LA GUERRE DE DIX ANS EN FRANCHE-COMTÉ 1636-1644

 

Gérard Louis

 

 

Nous allons évoquer l’histoire de la Franche-Comté dans la première moitié du xviie siècle autour de deux thèmes : d’une part, en exposant l’organisation militaire de cette petite province étrangère, puisqu’à l’époque elle appartenait aux Habsbourg d’Espagne, une organisation un peu particulière comme nous le verrons, et d’autre part en retraçant les grands traits de l’épisode local de la guerre de Trente Ans, qui comme le rappelait le professeur Corvisier, a été baptisé guerre de Dix Ans par les historiens régionaux, un terme d’ailleurs impropre puisque les événements n’ont duré en réalité que huit ans, de 1636 à 1644, mais qu’il n’est plus possible de changer aujourd’hui sans entraîner de confusion, tant il est passé dans le langage courant.

Il convient dans un premier temps de présenter et de situer la Franche-Comté qui s’appelait à l’époque le comté de Bourgogne par opposition au duché (la Bourgogne actuelle) rattaché au royaume de France après la mort du Téméraire. Cette province, qui faisait partie avec les Pays-Bas de l’héritage bourguignon de Charles Quint, est donc passée sous la domination espagnole après l’abdication de l’empereur et le partage de son empire en 1556. Elle se situe à mi-chemin entre les possessions italiennes des rois d’Espagne et les Pays-Bas, sur ce qu’on appelait à l’époque le chemin de ronde espagnol, c’est-à-dire cette couronne d’États et de provinces qui relevaient directement de l’Espagne ou qui étaient favorables à sa politique et qui ceinturaient littéralement le royaume de France : Pays-Bas, principauté de Liège, Luxembourg, duché de Lorraine, duché de Savoie. Au xvie siècle, sous Philippe II notamment, la Comté était un passage obligé pour les troupes espagnoles qui partaient réprimer la révolte des Provinces-Unies ; en revanche au siècle suivant, la route espagnole, pour reprendre le terme de l’historien Parker, s’est déplacée vers l’est à cause de l’annexion par la France de la Bresse savoyarde en 1601 et du prix de plus en plus exorbitant qu’exigeaient les Suisses pour autoriser les troupes à franchir les cols alpins. Ce déplacement explique, en outre, toute la politique de conquête de la Valteline menée par la couronne d’Espagne à partir de 1620.

Au xviie siècle, le comté de Bourgogne était une province peuplée d’environ 450 000 habitants ; il correspondait grosso modo à la Franche-Comté actuelle à l’exception de la partie orientale : le comté de Belfort relevait de l’Alsace autrichienne et la principauté luthérienne de Montbéliard, qui fermait la Porte de Bourgogne, appartenait aux Wurtemberg. La Comté était rattachée administrativement aux Pays-Bas mais, à cause de la distance qui les sépare (12 jours à cheval entre Dole et Malines) et du fait aussi que la province avait été dotée d’un parlement, d’une chambre des comptes et d’Etats provinciaux, elle jouissait d’une certaine autonomie de fait au sein de la nébuleuse habsbourgeoise. Elle se situait toujours dans les limites de l’Empire, mais depuis l’abdication de Charles Quint et la cession du Cercle de Bourgogne aux Espagnols, l’empereur n’avait plus à s’immiscer dans les affaires de Franche-Comté.

L’organisation militaire

Ce qui fait l’originalité de cette petite province, ce petit pays d’entre-deux comme on l’appelle à l’époque, est que sa stratégie militaire est entièrement fondée sur la neutralité, une neutralité conclue au tout début du xvie siècle avec ses deux principaux voisins, d’une part les Cantons suisses, d’autre part la France, mais pas toute la France, seulement les territoires qui bordaient la Franche-Comté à l’époque.

En 1511 en effet, l’empereur Maximilien conclut avec les Treize Cantons une Ligue Héréditaire pour la Franche-Comté, une paix perpétuelle qui prévoyait la non-agression entre les signataires, pour les Suisses aussi l’interdiction d’envoyer ses mercenaires attaquer directement la Comté, il y avait enfin la clause dite du Léal Regard, une obligation réciproque d’alliance et d’assistance en cas d’agression, une clause que chacun se gardera bien d’appliquer, les Comtois n’en ayant pas les moyens militaires suffisants, les Suisses en signant des traités identiques avec les autres puissances et se cantonnant en somme à un rôle de simple arbitre en cas de conflit.

Ce Léal Regard eut néanmoins une utilité : il facilita la conclusion en 1522 de la neutralité avec la France. Puisque les Suisses s’engageaient à défendre les Comtois contre tout agresseur, il était logique qu’ils intervinssent auprès de la France pour obtenir un traité de neutralité en faveur de leurs protégés. En somme, ils se portaient garants de l’accord conclus avec la France et, pour reprendre Lucien Febvre, les deux traités se complétaient et s’étayaient l’un l’autre.

Ces deux traités de neutralité, renouvelés tout au long du xvie siècle en dépit de l’invasion du roi Henri IV en 1595, lequel était en guerre contre l’Espagne, vont déterminer les grandes lignes de la stratégie comtoise : un héritage défensif mal entretenu et presque totalement coupé de la modernité, ensuite l’absence de troupes permanentes et, consécutivement, l’absence de chefs militaires, la noblesse d’épée ayant été obligée de s’expatrier vers les autres possessions espagnoles pour exercer le métier des armes.

La Franche-Comté conservait pourtant de son passé bon nombre de murailles, assez régulièrement réparties sur l’ensemble du territoire, châteaux, bourgs et villes fortifiées. Dans la première moitié du xvie siècle, les Comtois comme d’ailleurs l’empereur Charles Quint, se méfiaient quelque peu de la neutralité qui était encore nouvelle : allait-on en respecter les clauses, en renouveler les traités ? Sans compter que l’époque était pour le moins troublée et émaillée de rapports conflictuels entre l’empire et la France. Aussi, Charles Quint chargea-t-il l’ingénieur génois Ambroise Precipiano de fortifier à la moderne les deux villes les plus proches de la frontière occidentale ; Dole et Gray furent ainsi pourvues de profils bastionnés. Seulement, au fur et à mesure que s’écoulaient les années et voyant qu’en définitive la neutralité tenait et permettait d’échapper aux nombreux conflits qui secouaient l’Europe, les Comtois abandonnèrent toute préoccupation stratégique et délaissèrent leurs murailles. Pour certains notables du règne de Philippe II, et Granvelle en particulier, mieux aurait valu qu’il n’y eût aucune fortification, le pays aurait été plus à son repos, prétendaient-ils.

Les conséquences : 1) aucune autre ville ne fut pourvue de fortifications modernes, 2) les défauts des travaux de Precipiano n’ont jamais été revus ni corrigés en l’espace d’un siècle, 3) les courtines des vingt-six villes closes, des 250 châteaux recensés, ont été plus ou moins laissées à l’abandon. Aussi, lorsque la guerre de Trente Ans arrivera sur les frontières de la Comté, dans les années 1632-1633, partout on dressera les mêmes constats de vétusté et d’inefficacité : un seul exemple pris parmi tant d’autres, celui d’un château situé au dessus de Lons-le-Saunier, Montaigu : "le château de Montaigu est depuis longtemps ruiné et tout à découvert, les tours d’icelui abattues par caducité et injures du temps, ny ayant rien au dedans ni au dehors qui le puisse défendre tellement que la dite place est à présent tout à fait inhabitable et incapable de retraite en cas d’imminent péril" (description de 1634).

Si la Franche-Comté n’avait guère d’infrastructures en bon état, elle n’avait pas non plus d’armée permanente. Pour quoi faire dans le cadre d’une province neutralisée ? Et de fait, les seules troupes permanentes présentes en Franche-Comté aux xvie et xviie siècle étaient les trois garnisons que le roi d’Espagne entretenait à Dole, Gray et Besançon, soit 600 hommes en tout. En principe, Besançon était une ville impériale mais Philippe II avait obtenu le titre de protecteur de la cité et y avait imposé une garnison.

Toutefois, la province ne pouvait demeurer totalement sans troupes : en cas d’attaque, il fallait bien faire face en attendant les secours suisses ou espagnols et il y avait souvent des bandes de pillards, surtout dans cette fin de xvie siècle troublée, déserteurs d’armées défaites ou mercenaires à la recherche de quartiers d’hiver rôdant dans les provinces voisines et qui pouvaient toujours pénétrer en Comté.

Alors on dota la Franche-Comté d’une armée dite ordinaire qui ne se réunissait qu’en cas d’imminent péril et qui était chargée de protéger les frontières et d’assurer la garde des places fortes du territoire. Elle se recrutait bien entendu au sein de la population.

Cette armée ordinaire comprenait trois éléments : le ban des féodaux, la milice des élus enfin la milice seigneuriale.

- Le ban des féodaux regroupait 400 chevau-légers divisés en trois régiments, un pour chaque grand bailliage de la province, Amont, Aval et le Milieu. C’étaient les baillis issus de la haute-noblesse provinciale et qui avaient depuis longtemps délégué les tâches judiciaires et administratives aux lieutenants de bailliage, qui commandaient ces trois régiments. Le ban était réparti sur la noblesse comtoise, à proportion du fief de chacun.

- La milice des élus comptait 25 compagnies de 200 fantassins et 10 chevau-légers, soit en tout 5 000 hommes et 250 cavaliers également divisés en trois régiments. Ce ne sont pas les baillis mais trois colonels choisis dans la noblesse qui les commandaient. On appelait les hommes de cette milice les élus parce qu’ils étaient désignés au sein de chaque communauté du pays, parmi les habitants les plus aptes à manier les armes. Toutes les communautés tant rurales qu’urbaines, selon l’importance de leur population, étaient donc obligées de désigner, armer et munitionner un quota de fantassins ou de chevau-légers. C’est d’ailleurs à la suite d’une petite réorganisation de cette milice qu’un recensement de population a été réalisé en 1614, par feux, et que l’on a pu ainsi estimer la population de la Franche-Comté avant la guerre de Dix Ans (450 000 habitants).

Ban et milice des élus avaient ceci de commun : 1° ils étaient les éléments mobiles de l’armée ordinaire et pouvaient ainsi se déplacer en toute région, selon les besoins, mais en aucun cas, ils ne devaient entrer armés dans une province étrangère, même hostile. Leur rôle était donc purement défensif. 2° féodaux et élus ne devaient que six semaines de service. C’était un privilège de la province. Passé ce délai, les hommes étaient libres de retourner dans leur foyer. Si le péril continuait, il fallait faire appel aux volontaires, payés sur les deniers du roi ou de la province. Comme les miliciens étaient pour la plupart des ruraux, rares étaient ceux qui restaient en service, d’autant plus que les campagnes militaires coïncidaient souvent avec les travaux des champs ; de même, les cavaliers du ban étaient des gens recrutés et payés par la noblesse qui se déchargeait ainsi de son service. Aussi, notait un contemporain, "toutes les puissances du monde pourront difficilement retenir notre arrière ban et notre milice après les six semaines expirées". Le sieur de la Meylleraie, grand maître de l’artillerie pour le roi de France, n’ignorait cette particularité de l’armée comtoise : du siège devant Dole le 3 juillet 1636, il écrivait à Richelieu : "Au reste, il y a une chose bien considérable, c’est que passé six semaines de temps, ils ne peuvent plus espérer d’avoir aucune milice". Le gouvernement comtois pouvait pallier la difficulté en ne levant par exemple que la moitié des compagnies de milice et le reste seulement après l’achèvement du délai fatidique des six semaines ; seulement en cas de péril grave, ce n’était guère envisageable vu la faiblesse des effectifs.

- Le dernier élément de l’armée ordinaire comtoise était ce que j’ai surnommé la milice seigneuriale. C’est à elle qu’incombait la charge de garder les places-fortes ainsi que tous les passages et postes frontières par où l’ennemi risquait de pénétrer. Cette milice avait donc un rôle statique et exclusivement défensif puisque le service s’effectuait dans le cadre local de la seigneurie. C’était un système déjà en vigueur sous les ducs de Bourgogne et sans doute contemporain des premiers châteaux et villes fortes. Tous les sujets comtois des seigneuries royales, laïques et ecclésiastiques étaient en effet retrahants des maisons-fortes, villes et bourgs, c’est-à-dire qu’ils avaient non seulement le droit mais aussi le devoir de s’y retirer en cas de péril et d’y effectuer la garde. Donc, le seigneur recevait le retrahant et sa famille sous sa protection mais, en échange, celui-ci devait monter la garde conjointement avec la garnison seigneuriale tant que durerait le péril. En temps de paix, le retrahant participait aussi à l’entretien des murailles de la place.

Or, le système était toujours en vigueur sous les rois d’Espagne et il y avait donc des retrahants de grandes villes comme Dole, Arbois ou Saint-Claude, de bourgs et de châteaux qui à tour de rôle, montaient la garde sur les remparts. Qui était retrahant ? Pratiquement toute la population des villages dépendant d’une seigneurie et effectivement, dans la seule montre d’armes générale qui existe, datée de 1632, on découvre que tous les hommes valides, âgés de dix-huit à soixante ans, doivent ce service. Ne sont en effet dispensés que les malades, invalides, déments et bien sûr les détenteurs de fief et les élus ou encore les habitants des villages qui avaient converti cette obligation en redevance et qui payaient la quarte de guet. Autrement dit, on pouvait trouver sur les remparts aussi bien le plus misérable des mainmortables que le notaire du bourg.

Au xviie siècle, la seigneurie était encore la base du système, mais il y eut des modifications pour la simple raison que certaines places avaient disparu, d’autres au contraire avaient été nouvellement intégrées au domaine, sans parler des morcellements de fiefs. On estimait aussi que telle ou telle forteresse était plus importante à la sauvegarde de la région que d’autres, donc on puisait dans les retrahants de celle-ci pour améliorer la défense de celle-là. Ainsi, la place de Joux pouvait compter sur 1583 retrahants, dont 594 venaient de la seigneurie elle-même et le reste du voisinage. Bien évidemment, ces 1583 retrahants ne servaient pas en même temps, il n’en fallait que 25 par jour pour assurer la garde ; en revanche, ils avaient tous le droit avec leur famille, de se réfugier à l’intérieur de la place en cas d’alerte. J’avais été fort surpris de découvrir en pleine guerre de Dix Ans, en février 1638 plus précisément, que des châteaux aux dimensions assez réduites abritaient plusieurs milliers de réfugiés. C’étaient pour la plupart des retrahants.

Il y avait enfin au sein de cette milice seigneuriale les sujets qui n’étaient pas retrahants, pour la bonne raison qu’ils ne dépendaient d’aucune place forte, c’était assez courant dans le massif jurassien. À ceux-là, on confia la surveillance des passages et des frontières. Ce fut le cas des habitants du Val de Morteau, une seigneurie ecclésiastique située le long de la frontière avec la Suisse, qui devinrent les miliciens du Val de Morteau tout simplement avec ordre de "faire guet et garde pour la conservation et protection du dit Val". Ce fut encore le cas des terres situées au delà de la montagne du Lomont ; comme cette montagne constituait une barrière protectrice entre ces terres et la vallée du Doubs, on ordonna aux miliciens de surveiller tous les passages, cols et chemins qui franchissaient cette montagne.

Contrairement à celle des élus qui ne devait que six semaines de service, la milice seigneuriale restait levée tout le temps que durait le péril, c’est-à-dire jusqu’à ce que le gouverneur militaire jugeât qu’il n’y avait plus de danger. Dans le cadre de la guerre de Dix Ans, cela dura largement plus d’une décennie.

Voilà donc quelle était l’armée ordinaire du comté de Bourgogne au début du xviie siècle, le ban, la milice des élus et celle chargée de garder les places. Au total, cela faisait peu de monde : environ 600 cavaliers, 5 000 fantassins mais qui ne devaient que six semaines de service et un immense réservoir d’hommes mais qui n’intervenaient que localement et par petits groupes dans des missions exclusivement défensives. Aussi, le gouvernement local, qui ne se faisait aucune illusion sur la valeur de ses troupes, surtout lorsque le fatidique délai des six semaines touchait à son terme, avait la possibilité de lever une armée extraordinaire d’une part pour les compléter, d’autre part pour prolonger leur service. Cette fois, ce n’était plus aux communautés ni aux féodaux de payer l’entretien desdites troupes mais au roi ou à la province, sur les deniers du domaine pour le premier, du public pour la seconde, autrement dit sur le produit de la fiscalité locale.

L’armée extraordinaire se composait d’infanterie, de régiments de fantassins copiés sur le modèle des tercios espagnols du xvie siècle, avec un tiers de piquiers, un tiers d’arquebusiers et le dernier de mousquetaires, mais beaucoup moins importants : 1 000 hommes seulement, le plus souvent moins. Des nobles de la province servaient de maîtres de camp. Quant à la cavalerie, on la regroupait en compagnies commandées par des capitaines, lesquelles compagnies comptaient rarement plus de 50 chevaux, le plus souvent un vingtaine. Il n’y avait pas de charge de colonel de cavalerie en Franche-Comté avant la guerre de Trente Ans, seulement celle de commissaire-général, confiée à la haute-noblesse.

Les effectifs de l’armée extraordinaire se composaient de tous les volontaires désireux de défendre leur province, mais quand leur nombre devenait insuffisant, le gouvernement local puisait dans cet important réservoir d`hommes de la milice seigneuriale et enrôlait des fantassins pour combler les régiments, imposant aux communautés d’avancer leur entretien avec promesse de remboursement. C’était, en somme, une manière de contourner les privilèges de la province. En conséquence, l’armée extraordinaire souffrait des mêmes maux que l’autre, elle ne comprenait pratiquement aucun soldat de métier en dehors peut-être des officiers et elle dépendait principalement des communautés : si celles-ci étaient désorganisées par une invasion d’envergure ou comme ce fut le cas en 1636 par une très grave épidémie de peste, il ne devenait plus possible d’en tirer des fantassins ou de l’argent pour payer les soldes. En plus, si les miliciens possédaient un nombre suffisant d’armes en état pour garder leur place-forte, ceux que l’on envoya dans les régiments n’avaient la plupart du temps que des arquebuses qui ne fonctionnaient pas et des bâtons ferrés en guise de piques.

Il nous reste, pour terminer, à évoquer la direction de ces troupes. En principe, en Franche-Comté, le gouvernement était bicéphale avec un gouverneur militaire nommé par le roi et qui était impérativement un Comtois, et un Parlement qui gérait toutes les affaires judiciaires, civiles et politiques. Or, en 1630, meurt Cléradius de Vergy, le dernier descendant d’une famille dont le chef était systématiquement nommé gouverneur de Franche-Comté depuis 1537. Est-ce à cause de cette extinction, toujours est-il que les Espagnols négligent de désigner un nouveau personnage et la direction des affaires militaires échoit au Parlement qui la conservera jusqu’en 1637, année de la nomination de Jean-Baptiste de La Baume-Montrevel. Vous imaginez bien l’hostilité latente et l’antagonisme qui ne manquera pas de se développer entre ce parlement de robins et les membres de la noblesse d’épée qui auront le sentiment d’être spoliés de leur commandement. De fait, des conflits d’autorité vont éclater entre la Cour et les principaux membres de la noblesse comtoise jusqu’en 1637 puis avec le nouveau gouverneur par la suite, le tout bien sûr au préjudice de l’efficacité.

Donc l’armée du comté de Bourgogne au début du xviie siècle, telle qu’elle était constituée, pouvait suffire en temps ordinaire aux besoins d’une petite province neutralisée, c’est-à-dire garantir la sécurité des frontières contre de simples troupes de pillards ou de partisans. En revanche, que pouvait-elle faire contre une véritable armée envahissante si ce n’est limiter les dégâts en attendant qu’on vienne la secourir ? C’est déjà ce qu’elle fit en 1595 devant l’invasion du roi Henri IV, se fortifiant dans les places en attendant les secours espagnols qui vinrent depuis le Milanais sous le commandement de Velasco. C’est bien sûr ce qu’elle devra faire durant l’épisode franc-comtois de la guerre de Trente Ans, avec cette fois-ci non plus des affrontements de quelques mois mais une décennie de guerre qui balaiera tout sur son passage et réduira à néant cette organisation légère et archaïque. Et les secours ne viendront plus d’Italie mais de Lorraine et de l’Empire.

La guerre de Dix Ans

Et nous allons passer au second volet de cette communication, la guerre de Dix Ans, autrement dit l’épisode franc-comtois de la guerre de Trente Ans. La Franche-Comté a été un théâtre d’opérations secondaires dans un tel conflit, aussi plutôt que d’énumérer de façon détaillée les campagnes qui ont jalonné cette décennie, il nous paraît plus intéressant de replacer la guerre de Dix Ans dans son contexte européen et de montrer tout ce que son étude peut apporter à la compréhension globale du phénomène. Ainsi, par exemple, personne n’a apparemment fait le lien entre la Franche-Comté et les batailles de Corbie et de Rocroi, et pourtant il existe. De même, les sources comtoises ont permis de donner une explication à l’épisode de Saint-Jean-de-Losne autre que celle que l’on trouve couramment dans les livres d’histoire. Beaucoup de Franc-Comtois considèrent également que la guerre de Dix Ans a été une première tentative de conquête de la province. C’est vrai, sans l’être tout à fait car la conquête n’a pas été le but principal de Richelieu malgré ce qu’il a pu écrire dans ses mémoires adressés à Louis XIII : il s’est efforcé, avant tout, d’empêcher que la Comté serve de place d’armes avancée aux Habsbourg.

La guerre de Dix Ans a connu deux phases : une première de mai 1636 à juin 1639 durant laquelle tout arrive, aussi bien les grandes armées qui parcourent l’Europe que les fléaux de la peste et de la famine, une seconde de juillet 1639 à mai 1644 où faute de combattants, il n’est plus question que d’affrontements locaux.

C’est seulement le 19 mai 1635 que la France, qui avait envahi la Lorraine deux ans plus tôt et s’était fixé des positions en Haute-Alsace et dans la Porte de Bourgogne comme par exemple Lure, Porrentruy et Montbéliard, déclare la guerre à l’Espagne. L’écrasement des Suédois à Nordlingen le 6 septembre 1634 et l’enlèvement de l’électeur de Trèves ont obligé Richelieu à intervenir directement dans la guerre de Trente Ans, à son grand déplaisir d’ailleurs car il estimait à juste raison que le royaume n’était pas prêt pour s’engager dans une longue lutte contre les Habsbourg.

Pendant un an, la Franche-Comté n’eut rien à redouter de son voisin, pensant échapper à l’orage grâce à sa neutralité. Or, le 27 mai 1636, l’armée du prince de Condé franchit la frontière et met le siège devant la ville de Dole, capitale politique de la province. Ce siège qui a duré près de 80 jours (délivrance le 14 août) a été étudié en détail par le général Pierre Bertin1, aussi nous n’y reviendrons pas. Les Français pensent emporter la ville en quelques jours mais, malgré les défauts de leurs fortifications, les habitants tiennent bon et repoussent tous les assauts. Que faire pour délivrer Dole ? Les troupes du pays ne peuvent bien sûr rien entreprendre face à 20 000 soldats aguerris et les Suisses refusent d’intervenir. Envoyer une armée de secours ? Seulement, l’armée de secours espagnole est passée deux ans plus tôt, c’est celle qui a battu les Suédois à Nordlingen ; il reste à appeler les Impériaux à l’aide, mais ceux-ci sont immobilisés en Lorraine et en Alsace et n’envoient que quelques régiments. Alors Ferdinand d’Autriche, gouverneur des Pays-Bas, écrit le 23 juin aux Comtois : "j’ai trouvé meilleur d’assembler toutes les troupes de deçà et entrer avec celles-ci en personne dans la France pour agir en sorte que cette diversion si considérable puisse rendre tant facile le secours de la province de Bourgogne". Ce n’est rien d’autre que l’offensive espagnole sur la Somme qui s’achève par la prise de Corbie le 15 août 1636.

Et de fait, la France doit mener ses armées vers le nord, laissant les Impériaux libres d’envoyer à Dole des secours conduits par le duc de Lorraine, et obligeant Condé à lever le siège.

Et l’idée est sans doute venu au frère de Philippe IV de renouveler l’opération de 1634, c’est-à-dire réunir les forces des deux familles Habsbourg contre leurs adversaires. Aussi, l’armée impériale de Mathias Gallas qui était en Alsace reçoit-elle l’ordre d’entrer en France pour appuyer l’avancée des Espagnols et elle doit entrer par la Franche-Comté.

Vous savez ce que racontent tous les manuels d’histoire : que Gallas se cassa le nez sur la petite ville de Saint-Jean-de-Losne et que la résistance des habitants mit un terme à sa campagne. C’est vrai et ça ne l’est pas, car même s’il n’y avait pas eu l’épisode de Saint-Jean, les Impériaux se seraient sans doute retirés.

Ainsi Gallas est arrivé en Franche-Comté le 28 août et d’étape en étape parvient à Champlitte, c’est-à-dire sur la frontière avec le duché le 16 septembre. Il est encore temps d’avancer, or le général multiplie les prétextes pour ne pas bouger : il attend soi-disant sa cavalerie qui arrive le 29, puis son artillerie qui le rejoint le 9 octobre. Les Comtois protestent car, pendant ce temps, les soldais impériaux ravagent leur territoire à la recherche de nourriture et de butin. Ce n’est que le 21 octobre que Gallas ordonne à son armée d’entrer en France et, au lieu de marcher sur Dijon qui n’était couverte que par les troupes de Weimar et La Valette, bien insuffisantes en face des 50 000 Impériaux, il se dirige vers le sud le long de la Saône, saccage Mirebeau et plus de 80 bourgades et parvient à Saint-Jean le 24 octobre. La petite ville résiste et arrête effectivement l’avance impériale. Des renforts arrivés le 3 novembre et la pluie qui transforme la campagne en bourbier obligent Gallas à se retirer en abandonnant une bonne partie des ses bagages et à regagner la Franche-Comté.

L’explication à tout ceci, c’est un chroniqueur comtois qui la donne : Gallas attend que les Espagnols se retirent de Picardie et que la mauvaise saison soit suffisamment avancée, car "l’empereur ne voulait pas se prendre au collet avec la France pour faire le jeu de l’Espagne". En clair, Gallas aurait reçu l’ordre de ne pas combattre la France, tout en laissant l’impression de respecter les engagements conclus avec les Espagnols. Ainsi, il se rend bien sur la frontière mais cherche tous les prétextes possibles pour ne pas avancer et lorsqu’à court d’arguments il doit s’y résoudre, il prend bien soin d’obliquer vers le sud au lieu de s’enfoncer au cœur de la Bourgogne. Ferdinand II n’a en effet aucune envie de s’ouvrir un nouveau front à l’ouest. Certes, il avait été obligé de déclarer la guerre à la France mais il l’avait fait tardivement (en mars 1636) et avec beaucoup de réticence. Enfin, la venue de Gallas en Comté lui procure un dernier avantage : elle libère les rives du Rhin de la présence de Weimar et La Valette qui effectivement ont dû se replier sur la Bourgogne.

Donc, même s’il n’ y avait pas eu Saint-Jean-de-Losne, la campagne impériale en France ne se serait sans doute guère prolongée. Cela donne une explication plus logique aux faits, sans rien enlever pour autant au courage des habitants de Saint-Jean-de-Losne.

Du 12 novembre au 30 décembre 1636, Gallas demeure en Franche-Comté, où ses soldats vont continuer leurs ravages et dévaster tout le nord de la province (les principales terres céréalières des Comtois). Il laisse néanmoins 6 000 hommes pour la défense de la province.

En 1637, la France change de tactique vis-vis de la Franche-Comté et si, l’année précédente, elle avait manifesté quelques velléités de conquête, elle va s’efforcer cette fois de ruiner le pays pour éviter que ne se reproduise une nouvelle invasion impériale. En somme, elle va tout faire pour que la Franche-Comté ne puisse plus servir de place d’armes aux troupes des Habsbourg. En 1636 elle avait concentré ses armées sur un seul objectif ; à partir de 1637, elle divise au contraire ses forces et mène une série de campagnes de harcèlement et de destructions.

La Franche-Comté est alors assistée des 6 000 Impériaux qu’avait laissés Gallas et des mercenaires du duc de Lorraine, Charles IV, dont les Comtois s’étaient attaché la présence et qui avait reçu des Habsbourg le commandement de diriger toutes les troupes de la région. Seulement, le personnage est un intrigant qui n’a qu’un seul but : reconquérir ses États envahis par la France en 1633 ; aussi s’efforce-t-il de ménager au maximum ses soldats, refusant de diviser l’armée, de reconquérir ce qui a été perdu et de mener la guerre hors des frontières. En revanche, il n’oubliera pas d’attribuer à ses soldats les meilleurs quartiers en ravageant chaque hiver les terres des montagnes et d’abandonner la province à son sort dès qu’il n’y restera plus rien. Mais nous n’en sommes pas encore là.

Weimar, qui est devenu l’allié de la France en 1635, doit se rendre en Alsace pour la campagne qui s’engage ; il va le faire en traversant la Franche-Comté d’ouest en est en commettant le maximum de dégâts et de pillages. Or, le duc de Longueville et le comte de Grancey lancent simultanément leur attaque : le premier au sud où ses troupes ravagent les environs de Lons-le-Saunier, le second à l’est, depuis Montbéliard, va rejoindre Weimar autour de Besançon. Et ainsi du 19 juin au 20 août 1637, ce sont quantité de châteaux, bourgs et même de villes qui tombent ou sont la proie des flammes (Lons, L’Isle-s/Doubs, Marnay). En novembre de la même année, Weimar qui a envahi la principauté de Porrentruy, pénètre en territoire comtois, à l’est, et dérobe plusieurs centaines de chevaux pour remonter sa cavalerie, le tout au nez et à la barbe des Lorrains qui sont pourtant présents. On s’est étonné jusqu’à Vienne de la facilité avec laquelle le condottiere allemand a pu piller la Franche-Montagne comtoise.

En juin 1638, la campagne s’ouvre de manière identique, excepté le fait que Weimar est en Forêt Noire et s’apprête à assiéger Brisach. Mais le duc de Longueville réunit des troupes et entre une nouvelle fois par le sud de la province avec pour objectif la prise de Salins, capitale économique du pays à cause de ses salines évidemment propriété du roi d’Espagne. Le duc de Lorraine qui n’a cette fois-ci qu’un seul adversaire au lieu de trois, se porte à sa rencontre et ses soldats réussissent à bloquer l’avance des Français à Chamole le 19 juin 1638, au dessus de Poligny, la seule bataille d’envergure qu’il y eut en Franche-Comté et que bien des auteurs ont transformée en épopée. Seulement, au lieu de profiter de son avantage, le Lorrain refuse de poursuivre l’ennemi et se replie au contraire sur Salins, plus au nord, laissant les troupes de Longueville libres de se refaire. Et ce n’est fini : tandis que les Français reprennent leur marche et s’emparent de Poligny, Arbois, lui conduit l’armée comtoise sur la frontière septentrionale de la province, démontrant ainsi qu’il est plus préoccupé par les affaires de Lorraine que celle de la Franche-Comté.

Toujours est-il que Longueville peut poursuivre sa route et s’il échoue devant Salins, il continue néanmoins à ruiner les châteaux autour de Salins, Dole, Pesmes et investit même Champlitte sans être inquiété le moins du monde.

Le 19 décembre 1638, Weimar prend Brisach, pont important sur le Rhin et trait d’union entre l’Allemagne et le chemin de ronde espagnol. Ses troupes sont épuisées après une opération qui durait depuis l’été. Où peuvent-elles prendre leurs quartiers d’hiver ? Ni en Allemagne, Lorraine et Alsace où tout est pillé et dévasté, mais en Franche-Comté et pas n’importe où en Franche-Comté : dans le massif jurassien qui n’avait pas trop souffert des invasions passées et qui profitait du commerce avec la Suisse. Alors si vous demandez à un Franc-Comtois de citer un événement de la guerre de Dix Ans, il vous répondra sans hésiter l’invasion des Suédois. Ces Suédois qui ont tout fait, incendié les villages, torturé et tué la population et je peux vous garantir que, même en démontrant qu’ils n’ont pas commis plus d’horreurs que toutes les autres armées qui se sont succédé dans la province, rien n’y fait, tellement la réalité s’est fait dépasser par la légende, légende qu’ont fait naître et ont développée les romantiques du siècle dernier. Bien sûr, Weimar a envahi les montagnes de Comté mais d’abord pour y reposer ses troupes et en ne détruisant que ce qui résistait. Ses hommes ont sans doute incendié Pontarlier en évacuant la province, mais lui-même a refusé de prendre Salins à la suite d’un différend qu’il avait eu avec Richelieu. Sa tâche a d’ailleurs été grandement facilité par l’attitude des Lorrains qui non seulement ne l’ont pas combattu, mais encore ont quitté la province dès le mois de mars, soi-disant pour gagner les Pays-Bas.

Le prince allemand a occupé les montagnes du 15 janvier au 10 juillet 1639. Il a établi son Q.G. à Pontarlier et en a même profité pour s’emparer de Thann en Alsace. Avec l’été, son armée regagne l’Allemagne mais lui ne dépasse pas le Rhin : il meurt de peste à Neuenbourg le 18 juillet 1639.

Le départ des Suédois marque la fin des opérations de grande envergure en Franche-Comté. Les Suédois retournent en Allemagne, les Lorrains ont évacué la province, au grand soulagement des dirigeants car le remède a été pire que le mal. La guerre de Trente Ans s’est donc éloignée. La France n’enverra plus de grandes armées envahir la Franche-Comté où ne se produiront plus que des affrontements locaux, de part et d’autre des frontières, parfois même de château à château. Et la lutte n’en est pas moins âpre : en juin 1640, le marquis de Villeroi lance une expédition de faucheurs sous les murs des trois villes principales, Dole, Gray et Salins pour couper le blé en herbe cultivé sous les murs. En contrepartie, les Comtois mènent des expéditions de pillages et d’incendie en Bresse et au Bugey et tous les faucheurs français qu’ils ont pu capturer sont renvoyés chez eux avec la main droite tranchée à la hache.

L’année suivante encore, à la mi-septembre, le gouverneur français de Lorraine, le sieur Du Hallier, lassé des courses que les Comtois lançaient depuis les places du bailliage d’Amont épargnées par Gallas, envoie une troupe qui s’empare et démantèle la plupart des châteaux frontaliers et rançonne Vesoul.

Il est un phénomène qu’il est intéressant de connaître : à partir de 1640, et même depuis le départ des Suédois l’année précédente, se généralise en Franche-Comté et aux alentours le système des sauvegardes. Lassés d’être pillés et rançonnés par les garnisons des places, que ce soit celles de France, d’Alsace ou encore des châteaux comtois conquis comme Joux, Grimont ou Saint-Amour, les survivants concluent des traités de sauvegarde qui leur permettent de vivre en paix en échange d’une redevance en argent ou en nourriture attribuée aux dites garnisons. Celles-ci, souvent mal payées, peuvent ainsi subsister sans être obligées de prendre les armes et les communautés ont moins à redouter des pillages. Le système fonctionne dans les deux sens et quantité de villages français contribuent à l’entretien des garnisons comtoises comme Gray ou celles des châteaux frontaliers. Et le gouvernement comtois ne peut aucunement s’y opposer car, totalement dépourvu de troupes, il n’est pas en mesure d’assurer la sécurité des communautés livrées à elles-mêmes. Le problème, ce sont les franc-tireurs et les bandes de voleurs qui profitent des sauvegardes pour dévaliser leurs propres compatriotes. On vit ainsi des villageois se plaindre davantage des Comtois que des ennemis français.

Toujours est-il qu’on a souvent limité cette seconde période de la guerre de Dix Ans aux exploits de quelques franc-tireurs qui résistaient au milieu d’un désert. Ce n’est donc pas tout à fait vrai et il existait une part importante de survivants qui n’aspiraient plus qu’à une chose : la paix. Et de fait, on vit dès le printemps de 1642 signer les premiers armistices locaux : la terre de Saint-Claude avec le bailliage français de Gex d’une part, la principauté de Montbéliard et les garnisons de la Porte de Bourgogne avec la région de Baume-les-Dames dans un premier temps, puis l’ensemble de la province ensuite. Comme quoi la volonté de paix était réciproque. Seulement, il y avait aussi la volonté des princes et, malgré la disparition de Richelieu, Louis XIII refusa jusqu’à sa mort d’accorder un rétablissement de la neutralité entre les deux Bourgogne ni même un armistice. Bien au contraire, au printemps de 1643, les Comtois assistent aux mêmes préparatifs qu’en 1636, c’est-à-dire une accumulation de troupes et de munitions dans les places frontalières et notamment Chalons et Langres. On sait ce que cela veut dire et on parle même d’un second siège de Dole qui laverait l’affront du précédent. Que faire ? La Comté n’a plus d’armée, plus de secours depuis le départ des Lorrains. Si les Français passent la frontière, la province est irrémédiablement conquise. Le parlement de Dole en informe aussitôt le gouverneur des Pays-Bas, don Francisco de Melo, qui décide de faire comme son prédécesseur c’est-à-dire créer une diversion sur les frontières septentrionales. Or si celle de 1636 avait connu le succès, celle de 1643 s’achève avec le désastre de Rocroi survenu le 19 mai. La Franche-Comté a bien été sauvée d’une invasion, mais les Espagnols l’ont chèrement payé. L’opposition entre 1636 et 1643 montre bien l’effondrement de l’Espagne comme puissance militaire européenne et les progrès du royaume de France. Les manuels présentent Louis XIV comme le grand réorganisateur des armées, mais oublient un peu qu’il a profité des efforts de Richelieu et de Louis XIII dans ce domaine.

Donc la Franche-Comté échappe de peu à une ultime invasion d’envergure. La mort de Louis XIII va lui permettre d’obtenir ce qu’elle espérait depuis longtemps : un armistice avec la Bourgogne et le Bassigny, armistice qui sera conclu en septembre 1643 et renouvelé périodiquement. La guerre fera une dernière intrusion, en mars 1644, depuis l’Alsace. Désorganisée par la mort du maréchal de Guébriant en novembre 1643, l’armée française d’Allemagne reflue sur le Rhin et se regroupe en Haute-Alsace en attendant l’arrivée de son nouveau chef, le vicomte de Turenne. En mars 1644, ces troupes pénètrent en Franche-Comté par l’est, rançonnent quelques villes, pillent des châteaux et évacuent finalement la province à la mi-mai. Telle a été la dernière invasion, la dernière péripétie de la guerre de Dix Ans en Franche-Comté. La reconduction des armistices locaux, la chance aussi d’être éloignée des ultimes champs de batailles de la guerre de Trente Ans qui se situent principalement en Allemagne, permettent à la Franche-Comté de rester en paix non seulement jusqu’à la conclusion des traités de Westphalie mais aussi jusqu’à la paix des Pyrénées en 1659, car on oublie souvent que si le calme est revenu dans l’Empire après 1648, la guerre franco-espagnole s’est prolongée bien au-delà, mais essentiellement sur les frontières des Pays-Bas.

Je voudrais conclure en dressant un bilan et évoquer un thème dont on a peu parlé jusqu’à présent : la catastrophe qu’a représentée la guerre de Dix Ans pour les populations locales. Du point de vue de la démographie, la période s’est traduite par la disparition de 250 000 habitants, soit 60 % de la population de l’époque et la moitié de ces 250 000 personnes ont été victimes d’une formidable épidémie de peste qui a ravagé la contrée entre 1635 et 1637. Sur cette pandémie est venue se greffer la guerre qui débuta par le siège de Dole, puis, à partir de 1638, les crises économiques qui ont décuplé les prix frumentaires et entraîné la famine. Il y eut des scènes de nécrophagie et une bonne dizaine de cas d’anthropophagie certifiés par les archives. En 1644, plusieurs centaines de villages sont entièrement dépeuplés.

Catastrophe démographique dont la province mettra un siècle à se remettre puisque c’est seulement en 1730 qu’elle retrouvera un chiffre de population équivalent à celui de 1620. Catastrophe économique également puisque treize villes ont été totalement incendiées parmi lesquelles Lons-le-Saunier, Pontarlier, Saint-Claude, de même que des centaines de villages et que la plupart des infrastructures économiques telles que granges, ponts, routes, moulins. La seule industrie ayant échappé au drame est la saline de Salins, qui ne peut même plus fonctionner faute de chevaux et de chariots pour l’approvisionner en combustible. Toute cette désolation est due aux invasions ennemies bien sûr, mais plus encore à l’occupation quasi permanente des troupes auxiliaires lorraines et impériales entre 1636 et juin 1639, enfin aussi à l’abandon des terroirs par la population qui avait fui la misère et s’était réfugiée à l’étranger. Il n’est donc pas nécessaire d’évoquer les bilans apocalyptiques qui ont été dressés en Allemagne pour mesurer les dévastations de la guerre de Trente Ans, nous avons plus près de nous des témoignages et des constats qui les valent bien.

Enfin, d’un point de vue militaire, une guerre de cette ampleur a littéralement balayé l’organisation de la province comtoise qui, comme en 1595, n’a pu survivre qu’en recevant une assistance étrangère. Les Comtois se sont rendu compte que le principe de neutralité ne valait plus grand’ chose dans une Europe où s’effondraient les empires éclatés et où montaient au contraire les puissances centralisatrices. Et pourtant, quand le pays fut un peu relevé de ses ruines, soit en 1655, qu’ordonna le nouveau gouverneur ? Le rétablissement de la milice des élus telle qu’elle existait au xvie siècle et avant la guerre de Dix Ans. La Franche-Comté continuait donc de vivre dans le passé, de croire qu’elle allait pouvoir se maintenir indéfiniment dans la nébuleuse espagnole et conserver une certaine autonomie. Ce que Richelieu et Louis XIII n’avaient pu faire en 1636, ce sont les généraux de Louis XIV qui le réaliseront deux décennies plus tard, sans rencontrer beaucoup de résistance et pour cause.

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Notes:

1 Revue historique des armées, 1970.

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