VIE DU MARÉCHAL DE GASSION LE SIÈGE DE GRAVELINES EN 1644

 

Du Prat

 

 

Ce récit est extrait de La vie du maréchal de Gassion, un manuscrit de 224 pages conservé à la Bibliothèque nationale sous la cote 5768. L’auteur, Du Prat, était ministre de la religion réformée et aumônier du maréchal. On lui doit aussi Le portrait du mareschal de Gassion, un ouvrage de 326 pages publié à Paris chez Pierre Bienfait (cote de 1a Bibliothèque nationale : Ln27 8304). Un autre biographe de Gassion, l’abbé Michel de Pure, consulta sans doute le manuscrit de Du Prat avant d’écrire son Histoire du maréchal de Gassion, qui fut publiée à Paris chez G. de Luyne en 1673 et rééditée à Amsterdam en 1696 (cote : 80 Ln27 8306).

Malgré l’attention qu’il porte aux aspects techniques du siège, Du Prat privilégie les facteurs moraux du combat. D’après lui, le chef doit inspirer à la troupe, par son exemple, une "générosité" et une "résolution" qui renversent tous les obstacles. Gassion ne serait-il pas allé trop loin dans ce sens ? Dans le Portrait (pp. 116-118 et 322), Du Prat lui adresse rétrospectivement un seul reproche : le maréchal hasardait inutilement sa propre vie. "Puis qu’il sçavoit si bien faire le Capitaine, il n’estoit pas nécessaire de faire si souvent le soldat". Mais, à Gravelines, l’indifférence au péril n’empêcha pas le bon général d’apprécier avec lucidité la prise de risque. Il a convaincu Du Prat et, avec un peu plus de mal peut-être, ses hommes qu’il fallait contrevenir aux habitudes en déclenchant l’attaque en plein jour. Cela, pour deux raisons. D’une part, les défenseurs profitent davantage de la nuit parce que des fusées éclairantes leur permettent de localiser, depuis les remparts, les travaux d’approche sur le glacis et sur la contrescarpe sans être vus eux-mêmes. D’autre part, l’obscurité risque d’encourager chez l’assiégeant l’instinct de conservation et d’empêcher le général de distinguer les plus braves.

Jean chagniot

Le siège de Gravelines en 1644, d’après Du Prat, ministre de la religion réformée, aumônier de Gassion, La vie du mareschal de Gassion, 224 p., B.N.F., Ms français 5768, pp. 114-117.

N.B. : L’armée française, sous les ordres de Gaston, duc d’Orléans, est effectivement commandée par les maréchaux de La Meilleraye et de Gassion. Gravelines capitulera le 28 juillet 1644.

Le mar. de Gassion aiant ouvert sa tranchée vers la ville le 17 juin, et le 20 une ligne de communication aiant été tirée entre les deux attaques, au milieu de laquelle on dressa une batterie de vingt pièces qui imposa bientost silence à celle de la ville, le 22 il rencontra un grand canal qui régnait tout à l’entour de la ville depuis la rivière jusques à la mer, où la mer entroit en son flux et reflux aussi bien que dans le grand fossé. Ce canal étoit garni d’une bonne contrescarpe et d’un chemin couvert. De sorte que pour vaincre cet obstacle, il lui falut faire premièrement des logemens assurez à droite et à gauche et ensuite une descente dans ce premier fossé, et puis un pont pour le passer. Il y eut de la cérémonie à faire ces exécutions, et il y en eut eu davantage si les enemis se fussent avisez de se retrancher et loger entre les deux fossez et sur le bord de leur glacis, vis-à-vis du lieu où ils voioient que nostre pont vouloit aboutir. Mais n’aiant point connu cet avantage, ils furent obligez de venir descendre tout à descouvert le glacis qui estoit assez large, et s’exposer à la veüe de nos mousquetaires pour venir jetter du feu sur nostre pont et pour venir aux coups de main qui sont les plus asseurez pour empescher ou pour miner un logement. Ils le firent néantmoins diverses fois avec tant de hardiesse, et ils jettèrent tant de cercles de feu et autres feux d’artifice sur les deux ponts que le mar. de Gassion avoit avancez pour passer ce premier fossé, qu’ils le bruslèrent deux fois. A quoi il remédia en ne faisant plus entasser fascine sur fascine, mais y faisant mesler de la terre, qui, faisant baisser la fascine, servit à la lier et la garantit du feu.

Les deux ponts se trouvans réparez en quelque sorte, quoique non si avantageusement qu’on eut désiré, Son Altesse mit en délibération dans son Conseil s’il falloit entreprendre de s’aller loger sur la contrescarpe et de quelle sorte. La pluralité emporta qu’il falloit passer, et sans s’amuser au bord du glacis, aller faire de haute lutte un logement tout au haut de la contrescarpe, sous espérance que les enemis voians qu’on y alloit de la sorte ne manqueroient pas de l’abandoner. Pour cet effet, la nuit du 26 au 27, un pont flottant fut jetté sur le fossé du glacis. Mais de malheur le pont ne se trouvant pas assez ferme, la pesanteur de ceux qui se mirent sur les bords le fit desrober sous leurs pieds, et à même temps les enemis sortans de leur contrescarpe vindrent sur eux avec beaucoup de résolution. De sorte que du peu de monde qui estoit passé il en revint encore moins. Et ceux qui passèrent par le pont de fascines trouvant le desfilé assez difficile furent aussi repoussez. Et ne faut pas que ceci nous face mal au cœur. Il y a plus d’épines que de roses dans des chemins de cette sorte. Ces ponts sont un peu plus hazardeux que celui du Pont neuf, fût-ce à minuit. Et on ne scaurait s’empescher de paier toujours de quelcun en des occasions si périlleuses.

Le jugement du mar. de Gassion ne parut pas ici moins que sa générosité. Pour surmonter cet obstacle, il osa avancer une méthode particulière, laquelle il apuya d’un raisonement solide, qui fut suivi d’un succez très avantageux. Il faut, dit-il, quitter ici la vieille coutume qui n’ose faire des logemens que de nuit, de peur que si l’enemi nous voioit à plein, il ne fit aussitost trebuscher à terre tout ce qu’il verroit. Bien au contraire, dit le mar. de Gassion, dans ces occasions la nuit est favorable aux enemis, et le jour nous est avantageux. La nuit, les enemis alument et plantent sur le bord de la contrescarpe, et jettent sur le glacis des feux d’artifice, qu’il nous est impossible d’esteindre, et qui leur donent moien de voir du haut du rempart, sans estre veus, ceux qui s’avancent pour travailler. Et ainsi estans couverts de l’obscurité, ils nous canardent à plaisir. S’ils font sortie, nous ne voions point par où ils sortent, et quand ils sont près de nous, en tirant de nos logemens nous tuons les nostres aussi bien que les leurs. De jour tout est égal. S’ils nous voient nous les voions aussi. Et s’ils osent venir renverser nos toneaux à coups de main, nos mousquetaires les voiant à plein leur fairont bientost perdre l’envie de faire de ces excez de générosité. De plus, ajoutait-il, la nuit n’a point de honte. La générosité ni la lascheté n’y voient point de tesmoins. Dans les ténèbres, il n’y a que les vraiement vaillans, qui sont très peu, qui font tout ce qu’ils doivent. Les autres cherchent leurs seuretez. Enfin ceux qui sont comandez de faire une action périlleuse, la font de jour avec beaucoup plus de résolution, estans ravis que leur générosité puisse estre remarquée par ceux qui les ont honorez d’un tel comandement. Sur ces fondemens, le mar. de Gassion se résolut d’y aller désormais et en plein jour et pied à pied, se contentant d’abord d’un petit logement au bout du pont et au pied du glacis, et, pour en préparer le chemin, il fit élargir son logement et l’entrée du fossé, et fit assurer son pont de fascine, en l’apesantissant avec quantité de sacs pleins de terre (…).

La générosité des soldats qui scavent mépriser tout ce que les armes peuvent avoir de plus terrible est-elle indigne de la mémoire des hommes ? L’histoire du monde auroit-elle raison d’en faire un tel mépris qu’elle la laissat ensevelie dans un éternel oubli ? Ce ne seroit pas à mon avis un trop raisonable sentiment. Si les yeux de ces deux maréchaux de France (La Meilleraye et Gassion) qui ont esté sans doute des plus généreux que cette monarchie ait jamais veu pouvoient tomber sur ces lignes, je m’assure qu’ils ne seroient pas marris de voir ici leur éloge suivi de celui de ces généreux soldats, qui les ont acompaignez et si bien servis dans les périls, et qui ont eu pour eux tant d’amour et tant d’estime, que pour s’aquérir leur aprobation et leur bienveillance, ils n’ont point fait de difficulté de se jetter dans les occasions les plus hazardeuses où leurs ordres les ont envoiez. C’étoit une merveille de voir la résolution de nostre soldatesque. Vous y voiez des jeunes gens qui estant animez par l’exemple et endurcis par la coustume, ne faisoient qu’un jeu de s’aller présenter ès endroits qui estoient veus du canon, et où on voioit tomber souvent la bombe et la grenade, et qui mettant sous les pieds toute crainte du péril, entreprenoient le travail le plus hazardeux qu’on pouvoit leur présenter. De sorte que l’argent manquoit plutost pour payer l’ouvrage que les ouvriers pour le faire.

 

  

 

 

 

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