LES ARMÉES POLONAISES PENDANT LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE, LE CHOIX DES ARMES

 

Olivier Lowczyk

 

 

De 1772 à 1815 la Rczczpospolita Schlachecka1 subit une série de démembrements conduisant à une occultation de l’État polonais pendant plus d’un siècle. Les aspirations de ce peuple à la refondation d’un État ne s’altérèrent pas malgré la finis poloniae.

Dans l’esprit des puissances co-partageantes la Pologne disparaissait pour ne plus jamais exister. Un article secret et séparé entre les trois puissances datant de 1797 affirmait "la nécessité d’abolir tout ce qui peut rappeler le souvenir de l’existence du Royaume de Pologne"2

Le Congrès de Vienne partagea la Pologne entre la Prusse, qui récupéra la Posnanie et la Prusse royale, l’Autriche s’arrogeant la Galicie-Orientale. La Russie constitua sur les territoires qu’elle s’accorda le Royaume du Congrès amputé de la Courlande, de la Lithuanie, de la Ruthénie blanche, de l’Ukraine, de la Podolie et de la Volhynie rattachées à l’Empire russe.

Le consensus du Traité de Vienne finit de se briser à l’orée du xxe siècle. Les trois puissances, autrefois alliées, s’affrontaient dans des alliances antagonistes. Les forces politiques polonaises profitèrent de l’éclatement du consensus pour mener à bien leur dessein, la refondation d’un État polonais. Les moyens au service de leurs stratégies n’en étaient pas moins limités. La seule option possible était l’alliance avec l’un des belligérants, prompts, au seuil de la guerre, à faire des compromis et des concessions pour s’assurer l’allégeance d’une population polonaise nombreuse se situant sur le théâtre même des opérations militaires.

La façon de peser le plus fortement sur les belligérants restait la constitution de forces militaires polonaises. Josef Piłsudski, le chef du Parti polonais socialiste (P.P.S.), en était convaincu lorsque dans une conférence tenue à la Société de géographie de Paris, le 21 février 1914, il déclara que "le développement de la propagande militaire constitue pour notre pays une certaine valeur sur le " marché " politique européen […]. On y a perdu l’habitude de nous prendre en considération dans les calculs et combinaisons internationales. Le mouvement militaire ramène le problème polonais sur l’échiquier international"3 Pour autant, le souci des groupes politiques polonais de constituter des forces armées se heurta à la dynamique de la guerre et aux impératifs politiques et stratégiques des belligérants.

Les forces politiques et militaires polonaises en 1914

En 1914, les forces politiques polonaises pouvaient se classer en trois catégories. Les partis et organisations qui ne voyaient le salut de la Pologne que dans l’Entente, ceux qui ne l’envisageaient que par l’alliance russe et enfin les neutres qui, rejetant toute posture nationaliste, pensaient que seule une révolution ouvrière pouvait abolir l’aliénation de la Pologne et de son prolétariat.

Les ententophiles passivistes

Les partis de la droite polonaise étaient les plus représentatifs des ententophiles. Ils disposaient d’un véritable corpus doctrinal grâce aux écrits de Roman Dmowski, en particulier La question polonaise4. Ils jouaient la carte de l’Entente prenant en compte l’incompatibilité des intérêts vitaux entre l’Allemagne et la Pologne, luttant pour l’appropriation des mêmes territoires. Durant tout le conflit, ils adoptèrent une attitude passive face à toutes les tentatives de règlement de la question polonaise par les Puissances centrales.

Le groupe le plus important était le Parti National-Démocrate de Roman Dmowski. Le Parti de la Politique réaliste d’Erasme Piltz, pro-alliés, qui suivait la même ligne politique que le PN-D, fit alliance avec les Russes dès avant la guerre. En octobre 1915 un cercle des partis fut créé. Il adopta dans l’ensemble une politique pro-Entente et passiviste5.

Alliance russe

Les ententophiles recherchaient l’alliance russe considérant que la Prusse et a fortiori l’empire allemand représentaient l’ennemi mortel de la Pologne du fait du Drang nach Osten. En août 1914, les ententophiles eurent la satisfaction de voir la Russie s’engager au côté des Polonais. Dans une déclaration rendue publique le 15 août, le généralissime russe, le Grand-Duc Nicolas, annonça la recréation, sous le sceptre de son père, d’une Pologne libre "dans sa religion, dans sa langue et dans son autonomie"6. Le 9 septembre, une autre déclaration appela de ses vœux le refondation d’une Pologne à partir de ses trois tronçons reconstitués.

Cette volonté de captation des âmes ne resta pourtant que de l’ordre de la rhétorique. Dans les faits, l’Empire russe n’eut jamais l’intention de refonder un État polonais en y agrégeant une partie de ses propres territoires. Et encore, les territoires repris à l’ennemi ne revenaient pas de plein droit au Polonais. Le 23 septembre 1914, à Lwow, le général-lieutenant Bobrinski assura que "la Galicie-Orientale et les régions de Lemkis [reprises à l’Autriche] constituent de temps immémorial, partie intégrante de la Grande et Une Russie. Par conséquent, l’organisation en doit être assise sur des fonds russes"7. En conséquence, l’administration russe fit fermer les écoles ruthènes, déporta les prêtres uniates et imposa l’obligation de s’exprimer en russe aux populations civiles.

Les forces militaires polonaises ententophiles

Les partisans de l’Entente fondèrent à Varsovie le Comité National Polonais8 (KNP). Ce comité, rassemblait des partis de droite et du centre. Le 17 septembre 1914, deux de ses membres remirent au généralissime Nicolas un projet d’organisation d’une ligue militaire polonaise. Un certain nombre de conditions soumises par les Polonais devaient être remplies pour sa création. Elle devait évoluer en unités militaires distinctes uniquement sur le front allemand, dotées d’étendards et des signes distinctifs polonais, et d’un commandement polonais. Le Conseil des Ministres refusa d’acquiescer. En conséquence, le Comité national polonais de Varsovie sursit au recrutement.

Une Légion fut néanmoins autorisée le 18 octobre 1914. Elle prit le nom de Puławy et fut considérée comme un corps franc dirigé par le colonel Gorczynski. Le 12 janvier 1915, elle fut transformée en unité régulière et devint la 104e brigade territoriale. Elle se composait de 2 bataillons d’infanterie et de 2 escadrons de cavalerie. Une seconde Légion était par ailleurs en voie de formation. La première fut anéantie au cours de l’offensive allemande de mai 1915. Ses débris et les éléments de la seconde Légion formèrent une brigade de chasseurs élargie en division en janvier 1917.

Activistes et opportunistes indépendantistes

Les partis du centre furent les plus austro-germanophiles. La ligue pour la constitution de l’État polonais de Michel Lempicki créa en mai 1917 un centre national. Ce centre s’engagea dans une politique ouvertement activiste au sein des institutions polonaises qui allaient être mises en place par les autorités allemandes et autrichiennes. C’est en Galicie sous contrôle autrichien que les activistes étaient les plus nombreux. Des institutions polonaises existaient de longue date. Les activistes comptaient bien faire évoluer la monarchie autrichienne vers une couronne tricéphale rassemblant l’Autriche, la Hongrie et la Pologne sous le sceptre des Hasbourg.

Le PPS, Piłsudski et les Chasseurs

Les partis de gauche adoptèrent des politiques plus ambiguës. La plupart collaborèrent au sein de ces mêmes autorités mais tous, le Parti populiste polonais, le parti de l’indépendance nationale, la Fédération des partis démocratiques subirent l’influence, de plus en plus marquante à mesure que se déroulait la guerre, du Parti socialiste polonais (PPS) et de son chef, Josef Pilsudski.

Ce parti fut créé en 1892 opérant la synthèse des revendications nationales et de classes. En 1906, il subit la scission de son aile gauche plus encline à s’engager dans la lutte sociale. Pour Horwits-Waletzki, son chef de file, l’internationalisme devait primer sur le nationalisme. Déjà en 1902, Rosa Luxembourg avait créé le Parti social-démocrate de Pologne et de Lithuanie dans la même optique. Ces deux tendances représentaient les partis neutres polonais.

Les revendications nationalistes du PPS passaient avant tout par la lutte contre la Russie. Pour Piłsudski, la question polonaise n’était qu’un des problèmes de l’ensemble plus vaste des populations allogènes sous domination russe. Par ailleurs, originaire de Wilno, et considérant que la Lithuanie devait faire partie de la Pologne il ne pouvait appréhender sa refondation qu’avec ses Confins historiques. La lutte contre la Russie devint donc la base de la politique des socialistes polonais. Dès lors, objectivement, ils ne purent que s’appuyer sur l’Autriche-Hongrie pour organiser leur dessin. Pour Piłsudski cette politique représentait un moindre mal et la Galicie une base arrière appréciable pour organiser des actions contre la Russie. Ainsi, début 1906, il créa une première organisation militaire, la ligue des chasseurs.

En 1908, il organisa en Galicie, où la tolérance des autorités autonomes polonaises se doublait d’un intérêt anti-russe de la part de Vienne, une société para-militaire plus ou moins secrète, l’Union de la lutte active (Zwiazek Walki Csynnej) qui devint légale en 1910 sous le nom d’Union des sociétés de tir (Zwiazek Strzelecki). Des sources de financement furent mises en place alors que des Sokols furent créés ainsi que des structures d’instruction pour les futurs cadres de cet embryon d’armée polonaise. Le général Haller, officier démissionnaire de l’armée autrichienne, vint compléter l’encadrement avec Piłsudski comme commandant en chef.

La lutte au côté de l’Alliance, choix objectif et détermination stratégique

Le 6 août 1914, jour de la déclaration de guerre de l’Autriche à la Russie, Jósef Piłsudski et trois bataillons de ses chasseurs franchirent sans ordre la frontičre du Royaume et s’emparèrent le 11 août (sans combat, les Russes ayant évacués les abords frontaliers) de la ville de Kielce prévue pour être le point de concentration des forces autrichiennes et allemandes. Sa volonté était de créer "de la sorte une série de faits accomplis, exécutés de notre propre autorité ce qui obligea à compter avec nous"9. Quelques jours plus tard, sous la pression des troupes russes, il dut retraiter et franchir de nouveau la frontière en Galicie.

Lutte pour le contrôle des Légions

Les Autrichiens goûtèrent peu la présence d’éléments incontrôlables sur leurs avant-gardes. Vienne et les activistes de Galicie créèrent alors le 16 août un organe de contrôle des forces polonaises. Ce Comité suprême polonais (Naczelny Komitet Narodowy, NKN) fut fondé comme suprême instance pour les questions d’organisation militaire, financière et politique des forces polonaises. Son département militaire chargé d’assurer l’interface avec le groupe de Piłsudski fut dirigé jusqu’en 1916 par Władisław Sikorski. Dans un premier temps, tous les partis politiques de Galicie participčrent au Comité y compris le Parti national-démocrate de Dmowski.

Le NKN obtint des autorités autrichiennes la création de deux Légions. Par un décret du 27 août 1914, l’Archiduc Frédéric en ordonna l’armement. Chacune devait comprendre 8 bataillons d’infanterie à 1 000 baïonnettes, 3 escadrons de cavalerie de 150 hommes et 2 bataillons d’artillerie. Le NKN exprima sa volonté que la langue polonaise soit la langue du service et du commandement, que les Légions disposent de leurs propres insignes et étendards, que la nomination des officiers se fasse sur proposition du NKN par le commandement en chef des Légions, enfin que le serment des Légions comprenne la motion combattre pour la liberté de la Pologne.

Les autorités militaires autrichiennes acquiescèrent sur la question de la langue et des uniformes mais pas des insignes nationaux. Le commandement fut choisi par l’état-major parmi des officiers autrichiens d’origine polonaise. Pour la Légion occidentale dont le commandement siégeait à Cracovie, le général-major Baczyński fut nommé alors que pour la légion orientale de Lwow, le général-major Pietraszkiewicz fut secondé par le général Haller. Piłsudski garda le commandement de ses chasseurs formés en premier régiment de la première Légion. Le 20 août, il fut obligé de reconnaître le NKN et d’intégrer les Légions.

Ces dernières furent considérées comme faisant partie intégrante de l’armée autrichienne. Elles furent assimilées au Landsturm (levée de masse) et rattaché organiquement au ministère de la Landwehr. En conséquence, le serment à prononcer par les troupes fut celui du Landsturm. Il ne comprenait pas l’assertion combattre pour la liberté de la Pologne. Tirant toutes les conséquences de ce refus, le 25 septembre 1914, la Légion orientale d’Haller prononça sa dissolution. Une petite partie des 5 000 hommes qui la composait rejoignit Haller dans le troisième régiment en formation.

De l’initiative toute personnelle du 6 août 1914 jusqu’au double contrôle par l’état-major et le NKN, Piłsudski perdit une grande part de sa liberté d’action. Sa politique de faits accomplis, qui ne pouvait franchir le stade de l’action symbolique, se trouva encore plus entravée par cette double tutelle. Piłsudski tenta néanmoins de jouer dans les marges permises par cette situation. Il continua de nommer ses officiers sans se soucier des nominations décidées par le NKN. Il plafonna les salaires des cadres de la premičre légion et constitua ainsi un trésor de guerre qu’il utilisa pour créer le POW (Polska organizacja Wajskowa), l’organisation militaire polonaise, sorte d’armée secrète sous son contrôle strict, chargée de donner ultérieurement à la Pologne les moyens militaires de son indépendance.

Par ailleurs, Piłsudski créa le PON (Polska organizacja Narodowa), l’organisation polonaise nationale, pour briser l’assujettissement dont il faisait l’objet en traitant directement avec l’armée allemande. Il signa deux accords avec des représentants de l’état-major de la IXe Armée allemande en octobre 1914. La PON serait utilisée comme force de guérilla et de renseignements pour les Allemands derrière le front russe en échange de quoi l’état-major laisserait entrer à Varsovie après sa prise par les Allemands un bataillon d’infanterie et un escadron de cavalerie. Mais les Allemands ne rentrèrent pas à Varsovie en 1914. Ils rompirent leurs relations avec le PON le 2 novembre 1914. L’organisation fut dissoute le 22.

Les actions entreprises par Piłsudski ne purent jamais dépasser le stade du symbole et du beau geste comme ŕ Ulina Gora. Lors de la retraite générale autrichienne de Galicie, ordre lui fut donné de se replier vers Antolka en laissant Cracovie sur son Est. Profitant d’une mission de reconnaissance qui lui fut confiée sur Zarnowice et Miechow, il l’accomplit et avec trois de ses bataillons, rejoignit sans ordre Cracovie distante de trente kilomètres en empruntant le couloir séparant les armées autrichiennes et russes. Il arriva à Cracovie entre les avant-gardes cosaques et le gros russe. Pour autant, ces actions militaires ne pouvaient pas améliorer en quoi que ce soit la position de la Pologne au sein des Empires centraux. Ces derniers se partageaient les territoires polonais pris sur la Russie lors de leurs offensives de 1915. Deux gouvernements-généraux furent créés, l’un à Varsovie pour les territoires allemands, l’autre à Lublin pour les territoires autrichiens, les gouverneurs nommés par les Empereurs avaient la haute main sur l’administration de leur territoire.

La première crise des Légions

Devant le peu d’empressement des autorités d’occupation à faire évoluer la question polonaise dans un sens plus favorable à l’indépendance, Piłsudski décida de faire cesser le recrutement de la Légion le 1er septembre 1915, date à laquelle la division en deux zones administratives de la Pologne conquise fut rendue publique. Les recrutements se firent désormais au profit de la POW. Le but pour les indépendantistes était de faire pression sur les deux copartageants pour qu’ils mettent en place un système de dévolution des pouvoirs en attendant l’indépendance.

Pendant ce temps les Légions combattaient sur tous les fronts. Malgré ses ambiguïtés politiques et ses distorsions avec le commandement austro-allemand, elle livra bataille en Galicie, dans les Carpathes, en Volhynie, lors des combats de Limanowa et de Tarnopol en décembre 1914, elle servit dans les tranchées sur la Nida, lors de l’offensive de Mackensen contre Gorlice en mai 1915. Tout ceci au prix de pertes conséquentes. En juillet 1916, sur le front de Volhynie, l’ensemble des troupes polonaises était réuni. La 1er brigade de Piłsudski, la 2e de Haller et la 3e du colonel Stanislas Szeptycki, soit en tout 14 000 hommes. Le 25 juillet, Jósef Piłsudski présenta sa démission du commandement de la 1ère Brigade pour manifester son mécontentement contre l’inertie des occupants sur la question polonaise au regard des pertes et des sacrifices endurés par les Légions. Sa démission fut par acceptée par l’Alliance le 27 septembre.

Ce revirement de Piłsudski sanctionnait l’échec de sa politique. Le jeu d’équilibre qu’il entretint au début de la guerre contre les armées russes, sans pour autant se ranger au côté des Austro-allemands, échoua dès la création des Légions, instrument aux mains de Vienne et des activistes. Pour autant, il pouvait difficilement rompre avec les Centraux. En termes de détermination stratégique, les armées des deux Empires occupaient depuis 1915 le territoire de la Pologne. Piłsudski devait donc traiter avec eux s’il voulait voir surgir un État polonais de la guerre. Or, au plan stratégique, le leader socialiste considérait toujours la Russie comme le pire ennemi de la Pologne. Ses choix politiques étaient donc restreints, ils se bornaient à montrer de la mauvaise humeur et de la mauvaise volonté vis-à-vis de l’Alliance.

Corollaire à cette attitude, le 30 août, le conseil des colonels des Légions présenta un mémoire au NKN réclamant un commandement "distinct, polonais, responsable vis-à-vis de ses propres concitoyens et de son propre gouvernement au sein d’une armée polonaise qui se bat et meurt pour la liberté de la Pologne"10.

Devant ces contestations en cascade l’état-major autrichien, le 20 septembre 1916, transforma les Légions en Corps auxiliaire polonais (C.A.P.- Polnische Hilfskorps). La seule différence notable fut l’octroi d’étendards polonais. Le 6 octobre, le Corps auxiliaire, épuisé, était relevé du front.

La réponse de l’Alliance, le Manifeste des deux Empereurs du 5 novembre 1916

Le mécontentement des troupes polonaises, l’échec du recrutement des légionnaires poussèrent les Puissances centrales à faire des concessions politiques. Jusqu’à présent, elles avaient demandé aux Polonais des hommes sans donner de contrepartie au plan politique. Or, le besoin de troupes fraîches se faisait sentir sur tous les fronts11. À Verdun, l’Allemagne avait perdu 800 000 hommes. Les armées autrichiennes perdaient pied en Italie et presque toute la Galicie ainsi que la Bukovine furent perdues par les armées impériales lors de l’offensive de du général russe Brusilov en juin 1916. Du reste, les Allemands voulaient se donner les moyens politiques pour la constitution d’une Mitteleuropa pan-allemande. Ils devaient donc s’assurer de l’allégeance des Polonais.

L’avancée politique survint le 5 novembre 1916 date à laquelle les deux Empereurs s’engagèrent à créer "une monarchie héréditaire et constitutionnelle" en Pologne. Ils ne prenaient pas grand risque. Le territoire de cet État ne pouvait comprendre que les territoires pris à l’ennemi, la définition de ses frontières orientales restait l’apanage des deux pays. Les pouvoirs politiques constitués n’étant, en outre, qu’une chambre d’enregistrement des décisions autrichiennes et allemandes.

Toute l’attention des Centraux porta sur la création de l’armée polonaise. Quatre jours après la publication du rescrit, un appel aux armes fut lancé par les deux Gouverneurs-Généraux de Lublin et Varsovie pour promouvoir la défense par les Polonais de leur nouvel État. L’enrôlement fut possible à compter du 19 novembre 1916, bien avant la mise en place des institutions prévues par le Manifeste. Et de fait, le Conseil d’État polonais ne se réunit pour la première fois qu’en janvier 1917 alors que la Diète prévue ne fut jamais convoquée.

Piłsudski siégea au Conseil d’État en qualité de rapporteur du département militaire. Mais pour s’assurer de leur emprise totale sur les forces polonaises appelées à se constituer, les autorités allemandes créèrent l’Abteilung fur Polnische Wehrmacht qui supervisait les efforts de constitution de la nouvelle armée polonaise. Il ne prit dès lors pas une part active dans les activités du Conseil, concentrant ses efforts sur la POW.

La population polonaise ne se précipita pas au recrutement. Trois mois après l’ouverture des bureaux, on ne recensait que 1373 engagés volontaires dont 697 aptes, 296 inaptes et 380 absents aux commissions de révision. En définitive, il y eut plus de légionnaires délégués au recrutement que de recrutés pour la Polnische Wehrmacht. La population polonaise ayant de plus en plus tendance à se rapprocher des passivistes et des ententophiles du fait de la politique des occupants qui, bien que créant des institutions polonaises de pure forme, n’en continuaient pas moins les réquisitions en hommes, en produits et en matériels agricoles et industriels.

Effets de la révolution russe de février

Malgré l’étroitesse des concessions austro-allemandes, ces derniers en tirèrent avantage face à l’Entente. La Russie, engoncée dans son principe d’indivisibilité ne pouvait proposer mieux. La France et la Grande-Bretagne ne pouvaient faire de propositions sous prétexte de mécontenter Moscou. Leurs propres impératifs les bridaient également. Le 26 février 1917, Aristide Briand signa avec l’ambassadeur russe à Paris un accord laissant toute latitude à la France pour la définition de ses frontières orientales (Alsace-Lorraine, Sarre) contre une même latitude laissée à la Russie dans l’élaboration de ses frontières occidentales.

Le Prince Lvov, nommé Premier ministre après la première révolution russe, s’affranchit des conceptions tsaristes. Affichant le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, il reconnut, le 29 mars 1917, le droit des Polonais à disposer "d’un État indépendant, fort de tous les territoires dont la majorité de la population constitue le peuple polonais attaché à la Russie par une union militaire libre"12.

Prenant au mot les déclarations d’ouverture du nouveau pouvoir, les 600 000 à 700 000 soldats polonais13 servant dans les armées russes voulurent, dans leur grande majorité, se constituer en armée autonome. Du 8 au 21 juin 1917, un congrès général des soldats polonais réuni à Petrograd demanda aux autorités politiques et militaires russes leur constitution en une armée polonaise distincte. L’état-major permit, en juillet 1917, le groupement des forces polonaises. Le premier corps dont la création fut autorisée était celui du général Dowbor-Muśnicki. Il regroupait 22 000 hommes avec la région de Bobrouďsk comme périmètre de concentration assigné. Il se divisait en 12 régiments d’infanterie, 3 de cavalerie, 3 d’artillerie et quelques troupes techniques. En août, un second corps fut autorisé sous la direction du général Stankiewicz. Il regroupa 6 000 hommes rassemblés sur le front russo-roumain. Un troisième corps fut créé à la frontière galicienne. Il rassembla 3000 hommes sous le commandement du général Michaelis.

L’armée polonaise en France

La France put, elle aussi, développer sa propre politique. Elle s’engagea dans la création d’une armée polonaise combattant sur le théâtre français. Son érection lui permit de se montrer en pointe sur la question polonaise, l’armée étant un instrument de souveraineté. Par un décret du 4 juin 1917 signé par le président de la République, une armée polonaise autonome, sous le drapeau polonais et placée sous le haut commandement français fut créée. Elle fut constituée de Polonais vivant en France non concernés par la conscription, mais aussi de volontaires des pays de l’Entente ou neutres ainsi que des prisonniers militaires polonais en détention. Le 20 mai 1917, par décret, une mission militaire franco-polonaise fut constituée pour assurer la gestion humaine et matérielle de cette construction. Le 6 juin 1917, le général Archinard fut nommé chef de la mission. Une antenne fut ouverte en Grande-Bretagne en août 1917 de même qu’en Italie et aux États-Unis14. La France comptait beaucoup sur l’armée polonaise. Elle tablait sur un effectif de près de 100 000 hommes. Las, l’armée bleue15 ne rassembla que 17000 hommes16 quand le général Haller prit son commandement à son arrivée en France en juillet 1918.

La création d’une armée nationale polonaise posait, pour les autorités françaises, le problème de la reconnaissance d’une autorité politique contrôlant cette armée. La seule organisation qui aurait été légitime était le Conseil d’État de Varsovie. Fort heureusement pour elles, le 15 août 1917 fut créé à Lausanne un Comité national polonais (CNP) rassemblant de nombreux partis politiques polonais ententophiles. Il fut transféré à Paris quelques jours après. Les deux principaux fondateurs étaient Roman Dmowski et Erasme Piltz. Le pianiste Ignacy Paderewski fusionna sa propre organisation au sein du Comité national et devint son représentant aux États-Unis. Les partis passivistes du Royaume réunis au sein du club politique des partis se rallièrent à ce comité. La France reconnut le CNP comme organisation représentant la Pologne le 20 septembre 1917. Par un accord signé le 28 septembre 1918, la République le reconnut comme autorité politique de l’armée polonaise. Son rôle était de fixer le drapeau et les insignes, la formule du serment, d’assurer le contrôle politique du recrutement. La France nommait les officiers généraux uniquement avec l’agrément du CNP. Pour l’envoi au front des troupes l’accord du Comité était nécessaire. Enfin, par cet accord, l’armée polonaise était reconnue comme une armée "autonome, alliée et belligérante sous un commandement polonais unique".

La seconde crise des Légions

La déclaration de Lvov poussa les membres du Conseil d’État provisoire de Varsovie à demander plus aux occupants afin de ne pas perdre le peu de crédibilité qui leur restait. Dans une déclaration aux gouverneurs-généraux datée du 6 avril il demandait une extension de ses prérogatives verticale (plus de dévolution) et horizontale (vers la Lithuanie et la Ruthénie). Dans une déclaration présentée le 1er mai 1917, le Conseil d’État provisoire appela à la mise en place d’un Régent et d’un gouvernement provisoire polonais composé de ministres désignés par lui. Devant le mutisme des autorités d’occupation, il suspendit ses travaux jusqu’à la réponse austro-allemande. Celle-ci arriva le 8 juin mais ne proposa aucune avancée.

Par contre, un rescrit signé des deux empereurs le 10 avril 1917, fit passer le corps auxiliaire polonais, jusqu’alors sous le commandement autrichien, à la disposition du gouverneur-général allemand von Besseler. Une lutte de longue date était entretenue entre les autorités miliaires allemandes et autrichiennes, ces dernières ne voulant pas abandonner leur contrôle sur les Légions, la seule carte qu’elles possédaient encore face à l’Allemagne à propos de la Pologne. Le Conseil d’État provisoire n’accepta pas la nouvelle, qui augmentait encore les prérogatives de von Besseler sur l’armée polonaise. En signe de protestation, il abrogea le 23 avril un appel aux armes qu’il venait de lancer pour l’enrôlement dans l’autre corps polonais, la Polnische Wehrmacht. Prenant acte de cette décision, le 4 juin, von Besseler ordonna l’arrêt du recrutement de celle-ci, suspendant ainsi le seul moyen de pression polonais sur le gouverneur-général.

Sentant le vent tourner définitivement en faveur des thèses ententophiles, Piłsudski organisa sa rupture avec l’Alliance en donnant sa démission du Conseil d’État. Ce dernier ne rassembla plus alors que des éléments fermement activistes. Ils tentèrent un coup politique pour se voir reconnaître de facto la primauté dans l’emploi du Corps Auxilaire poonais. Les conseillers d’État déclarèrent en effet que "la suprême instance [des légionnaires] est le Conseil d’État qui est actuellement l’unique représentation légale et reconnue de l’État polonais"17. Le Conseil adopta une déclaration de serment allant dans ce sens qu’il fit distribuer au Corps auxiliaire polonais. Elle n’était destinée qu’aux troupes ressortissantes du l’ancien Royaume de Pologne, les Galiciens relevant du contrôle de l’armée autrichienne. Le serment fut très mal accueilli par les troupes. 4 régiments d’infanterie refusèrent de le prononcer ainsi que 3 régiments de lanciers et les 2 régiments d’artillerie. Les troupes frondeuses furent internées et leurs officiers dégradés par les autorités militaires austro-allemandes qui n’apprécièrent ni l’initiative du Conseil ni la fronde des troupes. Piłsudski fut, en outre, arrêté et emprisonné dans la forteresse de Magdebourg dans la nuit du 21 au 22 juillet.

Parmi les légionnaires galiciens non soumis au serment, 3 000 refusèrent alors le service au sein du Corps auxiliaire polonais. Ils furent versés dans des unités autrichiennes. Ceux qui l’acceptèrent rejoignirent les troupes assermentées du CAP et celles de la Polnische Wehrmacht. Celle-ci ne comptait plus que 4 000 hommes sur les 21 000 légionnaires de 1917. Le corps auxiliaire en était réduit à la dimension d’une brigade comprenant 2 régiments d’infanterie, 1 de lanciers et 1 d’artillerie. Il fut envoyé sur le front roumain.

L’effet de ces décisions fut désastreux sur les Polonais. Les Austro-allemands essayèrent de regagner leur sympathie par une lettre patente des deux Empereurs du 12 septembre 1917 visant à créer un pouvoir public suprême dans le royaume de Pologne, en l’occurrence un Conseil de Régence composé de trois membres qui seraient nommés par les monarques des puissances d’occupation en attendant la mise en place d’une monarchie constitutionnelle. En plus de ce Conseil, un Conseil d’État en partie électif fut créé, ainsi qu’un Conseil des Ministres. Néanmoins, ces nouvelles instances n’offraient pas de pouvoirs supplémentaires aux Polonais alors qu’elles étaient contrôlées par la fine fleur du parti activiste. Les lois et dispositions juridiques devaient être soumises aux gouverneurs-généraux qui gardaient en outre la haute main sur l’administration des territoires, alors que la question de la responsabilité politique de l’armée était complètement omise.

Au plan intérieur, plus aucune confiance ne liait les Polonais aux Centraux qui se réduisaient de plus en plus à la seule Allemagne. Le renforcement des institutions ne trompaient plus que ceux qui voulaient bien l’être, l’armée polonaise, divisée en deux corps, la Polnische Wehrmacht et le CAP ne rassemblaient que quelques troupes alors que tous les espoirs de l’Allemagne se tournaient désormais sur l’Est de la Pologne du fait de la conquête de l’Ukraine, de la Biélorussie, du littoral baltique où le Reich mettait en place des gouvernements liges faisant au surplus perdre à la Pologne son rôle de pivot dans l’hinterland allemand.

La Pologne, ses armées et les Traités
de Brest-Litovsk

La déliquescence de la Russie après la révolution d’octobre permit aux peuples soumis au Tsar de proclamer leur autonomie. L’Ukraine la décréta le 10 juin 1917. Le 7 novembre 1917, la Rada centrale ukrainienne, organe politique de l’Ukraine décida de la création d’une République nationale ukrainienne (UNR). Petrograd ne l’entendit pourtant pas ainsi et engagea ses troupes contre l’UNR. Elles furent défaites mais les Ukrainiens n’en requirent pas moins l’aide des puissances18. Ils demandèrent également leur participation aux négociations de paix entre les Russes et les puissances centrales. Ces derniers acceptèrent en y voyant un moyen d’affaiblir la partie adverse. Au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la délégation russe conduite par Trotski ne put s’y opposer, s’étonnant seulement, au nom du même principe, de l’absence de la Pologne aux négociations.

Le traité entre l’Ukraine et la Quadruplice

Les représentants de la Quadruplice et ceux de la Rada centrale ukrainienne signèrent un Traité de paix le 9 février 1918. Il mettait fin à la guerre et délimitait les frontières entre les États contractants. La ligne frontière définie faisait que le district de Chelm, retiré des territoires du Royaume de Pologne par la Russie en mars 1915, était intégré à l’UNR. En outre, une convention secrète fut signée entre l’Autriche-Hongrie et l’Ukraine pour permettre la formation au sein de la Cisleithanie d’une province spéciale composée de la Bukovine et d’une partie de la Galicie-Orientale qui serait liée à l’Empire des Habsbourg par un accord de suzeraineté. Aux yeux des Ukrainiens, le statut d’autonomie donné à une région occupée par des Ruthènes permettrait de conférer un toit politique aux Ukrainiens vivant au sein de l’Empire austro-hongrois. Cette convention fut tenue secrète jusqu’en juillet 1918, date à laquelle elle fut présentée à la Diète impériale sous la forme d’un projet de loi.

Les Polonais avaient tenté de rejoindre les négociations de paix dès que l’Ukraine en fut partie prenante. Ils n’essuyèrent que des refus de la part des puissances centrales. La Pologne reçut donc la signature du traité comme un camouflet. Elle faisait les frais, au plan territorial, de l’Alliance ukrainienne des Centraux après avoir perdue dans les mêmes conditions la région de Wilno au profit d’une Lithuanie renaissante, alliée de l’Allemagne ; les territoires polonais acquis par les Austro-allemandes leur servant de variables d’ajustement dans leurs négociations avec leurs nouveaux alliés orientaux.

Le cabinet du Premier ministre Kucharzemski présenta sa démission au Conseil de Régence, qui lança à son tour un appel à la résistance des troupes du CAP stationnées sur le front roumain. Le 15 février 1918, une partie des troupes sous le commandement du général Haller mit en état d’arrestation le général commandant du corps Ziellinski ainsi que son état-major autrichien. Ces troupes franchirent les lignes ennemies sous le feu des Autrichiens. 3500 hommes et 120 officiers furent faits prisonniers par les troupes impériales. Le 19 février, le CAP fut dissous. Un procès fut intenté contre 88 officiers et 24 soldats19. Les troupes qui réussirent à franchir les lignes autrichiennes rejoignirent le périmètre de concentration du deuxième corps d’armée polonais en Russie.

Conséquences de la reprise des combats entre la Russie et l’Alliance

Petrograd décida de se retirer des négociations de paix le jour de la signature du traité liant la Quadruplice à l’Ukraine. Le 11 février, les troupes de l’Alliance reprirent leurs opérations vers l’Est, opérations arrêtées lors de l’Armistice de décembre 1917. La brusque reprise des combats acheva de dissoudre les forces militaires russes. Les troupes de l’Alliance avançaient en territoires russe et ukrainien sans rencontrer de résistance crédible. Elles entrèrent rapidement en contact avec les troupes polonaises cantonnées dans leurs espaces de concentration. Si le contact avec les troupes de l’Alliance n’augurait rien de bon pour les Polonais, a fortiori pour les troupes d’Haller, il permettait au moins de mettre fin à une situation de guerre ouverte avec les Bolcheviques.

En effet, les Bolchéviques engagèrent des opérations de harcèlement contre les troupes polonaises quand le général Dowbor-Muśnicki opposa une fin de non-recevoir au décret des autorités militaires russes demandant aux troupes nationales de se conformer au modèle de l’Armée rouge. Le 4 février 1918, le général fut déclaré hors-la-loi par un décret qui demandait aux troupes de le livrer ainsi que tous ses officiers.

Des accrochages militaires eurent lieu dès le mois de décembre 1917 et s’intensifièrent au début de l’année 1918, notamment contre les territoires polonais de concentration et contre les échelons polonais s’y rendant. Cette situation dégénéra en guerre ouverte au cours du mois de janvier. Les troupes polonaises s’emparèrent de la place forte de Bobrouïsk pour renforcer leurs positions.

Les troupes allemandes entrèrent en contact avec le premier corps polonais près de Minsk le 22 février. Les deux parties signèrent une convention les 25 et 26 février forçant l’armée polonaise à la neutralité. Elle devait rester cantonnée dans la contrée du Dniepr depuis Mohilew jusqu’à l’embouchure de la Bérézina. Elle ne pouvait plus combattre qu’en cas de légitime défense, devait contribuait à la pacification de la zone contre les éléments bolcheviques et permettre le libre passage des troupes allemandes en opérations. Un second accord, signé le 21 mars, l’obligea à la démobilisation. En l’attendant, le 8 mai 1918, von Besseler signa un décret retirant au Conseil de Régence tout pouvoir sur les forces armées, le corps de Dowbor-Muśnicki passa alors sous son commandement. Le troisičme corps d’armée polonais commandé par le général Michaelis, qui servait jusqu’alors sur le théâtre galicien, fut désarmé par les troupes autrichiennes en février 1918.

Le second corps connut un destin plus tragique. Les troupes allemandes entrèrent en contact avec lui dans la région de Kaniow sur le Dniepr en Roumanie. Le commandement, assuré par le général Stankiewicz rejoint par le général Haller, refusa d’obtempérer à l’ordre de désarmement exigé de lui le 1er mai. Les troupes allemandes organisèrent alors le siège des forces polonaises, avant de donner l’assaut le 10 mai à minuit devant l’obstination polonaise. Trois jours de combats s’ensuivirent au cours desquels la majorité des troupes polonaises durent se rendre après avoir reçu des conditions honorables de capitulation, non sans qu’un détachement sous le commandement du général Haller parvînt à briser l’encerclement, à franchir le Dniepr et à rejoindre Mourmansk et le corps expéditionnaire franco-britannique qui y campait en traversant l’Ukraine et la Biélorussie, pour enfin embarquer pour la France où le général Haller prit deux mois plus tard, le commandement de l’armée bleue.

L’année 1918

En mars 1918, à la signature du traité de Brest-Litovsk mettant fin à la guerre sur le front oriental, les forces polonaises et les espoirs polonais d’indépendance étaient réduits à néant. Les armées polonaises constituées en Russie étaient désarmées de même que le CAP, la Polnische Wehrmacht était réduite à 4 000 hommes sans possibilité de recruter. La Pologne ne revêtait plus aucun intérêt stratégique pour l’Alliance. Elle n’avait pas d’armée crédible, et n’avait plus son rôle de marche de l’Empire, maintenant assuré par l’Ukraine, la Biélorussie et le Baltikum, tous trois sous domination allemande.

La situation de 1918 tranchait avec les ambitions des forces politiques polonaises de 1914. L’alternative que les Polonais voulaient imposer aux belligérants - une armée polonaise contre l’assurance de l’indépendance du pays - se trouvait réduite à une petite armée polonaise en France, opérant à plusieurs milliers de kilomètres de sa terre et ne combattant pour l’indépendance et la défense de la Pologne que dans le cadre d’une victoire des armes de l’Entente, victoire qu’elle ne pouvait influencer que de manière marginale du fait de la faiblesse de ses forces ; alors même que le combat de forces polonaises à partir du territoire national était plus porteur de sens et de réalisations concrètes puisqu’il permit au cours de la guerre un début de concrétisation quand l’Alliance créa le Conseil d’État puis le Conseil de Régence.

Pour autant, ces constructions, tout comme la teneur des déclarations russes à propos de la Pologne, montraient l’inversion du rapport de forces par rapport aux ambitions polonaises. Les anciennes puissances co-partageantes voulaient tirer le maximum des Polonais contre un minimum de concessions politiques. Les Polonais n’eurent d’autre choix que d’accepter ou de refuser les propositions des belligérants qui ne lâchaient de concessions qu’arrivés aux points de rupture. Les bribes d’armées polonaises constituées étant la manifestation de cette absence de consensus et de concessions réciproques.

L’hégémonie allemande en Europe orientale prit fin à partir du front occidental, quand les armées du Reich furent enfoncées dans le secteur de Villers-Cotterêts en juillet 1918. Le délitement des armées allemandes en Pologne conduisit à son indépendance de fait. Pour autant, la position du nouvel État était loin d’être assurée. Nombres d’États limitrophes avaient des contentieux territoriaux avec lui, alors que la Russie bolchevique voulait faire déferler sa révolution vers l’Ouest. Les dirigeants polonais devaient organiser dans les plus brefs délais une armée cohérente susceptible de défendre un État en danger de mort à partir de tous reliquats militaires hérités de la guerre.

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Notes:

1 La République nobiliaire.

2 Joseph Lutostanski, Les partages de la Pologne et la lutte pour l’indépendance, Paris, Lausanne, Bureau polonais d’études et de publications politiques, Librairie Payot, 1918, p. 229.

3 Casimir Smogorzemski, Joseph Piłsudski et les activistes polonais pendant la guerre. Étude historique, Paris, Gebethner & Wolff, 1930, pp. 13-14.

4 Roman Dmowski, La question polonaise, Paris, Armand Colin, 1909, 332 p.

5 Il regroupait le PN-D, le Parti de la politique réaliste, le Parti polonais progressiste, le Parti démocrate chrétien, la Fédération nationale, et l’Union de l’indépendance économique et quelques autres cercles de gauche

6 Stanislas Filasiewicz, La question polonaise pendant la guerre mondiale, Paris, Section d’études et de publications polonaises du Comité National Polonais, 1920, p. 10.

7 Stanislas Filasiewicz, op. cit, p. 88.

8 Après l’offensive allemande du printemps 1915, le Comité national fut transféré à Saint-Pétersbourg.

9 Josef Pilsudski, Mes premiers combats. Souvenirs rédigés dans la forteresse de Magdeburg, Paris, Gebethner & Wolff, 1931, p. 75.

10 Stanislas Filasiewicz, La question polonaise pendant la guerre mondiale, op. cit., p. 49.

11 Les ambitions de l’état-major allemand étaient importantes. Il comptait sur un réservoir de troupes d’un million d’hommes, estimation faite par le colonel Sikorski en décembre 1915.

12 Stanislas Filasiewicz, op. cit., p. 152.

13 Dont 20 000 officiers et 119 généraux.

14 Aux États-Unis, un mouvement en vue de la création d’une armée de 100 000 hommes - l’armée Kościuszko - fut lancé par Paderewski en avril 1917. Les autorités américaines se déclarčrent favorable à cette création jusqu’au moment où les États-Unis lancèrent leurs ordres de mobilisation. La mission d’Archinard eut donc l’autorisation d’enrôler les volontaires polonais non soumis aux ordres de conscription dans l’armée américaine.

15 Elle fut nommée ainsi du fait de la couleur de ses uniformes, identiques à ceux des Français.

16 Ce chiffre est fourni par Georges-Henri Soutou dans Recherches sur la France et le problème des nationalités pendant la première guerre mondiale : Pologne, Ukraine, Lithuanie, Paris, Presses universitaires de Paris-Sorbonne, 1995, 230 p. Pour autant, d’autres auteurs donnent le chiffre de 60 000 hommes au sein de l’armée polonaise. Voir Charles-Henry, L’armée polonaise, Paris, Editions de la Griffe, 1925, 87 p. et A. Merlot, L’armée polonaise. Constitution en France et organisation (juin 1917-avril 1919), Paris, Imprimerie Levé, 1919, 99 p.

17 Bulletin du bureau polonais de Berne, dépêche B.137/17.

18 La Rada en appela d’abord à l’Entente dont la seule réaction fut de reconnaître l’UNR sans apporter aucun autre forme de soutien.

19 Il ne fut jamais instruit jusqu’à son terme du fait d’une grâce impériale décidée pour ne pas envenimer les relations de plus en plus tendues entre l’Autriche-Hongrie et ses sujets de Galicie.

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