LE VERROU DE LA MER ROUGE L’armée et la côte française des Somalie 1884-1977

 

Louis-Gilles Pairault

 

 

"Il y a dans cette aridité monotone un emblème de mort qui dessèche l’âme et l’espérance". Ainsi le voyageur français Charles Rochet d’Héricourt relatait-il ses premières impressions, en débarquant en 1839 sur les rives du golfe de Tadjoura, non loin du site de la future Djibouti1.

Il est vrai que le territoire de ce qui deviendrait la Côte française des Somalis (C.F.S.) n’avait de soi-même rien de bien attrayant au premier abord. Et même après que les Français s’y furent installés, la C.F.S., au regard des étendues immenses de l’Afrique occidentale ou de l’Afrique équatoriale françaises, paraît n’être que bien peu de chose. Coincé entre l’Érythrée au Nord, l’Éthiopie à l’Ouest, la Somalie britannique (le Somaliland) au Sud, et la mer Rouge à l’Est, c’était un territoire désertique d’à peu près 22 000 km², dont les frontières demeurèrent longtemps fort imprécises. Modeste par ses dimensions, la Côte française des Somalis l’était également par sa population : 69 000 âmes seulement étaient dénombrées en 1931. Ce n’était, somme toute, que quelques arpents d’un désert poudreux et presque inhabité. Mais c’est sa position qui en fit, dès la fin du xixe siècle, un site d’un grand intérêt stratégique. Djibouti en effet n’est pas qu’une ville, c’est surtout un port, sis à la jonction de l’Afrique et de l’Asie, qui contrôle l’accès à la mer Rouge et par suite le trafic maritime vers toute la péninsule arabique, l’océan Indien et l’Extrême-Orient.

Avant l’arrivée des Français, la Côte française des Somalis ne se distinguait guère des territoires voisins. Des tribus nomades (principalement Afars, Issas et Somalis) vivaient au bord de la mer Rouge sans guère de contacts avec le monde extérieur, sous une lointaine suzeraineté turque. Mais cette zone en apparence oubliée des hommes, et qui semblait devoir toujours demeurer en marge des luttes que se livraient les grandes puissances, prit un intérêt soudain avec le projet de Ferdinand de Lesseps commencé en 1855, de percer un canal à travers l’isthme de Suez. Dans la perspective de cette ouverture, le débouché de la mer Rouge devenait un point stratégique pour le contrôle des opérations maritimes et du trafic commercial entre Méditerranée, Afrique, océan Indien et Extrême-Orient.

Colonisation et présence françaises jusqu’en 1940

Avant même l’ouverture du canal (en 1869), Anglais et Français s’affrontaient dans une lutte diplomatique et commerciale. La première implantation française, toute modeste qu’elle fût, se fit en 1859, lorsque le négociant mauricien Henri Lambert, consul de France à Aden (au Yémen), acheta au sultan de Raheita la côte d’Obock, sur la rive nord de la baie de Tadjoura, là-même où avait accosté Rochet d’Héricourt. À la suite du meurtre d’Henri Lambert, la possession française ne fut officialisée que par le traité du 11 mars 1862, tandis que les Anglais s’emparaient d’Aden et de l’îlot de Perim, prenant ainsi des gages pour l’avenir sur la rive opposée de la mer Rouge.

Longtemps encore, cependant, le territoire resta quasiment inutilisé, à tel point que les Égyptiens, auxquels les Turcs avaient abandonné leur suzeraineté en 1874, allaient entreprendre de s’y installer ; mais en 1884, à la suite de la décision anglaise de fermer le port d’Aden, pour cause de neutralité, aux navires français engagés dans la guerre franco-chinoise, le gouvernement français comprit la nécessité de disposer de postes sur les lignes d’Extrême Orient, et par suite l’importance que pouvait revêtir cette modeste implantation. Aussi, par un décret en date du 24 juin 1884, le comte Léonce Lagarde fut nommé gouverneur de la colonie d’Obock et commissaire du gouvernement pour la délimitation du territoire : c’est de ce moment que l’on peut dater le début de la présence française en Côte des Somalis.

Le comte Lagarde, que l’on peut considérer comme le véritable fondateur de la colonie, conduisit une politique de contacts et de diplomatie, de relations d’amitié nouées avec les sultans Afars et les chefs Issas, qui aboutit progressivement à un ralliement à la suzeraineté française. Pendant ce temps, les autres puissances européennes, attirées elles aussi par la situation stratégique de la côte somalienne, ne demeuraient pas en reste : les Anglais contrôlaient le Yémen ainsi que le Somaliland, tandis que les Italiens s’emparaient du sud de la Somalie (la Somalia) et de l’Érythrée. La côte somalienne se trouvait ainsi partagée entre les trois puissances, toutes trois désireuses d’étendre leur influence et de développer leur commerce.

C’est en 1887 que fut fondée de toutes pièces la ville de Djibouti, du nom que donnaient les indigènes à un ensemble d’îlots autour d’une presqu’île, au fond du golfe de Tadjoura ; mais la configuration maritime en était beaucoup plus favorable que celle d’Obock : c’était une rade abritée du vent, avec un fond de 20 à 30 mètres dans lequel pouvaient mouiller de gros bateaux. À Djibouti s’installa le gouvernement, ainsi que l’escale des lignes d’Extrême-Orient et d’Australie des Messageries maritimes.

Les frontières du territoire furent délimitées en accord avec les puissances voisines : l’Érythrée italienne au nord, la Somalie britannique au sud, l’Éthiopie à l’ouest et, par le décret du 20 mai 1896, le territoire prit le nom de " Côte française des Somalis et dépendances ", ce qui incluait une minuscule enclave en territoire yéménite, Cheikh Saïd, sur lesquels la France mit peu d’ardeur à faire valoir ses droits.

Le territoire, divisé en quatre circonscriptions administratives , ou "cercles" (Djibouti, Ali-Sabieh, Dikhil et Tadjoura - puis Tadjoura-Obock), était administré par un gouverneur, qui disposait d’une police aux effectifs fort réduits et d’une milice indigène. L’organisation administrative et politique, fixée en 1884, se contentait de reprendre l’ordonnance du 18 septembre 1844 régissant des îles bien éloignées mais d’une aussi mince importance à l’époque : Saint-Pierre et Miquelon.

L’accès à l’Éthiopie constituait, après le débouché de la mer Rouge, le second attrait économique de la Côte française des Somalis. Les Français s’efforcèrent de se concilier les bonnes grâces de l’empereur, le négus, et parvinrent à obtenir son accord pour la construction d’un chemin de fer reliant Djibouti à la capitale éthiopienne. Le 7 août 1896 fut fondée la Compagnie des chemins de fer éthiopiens, et les travaux commencèrent en octobre 1898. Construire une voie ferrée au milieu de montagnes désertiques, parmi des populations nomades parfois hostiles, constituait un véritable défi ; mais une telle réalisation pouvait donner à la France un avantage considérable sur ses concurrents européens : la France deviendrait un partenaire privilégié du négus ; et ce serait vers le port de Djibouti que convergeraient naturellement les flux économiques et commerciaux de toute l’Éthiopie, d’une bonne partie de l’Afrique de l’Est et du Moyen-Orient.

Partie de Djibouti, la voie de chemin de fer était parvenue en 1901 à Diré-Daoua, au cœur de l’arrière-pays éthiopien, à 310 km de la mer. Ces progrès pouvaient inquiéter la Grande-Bretagne et l’Italie : aussi la France signa-t-elle avec ces deux pays l’accord à trois du 13 décembre 1906, qui confirmait les frontières de chacune en Somalie, et partageait l’Éthiopie en trois zones d’influence tout en garantissant son indépendance. Aux termes de cet accord, la France pouvait continuer le chemin de fer jusqu’à Addis-Abeba. Une nouvelle société, la Société du chemin de fer de Djibouti à Addis-Abeba, remplaça l’ancienne ; enfin, au prix de difficultés sans nombre, la ligne fut achevée et entièrement ouverte au trafic le 7 juin 1917. Elle parcourait 783 km au travers d’une des régions les plus inhospitalières du monde, pour culminer à près de 2 400 mètres d’altitude : c’était assurément "une de nos plus belles réalisations coloniales" grâce à laquelle "Djibouti devenait la porte sur la mer et le monde extérieur du vaste empire du Roi des rois"2.

Avant même d’ailleurs l’achèvement de la voie de chemin de fer, le trafic s’en montrait fructueux pour la France. Le commerce du port de Djibouti s’en accroissait d’autant, et il s’avéra bientôt que la France possédait en Djibouti le principal centre économique de toute la région. La population de la ville s’augmentait de tous ceux qu’attirait cette prospérité : une population très mêlée, constituée d’Arabes, de Grecs, d’Arméniens, de Levantins, d’Italiens venus faire du négoce, auxquels s’adjoignirent la main-d’œuvre, surtout des Yéménites et des Somalis, qu’on faisait venir pour construire le chemin de fer3.

Cette prospérité, jointe à l’emplacement militaire stratégique de ce qui était le meilleur port de la côte, ne pouvait tarder à faire des envieux. En effet, parmi les puissances européennes voisines de la colonie, ni l’Italie ni la Grande-Bretagne ne disposaient de port de l’importance de Djibouti (Aden connaissait un important trafic, mais ne disposait pas d’un aussi riche arrière-pays), et encore moins d’une voie de communication comparable au chemin de fer franco-éthiopien. Pendant la Première Guerre mondiale cependant, ces puissances étaient alliées de la France.

Néanmoins, à l’automne 1916, à la suite d’une révolution de palais en Éthiopie, une faction s’efforça de s’allier avec les Turcs, ennemis de la France. Le personnel européen qui travaillait au chemin de fer se réfugia à Djibouti, et pour rassurer la petite population du territoire, qui ne se sentait plus en sécurité, une première garnison de cent hommes y fut débarquée par le bâtiment D’Estrées au début du mois d’octobre 19164. Les troupes s’installèrent, réalisèrent des travaux de défense et de fortifications, et c’est ainsi que prit forme le premier corps d’occupation de la Côte française des Somalis.

Ces menaces plus ou moins lointaines (une mission allemande en Abyssinie fut même signalée en 1917) n’eurent pourtant pas de conséquences, et n’empêchèrent pas les travaux du chemin de fer de Djibouti à Addis-Abeba, qui fut achevé alors que la guerre battait son plein, en juin 1917.

Après guerre, les effectifs du corps d’occupation restèrent très modestes. Il existait également un commandant de la marine, puis un commandant de l’air de la C.F.S., qui étaient autonomes pour leurs attributions propres, mais étaient, pour toutes les opérations communes, sous les ordres du commandant supérieur, qui relevait - tout comme le gouverneur - du ministre des Colonies.

La majeure partie du corps d’occupation était basée à Djibouti même, dont la défense était vitale ; c’est là que se trouvaient les états-majors, l’artillerie, les services de l’intendance, de la santé, les transmissions, la plus grande partie des troupes, les bases maritime et aérienne. Une petite partie des forces se trouvait dans quelques points clefs du territoire, d’où l’on pouvait rayonner et surveiller les frontières : à Dikhil, à Ali Sabieh, à Tadjoura.

La mort héroïque d’un administrateur des Colonies à la tête de ses indigènes, en janvier 1935, incita à une certaine augmentation des effectifs. Mais la vie de la colonie fut surtout bouleversée peu après, lorsque le régime fasciste reprit à son compte les anciennes velléités d’expansion coloniale de l’Italie en Afrique, et particulièrement vers l’Éthiopie, qui lui avait infligé une cuisante défaite quarante ans auparavant à Adoua. Le 3 octobre 1935, les troupes italiennes entrèrent en Éthiopie, et cette fois ce furent elles qui l’emportèrent : le 2 mai 1936 le négus s’enfuit par le chemin de fer vers Djibouti, et se réfugia en Angleterre ; le 5 mai les armées italiennes faisaient leur entrée dans sa capitale. Leur victoire transforma du tout au tout la situation géopolitique de la Côte française des Somalis. Bien que la France eut veillé à observer la plus stricte neutralité durant la guerre, elle se trouvait d’un coup accolée à un turbulent voisin, maître d’un vaste ensemble cohérent qui enserrait tel un étau les modestes territoires du Somaliland britannique et de la C.F.S., et qu’on appela à partir du 1er juin 1936 "Afrique orientale italienne" (A.O.I.), composée de l’Érythrée, de la Somalie italienne et de l’Éthiopie. De surcroît, les Italiens se trouvaient en mesure de contrôler la précieuse ligne de chemin de fer franco-éthiopienne, et par suite l’approvisionnement de Djibouti. Au début des hostilités, un détachement de sécurité français fut d’ailleurs installé en territoire éthiopien, à Diré-Daoua, où se trouvaient également une importante gare du fameux chemin de fer et un consulat français : rattaché directement au commandant supérieur des troupes de la C.F.S., ce détachement devait "coopérer avec la police éthiopienne à la protection de notre consulat, ainsi qu’à celle de nos nationaux et des étrangers en résidence dans cette localité"5. Mais l’adversaire dont on souhaitait se prémunir était bien surtout l’Italie, et les troubles que ses agents et ses troupes pouvaient provoquer en Éthiopie contre les Français. Le détachement demeura cependant quelques mois après la conquête italienne, occasionnant une délicate cohabitation avec les troupes du Duce. Ainsi la menace italienne, de lointaine et improbable qu’elle était à partir de l’Érythrée et davantage encore de la Somalia, devenait presque tangible depuis l’Éthiopie, comme en témoignent les plans de défense de la C.F.S. conçus à ce moment. En janvier 1938, les services de renseignement eurent même vent d’un débarquement en A.O.I. de soldats allemands camouflés en honnêtes travailleurs.

Pour autant, le conflit avec l’Italie ne paraissait pas inéluctable, et la perspective s’en rapprochait ou s’éloignait au contraire au gré des orientations de la diplomatie. Dans un premier temps en effet, la conquête italienne entraîna un regain d’activité du port de Djibouti, et les premiers rapports entre soldats italiens et soldats français du détachement de Diré-Daoua furent presque amicaux. Mais bientôt, sans oser pourtant attaquer de front, l’Italie multiplia les tracasseries, les réclamations, les intrigues, les actions de propagande destinées à nuire aux intérêts français : on annonça la construction à grands frais d’une route reliant Addis-Abeba à Assab et qui permettrait ainsi d’éviter de passer par Djibouti, on réclama la création d’une zone franche italienne dans le port de Djibouti, on tenta de prendre le contrôle des actions de la société de chemin de fer, on présenta les tarifs portuaires français comme extravagants… Toutes ces actions visaient surtout à affaiblir économiquement et politiquement la position française, en vue de futures négociations dont l’objet n’était guère douteux. "Tunis ! Suez ! Djibouti !" : c’est par ces acclamations éloquentes que les députés italiens appuyèrent en novembre 1938 la déclaration du ministre des Affaires étrangères sur les aspirations naturelles de l’Italie.

Pour faire face à cette menace, les troupes de la C.F.S. étaient dans une délicate position. On s’était pourtant efforcé d’accroître les effectifs et l’armement6 : ainsi, à la fin de 1939, le corps d’occupation comptait huit bataillons, un groupe d’artillerie de campagne, une batterie de côte, quatre batteries de D.C.A., ainsi que des transmissions, des transports et des services, et des positions fortifiées : cela revenait à presque 7 000 hommes. Mais, quoique fortement armées et bénéficiant d’un site bien défendable, elles se trouvaient en très nette infériorité numérique face aux dizaines de milliers d’hommes que pouvait aligner l’Italie ; de surcroît elles manquaient cruellement de soutien aérien. Aussi, en cas d’attaque, l’objectif était-il seulement de parvenir à résister quelques semaines, en attendant l’arrivée de renforts ; on espérait aussi que l’annonce de cette résistance provoquerait un soulèvement salvateur chez les Éthiopiens, encore récemment et imparfaitement soumis, et traditionnels alliés de la France. Quant à prendre les devants et attaquer les Italiens chez eux en A.O.I., il semble qu’on y ait songé, mais c’était une "idée dangereuse et ridicule", selon le chef d’état-major du ministère des Colonies7. C’est pourquoi, devant ces perspectives assez inquiétantes, on rechercha la coopération des Britanniques.

Les premiers contacts furent pris au début de l’année 1939. Il s’agit d’abord de mener des opérations de logistique en commun, telles que la construction de pistes sur les territoires de la C.F.S. et du Somaliland. Puis on convint d’échanger les renseignements militaires, par un câble reliant Djibouti à Aden, tandis que des officiers de transmissions de chacun des deux pays s’installaient chez l’autre. La force commune franco-anglaise, dont était cependant exclue la marine, reçut le nom de Somaliforce. Il apparut pourtant assez vite à l’état-major français que les troupes anglaises étaient bien moindres que les leurs, et que les Anglais avaient plus à gagner que les Français dans cette coopération. En même temps, les officiers français furent frappés de constater que leurs homologues anglais craignaient peu les Italiens, tant ils étaient persuadés que l’Italie resterait neutre, ou même se rangerait à nos côtés. Le début du conflit avec l’Allemagne n’entama pas cette conviction, car au début du mois de mai 1940, de retour de Londres, le général Wavell, commandant en chef du Moyen-Orient, l’affirmait encore au commandant supérieur des troupes de la C.F.S.8.

La C.F.S. dans la Seconde Guerre mondiale

Le 9 juin au soir, le Duce annonçait l’entrée en guerre de son pays aux côtés de l’Allemagne, balayant ainsi les espérances anglaises. Cette fois, la Côte française des Somalis était bien plus menacée que lors de la Première Guerre mondiale. L’Italie, en effet, encouragée par ses succès en Éthiopie, désirait étendre encore ses possessions coloniales, et regardait avec envie ce débouché naturel de sa nouvelle conquête qu’était Djibouti. La colonie figurait en bonne place parmi les territoires qu’elle entendait bien réclamer pour prix de son entrée en guerre. Pourtant, les troupes italiennes montrèrent fort peu d’ardeur à engager le combat en Côte française des Somalis : quelques bombardements de peu d’ampleur sur Djibouti, sur Aden, quelques escarmouches aux frontières, mais point de grande offensive comme l’avaient redouté les Français.

Avec l’armistice du 22 juin 1940, la Côte française des Somalis se trouva soumise au contrôle d’un ennemi qui ne l’avait pas vaincue, et n’avait même pas osé l’affronter. Les clauses de l’armistice prévoyaient en effet qu’une délégation italienne viendrait contrôler la réduction des effectifs et des matériels, dont une partie devait être envoyée à Madagascar et en Indochine. Pendant ce temps, des officiers anglais de transmissions résidaient encore à Djibouti ! La C.F.S. allait-elle continuer la lutte aux côtés des Anglais ? Dès le 17 juin 1940, le commandant supérieur des troupes, le général Paul Legentilhomme, s’était prononcé pour cette solution, mais ce fut en vain qu’il tenta d’entraîner ses troupes dans la France libre. En opposition avec les pouvoirs civils (gouverneur et fonctionnaires), il dut quitter Djibouti le 2 août pour le Somaliland britannique9. Ce furent les Britanniques qui partirent et les Italiens qui arrivèrent, et la C.F.S demeura dans le giron de l’État français. Il faut dire que Djibouti dépendait entièrement de l’extérieur pour son approvisionnement, que n’aurait pas manqué de lui couper l’Italie si la C.F.S. avait suivi les Anglais ; ceux-ci n’étaient d’ailleurs pas en état à ce moment d’aider militairement les Français face à une offensive italienne. Enfin, il est certain que l’attaque de la flotte française par les Anglais le 3 juillet 1940 en rade de Mers el-Kébir parut dans beaucoup d’esprits sonner le glas de l’alliance franco-britannique, surtout dans les colonies, où la perfide Albion n’avait jamais vraiment cessé de paraître une ennemie potentielle10.

Au début de l’été 1940, la Côte française des Somalis se trouvait donc en paix, mais soumise au contrôle italien et bientôt isolée de la métropole et des autres colonies par le blocus des Anglais, à partir de septembre 1940. Ceux-ci craignaient en effet que les Italiens y fissent passer leur approvisionnement. D’abord uniquement maritime (car les Italiens avaient conquis le Somaliland en août 1940), le blocus se fit aussi terrestre avec les succès anglais de la campagne d’Éthiopie au printemps 1941. Tantôt sévère (les bombardements de septembre 1940 sur Djibouti furent meurtriers), tantôt plus souple, le blocus évolua au gré des intérêts de la diplomatie anglaise.

L’armée française en CF.S. dut rendre des comptes réguliers à l’Italie sur la réduction de ses effectifs ; le blocus permit toutefois de justifier le report des départs de troupes prévus, et en janvier 1941 le corps d’occupation se composait encore de 6 830 hommes. La Milice indigène, qui était normalement sous l’autorité du gouverneur en temps de paix, fut dissoute, et remplacée par des pelotons méharistes, soumis à l’autorité du commandant supérieur des troupes, et dont le rôle était essentiel puisqu’ils surveillaient les frontières terrestres.

Pendant ce temps, un petit groupe de gaullistes s’était joint aux Anglais, pour continuer le combat au Somaliland puis à Aden : il prit le nom de Forces françaises libres de la Côte française des Somalis (F.F.L./ C.F.S.). Les effectifs des F.F.L./C.F.S. furent longtemps fort réduits : en janvier 1942, ils s’élevaient à 360 hommes, dont seulement 52 Européens. Un flux de ralliements régulier mais minime venait l’alimenter (32 personnes d’avril à octobre 1941). Les F.F.L./C.F.S. jouaient le rôle de supplétifs des Anglais ; au printemps 1941, après la reconquête du Somaliland et la libération de l’Éthiopie, elles reçurent la mission de garder les frontières terrestres de la C.F.S. Cela leur permettait de recevoir des informations de leurs partisans et de rendre les ralliements plus aisés. Soumis au bon vouloir des Anglais, et frappés de la résistance de Djibouti, les hommes n’eurent pas toujours bon moral11.

Les F.F.L./C.F.S. connurent une organisation très pragmatique jusqu’en juillet 1941. Elles dépendaient du commandant des F.F.L. dans l’Est africain. D’abord composées de trois pelotons méharistes, et d’une escadrille aérienne à Aden, elles s’accrurent des ralliements, qui se firent plus nombreux à partir de septembre 1942, à mesure que le moral et l’état sanitaire fléchissaient à Djibouti.

La C.F.S. avait, en effet, été soumise à un blocus rigoureux. La population dépérissait : les indigènes nomades ne pouvaient plus franchir les frontières, les Européens souffraient du climat, tous étaient privés de nouvelles et soumis au rationnement. Au cours de l’année 1942, l’intérêt de disposer de Djibouti s’accrut encore aux yeux des Alliés, soucieux de posséder un point d’appui en mer Rouge pour contrer les puissances de l’Axe, auxquelles venaient de s’adjoindre les Japonais, menaçants dans l’océan Indien. Il devenait urgent de s’emparer de Djibouti, par ruse ou par force : pendant que la propagande gaulliste redoublait, plusieurs négociations furent entreprises, le blocus fut desserré12. Mais les militaires français de la C.F.S. demeuraient largement décidés à y défendre coûte que coûte la souveraineté de l’État français. Les F.F.L./C.F.S., quant à elles, étaient résolues à ne pas porter les armes contre des Français, et cherchaient à provoquer un ralliement pacifique de Djibouti, action baptisée opération Marie.

Celui-ci se produisit à la fin de l’année 1942. À l’annonce du ralliement de l’Afrique du Nord et de l’amiral Darlan, de l’invasion de la zone libre par les Allemands, suivie du sabordage de la flotte française à Toulon, l’opinion publique de la C.F.S entra dans une grande agitation. Enfin, le 24 novembre 1942, on apprit à Djibouti le ralliement de l’A.O.F. : allait-on suivre cet exemple ? Au matin du 27 novembre, ce furent près de 1 800 hommes qui passèrent la frontière pour se rallier. La défense de Djibouti s’en trouva considérablement affaiblie, et le moral n’était plus au combat mais aux pourparlers. Le 28 novembre, le commandant supérieur des troupes, le général Truffert, annonça qu’on ne chercherait pas à retenir ceux qui voudraient partir. Les pouvoirs civils et militaires furent remis entre les mains d’une seule personne, le général Dupont, commandant de l’artillerie de la C.F.S. Les négociations en vue d’un ralliement s’ouvrirent avec la venue à Djibouti du consul des États-Unis à Aden, M. Timberlake (6-8 décembre), puis du major général anglais Fowkes, commandant des troupes en Éthiopie (15-18 décembre).

Mais les pourparlers traînaient en longueur, du fait des inquiétudes et des scrupules de nombre d’officiers et de fonctionnaires de la C.F.S. Aussi les Français libres décidèrent-ils de forcer le destin : au matin du 26 décembre 1942, deux compagnies de F.F.L./C.F.S. pénétrèrent sur le territoire de la C.F.S. par le cercle d’Ali-Sabieh, s’emparèrent du chemin de fer et parvinrent aux abords de Djibouti. Mis devant le fait accompli, le général Dupont vint, non plus négocier mais signer le ralliement à Chebele, le 28 décembre : "je suis traité comme un ennemi vaincu" déclara-t-il à la lecture du protocole, qu’il ratifia néanmoins. Il remit ses pouvoirs civils à Louis Chancel, président du comité local de la France combattante, et ses pouvoirs militaires au colonel Raynal. La souveraineté française sur la C.F.S. était reconnue, l’engagement était pris qu’il n’y aurait aucune représaille pour les opinions politiques professées antérieurement au ralliement. Le 29 décembre, les troupes F.F.L., seulement composées de Français, entrèrent dans Djibouti : "La C.F.S., demeurée française, faisait retour à la vraie France"13.

La Côte française des Somalis s’engagea dès lors aux côtés des Nations Unies dans la guerre, alignant cinq bataillons aux côtés des Alliés, tandis que les F.F.L./C.F.S., leur mission accomplie, furent dissoutes et prirent le nom de bataillon Somali. Une base britannique fut installée à Djibouti. Le commandant supérieur des troupes de la C.F.S. relevait du général anglais commandant l’Est africain14. Mais cette sujétion aux Anglais n’alla pas toujours sans mal : les Français craignaient que les Britanniques éprouvassent "une certaine rancœur pour Djibouti qui par son isolement les gêna pendant près de deux ans", et qu’ils prissent prétexte de leur faiblesse militaire actuelle "pour installer chez nous des bases aériennes et navales qu’il serait difficile de faire disparaître par la suite"15. Djibouti joua cependant jusqu’à la fin de la guerre ce rôle de point d’appui pour toutes les opérations en Afrique, au Moyen-Orient et dans l’océan Indien qui avait manqué jusque là aux Alliés.

Depuis la Seconde Guerre mondiale

Au sortir de la Guerre, le statut de la C.F.S. reçut quelques modifications : un conseil représentatif fut institué autour du gouverneur, et la C.F.S. devint Territoire de l’Union française, représentée en métropole par un député, un conseiller de la République (ensuite nommé sénateur) et un conseiller de l’Union française.

Avec le retour de la paix, les Français eurent le souci de profiter à nouveau des atouts économiques du territoire et d’en développer le commerce. Aussi, dans l’espoir d’attirer une partie du trafic maritime du port britannique d’Aden, le port de Djibouti devint en 1949 un port franc, exploité en régie directe par le territoire, qui adopta sa monnaie propre, convertible en dollars : le franc de Djibouti.

En 1957, la C.F.S. devint Territoire d’Outre-mer (T.O.M.), doté de l’autonomie interne, et pourvu d’un Conseil de gouvernement dont le président était le gouverneur, et les membres des ministres désignés par une assemblée territoriale, élue cette fois au suffrage universel. Ce nouveau statut fut confirmé par la large approbation à la Constitution de la Ve République lors du référendum du 28 septembre 1958 (75 % de oui).

Quant au corps d’occupation, ses effectifs furent progressivement réduits dans les années qui suivirent la fin de la guerre : ainsi, fort de 2500 hommes en 1946, il ne comptait plus que 1320 hommes pour faire face aux émeutes de janvier 1950. Les effectifs furent alors relevés et fixés avec plus de précision, les troupes adaptées aux menaces intérieures. La Légion étrangère s’installa pour partie en C.F.S. en 1962.

Pendant la Guerre froide, la Côte française des Somalis continua à susciter les convoitises de ses voisins : ainsi la Somalie, État constitué en 1960 des anciennes Somalies britannique et italienne, proclamait-elle ouvertement ses prétentions à la réunification de la Somalie, et réclamait-elle le départ des Français. Les pays voisins devenus communistes (Somalie, Yémen du sud, Éthiopie), les puissances montantes parmi les non-alignés comme l’Égypte, ne manquèrent pas de s’en prendre à la France qui, non contente de vouloir contrôler Suez (lors de la guerre de 1956), persistait à demeurer à Djibouti quand l’heure était à la décolonisation. Il faut dire que le port suscitait bien des envies, car c’était le seul pôle économique attractif de toute la région16.

Fallait-il que les Français partissent de la C.F.S. ? L’agitation qui se fit lors du voyage du général de Gaulle en août 1966 pouvait laisser penser que c’était là le souhait de la population. Le 19 mars 1967, un nouveau statut fut soumis par référendum à l’approbation de la population du territoire : lors d’un scrutin qui fit l’objet d’une large participation (94,86 % de votants), et par 22 555 "oui" contre 14 666 "non", celle-ci se prononça en faveur du maintien dans le giron français avec de nouvelles institutions. Ce nouveau statut fut mis en place le 28 novembre 1968 : l’assemblée territoriale prit le nom de chambre des députés ; le nombre de ses membres demeura inchangé (trente-deux représentants), comme celui des représentants du territoire dans les assemblées métropolitaines (un député, un sénateur et un conseiller économique et social). Mais le président du Conseil du gouvernement n’était plus le gouverneur, mais un ressortissant du territoire élu par la chambre des députés17. Celui-ci était pourvu de compétences nouvelles en matière de réglementation, qui relevaient auparavant du pouvoir central ou de son représentant. Il n’y avait plus de gouverneur, mais un Haut-Commissaire de la République française. Enfin, la Côte française des Somalis changea de nom et s’appela désormais "Territoire français des Afars et des Issas" (T.F.A.I.)18.

La fermeture du canal de Suez, le 6 juin 1967, porta un rude coup aux activités du port de Djibouti, puisqu’une part importante du trafic maritime de la mer Rouge se détourna par Le Cap, entraînant une crise économique dans le territoire. Le canal ne fut réouvert qu’en juin 1975.

En janvier 1973, le président Pompidou effectua une visite au T.F.A.I. Le nouveau statut n’avait pas fait taire les critiques intérieures et extérieures sur le maintien de la puissance coloniale française, et les négociations sur l’évolution future du territoire s’engagèrent alors sérieusement, sous la pression de l’O.N.U. Le secrétaire d’État aux D.O.M.-T.O.M., M. Olivier Stirn, effectua un voyage en mai 1975 et, le 31 décembre 1975 la France reconnut "la vocation à l’indépendance du Territoire français des Afars et des Issas". Pourtant, chacun redoutait le chaos que risquait de produire le départ des Français. En effet, cette présence militaire importante et en quelque sorte non-alignée dans les tensions et conflits régionaux, semblait garantir le fragile équilibre stratégique de la région. Si les Français abandonnaient totalement leur ancienne colonie, que les Djiboutiens seuls n’avaient point les moyens de défendre, la Somalie, dont l’armée était entraînée par des Soviétiques, tenterait probablement de s’en emparer. Cela signifierait une influence accrue de l’Union Soviétique dans la mer Rouge et l’océan Indien, alors même que cette région prenait un nouvel intérêt stratégique et économique, du fait de la réouverture du canal de Suez à la navigation (en juin 1975). À ce péril rouge, qui pouvait inquiéter les Occidentaux mais également l’ensemble des pays arabes, et bien sûr les Djiboutiens eux-mêmes, s’ajoutait le risque élevé d’une guerre civile et frontalière, si les Somalis de Djibouti réclamaient leur retour à la "mère patrie", alors que le reste de la population ne le souhaitait pas, tandis que l’Éthiopie - pourtant communiste depuis le renversement du négus en 1974 - redoutait tant la mainmise d’une autre puissance sur Djibouti - fût-elle de la même obédience - qu’elle préférait au fond que la France y demeurât.

Suite à un référendum, l’indépendance du T.F.A.I. fut proclamée le 27 juin 1977, sous le nom de République de Djibouti. Mais l’armée française ne se retira pas pour autant, et un protocole du même jour fixa les conditions de son maintien sur le territoire du jeune État. La France y conserve l’une de ses plus importantes bases militaires à l’étranger, havre précieux pour ses navires et ses avions en route pour le Moyen-Orient, la côte d’Afrique ou l’océan Indien. Chaque partie y trouve son compte, et cette présence militaire française semble faire toujours à Djibouti l’objet d’un large consensus19. Il est vrai qu’elle paraît bien nécessaire à la sécurité de ce territoire, qui n’est pas moins que naguère coincé entre de turbulents voisins.

 

 

 

 

 

 

 

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Notes:

1 Charles Rochet d’Héricourt, Voyage sur la côte orientale de la mer Rouge, dans le pays d’Adel et le royaume de Choa, Paris, Arthus Bertrand, 1841, p. 36.

2 Conférence de M. Giuntini, administrateur des colonies, sur la C.F.S., aux administrateurs en stage au centre de préparation au brevet des hautes études d’administration musulmane, juin 1939.

3 Les populations nomades locales répugnaient en effet à s’urbaniser et ne participèrent guère à la construction du chemin de fer.

4 Note du cabinet du directeur des troupes coloniales du ministre de la Guerre, 9 octobre 1916 (5 N 155).

5 Directive ministérielle n° 1621 I/I du ministre des Colonies, direction des affaires militaires, datée du 26 septembre 1935. C’était le jour même du décret de mobilisation générale en Éthiopie.

6 Réunion des chefs d’états-majors généraux du 11 mars 1939.

7 Note pour le ministre des Colonies sur le projet d’intervention militaire en A.O.I., par le général Buhrer, chef d’état-major des colonies, 28 janvier 1939.

8 "La coopération franco-britannique face à l’A.O.I.", par le général Appert, 1969.

9 Le général Paul Legentilhomme fut le premier commissaire à la guerre de la France libre, du 24 septembre 1941 au 9 novembre 1943.

10 Bien avant guerre, les plans de défense de la C.F.S. prévoyaient l’éventualité d’une attaque anglaise par le Somaliland.

11 Le rapport du chef de bataillon Appert sur les FFL/CFS jusqu’au 31 janvier 1942 est ponctué par endroits de l’expression "les hommes n’ont pas compris".

12 Cela occasionna des incompréhensions entre Anglais et F.F.L., car les premiers avaient assoupli le blocus maritime tandis que les secondes continuaient à boucler les frontières terrestres (cf. Les forces françaises libres de la Côte française des Somalis, étude du général Appert, 1964, p. 52-54).

13 Rapport sur les FFL/CFS jusqu’au 31 décembre 1942.

14 Convention franco-anglaise de janvier 1943.

15 Fiche pour le commandant supérieur des troupes rédigée par le colonel Valluy, directeur des troupes coloniales, 23 novembre 1943.

16 L’immigration en provenance de la Somalie et de l’Éthiopie devint si importante qu’en 1961 les autorités civiles disposèrent un barrage électrifié et miné autour de la ville pour en empêcher le libre accès.

17 M. Ali Aref Bourhan fut élu à cette fonction le 28 novembre 1968.

18 Cette nouvelle appellation paraissait moins coloniale que l’ancienne, et réduisait l’effet que pouvaient avoir les revendications de la République somalie sur un territoire qui ne portait plus le même nom qu’elle. Cependant, ce nom faisait la part belle à deux ethnies, alors que la population du territoire était très mêlée (Somalis, Arabes). Il n’eut jamais un grand succès et on lui préféra toujours celui de Djibouti, plus simple et plus évocateur.

19 On l’a vu lors des élections présidentielles de 1999 à Djibouti.

 

  

 

 

 

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