AVEIN, 20 MAI 1635 : LA FRANCE ENTRE DANS LA GUERRE DE TRENTE ANS

 

Guillaume Lasconjarias

 

 

Il se trouve en l’histoire beaucoup plus d’armées péries faute de pain et de police que par l’effort des armées ennemies et je suis fidèle témoin que toutes les entreprises qui ont été faites de mon temps n’ont manqué que par ce défaut1.

 

Le 19 mai 1635, le héraut d’armes du roi de France Louis XIII, un officier gascon nommé Gratiollet, faisait battre la chamade sur la place de Bruxelles, lançant autour de lui des copies de la déclaration royale du 12 mai précédent contresignée par le secrétaire d’État de la Guerre, Abel Servien : Louis XIII déclarait la guerre à la couronne d’Espagne. Le lendemain, à Avein, au sud de Liège, les troupes de l’armée des Flandres commandées par les maréchaux de Châtillon et de Brézé écrasaient les Espagnols du prince Thomas de Savoie.

Ces deux événements marquent l’entrée de la France dans la guerre de Trente Ans. Depuis déjà six années, le royaume se préparait à cette éventualité. Mais, devant un conflit qui ne cessait de prendre de l’ampleur, les intérêts de la couronne commandaient d’agir avec prudence. Entre 1628 et 1630, la querelle liée à la succession de Vincent II, duc de Mantoue, avait déjà nécessité une intervention militaire française contre le duc de Savoie et ses alliés espagnols et impériaux.

Par ailleurs, les troupes françaises menaçaient et occupaient le duché de Lorraine, dont la situation offrait un débouché sur l’Allemagne rhénane. De plus, la France versait des subsides importants aux Provinces-Unies et à la Suède pour que ces deux nations continuent de combattre contre l’Empereur. Mais la défaite des Suédois à Nördlingen (septembre 1634) désorganisa le camp protestant. Oxenstierna, le chancelier de Suède, n’entendait plus soutenir une lutte aussi inégale si la France ne s’engageait pas plus avant.

La fin de l’année 1634 et les premiers mois de 1635 furent décisifs. Oxenstierna proposa à Louis XIII de relever les troupes suédoises dans la partie occidentale de l’Allemagne, tandis que la Suède et ses alliés entreprendraient la conquête de la Silésie et des pays héréditaires. À la même époque, le stathouder Frédéric-Henri, prince d’Orange, offrait à la France d’opérer, de concert avec lui, la conquête des Pays-Bas espagnols et de partager les territoires conquis.

Pour le cardinal de Richelieu, cette intervention apparaissait bien plus nécessaire qu’une aventure en Allemagne. En effet, à Bruxelles, capitale des Pays-Bas espagnols, demeuraient deux "gages" de valeur : la Reine mère, Marie de Médicis, exilée du royaume, et l’héritier du trône, Gaston d’Orléans, dont le mariage avec une fille du duc de Lorraine n’avait pas été autorisé par Louis XIII. En octobre 1634, Richelieu parvint à obtenir le retour de Monsieur. Les instructions données par la suite aux maréchaux se font l’écho de cette affaire :

Sy par hasard, il arrivoit que dans la prise de quelque place, la Royne mère du Roy et la princesse Marguerite de Loraine tombassent entre les mains de Sa Majesté et desd. sieurs les Estats, Sa Majesté désire que l’on rende à la Reyne sa mère tous les honneurs et bons traictement deubz à sa qualité et que pour la princesse Marguerite, elle soit gardée en telle sorte que l’on puisse respondre de sa personne, luy rendant toutesfois toutes les civilitez requises à une princesse de sa naissance2.

Le 8 février 1635, une alliance offensive et défensive était signée entre la France et les Provinces-Unies. On accordait trois mois aux provinces belges pour se soulever contre l’Espagne, faute de quoi les deux alliés feraient en commun la conquête du territoire. Cette alliance militaire prévoyait que : "le roy fera entrer dans lesd. provinces une armée de 25 000 hommes de pied et 5 000 chevaux avec le canon et attirail nécessaire à un tel corps, et lesd. sieurs les Estats feront la mesme chose (…) Lesd. deux armées se joindront d’abord aux lieux dont il sera convenu pour agir conjoinctement ou séparément ainsy qu’il sera jugé à propos"3.

Richelieu constitua une armée pour agir sur ce territoire d’opération. Le 14 février, le secrétaire d’État de la Guerre expédiait "pouvoir de Monsieur le mareschal de Chastillon pour commander l’armée que le roy faisoit assembler en Lorraine". Le choix de Châtillon n’était pas neutre. Il connaissait la Hollande, y ayant fait ses premières armes, et de confession réformée, il ne pouvait que satisfaire les États. Le prince d’Orange, un parent éloigné, lui écrivait, quelque temps plus tard : "J’espère que si l’on vient à rompre avec l’Espagne, vous servirez le Roy de très bon cœur contre ces Messieurs-là, et que peut-estre il se presentera occasion que les armées, tant la vostre que celle de cet Estat, s’approcheront. Je souhaite ce contentement avec passion"4.

Au même moment, les relations entre l’Espagne et la France se tendaient encore plus. La prise de la citadelle de Sierck5, mal défendue par une garnison française (21 mars 1635), ouvrit le chemin de la ville de Trêves aux Espagnols. Bientôt, ceux-ci firent prisonnier l’archevêque-électeur Philippe de Sötern, qui s’était placé sous la protection de Louis XIII. Ce défi invitait à accélérer les préparatifs en vue d’un conflit, les négociations entre le Cardinal-Infant et les ambassadeurs français ne laissant que peu d’espoir à une solution pacifique.

La correspondance de Châtillon aide à comprendre comment fonctionne l’armée française dans les premiers temps de la guerre de Trente Ans. Le secrétaire d’État de la Guerre transmet les ordres du souverain et précise les attributions du commandant d’armée. Loin d’avoir carte blanche, Châtillon se doit d’obéir aux ordres venus de la cour : quarante ans avant la "stratégie de cabinet" et un "ministre qui fait le connétable" pour reprendre l’expression du maréchal de Turenne à l’égard de Louvois, les instructions fixent la stratégie à suivre.

Châtillon ne demeure pas pour autant inactif. Dès sa prise de fonction, Servien lui envoie un "controole des trouppes qui vont aux environs de Saint-Dizier et de leurs logements"6. Il s’agit d’un relevé nominal et géographique des régiments d’infanterie et des compagnies de cavalerie dont Châtillon a désormais la charge. Il prépare leur rassemblement, lequel se trouve, par la force des choses, vite modifié. Malgré la perte de Trêves, l’armée française d’Allemagne, qui opère sous le commandement des maréchaux de Brézé et de La Force, réussit quelques exploits, comme la prise des villes d’Heidelberg et de Spire, ce qui rétablit pour un temps la situation. Cela ne favorise pas Châtillon, puisque, sous prétexte de compléter ses troupes, on lui adjoint fin mars Urbain de Maillé, maréchal de Brézé, neveu du cardinal7, avec une partie des "vieux régiments"8. Les deux maréchaux prennent la tête du corps expéditionnaire dorénavant destiné à porter la guerre au cœur des Pays-Bas espagnols. Châtillon, investi de cette mission de confiance, fait donc contre mauvaise fortune bon cœur puisqu’il écrit à Servien, le 5 avril : "Au reste je me resjouis de ce que Monsieur le mareschal de Brezé se trouvera à mesme rendez-vous que moy vers Mézières avecq partie des vieux régimens. Cella me fait juger que nous servirons ensemble aux occasions qui vont s’offrir. Je croys que nous nous accorderons fort bien"9.

En attendant l’arrivée de Brézé, Châtillon complète ses troupes. Servien l’y encourage le 31 mars : "Je vous supplie d’apporter tous les soings qui dépendent de vous pendant le temps que vous estes sur cette frontière pour faire rendre complettes et mettre en bon estat touttes les trouppes qui doivent composer l’armée que vous commandez. Je vous envoie par cet effect le dénombrement que je vous avez promis"10.

En effet, Servien ne dispose que des comptes envoyés par les commissaires de guerres ou par les intendants. Le dénombrement dont il est question est un document financier qui sert à la solde des troupes. La difficulté majeure que n’ignorent ni le secrétaire d’État, ni le maréchal, tient au décalage qui peut exister entre la réalité et ce qui est inscrit sur les tables des commissaires des guerres. Pour cela, il s’agit de renforcer la discipline et de limiter le fléau que sont les "passe-volants", "rouleurs" et déserteurs, "crime (…) le plus commun de tous et le plus préiudiciable"11. Des mesures législatives - que nul ne remit en cause jusqu’en 164312 - furent mises en œuvre pour lutter contre ces abus, à l’instar de la déclaration royale du 8 août suivant qui tentait de lutter contre la désertion13. Contre les passe-volants, pratique nuisible à la connaissance réelle des effectifs, des ordres particuliers avaient été pris au cours de l’année 163414. L’état que livre Châtillon montre cependant que les troupes assemblées sont complètes. Il l’écrit d’ailleurs à Servien : "Selon que je peux juger à peu près, je croy qu’on peut faire estat qu’il se trouvera dans les treize régimens que j’ay icy, dix mil hommes de pied effectifs, sans comprendre les officiers, et dans la cavalerie, douze cens bons chevaux"15.

L’extrait de la revue faite les journées suivantes précise la qualité et la tenue des régiments présentés. Dans l’ensemble, Châtillon est satisfait16.

Des treize régimens, n’y en a que deux qui soyent foibles, la plus grande partie des autres sont complets. Le régiment de M. le mareschal de Brézé est parfaictement beau, je l’ay veu et considéré à loisir, celluy du marquis son fils est aussy en bon estat, il y a deux cens supernuméraires. (…) Plessis-Praslin, Socourt et le régiment liégeois sont les plus foibles, particullièrement le dernier est en assez mauvais estat17.

Pour ce qui est de la cavallerie, c’est les meilleurs hommes que je vies [sic] jamais, et les mieux montés, et toutes les compagnies sont complettes et des officiers très bien choisis et soigneux de leur debvoir. Je suis aussy content des officiers de l’infanterie et les trouve fort bons. Il y en a peu qui ne soient dignes de leurs charges. Enfin, je puis vous asseurer que ce corps est en estat de bien servir où il sera employé.

Cela n’empêche pas certaines critiques. En effet, Châtillon constate que le grand-maître de l’artillerie, dont la présence est nécessaire, ne s’est toujours pas rendu en sa charge, pas plus qu’il n’a donné d’ordre pour la marche de ses hommes18 :

Pour ce qui est du petit équippage d’artillerie que Monsieur de la Meilleraye avoit donné ordre de s’advancer en diligence avec quelques munitions de guerre, et que j’avois trouvé à Chaalons toutes prestes à partir, elles ne sont encore venues. Dans ce deffault-là, M. de Brassac19 nous a assisté de certaines quantités de pouldre, de balles et de meiche, déclarant qu’il n’en faut espérer de luy davantage.

Le grand-maître doit en effet passer les contrats avec les munitionnaires et se charger de convoyer ces mêmes "munitions de guerre", c’est-à-dire la poudre, les balles et les boulets, mais aussi les mèches pour les fusils et arquebuses. Le soutien est donc tout autant logistique que proprement militaire. D’ailleurs, la situation logistique dans son ensemble montre les faiblesses de la préparation. Châtillon poursuit :

Monsieur de Muns, qui commande dans Mets en l’absence de M. le cardinal de La Vallette, escript qu’il ne faut rien attendre du magazin de cette place-là, non pas seulement du canon, mais de la moindre chose des munitions de guerre (…) Faites donc estat qu’il ne peut sortir de ces deux villes aulcun équippage qui puisse servir à la campagne (…) et mandés-moi où je peux trouver ces substances si nécessaires au bon service de Sa Majesté20.

Enfin, le risque d’exactions de gens de guerre et les difficultés logistiques liées au rassemblement d’une telle force incitaient le secrétaire d’État à disperser les troupes21 : "Pour ne ruyner point la campagne, je trouve bon, écrit Louis XIII à Châtillon, que vous divisiez les trouppes que vous commandés et les establissiés en garnison, l’infanterie dans les villes de Verdun, Stenay, Villefranche, Dun, Mouzon, Donchéry, Mézières et Charleville, et la cavalerie aux lieux adjacents".

Aux problèmes d’intendance s’en ajoutent bientôt d’autres. Le maréchal de Châtillon soulève la question du financement de son armée, puisque les troupes se plaignent de la paie : "Je ne vous celeray point que l’infanterie et la cavalerie ont eu beaucoup de mescontentement quand on leur a déclaré la dernière réduction qu’on a faict, assavoir, en ostant à la cavallerie les surtaux et à l’infanterie deux monstres"22.

Selon les articles 221 et 239 du "Code Michau" de 1629, et répétés dans le règlement du 14 février 163323, le soldat devait toucher dix montres de trente-six jours par an, dont le paiement se faisait, en partie par avance, sous forme d’un prêt de quatre sols par jour, tous les neuf jours. Les caporaux, anspessades et appointés recevaient huit sols et les sergents, seize. Lorsque les troupes se tenaient en garnison, le pain de munition n’était pas fourni, aussi la solde était-elle augmentée des deux sols retenus par l’État, pour acheter le pain au munitionnaire, quand les hommes d’armes étaient en campagne. À la fin du mois, le soldat touchait la différence entre les sommes avancées et le total de sa montre.

Le traitement réservé à la cavalerie était bien plus intéressant. Un chevau-léger, par exemple, était payé quinze sols par jour, mais ce coût ne suffisait pas à entretenir une monture. Un surtaux fut alors institué, de vingt sols par jour et par cavalier, payés en même temps que le prêt, de neuf jours en neuf jours24 :

Mais au début de 1635, la résolution fut prise d’effectuer un retranchement sur le paiement des troupes25. La cavalerie fut la plus touchée, "fort estonnée de voir ce retranchement des surtaux. (…) Ils se voyent diminuez de deux cens francs, qui n’est pas un petit interest pour eux"26. Les vingt sols quotidiens étaient supprimés, mais uniquement pour les armées en opération à l’extérieur du royaume, cette grâce des surtaux étant conservée à la cavalerie servant en France, pour le "soulagement" des sujets27.

L’infanterie subissait aussi cette réduction. Le système des montres appliqué pour le paiement des troupes était souple et permettait de varier au gré des circonstances le montant annuel de la rétribution du soldat, soit en allongeant ou en raccourcissant le délai entre deux montres, soit en augmentant ou en diminuant le nombre de montres par an. En l’occurrence, les deux termes du système se trouvaient modifiés, puisque le nombre de montres passait de dix à huit, et l’intervalle entre deux montres, de trente-six à quarante-cinq jours. La solde brute de douze livres, payée pour trente-six jours de présence dix fois par an, devait être répartie sur quarante-cinq jours, huit fois par an. Cette diminution était cependant atténuée par le fait que la retenue opérée par le roi pour le pain de munition baissait aussi de moitié, passant à un sol par jour28.

La seconde interrogation portait sur le coût du logement des gens de guerre, c’est-à-dire la fourniture des étapes. L’ordonnance du 9 octobre 162929 précisait que les gens de guerre en garnison étaient tenus de payer eux-mêmes les denrées aux habitants, suivant un taux fixé d’avance, soit trois sols trois deniers pour deux pains, une pinte de vin et une livre de chair30. En temps de guerre, quand les régiments allaient en campagne, les communautés étaient tenues de fournir ces denrées gratuitement. Le règlement de 1633 visait à décharger les provinces du coût des gens de guerre, en faisant payer par les soldats leurs vivres. En réalité, il aurait été difficile d’exiger des soldats qu’ils paient les communautés, aussi ce soin était-il dévolu aux commis des trésoriers de l’Extraordinaire des guerres. Or, avec la réduction de la solde, le maréchal de Châtillon supprime ce surcoût : "Il me semble qu’on ne doit pas obliger les gens de guerre à payer aux lieux où ilz ont passé et séjourné à cause de cette nouvelle réduction. Si je les eusse contraint à cella, nous estions en danger de perdre beaucoup de soldats et donner mescontentement à tous les mareschaux de camp et officiers d’armée"31.

Le maréchal voyait les menaces qui pesaient sur la cohésion de l’armée si rien n’était modifié : "Les officiers apréhendent de ne pouvoir conserver leur compagnie au bon estat où elles sont à présent. Ce seroit grand dommage qu’elles dépérissent"32. Cette mise en garde poussa Servien à intervenir auprès du surintendant Bullion. Le secrétaire d’État de la Guerre dut se montrer persuasif : un courrier du 8 avril adressé aux trésoriers de l’Extraordinaire des guerres rétablit en partie les surtaux pour la cavalerie et ne réduit que d’une montre la solde des gens de pied.

Dans le même temps, Servien renvoya un état définitif de l’armée complétée des troupes de Brézé33 . Châtillon commandait treize régiments34 à 1 200 hommes chacun, soit un total de 15 600 fantassins. Brézé conduisait depuis l’armée d’Allemagne une partie des "vieux régiments"35 avec un soutien de cavalerie (régiment de Rambures), soit une dizaine de milliers de soldats, ainsi que deux régiments irlandais, d’Orelis et de Muzansy. Servien prévoyait enfin d’avancer d’autres troupes36, dans le but de "suppléer aux régimens défectueux". Quant à la cavalerie, estimée à 5130 chevaux organisés en 53 compagnies, elle pouvait être renforcée au cas où les escadrons seraient affaiblis37.

Par ailleurs, le secrétaire d’État de la Guerre ordonnait l’envoi de commissaires chargés de lever des recrues dans le pays de Liège38. En effet, alors même que l’armée s’ébranle vers le Nord, les effectifs commencent à diminuer. À la fin du mois d’avril, une revue faite à Verdun estime le manque à près de 400 hommes, tandis que la cavalerie constate l’absence de 370 maîtres39. Dans les premiers jours de mai, lors de l’arrivée à Mézières, Châtillon écrivait à Servien que la logistique posait problème :

Je reconnais que maintenant cela va bien, M. l’évesque de Nantes y ayant donné ordre avecq tant de prévoyance et de diligence que je say certainement qu’il y a dans Mézières en farine et biscuit, de quoy nourrir notre armée trois semaines durant sans comprendre la fourniture du pain qui se fait journellement pour touttes les trouppes, et a fait faire quantité de caissons pour transporter le biscuit et le pain à couvert. Pour ce qui est du charroi, il y en a suffisamment pour charrier les vivres à la suite de l’armée40.

Ces problèmes intéressèrent le cardinal de Richelieu, puisqu’une note de la première quinzaine de mai rappelle combien ces questions lui semblent importantes :

Est à noter que touttes ces grandes armées très difficiles à mettre sur pied et encore plus à conserver, seront du tout inutilles s’il n’y a un puissant esquippage aux vivres pour qu’elles puissent s’advancer en beaucoup de lieux où ils ne scauroient trouver de vivres si on ne les y porte (…) M. de Bulion [sic] demeure d’accord avecq moi qu’à l’avenir, il faut à une armée de quinze mil gens de guerre cinq cens chariots pour les vivres. (…) Outre lesd. chariots, les munitionnaires seront obligez d’avoir en chaque armée cinquante chariots pour voiturer le pain ordinairement41.

Cependant, les instructions définitives étaient parvenues aux commandants le 23 avril42. Le secrétaire d’État de la Guerre adressait aux maréchaux un plan général de la campagne, avec un ordre de marche et des consignes strictes : "Lesd. sieurs mareschaux doibvent sçavoir que Sa Majesté a mandé à Monseigneur le Prince d’Orange que son armée se trouvera le douzièsme may à Rochefort43 (…) Lesd. sieurs mareschaux se trouveront dès le 28 de ce mois à Mézières44 pour mettre ordre à ce que tout soit prest au temps qu’il faudra partir pour estre instamment le 12 may au susd. Lieu". Une fois rassemblées sous les ordres du prince d’Orange, l’instruction planifiait les différentes hypothèses stratégiques en invitant les troupes franco-hollandaises à porter leurs armes au "cœur du pays vers Bruxelles, Tournay et Malines, et autres lieux qu’il sera jugé par advis commun, parce qu’oultre que par un tel moyen on prendra la ville capitalle des ennemis, quelque partie de leurs forces accourant au service pourra difficilement éviter d’estre combattue". Cependant, d’autres cas étaient envisagés, et notamment d’éventuels sièges : "On estime qu’il n’y aura pas peu d’advantages à attacquer le lieu où le cardinal infant se retirera, parce que sy une fois on le pouvoit prendre, la guerre seroit finie en Flandres. Sy aussi il se retire en quelque lieu de ses voisins et alliez, on pourra l’y suivre et se rendre, sy on peult, maistre des lieux ou il se retirera, sy on juge qu’il soit à propos d’en user ainsi".

Les maréchaux conservaient l’initiative au niveau du théâtre des opérations puisque l’instruction du 23 avril précisait que "Sad. Majesté donne pouvoir ausd. sieurs mareschaux de résouldre avec led. sieur Prince d’Orange tout ce qui ne contreviendra poinct au traicté faict avec lesd. sieurs les Estats le 8 febvrier dernier, ou qui ne sera poinct contraire aux articles de la présente instruction, ainsy qu’ils l’estimeront le plus à propos pour le bien commun".

Cette instruction met donc en avant l’existence d’une stratégie de cabinet bien avant le ministère de Louvois. L’intérêt de Louis XIII et de son cardinal-ministre pour les choses militaires limitait d’emblée la marge de manœuvre concédée aux généraux45.

Le temps passé à Mézières fut aussi marqué par un procès spectaculaire. On se rappelle qu’au mois de mars, la citadelle de Sierck était tombée, "lâchement défendue par le sieur Deschapelles"46. Capturé, le coupable avait été enfermé à Thionville, puis conduit sous bonne garde jusqu’à Mézières, où son procès fut instruit. Louis XIII, intraitable, réclama la tête de celui qu’on rendait responsable de la prise de Trêves, encore plus que de la perte de sa citadelle. La correspondance de Châtillon a conservé le résultat du conseil de guerre tenu le 9 mai 163547, contre "François des Chapelles, sieur du Meslanges, ci-devant gouverneur de la ville et chasteau de Circh [sic]". Le coupable fut condamné à "estre dégradé de ses armes, à la perte de sa noblesse et à avoir la teste tranchée à la teste des troupes sur un échafaud, qui à cet effect sera dressé en lieu et devant la citadelle de cette ville près le lieu où passent les troupes". La sentence fut exécutée le lendemain.

L’attente se prolongeait. Richelieu rappelle ces moments où l’armée attendait ses ordres dans un passage des Mémoires :

Cependant, l’armée de Sa Majesté qui devait partir dans les premiers jours de mai de Mézières, fut obligée d’y demeurer davantage pour attendre des nouvelles de la marche de l’armée hollandaise, laquelle ne se trouva pas sitôt prête comme il avoit été convenu (…) Tous ces délais nous firent perdre beaucoup de temps à attendre à Mézières et Sedan48.

Enfin, Servien adressa aux maréchaux un court message où il leur communiquait un renseignement de la première importance : l’armée hollandaise s’approchait de Maastricht49. Dès lors, les deux commandants ordonnaient à leurs troupes de franchir la Meuse et l’armée des Flandres entrait en campagne.

Le plus gros obstacle concernait le franchissement des cours d’eau. Bien que le grand-maître de l’artillerie eût à sa disposition des pionniers, ceux-ci ne disposaient manifestement ni de l’entraînement ni des moyens techniques permettant de construire un pont. En fait, la question ne se posait pas tant pour l’infanterie ou pour la cavalerie, qui pouvaient trouver des gués, que pour les pièces d’artillerie. Ainsi, devant le cours de la Semois, les maréchaux durent-ils demander au gouverneur de Bouillon la permission d’emprunter le pont. Ce dernier accepta, mais le pont ne put supporter le passage des canons : ceux-ci furent redirigés vers le gué de Cugnon, deux lieues au nord de Bouillon50.

L’avance continuait : le 13 mai, les corps s’assemblaient à Paliseul, le 15, la forêt de Wellin était traversée, et le 16 mai, l’armée prenait position autour de Rochefort, "lieu qui avoit été donné pour rendez-vous (…) où ils [Brézé et Châtillon] attendirent un jour pour apprendre des nouvelles du prince d’Orange"51.

Le manque de renseignements sur la position de l’ennemi et l’absence de nouvelles de l’armée hollandaise gênaient les deux maréchaux. Cela ne rendait que plus nécessaire la quête d’informations et la prise de points d’appui en cas d’attaque espagnole impromptue. Le 18 mai, Châtillon s’avança vers Marche-en-Famenne52, où la garnison espagnole se rendit sans résistance, tandis que Brézé couvrait son aile gauche "entre Namur et Marche"53. La proximité des troupes espagnoles ne faisait plus aucun doute, d’autant que les nouvelles de Bruxelles54 rapportent, à cette même date, que le prince Thomas a rallié ses troupes : "Ayant esté extraordinairement caressé et encouragé à bien faire par l’Infant (…), il a pris son chemin vers le Luxembourg, où ses troupes l’attendent".

Le 19 mai, les deux brigades françaises campent entre Freteur et Tinlo, en des logements un peu éloignés les uns des autres "par la nécessité des vivres et la misère du pays". Le lendemain, aux premières heures du jour, l’avant-garde espagnole est signalée : le prince Thomas fait déployer ses troupes dans un petit vallon protégé, derrière sa cavalerie avancée sur la plaine où, à leur tour, les Français se préparent à la bataille. Le commandement apparaît divisé : Châtillon répugne à livrer le combat "à cause des ordres précis de l’instruction qui portoit que l’armée du Roi joignît celles des Estats ; mais après avoir considéré qu’ils ne pouvoient, ni demeurer en ce lieu à cause de la disette des vivres, ni passer outre en présence de l’ennemi, sans courir le hasard d’en être combattus à notre désavantage, il consentit à l’avis des autres"55.

La bataille eut pourtant une issue rapide : la cavalerie française chargea immédiatement, emportant tout sur son passage. L’infanterie, quelque peu malmenée par le canon et le manque de visibilité dû aux effets combinés de la poudre et du vent, se reprit et avança : il avait fallu moins de deux heures pour mettre l’armée espagnole en déroute.

Cette bataille d’Avein eut un retentissement phénoménal : les sources dont nous disposons aujourd’hui rappellent cet engagement, où la furia francese s’illustra. Les pertes françaises furent peu nombreuses, "deux cents hommes de pied et environ soixante maîtres"56 écrit Richelieu. En revanche, "y eut force officiers du régiment de Champagne blessés, deux capitaines, cinq lieutenants et un enseigne du régiment de Piémont"57. Les lettres envoyées aux prévôt et échevins de Paris n’évoquent pas ces blessés et réduisent le nombre des morts : "Cette victoire nous est d’autant plus heureuse qu’il n’y est mort des nostres qu’un capitaine d’infanterie du régiment de La Milleraye [sic], un lieutenant de Champagne et moins de cent soldats"58.

Un Te Deum fut chanté par le royaume tandis que les maréchaux de Brézé et de Châtillon étaient largement félicités, tant par le roi que par ses ministres, au rang desquels le cardinal et le secrétaire d’État de la Guerre59, sans oublier les alliés60. Avein est une victoire sans appel : l’ennemi compte plus de 4 000 tués et sept à huit cents prisonniers dont beaucoup de haute qualité61, tandis qu’est capturée toute l’artillerie ainsi que les bagages

Cependant, la victoire ne signifie pas pour autant la fin de la campagne. Les troupes espagnoles occupent encore la plupart du pays, et Châtillon subodore que la guerre n’est pas terminée, puisque le général adverse "peut avoir quinze mil hommes de pied et huit mil chevaulx. S’il venoit à perdre un combat général avec nous, il perdroit tout son pays, car il luy reste fort peu de gens dans ses meilleures places, ayant mis en campagne touttes les forces qu’il pouvoit mettre"62. Aux grands combats se substitue la petite guerre où la cavalerie espagnole excelle63.

Par ailleurs, la jonction entre les armées française et hollandaise posait des problèmes de commandement. Selon l’accord du 8 février 1635, Frédéric-Henri de Nassau décidait des opérations à mener, en accord avec les généraux français. Brézé et Charnacé, l’ambassadeur de France auprès des Provinces-Unies, partageaient cet avis, mais Châtillon s’y opposait : "Il y eut quelque petit différend, rapporte Richelieu, entre lui [le prince d’Orange] et nous, suscité par le maréchal de Châtillon, bien qu’il fut son parent, et ce sur la conduite de l’armée. Le maréchal de Châtillon, pour se conserver le commandement, vouloit persuader au prince d’Orange que Sa Majesté entendoit que les deux armées demeurassent séparées, et que l’on communiqueroit seulement les desseins au prince d’Orange, qui en conçut quelque ombrage et méfiance"64

Cette division ne fit que s’accentuer. Richelieu voulut calmer les esprits, bien qu’il précise dans un courrier à Charnacé : "Je suis très content de mon frère le mareschal de Brézé, qui a tesmoigné cœur et teste"65. Quant à Servien, il appuyait les propos du cardinal et s’excusait auprès du maréchal de Brézé66 :

J’ay eu commandement de faire adresser en commun à M. le mareschal de Chastillon et à vous la depesche ci-jointe. Ce n’est pas qu’on ne sache les particuliers honneurs qui vous sont deus pour le gain de la bataille et que le Roy et Mgr le Cardinal n’ayent particulièrement considéré tout ce que vous en avez envoyé qui est confirmé d’ailleurs, mais on estime qu’il seroit périlleux d’en faire ouvertement aucune démonstration et que cela pourroit donner des jalousies qui dans la suite de la guerre pourroient causer de grands préjudices aux desseins de Sa Majesté67.

La "depesche jointe" dont parle Servien reprenait ce que Richelieu avait écrit à Bouthillier, le 27 mai : "la lettre68 doit porter la satisfaction que Sa Majesté a en général de ceux à qui elle a donné la conduite de son armée et de tous les officiers"69. Cette unité semblait d’autant plus importante que la cour rapportait avoir appris "par quelques lettres interceptées des ennemis que l’intelligence qui devroit estre entre ces messieurs n’est pas telle qu’elle seroit à désirer pour le bien des affaires de Sa Majesté"70.

Après Avein, aux divisions du commandement s’ajoute un affaiblissement de la capacité de combat : "Nous vismes de très belle infanterie de diverses nations, écrit Châtillon à Louis XIII, excepté les vieux régiments françois qui sont soubz ma charge, lesquelz sont forts décheus, à cause qu’il y a plus de deux ans qu’ils n’ont eu aucune recrue (…) Nous pouvons asseurer à Votre Majesté que votre armée est encore à présent de vingt mil hommes de pied effectifs et de quatre mil chevaulx, compris les carabins. C’est tout ce qu’il y a que nous avons fait faire exactement par une reveue secrette, car pour la monstre ordinaire, il se trouve plus de vingt deux mil hommes de pied et quatre mil cinc cens chevaulx"71

Après une avance foudroyante des coalisés, et l’occupation du pays entre Aarschot, Diest, et Tirlemont (Tienen), le siège fut mis devant Louvain. Mais à la fin de juillet, les vivres vinrent à manquer et les troupes se replièrent sur Maastricht, puis sur Roermond, où l’armée française, contrainte d’adopter une posture défensive, prit ses quartiers d’hiver dès septembre 1635. Au début de l’année 1636, moins de dix mille hommes s’en retournèrent finalement en France.

À qui la faute, après une campagne commencée sous les plus brillants auspices ? Servien, pendant son exil, s’en prend à Bullion, le surintendant des finances :

À ce compte, il ne faut plus que les Espagnolz se mettent en peine d’assembler des armées pour nous déffaire, il faut seulement qu’ilz laissent faire M. de Bulion ; après avoir faict perdre Tresves et Philipsbourg pour avoir empesché qu’on n’y ayt mis des garnisons suffisantes, après avoir causé la révolte des soldatz qui ont livré à l’Ennemy nos places frontières faulte de payement, après la dissipation des meilleures forces du Royaume que son opiniastreté a faict périr beaucoup plus que les coups72.

Au contraire, Châtillon faisait porter la responsabilité des difficultés financières de l’armée de Flandres sur le secrétaire d’État de la Guerre : "Considerez, Monsieur, si la Cavallerie françoise se peut maintenir long-temps en bon estat en un pays estranger, sans estre soutenue à force d’argent, et l’Infanterie de mesme. (…) Pensez donc à maintenir la réputation des armes du Roy, et à ne rien espargner pour cela".

Pourtant, Servien, qui connaissait les avantages d’une armée régulièrement soldée, ne pouvait dissimuler son impuissance quand l’argent venait à manquer. En effet, le secrétaire d’État chargé de la Guerre ne jouait qu’un rôle secondaire dans le financement de l’armée :

Je ne doubte point que vous n’ayez peine au temps de la VIIIe monstre à faire résoudre une armée qui est dans un pays ennemy à rien perdre et qu’il ne fust extrêmement nécessaire de la payer de tout ponctuellement pour la tenir dans la discipline. (…) Mais vous scavez comme il ne fault pas penser de pouvoir porter Messieurs les surintendantz à faire davantage. Je leur parleray pour vous faire envoyer de bonne heure la première monstre de l’année prochaine (…) pour retenir par cette espérance les soldatz dans le debvoir73.

La bataille d’Avein a été vite oubliée, d’autant que la suite des événements montre que sur les autres théâtres d’opérations, les armées françaises accumulaient les déboires, tant en Hollande, qu’en Allemagne sous Turenne, ou en Provence où les Espagnols s’emparaient des Îles de Lérins. Au début de l’année 1636, Servien entrait en disgrâce, d’où il ne sortirait que pour partir en Allemagne mettre fin au brasier qu’il avait contribué à allumer74.

La principale faiblesse des troupes françaises tenait à une logistique incapable de suivre et de soutenir les armées dans leur avance. Ce manque de soutien limitait en soi toutes les batailles et même toutes les victoires remportées sur l’ennemi, puisqu’il suffisait d’un siège qui dure pour obtenir le même effet qu’une victoire en rase campagne.

Dans un deuxième temps, les pouvoirs du secrétaire d’État de la Guerre semblaient trop limités, et notamment en matière financière. Les règlements de 1626 et de 1633, qui définissaient les attributions respectives des secrétaires d’État, n’accordaient en matière de recettes au secrétaire d’État chargé du département de la Guerre que la haute-main sur le taillon. Pour la levée, la solde et l’entretien des troupes, il devait rendre compte au surintendant. Le caractère de Servien, ses brouilles continuelles avec Bullion, devaient amener Richelieu à choisir entre son bouillant secrétaire d’État et les relations financières de son surintendant.

Avein, cependant, offre aussi un premier exemple de la stratégie de cabinet. Les instructions sont précises, elles n’offrent au commandement qu’une interprétation possible, dans des limites très circonscrites. Certes, les maréchaux de Brézé et de Châtillon conservent l’initiative tactique, mais ils doivent pouvoir justifier leurs mesures. À ce titre, il s’agit de la mise en pratique sur le terrain de plans définis dans les bureaux du cardinal, et contre-signés par le secrétaire d’État, lequel apparaît comme étant un fidèle exécutant des ordres venant du premier ministre. Ce dernier ne se prive d’ailleurs pas d’écarter ceux qui ne savent pas s’adapter à ses idées, qu’ils soient généraux ou secrétaire d’État.

Annexe

"Instruction aux sieurs de Chastillon et de Brézé, mareschaux de France et lieutenans généraulx pour le roy en son armée de Flandres.

Lesd. sieurs mareschaux doibvent sçavoir que Sa Majesté a mandé à Monseigneur le Prince d’Orange que son armée composée de 25 000 hommes de pied et de 5 000 chevaulx et artillerie considérable se trouvera le douziesme may à Rochefoole.

Lesd. sieurs mareschaux auront un soin particulier de faire faire tous les préparatifs nécessaires au passage de l’armée du roy pour se joindre à celle des sieurs des Estats.

Lesd. sieurs mareschaux se trouveront dès le 28 de ce mois à Mézières pour metre ordre à ce que tout soit prest au temps qu’il faudra partir pour estre instament le XII may au susd. lieu.

Sa Majesté laisse au pouvoir desd. sieurs mareschaux qu’ils trouvent place commode et plus utile pour son service de se joindre par quelque autre endroit aud. sieur Prince d’Orange, pourveu que ce soit du consentement dud. sieur Prince.

Sy les forces d’Espagne s’opposoient au passage desd. sieurs mareschaux, en sorte qu’ils ne puissent se joindre aud. sieur Prince d’Orange sans venir aux mains, Sa Majesté leur permet de combattre les ennemis s’ils jugent le pouvoir faire avec advantage et grande apparence de succez, sy ce n’est qu’ils estiment plus à propos de se camper devant les ennemis et faire advertir led. Prince d’Orange de s’approcher de son costé en sorte que les ennemis demeurent entre les deux armées.

L’armée de Sa Majesté estant joincte avec celle desd. Sieurs les Estatz, led. Sieur Prince d’Orange donnera le mot en toute les deux, en vertu du pouvoir que Sa Majesté luy en a donné.

Toutes les resolutions des deux armées seront concertées entre led. Prince d’orange et lesd. sieurs mareschaux seulz, et lesd. sieurs mareschaux appelleront aux conseilz particuliers qu’ils tiendront pour l’examen des choses qu’ils auront resolues avec led. Sieur Prince d’Orange ceulx qui [sont] accoustumés d’y entrer dans la presence du roy.

Les deux armées estant joinctes, Sa Majesté estime que la première fin que l’on doibt avoir est de combattre les ennemis à quoy il se faut attascher aultant qu’il sera possible.

Sy les ennemis se mettent en estat par quelque campement qu’on ne puisse les contraindre à combattre, en ce cas, il faut tascher ou de les affamer et faire périr par ce moyen, ou de les forcer dans leur campement sy la raison de la guerre le permet.

Sy quelques considérations particulières comme l’abondance que les ennemis pourroient avoir de vivres et les difficultez d’en avoir pour les deux armées joinctes empeschoient un tel dessein, Sa Majesté estime que la seule chose qui reste à faire est d’aller droit dans le cœur du pays vers Bruxelles, Tournay et Malines, et autres lieux qu’il sera jugé par advis commun, parce qu’oultre que par un tel moyen on prendra la ville capitalle des ennemis, quelque partie de leurs forces accourant au service pourra difficilement éviter d’estre combattue.

Sy les ennemis, au lieu de tenir la campagne, divisent leur troupes et se retirent en leurs places, en ce cas on estime qu’il n’y aura pas peu d’advantages à attacquer le lieu où le cardinal infant se retirera, parce que sy une fois on le pouvoit prendre, la guerre seroit finie en Flandres.

Sy aussi il se retire en quelque lieu de ses voisins et alliez, on pouvra l’y suivre et se rendre, sy on peult, maistre des lieux ou il se retirera, sy on juge qu’il soit à propos d’en user ainsi.

Lesd. sieurs mareschaux sçauront que, sy le bien des affaires de la guerre requiert que les 50 000 hommes de pied et de 10 000 chevaulx qui doibvent estre ès armées de Sa Majesté et desd. sieurs les Estats, soient divisés en divers corps, lad. division doibt estre faicte en sorte que dans tous les corps qui seront composez, il y en ait toujours une partie des troupes de l’armée de Sa Majesté et l’aultre de celle desd. sieurs les Estats, pour faire veoir en toutes choses les unions qui est entre Sa Majesté et lesd. sieurs les Estats.

Sy par hasard, il arrivoit que dans la prise de quelque place, la Royne mère du Roy et la princesse Marguerite de Loraine tombassent entre les mains de sa Majesté et desd. sieurs les Estats, Sa Majesté désire que l’on rende à la Reyne sa mère tous les honneurs et bons traictement deubz à sa qualité et que pour la princesse Marguerite, elle soit gardée en telle sorte que l’on puisse répondre de sa personne, luy rendant toutesfois toutes les civilitez requises à une princesse de sa naissance, en vertu de quoy, lesd. sieurs mareschaux feront soinneusement garder ceulx qui auront esté pris auprès de la Reyne, sçauront ses volontés pour les faire sçavoir au roy et cependant auront l’œil qu’elle ne puisse réunir ny examiner aulcune résolution qui soit contraire au service de Sa Majesté.

Sad. Majesté donne pouvoir ausd. Sieurs mareschaux de résouldre avec led. sieur Prince d’Orange tout ce qui ne contreviendra poinct au traicté faict avec lesd. sieurs les Estats le 8 febvrier dernier, ou qui ne sera poinct contraire aux articles de la présente instruction, ainsy qu’ils l’estimeront le plus à propos pour le bien commun.

Faict à Compiègne le 23 avril mil six cens trente cinc,

Louis Servien".

 

D’après l’original manuscrit, S.H.A.T., 1 K 443, Papiers privés de Brézé.

 

 

 

 

 

 

 

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Notes:

1 Richelieu, Testament politique, cité par V.-L. Tapié, La France de Louis XIII et Richelieu, Paris, Flammarion, 1967, p. 312.

2 S.H.A.T., 1 K 443, Papiers de Brézé, "Instruction aux sieurs de Chastillon et de Brezé, mareschaux de France et lieutenans généraulx pour le roy en son armée de Flandres", fol. 2, 23 avril 1635.

3 B.N., Mss. Fr. 3758, fol. 42.

4 B.N., Mss. Fr. 3758, fol. 4, lettre de Frédéric-Henri de Nassau, La Haye, 18 mars 1635.

5 Sierk se trouve dans le département de la Meurthe-et-Moselle, au nord-est de Thionville.

6 B.N., Mss. Fr. 3758, fol. 3. Cette armée dite de Lorraine se rassemble autour de Saint-Dizier dans un premier temps, puis s’aligne sur un axe Nord-Sud, de Charleville à Bar-le-Duc.

7 B.N., Mss. Fr. 3758, fol. 4v°. Lettre du roi Louis XIII, contresignée de Servien, annonçant à Châtillon le départ du maréchal de Brézé avec une partie des troupes de l’armée d’Allemagne ( 30 mars 1635 )

8 On appelle "Vieux" et "Petits Vieux" les régiments d’infanterie les plus anciens, héritiers des Légions formées par François Ier. Ce sont les premières formations permanentes, et la "colonne vertébrale" de l’infanterie française.

9 B.N., Mss. Fr. 3758, fol. 8v°, 5 avril 1635.

10 B.N., Mss. Fr. 3758, fol. 5v°

11 S.H.A.T., A1 25 bis, fol. 289, lettre de Servien à Laffemas, 5 septembre 1635.

12 Cf. le travail de B. Masson, La lutte contre l’absence et la désertion dans les armées de Louis XIII (1635- 1643), Mémoire de maîtrise dirigé par M. le Professeur André Corvisier, Université de Paris IV, 1981 et Revue historique des armées, n°162, 1986, pp. 12 à 23.

13 S.H.A.T., A1 26, fol. 69 : "Déclaration du Roy contre les déserteurs des armées de Sa Majesté".

14 Cf. S.H.A.T., A1 26, fol. 78. Il faut attendre le 23 août 1635 pour qu’une ordonnance générale soit rendue, condamnant à mort les passe-volants capturés, et à la dégradation des armes et de la noblesse les officiers nobles qui les auraient présentés, tandis que la même ordonnance menaçait les officiers roturiers des galères. La pratique de contrôle de troupes avec le nom, le surnom, la qualité, l’âge et le lieu de naissance du soldat est de peu postérieure (cf. B.N., Mss. fr. 6645, fol. 117, 16 septembre 1635).

15 B.N., Mss. Fr. 3758, fol. 6. Lettre de Châtillon à Servien de Pont-à-Mousson, 1er avril 1635.

16 B.N., Mss. Fr. 3758, fol. 7 v°. Lettre de Châtillon à Servien de Pont-à-Mousson, 5 avril.

17 Par un courrier du 9 avril, Servien répond que : "Sa Majesté a tesmoigné à quelques régimens de vostre armée (…) le mescontentement qu’elle a d’apprendre qu’ils sont en si mauvais estat. En effet, vous jugerez bien qu’après trois années qu’ils ont tiré la solde de Sa Majesté sans rien faire, on ne doit pas souffrir qu’ils fassent si mal leur debvoir à présent qu’ils sont dans le service". La lettre finit sur une menace de les licencier.

18 B.N., Mss. Fr. 3758, fol. 6. Lettre de Châtillon à Servien de Pont-à-Mousson, 1er avril 1635.

19 Il s’agit d’un fourrier ordinaire détaché à l’armée de Châtillon, nommé par commission du 25 mars 1635.

20 B.N., Mss. Fr. 3758, fol. 6v°. Lettre de Châtillon à Servien de Pont-à-Mousson, 1er avril 1635.

21 B.N., Mss. Fr. 3758, fol. 12. Lettre de Louis XIII à Châtillon, 9 avril 1635.

22 B.N., Mss. Fr. 3758, fol. 8, 5 avril 1635.

23 S.H.A.T., A1 14, pièce 45 : "Règlement que le Roy veut et entend estre dorénavant observé par les gens de guerre tant de cheval que de pied et par les habitans des lieux où les trouppes passeront et logeront pour la fourniture des étapes dont le payement sera fait par les gens de guerre tant en marchant à la campagne que restant en garnison". Une bonne analyse de ce règlement est faite par O. Chosalland, Abel Servien, secrétaire d’État de la Guerre (1630-1636), mémoire de maîtrise dirigé par M. le Professeur A. Corvisier, Université de Paris IV, 1983, pp. 97-106.

24 S.H.A.T., A1 19, fol. 199v° : Servien commentait cette mesure dans une lettre adressée au duc de Rohan le 14 septembre 1633 : "Quant à la cavallerie, je vous puis asseurer que jamais elle n’a mieux esté traittée qu’elle est à présent, ayant sa monstre ordinaire et le surtaux. C’est pourquoy ces messieurs s’en contenteront s’il leur plaist, et je tiendray la main que la cavallerie et l’infanterie reçoivent tousiours sa solde ponctuellement".

25 B.N., Rés., Châtre de Cangé, F 181, fol. 2, 3 février 1635.

26 B.N., Mss. Fr. 3758, fol. 8. Lettre de Châtillon à Servien, 5 avril 1635. Bullion ne considérait pas les surtaux du même œil : "Le surtaus n’estant institué que pour soulager les subjects du Roy et néantmoins les gens de guerre en abusent qui font mil et mil vexations et payent moins qu’ils ne faisoient avant l’institution dudit surtaux qui est une charge quasi insupportable et qui ne va qu’à la surcharge des finances de S.M"" (Archives des Affaires étrangères, Mémoires et Documents, France, 819, fol. 37-38, sans doute fin 1634.)

27 Cela soulage grandement les finances car la majorité de la cavalerie française sert sur les théâtres d’opérations extérieurs.

28 Les officiers eux aussi subissaient cette perte.

29 S.H.A.T., A1 13, fol. 123.

30 L’article 272 du Code Michau établissait l’ordre suivant : "Il sera fourni aux soldats marchant sous leur drapeau en campagne, deux livres de pain par jour, une livre de chair et une pinte de vin sans que pour cela le soldat aye rien à payer".

31 B.N., Mss. Fr. 3758, fol. 8 v°

32 Id.

33 Id., fol. 13 et 14. Aucune date n’est portée, mais la revue date sans doute du début du mois d’avril.

34 Il s’agit des régiments : Plessis-Praslin, Saucourt, Longueval, Genlis, Marquis de Brézé, Maréchal de Brézé, Medanid, Luzignan, Calonges, Mommeige, Polignac, Bellebrune, Auregard.

35 Il s’agit des régiments de Champagne et de Piémont, accompagnés de ceux de La Meilleraye et La Bloquerie.

36 Ces troupes "supernuméraires" totalisent selon le secrétaire d’État plus de 8 000 hommes. On voit la méfiance du pouvoir central à l’égard des risques de débandades.

37 Id., "En cas qu’il n’y eust pas cinc mil hommes effectifs, Sa Majesté a fait advancer les compagnies suivantes : Gendarmes de sa garde : 100 maistres ; Chevaulx légers : 100 maistres ; Gendarmes de Mgr le Cardinal : 100 maistres ; Chevaulx légers : 60 maistres ; Cardinal de La Valette : 90 maistres".

38 B.N., Mss. Fr. 3758, fol. 64, 28 avril 1635.

39 B.N., Mss. Fr. 3758, fol. 53 à 56, 27 avril 1635.

40 B.N., Mss. Fr. 3758, fol. 66, 2 mai 1635.

41 Avenel, Lettres, instructions diplomatiques et papiers d’Etat du cardinal de Richelieu, Paris, Imprimerie impériale, 1853-1877, 9 vol. Cet "Abrégé du controolle général de touttes les armées du Roy ", se trouve dans le tome 5 qui concerne les années 1635 à 1637, p. 8 et suiv.

42 D’après S.H.A.T., 1 K 443, Papiers privés de Brézé, voir en annexe cette "Instruction aux sieurs de Chastillon et de Brézé, mareschaux de France et lieutenans généraulx pour le roy en son armée de Flandres", 23 avril 1635.

43 Rochefort se situe dans la province de Namur, à environ dix km. au sud-ouest de Dinant, en Belgique

44 En réalité, les courriers échangés avec la cour montre que l’armée de Brézé subit un léger contre-temps et n’arrive dans les faubourgs de Mézières que le 1er mai.

45 Cf. G. Rowlands, "Louis XIV et la stratégie de cabinet, mythe et réalité", Revue historique des armées, n°222, mars 2001, pp. 26-27.

46 Richelieu, Mémoires, éd. Michaud et Poujoulat, Paris, Firmin Didot, 1838, tome VIII, p. 581.

47 B.N., Mss. Fr. 3758, fol. 78 à 80, 9 mai 1635.

48 Richelieu, Mémoires, op. cit., p. 606.

49 B.N., Mss. Fr. 3758, fol. 80v°. Servien dit tenir le renseignement d’un chevalier de Malte.

50 Nous trouvons un récit de ces péripéties dans les Mémoires de Richelieu, op. cit., p. 607.

51 Id.

52 Richelieu écrit : Marche-en-Famine.

53 Il s’agit sans doute de Marche-les-Dames, sur la Meuse, à l’Est de Namur.

54 Cité dans d’Avenel, Lettres (…) de Richelieu, op. cit., 18 mai 1635.

55 Id., p. 606.

56 Mémoires de Richelieu, op. cit., p. 607

57 Id.

58 B.N., Lettre du roi envoyée à Messieurs les prevost des marchands et eschevins de la ville de Paris, touchant la victoire obtenuë par l’armée du roy sur les trouppes espagnolles. Avec la défaite de 45 cornettes de cavallerie, de six-vingts enseignes de gents de pied ; la prise de 16 pièces de canon et de tout le bagage ( Paris, Chez Pierre Rocolet, 27 mai 1635 )

59 La lettre de Servien aux maréchaux mérite d’être citée ( B.N., Mss. Fr. 3758, fol. 88v° ) : "L’honneur que la France vous doit après une si célèbre victoire, quand mon ravissement n’auroit pas étouffé la liberté de parler et d’escrire, il faudroit plus de loisir que je n’en ay à personne plus éloquente que je ne suis, pour vous rendre grâces au nom du publicq de la gloire que vous venez d’acquérir à ceste monarchie, où nos braves français ont fait paroistre soubz vostre conduitte que l’ancienne vertu de nos père n’a pas esté ensevelie avec eux, et qu’ils sçavent encore aussy bien gaigner des batailles dans les pays estrangers". 

60 Citons par exemple une lettre en latin du chancelier de Suède Oxenstierna, et un mot de félicitations du général allemand Guillaume de Hesse-Cassel : "Les nouvelles de la victoire qu’il a pleu à nostre bon dieu de vous donner sur les Espagnols m’ont esté si agréables qu’il me seroit impossible de vous exprimer par parolles le contentement que j’en ay eu et ay encore dans mon aame". ( B.N., Mss. Fr. 3758, fol. 84 et 85 v°, 30 mai et 1er juin 1635 )

61 B.N., Mss. Fr. 3758, fol. 87 v°, Louis XIII aux maréchaux, 30 mai 1635 : "Le grand nombre de vos prisonniers me met fort en peine et je me trouve bien empesché à vous envoyer une bonne résolution (…) Pour les principaux officiers, il a esté fort raisonnable d’user de courtoisie en leur endroict. Pour les autres, il faut bien se garder de les mettre à rançon, ou [l’ennemi s’empressant de les racheter] ce n’est pas bien prendre le chemin de finir bientost cette guerre que de s’exposer soy mesme à la nécessité de combattre plusieurs fois les mesmes soldats". 

62 B.N., Mss. Fr. 3758, fol. 90 v°, 1er juin 1635.

63 Sur la petite guerre au xviie siècle, on peut se rapporter à l’article stimulant de Bernard Peschot, "La guérilla à l’époque moderne", Revue historique des armées, n°210, mars 1998, pp. 3-12.

64 Mémoires de Richelieu, op. cit., p. 610.

65 In d’Avenel, Lettres…, op. cit., 30 mai 1635.

66 S.H.A.T., A1 25, fol. 184, 3 juin 1635.

67 Finalement, Châtillon se prétextera malade pour s’accorder un congé et laisser le champ libre à Brézé. Il rentre en France à la fin du mois d’août 1635.

68 Il s’agit sans doute de la Lettre du roi envoyée à Messieurs les prevost de marchands et eschevins de la ville de Paris, Bouthillier ayant dans ses attributions la capitale.

69 In d’Avenel, Lettres…, op. cit., 27 mai 1635.

70 Id., 8 juin 1635.

71 B.N., Mss. Fr. 3758, fol. 90 v°, 1er juin 1635.

72 Archives des Affaires étrangères, Mémoires et Documents, France, 820, fol. 217. Lettre de Servien à un correspondant inconnu, vers 1637.

73 Cité par O. Chosalland, Abel Servien…, op. cit., lettre à d’Emery, 13 septembre 1635, p. 158.

74 L’intendant François Sublet de Noyers devait le remplacer en février 1636. Servien, après sept années d’exil en pays angevin, fut rappelé par Mazarin, le nouveau cardinal-ministre, pour aller négocier à Münster les traités de Westphalie. Sur ces traités, cf. Anne-Marie Enaux, Abel Servien, négociateur des traités de Westphalie ; du Parlement de Grenoble à la surintendance des finances, thèse de l’Ecole des Chartes, Paris, 1968

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