LE COMITÉ DE L’ARTILLERIE ET SES RÉALISATIONS DES ORIGINES À 1870

 

Pierre Nardin

 

 

Le comité de l’artillerie a joué un rôle important au cours du xixe siècle dans l’armement de l’armée française. L’évolution de cet armement et les motifs qui l’ont provoquée ont été pensés et parfois suscités par le comité de l’artillerie. L’étude de son action s’impose donc à celui qui se penche sur l’histoire de l’armement français au cours de ce siècle.

Les modifications de son organisation et de ses attributions au cours de cette période reflètent les changements des doctrines politiques et militaires notamment après la défaite de 1871. À ce titre aussi, l’histoire du comité de l’artillerie présente un intérêt certain.

LA RÉVOLUTION ET L’EMPIRE

Tout au long du xviiie siècle, l’organisation de la fabrication et du contrôle de qualité des armes et celle de l’administration du corps de l’artillerie subirent d’importants changements. La direction technique et l’administration furent tantôt séparées, tantôt réunies, placées tantôt directement sous l’autorité du ministre, tantôt sous celle d’inspecteurs généraux qui "ont à connaître des réparations, constructions et approvisionnements, à vérifier la capacité, et la bonne conduite des officiers qui y sont employés, et à tenir la main à ce que, dans les manufactures d’armes, fonderies pour le canon ou les fers coulés, le meilleur ordre possible soit établi et entretenu ainsi que dans tous les arsenaux de constructions et autres". En 1776, le roi crée et confie à Gribeauval le poste de premier inspecteur qui est, en fait, le chef de neuf inspecteurs. Il tient son autorité du secrétaire d’Etat ayant le département de la Guerre. Mais la mort de Gribeauval en mai 1789 et la Révolution jettent le trouble dans cette organisation.

À une époque où fleurissent des comités à la tête des administrations et des services et où l’on repousse l’autorité de l’homme seul, il n’était pas question de nommer un successeur à Gribeauval. Dès 1790, l’Assemblée nationale adopte le principe de la création d’un comité de l’artillerie qui aura un rôle consultatif, chargé de "traiter avec le ministre toutes les affaires relatives aux services et aux travaux de l’artillerie".

En fait, le comité ne prendra réellement vie qu’en 1795, selon les dispositions de la loi du 18 floréal an III (7 mai 1795) et des trois arrêtés subséquents. Il est chargé de :

- "donner des avis motivés sur les objets du service de l’artillerie, tant du personnel que du matériel, qui pourraient lui être soumis par le gouvernement,

- de présenter le travail des inspections,

- de donner au gouvernement, sur le perfectionnement du service de l’artillerie en général, des vues résultant des discussions qui avaient eu lieu pendant la durée de la session".

En outre, il est chargé de la surveillance de l’atelier de précision créé en 1795 pour assurer la construction et l’uniformité des instruments vérificateurs des armes et munitions, et de la direction, qui lui sera d’ailleurs enlevée rapidement au profit du directeur de l’artillerie de Paris, du dépôt où sont conservées les modèles de bouche à feu et d’armes portatives ainsi que les archives, mémoires et manuscrits correspondants. Enfin, il fait exécuter les expériences que le ministre juge utile d’entreprendre sur des matériels nouveaux conçus en fonction des innovations retenues.

Ainsi la convention ne confie au comité d’artillerie qu’un rôle consultatif ou de surveillance et ne lui reconnaît aucun droit d’initiative ni, a fortiori, d’autorité. Aussi bien, elle limite chaque session annuelle à quatre mois et n’en nomme les cinq membres que pour un an, bien qu’elle autorise les inspecteurs généraux présents à Paris à assister aux séances avec voix délibérative. Cette mesure reste d’ailleurs en grande partie formelle car les besoins du service maintiennent ces officiers, la plupart du temps, en campagne. Un rôle aussi mineur et une composition aussi incertaine ne pouvaient conduire qu’à une mise en sommeil. Le comité ne se réunit plus que sporadiquement et les séances sont peu fréquentées. Les consuls s’inquiètent de cette situation et le ministre donne l’ordre au comité le 26 brumaire an VIII (16 novembre 1799), c’est à dire huit jours après la création du Consulat (9 novembre 1799), de lui présenter un bilan de ses activités depuis sa création.

Le 6 ventose an 8 (24 février 1800) le comité répond, en ce qui concerne la réalisation des armements, qu’il a trié les inventions qui lui étaient présentées et éliminé celles qui lui avaient paru dangereuses, trop coûteuses et inutiles, qu’il a rencontré des difficultés insurmontables pour retrouver et regrouper les livres et les machines relatifs à l’artillerie se trouvant dans les "cabinets de curieux" ou dans les bibliothèques nationales, comme il avait été invité à le faire au Dépôt central, et qu’il a développé l’activité de l’atelier de précision chargé du dessin et de la fabrication des instruments vérificateurs. Il désire que l’on adopte de nouveaux modèles de hausses pour les bouches à feu. Il souligne qu’il faut conserver le culot lourd des bombes parce que celles-ci tombent ainsi par l’arrière ce qui leur permet de "conserver leur feu qui les amène nécessairement à l’explosion et qu’elles risquent moins ainsi de se briser en tombant". Par contre, il faut l’alléger aux "obus qui ont des trajectoires courtes et peu relevées et n’ont pas le temps d’obéir à l’excès de pesanteur du culot qui leur ferait toucher terre de ce côté", parce qu’aussi leur fabrication sera plus facile et qu’ils contiendront plus de poudre. Il demande que la fabrication des calibres lunettes pour projectiles soit assurée dans les ateliers de construction car le besoin peut en être soudain et fréquent et que les ouvriers doivent conserver la main. Mais les étoiles mobiles de contrôle de l’âme des bouches à feu doivent être confiées à l’atelier de précision parce que plus difficiles à faire et par souci d’uniformité. Il souhaite pouvoir faire des essais de trempe des "fontes et aciers". Il a proposé l’adoption de divers accessoires : nouvelle baguette à fusil plus légère, nouveau compas d’épaisseur pour mesurer, dans les manufactures d’armes, l’épaisseur des canons de fusil.

En matière de propulsion, il a discuté les avantages et les défauts d’une nouvelle poudre noire à grains ronds proposée par Champagny, par rapport à la poudre réglementaire à grains anguleux. Il constate qu’elle exige moins de main d’œuvre, qu’elle est plus dure, ce qui est préférable pour les transports, qu’elle est moins dangereuse à fabriquer et qu’elle se conserve mieux, mais qu’en revanche son essorage est plus long, ce qui exige des bâtiments plus importants dans les poudreries, qu’elle use rapidement les cribles et qu’elle cause de longs feux et des irrégularités de portée dans les armes d’infanterie (7 ratés sur 12 coups contre 1 sur 8 avec la poudre réglementaire). En conclusion, le comité propose son adoption pour les bouches à feu mais pas dans les fusils, mousquetons et pistolets. Détail pittoresque, il suggère qu’on ne la vende pas dans le commerce car "on en volera moins à la république". Il décrit ses travaux sur l’amélioration de cette pièce délicate des armes portatives qu’est la platine et recommande le maintien de l’essai d’humidité des canons de fusil (un mois dans la chambre avant tir). Enfin il profite de l’occasion qui lui est offerte pour se plaindre des empiètements des armes sur ses attributions, ce qui entraîne confusion, désordre et pertes inutiles.

Ce rapport du comité central montre qu’il n’est pas resté inactif malgré les conditions difficiles dans lesquelles il travaillait. Il y avait d’autant plus de mérite que le chef du 3e bureau du ministère, le général Milet Bureau, avait cherché à le faire supprimer dès 1796, jugeant qu’il ne répondait pas à son objectif qui était, à son avis, non pas de perfectionner le matériel mais de "présenter le résultat des opérations pendant la campagne et les idées sur les dispositions à faire pour la campagne suivante".

Le Premier consul, sans attendre le rapport du comité, avait mis à sa tête un premier inspecteur général, ressuscitant ainsi le titre qu’avait illustré Gribeauval, puis quelques mois plus tard, remplacé le comité par un véritable conseil comprenant tous les inspecteurs généraux de l’artillerie. Mais ceux-ci étaient généralement en tournée ou commandaient l’artillerie aux armées, en sorte que les réunions du nouveau comité, comme celles de son prédécesseur, n’étaient guère fréquentées ( à la première séance du 4 novembre 1800, il n’y avait que cinq présents sur douze membres). Le comité cessera même de se réunir dès janvier 1803. Le premier inspecteur se trouvera alors seul et exercera en fait la direction technique de l’artillerie jusqu’en 1811, tout en étant le commandant en chef de l’artillerie de la Grande armée.

Cette éclipse du comité a plusieurs motifs : tous les efforts étaient tendus pour soutenir et approvisionner les armées en campagne, ce qui était le rôle des bureaux du ministère et non du comité ; le système d’artillerie de Gribeauval avait donné satisfaction ; enfin le comité avait été vivement critiqué. Le premier inspecteur général nommé en 1800, d’Aboville, qui avait fait ses premières armes à l’âge de 15 ans à Fontenoy en 1745, avait alors 70 ans et n’avait plus l’allant nécessaire : Napoléon s’en défera en le nommant sénateur en 1802. Son remplaçant, Marmont, jeune et énergique, était aide de camp de Napoléon et avait sa confiance. Il ne restera cependant que deux ans. Dès son entrée en fonction, le ministre de la Guerre Berthier lui rappelle qu’il ne doit donner aucun ordre directement et qu’il ne peut que transmettre ceux du ministre. La base des fonctions du premier inspecteur, lui écrit-il le 19 vendémiaire an VIII, se trouve dans les mots : surveillance, inspection, projet. Marmont qui, aux dires de ses censeurs, n’avait qu’une faible expérience de l’artillerie, fit cependant étudier un nouveau système d’artillerie par un officier du matériel le colonel François de Fautrier, ancien directeur des parcs en Italie et en Égypte, en s’entourant de l’avis de d’Aboville, Eblé, Lamartillière, etc. Ce fut un échec et les quelques modèles fabriqués de ce matériel, dit de l’an XI, allèrent enrichir les musées. Soucieux d’obtenir un poste plus actif et plus en rapport avec ses capacités, Marmont sera nommé colonel général des chasseurs en 1804. Son successeur le général de Songis faisait déjà partie du premier comité en 1795 comme chef de bataillon. Il restera premier inspecteur jusqu’en 1810 et sera remplacé par Lariboisière.

Cependant l’Empereur décide en 1811 de rénover le comité chargé "d’examiner et de discuter tous les projets qui lui seraient renvoyés par le ministre de la Guerre". Il lui laisse la surveillance du dépôt central et de l’atelier de précision et l’examen des résultats des expériences et essais. Cette mesure n’a guère d’effet et Napoléon s’inquiète d’autant plus qu’il a pris lui-même la direction de l’artillerie à la mort du général Eblé1 survenue huit jours après celle de son prédécesseur Lariboisière. L’Empereur écrivait le 18 janvier 1814 au ministre Clarke, à propos de la perte de 150 000 coups de canon à Mayence : "l’artillerie est mal guidée... il faudrait avoir un comité d’artillerie comme le Génie a un comité de défense, lequel serait chargé de prendre tous les jours connaissance des progrès de l’ennemi, et de nos envois qui seront en route et donnerait des ordres". Dix jours plus tard, le duc de Feltre reforme un comité central de l’artillerie divisé en trois sections : la première s’occupera de la formation et de l’équipement des armées ; la seconde des manufactures, ateliers, fonderies, forges et de l’armement des troupes ; enfin la troisième, de l’armement des places fortes, de la défense de Paris et de la garde nationale.

C’était en quelque sorte, un comité de circonstance : les alliés avaient envahi la France et Napoléon ne pensait qu’à la campagne en cours, alors que Clarke voulait confier au comité des tâches plus vastes, que celui-ci n’acceptera d’ailleurs qu’à titre consultatif. Trois mois plus tard, Napoléon quittait la France et le gouvernement provisoire constituait incontinent un nouveau comité chargé de présenter un projet de réorganisation du corps de l’artillerie. Ce comité, remanié quelques mois plus tard, n’eut pas le temps de terminer sa tâche : l’Empereur avait repris le pouvoir puis abdiquait.

Ainsi se terminait la première période de la vie du comité de l’artillerie. Le changement de régime politique ouvrit la porte aux critiques. Le comité fut taxé d’incapacité et d’inutilité par le lieutenant-général Allix, auteur d’un système d’artillerie non adopté. Le lieutenant-général d’Anthouard qui deviendra premier inspecteur général en 1830, souligne de son côté le rôle effacé de cet organisme, voire son incurie.

En fait, le comité s’il a fait peu, a fait ce qu’il pouvait. Les bureaux du ministère ont soigneusement veillé à garder pour eux l’exécutif et à ne laisser au comité qu’un rôle consultatif, tant en matière d’armement que d’instruction et d’avancement du personnel. Les membres du comité étaient généralement aux armées. Enfin le souci général allait aux événements de la guerre plus qu’à la rénovation du matériel.

Deux lettres du 13 octobre et du 27 octobre 1811 adressées par le général Valée, qui fait alors campagne en Espagne, au premier inspecteur général Lariboisière, témoignent de l’inclination du comité à s’occuper des opérations : il n’y est question que des péripéties des sièges de Valence et de Sagonte, à l’exclusion de toute considération technique. À l’inverse, le général Berge écrivant lui aussi de la péninsule le 21 mars 1810 pour vanter les qualités des bouches à feu fondues à Séville2 dont l’une a tiré 5 300 coups sans faiblir, et décrire les procédés utilisés, adresse sa lettre au ministère et non pas au comité. Ainsi, contrairement à toute attente, des questions tactiques occupent le comité et des problèmes techniques sont soumis au ministre.

En matière de production d’armements, le comité ne jouait d’ailleurs aucun rôle direct. Sous la Convention c’était une "commission des armes et poudres" (décret du 13 pluviôse an III), d’ailleurs éphémère, qui était chargée de la fourniture aux armées des armes et munitions qu’elles demandaient, de la fabrication des poudres et de la récolte du salpêtre. Le rôle de fournisseur d’armes a été dévolu ultérieurement aux bureaux du ministre de la Guerre qui disposait des poudreries et raffineries, des forges, fonderies et manufactures placées les unes sous le régime de la régie directe, les autres confiées à des entrepreneurs qui travaillaient sur des marchés de l’État, tandis que les métaux nécessaires aux fonderies étaient fournis par l’industrie sur commandes et sous le contrôle de l’administration et que la responsabilité des poudres était confiée au ministère des Finances (loi du 13 fructidor an III). Le comité n’intervenait guère qu’en matière d’études : il triait les inventions qui lui étaient soumises, suggérait les travaux à faire sur celles qu’il retenait, proposait au ministre des expériences et essais, approuvait ou rejetait les modifications ou les nouveautés présentées. Il n’avait de crédits que pour assurer le fonctionnement du dépôt central et de l’atelier de précision lorsqu’ils étaient placés sous ses ordres.

LA RESTAURATION

Les choses vont changer. La guerre est terminée, il s’agit de réorganiser l’armement après avoir tiré les leçons de la défaite. Dès son avènement, Louis XVIII prend une ordonnance, le 12 mai 1814, qui reconstitue le comité sous une forme voisine de celle qu’il avait en 1811. Deux arrêtés la complèteront en 1815. Celui du 3 novembre ajoute que le comité aura, outre les tâches habituelles, celle "d’arrêter et de soumettre un système d’artillerie de construction simple, économique et uniforme, en tirant d’ailleurs tout le parti qu’il sera possible du système existant". Le ministre de la Guerre, Maréchal Victor, en informe le 23 février 1822 le général Valse qui a été nommé, dix jours plus tôt, inspecteur général et président du comité : "l’objet le plus important dont le comité consultatif de l’artillerie puisse s’occuper après celui des armes portatives est le travail concernant le matériel de cette arme. Ce matériel est resté au point où il était en 1790, sauf les modifications de détail plus ou moins heureuses qui y ont été introduites pendant les dernières guerres... Le travail du comité doit particulièrement avoir pour objet toutes les simplifications reconnues nécessaires dans les formes et les dimensions des bouches à feu et surtout des attirails d’artillerie, en diminuant autant que le service peut le permettre le nombre des numéros des roues, des essieux, des formes et en général des pièces, qui, étant similaires, jouent le même rôle dans toutes les parties du système d’artillerie. Quant à l’artillerie de montagne dont le système n’a pas encore été fixé jusqu’ici et qui doit aussi être livré à l’examen du comité, je crois devoir vous faire connaître qu’on s’occupe à Toulouse et à Grenoble d’un travail préparatoire dont les résultats vous seront incessamment adressés".

La mission qui lui est ainsi confiée et le titre qu’il reçoit conviennent au général Valse pour qui c’est à la centralisation du service de l’artillerie comprenant "la direction des arsenaux, des fonderies, des poudreries, des forges, des manufactures d’armes", que l’on doit le degré de perfection auquel a été portée l’artillerie sous Valière et Gribeauval soutenus par des ministres forts : Argenson et Choiseul. Cette centralisation, il faudra la maintenir.

Les membres du comité nouveau, ayant plus de loisirs du fait de la paix sont assidus aux séances qui sont tenues régulièrement. Un règlement intérieur du 1er janvier 1816 prescrit la présentation d’un rapport annuel d’activité qui sera effectivement fourni. Le premier, en date du 2 janvier 1817, fait le point des travaux de l’année précédente dont les principaux sont, en ce qui concerne l’armement, les suivants :

- étude de règlements pour le service de l’artillerie, les arsenaux, le service des forges, le service des fonderies, le service des manufactures d’armes à feu, d’armes blanches et d’extraction des pierres à feu, le service des poudres et salpêtres,

- mesures concernant la sécurité des fabrications,

- étude du rétablissement de la fonderie de Toulouse et de la création d’une sous-direction des forges dans cette ville ainsi qu’à Nantes ou Rennes "pour satisfaire les besoins des arsenaux et assurer le service quand les forges du nord-est sont envahies", étude comparative de l’institution d’une manufacture d’armes blanches à Langres ou à Châtellerault "qui offre plus de capacité et de sécurité", développement de la manufacture d’armes de Tulle "la seule dont les produits soient assurés dans une guerre malheureuse".

Ainsi apparaît le souci de réimplanter au sud de la Loire ou dans l’ouest les établissements constructeurs du nord-est.

En 1818 et 1819, il propose l’achat des forges de Miremont au profit de la manufacture de Tulle et étudie la suppression de la manufacture de Charleville.

Dès 1816 et plus encore après les réformes de structures intervenues en 1820 et 1822, le comité fit entreprendre le recensement des matériels existants car "une guerre longue et désastreuse aux besoins de laquelle l’artillerie a été obligée de fournir avec une activité prodigieuse, a dû successivement l’écarter des principes d’après lesquels elle avait jusqu’alors dirigé son service : approvisionnements réguliers, uniformité et précisions dans les constructions, examens, épreuves dans les réceptions, inflexibilité dans l’exécution des règlements, en un mot tout ce qui la distinguait a dû se ressentir de la précipitation dont les circonstances faisaient une loi. Le résultat de ce relâchement avait été de laisser à l’époque de la paix un matériel incomplet, des bouches à feu, des affûts de toutes formes, de tous calibres, enfin des établissements dont le service et l’administration étaient régis par l’inconstance et l’irrégularité de mesures partielles et provisoires".

Le comité, définit, après expériences, de nouvelles règles de rebut des bouches à feu dont l’âme était érodée. Il a étudié et terminé de nombreux règlements, notamment des arsenaux, établissements spéciaux de l’artillerie qui ne peuvent être administrés qu’en régie et des établissements constructeurs qui, au contraire, sont généralement sous le système de l’entreprise. Il a défini les conditions de réception des matières et de recettes des objets fabriqués. Il a développé l’activité de l’atelier de précision et doté les établissements de jeux complets de vérificateurs.

Le règlement des manufactures d’armes a été terminé en 1819, avec facilité car ces établissements avaient toujours été bien dirigés. Celui des forges un peu plus tard et celui des fonderies entrepris en 1823. Les ateliers conservés ont été rééquipés de machines modernes et une réimplantation étudiée. La rénovation du système d’artillerie a donné lieu à des travaux importants. On se borne à des modifications (caissons, avant-trains, etc.) de l’artillerie de campagne de Gribeauval dont Scharnhorst disait qu’elle était, sous le rapport des dimensions, "la construction la plus avantageuse", mais on étudie de nouveaux obusiers qui sont expérimentés de 1820 à 1822 à la Fère, Toulouse et Vincennes. Le comité fait aussi étudier un nouvel équipage de pont, une nouvelle forge, un affût de siège, etc. Pour l’artillerie de montagne il fait étudier et adopter un obusier de 12.

Il propose la création de nitrières artificielles pour mieux subvenir aux besoins des poudreries, étudie la création d’un établissement central de l’artillerie, fait faire des expériences de lissage pour améliorer les poudres, discute du calibre optimum des fusils, suggère une fusée en cuivre pour remplacer celles en bois, fait faire des comparaisons entre les aciers français et étrangers "habituellement employés", préconise l’emploi d’alliages de cuivre pour certaines pièces d’armes portatives, suggère de nouvelles platines de fusil qui ramènent à 1 sur 94 le nombre des ratés qui sont de 1 sur 14 dans le fusil réglementaire et de 1 sur 30 ou 40 à l’étranger. En 1820, il obtient que l’inspection générale du matériel de l’artillerie ait dans sa mouvance les poudreries et raffineries au même titre que les forges, fonderies et manufactures.

Tous ces travaux ont été exécutés par des commissions qui se sont entourées des avis des établissements et se sont appuyées sur de nombreuses expériences. Cependant le nouveau ministre de la Guerre de Charles X qui vient de monter sur le trône, Clermont Tonnerre, ne s’estime pas satisfait. Il rappelle au comité, le 31 octobre 1824 que Louis XVIII lui avait ordonné le 30 janvier 1815 de lui présenter un nouveau système d’artillerie avant la fin de l’année et que, cependant, dix ans se sont écoulés sans qu’on y soit parvenu malgré les dépenses d’essais et d’expériences qui ont coûté 1 500 000 francs et n’ont servi qu’à améliorer le système de Gribeauval. Il s’étonne que le comité n’ait pas modifié l’alliage habituel des bouches à feu de 11 d’étain pour 100 de cuivre. Il regrette que les tirs comparatifs effectués à la Fère, de canons en bronze coulés pleins et à noyaux, de canons de fer coulé et de canons de bronze chemisés en fer forgé n’aient donné lieu à aucune conclusion bien qu’ils aient coûté plus d’un million.

Il désire que les canons à âme en fonte de fer, à âme en fer forgé et à âme en fer revêtu de bronze, coulés par Maritz, l’entrepreneur de la fonderie de Strasbourg, soient essayés rapidement. En conséquence, le ministre crée une commission qui sera chargée de mettre de l’ordre dans le "dédale inextricable" des modifications agréées par le comité. Cette commission de cinq membres comprend deux savants illustres, Poisson "examinateur de l’artillerie" et Gay Lussac "membre de l’institut et du comité consultatif des poudres" et prendra le conseil du chimiste Darcet. Ce faisant, Clermont Tonnerre adoptait une tradition du service des poudres qui s’était toujours attaché les services des chimistes les plus éminents, notamment de Lavoisier. Il avait déjà opéré de la même manière pour les compositions fulminantes, dont l’examen avait été confié à une commission présidée par un lieutenant général d’infanterie assisté des savants Arago et Thenard.

Mais Valée finira par convaincre le ministre que la politique du comité, qui consistait à perfectionner et à compléter les matériels de Gribeauval, était la meilleure. Il fait d’ailleurs adopter en 1827 un système complet et obtient l’intégration dans le comité des commissions partielles créées par le ministre. Il est récompensé par l’attribution, le 27 janvier 1830, du titre, rétabli à son intention, de premier inspecteur général.

En matière d’armes portatives, l’activité du comité fut moins spectaculaire mais non négligeable et elle prépara les résultats qui seront obtenus ultérieurement. En 1813 un industriel avait déjà présenté un fusil de chasse à percussion, chargement par la culasse et amorce fulminante. D’autres prototypes du même genre furent soumis au comité de 1818 à 1824. Après des essais de compositions au fulminate d’argent (trop dangereux) puis au chlorate et au sulfure d’antimoine, le comité adopta en 1824 le fulminate de mercure, qui est toujours utilisé.

Les études théoriques de balistique intérieure et extérieure sont soutenues par le comité et se développent : les premières au Bouchet sous la direction du capitaine Piobert qui fait, en particulier, adopter le pendule balistique de Robins pour la mesure de la vitesse initiale et les secondes par les savants Fuler et Lagrange.

Au lendemain des guerres de l’empire, le gouvernement disposait de nombreux établissements de fabrication. Les poudreries et raffineries formaient la régie des poudres et salpêtres placée sous l’autorité d’un commissaire du roi. Le comité demanda son rattachement à la division générale de l’artillerie et obtient la nomination d’un inspecteur dans chaque poudrerie. Le nombre de ces établissements malgré quelques fermetures, était considérable. On comptait dix poudreries : Essonne - L’Isle-Adam - Esquerdes - Metz - Colmar - Vonges - St-Médard - Le Ripault - Pont de Buis - Maromme et quatorze raffineries à Esquerdes - Metz - Nancy - Colmar - Dijon - Avignon - Montpellier - Marseille - Bordeaux - Saumur - St-Jean d’Angely - Le Ripault - Rouen et Paris.

Des manufactures d’armes, qui étaient au nombre de dix sous l’Empire dont trois à l’étranger, il en subsistait six : St Etienne - Tulle - Charleville - Maubeuge - Mutzig - Klingenthal, auxquelles viendra s’ajouter Châtellerault en 1825, tandis que dès 1822 la décision était prise d’abandonner Maubeuge, Charleville et Klingenthal. La production des fusils avait en 1813 atteint 240 000 unités à 32 francs pièce. Elle ne sera plus que de 101 000 en 1830, dont 80 000 fournies par les manufactures. Les manufactures sont confiées à des entrepreneurs.

Quant aux fonderies de canons qui sont, au début de la Restauration, exploitées tantôt en régie directe, tantôt à l’entreprise, elles sont implantées à Douai - Strasbourg et Toulouse. En 1828, la décision de principe de créer une nouvelle fonderie à Bourges est prise, l’expérimentation des compositions fulminantes et des fusées et confiée à l’École de pyrotechnie de Metz, celle des bouches à feu aux Écoles d’artillerie de Douai - Strasbourg - La Fère - Vincennes, celles des armes portatives aux régiments.

Le ministre estime en 1822 que le régime de l’entreprise est préférable "car il offre au gouvernement plus de garanties". Dès lors les fonderies seront de préférence exploitées sous ce régime et le règlement de 1824 sera établi pour elles. Ce document dispose que l’entrepreneur exécute les commandes que le ministre lui passe, avec des matériels et dans les établissements appartenant à l’État, en utilisant les métaux de base (cuivre, étain) fournis par l’administration, sous la surveillance et le contrôle d’officiers inspecteurs qui relèvent d’un colonel inspecteur général des fonderies affecté au dépôt central. Les officiers sont, dans chaque fonderie, en principe au nombre de six : un officier supérieur assisté d’un capitaine en premier, de quatre capitaines en second, d’un garde d’artillerie, d’un contrôleur et de quatre maîtres ouvriers. L’entrepreneur est responsable de la fabrication. Il embauche son personnel, assure l’entretien des matériels de l’État, mais ne peut utiliser d’autres métaux que ceux fournis par le gouvernement. Il peut exécuter des commandes civiles mais seulement avec l’autorisation de l’inspecteur. Le règlement précise en détail des opérations de fabrication : l’étain doit être mis en trois fois, trois éprouvettes sont prélevées en cours de coulée et analysées, un registre des opérations est tenu.

Les obusiers et canons sont coulés pleins, en fosse, en commençant par la volée puis forés à un diamètre inférieur au calibre sur un "banc de forerie". On enlève ensuite l’excédent de métal de l’âme, on tourne l’extérieur et on le grave. Les tourillons sont usinés, les hausses mises en place et la ligne de mire tracée. Seuls les mortiers sont coulés à noyau. Dans les fonderies il y a quatre ateliers principaux : la moulerie pour la confection des moules, la fonderie pour la coulée, la forerie pour le forage, l’alésage et le tournage, la ciselerie pour la pose à froid des grains de lumière et les usinages extérieurs.

Les "menus ouvrages" (crapaudines, baguettes à charger, boîtes de roues, chasse-fusées, etc.) sont coulés à partir des copeaux, masselottes et autres déchets de fabrication.

Le rôle de chacun des officiers est défini avec précision. Ils livrent après analyse les métaux nécessaires à l’entrepreneur, surveillent la fabrication et l’entretien des machines avec l’aide des maîtres ouvriers, poinçonnent le matériel de l’État, contrôlent la comptabilité de l’entrepreneur et ses instruments vérificateurs, procèdent enfin à la réception des matériels fabriqués.

Dans les fonderies en régie, ces personnels militaires dirigent eux-mêmes l’entreprise et les fabrications. Ils embauchent les ouvriers qui travaillent dix à douze heures par jour, non compris les repas, et sont payés à la journée. Ceux qui sont absents à l’ouverture des portes sont taxés d’une amende versée à une caisse de secours gérée paritairement dont les ressources sont distribuées aux malades et infirmes. Cette caisse reçoit, en outre, le produit d’un prélèvement sur les salaires. La recette des matériels fabriqués est confiée à un chef de bataillon indépendant ou à un directeur d’école d’artillerie.

Douze compagnies d’ouvriers d’artillerie, soit en tout 840 militaires, sont en outre affectés aux fabrications dans les établissements.

DE 1830 à 1870

La révolution de 1830 supprima de nouveau la charge de premier inspecteur général et rappela au comité tous les inspecteurs généraux et des maréchaux de camp désignés par le ministre. Son rôle restait purement consultatif, ainsi que le spécifiait clairement le Maréchal Soult au Président d’Anthouard : "le comité de l’artillerie est institué pour me donner son avis quand je le lui demande... et auquel je me suis nullement astreint à me conformer". À partir de 1834, seuls les inspecteurs généraux désignés chaque année en font partie. Cette situation durera jusqu’en 1850. Le membre de l’Académie des sciences qui fait partie du conseil du directeur des poudres est placé auprès du comité pour traiter les questions d’analyses et d’expériences relatives à la physique et à la chimie. Diverses modifications de la composition du comité interviennent en 1836, en 1848 puis en 1850. On note, en particulier, la présence du directeur des poudres avec voix consultative dans le comité de 1848 et, à. partir de 1864, celle d’un général de l’artillerie de marine et des colonies. Réciproquement un général de l’artillerie de terre est adjoint au président du comité de l’artillerie de marine et des colonies. Mais ses attributions restent inchangées. Il n’a toujours pas l’initiative des actions et doit se contenter d’étudier les questions qui lui sont renvoyées. Tout essai entraînant une dépense doit être autorisé par le ministre.

À la fin de la Restauration, des difficultés avaient surgi dans les fonderies royales. Le règlement de 1824 avait resserré les tolérances admises jusque là dans la composition des alliages et accru la sévérité des conditions de recette. Il s’en est suivi de nombreux rebuts qui dépassent parfois le quart des matériels présentés. Les entrepreneurs de Douai et Strasbourg, qui reçoivent annuellement des commandes d’environ 80 000 francs établies sur la base d’un bénéfice de 20 % sans rebut, perdent alors de l’argent (le prix d’une bouche à feu, variable selon le calibre, est en moyenne de l’ordre de 500 francs, une fonderie coule de 150 à 250 bouches par an).

Après de nombreuses réclamations sans effet, ils abandonnent l’entreprise que leur famille assumait parfois depuis deux siècles. Ces dynasties de fondeurs (Gomer - Maritz - Poitevin - Dartein, etc.) qui se targuaient de posséder des secrets de fabrication, sont remplacées par les officiers contrôleurs et les deux fonderies sont exploitées en régie directe provisoirement puis, à partir de 1831, définitivement car on n’a pas trouvé de nouveaux entrepreneurs. De multiples études comparent les mérites et les défauts des systèmes de la régie et de l’entreprise, en se référant en partie à l’exemple d’une fonderie royale de la marine qui a pratiqué les deux. Les officiers sont, en grande majorité, favorables à la régie. On lit, dans le mémoire que l’un d’eux adresse au comité, que les entrepreneurs n’ont pas intérêt à livrer de bonnes bouches à feu car plus elles durent, moins ils reçoivent de commandes. C’est la raison pour laquelle ils ne font pas assez d’efforts pour améliorer la composition des alliages ni sortir des méthodes routinières : ils ont d’ailleurs peur d’avoir des rebuts s’ils modifient leurs habitudes. Par contre les officiers d’une régie n’ont pas ces craintes et peuvent aller de l’avant. En outre, il est bon que l’artillerie ait des officiers compétents en matière de fabrications : plus ils seront nombreux, plus le choix sera ouvert lorsqu’il s’agira de pourvoir les cadres des fonderies, tandis que les membres des dynasties de fondeurs offrent un choix de recrutement trop étroit. Enfin les devis seront sûrs : les comparaisons des prix avancés d’une part par les fonderies passées en régie et d’autre part celle de Toulouse restée à l’entreprise sont très favorables aux premières.

Ce changement de méthode de gestion et les nombreuses demandes de modifications conduisent à réviser le règlement de 1824. Après quatre ans de discussion, le comité fera approuver et imprimer en 1838 un nouveau règlement de cent pages qui définit en détail l’organisation générale, l’administration et la comptabilité, enfin la fabrication et les épreuves de recette. On note qu’il comporte un chapitre détaillé sur l’alliage et ses composants métalliques.

La nature du métal à employer pour la fabrication des bouches à feu est une préoccupation constante du ministre et du comité. Les études sont menées dans deux directions : l’amélioration du bronze et l’emploi de la "fonte de fer".

L’addition de divers métaux à l’alliage cuivre et étain, notamment du fer, est essayée empiriquement. Le but est d’obtenir une plus grande résistance au gonflement interne et une plus grande longévité. Après de multiples essais, le comité croit reconnaître en 1837 que l’adoption d’un alliage ternaire dans la proportion de 1/20, avec 1/1 000 de fer et un accroissement de 2 % de l’étain dans le bronze, apporte quelques améliorations.

Mais la voie la plus prometteuse reste la substitution de la "fonte de fer" au bronze. Depuis fort longtemps on avait fabriqué des canons en fer, mais ils présentaient de nombreux défauts inhérents à l’insuffisance et à l’irrégularité des qualités du métal qu’on ne savait pas améliorer autrement que par empirisme. Il était généralement cassant, défaut auquel on obviait en dimensionnant largement le premier renfort, ou au contraire, trop doux donc trop ductile d’où des gonflements supérieurs à ceux du bronze. Selon la nature du minerai utilisé et la méthode de traitement, on obtenait des résultats plus ou moins bons. Cependant la marine royale avait abandonné le bronze pour la fonte dès 1752 et ses trois fonderies (St Gervais - Nevers et Ruelle) coulaient les canons de fer de la marine et ceux de l’artillerie de côte : c’étaient des matériels lourds et de gros calibres. Les Suédois s’étaient acquis une réputation méritée pour la qualité de leurs canons de fer, même pour l’artillerie de campagne. Les Anglais avaient utilisé avec succès des canons de siège de 24 de 1811 à 1813 en Espagne. Ils assuraient que ces pièces étaient plus précises, étaient efficaces jusqu’à 600 mètres contre 400 pour les canons de bronze, tiraient 20 coups à l’heure contre 5, enfin étaient plus légers malgré la plus grande épaisseur du renfort, grâce à l’amincissement de la volée. Ils avaient d’ailleurs doté leur artillerie de campagne d’obusiers de fer pour les plus forts calibres. Des essais de tir avaient été effectués en France à la Fère en 1820 et 1821, mais on avait constaté des ruptures de tourillons et le poids des pièces était jugé excessif.

En 1832, sur la proposition du comité, le ministre décide de commander en Suède et à Ruelle des canons de fer de tous calibres établis selon les plans du comité et de les essayer comparativement. En 1834, il passe une commande analogue en Angleterre. Des missions sont envoyées dans ces deux pays pour connaître le processus de fabrication et elles doivent profiter de leur séjour en Angleterre pour s’initier à la réalisation des "obus à la Shrapnel" qui avaient fait leur apparition dans l’armée anglaise dès 1808. Des essais de ces obus, non concluants, avaient été faits en France en 1812. Le comité propose de les reprendre en 1835 : ils aboutiront à une adoption progressive de cette munition.

Le comité fait faire des essais d’affûts en fonte pour les canons de siège et de côtes et même pour l’artillerie de campagne. Il autorise l’utilisation de bouches à feu en fer concurremment à celles de bronze pour la recette des poudres à la poudrerie du Bouchet.

Les relations du comité de l’artillerie et du service des poudres et salpêtres qui a gardé son autonomie administrative et financière ne satisfont pas le comité qui, une fois de plus, demande en 1832 au ministre d’aligner le statut des poudreries et raffineries sur celui des établissements de l’artillerie, arsenaux, fonderies, manufactures, forges. Le directeur des poudres désire au contraire garder son indépendance. Les discussions s’éternisent sans que les points de vue se rapprochent. De guerre lasse, le ministre, qui veut un compromis, charge en 1834 une commission spéciale de le rechercher et de le lui présenter. Conscient de la nécessité de bonnes relations entre le producteur et l’utilisateur des poudres, il soumettait depuis longtemps et régulièrement à l’avis du comité les projets du service des poudres, notamment en matière d’investissements. En outre le comité disposait d’un contrôleur dans chaque poudrerie et celle du Bouchet était placée sous son autorité. Enfin des inspecteurs exerçaient annuellement leur contrôle dans les poudreries comme dans les autres établissements.

En matière d’armes portatives, le comité définit sa position au cours de sa réunion du 9 avril 1835 : "Depuis longtemps la substitution du fusil percutant au fusil à pierre dans l’armement des troupes a été l’objet de nombreuses recherches et a donné naissance à une grande quantité de modèles divers. Parmi les projets en assez grand nombre qui ont été adressés à monsieur le ministre de la Guerre et soumis à l’examen du comité de l’artillerie, un seul (celui du sieur Bruneel, arquebusier à Lyon) parut offrir quelques chances de succès et donna lieu à des épreuves en grand exécutées par un régiment d’infanterie en garnison à Paris. Les résultats des épreuves firent reconnaître à cette arme une certaine supériorité sur le fusil à pierre, mais signalèrent en même temps des défauts évitables et le modèle Bruneel reçut au dépôt central de l’artillerie des modifications". Les cartouches "à sabot" pour cette arme sont faites sans difficulté par la troupe de ligne. En conclusion, le comité propose d’envoyer pour essais en Algérie 600 fusils prélevés sur les 1 200 fabriqués par la manufacture de Maubeuge. Deux ans plus tard, c’est-à-dire après dix ans d’expérimentation, le fusil Bruneel n’est pas encore adopté par le comité. Le ministre s’impatiente et lui donne l’ordre de présenter un modèle à percussion avec capsule libre et un modèle de fusil à silex transformé. Deux mille armes du modèle 1822 seront ainsi modifiées en 1839 dans les manufactures.

Le comité recevait chaque année quatre ou cinq propositions de fusils faites par des armuriers ou des officiers. Il les repoussait pour des motifs généralement judicieux. On lui reprochera cependant par la suite d’avoir éliminé le fusil à aiguille présenté par Dreyse, qui, après améliorations, sera adopté par les Prussiens qui lui devront une nette supériorité de tir dans la guerre contre l’Autriche en 1866.

Le rayage des tubes de fusil qui avait été proposé et essayé, notamment à la manufacture de Maubeuge en 1833, redevient d’actualité grâce à l’action du capitaine de Blois qui soumet en 1838 une carabine rayée à balle cylindro-conique avec des rayures paraboliques et de profil en trapèze. Le comité juge que la portée est insuffisante ainsi que la précision et qu’il faut des rayures à pas constant au nombre maximum de deux. Cependant, à la suite d’essais dans deux manufactures, deux armes rayées sont prises en considération : une carabine de chasseurs à pied et un fusil de rempart. Mais le comité restera réticent.

À propos des essais de la carabine Delvigne en 1840, il écrit : "S’il est permis d’espérer que quelques corps spéciaux pourront employer des armes rayées se rapprochant plus ou moins de celles proposées par monsieur Delvigne cet inventeur aura toujours le mérite d’avoir supprimé le maillet pour forcer la balle, car son mode de chargement est le seul qui puisse aujourd’hui être admis pour les armes rayées. Mais on ne pense pas que des armes de cette nature puissent être adoptées pour l’armement de l’infanterie : la grande difficulté de réparer dans les manufactures les canons rayés et la presque impossibilité de les faire réparer par les maîtres ouvriers des corps suffiraient seules pour les faire exclure du service si ces armes, à poids égal, ne perdaient leur justesse lorsqu’on veut leur donner de la portée".

Cependant, les exigences de la fabrication des carabines adoptées conduisent à doter les manufactures de Tulle - St-Etienne et Mutzig chacune de trois machines à rayer analogues à celles de Châtellerault, les ouvriers spécialistes étant formés au dépôt central. La capacité annuelle de production de la manufacture de Tulle est portée de 20 000 à 30 000 fusils. Des perfectionnements sont aussi apportés aux machines pour la fabrication des sabres et baïonnettes. Les manufactures de Maubeuge, Charleville et Klingenthal, en sursis depuis 1822, sont enfin abandonnées - Châtellerault a pris le relais de la dernière pour la fabrication des cuirasses et des armes blanches ; on y essaie l’emploie d’acier fondu pour les lames de sabre en 1836. Enfin, le comité approuve les importants travaux du service des poudres pour codifier les opérations de battage de la poudre qui devront durer au moins onze heures3.

En 1838 et 1839, les essais de canons en fer, français, suédois, anglais et belges sont poursuivis, notamment par des tirs à froid. On constate qu’après 1 200 coups les bouches à feu présentent des fissures plus ou moins profondes à la lumière et des gerçures dans l’âme. Aussi le comité émet, le 18 mai 1840, l’avis qu’il n’y a pas lieu de "substituer pour le service de l’artillerie de siège, de place et de campagne, les pièces en fonte de fer à celles en bronze mais que ces bouches à feu, la lumière étant percée dans la fonte, peuvent continuer à être employées pour le service des côtes, ainsi que cela a toujours eu lieu". Cependant des expérimentations sont poursuivies la même année à La Fère sur un obusier en fonte de fer de 22 cm, d’un canon de même calibre dû au général Paixhans et d’un canon de 30 cm coulé dans les fonderies de la marine qui signale au ministre de la Guerre qu’elle peut lui livrer annuellement 500 canons de ce calibre.

L’utilisation du fer se développe d’ailleurs pour la fabrication des affûts et autres ouvrages. Le comité admet en 1839, à l’exemple de l’industrie, l’emploi dans les établissements de "fers à la houille". Il s’agit de laminés obtenus par le procédé suivant : "la fonte provient de hauts fourneaux alimentés au charbon de bois par le méthode allemande ou comtoise c’est-à-dire au charbon végétal ; que la loupe est cinglée au gros marteau et étirée en lopins et qu’alors ceux-ci au lieu d’être réchauffés au feu d’affinerie pour les fers de grosse forge et allongés en barres sous les gros marteaux ou réchauffés aux feux de chaufferie pour les fers platinés et d’être ensuite battus sous des martinets, sont chauffés au four à réverbère alimenté par de la houille et étirés aux dimensions voulues sous des cylindres à cannelures". Il s’agit donc en fait de fers obtenus à partir de fontes au charbon de bois et laminés après réchauffe dans les fours à houille. L’emploi de ces fers est autorisé concurremment avec les "fers martelés" courants qu’il ne faut pas confondre avec les "fers pudlés" appelés aussi "anglais" qui sont proscrits. L’emploi de la fonte et du fer continue cependant à rencontrer des résistances et on envisage même à Châtellerault le remplacement des arbres en fonte des moteurs hydrauliques par des arbres en bois.

Mais l’emploi de l’acier reste à l’ordre du jour : on n’arrête pas le progrès. En 1844, il prend une nouvelle actualité lorsque Krupp "négociant en Prusse", par le truchement de son agent en France Kablé, propose à la France des canons de fusil en acier fondu et forgés de son invention. Le comité les fait essayer au tir et à la flexion : les résultats sont excellents mais il estime qu’il s’agit là d’un métal cher qui trouverait mieux son emploi dans les cuirasses. Krupp propose aussi de construire un obusier de montagne : le comité accepte.

Dix ans plus tard cet industriel présentera à l’exposition universelle des canons à âme d’acier et enveloppe de fonte de 12 et de 16. Il proposera au ministre, qui acceptera, de livrer une ébauche d’acier forgé qui sera usinée à Strasbourg.

À son tour, le Creusot reçoit commande en 1846 de deux canons de 24 et 16 en fer forgé qui seront forés et usinés, eux aussi, à Strasbourg et essayés par l’École d’artillerie de cette ville. On essaie à Châtellerault de nouveaux canons de fusil Krupp et le dépôt central compare de son côté 100 canons de fusil anglais laminés, en acier, à 100 canons français classiquement forgés.

À la suite des résultats de tir, le comité émet un avis favorable à la construction de bouches à feu d’essai, de gros calibre, en fer forgé :

"Le comité reconnaît l’opportunité de faire un essai de fabrication de canons de gros calibre en fer forgé ainsi que de tourner à l’extérieur les canons en fonte ainsi que leurs tourillons. L’exécution de canons en fer forgé doit être facile aujourd’hui à l’aide des moyens puissants dont l’industrie dispose dans plusieurs établissements pour le travail du fer". Il remarque que cet essai, utile à tenter à cause des résultats importants qu’on peut se croire fondé à en attendre, aura d’ailleurs un double intérêt, "comme question d’art par l’application du fer en grande masse à la partie la plus essentielle du matériel d’artillerie, et comme question de sciences en donnant un moyen de juger de la manière de se comporter du fer forgé sous l’effort des grandes charges employées pour le service des canons de gros calibre". Le tournage extérieur des canons de fonte, pratiqué en Angleterre, ne l’était pas en France où les pièces étaient brutes de fonderie. L’emploi du fer forgé pour de grosses pièces était à l’ordre du jour : une aciérie de Liverpool avait livré aux États-Unis une bouche à feu dont l’ébauche pesait 11 tonnes et dont le poids était de 8 tonnes après forage et usinage. Elle avait aussi fourni un arbre d’hélice de 16 tonnes. À Nevers, la fonderie de la Marine avait fabriqué un canon de fonte de 30 avec âme rayée en acier forgé. On y avait aussi essayé l’emploi de la fonte grise à la place de la fonte truitée habituelle.

Toutes ces recherches se poursuivront ardemment au cours des années suivantes sous l’impulsion des maîtres de forges français et étrangers, mais le comité de l’artillerie restera circonspect. Certains présenteront même aux essais des matériels fabriqués à leur frais. Ainsi feront l’Américain Treadwell dont un matériel sera tiré à Vincennes avec succès en 1847, le Prussien Krupp et le Suédois Wahremorf propriétaire de la fonderie d’Aker. Ce dernier était l’inventeur d’une culasse et avait présenté son système de fermeture des bouches à feu à de nombreux pays étrangers. En 1846, il invite le comité à envoyer en Suède une mission pour assister au tir de son nouveau canon en fonte, rayé, tirant des obus cylindro-ogivaux en fonte pourvus d’ailettes, et muni d’une culasse modifiée par le capitaine sarde Cavalli qui l’avait conçue pour la défense de Gênes. En outre, les tourillons sont montés sur des plans inclinés à 12° qui permettent le retour en batterie. Ce matériel révolutionnaire présente les caractéristiques modernes. Les résultats sont extraordinaires : portée accrue d’un tiers, précision, rapidité de tir, effet explosif accru.

Le comité, impressionné, fait commander quelques canons à Wahrendorf, demande à la marine de réaliser deux canons de 30 avec culasse sur les plans du dépôt central et fait couler des obus de fonte à ailettes. Wahrendorf n’était pas un inconnu pour le comité de l’artillerie. Dès 1840, il lui avait livré un canon de fonte de fer avec culasse, le comité pensait alors que "beaucoup d’essais de ce genre (de culasses) ont été tentés depuis longtemps en France et à l’étranger et de nombreux projets ont été présentés au comité de l’artillerie, pour parvenir à charger les bouches à feu par la culasse, mais rien n’a encore été trouvé de satisfaisant sur cette matière et il est permis de douter que monsieur le Baron de Wahrendorf soit plus heureux que ses devanciers, tant la difficulté est grande pour trouver un système de fermeture qui résiste longtemps à l’action corrosive des gaz dégagés par l’inflammation de la poudre et qui s’oppose toujours à leur échappement". Le comité avait néanmoins proposé de commander un canon de 24 cm.

Trois problèmes moins brûlants, mais cependant importants, préoccupent aussi le comité : l’approvisionnement en boulets et leur protection contre la corrosion et l’emploi des meubles dans les manufactures.

Depuis 1830, des commandes très importantes de boulets avaient été faites dans l’industrie, notamment aux forges des Ardennes, à Hayange, à Niedorbronn, aux forges du Cher et à la Voulte. Mais ces commandes n’avaient pas été coordonnées avec les besoins des diverses places en sorte que le désordre régnait dans les approvisionnements locaux. Pour remettre de l’ordre, le comité procède à un recensement général, définit les transferts utiles d’une place à l’autre et fait établir les commandes de compléments nécessaires.

Des essais multiples sont entrepris pour protéger le fer, dans deux voies : la coaltarisation c’est-à-dire l’emploi d’un goudron de houille et le zincage. Cette seconde méthode est d’ailleurs explorée essentiellement par la marine et le comité se borne à suivre les progrès réalisés,

L’emploi de meules de grès naturel était courant dans les manufactures pour l’usinage des armes blanches et de l’extérieur des canons de fusil, de préférence aux tours. La poussière de silice provoquée par cette méthode faisait des ravages parmi les ouvriers qui étaient atteints de silicose. Un inventeur propose des meules artificielles fabriquées par mélange à 170° de gomme laque et de fragments de grès et refroidissement sous pression. Son invention est adoptée et les meules naturelles proscrites. Cependant, après un moment d’euphorie, on constate des éclatements de ces meules, ce qui provoque des grèves. Il faudra abolir leur emploi en 1849 et on leur substituera des ventilateurs d’aspiration.

Parmi les procédés utilisés dans ces établissements il faut souligner la cémentation en caisse couramment pratiquée aussi dans l’industrie. On emploie des poussières de charbons de provenances diverses : os de mouton, suie de cheminées ou l’on brûle du bois, oignons brûlés, gomme arabique, chènevotte, bois divers, coke etc. La meilleure est la suie à laquelle on ajoute, dans les manufactures, du sel et de l’urine.

Dans les forges privées, les progrès s’affirment : le marteau-pilon est de plus en plus utilisé. Cependant, les ébauches de bouches à feu en fer forgé ne sont pas d’une qualité régulière. Les deux bouches fabriquées au Creusot en 1846 et les sept fabriquées à Rive de Gier en 1848 donnent de mauvais résultats. On les obtenait en soudant ensemble à chaud des barres longitudinales mises en paquet, par l’effet d’un pilon : on a dû renoncer. Dès lors, l’acier fondu accroît son audience, d’autant plus que les chemins de fer sont confrontés à la nécessité de s’approvisionner en essieux de wagons et de locomotives de bonne qualité. La Société du chemin de fer Paris - Orléans fera faire en 1857 des essais comparatifs d’essieux en acier forgé et en acier fondu présentés par Krupp, les Forges de la Chaussade (Guérigny) et Jackson - Pétin - Gaudet de Rive de Gier. Le comité suit ces essais d’où il conclut "si M. Krupp a devancé les industriels français dans l’art de fabriquer et de traiter l’acier fondu, ceux-ci ne sont pas restés stationnaires et les perfectionnements obtenus par l’un d’eux ont déjà été mis à profit par le service de l’artillerie pour la fabrication des cuirasses. Lorsque ces perfectionnements auront pris plus d’extension, lorsque l’ensemble de la fabrication se sera développé en France, il y aura utilité à rechercher quelles sont les parties du matériel pour lesquelles le fer peut être avantageusement remplacé par l’acier fondu. Mais jusque là, il convient de maintenir l’emploi du fer forgé parce qu’il est beaucoup plus répandu et moins cher que l’acier fondu, parce qu’il est beaucoup plus stable dans ses qualités et qu’aucune modification n’est urgente puisque le fer forgé possède un degré de résistance bien supérieur à celui qu’exige le service habituel de l’artillerie".

Les essais de canon en fer forgé continuent dans tous les pays.

Un Américain, Giffen, offre à Napoléon III deux canons de fer forgé de 6 et de 9 fabriqués à partir d’ébauches obtenues selon un procédé personnel qui consiste à envelopper le paquet de barres habituel entourant un mandrin - âme, par d’autres barres enroulées en hélice, le tout étant laminé à chaud dans un laminoir à cylindres cannelés. Les résultats ne sont pas bons.

Les méthodes de fabrication font l’objet de multiples essais, même la fonte des bouches à feu en bronze, pourtant multicentenaire : on compare les moulages en sable et en terre ; on décide d’utiliser jusqu’à 90% de vieux bronze dans les bouches à feu neuves. Des essais de mélanges de fonte et d’acier sont entrepris dans l’industrie. M. de Ruolz propose et fait construire en 1860 un canon en bronze d’aluminium auquel le comité reconnaît l’avantage d’une plus grande résistance aux gonflements et aux érosions internes.

De son côté le rayage des tubes d’artillerie en bronze ou en fer s’impose progressivement à partir de 1857-58 comme le montre le tableau suivant :

 

Années

Bouches à feu fabriquées

Lisses

Rayées

Total

1885

1856

1857

1858

1859

1860

1861

632

610

328

121

66

8

0

0

4

33

368

474

377

260

632

614

361

489

540

345

260

 

L’emploi des fers pudlés, jusqu’alors rejeté par le comité, est à nouveau envisagé car le pudlage se substitue progressivement à l’affinage au charbon de bois et, du reste, les chemins de fer l’acceptent. Les forges d’Audincourt proposent de faire les ébauches de bouches à feu en fer forgé par pilonnage au marteau-pilon, de "massiaux" de fer "cru" c’est-à-dire de barres provenant directement des loupes de fonte après cinglage. Un canon de 8 ainsi fabriqué a été présenté à l’exposition de l’industrie en 1849. Le comité refuse de faire de nouveaux essais : c’est trop cher. "Si la méthode d’Audincourt a une valeur réelle, elle sera bien vite adoptée par les usines qui ont à fabriquer des pièces de grande dimension et l’industrie ne manquera pas de lui donner les perfectionnements qu’elle apporte toujours aux nouveaux procédés lorsqu’elle en a l’application. Ce n’est qu’après ces perfectionnements bien constatés que l’artillerie devra décider si la méthode dont il s’agit peut être employée à la fabrication des bouches à feu".

De leur côté Pétin et Gaudet à Rive de Gier ont proposé en 1849 de fabriquer les ébauches par le procédé classique du forgeage au pilon de 3 500 kg d’un paquet de barres, mais en les empilant en sens divers : le résultat n’est pas meilleur.

En matière de projectiles d’artillerie et d’infanterie, des propositions multiples sont faites par des inventeurs. Les essais des obus allongés Wahrendorf et Cavalli effectués en 1851 en Angleterre sont suivis par un émissaire du comité qui estime au début de 1851 que "dans l’état actuel de la question le tir des projectiles allongés ne peut pas être d’une application immédiate". Les faits déjà acquis peuvent, sans doute, donner l’espoir de remplacer un jour le tir des bombes par celui des projectiles allongés pour la défense des côtes et ponts... mais ce ne sera que lorsque l’on aura ajouté aux avantages de la portée, la connaissance bien exacte des écarts latéraux et donné le moyen de les annihiler ou de "les corriger par le pointage". La dérivation inquiétait cet officier. Burnier et Tamisier essaient de leur côté des obus cylindro-coniques et cylindro-ogivaux dans un canon de 6 rayé.

La même année le comité fait essayer le fusil rayé prussien "Zundnadelgewehr" et le trouve médiocre : "le comité adopte l’avis qu’il n’y a rien à envier ni à imiter dans le fusil prussien mais que c’est une chose qui mérite attention que de voir une puissance voisine posséder 50 000 fusils qui, bien que très défectueux, donneraient des portées supérieures à celles de nos fusils à canon lisse qui arment la plupart de nos troupes - 50 000 Prussiens pourvus des nouveaux fusils pourraient, dans certaines circonstances, avoir l’avantage, quant à la portée des armes, sur des corps français qui n’auraient que leur armement ordinaire".

Les armes portatives connaissent alors un développement progressif de la rayure et de la culasse qui aboutira en 1853 à l’adoption d’un fusil d’infanterie, d’un fusil de voltigeur, d’un fusil de dragon, de carabines et d’un mousqueton de gendarmerie.

Quant aux balles d’infanterie, le nombre des modèles proposés est énorme. Après une dizaine d’années d’essais divers, le comité charge en 1858 une commission de recherches installée à Vincennes de procéder à une expérimentation comparative de seize types de balles afin de définir la meilleure.

La chute de Louis-Philippe en 1848 n’avait qu’à peine gêné le comité, qui avait d’ailleurs adressé une motion de dévouement au gouvernement provisoire de la République. Son Président Gourgaud, l’ancien compagnon de Napoléon à Sainte-Hélène, qui avait rallié la monarchie de Juillet et était devenu aide de camp du roi des Français, avait été limogé. La composition du comité avait été modifiée, mais son travail avait été poursuivi sans à-coups.

L’avènement de Louis Napoléon Bonaparte à la présidence de la République puis sur le trône impérial allait, par contre, avoir des répercussions importantes sur l’activité du comité présidé par le général Ducos de la Hitte. Napoléon III était l’auteur d’un système d’artillerie et son canon obusier sera adopté en 1853. Il s’intéressera tout au long de son règne à tout ce qui concerne l’armement et prendra de nombreuses initiatives. Il fera, entre autres, procéder par le comité à l’étude d’une réorganisation des établissements d’artillerie et de la modernisation de leur équipement.

Les établissements de l’artillerie au milieu du siècle

En 1850, les établissements de l’artillerie sont classés en deux catégories : ceux de fabrication et ceux de dépôt ou de réserve.

Les premiers sont les arsenaux, les fonderies, le service des forges, les manufactures d’armes, les poudreries et raffineries, la capsulerie de guerre et les ateliers placés auprès du comité (dépôt central et atelier de précision).

Les seconds sont des dépôts d’armes, de munitions et d’approvisionnements divers.

Il existe en outre, onze écoles chargées de l’instruction et des expériences sur les armes et l’École centrale de pyrotechnie militaire de Metz.

Les établissements constructeurs ne sont pas tous la propriété de l’Etat : en particulier les forges appartiennent à l’industrie privée et l’Etat n’y exerce qu’une surveillance.

Il y a :

- huit arsenaux de construction : Douai, Metz, Strasbourg, Besançon, Lyon, Toulouse, Rennes et La Fère ;

- trois fonderies : Douai, Strasbourg, Toulouse ;

- quatre manufactures : Mutzig, Tulle, St Etienne et Châtellerault ;

- onze poudreries : Esquerdes, St Ponce, Metz, Vonges, St Chamas, Toulouse, St Médard, Angoulême, Pont de Buis, Le Ripault et Le Bouchet ;

- sept raffineries de salpêtre : Paris, Lille, Bordeaux, Le Ripault, Marseille, Toulouse et Nancy ;

- une raffinerie de soufre à Marseille ;

- six arrondissements des forges dits des Ardennes, de la Moselle, du Doubs, du Midi, de l’Ouest et du Cher ;

- une capsulerie de guerre à Paris et Montreuil.

Si le comité regrette que les arsenaux de Rennes et de Toulouse ne soient pas placés dans des lieux fortifiés et que la fonderie de Strasbourg et la manufacture de Mutzig soient trop proches de la frontière, il estime cependant qu’il serait difficile de mieux répartir les établissements et qu’il convient de se borner à apporter des améliorations successives.

Les colonels de l’état-major particulier de l’artillerie sont au nombre de 31. Trois sont respectivement inspecteurs des forges, des manufactures et des fonderies. Un autre est secrétaire du comité et chargé du dépôt central. Huit dirigent les directions régionales de l’artillerie qui possèdent un arsenal de construction, quatorze commandent les directions ordinaires. Un est directeur du service des poudres et salpêtres, un autre vérificateur de la comptabilité des arsenaux. Deux sont respectivement à la tête du service de l’artillerie au ministère de la commission chargée des bâtiments et usines au dépôt central. Le dernier commande en second l’École d’application.

En dessous des cadres supérieurs composés d’officiers, le personnel d’encadrement subalterne et d’exécution des établissements de l’artillerie est composé de deux catégories d’agents. D’une part, les employés d’artillerie dont le rôle est administratif ou technique, d’autre part les ouvriers, les uns civils, les autres militaires.

Les employés d’artillerie de l’ordre administratif sont, en 1844, les agents principaux comptables et les gardes de 1ère et 2e classe d’artillerie. Ils sont chargés des magasins et de la comptabilité matières et finances. Au total, on en compte 266 dont 23 agents comptables. Ils sont affectés dans les manufactures, les fonderies, les arsenaux, les poudreries, les écoles et le dépôt central de l’artillerie.

Les employés de l’ordre technique sont les contrôleurs et contrôleurs adjoints des fonderies au nombre de six à la même époque, les contrôleurs de 1ère et 2e classe des manufactures qui sont 42 et les réviseurs qui sont 60, les contrôleurs des directions et des régiments au nombre de 28. Leur tâche, comme leurs dénominations l’indiquent, consistent à contrôler la fabrication et les produits.

Viennent ensuite les maîtres ouvriers : maîtres et chefs artificiers (24), maîtres ouvriers des poudreries et raffineries (48), chefs ouvriers d’état (16) et sous-chefs (19) affectés aux arsenaux, forges, dépôt central. Enfin, derniers dans la hiérarchie des employés, les ouvriers d’état (114). Le nombre de tous ces agents sera augmenté progressivement et atteindra par exemple 704 en 1857 contre 575 treize ans plus tôt.

Ces employés sont des fonctionnaires militaires soumis au règlement. Par exemple, en 1824, ils ne peuvent se marier qu’avec l’accord de leur directeur et le comité de l’artillerie estime que leur femme doit leur apporter en dot un revenu au moins égal à la moitié du minimum de la retraite à laquelle leur mari a droit. Ils se recrutent, au début du siècle, essentiellement parmi les sous-officiers, à titre de récompense. Par la suite ce sont souvent d’anciens ouvriers qui ont reçu une formation adéquate. Faute de loi définissant le montant de leur retraite, on a pris le parti de les assimiler à ce sujet aux sous-officiers d’artillerie. Mais cette mesure conduit à leur allouer des pensions d’un montant trop faible, en sorte que les directeurs locaux les conservent fréquemment au-delà de la limite d’âge de 65 ans, par souci d’humanité. Le comité s’émeut en 1814 de leur situation : "Les employés d’artillerie sont mariés pour la plupart et pères de famille : leur admission à la retraite ne leur laisse que la misère en perspective et cette fin ne doit pas être la récompense d’anciens serviteurs qui ont occupé avec honneur des postes de confiance". Il propose qu’à l’avenir les retraites de ces agents soient calculées sur la base de leurs appointements d’activité, entre un tiers et deux tiers de ceux-ci. La loi sur les pensions de l’armée de terre du 11 avril 1831 lui donne satisfaction en incluant les maîtres ouvriers, les ouvriers d’état, les gardes d’artillerie etc... dans la liste des personnels militaires dont elle détermine la retraite. À titre indicatif, un maître ouvrier des établissements perçoit après trente ans de service 250 F et un ouvrier 200 F (un colonel perçoit 2 000 francs). Les blessures et les infirmités donnent droit à pension si elles ont été causées en service commandé. Les veuves et les orphelins ont droit à une pension viagère sous certaines conditions.

Le comité, en 1845, intervient à nouveau pour que le montant de la pension de retraite des ouvriers soit relevé au niveau de celui des sergents majors (qui percevaient 400 francs en 1831) et, à défaut, qu’on assouplisse à leur profit la règle de l’obligation de la mise à la retraite à 65 ans.

Les ouvriers proprement dit sont classés en trois catégories :

- ouvriers militaires ;

- ouvriers civils engagés pour six ans ;

- ouvriers civils libres de tout engagement.

Les ouvriers des deux premières catégories sont immatriculés et ont droit à une retraite. Ceux de la troisième peuvent quitter le service à leur gré, sous réserve d’un préavis de six mois. Tous ne sont admis qu’avec l’accord du directeur après enquête de moralité et de compétence.

Les ouvriers militaires sont enrégimentés. Ils forment des compagnies de 120 hommes et peuvent être mutés et même, en temps de guerre, être envoyés aux frontières auprès des troupes en campagne : ils y réparent les armes et le matériel. Ceux qui sont affectés aux établissements participent aux fabrications. Leur nombre, variable au cours du siècle, oscille entre 1000 et 2500 hommes. En 1811, ils formaient trois bataillons à six compagnies d’ouvriers et une ou deux d’armuriers (la compagnie d’ouvriers a 120 hommes et celle d’armuriers 64). Chaque compagnie d’ouvriers comprend quelques maîtres ouvriers, des ouvriers de 1ère et 2e classe et un tiers d’apprentis. Le recrutement se fait facilement par appel ou par volontariat.

Les ouvriers immatriculés sont exemptés du service de la Garde nationale et de l’obligation du logement des gens de guerre tant qu’ils sont en service. À l’expiration de leur contrat, ils doivent faire savoir, avec un préavis de trois mois, s’ils désirent partir. En cas de rupture unilatérale de contrat, les ouvriers d’état peuvent être poursuivis devant les prud’hommes ou le tribunal de commerce.

Des apprentis sont recrutés et formés par les maîtres ouvriers auxquels ils sont liés par un "marché d’apprentissage". Les ouvriers d’état peuvent devenir, après examen, compagnons puis maîtres dans la limite des places disponibles. Ils doivent à cet effet produire un "chef d’œuvre" dans leur spécialité, qui est jugé par une commission comprenant le directeur, le sous-directeur, le capitaine le plus ancien et deux maîtres qui ont voix consultative.

Les ouvriers exécutent les commandes qui leur sont passées chaque mois, individuellement. À cet effet le directeur répartit les commandes d’ensembles qu’il reçoit. La paie est calculée en fonction du nombre de pièces reconnues bonnes par les contrôleurs et les réviseurs. Le prix de chaque pièce figure au devis produit annuellement par le directeur. Des gratifications sont accordées chaque année par le ministre aux personnels de tous grades de l’artillerie. Le comité en propose la répartition. Les ouvriers y ont leur part : par exemple elle est de l’ordre de 20 ou 25 francs pour les maîtres ouvriers qui ont apporté des perfectionnements dans la fabrication ou dont les rebuts ont été faibles. De telles sommes allouées en 1822 sont à comparer au salaire journalier qui était d’environ 1,50 francs (soit 480 francs l’an) ou à la solde d’un colonel qui était annuellement de 6 250 francs pour un artilleur et 5 000 francs pour un fantassin. En cas de chômage dû à un défaut d’approvisionnement par l’entrepreneur, celui-ci était tenu de verser à chaque ouvrier touché la moitié du prix de la journée.

Les ouvriers peuvent postuler aux fonctions de réviseurs et de contrôleurs dans les manufactures. À cette fin ils s’inscrivent parmi les vingt "élèves" que l’on forme chaque année. S’ils réussissent aux examens, ils deviennent ouvriers experts, puis réviseurs, puis contrôleurs. Ils sont choisis parmi les ouvriers âgés de 18 ans au moins et 25 ans au plus, ayant fait leur chef-d’œuvre, de bonne conduite, et sachant lire et écrire. C’est le ministre qui les choisit sur le rapport de l’inspecteur général des manufactures. Pour qu’ils puissent apprendre les métiers auxquels ils sont destinés et qui ne sont pas le leur, ils perçoivent des indemnités et gratifications qui comprennent une paie journalière de 1, 25 francs (en 1825) et un solde qui leur est versé, moitié lorsqu’ils commencent à bien travailler dans leur nouveau métier, moitié lorsqu’ils ont fait leur nouveau chef-d’oeuvre. En échange, ils doivent signer un engagement de huit ans.

En matière sociale, un certain nombre de mesures ont été prises dans les manufactures dès les années 1820. Le règlement de 1822 dans ces établissements prescrit qu’il "sera établi dans chaque manufacture une caisse d’épargne qui aura pour objet d’encourager parmi les ouvriers l’esprit d’ordre et de prévoyance en conservant et en faisant valoir les sommes provenant de leurs économies. La conservation et l’administration de cette caisse sont à la charge de l’entrepreneur".

Un règlement du 10 juillet 1855 détermine le fonctionnement de la "Masse de secours" des manufactures à laquelle tous les ouvriers, maîtres, compagnons, apprentis doivent adhérer, sauf dérogations fréquemment accordées par l’inspecteur des manufactures en fonction des habitudes locales. La Masse est alimentée par une retenue mensuelle sur les salaires, les amendes, les dons et les intérêts des fonds déposés chez l’entrepreneur. Elle a pour objet de procurer gratuitement aux ouvriers et à leur famille les soins de médecins et chirurgiens, d’allouer des secours à ceux qui sont momentanément dans le besoin, de permettre aux ouvriers économes de bénéficier d’un "décompte" lorsqu’ils sont admis à la retraite ou licenciés faute de travail ou qui passent sous les drapeaux et enfin d’aider les veuves et les orphelins des ouvriers morts avec un compte ouvert. La Masse de secours est régie par un conseil d’administration présidé par un capitaine et composé d’un contrôleur et de neuf ouvriers. Les membres sont élus pour un an et rééligibles.

Le conseil se réunit le premier dimanche de chaque mois et en cas d’urgence. La Masse a beaucoup d’adhérents : en 1869 on en compte 1 800 à Mutzig et 2 500 à Châtellerault. L’avoir s’élève à 115 000 francs dans la première et 130 000 dans la seconde.

Les médecins, chirurgiens et pharmaciens sont recrutés par le directeur et payés par la Masse au tarif fixé par le conseil. Les visites ont lieu dans l’établissement ou au cabinet du docteur ou à domicile. Toutefois les médicaments sont payés par l’ouvrier par prélèvement sur son salaire ou sur son décompte, sauf lorsque le conseil décide de les prendre en charge à titre de secours. Les officiers des établissements donnent aux ouvriers volontaires des cours de géométrie, de dessin, d’arithmétique et de français.

Le personnel des poudres et salpêtres est annexé à celui de l’artillerie. Il comprend vingt et un commissaires des poudres et salpêtres répartis en trois classes, adjoints et élèves. Comme celui de l’artillerie, (ouvriers d’État, contrôleurs d’armes, contrôleurs de fonderie etc.), il comprend des employés répartis en diverses spécialités (agents comptables, artificiers, gardes, etc.).

Le dépôt central comprend un certain nombre de commissions (bâtiments, matériel, armement des places, armement des côtes), le musée, les archives, le laboratoire de chimie qui comprend un membre de l’Académie des sciences (longtemps Gay Lussac), l’atelier de précision, les inspections des forges, des manufactures et des fonderies.

Les arsenaux de construction fabriquent les voitures et caissons, les affûts et de nombreux "menus objets".

L’industrie fournit les boulets et les fers et fontes. Les maîtres de forges sont encore très nombreux (il y en avait un millier en 1820 et on en comte une trentaine rien que dans la vallée de l’Isle, modeste affluent de la Dordogne). Mais l’artillerie sélectionne ses fournisseurs et sa consommation de fer reste faible tant que les bouches à feu sont en bronze. Les prix du métal sont d’ailleurs élevés, surtout celui de l’acier. En 1849 ce sont les suivants (à la tonne) : fer (450 à 600), tôles (570 à 770), aciers (1 200 à 1 800 - spécialité de Talabot), boulets de fonte (190 à 230).

La production annuelle des fonderies varie beaucoup selon les besoins (bouches neuves)

 

1819

1849

1846

1851

Douai

Strasbourg

Toulouse

111

111

103

360

267

370

322

298

310

100

100

100

 

Il en va de même de celle des poudreries, dont les débouchés militaires qui sont d’environ 600 T par an (les débouchés civils sont de l’ordre de 4 000 T dont 500 T pour la chasse et le reste pour les mines et carrières), atteindront plus de 2 000 T pendant la guerre de Crimée.

La capsulerie de Paris et de Montreuil produit 93 millions d’amorces et 1 700 000 étoupilles fulminantes en 1848, les manufactures ont fourni la même année 69 000 armes à feu dont 191 à l’exportation, 14 000 sabres et 20 cuirasses. Elles ont en outre transformé 125 000 fusils, les commandes de 1849 s’élèvent à 90 000 armes à feu.

Les fonderies ainsi que les arsenaux sont exploités en régie. Les manufactures, par contre, sont exploitées à l’entreprise sur des contrats de vingt ans. La question de leur passage au système de la régie est de nouveau agitée parce que le contrat de l’entrepreneur de Châtellerault expire en 1851. Le comité dans sa séance du 26 avril 1850, examine en détail cette question maintes fois soulevée, il écrit dans son rapport au ministre :

"Dans une manufacture à l’entreprise, l’entrepreneur est un bailleur de fonds, chargé des approvisionnements, de la solde des ouvriers, de l’entretien (réparations locatives) des bâtiments et usines et de la fourniture de certains outils, calibres etc. Il n’intervient en rien dans la fabrication ni dans l’établissement des devis si ce n’est pour donner les prix des matières premières. Les commandes s’exécutent en dehors de son action". Il touche jusqu’à 20 % du montant du marché, ce que le comité trouve normal car il faut, à, son avis, 10 % pour rémunérer le capital engagé (Gribeauval admettait 15 %) et autant pour le payer de ses travaux.

Dans la régie, il y a un régisseur officier d’artillerie au lieu d’un entrepreneur mais il n’a pas de capitaux. Le Trésor paie mais avec lenteur et le système manque de souplesse. En outre, le régisseur n’a aucun intérêt pécuniaire à la bonne marche de l’établissement. Cependant, le système en vigueur, codifié par le règlement sur les manufactures de 1844, présente des défauts. En particulier, le nombre des ouvriers qui sont embauchés par les directeurs est souvent excessif et ne suit pas le rythme des commandes. Ainsi, à Tulle, ils sont passés de 500 en 1840 à 750 en 1852 (non compris les ouvriers militaires) bien que les commandes ne justifient pas un pareil effectif. À raison de 70 heures par arme et de 300 jours de travail par an, on pourrait faire 32 000 armes alors que la production, compte tenu de l’équivalent en armes neuves des armes transformées, n’atteint que 18 000. Manifestement la productivité n’est pas un souci majeur. Poux obvier à ces excès, le comité propose que, dorénavant les embauchages soient décidés par l’inspecteur.

En 1852, un ancien inspecteur des fonderies, le colonel Lejeune, a effectué un important travail de comparaison des résultats financiers des fonderies selon qu’elles étaient gérées en régie ou à l’entreprise.

 

Régie

Entreprise

Douai

Strasbourg

Toulouse

de 1816 à 1823

de 1827 à 1850

de 1825 à 1850

 

de 1816 à 1824

de 1839 à 1850

de 1824 à 1826

de 1816 à 1824

de 1825 à 1838

 

Il conclut que les années de régie des trois fonderies ont permis d’économiser 1 677 000 F, que le prix au kg a été de 0,5099 F alors qu’il aurait été de 0,668 F à l’entreprise et que le bénéfice de celui-ci aurait été de 25,02 % du montant des commandes.

Mais le comité ne conclut pas pour autant à l’opportunité de changer le système de gestion des manufactures et il conseille au ministre d’y conserver le régime de l’entreprise, mais pas à n’importe quel prix.

L’équipement des établissements est généralement faible, parfois même médiocre. La plupart sont construits sur des cours d’eau et sont mus par des roues, puis des turbines hydrauliques. Douai, qui fait exception, a une machine à vapeur de 25 CV depuis 1825. Sept arsenaux en seront dotés autour de 1850 mais la puissance installée sera modeste : de 10 à 20 CV. Le comité écrivait à ce propos en 1848 : "Les arsenaux désirent que l’artillerie ne reste pas plus longtemps en arrière de ces établissements industriels où la vapeur a remplacé le bras de l’homme dans une foule de travaux et que l’on mette les officiers d’artillerie à même d’utiliser des moteurs et des machines dont l’application devient de plus en plus fréquente et de bien connaître les mécanismes que l’on rencontre sur les chemins de fer, dans les machines à vapeur d’un grand nombre d’usines et de fabriques et que l’on regrette de ne pas voir dans les principaux établissements d’artillerie".

Malgré cette prise de conscience de la nécessité de mécaniser davantage les établissements, le comité fait un pas en arrière en soulignant qu’il ne faut nuire en rien "à l’instruction pratique que doivent toujours conserver les compagnies d’ouvriers d’artillerie, notamment pour le service en campagne".

Il faudra plusieurs années pour que l’équipement en machines spécialisées des manufactures s’améliore. En 1856, le comité envoie un officier aux U.S.A. et en Angleterre pour voir des machines proposées par l’américain Wright pour faire les capsules de guerre et les culots des balles et utilisées à l’arsenal de Woolwich.

La même année le président de la commission des armes portatives lit un rapport du citoyen français Kreutzberger qui, après avoir passé sept ans en Amérique où il a dirigé l’établissement de MM. Benington and Sons à Ilion, propose d’introduire dans les manufactures françaises un système de machines employées dans ce pays pour la fabrication des armes portatives et que le gouvernement anglais a adoptées pour son nouvel arsenal d’Entfield. Le comité, "pour ne risquer qu’une faible somme... et ne pas jeter la perturbation dans les établissements" estime qu’il faut se borner à mécaniser le garnissage du canon, tandis qu’un de ses membres, dans une intervention rapportée au procès-verbal de la réunion du 20 mars 1856, déclare qu’il n’est pas étonnant que les Anglais aient décidé d’employer des machines américaines à Entfield car "ils ne possèdent pas comme la France une population industrielle toute spéciale née sur le sol et se perpétuant de père en fils dans tous les détails de la fabrication des armes. C’est là une ressource inappréciable pour avoir toujours d’excellents produits comme ceux que l’étranger nous envie, et qui doit, de beaucoup, être préférée aux moyens de fabriquer très rapidement une grande quantité d’armes plus ou moins imparfaites". Kreutzberger avait pourtant souligné dans son rapport que les pièces fabriquées à la machine, pouvaient être mêlées et "assemblées ensuite sans choix pour remonter un fusil dont les ajustages ne laisseront rien à désirer". Un autre estime qu’il ne faut pas trop développer les machines à cause de l’incidence sur les prix de l’intérêt du capital engagé et de l’augmentation des frais généraux (force motrice, entretien etc.).

La position du comité est plus nuancée qui déclare que "l’emploi des machines a bien l’avantage de réaliser une économie notable dans les prix de revient tout en permettant d’obtenir une plus grande uniformité, mais dans notre organisation militaire nous ne saurions nous passer des compagnies d’ouvriers et d’artificiers pour les confectionner et surtout pour les réparations en campagne"4.

Cependant, sur l’ordre du ministre, Kreutzberger est embauché comme conseiller mécanicien. Des machines sont importées d’Amérique ; il en dessine et réalise d’autres, notamment à percer les canons de fusil en acier trempé, tandis que Grenwood & Batley de Leeds proposent des machines pour faire les bombes (machines à broyer le sable, à mouler, à percer, à aléser et tarauder l’œil), les fusées, les tubes porte amorces etc...

Sur l’ordre de Napoléon III, le comité reprend l’étude d’une nouvelle assiette des établissements d’artillerie qu’il avait jugée satisfaisante quelques années plus tôt. Il reconnaît que la fonderie de Strasbourg est extrêmement vétuste, que celle de Douai a besoin d’être modernisée, que celle de Toulouse a le grave défaut d’utiliser une forerie qui n’appartient pas à l’Etat et qui est séparée de la fonderie, que la manufacture de Mutzig, la fonderie de Strasbourg et l’École centrale de pyrotechnie de Metz sont trop près de la frontière, que les ateliers de la manufacture de St Etienne sont dispersés dans la ville et que les ouvriers travaillent en grand nombre à domicile ce qui nuit à la surveillance et à la qualité du travail. Il reprend en 1857 l’idée, qui date de 1815, de créer au sud de la Loire un établissement central d’artillerie à Bourges où existent déjà un modeste arsenal, une École et un champ de tir, et qui remplacerait les trois fonderies existantes, propose le regroupement des ateliers de St Etienne et la fermeture de Mutzig.

Il reprend une nouvelle fois ses attaques contre l’indépendance relative du service des poudres et salpêtres telle qu’elle résulte de l’ordonnance du 26 février 1839, qui entraîne un antagonisme constant entre l’inspecteur et les commissaires.

Il propose de classer les arsenaux en deux catégories : ceux de construction qui seraient au nombre de trois (La Fère, Rennes et Toulouse) et équipés de machines5, et ceux de réparations et de dépôt qui seraient implantés à Strasbourg, Metz, Douai, Lyon et Paris. Mais, reprenant cette idée en 1865, il penche pour la création à Bourges d’un puissant arsenal de construction et d’approvisionnement "pour pouvoir y mettre en pratique, sans dépenses exagérées, les procédés perfectionnés adoptés par toutes les puissances de l’Europe et dont l’industrie privée fait usage depuis longtemps, même dans ses moindres ateliers". La construction de cet arsenal est même, à ses yeux, plus urgente que celle de la pyrotechnie qui doit remplacer celle de Metz.

Le comité aura largement gain de cause puisque la fonderie et la pyrotechnie seront terminées en 1867. Les établissements de Strasbourg, Toulouse et Douai sont fermés et l’inspection des fonderies, dont la mission essentielle consistait à unifier leur fonctionnement, n’ayant plus de raison d’être est supprimée le 1er janvier 1868.

Les études à la veille de la guerre de 1870

Les études relatives aux armes portatives, aux matériels d’artillerie et aux munitions se sont poursuivies. La plus spectaculaire est l’œuvre d’un ouvrier employé à l’atelier des modèles d’armes du dépôt central, Alphonse Chassepot, qui présente en 1858 un mousqueton de cavalerie calibre 12 à culasse mobile qui tire la cartouche employée dans les mousquetons alors à l’essai dans trois régiments de cavalerie. Les essais faits par l’École normale de tir ont été très satisfaisants. Ils seront poursuivis, des modifications seront adoptées et le fusil Chassepot sera adopté. Les cartouches font aussi l’objet de multiples propositions d’inventeur. En 1857 et 1859 sont adoptées des balles d’infanterie et de chasseur mais les cartouches restent en papier avec sac de capsules indépendant. En 1860, l’armurier Gastinne - Renette propose une cartouche en carton avec culot de cuivre et amorce incorporée. L’empereur ordonne de l’essayer, de faire fabriquer des prototypes d’une carabine Whistworth, calibre 8 se chargeant par la bouche et d’essayer les fusils anglais Lancaster.

Les essais de canons de fusil en acier pudlé et trempé s’avèrent concluants. Le comité écrit : "les expériences faites en 1858-59 prouvent d’une manière péremptoire la supériorité de l’acier fondu pudlé sur le fer pour la fabrication des canons des armes portatives". Le forage est plus difficile, mais la machine de Kreutzberger a résolu le problème.

En matière d’artillerie le problème de la fermeture par la culasse continue à exciter l’imagination d’inventeurs très nombreux : en six mois, le comité reçoit treize propositions à ce sujet.

Le frettage des tubes est également essayé, notamment par la marine sur des canons de 30 et par la fonderie de Strasbourg en 1862 sur un canon de bronze à âme d’acier.

Les essais de canons en acier continuent : en 1859 le comité s’est intéressé au canon anglais Armstrong à âme d’acier recouverte de bandes de fer roulées en hélice et soudées, avec culasse à coin et obus de fonte chemisés de plomb. En 1865, Krupp présente deux canons de campagne de 4 et de 6 en acier. Bien que l’un d’eux éclate au second coup, le comité estime que l’acier s’imposera pour la construction des bouches à feu mais que, pour le moment, le manque d’homogénéité des lingots ne permet pas d’avoir des ébauches exemptes de défauts. Les maîtres de forges français du bassin de la Loire : Holtzer à Unieux et Revolier à la Chaléassière offrent gratuitement, en 1868, des ébauches de canon de 4 en acier parallèlement à Thomas Firth de Sheffield. Les offres sont acceptées. Dans le même temps la fonderie de Bourges reçoit commande de la transformation de 24 bouches à feu de bronze en canons à âme d’acier par frettage à chaud d’un tube d’acier.

En matière de munitions d’artillerie, les obus oblongs en fonte ne posent plus de problème, mais il reste à mettre au point des fusées satisfaisantes. L’École de pyrotechnie fait réaliser de nombreux modèles : les unes à temps à une ou plusieurs durées de combustion d’un pulvérin, d’autres percutantes ou encore mixtes fusantes et percutantes. L’une d’elles en bois et à dix temps de combustion sera adoptée en 1869.

L’École centrale de pyrotechnie poursuit aussi ses essais de fusées de guerre, comme toutes les armées européennes, mais ces munitions restent imprécises et même dangereuses. Les obus éclairants et incendiaires lancés par fusées ou canons font aussi des progrès.

Les appareils ne sont pas oubliés : en 1865, le comité fait adopter d’emblée le chronographe d’un officier belge Le Boullenge, en remplacement de celui de Navez (utilisé depuis 1858) et du pendule balistique, pour la mesure des vitesses initiales. La même année, il donne son agrément au télémètre du capitaine Gautier.

Les charges de poudre comprimées (et vernies à la gomme laque) selon le procédé Doremus sont aussi l’objet d’un examen attentif de la part d’une "commission des charges comprimées" créée tout spécialement. Ces charges sont employées seules ou mélangées avec de la poudre en grains soit dans les chambres des canons comme agent de propulsion, soit dans les obus comme agent explosif.

Dans l’industrie, un maître de forges de Besançon-Casamène essaie dès 1862 le procédé anglais Bessemer de décarburation des fontes par un courant d’air. Son exemple est rapidement suivi dans le centre, mais l’inspection des forges constate que les produits obtenus laissent encore à désirer. Par contre, le procédé Fourcault pour le moulage des obus oblongs en fonte est unanimement adopté dans les fonderies privées où il donne entière satisfaction. Les hauts fourneaux au coke se multiplient tandis que la fonte au bois perd du terrain et que de nombreuses petites forges ferment leurs portes. L’addition de tungstène dans l’acier est reconnue bénéfique par le comité qui estime cependant que les améliorations obtenues ne contrebalancent pas l’augmentation du prix.

La mise en service du fusil Mle 1866 (Chassepot) est l’occasion pour les inventeurs de proposer des modèles de cartouches à étuis en cuivre rouge ou en laiton et à percussion centrale. Le comité reconnaît qu’elles donnent d’assez bons résultats et continue à les faire essayer mais sans les adopter bien qu’elles soient utilisées aux États-Unis et fabriquées en série par une gamme de machines spéciales à l’arsenal de Frankfort. Mais la position du comité, réaffirmée avec quelques nuances en 1868, n’a guère varié : il est très réservé à l’égard de la mécanisation, encore que les manufactures d’armes aient été dotées de nombreuses machines grâce au soutien du gouvernement, qui a même créé en 1866 un atelier spécial à Puteaux chargé de réaliser des machines pour l’usinage des pièces d’armes en métal et en bois, avec les conseils de Kreutzberger.

Enfin, le comité, informé des procédés du suédois Nobel pour domestiquer la nitroglycérine, charge une commission d’étudier ce nouvel explosif pour le chargement des obus à la place de la poudre noire ou du fulmicoton humide dont la mauvaise conservation ne permettait guère l’emploi. La déclaration de guerre à la Prusse, le 15 juillet 1870, suspend tous ces essais. Le comité cesse de se réunir. Remanié, il reprendra ses travaux un an plus tard, le 13 juillet 1871.

CONCLUSION

Après une période de mise en place et de définition hésitante de son rôle, qui dure jusqu’à la fin du Premier empire, le comité de l’artillerie a exercé ses attributions avec une constance et une régularité exemplaires pendant près de cent ans. Ses rapports et ses délibérations sont consignés dans une centaine de milliers de pages regroupées dans cent quatre-vingt dix-huit volumes qui constituent une documentation exceptionnellement riche qui non seulement renseigne sur l’évolution des idées et des réalisations en matière d’armement au cours du xixe et au début du xxe siècle mais aussi permet d’apprécier le rôle du comité.

On aurait tort de croire à sa toute puissance : il n’a eu qu’un rôle consultatif et n’a pas toujours été consulté. Ainsi Napoléon III ne l’informe pas de l’étude et de la réalisation du canon à balles de Reffye. Le ministre de la Guerre et les bureaux du ministère se réservent toujours le choix des sujets de consultation du comité et ne lui demandent que des avis ou des propositions de programmes d’expériences qu’ils n’approuvent pas toujours.

Cette dissociation de la responsabilité et de la réflexion présente un défaut. Le comité, qui est chargé de réfléchir, n’est pas aiguillonné par les exigences de la réalité. Il prend son temps et multiplie sans fin les expérimentations. Par exemple, il mettra plus de dix ans pour agréer le fusil système Bruneel. Rien ne le presse et il craint de commettre des erreurs.

Son activité étant commandée par les demandes du ministre, il ne prend pas d’initiative, notamment en matière d’études. À la différence des méthodes actuelles qui, faisant une large place aux crédits d’études et de recherches, expriment une politique volontariste et orientée d’exploration et de découverte, il n’existe pas, avant 1870, d’actions de recherches mais seulement, sous le Second empire, des ordres d’études auxquels le comité est d’ailleurs étranger. Napoléon III, qui portait un vif intérêt à l’armement et notamment à l’artillerie, fera ainsi étudier des matériels nouveaux et expérimenter des armes étrangères, mais ni le ministère, ni a fortiori le comité, ne feront financer des études générales, par exemple sur les aciers à canon : ils se bornent à trier les idées plus ou moins heureuses, mais très nombreuses, des inventeurs civils et militaires qui proposent des fusils, des culasses ou des bombes, à faire réaliser certaines d’entre elles et, le plus souvent, à essayer les prototypes construits aux frais des solliciteurs. L’initiative appartient généralement aux particuliers ou à l’industrie. Le comité l’exprime explicitement dans son avis n° 69 de mars 1868 : il appartient à l’industrie de perfectionner ses procédés, son intérêt le lui commande, l’artillerie fera son profit des résultats.

Cette attitude expectante se manifeste aussi dans l’organisation des fabrications. La nécessité de réduire le nombre des établissements militaires et de les déplacer loin de la frontière du nord-est, reconnue dès 1815, n’est appliquée qu’avec une extrême lenteur : on mettra plus de dix ans pour fermer les manufactures de Charleville, de Maubeuge, et de Klingenthal, et c’est l’invasion prussienne qui fermera celle de Mutzig, quarante ans pour arrêter la fonderie de Strasbourg, autant pour créer l’établissement central d’artillerie de Bourges. Le même esprit commande les décisions en matière d’équipement des ateliers : le travail artisanal et l’énergie musculaire sont longtemps préférés à la mécanisation, du moins tant que Napoléon III, qui avait longtemps vécu en Angleterre, n’interviendra pas. Il sera alors épaulé par l’industrie qui, à cette époque de capitalisme libéral, ne met pas longtemps à comprendre que l’armement, comme les chemins de fer, peut être une source de commandes. La sidérurgie y peut trouver des débouchés importants sinon en tonnage (la consommation de métaux ferreux du ministère de la Guerre restera faible par rapport à la production) du moins en chiffre d’affaires. La substitution du fer ou de l’acier au bronze des bouches à feu lui ouvre d’intéressantes perspectives, surtout si elle parvient à livrer des tubes usinés plutôt que des ébauches. Elle s’y emploie et ainsi commence l’intrusion de l’industrie française privée dans la fourniture d’armement, jusque-là limitée à la fabrication sporadique d’armes portatives pour la traite, l’exportation et rarement pour les besoins du ministère. À l’étranger, l’industrie privée joue un rôle primordial dans la réalisation des matériels d’armement : elle ne manque pas d’offrir ses services à la France.

Les initiatives privées, françaises ou étrangères, d’officiers ou de civils, aboutissent à des résultats fructueux : les cinquante années qui s’écoulent entre 1820 et 1870 sont très riches en innovations : adoption de la culasse dans l’artillerie et l’infanterie, substitution progressive de l’acier au fer pour la fabrication des canons de fusil et de pistolets et de l’acier au bronze pour celle des bouches à feu, adoption du rayage des tubes, prise en considération du frettage, substitution des obus oblongs et creux aux boulets, étude et perfectionnement progressif de cartouches d’infanterie grâce notamment à l’amorçage fulminant et à l’emploi d’étuis en laiton. Toutes ces inventions, qui permettent d’accroître substantiellement la portée, la précision et l’efficacité des projectiles ainsi que la cadence du tir6, ne seront pleinement exploitées qu’après 1870 sous le coup de la défaite. Mais elles sont plus nombreuses que celles de la période postérieure qui peut se faire gloire de l’adoption du frein d’artillerie. Un seul domaine reste quasi stagnant avant 1870, qui sera au contraire bouleversé ensuite : c’est celui des poudres qui ne peuvent inscrire à leur actif au cours de la première période que l’adoption du fulminate de mercure et la fabrication des blocs comprimés sans avoir su tirer parti du fulmicoton ni d’une manière générale de la nitration7, alors qu’au cours de la seconde on inventera la poudre sans fumée et on mettra au point les explosifs (mélinite).

Ces considérations permettent de mettre le comité de l’artillerie à sa juste place : il a joué un rôle important, mais dépourvu de pouvoirs, il ne pouvait être un organe d’action et il a fait preuve d’une extrême prudence. Dans son rôle de conseil, ses avis ont été généralement judicieux : il a bien rempli son rôle de "Nestor" de l’armement.

 

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Notes:

1 Lariboisière et Eblé sont décédés, le premier le 25 décembre et le second le 30 décembre 1813 à Königsberg des suites de la campagne de Russie. L’Empereur, ignorant sa mort, avait désigné Eblé pour succéder à Lariboisière par un ordre daté de Paris du 3 janvier 1814.

2 L’entrepreneur de la fonderie de Strasbourg, Maritz, était directeur général des fonderies espagnoles en 1783. Les procédés de la fonderie de Séville étaient ceux des fonderies françaises. On attribua la longévité des canons de Séville à l’utilisation exclusive de métaux neufs et notamment de cuivre affiné du Pérou. Cependant, le comité recommandera de continuer à approvisionner les fonderies en cuivre de Russie considéré comme le plus pur et fera faire des essais avec du cuivre anglais.

3 Cette durée avait été fixée à 24 heures par une ordonnance de 1686. Mais les besoins des armées avaient conduit à la réduire à 3 heures sous la Révolution.

4 La campagne de Crimée a coûté 40 000 fusils et il a fallu en réparer 250 000 soit une consommation de 2 fusils par homme.

5 Pour faire cent roues d’artillerie il faut 900 heures d’ouvriers sans machines et 143 avec machines. Cependant, il n’y avait dans un arsenal que 2 scies circulaires à bois, 7 tours à bois, 7 tours à fer et une perceuse.

6 Cependant, les Américains avaient depuis longtemps des armes à répétition : Colt (1840), Henry et Spencer (1860), Winchester (1862).

7 La nitration de l’indigo par Woulfe date de 1777, celle de la soie par Welter de 1799, celle de la cellulose par Braconnot de 1832 et celle de la glycérine par Sobrero de 1847.

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