita la publication de documents expliquant leur mode d’action. Ainsi en juin 1918 parut une note sur l’emploi des chars légers. Elle précisait que l’AS servait d’accompagnement à l’infanterie et lui livrait un appui. La tactique de l’infanterie ne changeait pas, avec ou sans chars, et l’AS était placée sous le commandement de l’infanterie.

Le concept d’emploi des chars légers variait peu par rapport à celui des chars lourds. En fait, il s’agissait plus d’un changement de matériel que d’un changement de concept. Les chars légers, plus manœuvrants, se substituaient aux Schneider et Saint-Chamond.

L’évolution du concept se fit par petites touches en fonction des différents enseignements tirés des engagements successifs. Des améliorations se firent jour comme les essais de débordements et les exploitations par les chars. Cependant, d’autres comme l’utilisation en masse furent contrariés par les événements. "Le G.Q.G. s’était rallié à l’idée émise par le général Estienne de n’employer qu’en masse les chars légers, encore inconnus de l’ennemi, sur un front d’attaque d’armée. De la sorte, on pouvait espérer réaliser un effet de surprise, susceptible d’avoir une répercussion profonde sur les opérations.

Le déclenchement de l’offensive allemande de mars 1918 et l’avance considérable, que cette offensive réalisa très rapidement, ne permirent pas de mettre à exécution ce projet gros de promesses ; il fallut jeter immédiatement en ligne le petit nombre de chars existants"12.

Le grand triomphateur de la dernière année du conflit fut le FT 17 Renault, entre autres, parce que, lors de sa mise en place, il avait bénéficié d’améliorations issues des enseignements tirés des engagements de ses prédécesseurs13. Sa production s’était développée de façon intensive pendant toute l’année 1918, alors que celle des chars moyens avait été suspendue.

Les chars lourds étaient toujours d’actualité car le général Estienne n’avait pas abandonné son idée de char de rupture, malgré l’échec relatif des chars moyens et le triomphe du FT 17 et de son concept d’emploi : l’accompagnement.

Le char 2C devait succéder aux Schneider et aux Saint-Chamond. Le 16 septembre 1918, le général Pétain écrivit au président du Conseil qu’il lui était indispensable pour enfoncer les défenses ennemies dans les futures batailles de 1919.

La fabrication commença en octobre 1918, mais fut interrompue dès la signature de l’Armistice. Seulement dix chars furent terminés.

Les incomparables qualités de ce matériel étaient son puissant armement offensif, qui lui donnait la possibilité de braver tous les engins anti-chars de l’époque, et sa grande capacité de franchissement, qui lui permettait d’aborder et de vaincre d’autorité tous les obstacles du champ de bataille, y compris les écluses des canaux.

Une chose a manqué à la gloire des chars français, les derniers venus des combattants. C’était une attaque par surprise, menée sur un très large front, par plusieurs centaines de chars 2C, lancés dans la bataille avant le lever du jour, suivis par des milliers de chars légers Renault, précédant les vagues d’infanterie14.

Le concept d’emploi, validé à la fin de la guerre, était donc celui de l’accompagnement d’infanterie. Le concept de char de rupture n’avait pu être validé parce que la guerre s’était, heureusement, terminée avant. Cependant il restait dans l’esprit de beaucoup, en particulier du général Estienne qui tenait à son idée de char de rupture et de concept d’emploi de l’Artillerie d’Assaut.

À côté de ces adaptations d’ordre général, il est intéressant de suivre ce qui fut fait au sujet de deux innovations techniques naissantes qui se développèrent au cours du conflit et voir comment elles furent adaptées aux chars. Il s’agit de l’avion et de la TSF dont le manque ou la mauvaise utilisation furent souvent mis en avant pour expliquer la défaite de 1940. En fait, elles furent prises en compte dès l’apparition des chars.

Le suivi de la progression des chars par l’avion d’accompagnement de l’infanterie fut rapidement envisagé. Il n’était pas encore question d’opération d’appui mais d’observation de la progression des troupes au sol. De plus, les avions pouvaient être utilisés pour activer les tirs de contre-batterie destinés à neutraliser les batteries anti-chars ennemies.

Des avions spéciaux auront mission d’actionner directement ces batteries réservées sur les pièces en batterie ennemies de défense rapprochée entrant en action15.

Pour transmettre les renseignements recueillis par l’avion, l’utilisation de la radio était prévue : "Un char d’assaut par groupe sera muni d’appareils émetteurs et récepteurs de TSF… Ce char TSF servant en principe de poste de commandement mobile au commandant de groupe d’AS permettra à celui-ci de recevoir, d’une part les renseignements sur la marche du combat envoyé par l’avion d’accompagnement, d’autre part les ordres du commandant de la division"16.

L’emploi de l’aviation en coopération avec les chars évolua et se perfectionna puisque, vers la fin du conflit, des opérations d’appui air sol furent envisagées. Pour masquer les bruits d’approche il était prévu d’utiliser les avions volant très bas. Les Britanniques avaient affecté des escadrilles spéciales à leurs unités de tanks. Ces escadrilles faisaient des reconnaissances, aveuglaient les observatoires par obus fumigènes et attaquaient toutes les batteries qui se révélaient.

les termes du débat au lendemain de la victoire

À la fin de la guerre, la France possédait des milliers de chars qui avaient acquis leurs lettres de noblesse à l’épreuve du feu. Nombreux étaient ceux qui prédisaient un brillant avenir à cette arme nouvelle, n’hésitant pas à parler de révolution stratégique. Les années suivant la fin de la guerre allaient être cruciales pour l’évolution du concept français d’emploi des chars.

Ce fut dans un contexte de crise économique, morale et humaine que se jouèrent l’avenir des chars, puis l’évolution de la doctrine d’emploi.

Sur le plan stratégique, l’acquisition de la surprise par le char était toujours envisagée :

Dans une opération offensive, la surprise, et, en particulier, la surprise stratégique, celle qui prend le commandement ennemi au dépourvu en le privant du temps nécessaire pour amener ses troupes de réserve à la bataille, est une condition essentielle de succès.

La surprise stratégique a été la base des victoires remportées par les grands capitaines de tous les temps.

Toute méthode d’attaque qui exclut la surprise ne peut produire de résultats profonds et décisifs…

… La mise en service d’un moyen nouveau, le char de combat, en permettant de réduire ou même de supprimer ces énormes préparations d’artillerie, restitua au commandement la disposition de ce moyen essentiel qu’est la surprise, et lui permit de faire revivre la manœuvre, génératrice des grands succès17.

Le char permettait donc le retour du mouvement et de la surprise, ce qui ouvrait de nouveaux espoirs au niveau stratégique. Cependant, le concept d’utilisation au niveau tactique contredisait quelque peu ces assertions, car nombreux étaient ceux pour qui le char ne devait être utilisé que comme engin d’accompagnement de l’infanterie.

Ceci s’explique par le fait que les auteurs s’appuyaient sur les combats, soit qu’ils avaient vécu, soit dont ils avaient lu les récits dans les archives, pour développer leurs théories. Les chars n’étaient que des supplétifs de l’infanterie. "L’emploi des chars n’a pas pour effet de suppléer à une diminution de l’infanterie, mais de permettre à une infanterie fraîche de progresser avec moins de pertes"18. De plus, ils ne devaient jamais oublier "la nécessité, aussi impérieuse pour lui que pour les autres armes, d’opérer en union étroite avec l’infanterie, l’artillerie, l’aviation"19. Les chars n’étaient donc là que pour lui apporter une aide, il n’était pas prévu qu’ils eussent le rôle principal dans la conception de la manœuvre.

Les idées du général Estienne en la matière étaient différentes. Peu après la guerre il définissait ainsi son concept d’emploi des chars :

… À mon avis, l’intervention des chars mécaniques sur le champ de bataille apparaîtra à l’historien de l’avenir comme un événement aussi important que la poudre à canon. La carrière du char dans sa forme actuelle sera peu être brève, car le progrès va vite, mais aujourd’hui le char est sans conteste le plus puissant moyen de surprise, c’est à dire de victoire, si l’on en croit les grands capitaines.

Un corps motorisé de 2 000 hommes, susceptibles de couvrir des centaines de kilomètres par jour, prendra sur les lourdes armées du plus récent passé un formidable avantage. L’Angleterre l’a compris ; elle poursuit avec succès la réalisation d’une force à base de chars qui lui permettra d’intervenir sur le continent avec la même rapidité, la même supériorité que sur la mer…

… À l’exemple de la cavalerie qui a renoncé à charger, il faut que l’infanterie sacrifie un fleuron de sa couronne en laissant à d’autres, au canon dans la guerre de siège, au char dans tous les cas, la mission de conquérir la position qu’elle occupera ensuite, non sans difficultés peut-être, mais sans hécatombe.

L’infanterie garde son titre de reine des batailles parce que sa résistance statique permet seule de préparer la victoire, que seule, sa progression consacre définitivement…

…Une caractéristique essentielle des chars, c’est qu’ils restent toujours en réserve générale. Le commandant en chef les affecte temporairement à l’armée chargée d’une attaque, ou leur confie quelque mission jadis réservée à la cavalerie, prise de contact, poursuite, raid sur les derrières de l’ennemi…

… Chez les Anglais et chez nous, les attaques massives de chars sur un grand front ont toujours réussi ; leur préparation n’exige avec les divisions d’infanterie qu’une liaison par le haut, avant l’action. L’emploi des chars au cours de la retraite allemande a pu justifier une liaison permanente entre eux et l’infanterie, liaison qui s’impose évidemment dans les actions de détail, dans les guerres coloniales notamment. Mais si les chars alliés avaient possédé, au mois de septembre 1918, la vitesse et la résistance dont ils sont maintenant capables, ils auraient sans peine cueilli autant de lauriers que la cavalerie après Iéna.

L’artillerie d’assaut est, à mon avis, une arme indépendante sans la moindre analogie avec l’infanterie, dont elle diffère radicalement en paix aussi bien qu’en guerre, en station comme en marche, par son armement, par ses procédés de combat et par son organisation qui nécessite, à l’arrière, un puissant service de ravitaillement et d’entretien.

Le hasard de la carrière m’ayant permis d’assister, en proche témoin, à l’éclosion et au développement de l’aviation et ensuite des chars, j’ai été frappé par l’étonnante affinité technique et morale de ces deux armes nouvelles qui se complètent admirablement. Leur collaboration apparaît féconde dans la couverture des frontières, dans les reconnaissances, dans les raids et dans la poursuite ; nos amis anglais s’en sont si bien rendu compte qu’après la bataille d’Amiens ils ont affecté, en permanence, une escadrille spéciale au Tank Corps20.

Dans ce passage se trouvaient toutes les idées du général Estienne sur les chars : leur emploi en masse au sein d’une grande unité de 20 000 hommes très mobile et capable d’emporter rapidement la décision, le vœu de voir une arme des chars indépendante et apte à agir seule et à développer ses propres concepts d’emploi, l’utilisation de l’avion en coopération avec les chars. Une fois encore, il montrait ses qualités de visionnaire et ouvrait la voie à un concept novateur d’utilisation des chars. Il redoutait que le rattachement des chars à l’infanterie ne figeât leur doctrine d’emploi en une stérile théorie de l’accompagnement. Pour lui, l’AS devait rester une arme à part entière pour pouvoir se développer selon ses propres concepts.

Il n’était pas le seul à avoir des idées novatrices au sujet de l’emploi des chars. D’autres que lui firent également de nouvelles propositions d’emploi issues des expériences de la guerre.

Sur le plan tactique, dès la fin de la guerre, le 3e bureau se mit à réfléchir sur le futur emploi des chars. Celui-ci était décrit début 1919 dans une note envoyée au président du Conseil, ministre de la Guerre. La "guerre de l’avenir" se caractériserait par une diminution du nombre de fantassins combattant à découvert et par la "création de moyens offensifs contre les chars, ces moyens étant recherchés notamment parmi les chars eux-mêmes, autrement dit, apparition de la lutte de chars contre chars"21. La lutte anti-chars au moyen de chars était donc envisagée dès la fin du conflit et cela s’éloignait du concept de l’accompagnement de l’infanterie. Il était même envisagé des chars individuels "dans lequel l’homme serait à la fois conducteur et tireur et dont l’emploi se recommanderait peut-être pour effectuer des reconnaissances, signaler les obstacles, éviter les nids de mitrailleuses, les centres de résistances, les mines etc. sorte de char éclaireur devançant la ligne de combat proprement dite, susceptible également de jouer un rôle d’estafette". Venait ensuite la reprise du rôle des chars légers telle qu’il avait été décrit dans une note concernant l’organisation de l’armée sur pied de guerre et du char lourd prévu

pour frayer la voie aux chars légers ou de modèle réduit ainsi qu’à l’infanterie, et pour briser les résistances qui s’opposent à leur marche, notamment : réduire rapidement certains centres ou îlots de résistance, contrebattre les pièces anti-tanks venant à se révéler, engager la lutte contre les chars adverses.

D’autres types de chars étaient prévus : chars observatoires pour l’artillerie, chars TSF, chars ravitailleurs. Cependant la réalisation et la mise en place de tels moyens était limitée car

Il n’est pas plus question de cuirasser toute l’infanterie qu’il ne l’est de mettre sur chenille toute l’artillerie. La question des ressources et de l’effort raisonnable à imposer à la Nation domine tout le débat.

La France prévoyait de s’équiper de deux types de chars :

- Des chars légers au maniement facile et dont la puissance résidait dans la mobilité. Ils devaient servir à l’accompagnement.

- Des chars lourds dotés de capacités accrues de franchissement qui devaient être appelés chars de rupture.

Parallèlement à ces études, le ministère de la Guerre lança, en 1919, une consultation destiner à tirer les enseignements du conflit. À toutes les unités, il fut demandé de faire faire des rapports aux officiers ayant combattu dans leurs rangs. Ce rapport devait évoquer successivement les personnels, l’organisation, la technique et la qualité des matériels et les problèmes d’emploi.

En ce qui concerne l’emploi des chars dans les unités de l’AS, ce qui ressortait le plus souvent était un problème de liaison, récurent dans pratiquement tous les rapports et qui montrait que le dogme de l’accompagnement était omniprésent chez la majorité des officiers. Peu firent preuve d’originalité dans leur rapport, quelques-uns pourtant firent des propositions innovantes. Le colonel Pierret prévoyait le combat chars contre chars : "Il faut envisager, dans une prochaine guerre, la lutte des chars contre les chars adverses et contre de nombreuses pièces ou mitrailleuses anti-chars"22.Certains rapports évoquaient la TSF en déplorant le manque de temps pour son emploi à la fin de la guerre.

Les rédacteurs du 3e bureau firent état de la nécessité sinon de l’inéluctabilité du combat chars contre chars. Cela pouvait laisser présager le développement de concepts liés à la puissance et à la mobilité que des chars plus puissants et plus mobiles auraient permis. Ces chars étaient d’ailleurs soit en cours de fabrication, soit dans les cartons de leurs concepteurs.

Il était donc possible de fonder de grands espoirs sur le développement d’une arme à base de chars qui aurait pu révolutionner la tactique et la stratégie françaises. Cependant cette conception novatrice du concept d’utilisation des chars devait affronter ses détracteurs ou du moins des personnes qui n’y croyaient pas. L’avenir du concept allait se jouer dans l’issue de la lutte entre ces deux conceptions.

le statut des chars et le triomphe
de l’immobilisme

Dans une note concernant l’organisation de l’armée sur pied de guerre, le général Pétain précisait l’emploi des chars :

Les unités de chars blindés agissent par le feu et surtout par le mouvement elles sont avant tout des unités d’infanterie blindée.

Elles doivent comprendre :

Des unités de chars légers combattant dans les rangs mêmes de l’infanterie dont elles assurent l’accompagnement immédiat…

… Des unités de chars lourds marchant dans les terrains bouleversés ou organisés de longue date, en avant de l’infanterie pour lui frayer la voie et faciliter le passage des chars légers.

La vitesse et la masse doivent constituer les caractéristiques de ce matériel…

… L’emploi des unités des chars blindés au milieu ou en amont de l’infanterie impose le rattachement de ces unités à l’infanterie.

Le char blindé constitue donc, dès aujourd’hui, l’ossature du combat de l’infanterie. Il faut certainement prévoir qu’il prendra de plus en plus d’importance, en protection, et en nombre. On peut imaginer, dès maintenant, que le très petit char blindé renfermera, dans l’avenir, l’arme automatique que nous sommes, aujourd’hui encore, dans l’obligation de faire progresser à ciel ouvert entourée de servants et protégées par de vrais fantassins23.

Cette note résumait bien la pensée de l’époque et montrait la volonté du commandement de rattacher les chars de combat à l’infanterie.

Au cours de la guerre, la nécessité de donner une existence légale à l’artillerie d’assaut s’était faite sentir. Un décret, publié au Journal Officiel le 8 janvier 1918 avait donné naissance à une sous-direction de l’artillerie d’assaut. Dès la fin de la guerre, la question se posa de sa pérennité. Fallait-il la maintenir en l’état ? En faire une direction indépendante ? La rattacher à une autre arme ou la supprimer purement et simplement ?

Rapidement, des notes furent transmises demandant la suppression de cette sous-direction et de ce qui lui était rattachée. Georges Clemenceau, toujours président du Conseil, était "opposé au maintien définitif de l’inspection Générale de l’Artillerie d’Assaut"24. Il fut conforté dans son opinion par différentes notes qu’il reçut à ce sujet. Les plus véhémentes demandaient la suppression de l’Artillerie d’Assaut car son existence, rendue nécessaire par l’obligation d’instruire les personnels, ne se justifiait plus. "L’existence d’une sous-direction spéciale n’est pas plus nécessaire pour donner l’instruction aux personnels devant utiliser les chars blindés que pour instruire les fantassins se servant de la mitrailleuse ou lançant la grenade... Le maintien d’une sous-direction de l’Artillerie d’Assaut ne serait donc nullement justifiée"25. Cette note montre l’état d’esprit de certains officiers vis à vis des chars, ils ne prenaient nullement en compte la spécificité de l’arme nouvelle et ne la considéraient que comme une aide et un apport supplémentaire à l’infanterie.

Heureusement pour les chars, tous les officiers n’étaient pas dans ce même état d’esprit et certains se contentaient, avec les mêmes arguments, de réclamer non pas la disparition pure et simple de l’artillerie d’assaut mais le rattachement de cette sous-direction à l’infanterie.

Le général Estienne défendait l’idée d’une arme indépendante qui aurait pu se développer selon des concepts qui lui aurait été propres. Cependant, il dut se ranger à l’avis de la majorité mais, entre deux, maux se prononça pour celui qui lui semblait le moins mauvais, c’est à dire un rattachement à l’infanterie plutôt qu’un maintien au sein de l’artillerie. Ceci fut rappelé dans une note d’octobre 1919. "Le Maréchal de France, Commandant en Chef des Armées Françaises de l’Est, l’Etat-Major de l’Armée et le Général Estienne ont fait connaître, à plusieurs reprises, que le rattachement de l’Artillerie d’Assaut à la Direction de l’Infanterie, en ce qui concerne l’instruction, l’organisation et le personnel s’imposait absolument26.

En fait toutes ces autorités s’étaient rangées à l’avis de nombreux argumentaires plaidant en faveur du rattachement de l’Artillerie d’Assaut à l’infanterie. Les arguments les plus forts émanèrent du bureau de l’organisation et de la mobilisation des armées et, bien sûr, la direction de l’infanterie. Les principaux arguments avancés étaient que les chars ayant combattu devant et au profit de l’infanterie, ils étaient une arme d’infanterie. De plus, du fait de la similarité des modes de combat entre les chars accompagnant l’infanterie et l’infanterie, les moyens d’entraînement étaient semblables et il était rationnel de confier la responsabilité des chars à l’infanterie.

Les partisans d’une arme des chars indépendante rappelaient que les raisons qui avaient motivé la création d’une arme aérienne indépendante (travailler au profit de l’infanterie ne veut pas dire lui être inféodé, arme nouvelle, évolution technique...) étaient également valables pour les chars.

Le 13 mai 1920 parut le décret de rattachement de l’Artillerie d’Assaut à l’infanterie.

Ce rattachement entra dans les faits par une instruction portant application du décret du 13 mai 1920 portant création d’une section des chars de combat à la direction de l’infanterie. Elle précisait que l’Artillerie d’Assaut s’appellerait chars de combat. Les groupements et groupes devenaient des bataillons et des compagnies, avec une distinction entre les bataillons de chars légers et les bataillons de chars lourds. Les grades et appellations changeaient et devenaient ceux de l’infanterie. Les maréchaux des logis devenaient sergents, les brigadiers caporaux et les canonniers chasseurs. Enfin les troupes des chars de combat formaient une subdivision d’arme de l’infanterie27.

Le décret du 13 mai 1920 signifia donc la disparition de l’Artillerie d’Assaut indépendante. Son rattachement à l’infanterie marquait la fin des rêves d’indépendance du général Estienne et surtout accentua encore le poids de la doctrine de l’accompagnement dans le concept d’emploi des chars : l’infanterie n’allait pas laisser évoluer les chars de combat vers une utilisation (la rupture et l’action autonome) qui risquait de les voir échapper à son contrôle.

Le Cours d’emploi des chars de combat, était tout à fait représentatif de cet état de fait. Paru en 1923, soit cinq ans après la fin de la guerre, il ne fit que reprendre les règlements d’emploi provisoires parus au cours du conflit.

Ainsi, en préambule, la notice précisait le rôle des chars de combat en ces termes : "Le rôle des chars de combat est de faciliter le mouvement en avant de l’infanterie en brisant les obstacles passifs ou les résistances actives qui s’opposent à sa progression"28. Rien de nouveau donc par rapport au rôle assigné à l’AS durant le conflit, ce qui signifiait que la doctrine n’avait pas pris en compte les nouvelles possibilités offertes par les progrès du char. L’accompagnement était la seule façon d’utiliser les chars envisagée.

À partir du début de la décennie, l’évolution de la doctrine fut donc marquée par l’immobilisme du concept figé par les leçons de la guerre. Les idées et les remarques d’esprits novateurs et précurseurs ne furent considérés à leur juste valeur.

les efforts des partisans du char

Le général Estienne continua de se battre dans deux directions pour l’arme qu’il avait créée. Il chercha à rendre plus indépendants les chars de combat, il tenta de convaincre des possibilités stratégiques nouvelles qu’offrait cette arme récente.

Il s’efforça, tout d’abord, de réduire les effets du rattachement des chars à l’infanterie. Même s’il avait dû l’accepter, il ne put s’y résoudre réellement. Aussi essaya-t-il d’obtenir l’autonomie des chars en développant des arguments concernant les personnels, le recrutement et la technique.

Dans un article paru en 1922, il démontrait que les chars, de par leur armement, constituaient une arme à part.

Il y a des armes diverses parce qu’il est des armements divers ; ainsi les chars, par le seul fait de leur armement spécial, constituent une arme véritable, tandis que la cavalerie, si elle renonçait au combat à cheval, ne serait plus qu’une subdivision d’arme de l’infanterie.

La distinction des armes fut imposée depuis l’origine des temps par des raisons techniques, jamais par des raisons tactiques ; Il est donc indiqué de donner à chaque arme une section technique placée sous la haute autorité de l’Inspecteur général de l’arme et exclusivement composée d’officiers liés à l’arme par tous leurs intérêts de carrière29.

Ses conceptions en la matière furent résumées dans la conférence qu’il fit devant le roi de Belges à Bruxelles le 7 mai 1921.

L’apparition sur le champ de bataille des véhicules mécaniques à chenilles est un événement dont l’importance égale celle de l’invention de la poudre à canon.

À mon avis, cette apparition bouleversera bientôt dans leurs fondements séculaires, non seulement la tactique, mais encore la stratégie, et par suite l’organisation des armées, chose d’une extrême importance à la veille d’une refonte de nos institutions militaires.

Une telle affirmation exige quelques explications. Si l’on demande aux grands capitaines, Alexandre, César, Napoléon, Foch, quel est parmi tous les facteurs matériels celui qui importe le plus à la Victoire, tous vous répondront d’une voix unanime : la mobilité.

À mon avis, cette réponse équivaut à une condamnation formelle du moteur animal. Supplanté déjà par l’automobile à roues, pour les transports de l’arrière, le cheval vient d’être frappé à mort par l’intervention de la chenille qui ouvre aux engins mécaniques l’accès du champ de bataille…

… Réfléchissez, messieurs, au formidable avantage stratégique et tactique que prendraient, sur les lourdes armées du plus récent passé, 100 000 hommes capables de couvrir 80 kilomètres en une nuit avec armes et bagages, dans une direction quelconque et à tout moment. Il suffira pour cela de 8 000 camions ou tracteurs automobiles et de 4 000 chars à chenille, montés par une troupe de choc de 20 000 hommes. Pour la clarté de l’exposé, nous les appellerons encore fantassins, artilleurs, cavaliers, mais tous ces soldats ne constituent plus qu’une seule armée qui peut, c’est sa caractéristique essentielle, combattre de près, aborder l’ennemi, et cela toujours par surprise. Ah ! la surprise, messieurs ! On a essayé bien des procédés d’attaque depuis que les hommes se battent ; je ne crains pas d’affirmer qu’après cette grande guerre, comme il y a 3 000 ans, la surprise reste le plus formidable procédé connu et à défaut de l’anneau de Gygès, de l’invisibilité, la rapidité des mouvements est le plus puissant moyen de surprise. La tactique est d’une brutale simplicité, d’une simplicité capable de déconcerter les professionnels de la tactique, de prime abord.

Voici d’abord les chars de rupture de cinquante, cent tonnes peut-être qui s’avancent, dédaigneux des détours, sous le couvert, soit de la nuit, soit d’un épais brouillard naturel ou artificiel, écrasant tous les obstacles, éventrant les maisons ; l’infanterie blindée, l’artillerie d’accompagnement les suivent, profitant d’un chemin tracé ; les premières lignes ennemies surprises sont bientôt rompues, et voilà les rapides chars d’exploitation qui s’élancent, comme jadis la cavalerie, pour achever la victoire. En même temps, de puissants canons sur voies ferrées, dirigés par des observateurs aériens, utilisent leurs énormes portées pour battre les dernières du champ de bataille.

Poursuivi, le char dans les reins, l’ennemi ne peut se rétablir, il est défait, sans retour, comme au soir de Cannes ou d’Iéna.

Et, quelques jours plus tard, complétés en personnel, en chars, en munitions, en essence nos 100 000 hommes se retrouvent prêts à porter un nouveau coup à 100 kilomètres de là…"30.

Cette conférence, très connue, du général Estienne résumait tout à fait les idées qu’il avait au sujet de l’emploi de l’arme qu’il avait tenue sur les fonds baptismaux. Il y avait non seulement la condamnation du cheval mais surtout la foi en l’avenir de la mécanisation. De cette mécanisation découlait la création d’une armée rapide et puissante, capable de surprise et de vitesse, deux concepts stratégiques essentiels. Le rôle des chars y était décrit avec précision. Il ne s’agissait plus d’accompagner l’infanterie, les chars devenaient le principal outil du combat. Ils étaient utilisés pour la rupture mais aussi pour exploiter et élargir la percée initiale. Cette vision était bien sûr à l’opposé de la pensée dominante en matière de concept d’emploi des chars.

Il insistait sur la nécessité du char dans le combat moderne, le char utilisé indépendamment des armes en général et de l’infanterie en particulier.

En réalisant des armes qui empêchent l’infanterie d’aborder l’ennemi, la technique a favorisé la défense, il appartient à la même technique de rétablir l’équilibre en dotant l’attaque d’engins aériens, terrestre ou même souterrains, physiques, chimiques ou mécaniques, peu importe, dont l’action intelligente et opportune en avant de l’infanterie réduira instantanément les résistances sans exiger comme l’artillerie actuelle des liaisons compliquées et souvent inefficaces.

Voilà le programme de première urgence qu’il convient, selon nous, d’imposer à la technique militaire.

C’est seulement quand on disposera d’engins aptes au combat rapproché et assez mobiles pour assurer par leurs seuls moyens soit l’exploitation du succès après la bataille, soit les opérations de grande police de temps de paix, qu’on pourra alléger très sérieusement les charges militaires de la nation ; telle est du moins notre conviction de soldat"31.

Il défendit donc jusqu’au bout ses conceptions novatrices de concept d’utilisation des chars. Il ne fut, hélas, pas entendu, bien qu’il ne fût pas le seul à défendre ces idées.

Le général Weygand, dans son article introductif au numéro de reprise de la Revue de cavalerie, se fit le défenseur d’une armée mécanisée.

Or, la guerre de demain sera plus encore que celle d’hier une guerre du machinisme. Le nier, se refuser à suivre le progrès de la machine et à en bénéficier, c’est se condamner, au jour de la guerre, à " n’avoir que des engins surannés…

… il est nécessaire qu’elle dispose de moyens de lutte puissants : avions, qui étendent son champ d’investigation ; chars de combat légers et rapides, auto-mitrailleuses et auto-canons, artillerie à cheval et automotrice... qui lui permettent de briser plus facilement et plus rapidement les résistances qu’elle rencontre ; camions, qui lui donnent la possibilité d’être appuyée rapidement par de l’infanterie dont elle assurera l’entrée en ligne et qui lui procurera à son tour sa sécurité et sa liberté de manœuvre, en lui donnant la possibilité d’une nouvelle avance.

Il est indispensable, d’autre part, qu’elle soit puissante dans son organisation, ce qui implique son groupement en grandes unités seules capables de s’engager d’emblée sur un large front et de produire une action importante.

Il faut aussi qu’elle ait la possibilité de manœuvrer à travers tous les obstacles du terrain, dans des formations et à des allures appropriées, de manière à éviter ou à réduire les pertes dues au feu de l’ennemi ou à l’action délétère des gaz, et à être à même d’agir par surprise32.

Des officiers ayant combattu dans les chars firent également connaître leur avis sur l’emploi des chars en évoquant une autre dimension que le seul accompagnement de l’infanterie.

Le lieutenant-colonel Velpry, qui commanda le 501e RCC pendant la guerre, écrivit au sujet des chars et de leur avenir. Après avoir fait un bilan technique des chars de l’époque en évoquant leur blindage, leur vulnérabilité aux tirs directs, leur mobilité et leur armement, il évoqua le combat chars contre chars33. Il insistait sur la nécessité de développer un char lourd, indispensable dans la guerre future.

Le char cuirassé étant réalisable, sa construction mérite-t-elle les efforts de toute nature qu’elle représente ? Nous avons, au cours de cet article, essayé de montrer qu’un tel char ne peut être mis en échec que par un engin similaire plus puissant. La nation qui possédera la première des chars de cette nature s’assurera, par suite, un tel avantage que l’indifférence à leur endroit n’est pas permise et qu’on doit, soit se convaincre de l’impossibilité de leur construction ou de leur emploi, soit poursuivre activement leur réalisation...

... Et si nos ennemis nous suivent dans la construction des engins cuirassés, le premier acte d’une guerre nouvelle sera la rencontre des escadres cuirassées adverses. Le vainqueur de ce combat, resté seul en possession d’un moyen qui lui permet de détruire après l’artillerie tous les organes vitaux de l’armée ennemie, pourra poursuivre sans obstacle sa marche en avant.

Ainsi la décision de la bataille et avec elle le sort de la guerre reposera sur l’issue de la lutte entre des engins cuirassés.

La guerre terrestre prendra simplement le même caractère que la guerre navale...

... En 1923, non seulement le Char existe, mais il s’est déjà montré à l’œuvre. Dès son berceau, il a pesé favorablement sur les destinées de la France ; il peut être encore l’instrument de notre victoire dans l’avenir, si nous le sortons de ses langes où il s’étiole. Cela demandera du travail et de l’argent ; mais ce qui coûte encore le moins cher c’est de s’assurer la victoire et de l’assurer dans le minimum de temps et avec le minimum de pertes34.

Mais ces remarques ne furent pas prises en compte et l’armée française passa à côté de l’opportunité de développer un concept nouveau et révolutionnaire d’emploi des chars. En la matière les occasions manquées furent nombreuses.

Les occasions manquées, c’est à dire ce qui avait été étudié, envisagé, testé, suggéré et qui n’apparut pas dans les règlements et notices d’emploi pas plus que dans le concept d’utilisation des chars se situaient à tous les niveaux : stratégique, tactique et même au niveau de la coopération interarmes.

Sur le plan stratégique, c’est bien sûr le concept d’emploi des chars en masse, dans une action précise et déterminante qui fut occulté. Au lieu d’utiliser les chars groupés, sur un point déterminé où ils devaient emporter la décision grâce à leur puissance puis exploiter la percée de façon à mettre l’ennemi à genoux, les règlements prévoyaient de les répartir au profit des unités d’infanterie.

Ce phénomène se retrouvait sur le plan tactique. Par peur des tirs d’artillerie, il était préconisé de les employer bien répartis sur le terrain de façon à ce qu’ils n’offrissent pas de cibles trop faciles pour les canons ennemis. Cela allait à l’encontre de ce que préconisaient les partisans des chars. Pour eux, seule l’action en masse des chars pouvait être bénéfiques car ainsi ils pouvaient profiter de leur poids et de leur puissance de feu.

De plus, alors que beaucoup l’avaient évoqué comme une conséquence inéluctable de l’évolution de la tactique des chars, le combat chars contre chars fut pratiquement ignoré des règlements. Il n’était évoqué qu’en cas d’autodéfense. La mission principale dévolue aux chars restait l’accompagnement de l’infanterie dans laquelle le combat contre les chars n’était pas la priorité. Si celui-ci avait été davantage pris en compte lors de l’élaboration des règlements après la guerre, il est légitime de penser que le concept d’emploi aurait évolué dans une direction en meilleure adéquation avec le potentiel tactique et stratégique offert par l’arme naissante.

Ce fut au niveau de la coopération interarmes que la plus belle occasion fut manquée. Le développement du couple char-avion, qui avait été esquissé durant le conflit, ne se fit pas. Pendant la guerre, la coopération entre les deux armes naissantes s’était développée sous l’angle de l’aide apportée par les avions dans l’observation du dispositif ennemi susceptible d’entraver la progression des chars. L’appui direct fut même envisagé. Ce concept fut développé après la guerre dans différentes revues, mais il ne fut pas retenu. Même les propositions du général Estienne furent refusées, comme le montre cette note de l’Etat-Major au sujet du travail de l’aviation avec les chars de combat rejetant, pour des raisons techniques, une demande du général Estienne qui visait à développer la coopération entre les chars et l’aviation

La solution proposée par le Général Estienne pour assurer dans le cas particulier d’une avant-garde de rupture la collaboration de l’observation aérienne à l’engagement de chars de combat présente de graves inconvénients et même des impossibilités35.

Ces inconvénients étaient le manque de terrains aménagés près des zones d’engagement, auquel s’ajoutait l’impossibilité des vols de nuit.

les raisons de l’immobilisme

Ces raisons sont de trois ordres : l’influence des expériences de la guerre et de la technique, l’action des hommes et enfin le poids de l’environnement social, politique, économique et international.

Les expériences de la guerre et les limitations techniques furent sans contexte un facteur primordial dans l’immobilisme doctrinal à la fin de la guerre.

Les espoirs fondés sur les chars étaient grands, or le premier engagement eut un succès mitigé. Les conclusions tactiques du rapport du général Estienne après Berry-au-Bac montraient que l’emploi des chars devait être réorienté et qu’il était difficile dans l’immédiat de les utiliser comme arme de rupture en avant de l’infanterie. Le 16 avril 1917, l’attaque de rupture avait échoué, mais les chars avaient rendu de grands services à l’infanterie. En adoptant un nouveau modèle plus léger, les chars sauveraient leur existence mais au prix d’une modification de leur concept d’emploi initial.

L’expérience des premiers combats avait donc laissé à penser à de nombreux responsables militaires ou civils que la meilleure utilisation des chars était l’accompagnement. Ils furent confortés dans cette idée par les succès remportés en 1918 par le FT 1736.

Leur concept d’emploi tiré des expériences réussies de la guerre triomphait donc à la sortie de ce conflit long et coûteux. À l’inverse des premiers chars, ils avaient tenu leurs promesses et leur succès assura la pérennité de l’arme naissante. Il faut noter également l’importance du nombre d’articles, concernant les engagements de chars légers, dans la presse militaire. Fonder sur l’expérience réussie des combats, ils entérinaient encore davantage l’idée du bien fondé du concept d’emploi tel qu’il s’était développé. La victoire de la théorie de l’accompagnement, que validaient les expériences de la guerre, sonnait le glas de toute évolution du concept vers une utilisation en masse de chars lourds destinés à percer et à exploiter, par un mouvement d’encerclement, la percée initiale.

Cette expérience de la guerre était, de surcroît, renforcée par les problèmes techniques rencontrés par les chars lourds, insuffisances concernant les capacités de franchissement, la mobilité, l’armement et l’aptitude au combat de nuit. Mais, en dernier ressort, la décision revenait aux hommes avec leurs croyances, leur peur de la nouveauté et leur désir de sauvegarder leur arme.

Le rôle de l’action des hommes dans l’immobilisme de la doctrine peut être abordé sous trois angles : la peur du changement, la volonté de préserver son arme d’un nouveau rival et enfin le rôle du maréchal Pétain.

Tout progrès engendre une crainte de l’inconnu qui peut se transformer en rejet pur et simple. L’arrivée des chars était un formidable progrès et, à ce titre, suscita des craintes et des peurs. À cela s’ajouta la réaction de certaines armes qui, se sentant déjà menacées, voyaient dans l’arme nouvelle une rivale susceptible de les replacer et de les éliminer.

Cette réticence par rapport au progrès était particulièrement sensible en ce qui concernait les chars. C’est ce que soulignait le colonel Chédeville dans l’introduction d’un article de la Revue d’infanterie :

On a beaucoup écrit et surtout discouru ces temps derniers sur les chars de combat.

Les uns ont voulu voir dans ce nouvel outil de guerre la panacée universelle qui va tout réformer et tout remplacer. D’autres, par réaction ou parce qu’ils se sentaient menacées dans leur existence même par ces conceptions d’avant-garde, ont exagéré en sens contraire et par trop médit de la nouvelle subdivision d’arme. Dans cette bataille d’idées, les propos les plus sains et les plus raisonnables ont été déformés37.

Ce texte résumait bien les controverses de l’époque et surtout soulignait un point important : la peur des autres armes de se voir concurrencer par cette arme nouvelle et de disparaître. Cette peur était présente dans la cavalerie mais aussi dans l’infanterie gardienne de la doctrine d’emploi. Les fantassins voulurent conserver les chars à leur unique profit de façon à être protégés du feu des mitrailleuses ennemies lors de leur progression. Pour eux les chars devaient être utilisés à leur profit et ce thème récurent fut l’un des fondements de la doctrine.

La prégnance de l’infanterie sur l’évolution du concept d’emploi des chars fut amplifiée par la composition de la commission supérieure d’études pratiques des chars de combat et d’une commission d’expériences tactiques. En effet, celle-ci devait être composée d’officiers généraux ou supérieurs appartenant à l’infanterie. Ils avaient exercé de hautes responsabilités lors du conflit et avaient donc été fortement marqués par l’expérience de la guerre et donc par le rôle de l’infanterie dans la victoire et l’impact du feu sur la troupe. Pour eux, l’infanterie devait rester la principale arme sur le champ de bataille. Elle ne devait pas être concurrencée par l’arrivée d’engins capable de lui ravir la vedette lors des combats. De là leur volonté de maintenir les chars sous leur coupe.

De plus, il est légitime de penser que, vu leur âge relativement avancé, ils ne devaient pas être tous très perméables aux innovations et au progrès, bien qu’en la matière le général Estienne ait été un parfait contre-exemple.

Le maréchal Pétain fut la synthèse de toutes ces tendances et limita les possibilités d’évolution de concept d’emploi des chars. Il croyait certes à l’avenir des chars, mais avait une vision restrictive de leur utilisation. Pour lui, la seule façon d’utiliser les chars était l’accompagnement de l’infanterie. Du fait de sa position, il n’eut aucun mal à faire valoir ses thèses. Les chars furent les premiers à en faire les frais.

À la décharge de ces chefs, il faut remarquer qu’ils exerçaient leurs fonctions dans un environnement contraignant qui redoutait la guerre et rejetait toute doctrine offensive.

Les responsables militaires, impressionnés par leurs expériences de la guerre, choisirent l’immobilisme et la défensive en matière de doctrine d’emploi des chars. Mais leurs décisions n’étaient pas prises que selon des critères militaires. En effet, ils faisaient partie d’une société dirigée par des hommes politiques aux décisions sujettes aux contraintes économiques et internationales.

L’environnement social était marqué par un fort courant anti-militariste qui se manifesta déjà pendant la guerre, et qui s’amplifia au début des années vingt.

Le pacifisme envahit peu à peu la société. Né dans la tourmente de la guerre, le mouvement perdura dans la paix. Ce pacifisme à tout prix fut aveuglant pour de nombreux hommes politiques dont ce fut la seule conviction stable. Il fut relayé par des écrivains comme Giono qui écrivit : "J’aime mieux être un Allemand vivant qu’un Français mort".

Ceci eut un impact important sur l’élaboration des conceptions stratégiques de l’époque. Pour satisfaire ces velléités pacifistes, la stratégie ne pouvait être que défensive, ce qui réduisait fortement les possibilités d’emploi des chars, les limitant à un simple rôle d’accompagnateur d’infanterie. De plus, le char, par ses côtés offensifs, faisait peur et pour le faire accepter, il fallut en réduire les possibilités, le limitant à l’appui de la progression de l’infanterie.

Enfin, un autre argument plaidait en défaveur des chars. Pour certains, la technicité, nécessaire pour servir de telles armes exigeait une pratique et une dextérité que des appelés ne pouvaient atteindre au cours de leur temps passé sous les drapeaux. Le bon usage des chars imposait donc leur armement par des soldats professionnels. Or la professionnalisation des armées a toujours fait peur en France. Dans cette société pacifiste, il était difficilement imaginable de mettre sur pied une force armée professionnelle, fut-elle limité à une composante blindée.

Le pacifisme latent de l’époque eut des répercussions sur l’action des politiques. Pour être en phase avec leur époque, ceux-ci ne voulurent pas promouvoir une doctrine offensive de l’utilisation des chars. Ces réticences se traduisirent également par des restrictions budgétaires.

En ce qui concerne l’attitude des politiques vis-à-vis des chars, il existe un consensus qui est résumé par Guy Pédroncini.

Ce sont les hommes politiques, tantôt pour des raisons financières, tantôt par souci de ménager les Alliés et d’en obtenir des facilités financières, tantôt par aveuglement ou par courte vue, qui ont après la guerre freiné le développement des avions et des chars auxquels ils ne croyaient guère38.

Ils développèrent donc un concept défensif. Pour André Maginot, "l’objectif stratégique est de protéger le pays contre une nouvelle invasion car les destructions seraient pires qu’en 1914"39.

En fait l’armée apte à intervenir rapidement, loin de ses bases, capables d’apporter la destruction et le feu chez l’ennemi, réclamée par le maréchal Pétain, fut refusée par un gouvernement qui opta pour une armée défensive. Or les chars, comme les avions, apparaissaient comme les symboles d’une armée offensive.

Les politiques étaient aussi fortement influencés par des contraintes financières. En effet,

en 1920, une situation financière très obérée, la nécessité de main-d’œuvre pour la remise en valeur de nos départements dévastés et la revalorisation de notre potentiel économique préconisant la réduction massive des charges militaires. Une opinion publique exacerbée par un effort de guerre sans précédent discutait même le principe de dépenses improductives40.

L’environnement international également était contraignant. Les traités signés à la fin de la guerre limitaient les armes offensives et donc l’emploi des chars. Dans ce contexte, les hommes politiques, craignant de se voir taxer de militarisme, développèrent des stratégies défensives où le char n’était pas employé au maximum de ces capacités stratégiques et tactiques.

L’offensive était bannie par la communauté internationale. Or le char était souvent présenté comme l’arme de l’offensive par excellence.

Il est bon que l’opinion générale réclame que toutes mesures soient prises pour assurer l’essor de cet engin nouveau, qui, devant jouer un rôle de premier plan dans les combats futurs, est un facteur déterminant du salut de la Nation. C’est lui qui nous permettra de lancer rapidement, dès les premiers jours, en pays allemand, sans nous laisser arrêter par les obstacles, une force suffisante pour écraser dans l’œuf sa mobilisation, nécessairement plus lente que la nôtre. C’est lui qui nous permettra, en tous cas, en portant la guerre en territoire ennemi, de mettre le nôtre à l’abri des engins diaboliques qui se révéleront alors probablement41.

Une telle description du potentiel offensif du char avait de quoi effrayer les pacifistes et l’opinion publique internationale. Pour éviter les accusations de bellicisme, les responsables politiques et militaires français choisirent donc une stratégie défensive où le char n’avait que peu de place. Il pouvait accompagner l’infanterie, mais il n’était pas concevable qu’il pût agir en autonome lors d’actions résolument offensives, destinées à briser et à percer le dispositif ennemi.

L’environnement international joua donc un rôle dans l’immobilisme de la doctrine d’emploi des chars. Il rejoignait le contexte économique puisque les pays anglo-saxons conditionnèrent leur aide financière au choix d’une doctrine stratégique non offensive.

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Tous ces facteurs figèrent une doctrine dont l’évolution était prometteuse de révolution stratégique.

Malgré des tentatives isolées, le concept d’emploi des chars resta figé dans ce qu’il avait été à l’avènement de ces engins. Et ce furent nos voisins d’outre-Rhin qui s’inspirèrent des expériences et des concepts développés par les Français pour mettre sur pied les panzer divisionnen qui fondirent sur le pays en mai et juin 1940.

Cette absence d’évolution de la doctrine d’emploi des chars est certainement l’une des principales raisons de la défaite des armées françaises en 1940.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Notes:

1 Général P.A. Bourget, op. cit., p. 44.

2 Commandant F.J. Deygas, Les Chars d’assaut, leur passé, leur avenir, Charles-Lavauzelle, 1937, p. 91.

3 Colonel Chedeville, "Étude sur l’emploi des chars de combat", Revue d’infanterie, tome 59, 2e semestre 1921 ; p. 639.

4 Commandant F.J. Deygas, op. cit., pp. 94 95.

5 Grand Quartier général des armées du Nord et du Nord-Est, Ordre Général n° 1, du 1er janvier 1917, signée Estienne. SHAT, 16 N 2142.

6 Grand Quartier Général des armées Nord et du Nord-Est, État-Major, 3e Bureau, du 7 avril 1917, Emploi tactique des chars d’assaut, très secret. SHAT, 16 N 2142.

7 Grand Quartier Général des armées du Nord et du Nord-Est, État- Major, 3e Bureau, Lettre du Général commandant en chef au Ministre de l’armement et des fabrications de guerre du 4 juillet 1917, signée Pétain. SHAT, 16 N 2120.

8 Grand Quartier Général des armées du Nord et du Nord-Est, Artillerie d’Assaut, Rapport au sujet de la participation aux opérations de la Ve armée des groupements Bossut et Chaubes de l’Artillerie d’Assaut (16 avril 1917) du 28 avril 1917 signé Estienne. SHAT, 16 N 2120.

9 Grand Quartier Général des armées du Nord et du Nord-Est, État- Major, 3e Bureau, du 23 mai 1917, Analyse du Rapport du général Estienne sur l’emploi des tanks le 16 avril, secret, SHAT, 16 N 3059.

10 "Les Chars de combat, leur origine et leur évolution pendant la guerre", Revue d’infanterie, Paris, tome 58, 1er semestre 1921, p. 33.

11 Grand Quartier Général des armées du Nord et du Nord-Est, État- Major, 3e Bureau, n° 30.204, du 20 décembre 1917, Instruction provisoire pour l’emploi des chars d’assaut, très secret. signée Pétain. SHAT, 14 N 13.

12 "Les chars de combat, leurs origines et leur évolution pendant la guerre", art. cit., p. 152.

13 Capitaine d’artillerie Gaudibert, "Le Char de combat français, étude technique", Revue d’infanterie, tome 58, 1er semestre 1921 ; tome 59, 2e semestre 1921, pp. 27-28.

14 Commandant F.J. Deygas, op. cit., pp. 220-221.

15 Grand Quartier Général des armées du Nord et du Nord-Est, État- Major, 3e Bureau & aéronautique, n° 28.157, du 26 septembre 1917, note relative à l’action de l’aviation et de l’artillerie dans le combat des chars d’assaut, secret, signée général Debeney Major Général. SHAT, 14 N 13.

16 Ibid, 17.

17 Lieutenant-colonel d’artillerie Velpry, Revue d’infanterie, tome 60, 1er semestre 1922, p. 134.

18 Lieutenant-colonel d’artillerie Velpry, Revue d’infanterie, tome 61, 2e semestre 1922, p. 43.

19 Commandant breveté Bouvard, Les Leçons militaires de la guerre, Paris, Masson, 1920, p. 85.

20 Préface du général Estienne à G. Murray Wilson, op. cit., p. 11.

21 Grand Quartier Général des armées Nord et du Nord-Est, État-Major, 3e Bureau, du 24 février 1919, Étude envoyée au Président du Conseil, Ministre de la Guerre sur l’artillerie à chenille, SHAT, 16 N 811.

22 Ministère de la guerre cabinet du Ministre (écoles) et EMA (3e bureau) n° 8170-3/11 du 29 décembre 1919, SHAT, Carton 16 N 2142.

23 Grand Quartier Général des armées du Nord et du Nord-Est, État- Major, 3e Bureau, N°13 460, du 3 février 1919, Note concernant l’organisation de l’armée sur pied de guerre, signée Pétain, pp. 15-16, SHAT, 16 N 811.

24 Ministère de la guerre, Cabinet du ministre, n° 10 652 D, du 13 août 1920. Au sujet de l’Artillerie d’Assaut, signée Clemenceau. SHAT, 9 N 147.

25 Ministère de la guerre, Cabinet du sous-secrétaire d’état, n° 9483 AD, du 22 septembre 1919, Note au Président du Conseil Ministre de la guerre, signée Abrami. SHAT, 9 N 147.

26 Ministère de la guerre, Direction de l’infanterie, Cabinet du directeur, n° 280/66, du 16 octobre 1919. SHAT, 9 N 147.

27 Ministère de la guerre, État-Major de l’Armée, Bureau de l’organisation et de la mobilisation de l’Armée, n° 9633 1/11, du 12 juillet 1920, Instruction portant application du décret du 13 mai 1920 portant création d’une section de chars de combat à la direction de l’infanterie, signée André Lefebvre. SHAT, 9 N 147.

28 Cours d’emploi des chars de combat, Centre d’études des chars de combat, 1923, p. 5.

29 Général Estienne, "Les Forces matérielles de la guerre", Revue de Paris, tome 1, janvier-février 1922, p. 235.

30 J.F. Deygas, op. cit., pp. 338-340.

31 Général Estienne, art. cit., p. 238.

32 Général Weygand, "La Cavalerie et la revue de la Cavalerie", Revue de cavalerie, 1921, p. 5.

33 Lieutenant-colonel Velpry, "L’Avenir des chars de combat", Revue militaire française, tome 9, juillet septembre 1923, pp. 223 224.

34 Lieutenant-colonel Velpry, op. cit., pp. 116-118.

35 Ministère de la guerre, n° 239 5 C/12, du 6 février 1922, note pour l’État-Major de l’Armée (1er bureau), Travail de l’aviation avec les chars. SHAT, 7 N 2392.

36 Grand Quartier Général des armées Nord et du Nord-Est, État-Major, 3e Bureau, n° 14.500, du 12 juillet 1918, Directive n° 5 concernant les actions offensives, secret, signée Pétain. SHAT, 14 N 13.

37 Colonel Chedeville, art. cit., p. 638.

38 G. Pedroncini, Pétain le soldat et la gloire 1856–1918, Perrin, 1989, p. 189.

39 G. Pedroncini, Pétain la victoire perdue novembre 1918–juin 1940, Perrin, 1995, p. 97.

40 Colonel breveté F.A. Paoli, L’Armée française de 1919 à 1939, tome I, La phase de fermeté, Vincennes, SHAT, p. 85.

41 Colonel Romain, "La réorganisation de l’armée, les chars de combat", Revue de Paris, tome 4, septembre-octobre 1922, p. 871.

 

  

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