L’ANATOMIE D’UN RÉGIMENT CONSULAIRE OU LE 24e DE LIGNE EN 1803 D’APRÈS SES CONTRÔLES

 

Michel Roucaud

 

 

Fricasse ou Coignet ? À qui ressemble davantage le soldat de 1803 ? Les deux hommes symbolisent les premiers soldats de l’époque contemporaine : l’un soldat de la République et volontaire, l’autre soldat de l’Empire et conscrit. L’un et l’autre auraient pu être amenés à servir ensemble dans les derniers jours de la République. Ainsi l’étude des hommes du 24e régiment de ligne1 présente-t-elle l’intérêt de mesurer l’apport de la conscription à l’armée, à la veille de l’établissement de l’Empire, mais aussi d’apprécier les ruptures et les continuités de l’état de soldat depuis la Révolution. L’analyse du recrutement de ces militaires du 24e de 1803, de leur âge, de leur avancement, de leurs origines géographiques, du rôle de creuset de la nation, joué ou non par le régiment, et de la présence, acceptée ou non, de liens familiaux au sein du corps apporte des éléments de réponse à deux questions : quelle est la condition du soldat dans la société consulaire et impériale ? Et, avec la conscription, vieille de cinq ans, les soldats de 1803 ressemblent-ils plus à des "citoyens-soldats" qu’à des "professionnels" ?

L’année 1803 constitue sur le plan militaire un moment important. La reprise des hostilités avec l’Angleterre approchant, c’est alors que le Premier Consul réforma son infanterie en rétablissant l’unité tenue pour répondre le mieux à ses besoins : le régiment.

Origines militaires, âge et ancienneté de la troupe

Quatre origines militaires se retrouvent parmi les hommes de 1803 : les soldats des troupes réglées (ceux de l’Ancien Régime et ceux qui continuèrent à s’engager jusqu’en 1792), les volontaires, les requis et enfin les conscrits appelés à partir de 1799. Sur les 2 259 hommes2 recensés en 1803, il ne subsiste presque plus de soldats de l’Ancien Régime, le nombre de soldats issus des troupes réglées est de 38, soit 2 %. Un tiers des hommes de la troupe de 1803 sont des conscrits appelés à partir de 1799. Les volontaires et requis, soldats en majorité issus de la Révolution, constituent 54 % de l’effectif. Avec un pourcentage de 37 % de conscrits, le renouvellement annuel moyen de la troupe par la conscription était, à partir de 1799, de 8,6 %. Toutefois, le rythme de ce renouvellement est inégal : un peu plus de 10 % pour les années 1799 et 1803, autour de 5 % pour les années 1800 et 1801 et moins de 1 % pour l’année 1802. Ces différences s’expliquent sans doute par les besoins conjoncturels des corps qui ont formé le 24e, mais aussi par le mise en place difficile de la conscription.

Plus de 90 % de la troupe a entre vingt et trente-cinq ans. Sa moyenne d’âge est de vingt-huit ans. L’armée accueille les moins de vingt ans, parfois dès leur jeune adolescence, ces derniers servant généralement en tant que tambours. Elle garde aussi les soldats expérimentés qui n’ont pas pris d’avancement, mais qui contribuent à maintenir l’effectif minimum nécessaire dans l’attente de nouveaux conscrits. Une autre raison explique l’âge des "vieux" soldats : les milieux paysans, d’où viennent beaucoup de recrues de l’époque, fournissent des hommes robustes "possédant une résistance physique due au départ à une alimentation rude, rustre, rugueuse mais saine"3. La moitié au moins de l’effectif du 24 a participé aux campagnes de la Révolution. C’est auprès de ces hommes que les jeunes recrues viennent s’instruire à l’instar du jeune grenadier Coignet4, qui se souvient dans ses mémoires de l’enseignement de ses anciens.

Dans les compagnies la répartition suivante est à peu près respectée : un quart de "bleus", un quart de recrues servant depuis plus d’un an et moins de quatre ans, et une moitié d’anciens. Les nouveaux sont ainsi rapidement assimilés.

Sous-officiers et officiers

Il n’existe pas à l’époque d’école de sous-officiers : c’est dans la troupe que se fait le recrutement de ces cadres. Ainsi, leurs origines militaires sont les mêmes que celles dégagées pour la troupe. Le nombre des sous-officiers du 24 s’élève à 182 hommes en 18035. Parmi eux, 10,9 % sont issus des troupes réglées, 24,1 % furent incorporés par réquisition, 52,1 % sont arrivés comme volontaires et 6,4 % proviennent de la conscription. Pour 6,5 %, nous ne connaissons pas le type de recrutement.

Le corps des sous-officiers du 24e de ligne en 1803 se compose de 152 sergents, 26 sergents-majors et 4 adjudants sous-officiers. Les deux premiers grades regroupent des cadres de contact servant surtout dans les compagnies du régiment, tandis que les adjudants sous-officiers servaient dans l’état-major régimentaire. Les trois-quarts des sous-officiers ont entre vingt-cinq et trente-cinq ans, soit sensiblement les mêmes âges que la troupe. Il faut croire que, si l’expérience des armes est nécessaire pour porter un galon, la condition physique l’est aussi. Dans les correspondances de 18036 entre le chef de corps du 24 et le ministre de la Guerre, il n’est jamais fait mention des nominations de sous-officiers, qui restent une affaire interne au corps. La bravoure et le courage ont-ils toujours été des critères suffisants ? Sur 182 sous-officiers, 41 % furent promus à des grades supérieurs. Et un tiers de ces cadres de 1803 devinrent officiers. Il est vrai que dans les régiments de ligne sous l’Empire, la vacance de sous-lieutenances fut un problème récurrent, sans doute parce qu’une instruction minimale était requise, ainsi qu’une bonne notation pour que toutes ces nominations d’officiers subalternes soient soumises à l’accord du ministre de la guerre.

Il est possible de distinguer deux grandes origines dans le recrutement des officiers du 24e de ligne de 1803, les hommes élus officiers dès leur entrée dans les bataillons de volontaires (notables et anciens soldats) et les hommes sortis du rang, parmi lesquels se distinguent ceux issus des troupes de l’Ancien Régime, ceux issus des troupes réglées de 1789 à 1792, ceux issus des bataillons de volontaires et enfin ceux issus de la conscription. Plus de 22,5 % des officiers de 1803 sont des soldats de l’Ancien Régime ayant eu des parcours divers. La majorité de ces officiers est issue des troupes de ligne, ils y sont restés jusqu’à l’amalgame de 1793. Les autres, soit 3 %, sont passés dans les bataillons de volontaires. Par ailleurs, on remarque que plus de 13 % des officiers du 24 furent élus lors de l’entrée dans les bataillons de volontaires. Mais plus de 35 % des officiers de 1803 ne reçurent l’épaulette qu’après avoir servi comme soldats dans les bataillons de volontaires. La conscription a fourni un seul officier de ceux de 1803. Il faut aussi mentionner l’absence au corps d’officiers ci-devant de l’Ancien Régime. Relativisons cependant ces chiffres, puisque pour 28 % de ces officiers l’origine militaire est inconnue.

Il serait intéressant de mesurer la part des officiers issus de la bourgeoisie. Malheureusement, l’origine sociale n’est pas mentionnée dans les contrôles rédigés sous le Consulat. Il est possible cependant de distinguer les officiers élus dans des bataillons de volontaires, souvent choisis parmi les notables. Cette catégorie d’officiers élus représente 13,4 % du total, soit quatorze officiers. Parmi eux, quatre sont d’anciens sous-officiers des troupes réglées, que l’on peut soustraire de nos calculs. Il nous reste donc onze officiers élus à prendre en compte. Sur ces onze officiers, quatre firent partie des levées de volontaires de 1791. Ainsi, quatre sont susceptibles d’avoir été élus parce qu’ils étaient notables. Et sur ces quatre, on retrouve le numéro un du 24 de 1803, le colonel Jean-Baptiste Sémélé. Si aucune information n’apparaît sur son origine sociale dans son dossier militaire, tout laisse à penser que cet officier était issu de la bourgeoisie de sa ville natale, Metz. Élu capitaine au 3e bataillon des volontaires de la Moselle le 21 août 1791 à l’âge de dix-huit ans, il fut nommé général de brigade en 1807, général de division en 1811 et prit sa retraite en 18257. Les cadres du 24e de ligne de 1803 sont, en vérité, dans leur grande majorité sortis du rang, soit plus de 80 % des officiers recensés.

Les officiers subalternes (97 % des officiers du 24), c’est-à-dire, capitaines, lieutenants ou sous-lieutenants, sont avant tout des cadres de contact, servant en compagnie et encadrant la troupe. Parmi eux, seuls trois adjoints-majors ayant rang de capitaine servent dans l’état-major régimentaire. Les officiers supérieurs, eux, sont au nombre de six : quatre chefs de bataillon, un major chargé de la gestion administrative du corps et le colonel, chef de corps. Les cadres subalternes sont en moyenne plus âgés que la troupe, ce qui n’a rien d’étonnant. Toutefois, seuls quatorze d’entre eux ont plus de quarante ans, dont un sert à l’état-major comme adjoint-major. L’âge moyen des chefs de bataillon est de quarante ans. Enfin, l’âge du colonel est de trente ans, alors que la moyenne nationale des colonels est estimée en 1805 à trente-neuf ans8. Si l’on compare l’âge moyen des officiers supérieurs du 24, qui est de trente-sept ans en 1803, à celui des officiers subalternes, on constate que les premiers sont relativement jeunes et que les seconds le sont moins, ce qui rejoint les chiffres observés pour l’ensemble de l’armée par le lieutenant-colonel Bodinier9. De surcroît, on s’aperçoit que ces officiers supérieurs sont plus jeunes que les officiers supérieurs de 1793, dont la moyenne d’âge était de quarante-six ans10. Un rajeunissement des cadres supérieurs marque donc la période consulaire.

Plus de 70 % des sous-lieutenants recensés ont moins de cinq ans de grade, alors que la majorité des lieutenants ont, eux, plus de cinq ans de grade. La proportion de ceux ayant plus de cinq ans de grade est encore plus importante pour les capitaines. Ainsi, plus le grade d’officier subalterne est élevé, plus les années de grade sont nombreuses. Cela s’explique par les avancements très rapides qui s’opérèrent sous la Révolution. Bon nombre de lieutenants et de capitaines stagnèrent dans leur grade par manque d’instruction suffisante pour être promus au grade supérieur. Pour les chefs de bataillon du 24, la moyenne en années de grade est de huit ans. Le major a, lui, onze ans de grade. L’ancienneté dans le grade de ces officiers s’explique sans doute par leur origine militaire. Tous les quatre ont servi comme soldats dans les troupes réglées de l’Ancien Régime et se sont engagés entre 1780 et 1781. Quant au colonel, malgré son âge, il a quatre ans d’ancienneté dans son grade. Tous ces officiers supérieurs et subalternes ont fait campagne, et un sur trois a été blessé au combat, dont le colonel Sémélé.

Pour les sous-lieutenants de 1803, 76 % seront promus, mais seulement 3 % atteindront le rang d’officier supérieur. 66 % des lieutenants passeront capitaine, aucun d’entre eux ne sera promu chef de bataillon. 90 % des capitaines resteront dans leur grade, alors que 8 % finiront chef de bataillon et 2 % finiront major. Moins de 5 % des officiers subalternes du 24e de ligne accéderont au rang d’officier supérieur. Quant aux officiers supérieurs, tous, sauf un, seront promus à un grade supérieur. Si sous la Révolution les promotions furent parfois fulgurantes, ce ne fut plus le cas sous le Consulat et l’Empire.

Origines géographiques : le régiment, un creuset de la Nation ?

Quatre-vingt des quatre-vingt-huit départements de l’Hexagone formant les limites contemporaines de la France sont représentés. Toutefois, dix départements seulement totalisent 50,6 % de l’effectif. Le département le plus représenté est celui du Nord avec 11,9 %, puis l’Ille-et-Vilaine avec 9,2 %, l’Yonne avec 9,1 %, le Haut-Rhin avec 4,4 %, le Calvados avec 3,9 %, la Haute-Vienne avec 3,8 %, le Bas-Rhin avec 3,4 %, le Cher et l’Aisne avec 2,7 %, et enfin les Côtes-du-Nord avec 2,3 %. Si la grande majorité de la nation est représentée parmi la troupe du 24e, une dizaine de groupes régionaux se distinguent très nettement. Les départements de l’Est, du Nord-Est, ainsi que ceux du bassin parisien sont bien représentés, ce qui n’étonne pas puisque ces départements sont ceux qui "ont été les plus sensibles à l’appel de la patrie"11. En revanche, comparée aux estimations nationales, la Bretagne dans la troupe est bien représentée avec un pourcentage de 9,6 %. Les départements du Midi, du Centre et du sud de la Loire, à l’exception peut-être de la Haute-Vienne, sont faiblement représentés.

Pour ce qui est des départements français de la Révolution, la représentation de ceux d’Italie est infime et ceux du Nord représentent 1,3 % de la troupe. Les hommes d’origine étrangère forment, eux, 1 % de la troupe, onze sont nés dans la péninsule italienne, dix dans les territoires allemands, un en Irlande et deux en Afrique. Il faut aussi mentionner la présence de cinq hommes nés à la Guadeloupe, colonie française, dont trois sont inscrits comme "hommes de couleur"12 sur leur fiche de signalement. En conséquence, au sein de la troupe, des représentants de la Grande Nation sont présents, mais ils ne sont pas légion, à la différence de régiments comme le 6e de ligne, qui, de par son affectation géographique, l’Italie, recrutera beaucoup dans cette région.

Les départements de l’Est sont encore plus représentés chez les sous-officiers que dans la troupe, car, en plus des départements de l’Alsace, il y a une forte représentation des départements de la Lorraine, de la Franche-Comté et du nord de la Bourgogne. Comme pour la troupe, les Flandres fournissent des hommes, ainsi que les départements de l’Ile-de-France, de Normandie et du Limousin. Quant aux autres départements, ils ne sont pratiquement pas représentés au sein du corps des sous-officiers. Seuls deux sous-officiers sont originaires des départements de la Révolution. Enfin, un seul sous-officier est né à l’étranger, en territoire allemand. Chez les sous-officiers, plus encore que dans la troupe, les départements frontaliers du Nord et de l’Est prédominent.

Chez les officiers, les départements de l’Hexagone recensés sont encore moins nombreux, trente-quatre départements sur quatre-vingt-huit. Pour les soixante-dix-neuf officiers étudiés, apparaît une prédominance des départements de la Lorraine, de la Franche-Comté et de l’Alsace. Viennent ensuite les départements de l’Ile-de-France et du Limousin, puis de la Normandie. L’historien S. F. Scott13, dans une étude relative aux officiers de ligne de 1793, souligne que 34 % d’entre eux venaient de l’Alsace, de la Franche-Comté, de la Lorraine, de la Flandre, de l’Artois et de la Champagne, alors que ces provinces ne représentaient que 17 % de la population française. Si les trois dernières régions sont peu représentées au 24e en 1803, les trois premières représentent 40 % des officiers du régiment.

Le Breton est-il au contact de l’Alsacien ? Le Normand rencontre-t-il le Briard ou le Franc-comtois ? En d’autres termes, la ventilation des hommes dans les unités élémentaires obéit-elle à des règles ? Le commandement cherche-t-il à casser les particularismes régionaux ? Le régiment est-il un creuset de la nation ? En étudiant les affectations de chaque homme, il est possible de déceler une systématisation de la ventilation des soldats. Aucun bataillon ne reçoit moins de 13 % et plus de 42 % des hommes des départements les plus représentés. L’amalgame des régions semble donc voulu. Toutefois, seule l’étude des compagnies, cadre premier du quotidien du soldat, peut apporter des certitudes. Un département est plus représenté que d’autres dans une compagnie à l’effectif théorique de soixante-douze hommes, mais jamais dans une proportion supérieure à 30 %. Par ailleurs, seules sept compagnies sur trente-six ont deux départements représentés dans des proportions supérieures à 15 %. Toutes les compagnies du corps ont au moins 50 % de leur effectif composés d’hommes de plusieurs départements. Toutefois, en ce qui concerne l’état-major, il faut souligner que sur treize hommes qui y servent, six sont nés en territoire allemand. Le régiment réunit donc les Français. Et cela continuera tout au long de l’Empire, puisque la mobilité des effectifs, conséquence de la diversité des théâtres d’opérations, outre les mouvements externes, imposera de nombreuses mutations internes au corps. La moyenne des mutations internes sur un sondage de 225 hommes est de trois. Ainsi, en moyenne un soldat de 1803 sera affecté dans trois compagnies différentes tout au long de son service au corps.

Parmi les hommes de troupe, 29,9 % sont issus de communes de plus de 2 000 habitants. La part des citadins provenant des communes de plus de 50 000 habitants est, elle, de 14,7 %. Ces citadins proviennent de quatre villes. Paris fournit 8,1 % des hommes de notre échantillon, Lille 4,02 %, Rouen 2,56 %. Plus des deux tiers des hommes sont issus des milieux ruraux. En revanche, parmi les sous-officiers de notre échantillon, 47,54 % sont originaires de communes de plus de 50 000 habitants. Paris fournit exactement 28,50 % de ces cadres et Rouen 19,04 %. 9,52 % proviennent de Douai et de Poitiers. La troupe est essentiellement issue de milieux ruraux, mais les sous-officiers recensés sont en majorité originaires des villes.

Frères et enfants

L’étude du contrôle de troupe de 1803 a permis de recenser les fratries. Pour ce faire, il a fallu répertorier tous les homonymes présents au corps en 1803, puis regrouper ceux-ci par communes d’origine et enfin relever les soldats ayant le même père et la même mère. Il est possible aussi que des cousins se soient retrouvés dans le 24e, puisqu’il a été relevé une dizaine d’homonymes issus de mêmes communes, mais rien n’indique dans les sources un lien de parenté. À la création du corps en 1803, parmi 2 440 hommes de troupe et sous-officiers, quarante sont frères, issus de vingt familles différentes. Trente-sept sont hommes de troupe et trois sous-officiers, ce qui représente 1,6 % de l’effectif total. La moitié de ces frères sont arrivés comme requis. Et toutes ces réquisitions s’effectuèrent en 1794. Il semble que l’autre moitié de cette catégorie se soit engagée volontairement. Parmi ces derniers, les cadets suivent leurs aînés. Quatre de ces cadets ont d’ailleurs entre 13 et 17 ans. Tous ces frères sont proches par l’âge. Seize ont entre deux et quatre ans d’écart, et vingt-quatre ont moins de deux ans d’écart.

Plusieurs raisons peuvent expliquer la présence de ces fratries au sein du corps : les liens d’affection, les nécessités économiques, le hasard, la force des idéaux patriotiques au sein d’une même famille (vingt de ces hommes s’engagent volontairement entre 1791 et 1793). Aucune fratrie issue de la conscription n’a été relevée parmi les hommes de 1803 au 24e. Ce phénomène apparaît donc lié à un temps, les premières années de la Révolution, et à deux systèmes de recrutement, le volontariat et la réquisition. Ces frères apparaissent comme des soldats devenus des professionnels de la guerre. Aucun de ces hommes ne déserta ou ne fut condamné par la justice militaire. Les fratries semblent, par conséquent, avoir été un gage de stabilité.

Les enfants de soldat sont parfois inscrits sur les contrôles et de ce fait intégrés aux effectifs du corps. L’instruction du 1er janvier 1791 avait aboli les enfants de troupe. Toutefois, des tolérances furent admises sous la Révolution. Puis, avec l’arrêté du 7 thermidor an VIII, furent rétablies deux places par compagnie. Ce règlement admettait des enfants de troupe issus de mariages légitimes et ordonnait leur inscription sur les registres à l’âge de deux ans. Elle n’autorisait l’admission des enfants de sous-officiers qu’à défaut d’enfants de soldats. En ce qui concerne les enfants d’officiers, la législation ne les autorisait pas à être placés parmi les enfants de troupe. Toutefois, par abus ou par tolérance, certains ont compté parmi les enfants de troupe à partir de la Révolution. Dans le contrôle de 1803 du 24e régiment d’infanterie de ligne, tous les enfants recensés sont désignés par le simple terme "enfant", et tous sont admis à la demi-solde, toutefois, dans les livrets de revues d’inspection14, ces enfants sont désignés par le terme enfant de troupe.

Trente-cinq enfants de troupe pour trente-six compagnies sont recensés à la création du corps en 1803. Ces trente-cinq enfants sont les fils de vingt-six hommes, dont treize ont pu être retrouvés dans les contrôles de 180315. Il faut croire que les treize autres sont morts ou ont quitté avant 1803 les unités qui ont composé le 24e. Sur les treize pères retrouvés, huit sont soldats et cinq sont officiers. En ce qui concerne les huit soldats recensés, six sont issus des levées de volontaires de 1791 et 1792, un est un requis de 1794, et un autre est un conscrit remplaçant de l’an VII (1799). Si pour les officiers, la possibilité de faire admettre ses enfants dans la troupe est une tolérance, pour les soldats, cela ressemble davantage à une marque de reconnaissance pour les années de service passées.

L’âge moyen d’admission aux enfants de troupe est de quatre ans, les plus vieux ayant été admis à treize ans et les plus jeunes à un an. Les premières dates d’admission sont de 1799, année où le statut d’enfant de troupe fut rétabli. Il semble cependant que certains enfants nés dans les premières années de la Révolution aient suivi leur père, avec leur mère, en attendant d’être admis. Le cas du chef-cordonnier Notrel ayant eu avec la même femme deux enfants nés en 1792 et 1794 dans deux départements différents semble le prouver. Les enfants Notrel furent admis aux enfants de troupe en 1799.

L’étude du cas de ces enfants peut nous faire connaître aussi le comportement de certains officiers comme le capitaine Wilhem. Ce capitaine eut trois enfants entre 1798 et 1801 avec une femme nommée Frederick Sop. L’aîné des enfants naquit en Allemagne, le second en République batave et le dernier à Saint-Brieuc. Il semble donc que cet officier fit suivre la mère dans toutes les garnisons où il fut affecté, faisant admettre à chaque naissance son nouvel enfant dans les enfants de troupe, l’armée le prenant ainsi en charge.

Grâce aux enfants de troupe, l’aspiration à la paternité chez les militaires était possible. Toutefois, cette aspiration était limitée, puisque seuls deux enfants sont admis par compagnie. Il n’y a donc rien d’étonnant à retrouver en 1803 parmi ces pères une majorité de soldats déjà anciens. Cette paternité reconnue de fait par le corps était un gage de stabilité pour l’homme dans sa vie militaire. Parmi les cinq officiers reconnus comme pères d’enfants de troupe, quatre serviront sous l’Empire jusqu’à leur admission à la retraite et le capitaine Payen continuera une carrière au nouveau 24e sous la première Restauration. Enfin, en la présence de ces enfants au sein du corps peut-on voir un moyen de recrutement pour l’armée ? En fait, sur trente-cinq enfants recensés, huit seulement s’engageront comme fusiliers. La moyenne d’âge de ces enfants à leur engagement est de quatorze ans et demi. Les autres enfants quitteront parfois le corps avec leurs parents avant 1814 ou seront congédiés à peine âgés de dix ans lors de la première Restauration.

Les départs du corps

En 1808, plus de la moitié des officiers, les deux tiers des sous-officiers et 56,1 % des hommes de troupe de 1803 ont quitté le 24e. En 1812, il ne reste que 17 % des officiers de 1803, 6,5 % des sous-officiers et 9,9 % des hommes de troupe. La grande majorité des hommes a participé aux premières années victorieuses de la grande armée. Toutefois, le renouvellement des effectifs du régiment va aller croissant sous l’Empire, de pair avec l’accroissement des départs du corps.

Différentes causes de départs ont été relevées. Le congé de réforme, tout d’abord, qui était un congé absolu, c’est-à-dire définitif16, motivé sur une déclaration ou sur un certificat signé par un chirurgien ou un officier de santé constatant une infirmité comme un cas de réforme. Cependant, il est possible de penser que par ce terme étaient désignés tous les congés absolus accordés sous l’Empire, puisque le contrôle de la troupe de 1803 mentionne les cas où le militaire "renonçait volontairement à la prime nationale"17. Donc par congé de réforme, il faut comprendre que le soldat est rendu à la vie civile sans pension de retraite, avec parfois une prime. Le type de départ qu’est le congé ne concerne que les hommes de troupe et les sous-officiers, il n’est jamais mentionné pour les officiers, qui sont, eux, systématiquement mis à la retraite. Le congé de réforme s’appliquait le plus souvent au conscrit. Le pourcentage des soldats de 1803 ayant quitté le corps par congé de réforme s’élève à 17,57 % de l’effectif, soit 457 hommes, ce qui place le congé en troisième position dans les causes de départ du 24e après la mort et la retraite. 54,6 % de ces congés furent acceptés avant l’année 1807 et après Austerlitz. Sur tous les congés, 13 % seulement sont mentionnés avec "renonce à la prime nationale". Ainsi, il est possible de penser que 87 % de ces congés furent prononcés à cause de l’incapacité physique de servir.

La deuxième cause de départ dans la troupe est la mise à la retraite ou plus exactement l’accès à une pension de retraite. En effet, comme sous l’Ancien Régime, la pension n’était pas un droit mais une récompense. Parmi les 457 hommes de troupe du 24e régiment de ligne qui obtinrent leur retraite, 57 % seulement avaient plus de 35 ans et 18 % plus de 40 ans, ainsi 43 % des pensionnés avaient entre 25 et 35 ans. 18 % des hommes comptaient entre quatre et dix ans de service et 4,5 % plus de vingt ans de service. Dans la majorité des cas, on est loin des trente années de service nécessaires fixées par le la loi du 8 floréal an XI18 (29 avril 1803), mais il ne faut pas oublier que les années de campagne multiplient par deux au moins les années comptabilisées. Parmi les sous-officiers, un quart des 181 de 1803 obtinrent leur retraite, parmi les officiers, la proportion monte à 47,8 %.

À côté de ces retraités, il y a les hommes de troupe qui rentrent aux Invalides de Paris ou dans ses succursales. Pris en charge par cette institution, datant de l’Ancien Régime, les soldats infirmes sont soignés dans un cadre militaire. Mais, avec la loi du 8 floréal an XI (29 avril 1803), Bonaparte a cherché à réduire les prises en charge de ces soldats en accordant à la place des retraites. En effet, le Premier Consul a réduit le nombre de places disponibles aux Invalides à 3 000. C’est sans doute pour cela que l’on ne trouve dans la troupe de 1803 que dix hommes et un sous-officier acceptés aux Invalides.

Enfin, la mention "licencié"19 apparaît dans les contrôles pour les soldats ayant servi tout au long de l’Empire au 24e et ne concerne que les homme de troupe. Ainsi sont désignés les soldats qui servirent dans l’armée impériale jusqu’aux licenciements opérés par la Restauration, tout d’abord en 1814, puis en 1815. 55 hommes de 1803 furent licenciés, ce qui représente 2,43 % de la troupe, sept le furent en 1814 et quarante-huit en 1815. Pour ces personnels, le retour à la vie civile fut imposé, et quarante-deux d’entre eux avaient moins de quarante ans.

La mutation apparaît comme une cause de départ du corps non négligeable : 28 % des officiers de 1803 seront mutés, ce qui représente la deuxième cause de départ pour cette catégorie, après la retraite. La part des sous-officiers mutés est de 14,2 %, troisième cause de départ de cette catégorie, après l’avancement et la retraite. Enfin, la part des hommes de troupe ayant quitté le corps pour mutation est de 10,27 %, ce qui place cette cause de départ en quatrième position, après la mort, la retraite et le congé. Parmi les hommes de troupe, 7,3 % des mutés du 24e de 1803 seront versés dans la Garde. Ces soldats de 1803, en devenant "immortels", devaient apparaître comme des modèles pour l’ensemble de la troupe, mais il semble, d’après Jean Morvan, que les modes de vie différents entre la ligne et la Garde aient creusé un fossé et que de fait une rivalité se soit installée. Chez les sous-officiers, deux sur les vingt-six mutés le seront à la Garde. Quant aux officiers, sur les vingt-neuf ayant quitté le corps pour mutation, neuf seront versés à la Garde.

La mutation peut être aussi une punition pour la troupe. Une lettre en date de juillet 1805 du général Damagnac, commandant la 13e division militaire, au ministre de la Guerre illustre ce propos : "J’ai l’honneur de vous adresser un état nominatif des conscrits du 24e qui ont le doigt index coupé ou mutilé. Le motif qu’ils donnent est le duel. Il m’a paru fort étrange de trouver tant de doigt coupé (sic), mais c’est un motif de réforme, ce qui m’a fait soupçonner que ces accidents n’étaient pas naturels. Je pense donc, Monseigneur, qu’il serait très dangereux de réformer ces hommes, il serait à craindre que cet abus se multiplia (sic). Je crois qu’il serait convenable de les mettre à la disposition de la Marine ou de les affecter à un service plus pénible que celui des troupes de ligne, cela corrigerait sans doute ceux qui pourraient avoir envie de les imiter. Sans doute que Votre Excellence prendra des mesures pour prévenir cet abus qui mérite d’être pris en considération"20. Dans les mutations de la troupe de 1803, on en dénombre trois ayant un caractère punitif, celles pour les dépôts de réfractaires et les dépôts coloniaux. Dans l’ensemble, la mutation des hommes de 1803 apparaît comme une nécessité. La pluralité des théâtres d’opération et la mobilité qui en a découlé a imposé des restructurations successives. C’est ainsi qu’à partir des détachements de différents régiments de ligne envoyés en Espagne fut créé en 1808 le 114e régiment de ligne21. 38 % des mutés de la troupe ont participé à la création de ce corps. Treize sous-officiers sur vingt-six mutés et sept officiers sur vingt-neuf mutés ont également été versés au 114e. C’est aussi dans la ligne que le gouvernement va recruter les effectifs de la force intérieure chargée du maintien de l’ordre, la gendarmerie. 10 % des mutés de la troupe de 1803 le furent dans ces unités, ainsi que six sous-officiers sur vingt-six et seulement un officier sur vingt-neuf. Enfin, notons que 15,9 % des hommes de troupe ayant quitté le corps par mutation seront versés dans le "nouveau 24"22 lors des restructurations de la Restauration.

Une autre cause de départ qu’il est possible de considérer comme une mutation est le passage de l’homme de troupe dans le corps des vétérans. L’arme des vétérans est nouvelle en France, elle date de la Révolution. C’est la loi du 16 mai 179223 qui créa un corps de 5 000 vétérans, organisé en cent compagnies, destiné à remplacer les compagnies d’invalides détachés au service des places de l’intérieur. vingt-cinq ans de service dans la troupe était le critère de recrutement. Avec la loi du 19 frimaire an V (10 décembre 1796), furent créées deux cents nouvelles compagnies dans lesquelles entrèrent les blessés aux armées. Avec le corps des vétérans, Bonaparte chercha à retenir ses vieux soldats en service actif. Parmi les 2 259 hommes de troupe de 1803, 163 furent versés dans le corps des vétérans, soit 7,2 % de l’effectif. Cinquante-quatre hommes furent mutés entre 1804 et 1806, quatre-vingt-dix entre 1808 et 1810 et dix-neuf après 1811 et 1814. Trente-deux de ces hommes avaient moins de trente ans lors leur mutation, quarante entre trente et trente-cinq ans, soixante-sept entre trente-cinq et quarante ans, et vingt-quatre entre quarante et cinquante-deux ans.

La condamnation est aussi une cause de départ du corps. La mention usitée est "en jugement". On dénombre au sein de la troupe douze hommes partis du corps pour cause de jugement. Le motif le plus fréquent est "l’insubordination", motif purement militaire. En revanche le vol n’est mentionné qu’une seule fois. Ces jugements qui apparaissent dans nos contrôles n’indiquent pas d’affaires mettant en cause des soldats avec des civils, à part peut-être le vol.

Autre cause de départ, la désertion. Parmi les hommes de 1803, 108 déserteront, soit 4,7 % de la troupe. 72 % des désertions se feront dans les trois années qui suivront la création du corps et pour la majorité avant que le corps quitte le territoire national. Il est plus simple de déserter dans son pays qu’à l’étranger, la langue et la population ne constituant pas des obstacles. 47,2 % des déserteurs sont des conscrits, et si on leur ajoute les requis, ils représentent 63,8 % des déserteurs. Vingt-quatre déserteurs sont des volontaires, soit 22 %. Et sur ces vingt-quatre hommes, seulement sept avaient plus de vingt ans de service. Si le chiffre de ces désertions est encore raisonnable dans la troupe de 1803, il est certain qu’avec le renouvellement de la majorité de l’effectif par la conscription, la désertion fera de plus en plus d’adeptes, bien que des peines très dures soient infligées aux déserteurs, allant des travaux forcés à la peine de mort. Autre cause de départ à signaler avec les désertions, ce sont les hommes de 1803 rayés du contrôle "pour longue absence". Ces hommes sont au nombre de 227 et représentent 10,1 % de la troupe de 1803. Sans être tous des déserteurs, ces hommes profitaient d’un long séjour à l’hôpital ou d’avoir été laissés pour mort sur le champ de bataille, et rentraient parfois au corps entre deux gendarmes.

Parmi les hommes de 1803 du 24e, peu seront faits prisonniers : le nombre de soldats ayant connu la captivité s’élève à cinquante-deux et le nombre de cadres à un. Les deux premiers soldats de 1803 faits prisonniers le furent en 1807 lors de la campagne de Pologne. Puis, c’est en Espagne que la majorité des soldats de 1803 seront faits prisonniers. Enfin, en 1813 on dénombre neuf soldats de 1803 et un sous-officier faits prisonniers lors de la capitulation de Dresde. Quel fut le sort de ces prisonniers ? Nos sources ne nous renseignent que pour huit d’entre eux. Trois furent mutés après une courte captivité de quelques mois, un mourut à l’hôpital après son retour, deux furent réformés et deux désertèrent juste après leur retour au corps. Trois sur huit continuèrent à servir après leur captivité.

Aussi bien en captivité qu’en service, la mort faisait partie du quotidien du soldat du 24e. Nombreux furent les hommes de 1803 rayés des contrôles pour cause de décès. 22,12 % des hommes de la troupe de 1803, 13,8 % des sous-officiers et 17,2 % des officiers sont mentionnés comme décédés. Toutefois, les causes de mortalité diffèrent. Certains meurent au combat ou des suites de blessures reçues lors des combats. Pour les hommes de troupe, cette catégorie représente 44,3 % des morts, pour les sous-officiers 57 % et pour les officiers 92,8 %. Ainsi, pour les cadres de 1803 décédés, la première cause de mortalité est le combat, contrairement à la troupe, qui, elle, est surtout victime des maladies. Mais, dans tous les cas, la mort au combat représente une part importante des causes de mortalité. L’étude des dates de décès au combat de la troupe nous montre deux pics de mortalité : le premier en 1807 avec 113 morts et le deuxième en 1809 avec 68 morts. Ces deux pics s’expliquent par la participation du corps aux batailles d’Eylau, de Friedland et de Talavera. Il y a ensuite les décédés à l’hôpital de suite de maladie. Si parmi les officiers de 1803, il n’y a qu’un seul décédé à l’hôpital, la part de décès à l’hôpital des sous-officiers s’élève à 43 % des morts et celle des hommes de troupe à 55,7 %. L’une des grandes causes invoquées est l’inadaptation du service de santé. Les termes utilisés dans les contrôles du 24e pour signifier la cause de décès permettent de dresser un tableau de ces maladies qui touchent les hommes du régiment. Les termes utilisés font plus souvent référence à des symptômes qu’à des maladies, ce qui rend compte des difficultés que rencontrent les médecins militaires pour diagnostiquer les causes réelles de décès. Par exemple, le terme "fiévreux" est utilisé 131 fois. Toutefois, à partir des symptômes relevés, cinq maladies se dégagent : la fièvre typhoïde, le typhus, la tuberculose pulmonaire, la syphilis et la dysenterie.

Si l’on sait, grâce à André Corvisier24, que le xviiie siècle a vu le rapprochement des sociétés civile et militaire, si ce legs a été valorisé par les élans volontaires de la Révolution, à partir du Directoire le militaire s’éloigne à nouveau du civil, car "la société militaire ne se reconnaissait plus dans la société civile"25 et l’on a cherché sans doute à éloigner le soldat de "la société de l’immoralité et de la crapulerie"26. Bonaparte a poursuivi l’œuvre commencée afin de posséder l’outil nécessaire à sa politique. L’étude des hommes du 24e de ligne fait apparaître des symptômes de cet éloignement, malgré l’adoption de la conscription et la persistance de certains legs de la Révolution.

En 1803, la régénération des effectifs du 24e a commencé avec l’arrivée des conscrits, mais les soldats issus de la Révolution restent majoritaires. Ces anciens sont marqués par l’expérience et les années de service, ainsi que par les campagnes qui les ont éloignés de la France et de sa population, ce qui contribua dans les dernières années de la République à une certaine professionnalisation au sein de la troupe. L’étude des liens familiaux au sein du 24e fait apparaître également cette professionnalisation. Le rétablissement des enfants de troupe, et l’emploi qui en est fait, révèlent une société militaire s’adaptant aux nécessités que lui impose son rôle, et qui l’éloignent de fait de la société civile. Quant à la présence de fratries dans la troupe, il semble, à l’inverse des enfants, que ce soit un facteur de la professionnalisation et non une conséquence, puisqu’elle est liée aux deux systèmes de recrutement de la Révolution, le volontariat et la réquisition. La vie quotidienne du soldat de 1803 marquée par la mobilité, la maladie et la mort, concourra à l’éloigner de la société civile.

On aurait pu croire que la conscription allait renforcer le rapprochement entre société civile et militaire qu’avait connu le xviiie siècle. L’étude du 24e montre qu’il n’en est rien puisque les recrues civiles qui ont fait campagne hors de France ont fini par être coupées du reste de la nation. De même, on aurait pu penser que l’afflux de ces citoyens-soldats aurait été un frein à la professionnalisation. Ce serait oublier le rôle joué par les anciens qui ont fait les campagnes de la Révolution. Qu’adviendra-t-il alors lorsque tous ces anciens ne seront plus en majorité au sein du corps ? Lorsqu’à leur tour les conscrits, qui fournissent la part la plus importante des déserteurs parmi les hommes de 1803, représenteront l’essentiel de la troupe ?

De cet éloignement des militaires, de ce fossé entre société militaire et société civile, bien que l’armée soit désormais issue de la Nation, est sortie l’image ambiguë du militaire de la première moitié du xixe siècle. Les héros des campagnes de l’Empire vont susciter le respect ou l’admiration. Mais, de retour à la vie civile, le soldat sera aussi tenu pour un homme fini, et la soldatesque inspirera au pouvoir comme à la société des sentiments mêlés de méfiance et de crainte.

 

 

 

 

 

 

 

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Notes:

1 Le présent article est fondé sur l’étude des registres des contrôles d’hommes de troupe et d’officiers du Service historique de l’armée de Terre (SHAT) exploités pour la première fois par André Corvisier comme source d’histoire sociale. À partir des informations recueillies, la méthode adoptée a été de constituer une base de données de 42 champs et de 2 588 lignes afin d’établir des études statistiques soumises à un questionnement pour chaque thème abordé ; voir : M. Roucaud, Le 24e régiment d’infanterie, les hommes de 1803, mémoire de maîtrise sous la direction de J.-P. Bertaud, Université de Paris I-Sorbonne, 1997, 155 pages.

2 SHAT, 21 YC 218, contrôle troupe de messidor an XII.

3 J. Tulard, Dictionnaire Napoléon, Paris, 1987, p. 921.

4 J.R. Coignet, Les Cahiers du capitaine Coignet (1799-1815), Paris, 1883, p. 79.

5 SHAT, 21 Yc 218, contrôle de la troupe.

6 SHAT, Xb 397-398.

7 SHAT 8 Yd 530, dossier personnel du général Sémélé.

8 J. Tulard, Dictionnaire Napoléon, Paris, 1987, p 921.

9 C. Croubois (dir.), Histoire de l’officier français des origines à nos jours, Paris, 1987, p. 122.

10 S. F. Scott, "Les officiers de l’armée de ligne à la veille de l’amalgame", Annales historiques de la Révolution française, 1972, p. 469.

11 J.-P. Bertaud, "Les travaux récents sur l’armée de la Révolution et de l’Empire", Revue Internationale d’Histoire Militaire, 1985, n° 61, p. 94.

12 SHAT 21 YC 218, contrôle de la troupe de messidor an XII.

13 S. F. Scott, art. cit., p. 460.

14 SHAT, Xb 397.

15 SHAT, 21 Yc 218 ; D’après le contrôle de la troupe de l’an XII. 2 Yb189-190 ; D’après les contrôles officiers, 1er et 2e vol. du 24e. Yb 911 ; D’après contrôle officiers, 93e demi-brigade, 1793.

16 E.-A. Bardin, Dictionnaire de l’armée de terre, Paris, 1841-1844, 8 vol., p. 1527.

17 SHAT, 21 Yc 218, contrôle de la troupe de messidor an XII.

18 Journal militaire, an 11, 2epartie, 27e vol., p. 96.

19 SHAT, 21 Yc 218, contrôle de la troupe du messidor an XII.

20 SHAT, Xb 397.

21 SHAT, 4 M ; historique manuscrit du 24e de ligne.

22 SHAT, 21Yc 218, contrôle de la troupe de messidor an XII.

23 E.-A. Bardin, op. cit., p. 5191.

24 A. Corvisier, L’Armée française de la fin du xviiie siècle au ministère de Choiseul, Paris, 1964, 1086 p. 

25 J.-P. Bertaud, La Révolution armée, Paris, 1979, p. 340.

26 Cité par J.-P. Bertaud, op. cit., p 340.

 

  

 

 

 

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