PRÉCEPTES GÉNÉRAUX SUR LA PETITE GUERRE, OU MANUEL DE L’OFFICIER DE TROUPES LÉGÈRES

 

Baron Du Portal

 

 

présentation

Le partisan est "le renard de l’armée", dit le baron Du Portal (p. 10). Il doit en avoir la finesse, la ruse, la vigilance. Cela, pour exceller dans le style de guerre dont les officiers partisans, issus de corps de troupes légères ou de hussards le plus souvent, étaient les spécialistes : la petite guerre. C’est la description des principes de cette "petite guerre", appelée aussi au xviiie siècle "guerre de partis", qui fait l’objet de ces 40 pages d’écriture fine et régulière. Le manuscrit fait partie des nombreux mémoires sur la levée, l’instruction, la tactique des troupes, soumis au secrétariat d’État à la Guerre par des officiers de l’armée dans le courant du xviiie siècle, et dont certains inspirèrent la législation. Ils sont conservés dans les cartons d’archives du S.H.A.T. (Service Historique de l’Armée de Terre) à Vincennes1. Pour ce qui concerne les troupes légères, beaucoup de documents s’occupent de proposer la levée de nouveaux corps d’effectifs et de composition divers, ou déplorent à la fin des années 1770 la suppression des troupes légères. Le petit cahier du baron Du Portal relève d’un genre minoritaire parmi les mémoires manuscrits de ces cartons, mais qui fit florès dans la seconde moitié du xviiie siècle parmi les publications de traités d’art militaire : un traité sur l’art de la petite guerre, cette tactique faite essentiellement de coups de main, d’escarmouches, d’embuscades et d’attaques-surprises de toutes sortes ; tactique de tous les temps, que l’on retrouve encore aujourd’hui majoritairement dans les conflits dits "de basse intensité". Ce traité est particulièrement intéressant parce qu’il est consacré en majorité à l’explication des missions des troupes légères, quand d’autres mémoires s’attardent sur les questions d’équipement ; parce qu’il envisage le rôle, à la fois, de la cavalerie et de l’infanterie2 ; parce qu’il est synthétique, ce qui rend plus crédible la prétention à être un manuel portatif pour l’officier de troupes légères3.

Le baron Du Portal écrit parce que, dans la petite guerre comme dans la grande, celle des sièges et des batailles, l’étude est nécessaire à la formation de l’officier autant que la pratique. Et c’est particulièrement vrai à la petite guerre parce que, "de tous les genres de services militaires, celui des troupes légères est sans doute, un des plus difficiles, et qui exige le plus de qualités", écrit notre auteur. Était-il besoin vraiment d’un nouveau traité pour le répéter après les autres ? Du Portal ne justifie pas la reprise du sujet4. Pour nous, elle a l’avantage de montrer le chemin parcouru depuis la première publication, quant à la conception de la petite guerre5. Si on en croit l’auteur, il faudrait y voir un renouveau de l’engouement pour les troupes légères, à la fin de l’Ancien régime : "[…] actuellement qu’on a reconnu la nécessité d’augmenter le nombre de nos troupes légères, il est peu de jeunes gens qui ne désirent y être employés", affirme-t-il. Mais son traité resta manuscrit, signe que la Cour ne souscrivait peut-être pas à cet enthousiasme, et que l’importance accordée aux troupes légères d’une part, et à la petite guerre, d’autre part, n’était peut-être pas aussi générale, malgré les expériences de guérilla auxquelles furent confrontés aussi des militaires français, pendant la guerre d’Indépendance américaine outre-atlantique…

Du Portal fut lui-même un officier de troupes légères. Ainsi sait-il de quoi il parle. Il se présente comme "colonel attaché au corps des dragons" au début du manuscrit, et l’on apprend seulement de sa part qu’il servit sous les ordres du marquis de Conflans, pendant la guerre de Sept Ans. Par un bref état de ses services issu d’un registre de contrôle d’officiers, on sait cependant qu’il servit dans le corps royal de l’artillerie entre 1752 et 1759. En juin 1759, il passa dans le régiment des Volontaires d’Alsace en tant que capitaine en second d’infanterie6. Ces régiments mixtes de troupes légères étaient, à côté des régiments de hussards et des compagnies franches de fusiliers ou de dragons, un des types de troupes chargés du service des avant-postes, de la couverture de l’armée7. Les Volontaires d’Alsace étaient les héritiers des Volontaires étrangers de Geschray, levés en 1747, pendant la guerre de Succession d’Autriche, au nombre de 1 200 hommes dont 400 à cheval. Geschray étant passé à l’ennemi en 1757, le régiment avait pris le nom de Volontaires de Béyerlé, puis de Volontaires d’Alsace en 1758. Quand Du Portal intégra le régiment, il était loin de son effectif d’origine ; comme tous les régiments de l’époque, il avait subi des réductions entre les deux guerres, pour n’être plus que d’une centaine d’hommes en 1756. Et en 1758, la Cour porta les Volontaires d’Alsace à 420 hommes8.

Félix Antoine Du Portal tire gloire de ses services durant la guerre de Sept ans, dont les leçons, ajoutées à sa réflexion, furent à l’origine de la rédaction de son traité. Il est vrai que les troupes légères françaises d’une manière générale s’y comportèrent très honorablement, alors que les troupes réglées étaient en mauvais état et mal commandées, par des généraux qui se jalousaient (et dont la mauvaise coordination provoqua des défaites, comme celle de Minden le 1er août 1759). Pour pallier la faiblesse des unes, on utilisait les autres à tous les genres de services… Entre autres opérations, les Volontaires d’Alsace participèrent par exemple à la poursuite des ennemis en avril 1759, après la victoire du maréchal de Broglie sur Ferdinand de Brunswick à Bergen le 13 du mois9. C’est de 1759 aussi que date le seul récit que livre Du Portal sur son expérience à la guerre. Mais le régiment fut supprimé à la fin de la même année ; fusiliers et dragons furent incorporés dans les régiments de Volontaires de Flandre, Haynault, Dauphiné et Austrasie.

On ne sait si notre baron continua à servir dans l’un de ces corps ; son état des services ne le dit pas. On sait seulement qu’il devint "Capitaine réformé de dragons à la suite de la légion de Conflans en 1762. sans appointements"10. Il était fréquent à l’époque qu’un officier fût capitaine réformé avant d’acquérir une compagnie et donc, de devenir capitaine en pied. C’était pour la monarchie un moyen d’économiser les finances royales, le capitaine réformé percevant des appointements moins élevés que les autres dans les régiments de ligne, et aucune solde dans les régiments de troupes légères. Thomas-Auguste de Grandmaison, autre théoricien de la petite guerre (le plus connu, au xviiie siècle) avait commencé aussi par être capitaine réformé, en 1742 et 1743, dans la compagnie franche de Dumoulin. Ce qui motiva Du Portal à entrer dans ce corps fut sans doute alors son prestige. À la date où le baron y entra, il ne s’agissait pas encore, en fait, de la "légion" de Conflans (formation mise en place à la suite de l’ordonnance du 1er mars 1763), mais des "dragons-chasseurs" de Conflans. Ils avaient reçu cette nouvelle appellation en avril 1761, quand le marquis de Conflans en devint colonel11. Surtout, celui-ci succédait au très célèbre partisan Jean-Chrétien Fischer à la tête de la troupe dite "chasseurs de Fischer", qui avait été levée d’abord en Allemagne en 1742 (puis officialisée en novembre 1744). Sa réputation n’avait cessé de grandir au sein de l’armée au fil des campagnes, de la guerre de Succession d’Autriche puis de celle de Sept Ans. Fischer n’eut jamais de mal, dit-on, à remettre sa troupe au complet, tellement était grande sa popularité. En revanche, il était l’objet, de la part de certains officiers généraux, de mépris ou d’une antipathie liés en partie à l’origine modeste de ce roturier brigadier. Le maréchal de Soubise et le duc de Broglie ne l’appréciaient pas. Malgré ses hauts faits, il avait donc été invité par la Cour à se démettre de son commandement en avril 1761, au profit du marquis de Conflans12. Mais l’habitude resta souvent de parler encore des "Fischer". À l’époque où Du Portal y devint capitaine, ce corps des dragons-chasseurs de Conflans comprenait huit compagnies d’infanterie et huit de cavalerie, de 75 hommes chacune, soit 1200 hommes en tout. Il ne perdit rien de sa valeur et s’illustra encore en 1761 puis en 1762, campagne à laquelle participa le baron Du Portal. Le 25 juin 1762 par exemple, un détachement des dragons-chasseurs fut attaqué près de Recklinghausen par le prince héréditaire de Brunswick ; celui-ci fut forcé de retraiter, après avoir perdu 60 hommes et en avoir laissé capturer 200 autres, outre plusieurs officiers. Le prince lui-même fut capturé par deux chasseurs au début de l’été, mais fut finalement libéré par un parti de dragons ennemi13. Pour revenir à notre auteur, il ne semble pas que Du Portal soit resté au régiment de Conflans lorsque celui-ci fut transformé en légion en mars 176314.

On le retrouve capitaine dans le régiment de Royal-Nassau à partir du mois de novembre 1772, puis dans le régiment des hussards de Conflans en 177615. Il obtint enfin une commission de mestre de camp de dragons en septembre 1779, avec 1 000 livres d’appointements et 2 400 livres de gratification extraordinaire. Là dut s’arrêter la progression de sa carrière, puisqu’il était encore colonel de dragons lorsqu’il écrivit son traité de petite guerre. Évidemment, en l’absence de renseignements sur sa date de naissance, et sur celle de son décès, on ne peut que conjecturer. Mais en 1789, avec 37 ans de services à son actif, il ne devait plus être si jeune ; au regard du nombre d’années qu’il avait attendu avant d’obtenir sa commission de colonel, en considérant aussi que l’on était en temps de paix, où les occasions de se distinguer ne sont pas si nombreuses, on peut légitimement considérer qu’il avait peu de chances d’accéder au grade de brigadier.

C’est une carrière militaire bien modeste qui fut celle de notre auteur, conforme à celle d’un officier de moyenne ou de petite noblesse au xviiie siècle ; un type de carrière que l’on trouve aussi chez les autres théoriciens français de la petite guerre. Il en allait d’un tout autre train en effet, pour des officiers désargentés et sans appui à la Cour, et pour de grands seigneurs comme le marquis de Conflans, que l’on peut prendre ici à titre d’exemple puisque Du Portal en loue la conduite. Conflans fut mestre de camp à 16 ans et brigadier à 25, quand Du Portal atteignit péniblement le grade de mestre de camp après 27 ans de service. Les troupes légères, par le primat accordé à l’initiative individuelle, pouvaient alors être le lieu d’une promotion plus rapide ; et l’écriture militaire, le moyen de se faire remarquer de la hiérarchie.

Le préjugé des officiers de bonne naissance à l’égard des troupes légères avait-il disparu en 1789 ? C’est ce qu’affirme Du Portal, en faisant retomber sur le marquis de Conflans une grande partie du mérite de ce changement. Il est vrai que Conflans, non seulement quitta le régiment d’Orléans-Cavalerie pour prendre la tête du corps de Fischer, mais il fut aussi le rédacteur d’une Instruction provisoire pour les troupes légères en 1786 ; instruction qui légifère sur la tactique, et dont les chapitres ressemblent à ceux des traités de petite guerre16. Le gouvernement avait donc reconnu l’utilité de cette tactique, dans la législation. Quant aux troupes qui la menaient cependant, on ne peut suivre entièrement l’auteur lorsqu’il écrit sereinement "qu’on a reconnû la nécessité d’augmenter le nombre de nos troupes légères". Le gouvernement fut méfiant et hésitant à l’égard des troupes légères durant tout le xviiie siècle. Il l’était encore à la fin de l’Ancien Régime, ce que l’on mesure par les restructurations successives subies par ces troupes pendant plusieurs décennies ; les régiments de chasseurs à pied et à cheval existant en 1789 n’en étaient que le dernier avatar. Depuis le milieu du siècle, le secrétariat à la Guerre s’attachait à des réformes visant à régulariser les corps de troupes légères pour mieux les contrôler, au risque de faire disparaître, avec leur spécificité et leur indépendance, leur spontanéité, leur rapidité sur le terrain (qui nécessitait une autonomie de commandement plus grande que dans les autre régiments, par la nature des missions, qui coupait bien souvent ces troupes de l’armée pendant plusieurs jours). Ainsi, en 1745, la plupart des compagnies franches avaient été regroupées au sein du régiment des Volontaires Royaux ; en 1749, les arquebusiers de Grassin, les fusiliers de la Morlière et les Volontaires Bretons avaient été fondus en un régiment des Volontaires de Flandre (portés à 720 hommes au début de la guerre de Sept Ans). Parce qu’il y avait une tension permanente entre la nécessaire reconnaissance de l’utilité des petits corps, et la volonté de contrôle croissant de ces troupes qu’un État désormais bien centralisé supportait moins bien qu’aux siècles précédents, la monarchie ne choisissait pas et divisa par exemple à nouveau les Volontaires de Flandre en 1757, en Volontaires de Flandre et Volontaires du Haynault. La carrière du baron Du Portal nous a donné l’occasion de voir quelques autres restructurations : la transformation de tous les régiments de Volontaires en légions en 1763 ; puis la suppression des troupes légères en 1776, par le comte de Saint-Germain. Cette suppression provoqua une levée de boucliers de la part de nombreux officiers, dont on a des témoignages dans les cartons d’archives du S.H.A.T.17. Certes, six régiments de chasseurs à cheval furent remis sur pied en 1779, auxquels furent adjoints des bataillons de chasseurs à pied à partir de 1784, corps nouveaux qui manquaient de cohésion et de tradition, les noms de provinces dont ils furent affublés ne correspondant à aucune réalité de recrutement ou de lieu d’assemblée. Enfin, séparés des chasseurs à cheval dès 1788, les chasseurs à pied n’eurent à compter de cette date, d’autres missions que celles de l’infanterie de ligne, selon Sapin-Lignières18. Peut-être avait-on reconnu la nécessité de maintenir des troupes légères, dans la dernière décennie de l’Ancien Régime ; elles restaient toutefois en nombre insuffisant, si l’on en croit un rapport sur l’état de l’armée en 1788, qui juge celle-ci en fort mauvais état19.

Le baron Du Portal replace lui-même son traité dans le cadre de l’évolution des mentalités du xviiie siècle, pour ce qui est de l’attrait des troupes légères. Les Préceptes généraux s’inscrivent dans leur temps aussi, quant à la volonté d’humanisation de la guerre. Tous les théoriciens de la petite guerre, il est vrai, insistent sur la nécessité de maintenir la discipline de la troupe envoyée en détachement loin de l’armée, et amenée à pénétrer dans un village. Ils préconisent de ménager, autant que faire se peut, les villageois, même si des otages étaient parfois indispensables pour garantir la fourniture de contributions ou les renseignements par les guides. Grandmaison prescrit bien de menacer de pendaison les villageois dont les informations se seront révélées fausses. Il reconnaît en même temps qu’en la matière, l’attitude de l’armée française était plutôt laxiste, et il ne dit pas clairement s’il fallait mettre les menaces à exécution20. Saint-Geniès souhaite cette mise à mort immédiate des otages qui auraient trahi la confiance du partisan21. Malgré tout, la clémence vis-à-vis de la population civile, et la répression des déprédations des soldats et cavaliers, étaient l’intérêt même du parti : au cours de l’attaque d’un poste, si les soldats se dispersaient pour "butiner", ie s’adonner au pillage, et donc, s’ils relâchaient leur vigilance, ils pouvaient être facilement surpris à leur tour par une troupe ennemie envoyée au secours de la garnison attaquée ; et puis, se livrer à des excès contre la population civile, c’était se l’aliéner, quand le partisan en avait besoin au contraire pour pourvoir à la subsistance de son détachement engagé loin de ses bases.

Le butin était autorisé. C’était la contrepartie de la faible solde (plus faible que dans les troupes régulières) que percevaient les troupes légères. Mais il était réglementé. Aux prises sur l’armée ennemie (bagages, chevaux), licite, s’opposait le vol des populations civiles ; et au pillage organisé, en quelque sorte institutionnalisé, de la troupe en parti, s’opposait le brigandage individuel, la maraude, contre laquelle les théoriciens recommandent la plus grande sévérité. Seul le baron de Wüst prône la modération : indemniser le préjudice subi par les habitants s’ils se plaignent, mais pour les pillages (vivres et fourrages) faits sans ordre par les soldats, il est préférable "de faire semblant de ne pas s’en apercevoir". Ainsi on gardait à la fois l’affection du soldat et la sympathie des habitants de la région, puisque les écarts de conduite étaient selon lui inévitables22 !

Si la demande de respect des populations civiles par Du Portal n’est pas une nouveauté, le thème revient du moins plus souvent dans son traité que chez ses prédécesseurs. Et c’est surtout de la levée de contributions qu’il se plaint, comme d’une pratique inique. Elle était pourtant très répandue, au point qu’il ne juge pas à propos d’en rappeler le principe. Au xviiie siècle, comme au siècle précédent, il était communément admis qu’une armée devait vivre sur le territoire ennemi. Les demandes de contributions en vivres, en fourrages, en chevaux, en chariots, etc., étaient relativement aisées lorsqu’elles avaient lieu à l’intérieur des lignes de l’armée ; cela devenait plus ardu quand on voulait étendre l’aire des contributions loin en avant dans le pays encore sous domination ennemie. Ce travail était confié à des partis de troupes légères, souvent, qui étaient pour ce faire munis d’une sauvegarde garantissant qu’ils n’agissaient pas pour leur propre compte (ce que l’on appelait à l’époque un "parti bleu"). Ainsi, si la troupe était capturée par l’ennemi, elle pouvait prétendre à être traitée comme prisonnière de guerre, et non comme bande de pillards. Il y avait une deuxième sorte de mise à contribution : celle qui était faite, non pas au profit de l’armée dans son ensemble, mais pour les besoins immédiats de la troupe du partisan, envoyée en mission pour plusieurs jours loin de l’armée, et qui devait en ce cas s’approvisionner au jour le jour. La levée de contributions fut codifiée dans les années 1676-1678, pendant la guerre de Hollande23. Théoriquement, tous les prélèvements faisaient l’objet d’un paiement aux villageois de la part du partisan. Souvent cependant, pour nourrir ses hommes en cours de route, l’officier commandant le détachement se faisait fournir "des rafraîchissemens gratis", la solde étant insuffisante pour acheter les denrées24. Malgré tout, dans la perspective de l’humanisation de la guerre, la levée de contributions demeurait un progrès par rapport à la dévastation incontrôlée des territoires à l’époque de la guerre de Trente Ans.

Chez Du Portal, on retrouve des considérations d’intérêt, dans ses conseils de douceur à l’égard des populations civiles (ne pas mettre le paysan "dans le cas de s’armer contre vous", p. 12) ; mais il y a aussi, et c’est original par rapport aux autres théoriciens, un véritable altruisme. On sent de sa part un sentiment de proximité à l’égard de ses frères humains, qui peut tenir à la fois de la charité chrétienne et de la raison philosophique. Dans la justification de cette humanité, il passe du calcul tactique au souci de la misère villageoise (p. 12), puis à la reconnaissance, au-delà des intérêts ou des souffrances des uns et des autres, de la dignité de son semblable ("Il est si doux d’être humain et généreux, lorsque surtout on à la possibilité de cesser impunément de l’être…", p. 32). Du Portal était ici de son siècle, un siècle des Lumières qui gémissait sur les horreurs de la guerre. Un siècle où beaucoup d’officiers fréquentaient les salons littéraires, et lisaient Voltaire et l’Encyclopédie.

La guerre est un mal, la cause est entendue. Selon les Encyclopédistes, sa seule justification est le droit à la conservation de ses biens, de la part d’un Etat comme de la part des particuliers. C’est pourquoi Du Portal ne peut s’empêcher de comprendre la réaction des paysans, face à la levée de contributions : "On devient bien courageux, bien fort, lorsqu’on s’unit pour la conservation de ses propriétés" (p. 30). L’épreuve des faits avait montré que la paix perpétuelle entre les nations à laquelle voulait croire l’abbé de Saint-Pierre au début du xviiie siècle, était une utopie. Si la guerre était inévitable, il fallait du moins en bannir la violence débridée et inutile, la canaliser, la limiter, la rendre "raisonnable" s’il était possible. C’était l’objet du jus in bello, qui avait déjà été développé au xiiie siècle par St- Thomas d’Aquin. Les Encyclopédistes ne se réfèrent pas aux penseurs catholiques. Ils remontent à Grotius, tout au plus. Mais dans l’article "guerre. Droit naturel et politique", le chevalier de Jaucourt dit bien que la guerre, une fois déclarée, doit être menée de la façon la plus juste possible. Évidemment, des actes qui seraient délictueux en temps de paix sont tolérés en temps de guerre, par la force des choses (c’était le cas des levées de contributions dont s’afflige Du Portal). Mais, au-delà des prescriptions du droit de la guerre, qui est encore insuffisant, les combattants doivent avoir le souci de la vraie gloire, qui ne naît pas de conquêtes brutales mais découle d’une conduite honnête et juste. "La loi de nature met néanmoins des bornes à ce droit [de la guerre] ; elle veut que l’on considère si tels ou tels actes d’hostilité contre un ennemi sont dignes de l’humanité ou même de la générosité", écrit Jaucourt25. Du Portal s’en fait l’écho : "… la justice et le bienfait ont des droits sur tous les honneurs. Le sentiment de l’humanité est inséparable de celui de l’honneur" (p. 15).

Ce n’est peut-être pas un hasard si Du Portal, parmi tous ses souvenirs de campagne, développe pour l’édification de ses lecteurs un exemple mettant en scène ce fermier anabaptiste (p. 13-15). La générosité de l’anabaptiste westphalien rappelle la bonté de Jacques, cet autre anabaptiste, négociant hollandais rencontré par Candide après qu’il eut échappé à l’armée du roi des Bulgares…Comme le conte philosophique de Voltaire (rédigé en 1758, en pleine guerre de Sept Ans, et paru l’année suivante), mais sans l’ironie ni le sarcasme, le traité de tactique du baron Du Portal est l’occasion d’une leçon de tolérance ("Je crois que la reconnoissance est de tous les Paÿs, de toutes les séctes et de tous les États", p. 15)26.

Les Préceptes généraux ont donc l’avantage de nous montrer, du point de vue moral, l’évolution des idées et de la sensibilité des officiers à l’égard du fait militaire, à travers le prisme de la petite guerre. Du point de vue de la tactique (thème du mémoire), ils manifestent la permanence de l’intérêt de la petite guerre auprès de certains officiers. Le contenu ne diffère pas beaucoup de celui d’autres traités, si ce n’est par la brièveté des chapitres et aussi, par le souci d’aller à l’essentiel. Parce que, si les traités de petite guerre de La Croix et du baron de Wüst sont relativement brefs aussi, ils ne sont qu’une suite de maximes assez désordonnées, sans hiérarchie d’importance, écrites visiblement au fil de la pensée de leurs auteurs. À ce jeu-là, on ne peut que prêter le flanc à la critique, car on ne peut prévoir tous les cas auquel sera confronté le partisan en campagne. Et le prince de Ligne, dans le Catalogue raisonné des livres de sa bibliothèque, ne manque pas de relever la faiblesse du traité de La Croix, remarquant que les irréguliers croates au service de l’Autriche pourraient, s’ils savaient écrire, apprendre au théoricien bien d’autres ruses qu’il ignore27.

Finalement, le traité du baron Du Portal permet une réflexion sur les limites de l’enseignement de l’art militaire. Non pas seulement en s’intéressant à la forme de l’ouvrage et à son objet (un manuel portatif). Plus fondamentalement, Du Portal propose, conformément au titre qu’il a choisi, des préceptes "généraux", applicables en toute circonstance (sans que son opuscule soit exempt d’un certain manque de rigueur). Et en effet, les circonstances de la guerre sont trop diverses, pour les prévoir toutes. Ainsi pour la défense d’un convoi (p. 36) : "on ne prescrira aucune règle positive, puisqu’aucune ne peut s’adapter a la fois aux differentes circonstances. C’est au génie et à l’expérience du commandant d’un tel détachement à y suppléer". Il n’entend pas rédiger un ouvrage systématique, comme y avait prétendu par exemple Lacuée de Cessac, en entrant dans les moindres détails. Faire œuvre utile, c’est proposer aux jeunes officiers des principes de guerre, et non élaborer un système ne laissant rien au hasard. Derrière le caractère anodin du manuscrit, se pose déjà ici la question de la validité d’une théorie de la science militaire, qui sera reprise par Jomini et Clausewitz au siècle suivant28.

Sandrine Picaud

Le 5 juillet 1789

Il n’existe certainement dans l’Europe entière, aucune nation qui joigne à autant de valeur plus d’intelligence et d’activité que la nation française. Aussi sous ce rapport, est-elle plus propre que tout autre au service des troupes légères, qui exige la réunion assez rare de toutes ces qualités. Un préjugé aussi fâcheux qu’injuste avait longtemps contraint le goût naturel de la jeune noblesse pour un métier où les occasions d’acquérir de la gloire se présentant plus fréquemment, avaient par-là même des droits assurés à sa préférence. Feu M. le marquis de Constant sentit que toute espèce de service militaire ne peut qu’honorer celui qui s’y dévoue ; ou si d’autres avaient pensé comme lui, au moins est-il le premier à qui l’on ait l’obligation d’avoir osé donner l’exemple, en dépit de l’opinion alors trop généralement adoptée, en quittant le commandement du Régiment d’Orléans Cavalerie, pour prendre celui du Corps de Fischer devenu ensuite Légion de son nom. Cet exemple a depuis été suivi par beaucoup de gens de qualité, et actuellement qu’on a reconnu la nécessité d’augmenter le nombre de nos troupes légères, il est peu de jeunes gens qui ne doivent y être employés.

L’étude particulière que j’ai faite de ce service pendant la dernière guerre d’Allemagne s’est mûrie par l’expérience et la réflexion, les leçons et surtout la conduite de M. le marquis de Constant pour qui je me fais gloire d’avoir servi, et aux grands talents duquel il n’est pas un bon militaire dans l’armée, qui en gémissant sur sa perte, ne rende un hommage sincère et mérité ; m’ont mis à même de connaître les bons principes, et tous les détails de la petite guerre. Je désire que le résumé que j’en offre aux jeunes militaires pour qui j’ai écrit, puisse un jour devenir utile au service du Roy, et à leur propre gloire.

De tous les genres de service militaire, celui des troupes légères est sans doute, un des plus difficiles, et qui exige le plus de qualités. L’officier dans quelque grade qu’il soit, souvent détaché de son corps pour remplir des missions délicates et périlleuses, ne parviendrait pas toujours, s’il se bornait à suivre littéralement les instructions qu’il a reçues de ses chefs. Des circonstances qu’il n’avait pu prévenir, peuvent le réduire à la nécessité de changer la conduite qui lui a été prescrite ; et c’est alors qu’il doit trouver dans ses propres moyens de quoi suppléer aux ordres qui lui ont été donnés. Il est donc nécessaire qu’un officier de troupes légères soit prudent, vigilant et actif, avec toutes ces qualités, il sera difficilement surpris, et saura toujours choisir le parti le plus convenable à sa position, telle épineuse quelle puisse être.

Il faut dans ce service, non seulement renoncer à toutes les aisances qu’un officier de troupes réglées peut sans inconvénient se permettre ; mais savoir encore supporter les privations les plus sensibles, ce qui nécessite une excellente et très robuste constitution.

Avec de la jeunesse, et du zèle, on s’accoutume insensiblement à cette manière de vivre ; et d’ailleurs si l’on a des peines, combien n’en est-on pas dédommagé par les occasions fréquentes d’acquérir de la gloire ? Car enfin il n’est pas d’individu parmi les officiers d’un corps de troupes légères, qui ne se trouve souvent à même de faire remarquer sa bonne conduite dans les différents détachements qui lui sont confiés, chose bien moins fréquemment possible dans les troupes de ligne. Cette facilité doit inspirer à tout officier de cavalerie légère ou de chasseurs le désir de pouvoir en tirer un parti avantageux pour le bien du service et pour son amour propre ; mais pour y parvenir, il est essentiel qu’il acquière les connaissances de son état sans lesquelles le plus grand zèle et la plus brillante valeur ne lui vaudraient jamais que de faibles succès.

L’Allemagne étant le théâtre naturel de nos guerres de terre, un officier qui est destiné au service des troupes légères ne peut se dispenser de parler assez bien sa langue pour pouvoir s’instruire par lui-même de tout ce qui lui est nécessaire de savoir sans être obligé d’employer pour l’apprendre, le ministère d’un interprète peu intelligent, souvent même infidèle ; il doit avoir une connaissance exacte du pays dans lequel il se trouve jusque dans ses moindres détails. Chemins, sentiers, forêts, montagnes, villes, villages, châteaux, fermes, rivières ; enfin rien ne doit être oublié dans l’examen du local, parce que tout peut devenir utile, soit en marchant à l’ennemi, soit dans une retraite un général tire parti d’un grand terrain qui lui paraît propre à disposer avantageusement son armée ; un officier de troupes légères peut de la même manière, quoique dans une autre proportion, se servir utilement des sinuosités de la position qu’il occupe. C’est pourquoi je voudrais que celui qui marcherait avec un détachement, non seulement connût par sa carte, le pays qu’il va parcourir ; mais qu’à mesure qu’il avance, il fît ses marques sur les endroits qui semblaient pouvoir lui offrir des ressources en cas d’attaque imprévue ou de retraite, car dans ce métier il faut toujours agir comme si le danger était présent ou très prochain. La sécurité ne doit jamais exister. C’est un ennemi bien plus dangereux que tout ce qu’on va combattre.

L’on voit partout dans ce que je viens de dire combien il est essentiel au service des troupes légères de savoir l’allemand et assez de dessin pour pouvoir tout en cheminant tracer sur le papier les détails d’un local qui dans un autre moment peuvent devenir intéressants pour celui qui mène une troupe à la guerre. Il résulte, d’ailleurs, un très grand avantage de cette manière d’employer le temps des marches. C’est de s’inculquer successivement l’idée précise et nette de toutes les parties du pays où l’on fait la campagne et de n’y être plus étranger lorsqu’on y revient.

Des détachements

Les détachements ont différents objets, les uns sont envoyés pour avoir des nouvelles de l’ennemi, reconnaître sa position, et sa force, et après avoir rempli cette tâche, revenir, autant que possible, sans avoir combattu, rendre un compte exact de leur mission. Les autres ont en vue de déloger l’ennemi d’une position d’où il peut nuire, ou simplement de l’y inquiéter sans engager de combat. Dans tous les cas, l’officier qui est détaché doit se faire la loi la plus sévère de ne rien communiquer de ses instructions ni de ses projets, la moindre indiscrétion à cet égard pouvant avoir les suites les plus fâcheuses.

Il faut qu’il ait l’attention de se pourvoir de bons guides, de les faire soigneusement observer, de ne pas souffrir qu’ils s’éloignent ; et selon l’espace qu’il a à parcourir, qu’il en change ou en ajoute de nouveaux aux premiers sans renvoyer ceux-là, lorsqu’il prévoit du danger à le faire. Il doit aussi, quelquefois, éviter la ligne directe qui conduit au point où il veut arriver, et y préférer un détour, pour donner le change aux habitants des lieux où il passe sur la vraie destination ; parce qu’ils pourraient en éclairant sa marche, avertir l’ennemi, et faire échouer ses projets.

Une des choses les plus essentielles à la petite guerre c’est, en marche, d’éclairer toujours du côté de l’ennemi et sur ses flancs. Avec précaution, on évite facilement les embuscades, et on a toujours le temps de se préparer à l’événement, qui dès qu’il est prévu, ne peut devenir aussi fâcheux. Tel faible que soit un détachement, on a toujours des moyens proportionnés pour se garantir d’être pris au dépourvu. Ce métier vraiment attrayant pour chacun qui a de l’intelligence, et l’ambition bien entendue de travailler pour sa gloire en remplissant d’une manière distinguée tous les devoirs de son état, demande beaucoup de finesse. Le partisan est le renard de l’armée ; il doit en avoir la vigilance et la ruse. Ces qualités étayées de la connaissance parfaite des principes de son service, peuvent lui acquérir cette prépondérance à laquelle il doit sans doute, aspirer.

Dans bien des cas, un petit corps a sur un grand beaucoup d’avantages, en ce que d’abord, comme il marque moins, il n’inquiète pas autant l’ennemi s’il en prend connaissance, qu’il passe partout, au besoin se cache partout, et se dérobe plus facilement lorsqu’il doit faire sa retraite. J’ai souvent vu à la guerre des détachements de 50, 40, ou même 30 hommes, faire ce qu’une troupe plus forte n’aurait osé entreprendre et rester quelquefois fort longtemps dans un éloignement considérable de l’armée et de leur corps, abandonnés à leurs propres moyens, souvent même sur les derrières de l’armée ennemie, interceptant, ou inquiétant tout ce qui croyait pouvoir arriver avec sécurité. Voilà les cas où un officier peut tirer un grand parti de son intelligence, et se faire infiniment d’honneur. Mais c’est alors aussi que la plus grande vigilance devient nécessaire et qu’il est important de n’habiter le jour ou la nuit ni village ni maison, ni endroit fermé quelconque ; des bois, des taillis, placés à portée des communications, doivent le jour servir d’asile. Pendant la nuit, on bat la campagne et l’on se pourvoit de tout ce qui est nécessaire à la subsistance de la troupe pour les vingt-quatre heures.

On finit quelquefois par être découvert ; mais dès qu’on en a la moindre notion, il faut faire sa retraite toujours avec la même précaution, c’est-à-dire en observant de se montrer le moins possible, tant qu’on peut être éclairé, et de ne pas suivre au retour, le même chemin qu’on avait pris pour venir, à moins qu’il n’y ait impossibilité bien démontrée de pouvoir faire autrement. Il faut particulièrement dans ces genres de détachements, exiger l’observation de la plus exacte discipline ; faire sentir au soldat, qu’en s’en écartant, il expose nécessairement son salut ; ménager beaucoup le paysan auquel on a affaire afin de ne pas, en l’indisposant, le mettre dans le cas s’armer contre vous. La douceur et l’honnêteté réussissant partout ; mais l’on doit surtout, les employer à la guerre. Ceux qui en habitent le théâtre ne sont-ils pas déjà assez à plaindre, sans devenir encore les victimes de la cupidité et de l’insolence du soldat ! Le bon ordre dépend toujours de celui qui commande. Il est très répréhensible lorsqu’il souffre qu’on s’en écarte. Qu’il songe qu’il est responsable du malheur de ses semblables, et des événements fâcheux pour le bien du service qui sont la suite inévitable de la licence et du désordre, qu’au contraire, l’humanité et la discipline, si elle ne mène pas toujours au succès, éloigne au moins bien certainement, tout ce qui peut y nuire. Ici trouvera sa place une anecdote, qu’à titre d’exemple, je me permettrai de citer pour venir à l’appui de cette assertion de 1759. Je fus détaché sur levées avec 30 000 hommes d’infanterie et autant de cavalerie obligée de reposer et faire rafraîchir ma troupe très fatiguée d’une marche longue et pénible par des chemins et un temps affreux ; j’entrais à la nuit dans une ferme isolée appartenant à un anabaptiste. Selon un principe ordinaire, je commandais la discipline la plus exacte dans cette maison et demandais au maître de me fournir, le payant, seulement ce dont nous avions strictement besoin. Je veillais moi-même à l’observation du bon ordre ; ensuite, après avoir mangé un morceau, en attendant la rentrée de deux patrouilles que j’avais laissées en dehors, et qui devaient être relevées par d’autres, dès que les hommes et les chevaux se seraient rafraîchis, je me mettais sur de la paille dans une chambre basse de la ferme ; il était alors dix heures et à peine en avais-je dormi une et demie que le bonhomme entra et me réveilla. Surpris de le voir seul devant moi, je crus d’abord qu’il venait me porter quelques plaintes contre l’effraction de mes ordres, quoiqu’un des autres officiers du détachement fût chargé du soin de les faire observer, mais je fus fort étonné lorsque l’anabaptiste me parla à peu près ainsi : "Jeune homme ! Tu es honnête, tout le prouve ici, tu mérites qu’on le soit à ton égard. Je vais te révéler un secret dont dépend ta vie ou la liberté ; mais si tu trahis ma confiance, tu me perds moi qui veux te sauver ; et tu te perds toi-même en suspectant mes avis. Je suis prévenu qu’on a trouvé ta piste ; avant une demie-heure un détachement de nos troupes bien plus fort que le tien va t’assaillir. Décides-toi, tu n’as pas de temps à perdre…" et puis il me quitta brusquement sans vouloir accepter le prix de ce qu’il nous avait fourni. Mon parti ne fut pas difficile à prendre ; une seule réflexion m’éclaira sur le degré de confiance que je devais à l’avis de l’honnête fermier. J’avais fait respecter l’hospitalité dans sa maison ; pouvait-il vouloir me tromper ! Je pris donc sur-le-champ mes dispositions pour la quitter. Quelques temps après arriva très vite une patrouille qui effectivement avait eu vent de l’ennemi, et je fis ma retraite sans accident à l’application. Cet homme eût-il pour me sauver risqué tout pour lui-même, si j’eusse souffert le désordre chez lui ? Je crois que la reconnaissance est de tous les pays, de toutes les sectes, en tous les états, parce que la justice et le bienfait ont des droits sur tous les hommes. Le sentiment de l’humanité est inséparable de celui de l’honneur ; aussi l’un et l’autre sont l’apanage de l’officier français. Malheur à celui qui n’écouterait pas leurs voix. Mais s’il en existait un seul dans l’armée du Roi, je lui dirais : faites au moins pour votre propre sûreté ce que vous ne feriez pas pour le bonheur des autres. Il peut arriver qu’un détachement allant à la guerre, quelques sages précautions qu’il ait prises, soit attaqué dans sa marche par un autre détachement plus fort, qu’il rencontre. Il faut alors que le commandement s’empare du terrain à sa portée qu’il reconnaîtra le plus propre par sa situation à faciliter sa défense, et qu’il cherche à suppléer par l’avantage de sa position à l’inégalité des forces ; si au contraire l’ennemi est visiblement plus faible ou à peu près égal en nombre, on doit sans hésiter attaquer le premier. J’ai presque toujours vu que celui qui porte le premier coup à son ennemi, sans lui donner le temps de se reconnaître, a sur lui un grand avantage ; la nuit, surtout, où l’obscurité ajoutant à la terreur, multiplie dans l’imagination du soldat les forces de celui qui l’attaque. Ce n’est pourtant là qu’un principe général que la prudence doit modifier selon les circonstances.

Il faut lorsqu’on marche la nuit faire observer le plus profond silence, et si c’est avec de l’infanterie, éviter le ferraillement des baïonnettes qui s’entend de fort loin ; si l’on a de la cavalerie le bruit du piétinement des chevaux et leur hennissement sont inévitables et couvrent celui que ferait en marchant un autre détachement qui s’approcherait. Il est alors prudent de faire souvent halte, afin de pouvoir entendre ce qui pourrait venir. Toutes ces précautions qui paraissent minutieuses, au premier aspect, deviennent pourtant essentielles pour éviter d’être attaqué avant d’avoir pu faire des dispositions ; on ne marche pas toujours sur un terrain qui permette le développement nécessaire. Souvent c’est dans un chemin creux, ou fort inégal, dans un défilé étroit, un sentier où l’on ne peut passer qu’homme par homme. Comment donc se former pour combattre ? Le pourrait-on dans un moment où la surprise absorberait les moyens de le faire, si même ils existaient à portée de soi? On m’objectera, sans doute, qu’un détachement quel qu’il soit, le jour comme la nuit, ne doit jamais marcher sans avant-garde ; mais ne peut-il pas arriver que cette troupe qui précède soit coupée d’avec le détachement qui la suit ; ou que l’ennemi venant par un autre chemin, elle ne s’aperçoive ou ne l’entende pas. Il faut donc prévoir ce qu’il est possible de craindre, et s’en garantir par tous les moyens que la prudence peut suggérer.

Des attaques des postes

Un détachement envoyé à l’attaque d’un poste est toujours d’une force proportionnée à celle de l’ennemi qui l’occupe, à ses moyens naturels ou suppléés de défense, à l’importance qu’on attache à s’en rendre maître, et au temps qu’on y peut employer. Ainsi l’officier chargé de l’expédition, ou celui qui s’y destine, doit avant que de rien entreprendre, en peser mûrement tous les détails, s’il ne veut risquer d’échouer après avoir fait des sacrifices fâcheux, perdu inutilement un temps toujours précieux à la guerre et des hommes encore plus précieux à l’état.

On n’a vu que trop souvent de telles opérations légèrement combinées, manquées dans leur exécution, soit par le défaut du choix des moyens, soit par une trop grande précipitation dans leur emploi. C’est donc ce qu’il faut s’attacher à éviter, en prenant toutes les mesures que la prudence et l’expérience peuvent indiquer. Toute position à la guerre peut devenir plus ou moins importante et difficile à attaquer, ou par sa nature, ou par la manière dont on s’y sera retranché. Une hauteur, un bois, un village, un cimetière, une maison, un enclos, sont autant des postes qu’on peut défendre ; avec du courage, et de l’art, on tire parti de toutes les positions, du plus au moins ; et les règles générales pour les attaquer sont toujours à peu près les mêmes. Examiner d’abord les endroits par où le poste peut être secouru, et en couper la communication, ainsi que celle de retraite ; connaître les parties faibles, et celles par lesquelles il est susceptible d’être tourné ; opérer des diversions heureuses par de fausses attaques, et porter alors avec la plus grande célérité sur le vrai point d’attaque, le corps destiné à l’emporter ; avoir en réserve des troupes fraîches, toujours prêtes à se relever ou seconder celles que la fatigue aurait affaiblies ou dont le nombre ne serait pas suffisant. Mais si malgré la valeur, et la constance de ces troupes, on était fondé à douter du succès, il faudrait y renoncer pour le moment. Dans ce cas, l’obstination d’un chef ne produit le plus souvent que le découragement, il rebute les soldats qui l’accusent (quelques fois malheureusement, avec raison) de les sacrifier à son amour propre. Il est injuste et barbare d’exiger d’eux plus qu’ils ne peuvent faire. Soyons très persuadés que ces hommes raisonnent, et que les Français, surtout avec l’ardeur et le courage qui les caractérisent, manquent rarement par leur faute, le poste dont il est physiquement possible qu’ils s’emparent.

Quant aux maisons, églises, et cimetières où l’ennemi s’enferme, se barricade ou se retranche dans un bourg ou un village ; il faut commencer par s’établir dans une ou plusieurs maisons très voisines, et qui s’il est possible domine le poste, d’où une partie du détachement pourra plus à couvert, l’incommoder par son feu, tandis que le reste marchera pour forcer les barricades ou retranchements en observant des défilés en haies des deux cotés de la rue qui aboutit à l’attaque pour ne pas trop exposer les troupes au feu du poste empruntant le massif d’une colonne. À mesure qu’elles arriveront à portée, on les formera, et immédiatement elles attaqueront. Pendant ce temps, ceux qui se sont établis dans les bâtiments du voisinage redoubleront leur feu pour occuper l’ennemi, et faire diversion au sien. Si la maison, le cimetière, ou l’église retranchés sont isolés, il faut employer les règles prescrites au commencement de ce chapitre pour les attaques de postes en pleine compagne. Comme un détachement un peu considérable ne marche guère sans canon, cette arme abrège la besogne. Les moyens de destruction d’ailleurs, se multiplient toujours assez naturellement en raison de la résistance qu’on éprouve, et des obstacles que l’on a à vaincre.

Des défenses des postes

Un officier envoyé pour garder un poste doit en s’y établissant en bien connaître toutes les avenues et les endroits faibles afin de pourvoir à leur défense par des travaux. C’est pourquoi il serait à désirer que tout officier de troupe légère eût fait un cours de géométrie pratique et de fortification de campagne. Je crois qu’on pourrait encore exiger ce genre d’instruction comme très nécessaire de jeunes gens qui se destinent à servir dans un régiment, ou bataillon de chasseur. On ne saurait trop multiplier les moyens d’épargner les hommes. Ceux des troupes légères sont d’autant plus précieux que le temps et l’expérience seuls peuvent les former à la fatigue et aux difficultés de leur état. Un simple hussard, ou chasseur, à son rang, ou par son mérite, devient bas officier, et dans ce grade il est déjà un homme essentiel, puisque c’est souvent sa conduite dans une patrouille ou un petit détachement, qui détermine celle du corps dont il fait partie. C’est aussi cette réflexion qui doit dans les troupes légères rendre très difficile sur le choix des bas officiers.

Le poste autant fortifié que le terrain, le temps et les moyens le permettent ; l’officier qui y commande aura grand soin de s’éclairer par de fréquentes patrouilles du coté de l’ennemi, et d’entretenir libres ses communications avec les corps dont il est détaché. Ses instructions lui prescrivent ce qu’il doit faire en cas d’attaque. Il ne peut sans compromettre son honneur et devenir indigne de servir le Roi, négliger aucun des moyens qui sont en son pouvoir pour prolonger sa défense, à moins que ses ordres ne fixent le degré de la résistance qu’il doit opposer aux efforts de l’ennemi, et le moment de sa retraite, s’il est possible, ou de sa reddition si l’on ne juge pas à propos de le secourir, ce qui arrive quelques fois.

Quelques fois aussi, quoiqu’on soit prévenu, ne devant compter sur aucun secours, il est très expressément défendu de se retirer ou de capituler. C’est sans doute, une des plus fâcheuses circonstances de la guerre ; mais il faut s’y soumettre avec cette courageuse résignation que l’honneur inspire et exige, et vendre cher sa vie, ou sa liberté aux vainqueurs, si l’on est le plus faible. Rarement on abuse de la supériorité de sa force avec un ennemi qui par sa valeur a mérité nos égards, parce qu’il s’est acquis notre estime. Ces temps de férocité n’existent plus ; ainsi dans tous les cas on gagne toujours beaucoup à bien faire son devoir. Le militaire mort avec honneur en défendant sa patrie et les intérêts de son Roi, peut-il compter pour rien sa réputation qui lui survit ? La réponse est dans le cœur de tous les Français. L’honneur et notre amour pour nos souverains firent et feront toujours la gloire et la force de notre nation. On pourra peut-être nous battre quelques fois ; mais on ne nous vaincra jamais.

Des surprises des postes

Si l’officier qui commande dans un poste sait son métier, que ses patrouilles fassent exactement leur service, que leur destination soit bien indiquée et leurs instructions clairement expliquées ; qu’elles se succèdent sans interruption jour et nuit, de manière qu’avant l’heure où l’on a calculé la rentrée de l’une d’elles, une autre soit envoyée dans la même direction, afin que les […], aussi loin que les circonstances l’exigent, ne soient jamais sans être éclairées, que les postes avancés soient bien placés et toujours alertés, et que le gros du détachement soit incessamment pris à agir. Il est presque impossible d’être ce qu’on peut appeler surpris, mais il faut que le commandant soit lui-même très actif et veuille constamment à l’exécution de ses ordres. Cependant, il peut encore arriver, quelques fois, que malgré toutes ces précautions on soit attaqué sans en être prévenu ; et voici comment.

Les patrouilles et autres petits détachements qui battent la campagne peuvent être interceptés ; ou après en avoir couru le risque, avoir été forcés, pour l’éviter de faire, en se retirant sur leur corps, un assez grand détour pour donner à l’ennemi le temps de les y précéder. Cet ennemi en force arrivant avec rapidité sur les postes avancés les replie, les culbute, et souvent même les prend. Cela ne se fait jamais, à la vérité, sans que le poste principal n’en soit averti par le bruit de la mousqueterie. Mais si l’ennemi arrivant toujours aussi vite qu’il peut aller, il est difficile d’éviter le désordre et la confusion dans la retraite. Je parle ici surtout, d’un poste ouvert qu’on n’occupe que momentanément, comme un bourg, un village, une ferme. Si c’est un bourg, ou un village, il faut en s’y installant loger sa troupe par compagnies, ou piquets avec leurs officiers et avoir soin de former des barricades avec des chariots, des tonneaux, du fumier, du bois, des pierres, etc. aux débouchés par où l’ennemi peut arriver. De cette manière vous arrêterez sa marche assez longtemps pour avoir celui de préparer votre retraite ; les compagnies, ou piquets se forment en sortant des maisons qu’elles occupent et en se repliant successivement l’une sur l’autre, en formant un corps en état de s’opposer aux progrès de celui qu’il attaque, et de rejoindre en se battant le reste des troupes, soit logées, soit bivouaquées qui se retirent.

Dans un bourg ou village, l’infanterie seule doit être logée, et la cavalerie toujours au bivouaque, à moins que la certitude d’un grand éloignement de l’ennemi ne lui laisse à cet égard une sécurité, qu’encore je ne conseillerai jamais.

Les chevaux ne seront jamais dessellés que successivement, et seulement autant de temps qu’il en faut pour étriller que pendant qu’une moitié mange, l’autre soit bridée, ce n’est que par la plus exacte observation des principes qu’on peut éviter les surprises ou au moins en diminuer les inconvénients et leurs suites.

Le moment de l’entrée de la nuit et celui qui précède le jour sont ordinairement ce qu’on choisit pour tenter un coup de main. C’est donc alors que le chef et ses officiers doivent veiller à ce que personne ne s’écarte, et que tout le monde soit prêt au premier ordre ou signal.

Il ne faut pas oublier une précaution : c’est lorsqu’on arrive dans un quartier, ne fût ce que pour s’y rafraîchir quelques heures, de se choisir une position à portée, la plus propre à se former en bataille pour y attendre l’ennemi avec avantage, si on le juge à propos, ou ne s’en servir que comme d’un point de ralliement d’où on exécutera sa retraite. Ce terrain sera indiqué à l’ordre, afin qu’en cas d’alarme les officiers, et bas officiers sachent devoir y conduire leurs troupes.

Je crois n’avoir rien omis de l’ordre nécessaire à observer pour se garantir des surprises. Pour en effectuer, je ne connais d’autres règles que de savoir mettre à profit l’insurveillance de son ennemi ; si l’on s’aperçoit qu’il soit vigilant sous tous les rapports, il est alors inutile de tenter de le surprendre.

Contributions en argent ou en nature, comme vivres, graines, et fourrages, etc.

Des tous les détachements employés à la guerre, il n’en est certainement pas de plus fâcheux par son objet, que celui ordonné pour lever des contributions, soit en argent, soit en nature. Il répugne toujours beaucoup d’être chargé d’aller affliger des gueux qui dans le vrai n’ont d’autre tort que d’être né le sujet d’une puissance avec laquelle on s’est brouillé. Souvent même pour des motifs ou des intérêts absolument étrangers aux habitants du pays devenu le théâtre où se vit la querelle, assez malheureusement déjà par leur position qui les expose à toutes les horreurs inséparables du voisinage de deux armées, et rarement plus ménagés par leurs propres troupes que par celles de l’ennemi. Mais enfin : c’est la loi de la guerre de ne point respecter les propriétés : loi injustement barbare sans doute mais consacrée par la force et l’usage, et dès lors il faut la suivre. L’officier chargé de sa cruelle exécution, doit se persuader d’abord, qu’il n’y parviendra sans rencontrer beaucoup d’obstacles, non seulement de la part de l’ennemi s’il peut éventer les […] du projet mais encore celle des individus contribuables. On devient bien courageux, bien fort, lorsqu’on s’unit pour la conservation de ses propriétés. C’est le peu qui reste, nécessaire au soutien de sa famille, à sa propre existence, qu’on va perdre, que d’efforts ne doit-on pas faire pour la défendre ! Le commandant d’un tel détachement doit multiplier ses soins et ses précautions en raison des risques, sans cesse renaissants, qu’il aura à courir, et c’est à lui qu’il faut surtout recommander prudence et vigilance, et activité.

En arrivant au chef lieu indiqué pour la levée de la contribution ; après avoir pris les précautions d’usage pour sa sûreté locale et envoyé des patrouilles battre la campagne, il mettra sa troupe en bataille sur la place de l’hôtel de ville où il ordonnera l’assemblée du magistrat auquel il signifiera l’objet de sa mission et en hâtera l’exécution par tous les moyens possibles et que l’humanité autorise.

S’il est démontré qu’il ne puisse la remplir dans son entier, et que le temps ou les circonstances ne permettent pas d’en attendre la perfection ; il emportera tout ce qu’il aura pu rassembler de la contribution exigée et après avoir pris des termes pour le reste, il emmènera avec lui les otages qui deviendront le nantissement de la fidélité des engagements. Si cette opération demande un séjour un peu prolongé ; le commandant aura grand soin de loger sa troupe par compagnies ou piquets distribués dans un même quartier, et lui au centre ; une sentinelle à la porte de chaque logement avec défense d’en laisser sortir aucun soldat ; il ordonnera continuellement des patrouilles au dedans comme au dehors de la ville, et aura dans sa maison quelques-uns uns des principaux habitants en otage qui répondront de tout ce qui pourrait arriver de la part des bourgeois et des gens de la campagne. Tout attroupement bourgeois sera défendu et dispersé. Tous les officiers seront responsables de leurs troupes, et veilleront à ce qu’elles observent la plus grande discipline. La moindre atteinte portée à l’ordre, peut dans ces cas produire les plus affreux malheurs. Je termine cet article en recommandant à tout officier chargé de cette fâcheuse besogne d’en adoucir l’exécution autant qu’il dépendra de lui, sans infraction aux ordres qu’il aura eus. Il est si doux d’être humain et généreux, lorsque surtout on a la possibilité de cesser impunément de l’être, quel homme pourrait être assez cruel pour ne pas se plaire à alléger le poids des fers dont il est forcé de charger son semblable ! Supposons-nous toujours à la place du malheureux, et à coup sûr, loin de chercher à augmenter ses peines, nous mettrons tous nos soins à diminuer la […] tant que cela pourra s’accorder avec notre devoir.

La mission achevée, le détachement se retirera dans le meilleur ordre possible, et avec la plus grande célérité, jusqu’à ce qu’il ait quitté le territoire sur lequel il vient de porter la désolation. Arrivé à son armée, il rendra compte de son opération, et remettra les otages, s’il a dû en emmener.

Des détachements commandés pour le service du quartier général, des vivres, des hôpitaux, etc.

Le service du quartier général, celui des vivres ou des hôpitaux peuvent exiger qu’on charge un officier de marcher avec un détachement pour rassembler un nombre de chevaux et de chariots qui souvent ne peuvent être pris que dans les pays occupés ou fréquemment battus par des détachements de l’ennemi ; il est donc alors essentiel d’employer la plus grande circonscription pour remplir une commission aussi délicate ; car outre les risques à courir au milieu des troupes dont on est entouré, il faut se garantir du paysan toujours prêt à trahir, et livrer s’il le peut, celui à qui l’exécution de tels ordres est confiée. Mais il faut prendre toutes les précautions qui peuvent déconcerter les projets des habitants, et ceux de l’ennemi qui voudrait s’opposer à l’expédition. Voici ce qu’on peut indiquer pour y parvenir plus sûrement.

Employer (comme on doit toujours le faire) beaucoup de patrouilles pour éclairer sa marche ; n’entrer dans un village qu’après s’être bien assuré par son avant-garde qu’il n’est point occupé par une troupe ennemie ; car fût-elle assez faible pour faire présumer qu’on la battrait, il est en pareil cas prudent d’éviter un combat qui en donnant l’alarme aux troupes voisines, les rassemblerait et ferait manquer l’opération. S’emparer du débouché du lieu, envoyer du monde au clocher de l’église, tant pour être à même de découvrir plus au loin ce qui se passe dans la campagne et en avertir, que pour empêcher les habitants de sonner le tocsin et de donner par-là le signal à l’ennemi et aux paysans des environs. Le commandant, ensuite avec ce qui lui restera de sa troupe, ira chez le chef du lieu, ou le mandera, et se fera fournir le plus promptement possible le nombre de voitures et de chevaux dont le village sera susceptible. Son objet rempli, il retirera ses postes et se portera sur un autre village ; ainsi successivement, jusqu’à ce qu’il ait rassemblé la quantité exigée qu’il conduira à sa destination dans l’ordre prescrit pour la marche des convois.

Des escortes des convois

Les escortes des convois dans nos armées ont assez ordinairement été confiées à des détachements de troupes de ligne ; mais puisqu’on a senti la nécessité d’augmenter le nombre de troupes légères, peut-être les emploiera-t-on dorénavant quelques fois à ce genre de service. Il est donc indispensable d’en connaître le devoir pour s’en bien acquitter. Un officier qui commande l’escorte d’un convoi doit observer dans la marche, et même plus strictement encore, les règles établies dans celle d’un détachement qu’il conduirait à la guerre, c’est-à-dire de s’éclairer soigneusement par des patrouilles, et de garder les flancs de sa colonne. Il doit partager la troupe en trois divisions, la première marchant à la tête du convoi sera précédée d’une avant-garde, la seconde sera placée au centre, et la troisième à la queue, suivie d’une arrière-garde. Il aura grand soin d’éviter toute lacune dans la file du convoi ; et comme l’inégalité du pas des chevaux ou quelque accident, rompt souvent cette file, il fera immédiatement faire halte à la tête pour resserrer les intervalles. Plus sa colonne sera serrée, moins sa ligne de défense aura d’étendue ; et conséquemment, plus il aura de facilité, en cas d’attaque à en garantir tous les points. C’est sur la manière plus ou moins prompte et prévue dont il sera attaqué, et d’après la position du terrain qu’il occupera en ce moment, qu’il règlera ses moyens de défense qui ne peuvent jamais être que relatifs ; ainsi on ne prescrira aucune règle positive, puisque aucune ne peut s’adapter à la fois aux différentes circonstances. C’est au génie et à l’expérience du commandant d’un tel détachement à y suppléer.

Des enlèvements des personnes suspectes à la guerre

Le général peut avoir des raisons de soupçonner certaines personnes de nuire à ses opérations, soit par leurs correspondances soit par leurs liaisons avec les ennemis ; alors un officier peut, accompagné ou suivi d’un détachement, si on le croit nécessaire, être chargé de se saisir de la personne désignée. Il doit d’abord se conduire avec toute la prudence et le secret que la circonstance exige, pour dérober la connaissance de son projet, afin que celui qui en est l’objet n’en puisse être instruit, et s’échapper. Quelques fois la personne suspectée a une grande existence, et quelques fois même, elle peut être innocente : ainsi l’officier à qui ce triste ministère est confié ne peut mettre trop de douceur et d’honnêteté dans la manière de le remplir.

Je borne là cet article que j’aurais même pu passer sous silence, si je ne m’étais imposé la loi de ne rien omettre de tout ce que ma mémoire me rappellerait relativement au service des troupes légères à l’armée. Je crois avoir à peu près prévu tous les cas ; et mon objet sera rempli si le jeune homme qui se destine à ce métier pénible, mais intéressant, satisfaisant pour l’amour propre, et le seul à la guerre où l’on puisse continuellement appliquer la théorie à la pratique, en me lisant avec attention, se pénètre bien des principes essentiels de son état, et sans la connaissance desquels il ne pourrait jamais qu’agir machinalement, d’une manière vague et incertaine, et commettre des fautes dont malheureusement les suites funestes ne se bornent pas toujours à être personnelles.

De l’équipage d’un officier de troupes légères à l’armée

Comme un corps de troupes légères doit avoir la facilité de se porter partout avec la plus grande célérité, sans être gêné dans sa marche, par un train de voitures qui la retarderait et l’embarrasserait nécessairement ; il est essentiel que chaque officier attaché à ce service se borne au plus strict nécessaire dans la composition de son équipage. Douze chemises suffisent pour être toujours propre, avec une quantité proportionnée d’autre linge et de hardes et de rechanges à son usage ; de manière à pouvoir renfermer le tout dans un porte-manteau de cuir chargé sur un cheval de suite, ainsi que les cantines. L’officier de cavalerie légère aura le soin de composer son écurie de bons chevaux, capables de résister à la fatigue, sages, bien dressés et fort lestes. Le nombre en sera, sans doute, dans chaque grade, déterminé par les ordonnances de campagne.

 

 

 

 

 

 

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Notes:

1 Le traité du baron Du Portal se trouve dans le carton de cote 1M 1718, titré : "Infanterie et armée en général ; organisation et tactique (1789-1792)".

2 Deux autre mémoires manuscrits, dans les cartons du S.H.A.T., s’apparentent à des traités d’art militaire sur les troupes légères, tous deux dans le carton 1M 1721, consacré exclusivement aux troupes légères (1756-1791) : - Scouand, Mémoire sur les troupes légères, 1756, 177 p. ; - [sans nom d’auteur], Mémoire sur la tactique de l’infanterie légère en campagne (au crayon de bois, on lit : "sans date ; après la guerre de Sept Ans ?"), 97 p. et six plans. Mais la majeure partie du traité de Scouand porte sur le "détail" (équipement, armement, discipline, exercice, campements, recrues,… ) ; quand au deuxième, il ne s’intéresse qu’à l’infanterie.

3 Parmi les traités publiés, certains sont volumineux et d’un maniement peu aisé en campagne, par exemple : Jacques Ray de Saint-Génies, L’officier partisan, Paris, Delalain et Crapard, 1766, 2 tomes en 1 vol. ; Jean-Girard Lacuée de Cessac, Le guide des officiers particuliers en campagne, Paris, L. Cellot, 1785, 2 tomes, respectivement de 496 et 456 pages.

4 Grimoard et Cessac, les deux derniers auteurs à avoir publié sur la petite guerre en France sous l’Ancien Régime, justifient leur traité par les insuffisances de leurs prédécesseurs. Ce dernier par exemple écrit : "[…] Mais parmi ces auteurs, quelques-uns n’ont fait qu’effleurer [sic] ces connaissances ; d’autres n’ont traité à fond qu’une des parties de la science de l’officier particulier ; ceux-ci ont cru que nous savions tout ce qu’ils savoient ; ceux-là ont confondu ce qui appartient au général et à l’ingénieur avec ce qui regarde uniquement l’officier particulier ; d’autres enfin, nous ont donné de bons exemples, mais aucun principe général ; en un mot avec un air d’opulence, nous sommes réellement peu riches". Voir : Philippe-Henri Grimoard, comte de, Traité sur la constitution des troupes légères, et sur leur emploi à la guerre, Paris, Nyon l’aîné, 1782, p. VI ; Lacuée de Cessac, op. cit., p. 6.

5 Le premier traité publié fut celui de La Croix (Traité de la petite guerre pour les compagnies franches, Paris, Antoine Boudet, 1752).

6 S.H.A.T., Vincennes, Yb 601 ("Hussards de Conflans (devenu Saxe), 1776") folio 21, recto (parmi les capitaines du régiment des hussards de Conflans) : "Felix Antoine Portal de La Silve".

7 Le premier régiment mixte de ce type, après la création atypique des Volontaires de Saxe de mars 1743, fut levé en janvier 1744 sous le nom d’arquebusiers de Grassin. Au début de la guerre de Sept Ans, après divers remaniements, l’armée française comptait quatre régiments de volontaires mixtes destinés au service en Europe (Volontaires Royaux, du Dauphiné, de Geschray, de Flandre) ; leur nombre fut modifié plusieurs fois au cours des campagnes suivantes.

8 6 compagnies de 6 officiers, 40 fusiliers et 30 dragons. Voir : Sapin-Lignières, Les troupes légères de l’Ancien Régime, Saint-Julien-du-Sault, 1979, pp. 51-63 (et la notice n° 102, p. 202 : "Volontaires Etrangers de Geschray, Volontaires de Beyerlé, Volontaires d’Alsace").

9 Ibid., p. 62.

10 S.H.A.T., Vincennes, Yb 601, op. cit.

11 Marquis Louis-Gabriel de Conflans, né en 1736. Le contôle d’officiers de cote Yb 601 (déjà cité) permet de suivre ses états de service : "Mousquetaire en la première compagnie le… [il y a un blanc]. Mestre de camp lieutenant du régiment d’Orléans de cavalerie le 10 avril 1752. Brigadier le 20 février 1761. Colonel de la legion de Conflans le 27 avril suivant. Maréchal de camp le 25 juillet 1762. Mestre de camp commandant de ce régiment a la formation de 1776. En conséquence de l’ordonnance du 25 mars 1776, appointements de 6000 livres. Lieutenant général le 5 décembre 1781. Mort le 26 fevrier 1789" (folio 1).

12 Fischer resta premier lieutenant-colonel du nouveau corps ; il mourut peu après, en juillet 1761, d’une mauvaise fièvre.

13 Sur l’historique des chasseurs de Fischer puis des corps qui leur ont succédé, voir : capitaine Ore (instructeur à l’École spéciale militaire), "Fischer et l’origine des chasseurs", Revue de cavalerie, Paris, Librairie militaire Berger-Levrault et Cie, chap. II ("Fischer", pp. 512-543) et chap. III ("Les légions", pp. 543-547).

14 Son nom apparaît dans une revue d’inspection du mois d’avril 1763, avec une légère modification de l’orthographe : S.H.A.T., Vincennes, XC 85, 3e liasse ("Légion de Conflans, 1er mars 1763, créée chasseurs de Fischer en 1743"), dans un cahier intitulé "Revue faite par M. le comte de Chabo, lieutenant général des armées du Roy, inspecteur général des troupes légères, au régiment des dragons et chasseurs de Conflans. À Metz le 11 avril 1763 : ancienne composition" ; dans la liste des "Officiers à la suite", on lit : "Du Portail, capitaine de cavalerie… absent". Et notre baron n’apparaît plus ensuite dans aucun autre document postérieur, en particulier dans les revues de 1763 dites de la "nouvelle composition" de la légion.

15 Royal-Nassau, régiment de hussards de 1758 à 1776. Pour des renseignements sur ce régiment, voir par exemple : capitaine Henri Choppin, Les hussards. Les vieux régiments (1692-1792), Paris, Berger-Levrault, 1899, pp. 185-199. Curieusement, le baron Du Portal n’apparaît pas dans la liste des capitaines des hussards de Nassau, dressée par Choppin pour 1775 et 1776. En vertu de l’ordonnance du 25 mars 1776, qui supprime les troupes légères, l’infanterie de la légion de Conflans est supprimée ; et la cavalerie de cette légion forme, avec le 3e escadron du régiment Royal-Nassau (également réformé), le régiment de hussards de Conflans (S.H.A.T., Vincennes, Yb 657). Le baron Du Portal devait donc faire partie de ce 3e escadron de Royal-Nassau.

16 S.H.A.T., Vincennes, 1M 1716, cahier manuscrit de 45 p.

17 Ibid., voir par exemple, parmi les pièces les plus argumentées, une lettre de M. de Valcroissant écrite au comte de Saint-Germain en juillet 1776 ; un mémoire du même auteur daté de février 1778 ; des "considérations sur les troupes légères", écrites par un ancien lieutenant de la légion de Soubise (mars 1778).

18 Celui-ci développe clairement toutes ces transformations dans l’ouvrage déjà cité.

19 S.H.A.T., Vincennes, IM 1717 (Infanterie et armée en général : organisation et tactique, 1787-1788), "Mémoire abrégé sur l’armée de France, pour être joint au tableau comparatif des armées de France, impériale et prussienne, [par M. de Keralio]", 22 pages, pp. 1-9.

20 Thomas-Auguste Le Roy de Grandmaison, La petite guerre, s.l., 1756, pp. 256-257.

21 Jacques Ray de Saint-Génies, op. cit., tome I, p. 35.

22 Jean-Georges de Wüst, L’art militaire du partisan, La Haye, s.n., 1768, pp. 40-41.

23 Pour la chronologie de mise en place du système des contributions, voir : Etienne Rooms, "L’humanisation de l’art de la guerre dans les Pays-Bas dans la seconde moitié du xviie siècle", Guerre totale. Clés pour une mutation au seuil du xxie siècle, Actes du symposium 2000 du Centre d’Histoire et de Prospective Militaires, Pully (Suisse), sans date [2001], pp. 206-218.

24 Grandmaison, op. cit., p. 409.

25 Encyclopédie, article "Guerre. Droit naturel et politique". Cité par : Jean Ehrard, "L’Encyclopédie et la guerre", La bataille, l’armée, la gloire : 1745-1871. Actes du colloque international de Clermont-Ferrand, recueillis et présentés par Paul Viallaneix et Jean Ehrard, Clermont-Ferrand, Association des publications de la faculté de lettres et sciences humaines, 1985, pp. 93-101 (ici, p. 96).

26 Voltaire, Candide ou l’optimisme, chap. 3, 4 et 5 (l’édition utilisée ici est parue en 1982, Bordas, collection "Univers des lettres", introduction et notes par André Magnan).

27 Prince de Ligne, Catalogue raisonné des livres militaires de la bibliothèque de S.A. le prince de Ligne (in : Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires, tome 28), Dresde, Walther, 1805, p. 337.

28 Sur cette question, voir par exemple : Edward Mead Earle, Les maîtres de la stratégie, Paris, Berger-Levrault, collection "Stratégies" , 1980, 2 vol., vol. I, chap. 4 et 5.

 

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