UNE DÉCISION DE CARACTÈRE STRATÉGIQUE : L’ACCEPTATION PAR LOUIS XIV DU TESTAMENT DE CHARLES II D’ESPAGNE

 

Jean Béranger

 

 

Le 1er novembre 1700 mourait à Madrid Charles II roi d’Espagne, posant ainsi le problème de sa succession, qui préoccupait toutes les chancelleries européennes depuis un demi-siècle.

Mais la solution apportée par le défunt, contre toute attente, mettait la France dans un grand embarras puisque Charles II faisait d’un petit-fils de Louis XIV son légataire universel ; ainsi, selon les termes du testament signé par le roi d’Espagne le 2 octobre 1700, un Bourbon devait régner sur l’ensemble de la monarchie d’Espagne, qui comprenait encore, outre la Castille, l’Aragon et la Navarre, les Pays-Bas espagnols, les possessions italiennes (Naples, Milan, la Sicile, la Sardaigne, les présides de Toscane) et surtout le vaste empire colonial (Amérique latine, Mexique et Philippines). Si la France refusait, l’héritage irait à un autre parent du défunt, son cousin l’archiduc Charles, fils cadet de l’Empereur Léopold Ier. Mais la volonté expresse du roi Charles II était le maintien de l’intégrité de la monarchie d’Espagne, tout partage de l’héritage espagnol étant exclu, et cette clause bouleversait les combinaisons échafaudées par la diplomatie française depuis le début du règne de Louis XIV.

Ce dernier se trouva donc obligé de décider, et de décider très vite, quelle serait son attitude : accepter le testament de Charles II et faire de son petit-fils un roi d’Espagne, ou bien refuser le testament pour démonter la monarchie d’Espagne, agrandir le royaume de quelques provinces et apaiser les Puissances maritimes - solution qu’il avait sérieusement envisagée depuis la négociation de la paix de Ryswick. Grâce à un système de courrier très rapide pour l’époque et à un organisme de décision qui faisait l’admiration de toutes les cours d’Europe (le Conseil d’En-haut), Louis XIV put annoncer publiquement dès le 16 novembre qu’il acceptait le testament au nom de son petit-fils le duc d’Anjou. Ce dernier devenait ainsi roi d’Espagne sous le nom de Philippe V, fondant la branche espagnole de la maison de Bourbon qui règne encore aujourd’hui à Madrid.

En principe les délibérations du Conseil d’En-haut étaient rigoureusement secrètes et ne laissaient pas de traces, à la différence de ce qui se passait à Vienne ou à Madrid. Dans ce cas précis, Saint-Simon nous a pourtant rapporté ce qui s’était passé, utilisant les notes de son ami Torcy, qui était alors le jeune ministre des Affaires étrangères de Louix XIV et qui participa lui-même au Conseil.

Tout le monde sentait bien que l’enjeu était capital, car de la décision prise à Versailles devait sortir un nouvel équilibre européen et probablement un nouveau conflit armé, quelle que fût cette décision.

Mais, sans vouloir reprendre des querelles d’historiens du siècle passé, la succession d’Espagne avait été le thème central de la politique de Mazarin et demeurait à l’arrière-plan de la politique étrangère de Louis XIV.

Pour expliquer cette affaire, il faudrait reprendre au moins cinquante années d’histoire européenne et remonter à la constitution de l’Empire de Charles Quint au début du xvie siècle.

On sait cependant que le règne de ce dernier, qui rêvait de monarchie universelle, fut globalement un échec. À la fin de sa vie, désabusé, il se rendit compte qu’un Empire aussi vaste était ingouvernable et partagea le patrimoine de la Maison d’Autriche en deux branches, la branche allemande et la branche espagnole, puis abdiqua en 1556. À son fils Philippe, il léguait les Espagnes, les Pays-Bas, l’Empire américain et les possessions italiennes ; à son frère Ferdinand, il abandonnait la couronne impériale, les Pays héréditaires de langue allemande, ce qui permit à Ferdinand de constituer la monarchie autrichienne. Une étroite collaboration et de nombreux mariages consanguins permirent de maintenir l’unité de la Maison d’Autriche.

Pour les Habsbourg, il n’y avait aucun problème : l’extinction d’une des deux branches de la Maison d’Autriche devait procurer automatiquement l’héritage à un membre de l’autre branche. Lorsqu’une princesse autrichienne épousait le rejeton d’une autre maison (Bourbon, Wittelsbach), elle renonçait formellement à tous ses droits à la couronne d’Espagne : ce fut le cas pour Anne d’Autriche lorsqu’elle épousa Louis XIII, pour Marie-Thérèse lorsqu’elle épousa Louis XIV ou pour l’archiduchesse Maria-Antonia lorsqu’elle épousa Max-Emmanuel de Bavière.

Celui qui mit réellement en péril l’avenir de la branche espagnole de la Maison d’Autriche fut Philippe IV (1621-1665). De son mariage avec Isabelle de Bourbon, fille d’Henri IV, ne survécut que l’infante Marie-Thérèse, tandis que l’infant Balthazar-Carlos mourait prématurément.

Il se maria alors avec une nièce, l’archiduchesse Maria-Anna qui en dépit de neuf grossesses, ne lui donna que deux enfants viables : l’infante Marguerite-Thérèse née en 1650, qui épousa son cousin l’Empereur Léopold et l’infant Don Carlos, véritable enfant du miracle né en 1661, donc après la conclusion de la paix des Pyrénées. C’était un enfant chétif, maladif que l’on s’attendait à voir mourir rapidement. Aussi le décès de Philippe IV en 1665 posa-t-il une première fois sérieusement la question de la succession d’Espagne. Mais la survie de Charles II retarda la crise. En fait Charles II fut un perpétuel malade : il était épileptique, hérédosyphilitique, impuissant.

Véritable caractère de Habsbourg, il ne s’occupa vraiment jamais du gouvernement de l’Espagne qu’il abandonna à sa mère la reine Maria Anna, à son demi-frère Don Juan. Un premier mariage avec sa cousine Marie-Louise d’Orléans lui donna quelques années un semblant d’énergie : mais elle mourut en 1689 et fut remplacée par une princesse allemande Mariana de Palatinat Neubourg, qui domina bientôt son royal époux. Le parti allemand semblait tout puissant à la Cour d’Espagne et Charles II préoccupé par le problème de la succession, voulait tester en faveur de l’archiduc Charles, fils cadet de l’Empereur Léopold, qui fut élevé comme un prince espagnol. Tout semblait devoir favoriser la thèse autrichienne, mais c’était compter sans la faiblesse de l’État espagnol, sans le sentiment national castillan, sans les prétentions françaises et sans les intérêts des Puissances maritimes.

Depuis ses défaites des années 1640, la monarchie d’Espagne n’était plus la grande puissance redoutable qu’elle avait été durant un siècle. Le traité des Pyrénées avait sanctionné la fin de la prépondérance espagnole. La mort de Philippe IV ouvrit une véritable crise de gouvernement, tandis qu’une baisse passagère de la production d’argent américain diminuait les ressources de la monarchie. Le trésor public était vide, la monnaie dévaluée, les troupes n’étaient plus payées et se mutinaient, la marine de guerre était en ruine. Après la paix des Pyrénées, les Pays-Bas furent pratiquement laissés sans troupes et leur défense incomba aux Hollandais (système des plans de la Barrière). Des émeutes frumentaires, le déclin de l’industrie entraînèrent la démoralisation des populations espagnoles. La recherche contemporaine situe vers 1680 l’apogée de la crise, mais au fond rien n’était perdu. Le pouvoir réel demeurait entre les mains de l’aristocratie et de l’Église, les Indes recommençaient approvisionner la Castille en métaux précieux, la Catalogne connaissait une certaine renaissance économique tandis que la décentralisation permettait aux provinces de sauver l’essentiel et que le patriotisme castillan demeurait bien vivant. Il s’agissait surtout d’une crise de l’État, du gouvernement central mais aussi d’un réajustement de la stratégie espagnole. L’Espagne renonça peu à peu à son rôle européen pour défendre ses intérêts coloniaux et son empire américain.

La France est alors, en revanche, la première puissance européenne. La guerre de la Ligue d’Augsbourg a montré qu’elle était capable de faire face à peu près seule à une coalition européenne et les rapports des diplomates européens en poste à Paris à la fin du siècle insistent sur la solidité de celle-ci.

L’ambassadeur impérial, le Comte Philippe Louis de Sinzendorf, insiste dans son rapport de fin de mission sur les capacités financières et militaire du royaume. Les ressources de la monarchie française se sont accrues de manière incroyable depuis le règne de Henri IV et il les évalue à 188 millions de livres pour l’année 1695, l’impôt direct ne représentant plus que 36,5 millions de livres, les 150 autres millions étant fournis par les taxes indirectes, la vente d’offices et le crédit.

En face, l’Empereur son maître ne put guère percevoir dans les bonnes années que 50 millions de livres. Malgré les dépenses de cour et les dépenses civiles, l’essentiel des recettes sert à financer l’armée et Louis XIV n’a pas démobilisé après la paix de Ryswick : il dispose en 1701 de 200 000 hommes pour l’armée de terre, sans compter la marine qui est alors la plus puissante d’Europe. L’armée de terre compte 219 bataillons d’infanterie, renforcée par 57 bataillons de milice, ce qui représente 165 000 fantassins, auxquels il faut ajouter 66 régiments de cavalerie, 14 régiments de dragons (soit près de 27 000 cavaliers) et les troupes d’élite de la Maison du roi. Le système de la ceinture de fer édifiée par Vauban depuis 1670 a montré son efficacité au cours de la guerre de la Ligue d’Augsbourg, tandis que la guerre de course, après 1692, mettait à mal le commerce maritime des Anglais et des Hollandais.

C’est d’ailleurs pourquoi ces derniers sont tout à fait enclins à trouver un compromis dans la question de la succession. Ils ne veulent pas d’une hégémonie française sur le continent, mais ils ne veulent pas non plus se battre pour reconstituer l’Empire de Charles Quint au profit de Léopold Ier.

Les Hollandais souhaitent conserver l’accès du marché français et veulent en même temps neutraliser, à leur profit, les Pays-Bas espagnols en vertu du vieil adage Gallus amicus, sed non vicinus, car l’annexion des Pays-Bas par la France menacerait leur sécurité. Ils redoutent les ardeurs belliqueuses de Guillaume d’Orange, qui aurait ainsi une fois de plus l’occasion de neutraliser le parti républicain, celui des grands marchands d’Amsterdam. La nation anglaise fait également le désespoir de Guillaume d’Orange : le parlement et la cité de Londres souhaitent le maintien de la paix moyennant l’accès des navires anglais dans les ports américains et le maintien, à leur profit, des assouplissements du pacte colonial. Ils sont prêts à faire des concessions à la France sur le continent et ne veulent pas se battre pour la plus grande gloire de l’Empereur Léopold et de la Maison d’Autriche. Il semble donc que les diplomates s’acheminent vers une solution de compromis, imposée par les grandes puissances d’Europe occidentale car en cette fin de siècle, l’autre grande puissance européenne face à la France est désormais la Grande Bretagne de Guillaume III d’Orange.

Si l’on en croit le rapport de l’ambassadeur vénitien Venier, la marine anglaise est redoutable mais ses forces terrestres ne sont pas inférieures aux forces navales, car les Anglais ont de bons soldats et constituent des unités aguerries par le dernier conflit.

Guillaume III disposait de 86 000 hommes, dont 62 000 aux Pays-Bas. Surtout la puissance économique anglaise permet d’en financer en réalité 110 000, les 25 000 restants étant composés de troupes allemandes soldées par la Grande-Bretagne. Les ressources publiques anglaises s’élevaient en 1700 à un peu plus de 200 millions de livres tournois (8 millions de £) : la puissance anglaise est donc à cette date égale à celle de la France, et il faut ajouter les ressources de la Hollande, qui dispose de bonnes finances et d’une excellente flotte de guerre.

Face à une coalition franco-britannique, l’Empereur ne peut donc espérer le succès, même s’il a refusé de démobiliser après la paix de Carlowitz, qui mettait fin à la Guerre Turque. Il dispose certes d’une armée de 100 000 hommes, mais ses ressources financières sont limitées. En d’autres termes, si nous admettons une pesée globale, la combinaison franco-anglaise donne 400 millions de revenus annuels contre 50 millions et une armée de 300 000 hommes contre une armée impériale de 100 000 hommes. Une solution raisonnable de la succession d’Espagne passait donc par un compromis entre Guillaume III et Louis XIV.

La solution de compromis signifiait en réalité le partage de la monarchie espagnole qui a été envisagé par la France à plusieurs reprises.

En 1667, Lionne a échafaudé une première combinaison : s’entendre directement avec Léopold Ier ; au cas où le jeune Charles II mourrait rapidement, l’héritage serait partagé entre les deux sœurs, la reine de France et l’Impératrice Marguerite-Thérèse. C’était un succès pour Louis XIV dans la mesure où son beau-frère renonçait à la thèse traditionnelle de la Maison d’Autriche et reconnaissait les droits des princes français. Les négociations, rondement menées à Vienne par Grémonville du côté français, Lobkowitz et Anersperg du côté autrichien, aboutirent à un traité secret en janvier 1668 et mirent fin indirectement à la guerre de Dévolution. La régente d’Espagne Marie-Anne n’accepta qu’à contre-cœur la combinaison, mais l’évacuation de la Franche-Comté occupée par Condé en février 1668 était à ce prix. Ainsi s’explique la modération de la France au Congrès d’Aix-la-Chapelle. Le partage de l’héritage était assorti d’une alliance franco-autrichienne, car seule la puissance militaire française eût permis à Léopold d’assurer la mainmise sur sa part d’héritage, c’est-à-dire l’Espagne, les Indes, Milan, les présides de Toscane. Et Louis XIV n’obtenait qu’une compensation, qui comprenait les Pays-Bas avec la Franche-Comté, Naples et la Sicile, les Philippines et les présides d’Afrique du Nord, ainsi que le royaume de Navarre, sur lequel la Maison de Bourbon avait toujours des prétentions (article 3 du traité du 19 janvier 1668).

Ce traité, demeuré secret jusqu’au xixe siècle, ne tarda pas à devenir caduc, puisque le jeune roi d’Espagne franchissait le cap des années jugées critiques et semblait devoir régner.

Chaque partenaire orienta sa politique différemment. Louis XIV prépara l’agression contre la Hollande et Léopold Ier se détacha de l’alliance française en 1672 pour prendre en Allemagne la tête de la coalition hostile à Louis XIV.

À plusieurs reprises la santé de Charles II donna des inquiétudes ; en 1688 par exemple, on le donnait mourant, de sorte que la flotte française reçut l’ordre d’hiverner à Toulon, laissant Brest dégarni et la Manche libre, ce qui facilita le débarquement de Guillaume d’Orange à Torbay et le succès de la "glorieuse révolution". Mais la question de la succession espagnole se posa à nouveau sérieusement à partir de 1695 et n’est pas étrangère au comportement fort modéré de Louis XIV lors des négociations de Ryswick. Invaincu sur le terrain, il aurait pu prolonger la guerre indéfiniment, mais il se résolut à faire une paix de compromis avec les Puissances maritimes et l’Empereur afin de ménager l’avenir.

L’Europe va bientôt devoir encore une fois la paix au roi par les facilités que la Majesté veut bien apporter à la conclure.

La continuation de la guerre causait moins de préjudice à la France qu’aux ennemis. Elle est en état de la soutenir encore longtemps et les places que sa Majesté consent de rendre pour le repos général de la Chrétienté pourraient occuper les alliés pendant plusieurs années, quand même ils auraient eu les forces suffisantes pour les attaquer.

Ils ressentent au contraire toutes les incommodités d’une longue guerre soutenue par des dépenses infinies. Ils voient tous les ans les armées de Sa Majesté plus nombreuses en campagne et cette puissance, si formidable pour eux, s’accroître par les vains efforts qu’ils ont depuis neuf ans pour l’abaisser. Dieu protège la justice et la cause de Sa Majesté. Mais comme elle reconnaît la source des avantages obtenus par son armée, elle lui rapporte les succès de cette guerre et prétend les employer uniquement à faire cesser l’effusion de tant de sang chrétien.

Non seulement elle veut la paix, mais elle la veut solide. L’utilité de ceux qui traitent avec elle en sera le fondement le plus assuré. Ainsi sa Majesté sacrifie sans peine ses propres avantages pour leur faire trouver dans la paix ceux que la continuation de la guerre ne pourrait leur procurer...

Celui qui donne doit faire les conditions de la paix et Sa Majesté ne pouvait en accorder de plus avantageuses à ses ennemis dans la vue d’établir une paix solide.

Pour obtenir la paix, Louis XIV fit une concession majeure aux Hollandais, qu’il leur avait toujours refusée : l’abaissement des tarifs douaniers en les exemptant du droit de 50 sols par tonneau ; aux autres puissances, en prenant pour base de négociation les traités de Westphalie et de Nimègue et en restituant une partie des réunions, Luxembourg à l’Espagne, Fribourg-en-Brisgau à l’Empereur ; enfin en reconnaissant Guillaume d’Orange comme Roi d’Angleterre.

Cette attitude modérée a souvent surpris les historiens ; elle peut s’expliquer par l’influence de Pomponne, revenu aux affaires et chef de la diplomatie depuis la mort de Colbert de Croissy, l’année précédente. Mais elle s’éclaire si on la place dans une stratégie plus vaste d’un compromis destiné à régler la succession d’Espagne qui parait imminente. D’une part la France a les mains libres, tout en conservant son armée et sa flotte, dont nous avons déjà montré toute la puissance. D’autre part, Louis XIV va chercher à s’entendre directement avec les Puissances maritimes, en proposant à Guillaume d’Orange un partage de la monarchie d’Espagne. C’est pourquoi, dès la paix rétablie, il charge son ambassadeur à Londres, le Comte de Tallard, de propositions précises.

D’abord Louis XIV renonçait pour son fils à l’héritage espagnol au profit de son cousin le prince électoral de Bavière Ferdinand. Celui-ci était le petit-fils de l’Impératrice Marguerite-Thérèse dont la fille unique, l’archiduchesse Maria-Antonia, avait épousé en 1682 l’Electeur de Bavière Max-Emmanuel. Bien entendu l’accord faisait bon marché des prétentions de la Maison d’Autriche et de la renonciation formelle de l’archiduchesse au moment de son mariage. Mais cette solution modérée était assortie de compensations pour le Dauphin qui recevait Naples, la Sicile, la Sardaigne et les présides de Toscane et pour l’Archiduc Charles qui recevait le Milanais. Ferdinand aurait l’Espagne, l’Empire Colonial espagnol et les Pays-Bas. Hollandais et Anglais pouvaient être rassurés puisque les Pays-Bas ne tomberaient pas entre les mains de la France. Mais cela était contraire aux intérêts de l’Empereur qui rêvait d’une mainmise sur l’Italie et admettait difficilement d’être dépouillé de la succession espagnole. En revanche, l’arrangement était conforme aux intérêts de la France, puisque l’Empire espagnol était neutralisé et que les possessions italiennes pourraient être échangées éventuellement contre la Savoie. Le partage aboutissait à un agrandissement territorial de la France dans l’optique du "pré carré" et préconisé par Vauban depuis 1675.

Ce second traité de partage de 1698 fut bientôt caduc par suite du décès du prince électoral. Mais parce que Louis XIV était sincère dans la recherche d’un compromis, il reprit bientôt les négociations avec Guillaume d’Orange en 1699. Cette fois-ci, la France proposait l’héritage espagnol à l’Archiduc Charles, qui recevait la part de Ferdinand de Bavière. En compensation, le Dauphin aurait toutes les possessions italiennes, y compris Milan. En réalité, Louis XIV songeait faire des échanges avantageux : le Duc de Lorraine recevrait Milan, le Duc de Savoie irait à Naples et la France s’agrandirait de la Lorraine et de la Savoie. Le 5 juillet 1699, Léopold acceptait l’idée de partage, comme il avait fait en 1668. Mais il en contestait les termes, car il voulait conserver l’Italie et proposait à la France les Indes occidentales qui ne l’intéressaient pas du tout.

Cette contre-proposition était inacceptable pour les Espagnols comme pour les Anglais, pour qui le commerce américain était vital. Finalement Versailles et Londres décidèrent de s’entendre malgré Léopold Ier et conclurent en mars 1700 un traité de partage, tout en laissant à Léopold un délai de deux mois pour l’accepter après le décès du roi d’Espagne. Il était à peu près sûr que l’Empereur réagirait en prenant les armes, mais nous avons vu que les forces combinées des Puissances maritimes et de la France étaient bien supérieures à celles de la Maison d’Autriche et l’issue du conflit éventuel ne laissait aucun doute.

Dans toute cette négociation, les chancelleries européennes n’avaient tenu aucun compte des Espagnols, ni de leur sentiment national. Ceux-ci, en dépit de la faiblesse de la monarchie, ne voulaient pas accepter le démembrement de leur empire et la situation évolua rapidement à Madrid au cours de l’année 1700. Malgré ses faiblesses, Charles II était conscient de la grandeur de l’Espagne et de l’éminente dignité de sa maison. Il se refusait à voir dépecer la monarchie qui avait été naguère la première puissance européenne. Et il était soutenu par le parti national Castillan, qui va réagir avec habileté contre les manœuvres du parti autrichien, dirigé par la reine Marie-Anne de Habsbourg et l’ambassadeur impérial, le Comte Harrach, ami personnel de Léopold Ier, placé là pour assurer le succès de l’Archiduc Charles. Or on savait bien à Madrid que l’Empereur, même vainqueur des Turcs, était incapable de défendre l’intégrité de l’héritage et que tout conflit avec une coalition franco-anglaise assurerait le succès final de cette dernière, qui imposerait alors ses conditions. Finalement les Espagnols feraient les frais de la guerre, comme toujours depuis 1667 et Charles III de Habsbourg ne conserverait que les domaines que la coalition voudrait bien lui laisser.

Or le Conseil d’État était dominé par le parti national Castillan et dirigé par le primat d’Espagne le cardinal Portocarrero. Cinq Autrichiens de cœur, mais avant tout patriotes, Villefrace, Villena, Villagarcia, San Estevar et le duc de Médina-Sidonia se résolurent à donner la couronne à un prince français et gagnèrent à leur cause le cardinal Portocarrero qui avait grande autorité dans le Conseil d’État et qui était seul capable de persuader le roi.

Or celui-ci avait déjà rédigé un testament en faveur de l’Archiduc Charles. Le cardinal agit avec habileté et plaça auprès du roi un confesseur favorable à la cause française. Le roi, troublé, écrivit au Pape Innocent XII. Celui-ci, francophile, apaisa les scrupules de conscience de Charles II en lui répondant que les enfants de Dauphin étaient les seuls vrais héritiers de la monarchie d’Espagne. En même temps le cardinal neutralisait la reine allemande.

Il fit préparer un nouveau testament en faveur du duc d’Anjou ; le 2 octobre, le roi le signait, tandis que le testament précédent était traité. Déjà le roi était à la dernière extrémité, et le cardinal réussit à éloigner la reine durant l’agonie de son époux. C’est ce moment que Portocarrero choisit pour forcer la main du Conseil d’État et faire approuver le testament en faveur du duc d’Anjou, mais ni le chargé d’affaires français ni le comte Harrach ne furent mis au courant. Grâce à ces précautions, la nouvelle du testament en faveur du duc d’Anjou éclata comme une bombe à Madrid, le 2 novembre, et tourna à la confusion du parti autrichien, mais à la satisfaction générale des Espagnols. Il revenait à Louis XIV d’exploiter cette situation nouvelle. L’arrivée du courrier extraordinaire le 9 novembre 1700 oblige donc le roi à se décider très rapidement afin d’empêcher le parti autrichien de s’emparer du pouvoir devenu vacant. La reine douairière était pratiquement neutralisée et c’est le Conseil d’État qui assurait l’intérim mais Léopold Ier voulait envoyer son fils le plus vite possible en Espagne. C’est pourquoi Louis XIV ne pouvait tenir compte de la clause des deux mois prévu dans le traité de partage de mars 1700. Il était donc placé devant un dilemme.

- Ou bien s’en tenir à ses engagements antérieurs avec Guillaume d’Orange et exécuter le traité de partage de mars 1700 ;

- Ou bien accepter le fait nouveau, le testament de Charles II en faveur d’un de ses petits-fils.

Les deux solutions comportaient des avantages et des inconvénients et le roi se trouva placé devant d’immenses responsabilités. Le moment tant attendu depuis le début du règne était arrivé et il est intéressant de voir comment un souverain absolu a réagi. Comme un général d’armée avant la bataille, le roi est en dernière analyse le seul responsable, mais il a pour l’aider un état-major, en l’espèce le Conseil d’En-Haut.

Celui-ci s’est beaucoup transformé dans les dernières années du xviie siècle en particulier depuis la mort de Louvois en 1691. Il fonctionne toujours de la même façon, mais son personnel a été presque complètement renouvelé.

Le roi le réunit très souvent, trois ou quatre fois par semaine, le matin après la messe, de 9 h 30 à midi et, si l’ordre du jour l’exige, le roi renonce à chasser l’après-midi afin de reprendre la séance de 14 h 30 à 16 heures. Ce n’est que très rarement qu’on le convoque le soir, après 20 heures ; il faut des circonstances extraordinaires, comme le cas qui nous intéresse : le Conseil se réunit alors dans l’appartement de Madame de Maintenon et non pas, comme à l’accoutumée, dans le cabinet du roi.

Le roi s’asseyait en haut de la table avec Torcy, le secrétaire d’État aux Affaires étrangères à sa droite. Celui-ci lisait des résumés des dépêches reçues, puis le roi lui demandait de justifier sa politique et ensuite recueillait les avis des autres ministres d’État dans l’ordre d’ancienneté ; en 1700, le chancelier Pontchartrain donnait le dernier son avis. Ce système avait l’avantage de ne pas intimider les plus jeunes, qui, à Vienne, dans le Conseil de l’Empereur, avaient tendance à se ranger à l’avis exprimé par le chef du Conseil qui parlait le premier. Le roi laissait parler ses ministres sans intervenir, il écoutait leur point de vue et concluait, en se ralliant généralement à l’avis de la majorité dans 95 % des cas, mais il n’était pas lié par la décision de ses ministres, l’avis qu’ils avaient exprimé lui permettant seulement de conclure. Dans des circonstances exceptionnelles, il prenait une décision différente de celle qui lui avait été suggérée.

De toute façon le Conseil d’En-Haut était composé d’hommes en qui le roi avait toute confiance. En 1700, il comprenait, outre le grand dauphin, Torcy, le duc de Beauvillier président du Conseil Royal des finances et le chancelier Pontchartrain. Depuis la mort de Mazarin ne siègent au Conseil que trois ou quatre ministres d’État, désignés expressément par le roi et tous les chefs de département ministériel n’y sont pas automatiquement admis. Ainsi le nouveau contrôleur général des finances Desmarets et le nouveau secrétaire d’État à la guerre Chamillart n’en font pas partie. De 1698 à 1699, Torcy lui-même ne siégeait pas au Conseil, où il était admis en consultation, mais c’était son beau-père Arnauld de Pomponne, rappelé aux affaires après une longue disgrâce, qui traitait des relations extérieures. Les autres secrétaires d’État, Louis de Pontchartrain, fils du chancelier chargé de la Marine et le marquis de la Vrillière, cousin de Pontchartrain et chargé de la Maison du Roi, ne siègent pas non plus au Conseil.

Torcy est âgé de 30 ans, il est fils de Colbert de Croissy et neveu du grand Colbert. Il a hérité de la charge de son père par survivance, grâce à la bienveillance du roi. Il a été formé par son père qui lui a fait visiter toutes les cours d’Europe. Il était d’un abord plus facile que son père, moins brutal dans ses réponses et dans son attitudes. Mais l’Ambassadeur de Venise le juge loyal, direct, attaché à sa parole. Et surtout c’est un Colbert, gros travailleur, qui surveille de très près une petite équipe de fonctionnaires et centralise les informations pour le roi. Outre le réseau d’agents diplomatiques dont il est le chef naturel, il a à sa disposition le service de renseignement grâce à la surintendance des postes (qu’il conservera jusqu’en 1719).

Le duc de Beauvillier n’a acquis cette position élevée que grâce à son mariage avec une fille de Jean-Baptiste Colbert. Il est par conséquent un cousin par alliance de Torcy, mais il est également l’homme de confiance du roi qui lui a confié l’éducation de son petit-fils le duc de Bourgogne et du duc d’Anjou, le futur roi d’Espagne et du duc de Berry, car le roi a reconnu après coup l’échec des méthodes imposées par le duc de Montansier, précepteur du Dauphin. Tout le monde reconnaît en lui un homme modéré, vertueux, doux, pacifique, pieux. Il est l’ennemi des méthodes brutales naguère promues par Louvois et avec le duc de Bourgogne son élève et Fénelon l’un des tenants de la jeune Cour qui rêve de réformes, de paix, voire de retour au gouvernement aristocratique. Son emploi de président du Conseil des finances est une sinécure qui lui rapporte 100 000 livres par an, tandis que la conduite de la politique financière est entre les mains du contrôleur général Chamillart.

L’homme le plus important du Conseil est, depuis la mort de Pomponne, le chancelier Pontchartrain. Il appartient à la famille des Phélippeaux qui fournit à la monarchie des secrétaires d’État depuis cinq générations. Il a d’abord fait carrière dans la magistrature et, comme premier président de Parlement de Bretagne, il s’est révélé bon administrateur et fin politique. Il eut la lourde charge du contrôle général des finances durant la guerre de la Ligue d’Augsbourg ; il fut capable de maintenir le crédit public durant la grave crise économique de 1693-1694. Il obtint de Louix XIV qu’il le déchargerait de cette lourde responsabilité dès que ce serait possible et le roi tint sa promesse ; à la mort du chancelier Boucherat, en 1699, il investit Pontchartrain de la plus haute charge du royaume, tout en le confirmant comme ministre d’État et en donnant le secrétariat d’État à la Marine à son fils. Son autorité était très grande dans le conseil et, selon Luzendorf, il avait une très grande intelligence des affaires étrangères sans entrer jamais dans le détail de ces dernières.

Le grand Dauphin est un personnage plus difficile à cerner. Il est certain qu’il était dans une position difficile, obligé de rester constamment sur la réserve. Il s’était organisé une petite cour à Meudon et trompait son ennui en chassant. Il était probablement doué de qualités militaires comme la plupart des Bourbons et toutes ses campagnes furent des succès. Saint-Simon, qui ne l’aimait guère, a toujours l’air d’insinuer que Monseigneur était un demeuré, mais rien n’est moins sûr. Appelé à siéger au Conseil depuis 1695, il avait pu s’initier aux affaires et se préparer à exercer son métier de roi.

Mais comme il s’agissait aussi d’une affaire dynastique, Madame de Maintenon fut exceptionnellement invitée à donner son avis, preuve, s’il en était besoin, qu’elle était l’épouse morganatique de Louis XIV puisque jusqu’à 1661 les reines avaient également accès au conseil des affaires tout comme les princes du sang. Conseil extraordinaire, tenu en soirée dans son appartement, la réunion ne s’acheva point sans que le roi eût sollicité son avis, alors qu’elle se taisait par modestie et que le roi força de dire son avis afin que tous eurent opiné.

Le conseil du 9 novembre se termina sans conclusion car les ministres furent partagés ; deux pour s’en tenir au traité de partage, deux pour accepter le testament.

C’est Torcy puis le duc de Beauvillier qui défendirent le traité de partage avec les arguments suivants.

Qu‘il n’y avait point de comparaison entre l’accroissement de la puissance et d‘États unis à la couronne aussi nécessaire que la Lorraine, aussi importants que le Guipuzcoa pour être un chef de l’Espagne aussi utiles en commerce que les places de Toscane, Naples et Sicile et la grandeur particulière d’un fils de France, dont tout au plus la première postérité devenue espagnole par son intérêt se montrerait aussi jalouse de la puissance de la France que les rois d’Espagne, autrichiens ; qu’en acceptant le testament il fallait compter tout une longue et sanglante guerre par l’injure de la rupture du traité de partage et par l’intérêt de toute l’Europe à s’opposer à un colosse tel qu’allait devenir la France pour un temps.

Ils ont ensuite développé une longue argumentation contre la guerre, se basant sur la faiblesse relative de la France qui n’avait pas eu le temps de reconstituer ses forces après Ryswyck et sur l’isolement où elle se trouverait étant donné la faiblesse de l’allié espagnol. Ils insistaient sur le procès d’intention que l’on pourrait faire à Louis XIV de viser la monarchie universelle. L’acceptation du testament, selon eux, conduit à la guerre et empêche la France d’annexer la Lorraine ducale. Elle est donc en contradiction avec la politique du pré-carré. Il y a même une critique non voilée des intérêts dynastiques en minimisant l’enjeu, qui est aussi la fin de la traditionnelle rivalité franco-espagnole. Puis ils reprennent une argumentation favorable au traité de partage : la France s’attirerait la confiance de toute l’Europe, dont elle deviendrait la dictatrice ce qu’elle ne pourrait espérer de ses armes et que l’intérieur du royaume, rétabli par une longue paix, augmenté aux dépenses de l’Espagne avec la clé… de commerce du Levant, enfin l’arrondissement si nécessaire de la Lorraine qui réunit les Évêchés, l’Alsace et la Franche-Comté et délivre la Champagne qui n’a point de frontière, formerait un État si puissant qu’il serait à l’avenir la terreur ou le refuge de tous les autres et en situation de faire tourner à son gré toutes les affaires générales de l’Europe.

Pontchartrain entreprend de réfuter les arguments de Torcy, mais analyse d’abord la force réelle de l’Empereur : que celui-ci n’avait ni mer, ni commerce, que sa puissance n’était qu’usurpation, qui avait toujours trouvé de la contradiction dans son propre sein et souvent des révoltes ouvertes et dans ce vaste pays d’Allemagne où les diètes avaient palpité tant qu’elles avaient pu et où on avait pu, sans messéance, fomenter les mécontentements par l’ancienne alliance, et la France avec le corps germanique, dont l’éloignement de l’Espagne ne recevait de secours que difficilement sans compter les inquiétudes de la part des Turcs, dont les armes avaient su souvent rendre celle des empereurs inutiles à l’Espagne, que les Pays héréditaires dont l’Empereur pouvait disposer comme du sien ne pouvaient entrer en comparaison avec les moindres provinces de France.

À notre avis, Ponchartrain pêche par légèreté, comme beaucoup de Français de l’époque qui n’avaient pas conscience de l’évolution de l’Allemagne ; en réalité Louis XIV n’aura comme allié que l’Électeur de Bavière et son frère l’Électeur de Cologne et tous les autres princes allemands se rangeront aux côtés de Léopold, par intérêt ou par sentiment d’hostilité à la France. Quant aux Turcs épuisés par une longue lutte avec la Maison d’Autriche, ils ne bougeront plus jusqu’en 1715. L’analyse du Chancelier repose sur une tradition dépassée en 1700.

En revanche, il a raison d’insister sur la puissance française capable de protéger celle d’Espagne et de profiter à l’avenir de son union avec elle pour le commerce des Indes, par conséquent de recueillir des fruits de cette union bien plus continuels, plus certains que n’avait pu faire la Maison d’Autriche.

Pontchartrain développe là un des arguments essentiels en faveur de l’acceptation du testament : l’intérêt économique.

L’alliance des deux pays permettait à nos marchands de bénéficier du marché américain, vieux rêve rendu difficilement réalisable par l’application du système de l’exclusif, encore que celui-ci fût tempéré par la contrebande. Tout le trafic des Indes occidentales ne passait déjà plus par Séville et Cordoue mais les négociants de Nantes, de Saint-Malo, de Bordeaux souhaitaient inonder l’Amérique latine de toiles bretonnes et de bois d’ébène. Pontchartrain est personnellement lié à ces milieux, il a des intérêts dans les affaires malouines et son passage en Bretagne l’a ouvert à ces questions. En réalité le conseil du commerce et toute la façade atlantique du royaume souhaitaient vivement l’acceptation du testament.

Cette alliance économique serait, selon Pontchartrain, doublée d’une alliance politique et militaire. Contrairement à Torcy, il défend déjà la thèse qui sera résumée dans la formule : il n’y a plus de Pyrénées.

Son argumentation est soutenue plus loin lorsqu’il réfute les avantages du traité de partage :

que pour ce qui était des charges d’avoir des rois d’Espagne pour ennemis comme ceux de la Maison d’Autriche cette identité ne pouvait jamais avoir lieu puisqu’au moins, n’étant pas de cette maison, mais de celle de France, tout ce qui ne serait pas l’intérêt même d’Espagne ne serait jamais le leur, comme au contraire dés qu’il y aurait identité de maison, il y aurait identité d’intérêts, dont pour ne parler maintenant que de l’extérieur, l’abaissement de l’Empereur et la diminution de commerce et de l’accroissement des colonies des Anglais et des Hollandais aux Indes ferait toujours un tel intérêt commun qu’il dominerait les autres.

Il ne peut opposer à tous ces avantages que ceux offerts par l’annexion de la Lorraine, mais il situe l’opération à sa juste place. Torcy raisonne comme on le faisait au temps de Richelieu, en évoquant la frontière de Champagne laissée sans protection. En réalité, le duc Léopold était rentré en 1697 dans un État neutralisé.

La possession de la Lorraine n’augmenterait en rien le poids de la France dans les affaires générales… que d’ailleurs, en se mettant, à titre de nécessité, au-dessus du scrupule de l’occupation de la Lorraine désarmée, démantelée, enclavée comme elle était, ne l’avoir pas était le plus petit inconvénient du monde, puisqu’on s’en saisirait toujours au premier mouvement de guerre, comme on avait fait depuis si longtemps (en fait la Lorraine ducale avait été occupée en permanence par l’armée française de 1633 à 1697, avec une brève interruption de 1659 à 1670) ; qu’en ces occasions on ne s’apercevrait pas de différence entre elle et une province du royaume.

Enfin Pontchartrain ne fait pas grand cas des autres compensations, car le Guipuzcoa c’était un leurre de le prendre pour un chef de l’Espagne, puisqu’en trente ans de guerre avec celle-ci, on s’était battu en Flandre, sur la Meuse et sur le Rhin, sans qu’on tentât rien du côté de la péninsule ibérique parce que la stérilité affreuse d’un vaste pays et la difficulté des Pyrénées avaient toujours détourné la guerre de côté-là, qui n’avait même pas interrompu la contrebande entre les deux pays. Pour Naples et la Sicile, Pontchartrain fait référence à l’histoire des guerres d’Italie pour montrer que les Français avaient perdu ces terres aussi rapidement qu’ils les avaient conquises.

Au fond le traité de partage était un moindre mal, mais il ne pouvait s’empêcher de se méfier de Guillaume III d’Orange et en acceptant le traité ç’aurait été se tromper de méconnaître l’inimitié de tant d’années de l’habile main qui l’avait dressé pour nous donner des noms sans nous donner des choses. Apprécions au passage la perspicacité du Chancelier ; d’une part ni les Anglais ni les Hollandais ne voulaient nous laisser contrôler la Sicile, de peur de perdre leur commerce (important) au Levant ; d’autre part, la recherche contemporaine tend à montrer aujourd’hui que Guillaume III ne souhaitait pas exécuter le traité de partage, à son avis trop avantageux pour la France.

Reste à examiner l’argument principal : le danger de guerre générale en cas d’acceptation du testament. Pontchartrain rappela d’abord que les dernières dispositions de Charles II ont été rédigées à l’insu de la France par la volonté du roi d’Espagne et volonté prise sans sollicitation, et par le vœu universel de tous les seigneurs et les peuples d’Espagne. La France n’est donc plus tenue de respecter le traité de partage face à cet élément nouveau et si elle le respectait elle acquerrait une réputation de pusillanimité qui serait attribuée aux dangers de la dernière guerre et à l’exténuation qui lui en serait restée et qu’elle deviendrait la risée de ses faux amis. Il attaque donc directement le parti du duc de Bourgogne dont la thèse a été défendue par le duc de Beauvillier. Mais, à son avis, on aurait la guerre de toute façon, car l’Empereur ne céderait rien, car il ne souffrirait pas plus paisiblement l’exécution du traité de partage que celle du testament ; que jamais il n’avait voulu y consentir, qu’il avait tout tenté pour s’y opposer, qu’il n’était occupé qu’à des levées et à des alliances.

De toute manière nous n’avons là que le résumé des arguments et de la discussion. Mais à la fin du conseil, le Dauphin intervient énergiquement aux côtés du chancelier, à la grande surprise du roi et des assistants.

Après avoir repris une partie des arguments de Pontchartrain, il fit une intervention personnelle, de caractère sentimental, de caractère dynastique et familial, qui montre d’ailleurs bien la complexité d’une affaire où intérêts nationaux, stratège mondiale et simples intérêts de famille étaient étroitement mêlés : se tournant vers le roi d’un air respectueux, mais ferme, il lui dit qu’après avoir dit son avis comme les autres, il prenait la liberté de lui demander son héritage puisqu’il était en état de l’accepter : que la monarchie d’Espagne était le bien de la Reine sa mère, par conséquent le sien et pour la tranquillité de l’Europe celui de son second fils, à qui il cédait de tout son cœur, mais qu’il n’en quitterait pas un seul pouce à terre à nul autre ; que sa demande était juste et conforme à l’honneur du roi et à l’intérêt et à la grandeur de sa couronne et qu’il espérait bien qu’elle ne lui serait pas refusée. Cela, dit d’un air enflammé, surprit à l’excès.

Enfin Madame de Maintenon, pressée de s’expliquer, fit l’éloge du Dauphin et fut d’avis d’accepter le testament.

Ce qui est intéressant, c’est la réaction de Louis XIV : Le roi conclut sans s’ouvrir : il dit qu‘il avait bien ouï et compris tout ce qui avait été dit de part et d’autre, qu’il y avait de grandes raisons des deux côtés et que l’affaire méritait bien de dormir dessus. Par conséquent il réserve sa décision, il veut prendre son temps en attendant des informations supplémentaires et surtout il ne laisse pas transparaître ce qui sera sa décision finale.

La journée du 10 novembre semble avoir été vraiment décisive, car plusieurs courriers apportèrent des précisions quant au vœu des seigneurs et des peuples d’Espagne. Louis XIV semble avoir tenu le plus grand compte du sentiment national espagnol et, selon Saint Simon, c’est l’assurance que l’affaire était populaire qui acheva de déterminer le roi. Et dans la soirée du 10, au retour de la chasse, il prit à nouveau conseil chez Madame de Maintenon et s’y détermina à accepter le testament sans le faire savoir officiellement, mais le 11 au matin il laissait entendre à l’ambassadeur d’Espagne que sa réponse serait positive. Le dimanche 14, un courrier espagnol du comte d’Harrach dit publiquement qu’on attendait à Madrid M. le Duc d’Anjou avec beaucoup d’impatience. La cour quitta Fontainebleau pour Versailles, le 15 novembre et le 16 novembre au matin, le roi déclara solennellement qu’il acceptait le testament et assortit la présentation du nouveau roi d’Espagne d’une petite harangue.

Messieurs, voilà le roi d’Espagne. La naissance l’appelait à cette couronne, le feu roi aussi par son testament ; toute la nation l’a souhaité et me l’a demandé instamment ; c’était l’ordre du Ciel ; je l’ai accordé avec plaisir, et se tournant vers le duc d’Anjou, Soyez bon Espagnol, c’est présentement votre premier devoir ; mais souvenez-vous que vous êtes né Français, pour entretenir l’union entre les deux nations ; c’est le moyen de les rendre heureuses et de conserver la paix de l’Europe.

Quels arguments avaient pu décider Louis XIV à changer radicalement de politique en l’espace de quelques jours ?

En acceptant le testament, la France pouvait trouver de sérieux avantages.

D’abord, elle neutralisait l’Espagne, puissance longtemps rivale et en faisait même son alliée. Or la monarchie d’Espagne, malgré ses faiblesses passagères, demeure une grande puissance maritime et coloniale. Du point de vue stratégique, il n’y avait plus de Pyrénées, la France trouvait un allié en Italie. Dans l’immédiat, il fallait gagner du temps pour reconstituer la puissance militaire espagnole, mais l’histoire de tout le xviiie siècle devait donner raison à Pontchartrain et à Louis XIV. L’Espagne fut un bon allié de la France jusqu’à la bataille de Trafalgar. Ensuite la France s’ouvrait le marché américain et Louis XIV optait pour une politique très moderne, souhaitée par les éléments les plus dynamiques du capitalisme français. Il allait donc dans le sens voulu par Colbert, il ouvrait la France sur la mer, même au prix de quelques annexions territoriales.

Ce n’est donc pas par vaine gloriale ni par intérêt dynastique qu’il s’est décidé, comme on le lui a surtout reproché.

En respectant singulièrement la séparation des branches française et espagnole de la Maison de Bourbon, il pouvait échapper aux reproches de tentatives hégémoniques en Europe.

Le risque de guerre n’était pas plus grand dans un cas comme dans l’autre, car ni les Anglais ni les Hollandais ne voulaient de toute façon recommencer la guerre pour faire accepter à l’Empereur le traité de partage de mars 1700. Pendant un an, on put croire que la paix serait préservée et l’ambassadeur impérial était découragé. Léopold devra seul affronter les Franco-Espagnols. Ultérieurement des maladresses de Louis XIV ont retourné l’opinion hollandaise et l’opinion anglaise et facilité la grande alliance de La Haye. Ce n’était pas évident en novembre 1700. Enfin Pontchartrain et le roi avaient vu juste : Philippe V fut accueilli triomphalement en décembre 1700 et il aura toujours l’appui fidèle des Castillans, même aux pires moments de la guerre de Succession d’Espagne. La nation espagnole était heureuse d’être à nouveau gouvernée après un demi-siècle d’incertitude, elle était fière de n’avoir pas été traitée comme l’homme malade de l’Europe, dont on partage les biens au gré des combinaisons des chancelleries.

Du point de vue psychologique, l’étude de cette crise nous fait apparaître les points suivants.

Louis XIV décide comme un commandant en chef. Il écoute les arguments de ses collaborateurs, il n’intervient pas dans le débat, il prend sa décision seul, sans s’ouvrir à qui que ce soit. Il est vraiment la clé de voûte d’un système politique. Dans une affaire aussi grave, il ne se rallie pas à la majorité de son conseil.

Louix XIV ne se sent pas lié par des engagements précédents. Il renonce à une politique de prudence, à la politique de pré carré et à des avantages territoriaux finalement assez illusoires pour prendre une appréciation globale, stratégique de la situation. Il fait preuve d’une grande hardiesse, remarquable chez un homme déjà âgé.

Louix XIV n’est probablement pas dupe de la sincérité de son partenaire Guillaume III d’Orange, qui l’a toujours combattu et qu’il sait paralysé par l’opinion anglaise et l’opinion hollandaise.

Louix XIV est capable de décisions très rapides quasi instantanées, tout à fait remarquables pour l’époque. Tout a été réglé en une semaine entre le 9 novembre, date d’arrivé du premier courrier à Fontainebleau, et le 16, date de l’acceptation officielle du testament à Versailles.

Mais surtout Louis XIV tient compte de l’opinion publique. Tout s’est joué finalement sur le sentiment national castillan. Celui-ci a imposé au roi une solution contraire à toutes les traditions espagnoles et aux intérêts de la dynastie. Il y a une belle unanimité entre les conseillers d’État et l’opinion, les grands et le peuple. Le patriotisme leur a imposé l’alliance avec le plus puissant, seul capable de sauver le pays. Mais l’opinion des milieux d’affaires français a également joué son rôle, et elle a été bien défendue par le chancelier Pontchartrain. Louis XIV a écouté aussi bien le peuple espagnol que les négociants français. Et il est remarquable qu’il ait attendu les confirmations du 10 novembre pour se décider.

Enfin Louis XIV reste calme et continue de vivre normalement, même s’il adopte le procédé extraordinaire du conseil en soirée. Après la séance du 9, il fait clairement comprendre que la nuit portera conseil et qu’il attend encore quelques éléments d’information.

Devons-nous ajouter qu’il est remarquablement informé du rapport des forces réelles et qu’aussi il ne se laisse pas impressionner par l’argumentation "pacifiste" du duc de Beauvillier et qu’il accepte le risque d’une guerre, car il est persuadé que l’Empereur ne pèse pas lourd en face de la France ?

  

 

 

 

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