LA CRISE DE L’OBUS-TORPILLE EN FRANCE

 

Colonel (er) Pierre Rocolle

 

 

"Obus-torpille" telle fut la curieuse dénomination qui fut adoptée vers 1866-1887 pour désigner les premiers obus appelés à éclater sous l’action d’un exposif brisant, car la puissance des nouveaux projectiles leur avait valu d’être comparés à celle des premières torpilles dont la marine française avait entamé la fabrication en 1876.

Ces torpilles navales emportaient déjà une charge de 36 à 37 kilos dans un long cylindre, qui pesait au total 362 kilos. L’ensemble était propulsé par l’air comprimé et la porte d’emploi atteignit 4 à 500 mètres lorsque les matériels Whitehead furent mis en service dans les années 1877 à 1880.

On avait d’ailleurs expérimenté, depuis 1868, ce qu’on nommait des "torpilles terrestres" c’est-à-dire des engins qui préfiguraient nos mines anti-chars puisqu’il s’agissait de fortes charges, destinées à exploser au passage d’une troupe ennemie. En 1878, on avait même essayé une de ces torpilles conçue pour être enfouie sous les rails d’une voie ferrée et sauter au passage d’un train. Des recherches analogues furent poursuivies à l’étranger et notamment en Autriche, mais aucun engin ne fut finalement retenu.

Il en fut autrement pour les "obus-torpilles" et leur apparition en 1885 avait été le terme d’une longue évolution, puisqu’on avait cherché depuis le début du siècle à transformer la nature des projectiles d’artillerie : au lieu des boulets pleins, que tiraient les canons de Gribeauval et dont l’effet se limitait au choc de l’impact, on souhaitait lancer des projectiles qui éclateraient à l’instant où ils atteindraient l’objectif, en donnant naissance à une grêle d’éclats. Certes on connaissait déjà, depuis la fin du xive siècle, les boulets creux, contenant une charge de poudre noire, lancés par des obusiers (howitzers) : leur explosion s’effectuait lorsqu’une mèche, allumée par le départ du coup atteignait la charge explosive. L’amorçage rudimentaire restreignait 1’efficacité de ces "obus". Le problème était à coup sûr complexe et il trouva d’abord une ébauche de solution sous le signe des obus à balles. Vers la fin des guerres napoléoniennes les Anglais avaient utilisé, en effet, des boulets creux dits shrapnels1, renfermant des balles de plomb. Les parois de cette sphère étaient suffisamment minces pour qu’une charge de poudre noire provoque la fragmentation de l’enveloppe et l’expulsion brutale des billes. À cet effet une fusée rudimentaire déterminait l’explosion à une distance assez imprécise mais avant l’impact au sol ; les balles, pour lesquelles la vitesse restante du projectile augmentait 1a vitesse d’expulsion venaient alors, avec une bonne efficacité, couvrir une zone assez étendue du champ de bataille.

L’intérêt d’une telle invention avait bien retenu l’attention de l’armée française mais, absorbé par des études plus urgentes, le Comité de l’artillerie, sur demande du Ministre, commença seulement en 1836 par la mise à l’étude d’un obus à balles prolongeant la boîte à mitraille et destiné à être tiré par l’obusier de 24 puis, après les premiers essais, par le matériel de campagne. Vingt années de recherches n’en furent pas moins nécessaires pour aboutir en 1856 à l’adoption d’un projectile à parois minces, chargé de 80 balles du même modèle que celles du fusil d’infanterie. La fragmentation était déclenchée par une fusée dont le capitaine Maucourant était l’inventeur et dont la mise au point avait fait l’objet de nombreux tâtonnements.

La réalisation d’une fusée fonctionnant avec une régularité satisfaisante et à l’instant précis où l’explosion devait être provoquée s’était, en effet, révélée très difficile et il ne pouvait en être autrement à cette époque où les connaissances en pyrotechnie et l’usinage de mécanismes de précision en étaient encore à leurs débuts. Rien d’étonnant, par conséquent, si le problème des fusées n’était pas encore convenablement résolu en 1870 et s’il fallut attendre encore une dizaine d’années pour trouver des solutions acceptables. Le Comité d’artillerie n’a-t-il pas fait expérimenter 17 modèles de fusées, proposées par onze inventeurs différents, dans la période 1871-18802 ?

Dans l’intervalle s’était produit ce qu’on a nommé la révolution de l’artillerie rayée, qui s’était traduite, comme on le sait, par une amélioration considérable de la précision du tir et même par un gain de portée. Les projectiles avaient alors pris une forme allongée qui préfigurait celle de nos obus actuels. Par voie de conséquence, la contenance des nouveaux projectiles était plus grande que celle des anciens boulets, sans toutefois que leur fragmentation obtienne des effets meurtriers nettement supérieurs à ceux des "obus" à balles : la cause en était que la charge explosive était toujours constituée par de la poudre noire et que cette dernière ne parvenait pas à disloquer les parois avec suffisamment de violence pour donner naissance à une pluie d’éclats.

Un explosif beaucoup plus brisant s’avérait indispensable pour obtenir une gerbe plus efficace que celle de l’ancien obus à balles, tout en ajoutant un effet de souffle à la projection des éclats. Une meilleure efficacité de l’artillerie rayée se trouvait ainsi conditionnée par l’adoption d’une autre substance explosive et, en février 1885, le Comité insista sur l’effort à réaliser pour augmenter la capacité intérieure des obus et rechercher des explosifs plus puissants que la poudre noire. Des essais sur le pyroxyle à base de fulmicoton (1849) sur la dynamite, sur les picrates de potasse et d’ammoniaque, sur les panclastites, n’avaient pas abouti.

La découverte de la dynamite, dès 1867, avait déjà marqué un grand progrès de la pyrotechnie, puisque Nobel était parvenu à réduire le danger que présentait la manipulation de la nitroglycérine en faisant absorber celle-ci par une substance poreuse. Mais le nouveau corps ne pouvait pas être utilisé pour le chargement des obus parce qu’il se produisait au départ du coup un tassement par inertie, c’est-à-dire un effet "d’enrochement". D’autre part, il n’avait pas été encore trouvé un dispositif convenable pour provoquer l’explosion à l’instant où le projectile atteignait l’objectif.

Les Allemands avaient expérimenté sans succès la dynamite et ils orientaient ensuite leurs recherches sur l’utilisation du coton-poudre, ou plus exactement sur celle de la nitrocellulose, en soumettant celle-ci à un traitèrent approprié. Cette fois l’explosif s’avéra satisfaisant sous l’angle de la sécurité d’emploi, mais dans l’intervalle une autre invention était intervenue. Un officier d’artillerie prussien, nommé Helhoff, proposa un mélange détonant, où le comburant était constitué par l’acide azotique et le combustible par un carbure d’hydrogène nitré. L’association de ces deux corps eut entraîné le risque d’une explosion prématurée s’ils n’avaient pas été enfermés, à l’état liquide, dans deux compartiments distincts. L’obus enfermait donc deux réservoirs, dont le contenu était mis en contact seulement après le départ du coup. L’explosion était ensuite obtenue par une fusée de culot, qui fonctionnait à l’instant de l’impact3.

Le projectile fut mis au point vers 1881 et il fut d’abord expérimenté avec le canon de campagne du calibre 78,5 mm. La gerbe d’éclats parut suffisamment dense et les essais furent donc poursuivis avec l’obusier de 150 mm, en tirant successivement des obus chargés en poudre noire et des obus chargés avec le nouvel explosif, qu’on avait déjà baptisé "Helhoffite".

Les résultats jugés concluants furent d’ailleurs confirmés par une série d’expériences de destruction réalisées sur des murs semblables à ceux des ouvrages fortifiés du temps. La quantité d’Helhoffite était seulement d’un kilo par projectile, mais les effets de dislocation qui furent obtenus dans les maçonneries laissèrent prévoir qu’une destruction complète serait réalisée si on utilisait des obus à plus forte charge.

On poursuivit alors les tirs d’épreuve avec les munitions de l’obusier de 210 mm et la constatation des dégâts permit aux Allemands de conclure que les fortifications existantes ne résisteraient pas à un bombardement prolongé.

Cette conviction fut d’ailleurs renforcée par la mise au point de projectiles chargés cette fois au coton-poudre. Ils furent essayés en 1886 au camp de Kümmersdorf, dans la grande banlieue de Berlin. Les expérimentateurs voulurent constater d’abord les effets sur les installations à ciel ouvert, qui couronnaient les ouvrages fortifiés, vérification qui revêtait d’autant plus d’importance que l’artillerie des forts était toujours juchée sur les "dessus" de ces derniers, où des alvéoles étaient aménagés pour recevoir les pièces. Le service des canons devait donc se faire avec la seule protection de parapets et de traverses, le tir s’effectuant le plus souvent à vue directe.

Les premières expériences de Kümmersdorf montrèrent que la pluie des éclats n’aurait pas manqué de faucher les servants tout en détériorant le matériel. Il n’y avait donc aucun doute : le maintien des artilleurs sur les "dessus" n’était plus pensable ; il faudrait installer désormais les canons en dehors des ouvrages ou bien il faudrait les placer sous cuirasse.

On s’empressa d’ailleurs d’effectuer des tirs sur un modèle de tourelle blindée, dont la fabrication allait commencer. Cette fois les résultats furent moins probants : la coupole cuirassée avait assez bien résisté, mais les vibrations consécutives l’impact des projectiles avaient entraîné diverses détériorations dans la chambre de tir. D’autre part, l’avant-cuirasse, c’est-à-dire l’anneau de béton qui ceinturait au sommet le puits de la tourelle, avait été disloqué.

Quoiqu’il en soit une conclusion se dégageait de cet ensemble d’essais. Les fortifications françaises construites après la guerre de 1870 sous l’impulsion du gênéral Séré de Rivières n’étaient plus en mesure de résister aux projectiles que les Allemands avaient d’ores et déjà baptisés les "obus-torpilles".

On s’empressa de le faire savoir. Dès 1882 une brochure divulgua, par exemple, les effets de l’Helhoffite et le plus célèbre des fortificateurs allemands, le major Schumann, ne craignit pas de confier à l’un de nos attachés militaires le résultat des expériences de Kümmersdorf.

De telles révélations ne manquèrent pas d’émouvoir tous ceux qui avaient en France la responsabilité de l’artillerie et du génie et ils furent amenés à donner d’autant plus de crédit aux allégations allemandes qu’eux-mêmes avaient obtenu des résultats encourageants dans la recherche de nouveaux explosifs.

De nombreux inventeurs avaient, en effet, proposé de sérieuses améliorations à la nature et au chargement des projectiles ; il s’en trouvait, bien entendu, des fantaisistes comme cet inconnu qui suggérait d’enfermer des essaims d’abeilles dans le corps d’un obus afin qu’à l’instant de la fragmentation des dizaines d’abeilles soient libérées et se précipitent sur les fantassins ennemis ! Un autre inventeur se contentait de substituer du poivre aux abeilles mais il attendait de ce condiment les mêmes effets.

Fort heureusement il se trouvait des propositions sérieuses dans les dossiers qu’examinait chaque année le Comité de l’artillerie : parmi eux se trouvait le projet de l’ingénieur Turpin et l’explosif dont il proposait l’adoption offrait une certaine parenté avec l’Helhoffite des Allemands.

Curieux personnage que cet ingénieur Turpin. Sa biographie ne saurait trouver place ici, bien que son existence n’ait pas été banale et qu’elle mérite d’être rapportée. N’a-t-il pas exercé plusieurs professions et n’a-t-il pas été tour à tour récompensé officiellement, puis accusé de trahison, emprisonné et finalement réhabilité, pour être à nouveau encouragé dans ses recherches ! L’essentiel est de dire qu’il avait d’abord entamé des études médicales (il fut d’abord dentiste), qu’il avait acquis de bonnes connaissances en chimie pour avoir suivi les cours du Conservatoire des Arts et Métiers, qu’aux environs de la trentaine il avait découvert un procédé pour rendre inoffensives les couleurs à l’acide picrique dont il était fait usage pour décorer les jouets d’enfants qu’il fabriquait, qu’il se tourna ensuite vers des études concernant les explosifs.

En 1880, il fut ainsi sur la piste d’un mélange où le comburant n’était plus de l’acide azotique comme dans l’Helhoffite mais du protoxyde d’azote, tandis que le combustible était du sulfure de carbone - ce dernier pouvant être remplacé par du nitrobenzène. Les deux liquides étaient enfermés dans deux réservoirs distincts comme dans le projectile allemand et le mélange s’opérait aussi quand l’obus était placé sur sa trajectoire4.

Les effets destructeurs s’avéraient supérieurs à ceux de la dynamite, aussi Turpin n’avait-il pas hésité à nommer son explosif "panclastite" en faisant ainsi appel au grec pour affirmer que tout serait brisé...

Le Comité de l’artillerie n’avait pas été toutefois sans marquer (comme le Service des Poudres et Salpêtres) de la défiance vis à vis de cet ingénieur de circonstance, qui n’avait certes pas appartenu à l’École Polytechnique comme tous les membres du Comité, et dont les connaissances scientifiques restaient en tout cas à démontrer... Bref c’est en 1884 seulement que Turpin put obtenir la constitution d’une commission pour expérimenter sa panclastite. La chose fut faite d’abord à Argenteuil, puis au Fort de Vanves et finalement à Cherbourg, avec des résultats satisfaisants quoique le problème du chargement n’ait pas été entièrement résolu.

Dans l’intervalle un brevet avait été pris et une société avait été créée en 1883 pour exploiter l’invention, qui fut proposée tour à tour en Grèce, en Belgique, en Hollande, puis en Angleterre. Chaque fois la preuve fut apportée que la panclastite était au moins aussi puissante que l’helhoffite des Allemands, mais l’utilisation de deux liquides soulevait fatalement des difficultés et la fabrication des obus s’avérait délicate.

Turpin n’avait d’ailleurs pas attendu que son invention soit commercialisée pour continuer ses recherches et il avait été encouragé dans cette voie parce qu’il avait trouvé en 1881 un moyen d’utiliser les propriétés de l’acide picrique.

On savait depuis la fin du xviiie siècle que le trinitrophénol - ou acide picrique - était un excellent colorant et l’on n’ignorait pas qu’une violente explosion se produisait quand ce corps était porté à une certaine température. Une telle instabilité interdisait donc l’utilisation de cette déflagration à des fins militaires ; mais Turpin allait constater qu’en chauffant lentement l’acide picrique on parvenait à le fondre à une température de 122 degrés et qu’ainsi il n’y avait plus risque d’explosion. D’autre part, l’acide ainsi fondu pouvait être introduit dans la cavité d’un obus et, solidifié, résister au choc du départ du coup, même si la vitesse initiale atteignait 7 à 800 mètres/seconde.

Le nouvel explosif offrait un autre avantage : sa densité était relativement élevée, il était donc possible d’en loger à l’intérieur d’un projectile une masse plus notable que s’il s’agissait du coton poudre et, a fortiori, de la panclastite ou de l’helhoffite. En dosant le mélange avec moins d’oxydant, de façon que la combustion incomplète au lieu de C02 donne CO + vapeur d’eau, on obtient le maximum de gaz, donc une brisance supérieure, tandis que la sensibilité est diminuée, ce qui atténue les risques d’accident.

Bref la découverte de Turpin s’avérait séduisante ; mais lorsqu’il la fit connaître à l’Ecole de Pyrotechnie en octobre 1884 on devait se heurter au problème de l’allumage de la charge. Pourquoi ? Parce que le système utilisé alors sur les fusées reposait sur la combustion d’une trainée de poudre noire et que la flamme de la poudre noire s’avérait impuissante à faire détoner l’acide picrique fondu ... Turpin fut ainsi amené à chercher la solution de ce nouveau problème et il conçut, quelque temps après, un type de fusée, où le choc de l’impact du projectile provoquait l’écrasement d’une capsule de fulminate. La détonation se transmettait d’abord à une pincée d’acide picrique en poudre, donc plus sensible. La charge d’acide fondu réagissait alors et il était possible de retarder un peu l’éclatement de l’obus, en intercalant une traînée de poudre noire avant la capsule de fulminante. On obtenait de la sorte une fusée à retard, qui était singulièrement utile dans les tirs dirigés contre des troupes enterrées.

Au mois d’avril 1885 les essais de la fusée, qui avaient été faits à Sevran-Livry, furent suffisamment probants pour qu’un brevet d’invention soit pris par Turpin. Des perfectionnements s’avéraient toutefois nécessaires, car il se produisit encore des éclatements prématurés au cours de tirs effectués durant le premier semestre de 18865. À la fin de 1886 toutefois on pouvait considérer que la fusée était au point.

Dans l’intervalle en avait baptisé le nouvel explosif, ne serait-ce que pour soustraire sa nature aux curiosités de l’étranger. Et comme le trinitrophénol était d’une belle couleur jaune, Turpin fit encore appel à un mot grec qui signifiait cette fois le miel et il nomma son invention : la mélinite.

Le Comité de l’artillerie en dehors duquel avaient eu lieu les essais de 1884 (car ils avaient été réalisés par le Service des Poudres, autonome depuis 1876) fut chargé le 26 août 1885 par le Ministre "de préciser la part qui revient à M. Turpin dans la découverte de nouvelles propriétés de l’acide picrique et les revendications qu’il pourrait produire à cet égard".

Après un premier avis défavorable à Turpin puis un second plus favorable, après que l’inventeur eut publié une notice explicative adressée à de nombreuses personnalités, une convention fut signée entre M. Turpin et l’État français. Soucieux de ménager ses deniers, l’État avait pris seulement un engagement peu onéreux en signant avec Eugène Turpin un contrat temporaire le 29 décembre 1885. Aux termes de ce contrat, Turpin renonçait à toute réclamation au sujet de l’emploi que pourraient faire de l’acide picrique les ministères de la Guerre et de la Marine, recevait une somme de 250 000 francs6 et il s’engageait à conserver le secret de sa découverte pendant dix mois, délai au bout duquel tout laissait entendre que l’intéressé aurait le droit de proposer la mélinite à d’autres acheteurs que l’État français.

La clause curieuse serait à l’origine des difficultés que Turpin rencontra quand il voulut vendre à la firme anglaise Armstrong le procédé de fabrication. Un procès en divulgation de secret intéressant la Défense nationale lui fut fait en 1891 et Turpin fut lourdement sanctionné.

Mais ceci sort de notre présent propos et il nous importe maintenant de savoir dans quelles conditions les obus-torpilles à la mélinite furent définitivement adoptés par l’Armée française.

Au début de l’année 1886 un premier lot de 75 000 obus et de 300 000 fusées avait été mis en fabrication7. Le 30 septembre on fut ainsi en mesure d’entamer les expériences réclamées par les sapeurs pour vérifier les allégutions allemandes. Ne fallait-il pas constater d’urgence si la fortification Séré de Rivières, dont les derniers ouvrages venaient d’être édifiés, avait perdu la majeure partie de son efficacité ? Pour s’en assurer il fallait sacrifier l’un des forts et le choix se porta sur l’une des organisations de la place de Laon, le fort de la Malmaison situé sur le territoire de la commune de Chavignon, d’où le nom d’expériences de Chavignon qui figure dans les rapports de cette époque.

Trois séries de tirs furent effectués avec des obus de 159 mm et de 210 sur les divers éléments de la fortification.

On avait commencé par obstruer avec des rails et des madriers les portes et les fenêtres des locaux qui s’ouvraient sur les cours intérieures de l’ouvrage et on s’efforça de déterminer les effets d’un obus venant éclater dans l’une de ces cours. À cet effet, on disposa dans celles-ci divers projectiles, qu’on fit sauter les uns puis les autres, et il fut permis de constater que les éclats perçaient souvent le matelas de rails et de madriers.

On mesura ensuite la profondeur des entonnoirs créés dans les terrassements, puis on étudia le comportement des locaux souterrains sous l’effet d’un tir plongeant. Ces locaux étaient protégés par des voûtes en maçonnerie de 0 m 80 à 1 mètre d’épaisseur que surmontait une couche de terre d’au moins 1 m 50 ; or l’obus de 155 mm triompha de cette double protection et l’obus de 210 mm détermina fatalement des dégâts beaucoup plus considérables.

Du 11 août au 25 octobre 1886, le fort de la Malmaison fut ainsi soumis à des tirs systématiques et ceux-ci furent poursuivis au polygone de Bourges du 13 décembre 1886 au mois de mai 1887, en étudiant cette fois les effets de destruction sur des abris en béton et sur des abris en simple maçonnerie. Alors que cette seconde série d’expériences allait commencer, un terrible accident avait cependant jeté un doute sur la stabilité de la mélinite : le 10 mars 1887 un groupe d’artificiers s’employait à charger en mélinite des anciens obus en fonte lorsqu’une explosion se produisit, tuant neuf hommes et en blessant grièvement huit autres.

La cause de cet accident, survenu à l’arsenal de Belfort, fut heureusement décelée très vite. Avant de les charger on avait lavé l’intérieur des obus, qui avaient contenu auparavant de la poudre noire, et l’on avait utilisé à cet effet de la potasse ; les traces de potasse, qui subsistaient, s’étaient combinées avec l’acide picrique pour donner un picrate très instable. On s’empressa d’interdire un semblable lavage et les tirs d’essai, qui furent ensuite effectués au polygone de Calais du 10 au 13 septembre de la même année, ne donnèrent lieu à aucun incident.

La cause de la mélinite était ainsi gagnée, mais les artilleurs, comme les sapeurs, voulurent connaître davantage les effets des obus-torpilles et ils réclamèrent deux autres séries d’expériences qui eurent lieu au fort de Saint-Cyr à la fin de l’année 1887 et au camp de Chalons dans les premiers mois de l’année 1888.

On mesura d’abord les risques d’asphyxie résultant de l’éclatement des projectiles au voisinage de locaux souterrains, puis on compara les dégâts occasionnés aux trois modèles de tourelles cuirassées dont l’adoption était envisagée par le Génie. On acheva d’évaluer ainsi la résistance au bombardement de tous les organes de la fortification et il fut possible d’apporter une réponse précise à la question que se posaient les sapeurs depuis trois ans : la fortification Séré de Rivières était-elle condamnée sans appel ?

La réponse revêtait d’autant plus d’importance qu’on devait supposer l’adoption prochaine de la mélinite par les autres nations. Avec l’helhoffite et le coton-poudre les Allemands avaient obtenu déjà des résultats, sans doute inférieurs à ceux de l’explosif Turpin, mais le secret de celui-ci pourrait-il être conservé longtemps alors qu’il n’était plus protégé par un contrat ? Au mois de décembre 1887, notre attaché militaire à Vienne signalait déjà que les Autrichiens connaissaient la nature chimique de la mélinite et une brochure autrichienne, parue au mois de juillet 1888, faisait allusion aux travaux de Turpin. Les Allemands, pour leur part, étaient sans doute au courant dès 18878 et l’on sut par la suite qu’ils avaient pris la décision de généraliser l’emploi de la mélinite pour les munitions de leur artillerie de campagne à partir de 1891. Les Anglais et les Japonais adoptaient sous les noms de Lyddite et Shimose des explosifs similaires.

En France toutefois les premières conclusions des expérimentations avaient été tirées en 1886, où deux instructions ministérielles apportèrent une solution partielle au problème de la refonte de nos fortifications9.

Que disaient-elles en substance ?

L’artillerie ne pourrait plus être maintenue dans les forts ; elle serait dispersée dans les dépressions de terrain voisines de ces derniers. On conserverait seulement dans les ouvrages une ou deux tourelles cuirassées pour des tubes de 155. Ces tourelles seraient pourvues d’un système d’éclipse pour diminuer leur vulnérabilité. On précisa par la suite la physionomie des forts qui pourraient offrir une résistance aux obus-torpilles : leurs "dessus" n’offriraient plus que des épaulements pour les fantassins et ceux-ci ne viendraient occuper cette "crête de feu" qu’à l’instant de l’assaut adverse.

Tous les locaux d’habitation et toutes les installations nécessaires à la vie de garnison seraient profondément enterrés et desservis par des galeries souterraines. Leur protection serait assurée par une dalle de béton armé d’au moins deux mètres d’épaisseur et doublée au besoin d’un massif de rocaille10. Il serait nécessaire de modifier aussi le profil des fossés, aménager des coffres dans les contre-escarpes, bétonner l’entrée du fort, prévoir des cloches d’observatoires, etc. Bref, un ensemble de travaux longs, coûteux et délicats s’imposaient.

Rien d’étonnant s’ils furent entrepris seulement pour un petit nombre d’ouvrages. Séré de Rivières avait construit dans le Nord-Est et aux frontières du Jura et des Alpes 166 forts et 43 ouvrages secondaires ; on modernisa seulement ceux qui constituaient l’ossature des quatre grandes places de l’Est : Verdun - Toul - Épinal - Nancy. Les autres forts demeurèrent en leur état et la chute accélérée de plusieurs d’entre eux en 1914 ne surprit que le grand public.

La crise de l’obus-torpille avait donc été ressentie particulièrement dans le domaine de la fortification permanente, mais était-elle demeurée sans effet sur la tactique ?

Pour le savoir on avait procédé à une série de tirs d’avril à mai 1887 sur le polygone de Poitiers avec l’intention de mesurer les effets des projectiles sur les diverses catégories d’objectifs qu’on pouvait trouver sur le champ de bataille.

Comme il fallait s’y attendre, on constate que les résultats seraient foudroyants contre des fantassins abrités derrière les murs d’un village ou d’une habitation quelconque, mais qu’il n’en serait pas de même si les fantassins étaient réfugiés dans des tranchées ou des épaulements de circonstance. Le général Langlois, qui professait le cours d’artillerie à l’École de Guerre, a rapporté dans une conférence de 1886 les conclusions qu’avaient tirées les expérimentateurs11.

"L’obus-torpille, disait-il, a une action trop énergique dans une sphère d’action trop limitée. Supposons, uniquement pour la facilité de la discussion, un rayon d’action de 15 mètres en moyenne. L’obus-torpille de 8 kilos couvre autour de son point d’éclatement un cercle ou plutôt une ellipse fort allongée de 700 mètres carrés environ d’une quantité d’éclats plus grande qu’il ne faut ; l’obus à mitraille fusant, tiré dans des conditions ordinaires, bat avec une intensité suffisante une surface de 30 mètres de largeur sur 100 mètres de profondeur ou 3 000 mètres carrés ; il est supérieur au premier, il utilise mieux son poids de métal...".

Le général Langlois estimait néanmoins que ce défaut de l’obus-torpille disparaîtrait quand on réaliserait un canon à tir rapide utilisant une munition plus légère, puisqu’un tel canon pourrait arroser suffisamment vite une large zone.

Ce pronostic était juste, car les premiers obus-torpilles avaient été conçus en fonction du matériel de Bange, ce qui avait nécessité des projectiles assez lourds, dont l’enveloppe très épaisse ne permettait pas de loger une charge importante. Dix ans plus tard la mise en service du canon de 75 mm répondit totalement aux vœux du général Langlois : une munition ne pesant que 5 kilos 300 contenait cependant 800 grammes de mélinite12 et le tube pouvait débiter plus de dix coups à la minute lorsqu’un objectif fugitif surgissait devant les batteries.

Les effets foudroyants du 75 lors des premiers combats de 1914 et notamment à la bataille de la Marne sont un fait trop connu pour qu’on s’y attarde, mais il convient sans doute d’ajouter que l’adoption de la mélinite n’aurait pas suffi à donner au tube de 75 mm son exceptionnelle qualité s’il n’y avait pas eu simultanément un gain de portée ainsi qu’un gain de précision grâce à l’adoption de la poudre B.

À l’époque où Turpin avait apporté à l’artillerie française une munition nouvelle, l’ingénieur Vieille avait permis de tirer tout le bénéfice de l’obus-torpille en l’envoyant plus loin et avec plus d’exactitude. Si l’on se souvient que l’infanterie avait été dotée à la même époque de l’excellent fusil Lebel, on mesure les progrès considérables qui furent alors réalisés dans le domaine des armements français.

SOURCES PRINCIPALES

- Archives du Comité de l’artillerie pour les années 1860 à 1890.

- Correspondance de l’Attaché militaire à Vienne.

- Archives de la cour d’Appel de Paris relatives au procès Turpin de 1891.

- Différents livres publiés par l’ingénieur Turpin et notamment, Pour la Patrie publié en 1908.

 

 

 

 

 

 

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Notes:

1 Au nom de leur inventeur Henry Shrapnel, lieutenant d’artillerie.

2 En 1876 toutefois un modèle convenable avait pu être retenu pour les obus à balles qu’on destinait aux tubes dont le colonel de Bange était l’inventeur.

3 Cette fusée était constituée par une ampoule contenant une pastille de chlorure de potassium. Le choc de l’impact brisait l’ampoule et le potassium s’enflammait, déterminant l’explosion. Le procédé avait été imaginé en 1833 par le capitaine suédois Kallerstroom.

4 En décembre 1885, l’ingénieur Millior proposa, lui aussi, un explosif constitué par le mélange de deux liquides : l’acide hypoazotique et la benzine additionnée de sulfure de carbone. La puissance était supérieure, semble-t-il, à celle de la nitroglycérine.

5 À vrai dire il n’y eut que cinq incidents pour 2 000 fusées essayées.

6 Il fut, de plus, promu chevalier de la Légion d’honneur le 8 janvier 1886.

7 La maison Quinon de Lyon avait réalisé un très gros bénéfice en fournissant l’acide picrique nécessaire au chargement des obus. Elle était, en effet, la seule firme susceptible de procurer les quantités réclamées.

8 Lors du procès fait à l’ingénieur Turpin en 1891 on eut la preuve que le brevet de l’explosif avait été proposé à divers gouvernements, dont le gouvernement allemand.

9 Notes du 4 août 1886 et du 28 octobre 1886. Une commission d’études fut, de plus, créée le 22 juillet 1887.

10 Pour moderniser les forts du système Séré de Rivières, on avait admis, comme suite aux expériences de Bourges, qu’on pouvait conserver les anciennes voûtes en maçonnerie des locaux souterrains. Il faudrait alors couler au-dessus la dalle de béton et interposer entre le béton et la maçonnerie un matelas d’un mètre de sable.

11 Cf. Général Langlois, L’artillerie de campagne en liaison avec les autres Armes, Paris, Chapelot, 1908, p. 23.

12 L’obus du canon de campagne allemand en 1914 (77 mm) pesait 6 kilos 800 mais ne contenait que 300 grammes d’explosif.

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