UN CHAPITRE INÉDIT DES MÉMOIRES DE FOCH

 

Dans les archives personnelles de Foch, aujourd’hui déposées aux Archives nationales (414 AP 10, dossier 2), nous avons retrouvé le brouillon du texte d’un chapitre primitivement destiné à figurer dans les Mémoires du Maréchal. Ce chapitre est intitulé : “L’offensive italienne et la victoire de Vittorio Veneto”. Il porte le numéro XIII et aurait donc dû figurer dans l’ouvrage imprimé, avant le chapitre intitulé : “L’offensive générale des Armées alliées du 15 octobre au 11 novembre 1918”.

 

 

Ce document est un texte dactylographié, rédigé à la troisième personne par un officier de l’État-major de Foch, corrigé ensuite de la main du Maréchal et remis à la première personne. Foch a également apporté quelques rectifications secondaires ; il a surtout, comme a son habitude, atténué la rigueur de certains jugements.

Il faut noter que le texte dactylographié n’a pas été entièrement corrigé par Foch, qu’une page numérotée 200 est manquante, que même dans les corrections manuscrites subsistent quelques négligences d’écriture. Ce " brouillon " n’est pas achevé comme le sont ceux des autres chapitres, - pour lequel il existe toujours plusieurs brouillons successifs - ; il ne s’agit certes pas d’un texte définitif prêt à l’impression.

Nous sommes ainsi amenés à penser que c’est Foch lui-même qui a décidé de ne pas inclure ce chapitre dans la publication à venir de ses Mémoires. Sans doute n’a-t-il pas voulu, à une date certes voisine des événements de 1918, risquer d’égratigner la susceptibilité des autorités italiennes et de provoquer une polémique.

Aujourd’hui, plus de quatre-vingt années après Vittorio Veneto, le texte ne risque plus de choquer ; d’ailleurs, les faits cités ont fait l’objet de publications dans des ouvrages postérieurs aux Mémoires (1930). Sa mise à la disposition des chercheurs doit permettre de faire connaître un document important.

Le Maréchal fait mention de "pièces jointes" numéros 244, 244 bis, 244 ter ; celles-ci n’ont pas été retrouvées avec le manuscrit ; il s’agit de pièces officielles qu’il serait facile de retrouver dans les Archives officielles correspondantes.

Hubert Fournier-Foch

Chapitre XIII

L’offensive italienne et la victoire
de Vittorio Veneto

Nous avons vu précédemment1 que dès le 27 juin le général Diaz avait été sollicité de monter une offensive en direction de Trente, la France devant en principe fournir à l’armée italienne, pour cette offensive, des chars d’assaut et des obus à ypérite. Cependant le Comando Supremo, malgré son succès récent remporté sur les Autrichiens au bord du Piave, malgré le retournement manifeste de la situation générale en faveur des Alliés, semblait dominé par une timidité difficile à comprendre et, pour vaincre une réserve qui pouvait venir de son gouvernement, j’avais à deux reprises prié monsieur Clemenceau d’intervenir auprès du gouvernement de Rome en vue d’amener le général Diaz à une attitude différente2.

En fait, celui-ci, tout en se déclarant convaincu de la nécessité d’agir et disposé à le faire, hésitait dans l’exécution, faisant traîner les choses en longueur, et, pour justifier son inaction, arguait tantôt d’un manque d’effectifs et tantôt d’une insuffisance de matériels.

Il faisait en même temps des démarches pour obtenir le concours de l’Armée américaine et, après avoir échoué de ce côté, ainsi que nous l’avons déjà dit, devant la résistance du général Pershing, il se tournait vers le Commandant en Chef des Armées Alliées pour lui demander l’envoi d’ypérite et de chars d’assaut en s’engageant à passer à l’offensive trois semaines après l’arrivée de ces matériels. C’est dans ces conditions que le 6 août j’étais amené à lui écrire ce qui suit :

Commandement en chef des Armées Alliées G.Q.G.A, le 6 août 1918

État-Major Général Le Général FOCH,

Commandant en Chef les Armées Alliées à S.E. le Général DIAZ,

1ère Section Chef d’État Major de l’Armée Italienne

3e Bureau

n° 2. bq 2/

Excellence,

Je vous ai écrit le 27 juin, au lendemain de vos succès de la Piave. Je vous écris aujourd’hui pendant que se poursuivent nos succès de la Marne, au sujet desquels vous avez bien voulu me féliciter dans des termes dont je vous suis vivement reconnaissant. Ces événements confirment la manière de voir que je vous développais dans la lettre précitée.

La Piave a marqué l’arrêt des projets de l’ennemi en Italie ; la Marne marque l’arrêt définitif de ses projets en France sur la partie principale du front occidental. L’ennemi a échoué dans son offensive du 15 juillet, - il a même perdu les avantages réalisés dans celle du 27 mai - ; carrément arrêté en Champagne, il est rejeté de la Marne sur l’Aisne.

Par là sont renversés les plans des Empires Centraux qui reposaient sur une grande offensive victorieuse avant l’arrivée des Américains. Ils aboutissent à l’arrêt, c’est-à-dire à l’échec et même à la retraite, tandis que les Américains continuent d’arriver.

Cette arrivée n’est pas telle cependant qu’elle nous permette d’espérer en 1918 une décision intégrale de la guerre, de renforcer suffisamment le front pour entreprendre une offensive générale ; mais, dès à présent, l’intérêt indiscutable de l’Entente est d’exploiter sans retard et dans toute la mesure du possible le renversement obtenu dans la situation militaire, d’accentuer l’ébranlement moral qui ne peut manquer d’en résulter dans les Empire Centraux.

L’Entente doit pour cela frapper à coups redoublés et répétés, avant que l’ennemi n’ait eu à refaire le moral de son pays, un plan de guerre, comme de reconstituer ses forces et son matériel.

Les Armées françaises et anglaises, bien que fortement réduites, l’Armée américaine quoique incomplètement organisée, vont continuer en France leurs attaques, sans arrêt, et tant que la saison le permettra, pour disloquer la résistance ennemie et produire de nouveaux reculs.

Pour répondre aux intérêts de l’Entente, l’Armée italienne doit agir dans le même sens sans aucune perte de temps.

Votre lettre du 29 juillet me montre que nous apprécions la situation de la même manière et que, comme moi, vous estimez l’offensive indispensable. Vous comptez l’entreprendre sur le plateau d’Asiago et à l’est de la Brenta, suivant votre programme d’opérations déjà établi, et vous me faites savoir que vous pourrez entamer ces opérations une vingtaine de jours après que vous serez assuré des moyens qui vous seront nécessaires.

Les moyens matériels consistent en ypérite et en chars d’assaut :

1) La quantité d’ypérite dont nous disposons permettrait bien de mettre à votre disposition les 30 tonnes que vous demandez ; mais le chargement des obus avec cette matière est si délicat que nous avons dû renoncer à cette solution qui n’aurait aucun rendement et qui risquerait de donner lieu à de graves accidents. Mais nous pouvons vous fournir d’ici le 15 août 30 000 obus de 15 chargés à l’hypérite et encartouchés pour être tirés par le canon italien.

En ce qui concerne les obus de 105 et de 155, nous n’en chargeons encore à l’ypérite qu’une petite quantité par jour, et nos armées n’en ont pas encore tiré. Il ne nous sera donc pas possible de vous envoyer plus de 5 000 obus de chaque calibre : ces quantités représentent TOUT notre stock actuel. Elles vous seraient fournies dans le même délai que les obus de 75.

2) Afin de vous permettre de disposer pendant toute la durée des opérations projetées, des 25 chars d’assaut que vous jugez nécessaires, je puis vous envoyer en Italie, dans les mêmes conditions de temps, 3 compagnies de 25 chars chacun formant à elles trois un Bataillon avec sa section de réparations.

L’emploi de ces engins amène en effet une grosse usure : il est indispensable de disposer de moyens de réparation et de recharge que ne pourrait fournir une seule compagnie. Ce bataillon sera renvoyé en France aussitôt les opérations terminées.

Il est bien entendu que le Centre de formation interallié, dont je vous ai annoncé la création, recevra dans les conditions à déterminer ultérieurement, le personnel italien à instruire.

En ce qui concerne les travailleurs auxiliaires italiens, sans revenir sur le principe déjà admis entre les Présidents de nos deux Conseils des Ministres, vous estimerez comme moi sans doute qu’il m’est, pour le moment, impossible de vous fixer aucune date pour le retour. Le mouvement en avant de nos Armées nous met, en effet, en possession d’un terrain dévasté par l’ennemi, dans lequel la destruction des routes et autres moyens de communication rend indispensable un travail de réfection immédiat. Ce travail urgent vient encore s’ajouter à ceux que je vous signalais dans ma dernière lettre ; vos travailleurs nous y rendent les plus précieux services et leur départ nous obligerait à les remplacer par autant de combattants français qui manqueraient à la bataille.

Je ne puis donc encore, comme je vous le disais plus haut, régler avec vous les modalités de retour des travailleurs auxiliaires italiens, en dehors des 4 000 qui vont être mis en route pour l’Italie à partir du 9 août, par échange avec les renforts, que vous avez bien voulu envoyer à votre 11e corps d’armée.

Je vous demande de bien vouloir me faire savoir si nous sommes d’accord sur ces différents points et, en particulier, de me donner par télégramme votre réponse au sujet des obus et des chars d’assaut, afin que je puisse en ordonner l’envoi.

Je vous demande, en terminant, de vouloir bien me faire connaître pour quelle date, la plus rapprochée possible, vous envisagez le déclenchement de votre offensive.

F. foch

À cette invitation le Comando Supremo répondait le 10 août en m’assurant derechef de son désir d’action, mais en l’entourant encore de bien des réticences. Il espérait, disait-il, après l’arrivée complète du matériel promis par la France, - auquel il conviendrait d’ajouter des camions -, pouvoir développer son programme d’offensive dans les limites du temps indiqué et le poursuivre autant que le lui permettraient les disponibilités en hommes…3.

Le 31 août, je recevais le général Diaz à mon Quartier Général de Bombon et j’avais avec lui une longue entrevue et je ne pouvais que l’inviter de nouveau avec insistance à profiter des conditions éminemment favorables du moment, en agissant énergiquement et rapidement. Cependant l’impression laissée par le Chef d’état-major de l’Armée italienne restait celle d’un homme qui, tant en étant d’accord sur le principe de l’attaque, se montrait retenu quand il s’agissait de passer à l’exécution4.

Cet état d’âme, dont monsieur Clemenceau lui-même fut influencé un moment au point de ne plus vouloir entendre parler d’attaques italiennes, apparaissait nettement le 24 septembre dans la lettre que m’adressait monsieur Orlando, Président du Conseil italien. Alors que l’offensive projetée au-delà des Alpes aurait dû être déjà lancée, il m’écrivait ce qui suit :

Pièce 242

Le Président du Conseil des Ministres Rome, 24 septembre 1918

Monsieur le Maréchal,

à la suite de la conversation que j’ai eu l’honneur d’avoir avec vous le 18 courant, et dès mon retour en Italie, j’ai réuni le Comité de Guerre auquel appartient, d’après notre Législation, la haute responsabilité des décisions des choses qui regardent la Guerre.

Le Comité a pleinement confirmé la déclaration que je vous ai faite, en vertu de laquelle l’Italie faisant abstraction de toute interprétation restrictive, envisage le Front Italien comme tellement soudé au Front Occidental, qu’il le considère comme compris dans cet ensemble de hauts pouvoirs et de responsabilités qui vous a été confié par les délibérations des Gouvernements Alliés. Par suite, le Gouvernement Italien, non seulement admet, mais souhaite profondément que se réalisent ces conditions de fait qui sont matériellement nécessaires pour que vous ayez à exercer effectivement le commandement sur le front italien, et il comprend également, conformément d’ailleurs à une allusion que vous m’avez faite, que pour l’instant du moins ces conditions ne peuvent se réaliser, puisque tout le grand effort de l’Entente est actuellement concentré sur le Front Occidental contre l’Armée Allemande. Mais, en dehors de cette hypothèse, le Gouvernement Italien envisage de la façon la plus large l’autre pouvoir qui vous a été également confié, celui de la coordination stratégique des opérations et c’est en le reconnaissant effectivement qu’après avoir examiné à fond la situation militaire sur notre Front, il vous prie d’apprécier cette situation au point de vue de l’offensive que le Gouvernement et le Commandement Italiens considèrent, tout autant que vous, comme profondément désirable.

Notre situation militaire générale, telle qu’elle se présente au Gouvernement Italien, vous a été exposée par moi en détail. Je vous la résume dans les 4 propositions essentielles que voici :

1) L’ennemi a sur nous une supériorité absolue de forces qui peut-être estimée de 10 à 16 divisions. Elle n’en reste pas moins considérable, même si l’on n’admet que le chiffre le plus petit.

2) Les positions de l’ennemi sont considérablement supérieures aux nôtres, tant au point de vue tactique qu’au point de vue stratégique.

3) L’ennemi a une supériorité peu considérable, il est vrai, au point de vue des moyens matériels.

4) La solidité des troupes ennemies qui sont en face de nous s’est démontrée très sérieuse tant dans la bataille du Piave que dans les attaques partielles qui ont été faites dans les dernières semaines. Les attaques ont montré que l’Armée Autrichienne a tiré parti des leçons données par son échec pour se réorganiser d’une façon plus puissante.

La situation générale étant ainsi établie, le Comité de Guerre a jugé que la forme de notre Front ne permettait des opérations offensives qu’en un seul point et cela conformément à l’avis que vous avez bien voulu me donner avec votre haute autorité. Mais ce point unique où il est possible d’agir ne se prête pas à une offensive limitée, c’est-à-dire susceptible d’être menée avec des forces relativement réduites. Une telle offensive, ou bien doit être poussée à fond, ou bien elle ne conduit à aucun résultat et peut aggraver notre situation. Pour être menée à fond, c’est-à-dire pour être poussée jusqu’au parallèle de Feltre, on estime qu’il serait nécessaire d’engager de 18 à 20 divisions tandis que des opérations secondaires à mener simultanément sur d’autres parties du Front demanderaient de 6 à 8 divisions. Il s’agit donc au total d’engager 25 divisions environ alors que l’Armée Italienne n’a actuellement que 10 divisions en réserve.

Un tel effort, qui sera naturellement extrêmement coûteux, peut avoir les deux dangers suivants :

1) Pendant la période critique de reconstitution, lorsque l’armée italienne manquera de réserves disponibles, l’ennemi du fait de sa supériorité peut essayer une contre-offensive qui nous trouverait non préparés à la soutenir.

2) Étant donné la faiblesse de nos ressources en hommes, il nous serait nécessaire d’employer immédiatement pour cette reconstitution une partie de la classe 1920 et ultérieurement de s’en servir pour alimenter notre armée pendant l’hiver, de manière que cette classe sera en grande partie engagée au printemps 1919. Dans ce cas l’Italie se trouverait complètement dépourvue de ressources comme effectifs et serait dans l’obligation de dissoudre quelques D.I. pour alimenter les autres.

L’existence de ces deux dangers vous apparaîtra sans doute nettement très grave par le dommage immédiat qui en résulterait, non seulement pour l’Italie, mais pour toute la situation alliée.

Pour tout ce qui concerne le § 2, je suis convaincu que si et tant que cette crise des effectifs doit se poursuivre en dehors de toute possibilité de remède, il en sera tenu un juste compte dans l’équitable répartition des disponibilités sur lesquelles l’entente compte, et qui pourront être disponibles pour le printemps prochain.

Mais pour ce qui regarde le danger envisagé dans le paragraphe 1, danger qui pourrait avoir des résultats immédiats et désastreux, je vous prie de regarder s’il n’est pas possible de s’en prémunir d’avance sans affaiblir le Front Occidental ou en l’affaiblissant d’une façon acceptable. En d’autres termes l’Italie consent à faire tout l’effort de l’offensive avec ses propres moyens (y compris naturellement les Divisions alliées qui sont déjà sur notre front et dont la force ne devrait pas être diminuée) et demande seulement l’envoi de troupes actuellement inaptes à la bataille. Estimant nos besoins au plus juste, nous demanderions seulement 10 Divisions (de la force moyenne des divisions française, anglaise, italienne) D.I. fatiguées et retirées de la Grande Bataille. En d’autres termes, il s’agirait de D.I. qui pourraient être mises en ligne dans des secteurs calmes et qui y relèveraient des D.I. en pleine force, nous permettraient de constituer cette réserve capable de résister à la contre-offensive de possible de l’ennemi et de parer ainsi au danger qui pourrait naître de notre propre offensive en déterminant pour nous une crise bien dangereuse.

Je sais que vous avez déjà envisagé cette dernière possibilité et je suis également sûr que, dans ce cas, vous enverrez des troupes nécessaires pour rétablir la situation sur notre front s’il était rompu, comme c’est arrivé en octobre 1917. Je vous prie toutefois de considérer deux choses : la première c’est qu’une aide envoyée après un grave échec devrait être bien plus abondante et plus puissante que celle que nous vous demandons pour parer à cette éventualité. En octobre 1917, bien que les disponibilités de l’Entente fussent plus réduites, on a envoyé en Italie 11 D.I. en pleine force tandis que nous en demandons seulement 10 et de force incomplète. En second lieu, les conditions de transports franco-italiens font craindre que le déplacement de ces forces ne se fasse avec toute la rapidité désirable malgré toute notre bonne volonté et cela fut aussi démontré par les événements d’octobre et de novembre 1917. Et je fais abstraction de la plus grande rapidité bien connue avec laquelle nos ennemis peuvent concentrer sur notre front, en moitié moins de temps, des forces égales aux nôtres.

Je vous prie vivement de croire que les considérations que j’ai eu l’honneur de vous exposer découlent uniquement de ce sens des responsabilités que le Gouvernement et le Commandement italiens éprouvent devant la grande guerre commune et qu’ils manqueraient ainsi à leur devoir précis envers vous et envers les Alliés s’ils laissaient ignorer ces raisons de graves préoccupations. Ceci ne diminue en rien, mais renforce au contraire le sentiment de profonde déférence qui nous anime envers vous comme Commandant en Chef des forces alliées, de manière que, comme j’ai eu l’occasion de vous le dire là-bas, le Gouvernement italien n’hésitera pas après avoir fait les présentes déclarations, de s’en remettre entièrement à vous pour tout ce qui concerne toute décision dans n’importe quel cas et sans aucune restriction, si, en conséquence de cela, vous croyez pouvoir assumer l’entière responsabilité du développement des opérations sur notre Front. Dans la conversation que j’ai eue à votre Q. G. vous m’avez dit, avec ce sens supérieur de conscience qui vous distingue, quelles raisons vous empêchent d’assumer une semblable responsabilité dans les conditions actuelles de fait. Ces raisons sont hautement respectables, et je les respecte ; mais je suis certain que vous aussi vous vous rendrez compte des raisons qui, s’adressant à notre sens des responsabilités, nous ont obligés de rappeler votre attention sur les considérations qu’expose la présente lettre.

Je vous prie, Monsieur le Maréchal, d’agréer l’assurance de ma plus profonde considération et de ma plus amicale et déférente estime.

Votre très dévoué

V.E. Orlando

Il y était répondu le 28 septembre par la lettre ci-dessous :

 

État-Major du Maréchal Pièce n°243

Commandant en Chef les Armées Alliées

1ère section G.Q.G.A., 28 septembre 1918

3e bureau

n° 4.280

Le Maréchal Foch,
Commandant en Chef des Armées alliées
À son Excellence Monsieur Orlando
Président du Conseil
Rome

Dans ma correspondance avec général Diaz, depuis le mois de mai, j’ai, conformément aux arrangements de Beauvais et d’Abbeville, appelé l’attention du Comando Supremo sur l’importance d’une offensive en Italie, comme aussi sur ses possibilités compte tenu des ressources disponibles, et sur les résultats à lui faire poursuivre pour lui éviter toute imprudence (voir le plan établi).

J’ai également levé, dans toute la mesure possible, les difficultés que cette offensive présentait à ses yeux, en lui accordant le matériel demandé pour l’époque qu’il assignerait à l’exécution de ses projets.

Aujourd’hui encore, ma manière de voir reste la même.

En fait, la saison impose de passer à l’exécution d’une offensive limitée dans ses objectifs et dans ses moyens, mais sans aucun retard.

Pour donner un avis impératif dans une opération qui n’engage qu’une faible partie de l’Armée italienne, il faudrait d’abord éclaircir la question de savoir d’une façon précise quel pouvoir me confère le texte d’Abbeville, sur lequel vous ne pouvez pas vous prononcer vous-même, bien que vous l’ayez rédigé. D’ailleurs, je n’ai ni le temps ni les moyens d’aller approfondir l’étude d’une opération qui n’engage qu’une faible partie de l’Armée italienne sous le commandement direct de son Chef.

Quant aux Divisions que vous me demandez pour cette opération, elles sont toutes engagées dans la bataille générale du front franco-anglais et ne se reposent que le temps strictement nécessaire pour recommencer le combat.

Enfin, si je disposais de ces Divisions, vous ne pouvez pas ignorer que le transport en est impossible en raison même des nécessités de notre bataille, et que, si ce transport était possible, il ne serait terminé que dans trois semaines, c’est-à-dire quand il ne serait plus temps de se battre.

Je cherche en vain ce que je pourrais ajouter, car, pour ce qui est d’obtenir de moi un conseil, qui, de votre aveu, me laisserait "l’entière responsabilité du développement des opérations sur le front italien", c’est une hypothèse que nul homme de raison ne saurait envisager.

En tout cas, les Armées alliées : Belge, Anglaise, Française, Américaine, Serbe, Grecque….., attaquent actuellement sans arrêter, depuis le Jourdain jusqu’à la Mer du Nord ; tout le front est ébranlé. Il n’y a pas de guerre sans risques ; la question est aujourd’hui de savoir si ces risques, dans l’ébranlement et dans la réorganisation de l’Armée autrichienne, le Commandement italien est disposé à les courir.

F. foch5

Le 1er octobre, monsieur Orlando faisait connaître que l’Armée italienne allait prendre l’offensive dans le plus bref délai (lettre du 1.10.1918) de monsieur Orlando (pièce annexe n° 244)6.

Elle s’exécutait en réalité le 24 octobre après plus de trois semaines encore de préparation7. Suivant les engagements antérieurs, il avait été envoyé au général Diaz 40 000 obus de 75, 5 000 obus de 105 et 5 000 obus de 155 chargés à l’ypérite (télégramme chiffré n° 4696 du 10 octobre et télégramme du 16 octobre 1918).

L’offensive italienne menée par les Xe, VIIIe et XIIe armées, comptant au total 20 divisions, (dont 2 britanniques et 1 française ; l’armée italienne comptait alors 57 divisions dont 53 italiennes, 2 britanniques et 2 françaises) commença le 24 octobre sur le front de la Piave8.

Après une lutte assez dure pour le franchissement du fleuve, l’ennemi faiblit peu à peu, puis, démoralisé, battit précipitamment en retraite, abandonnant toutes ses positions de Stelvio à la mer.

Le 31 octobre, je félicitais le général Diaz (télégramme chiffré n° 5 432 du 31 octobre, pièce jointe 244 bis)9.

Le 1er novembre, l’Armée italienne se lançait à sa poursuite le long des vallées de l’Isonzo, du Tagliamento, de la Piave, de l’Adige et atteignait en quelques heures Gorizia, Tolmino, Tolmezzo, Pieve di Cadore, Bolzano, Trente, tandis qu’un corps de débarquement prenait possession de Trieste (3 novembre)10.

Le 4 novembre à 15 heures, les hostilités étaient suspendues sur l’ensemble du front en exécution d’une convention d’armistice dont le texte avait été arrêtée par les chefs des gouvernements alliés réunis à Versailles le 31 octobre et qui fut signée le soir du 3 novembre à la villa Giusti, près de Padoue.

Après la Bulgarie qui avait, dès le 29 septembre, déposé les armes par l’armistice de Salonique ; le 31 octobre, l’Autriche à son tour était mise hors de cause. De la Quadruplice, l’Allemagne restait seule encore debout, mais ses jours étaient désormais comptés. Pour l’atteindre on disposait maintenant d’un nouveau champ d’action car, ayant imposé à l’Autriche le passage des troupes alliées à travers son territoire, la route de la Bavière était ouverte aux Armées de l’Entente.

Le 2 novembre, je réunissais au Ministère de la Guerre, à Paris, les représentants militaires de Versailles ainsi que le Maréchal Haig, les Généraux Pershing et Pétain pour examiner avec eux les conditions d’une action militaire éventuelle contre la Bavière.

Dès le lendemain un plan d’opérations était établi en vue d’une offensive sur Munich, à mener dans un délai de 30 à 35 jours, par un groupe d’armées placé sous les ordres d’un général italien (Procès verbal n° G. S. 32 du 3.11.1918-Pièce annexe n° 244 ter)11.

Le 4 novembre, les Chefs de gouvernement alliés réunis à Versailles prenaient connaissance de ce plan et en discutaient les dispositions sans arriver à une conclusion, ni à une décision ferme.

La guerre allait du reste trouver son dénouement sur le théâtre même de France et de Belgique où les armées alliées précipitaient leurs coups pour en faire jaillir la Victoire.

 

 

 

 

 

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Notes:

1 Voir Mémoires, tome II, page 137 de l’ouvrage imprimé.

2 Journal de marche des Armées alliées. Journées des 29 et 31 juillet.

3 Dans le manuscrit de Foch que nous reproduisons ici il manque une page qui devait relater tout ou partie des événements suivants :

4 Le 9 septembre, lord Cavan, commandant les forces britanniques en Italie, va voir Diaz rentré de France le 7 et lui expose les inconvénients de ces offensives constamment remises ; cela démoralise les troupes et la mauvaise saison en montagne en interdira bientôt la réalisation. Diaz répond qu’il n’attaquera que si les Alliés ayant brisé la ligne Hindenbourg et pris Cambrai ou Saint-Quentin, les Allemands appellent les Autrichiens à leurs secours. Sur ces entrefaites, lord Cavan part en permission en Angleterre, met Sir Henry Wilson, Chef d’État-major impérial, au courant de cet entretien ; le 20, sir Henry informe le War Cabinet qu’il ne faut plus attendre d’offensive italienne sur le plateau d’Asiago. Voir à ce sujet le livre d’Edmonds, Military Operations-Italy, 1915-1919, pp. 244, 247, 248 (H.F.F.).

5 La lettre de Foch se réfère au seul programme offensif envisagé jusqu’alors : action limitée sur le plateau d’Asiago avant l’hiver.

6 Cette pièce 244 n’a pas été retrouvée jointe au manuscrit de Foch. Dans cette lettre, Orlando déclare qu’il s’est mis d’accord avec Diaz pour une attaque de diversion sur le haut plateau d’Asiago et pour une attaque sur le Piave le 20 octobre, en direction de Vittorio Veneto. La diversion vers Asiago sera abandonnée et remplacée par de gros coups de main dans la nuit du 23 au 24, au cours desquels les Italiens font 14 prisonniers ; les Britanniques, 231 et les Français, 757 (H.F.F.).

7 Le 24 octobre, la IVe Armée effectue une opération de diversion très meurtrière dans le massif du Grappa ; les Anglais occupent les îles de Papadopoli dans le lit du Piave. Le passage proprement dit du Piave a été effectué dans la nuit du 26 au 27.

8 La VIIIe armée, placée au centre du dispositif, forte de 14 divisions, toutes italiennes et commandée par le général Caviglia, devrait marcher au nord-est sur Vittorio-Veneto. Elle était appuyée sur la droite par la Xe armée, forte de 2 divisions anglaises et de 2 divisions italiennes, commandée par le général Anglais Lord Cavan et orientée vers le Frioul à l’Est ; et sur sa gauche par la XIIe armée, forte de 1 division française et de 3 divisions italiennes, commandée par le général français Graziani et orientée au nord vers Feltre. C’est la Xe armée qui devait assurer la victoire.

9 Pièce non retrouvée avec le manuscrit (H.F.F.).

10 En fait l’Isongo, Gorizia, Tolmiro, Bolzano ne furent atteints qu’après l’armistice du 4 novembre (H.F.F.).

11 La pièce en question n’était pas jointe au manuscrit. Le général Badoglio était désigné pour commander ce groupe d’armées.

 

  

 

 

 

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