“GUERRE FUTURE” ET “LITTÉRATURE POPULAIRE” Autour de Driant et Robida

 

Alain J. Roux

 

 

"Les militaires préparent toujours la dernière guerre".

Cette phrase répétée depuis plus d’un siècle est généralement suivie de celle-ci : "Les militaires réclament toujours d’avantage d’argent pour obtenir des armes encore plus terrifiantes". Ces réflexions contradictoires sont généralement proférées par les mêmes personnages dans de nombreux articles et déclarations1 qui professent la sauvegarde de la paix entre les peuples. Il est intéressant de comparer ce qui a été fait, en réalité, face à ces accusations.

C’est à partir de ces observations que l’on s’est intéressé à ce qui a pu être écrit sur la guerre future, c’est à dire la ou les guerres possibles à l’échéance de quelques années dans l’avenir de chaque auteur.

Par ailleurs, la comparaison entre des prévisions plus ou moins répandues et la réalité ultérieures permet de mieux connaître les mentalités dominantes de chaque époque.

La guerre future

Qui envisage une guerre future ? et pourquoi ?

La plupart des responsables, militaires et politiques des grandes armées ont cherché à imaginer les opérations futures possibles, ainsi que l’influence des techniques nouvelles sur ces opérations, dans un cadre géopolitique donné.

Des militaires de toutes catégories, des hommes politiques et de nombreux auteurs sans responsabilité particulière, ont eu les mêmes préoccupations. Certains ont posé alors d’autres questions : comment faire progresser ces techniques, comment obtenir les matériels adéquats et les employer convenablement ? Quelle est alors l’organisation la mieux adaptée ? Quelles en seront les conséquences ?

Remarquons d’emblée que, au vingtième siècle, la guerre future est généralement liée pour les non-militaires aux armes nouvelles en cours de développement. Cette attitude apparaît, en fait, au xixe siècle avec l’accélération des progrès techniques. Le premier exemple est celui de l’invasion de l’Angleterre par des ballons transports de troupe, si l’on tient compte de gravures diversement reproduites.

On peut regrouper les auteurs de textes sur la guerre future en quatre grandes catégories.

Les militaires

Le métier des militaires est d’envisager les guerres futures afin de mieux les préparer :

- à très court terme, les 2e et 3e bureaux des états-majors d’aujourd’hui, préparent et modifient des plans d’opérations en fonction des données connues ou présumées ;

- à moyen terme : les grands responsables militaires élaborent les plans de campagne possibles, les États-majors les mettent à jour et les précisent ;

- à long terme, c’est à dire à distance d’une ou plusieurs décennies, les mêmes élaborent des schémas, soit à la demande de responsables politiques, soit parce qu’ils estiment être de leur devoir de réfléchir au sujet de longues périodes.

Le domaine du très court terme n’est pas dans notre sujet. Dans les autres, de nombreux facteurs sont à prendre en compte ; la difficulté est de tenir compte des éléments connus et vraisemblables et, en même temps, de ne pas être surpris par des adversaires potentiels ou déclarés qui utiliseraient des logiques différentes et ne donneraient pas le même poids aux mêmes facteurs2.

Le général MacArthur a dit, paraît-il : "Toute l’histoire de la guerre peut se résumer en deux mots : trop tard !". Cette formule, qui s’applique principalement à la conduite des opérations, est également valable pour la préparation des guerres et l’obtention des moyens nécessaires. De très nombreux responsables militaires le savaient. Mais comment faire pour surmonter cette malédiction ?

Un cas particulier est celui des militaires qui veulent montrer à leurs compatriotes qu’un danger les menace, mais qu’avec une bonne armée, leur protection est assurée. Emile Driant, que nous allons citer, en est un bon exemple (voir annexe 1).

Les politiques

Une des fonctions des hommes politiques est d’imaginer les conflits internationaux, ou intranationaux, possibles, tout au moins s’ils appliquent l’adage connu : "Gouverner c’est prévoir".

Ces hommes politiques ont des cultures variées, certains même ont eu des connaissances historiques approfondies pour leur époque ; mais tous, qu’ils aient pris le pouvoir par la force ou qu’ils aient été élus, doivent tenir compte des ressources du pays qu’ils dirigent, et fort souvent leur opinion publique possède un poids à prendre en considération, même si ces dirigeants contribuent fortement à la créer ou à l’infléchir. Ces politiques doivent donc prévoir les conflits les plus dangereux pour eux, évaluer les moyens qu’ils peuvent consacrer à leur prévention ou à leur préparation, et parallèlement tenir des discours appropriés pour leur opinion publique. Les discours, et les actes, ne sont pas forcément réalistes car ces politiciens ne peuvent pas donner l’impression qu’ils font le contraire de ce qu’ils préconisent. Dans ce cas la préparation des conflits futurs possibles peut être différente des besoins connus et définis par les experts3.

Il arrive que le même personnage tienne deux discours contradictoires suivant ses interlocuteurs ; un exemple classique est celui du maréchal Pétain, ministre républicain en 1934, qui fait des rapports aussi réalistes qu’alarmants aux dirigeants de la France et qui, en même temps, tient des discours rassurants au public qui l’écoute ou le lit4.

Tous, en général, séparent complètement le court terme et le long terme : Adolphe Hitler en est un bon exemple.

Les penseurs et théoriciens

Des écrivains, des théoriciens, des vulgarisateurs, des journalistes envisagent des guerres, des épisodes de conflits, et les décrivent pour illustrer généralement les idées qu’ils veulent répandre. Dans le premier cas on aboutit à des plans et à des prévisions, sans plus, et souvent en plus à des adjurations aux lecteurs. Le général Friedrich von Bernhardi, 1849-1930, eut ainsi son heure de célébrité en 1912 avec son ouvrage L’Allemagne et la prochaine guerre5. Jean de Bloch, dix ans plus tôt, se veut un observateur simple et froid qui déduit des conséquences de ce qu’il voit au moment où il écrit, son objectif est l’accord entre les gouvernements européens.

Dans le second cas, on passe par la politique-fiction qui, utilisant la fiction romanesque, est supposée atteindre un large public, car attrayante et facile à lire. Emile Driant et H.G. Wells en sont deux exemples brillants.

La notion de "guerre juste" apparaît souvent sous forme de guerre défensive.

Les pacifistes

Les pacifistes sont des théoriciens d’une catégorie particulière qui parlent souvent des guerres futures ; ils veulent mettre en garde les hommes contre les guerres à venir qui ne peuvent qu’entraîner morts, ruines et désolation, et ceci pour rien, ou à la limite pour la satisfaction d’un nombre très réduit de personnes. Ils s’appuient pour cela sur deux discours :

- la description des guerres passées, qui se suffit à elle même : elles n’ont jamais amené aucun progrès pour l’humanité,

- la description de guerres futures utilisant toutes sortes d’armes nouvelles existantes ou à venir qui aggraveraient encore les horreurs passées. Les guerres à venir seront coûteuses, sanglantes et les peuples s’y opposeront. Les armes à venir sont tellement terrifiantes qu’il n’y aura plus de guerre possible, tout s’arrêtant au premier feu. De toute façon, elles seront inutiles car la négociation, la sécurité collective ou un gouvernement mondial et l’amitié entre les peuples, qui ne peut manquer de se développer avec le Progrès, permettront de s’opposer avec succès aux perturbateurs possibles (hommes ou groupes). À la limite on trouve ceux qui prédisent que la guerre est devenue impossible, principalement avant 1914.

À chaque époque, le même discours se répète en s’adaptant à la technique qui vient d’apparaître : fusil à tir rapide, mitrailleuse, aéronautique, gaz de combat, armes nucléaires.

Cette catégorie utilise soit des articles faciles à lire, et pétris d’émotions pour toucher le maximum de lecteurs, soit des ouvrages de politique-fiction que nous venons d’évoquer. H.G. Wells en est un exemple notoire, car il avait un talent que la presque totalité de ses émules n’avait pas.

Dans un domaine très voisin, Pierre Versins6, auteur de la première encyclopédie, en langue française, sur la science-fiction, exprime, par écrit, une telle haine de tout ce qui porte le nom de militaire qu’il nie absolument aux militaires toute capacité à prévoir la prochaine guerre.

Il ne faut jamais oublier que le désarmement unilatéral et sans contreparties est une façon de préparer l’avenir et de donner une solution à la guerre future. En France on l’a vu autour de 1930 et on le revoit aujourd’hui depuis 1996, toujours en France, avec les systèmes nucléaires7.

On peut inclure dans cette catégorie des pacifistes, des humoristes, antimilitaristes ou sans qualification spéciale, qui avec des dessins et des textes tournent en dérision les militaires vrais ou caricaturés. Albert Robida en est un bel exemple.

Les formes

D’abord, quels sont les éléments à prendre en compte ?

Ces éléments sont connus, la liste qui suit semble évidente autant qu’élémentaire. On constate, au cours de l’Histoire, qu’elle n’est pas toujours examinée avec attention par les décideurs dans le feu de l’action.

- Une guerre, possible dans l’avenir, doit d’abord être envisagée d’un point de vue géopolitique ; il y a deux camps au minimum, des alliés, des neutres ; cette complexité est souvent oubliée par les écrivains de politque-fiction. La situation politique, intérieure et internationale, est le fondement des crises qui débouchent sur des conflits. L’un des volets est quelquefois gommé par des auteurs populaires.

- Les facteurs démographiques et économiques comptent souvent autant que les facteurs idéologiques pour les décideurs rationnels.

Par exemple, la situation démographique de la France est un des éléments fondamentaux, et sans doute le principal, des réflexions sur ses capacités militaires depuis 1880 jusqu'à aujourd’hui ; pourtant de nombreux auteurs, anciens comme Emile Driant, ou contemporains8, n’en parlent pas dans leurs livres. Mais Jean de Bloch9, lui, écrit en 1898 que lors d’une prochaine guerre, forcément européenne, c’est la France qui perdrait le plus, qu’elle soit victorieuse ou vaincue. 20 ans avant la Grande Guerre, c’est bien vu.

- La situation technique actuelle et future.

- La situation mentale, ou psychologique, des protagonistes,

Parallèlement, la guerre possible, ou le conflit prévu, sont souvent envisagés par rapport aux responsabilités propres de l’auteur, d’un point de vue géopolitique, ou plus étroitement technique.

Les formes de présentation

Nous les avons déjà évoquées : les deux principales sont :

- les études professionnelles, académiques ou polémiques,

- les romans de politique-fiction destinées à un large public ; ils se rattachent alors à la littérature populaire.

Nous ne parlerons pas ici des études purement professionnelles ou plus exactement de celles qui sont restées sous forme de rapports confidentiels destinées à des supérieurs hiérarchiques civils et militaires, nous nous limiterons à l’évocation des livres imprimés et destinés à un public plus ou moins large.

Si l’on cherche dans les fichiers de bibliothèque, en France, la rubrique "guerre future" on ne la trouvait ces dernières années encore qu’à la B.D.I.C. située à Nanterre, et encore les genres : études et politique-fiction, étaient mélangés ; ailleurs rien.

La première catégorie, c’est à dire les études sur la guerre future sont incluses dans les rubriques : études militaires, histoire et d’autres aussi floues.

Avant 1914 de nombreux livres sont édités, ils traitent de problèmes techniques, par exemple : aéronautique avec Clément Ader, artillerie avec de très nombreux auteurs, les articles se découvrent dans les revues militaires mensuelles10, qui ont toutes des rubriques indiquant les travaux étrangers. Après 1914 les articles se développent au détriment des livres. Ces articles se trouvent toujours dans les revues militaires11. À la fin du xxe siècle, ce sont les colloques et leurs actes qui deviennent des sources importantes dans ce domaine. Ces écrits autant que les colloques s’adressent à un public restreint mais motivé et quelquefois actif dans ce domaine.

La littérature populaire

Il est difficile encore aujourd’hui de donner une définition de la littérature populaire. La première est de dire simplement que c’est la littérature que tentent de rassembler les responsables de la bibliothèque de littérature populaire de Laxou12, dans la proche banlieue de Nancy ; la mienne est de dire que c’est la littérature qui remplit la fonction de la télévision d’aujourd’hui, c’est-à-dire :

- pas d’effort intellectuel, mais une apparence d’instruction ;

- réponse au souci d’évasion après le travail quotidien : voyages, histoires romanesques dans des mondes différents de celui du lecteur ou de la lectrice ;

- histoires courtes et faciles à lire (répétition), dans des brochures bon marché, ou au contraire relance de l’intérêt du lecteur dans des épisodes, eux même courts mais qui se succèdent et aboutissent à des histoires s’étendant sur plusieurs centaines ou milliers de pages : les romans-feuilletons ;

- enfin, pour certains auteurs et éditeurs il existe un désir plus ou moins masqué d’influencer le lecteur, qu’il en soit conscient ou non. C’est ici que nous retrouvons la politique-fiction.

On peut ajouter qu’à partir de 1910, les livres au format actuel se développent avec les romans policiers dans la littérature populaire. La politique-fiction apparaît sous forme de tels livres à la même époque. Auparavant la littérature populaire est plutôt publiée sous forme de feuilletons, ceux qui sont conservés ont été reliés par la suite.

Enfin, dans la littérature populaire, les personnages sont en général très typés :

- le héros beau, jeune, pauvre, courageux, chevaleresque, aventureux et dont les amours sont contrariés, ce qui est l’objet de l’histoire ; de plus il peut être lié moralement par une mission ou par l’honneur, ou par les deux ;

- l’héroïne, belle, modeste, chaste et pure, liée elle-même par de terribles secrets et qui devient de plus en plus entreprenante, mais en tout bien tout honneur13 ; à mesure que l’on passe du xixe au xxe siècle, elle montre toujours un caractère de plus en plus énergique ;

- le père noble, souvent riche ;

- le traître affreux, mais amoureux de l’héroïne ;

les comparses, souvent les domestiques, que l’on trouve déjà chez Molière puis jusqu'à la fin du xixe siècle ; vers 1900 en France, c’est "le titi parisien" qui est au service des héros.

Les personnages dits comiques font contraste avec les héros des deux sexes, mais les soutiennent.

Du roman simple au début du xixe siècle on passe rapidement à des variantes illustrées par Alexandre Dumas et Paul Féval : les romans historiques et particulièrement de cape et d’épée, puis aux romans d’aventures lointaines puis extraordinaires (Jules Verne), et là on dérive vers la littérature pour adolescents. C’est ici qu’apparaissent les grandes découvertes du moment. On passe enfin à la politique-fiction, façon guerre future, dont le modèle est la "bataille de Dorking" parue en Angleterre en mai 187114, et où apparaît une arme décisive qui sera la première d’une longue série.

Il faut évidemment séparer nettement les romans de guerre qui se déroulent pendant une guerre contemporaine, qui en forme le cadre, et les romans qui sont imaginés lors d’"une guerre de demain", qui en fait de la politique-fiction au sens actuel.

Un problème apparaît alors : comment faire l’inventaire les ouvrages qui relèvent de ce genre ? La rubrique de politique-fiction, (expression récente en français, apparue vers 1968 avec des définitions discutables à partir de 197515), n’existe pas dans les fichiers de bibliothèque, elle est incluse quelquefois dans la fiction ou l’anticipation. En 1998, j’ai défini ainsi la politique-fiction : "Un récit de politique-fiction est un récit, ou une histoire, qui se passe dans l’avenir de l’auteur à une époque définie et relativement proche, et dont l’environnement tant sociologique que politique, sans compter les applications techniques, est décrit avec un niveau de précision suffisant pour que l’ouvrage reste plausible, tout au moins vis à vis des lecteurs auquel il est destiné".

La seule bibliographie complète traitant de la guerre future que je connaisse est celle établie par un anglais, I.F. Clarke, en 1966 : xxth Voices prophesying War - Future Wars 1763-3749"16. Elle englobe toutes sortes de textes qui se décomptent ainsi par période :

- de 1871 à 1899, y compris les nombreuses traductions de la classique "Bataille de Dorking" : on trouve 185 références, soit environ 6,4 par an,

- de 1900 à 1914 : 171 références, soit environ 11,4 par an,

- de 1919 à 1939 : 186 références, soit environ 8,9 par an ; à mesure que 1939 approche la production annuelle augmente,

- de 1946 à 1990 : 814 références, soit environ 18,1 par an.

La plupart de ces ouvrages, au moins en France, font partie de la littérature populaire et ne sont pas très sérieux. Il faut donc les dépouiller un à un pour en tirer des observations utiles.

Un chercheur allemand, Claus Ritter, a entamé un travail analogue : Kampf um Utopolis oder die Mobilmachung der Zukunft, édité à Berlin-Est en 198717.

Quelques exemples

Nous avons pris des exemples d’auteurs encore connus ; ils se situent dans la première moitié du xxe siècle, car on peut comparer leurs pronostics et leurs idées avec ce qui s’est passé réellement.

Les auteurs de politique-fiction

Emile Driant (1855-1916), alias capitaine Danrit est l’archétype français de l’auteur de roman de politique-fiction. Très connu à son époque, oublié depuis, sa vie et ses idées ont fait l’objet d’une thèse en 199218. Il eut un grand succès de son vivant, et, chose à signaler, sa vie et sa mort furent conformes à ses écrits. Son objet est de mettre en garde ses lecteurs en les distrayant. De 1885 à 1914 il passe de la volonté didactique à l’aspect romanesque, mais l’environnement de politique-fiction reste permanent.

Pour Driant, tout conflit doit être étudié d’un point de vue global, et dans une partie de ses ouvrages, le début est un exposé succinct des motifs du conflit et la fin une présentation du monde réorganisé d’une façon qui nous fait sourire aujourd’hui, mais qui représente les idées d’un majorité de la population française de son époque. Les techniques nouvelles sont évoquées seulement à grande touches, certaines sont ignorées : motorisation, ou réduites : transmissions. En revanche, l’aéronautique correspond exactement aux articles publiés autour de l’auteur bien qu’il reste prudent. Il s’intéresse également à la marine. Driant suit étroitement l’actualité politique et technique durant les 25 ans de sa carrière d’auteur19. Sa guerre future est donc véritablement une guerre d’un demain très proche. On peut signaler particulièrement L’invasion noire, L’invasion jaune au lendemain de l’expédition contre les Boxers, La guerre fatale au lendemain de Fachoda, où une opération de type Overlord est décrite dans les détails, enfin, après la guerre russo-japonaise l’extraordinaire Aviateur du Pacifique qui imagine avec 30 ans d’avance l’invasion de Pearl Harbor et la bataille de Midway. Il semble que Driant fut connu en Allemagne, ce qui n’a rien de surprenant, d’autant qu’il insiste sur les dangers des divisions de l’Europe.

Un exemple de la prescience de Driant doit être cité : dans L’invasion noire, paru en 1896, le général qui défend jusqu’au bout l’Algérie française et qui y laisse sa vie, s’appelle le général Quarteron !20

En résumé, Driant veut éviter les guerres sanglantes et coûteuses en les préparant soigneusement, mais la victoire entraîne une paix équilibrée et donc de longue durée et la sauvegarde de la civilisation. A contrario, dans L’invasion jaune, le sectarisme politique et le pacifisme aveugle en France, ainsi que les désunions européennes, aboutissent à la ruine de la civilisation.

De plus il cherche toujours à rester plausible, ce qui est un caractère de la politique-fiction. D’ailleurs Driant dit quelque part : "c’est du Robida tout pur" pour un épisode particulièrement délirant.

En France d’autres auteurs utilisent la veine de la guerre future.

Paul d’Ivoy, en fait Paul Deleutre (1856-1915), fournit des histoires de "perturbateur" : Capitaine Nilia, 1898, Corsaire Triplex, 1903, Les dompteurs de l’or, 191321.

Pierre Mael donne en 190222 une autre mouture de "la guerre fatale" : l’Angleterre attaque, les Français anéantissent sa flotte et l’envahissent ; c’est largement en dessous de Driant.

Maurice Leblanc, dans La Frontière23, 1914, amalgame l’affaire Schnaebelé et un roman se passant en 1870 : À coups de fusils de Quatrelles, 1882.

Gaston Leroux, dans Rouletabille chez Krupp24, écrit un épisode de guerre future en 1915 mais ce n’est pas de la politique fiction.

Louis Baudry de Saunier, spécialiste de la locomotion sous toutes ses formes, écrit Comment Paris a été détruit en 6 heures le 20 avril 1924 le jour de Pâques25 vers 1921. On peut dire que ce livre illustre préventivement Guilio Douhet avant que ce dernier n’écrive. En fait, on constate souvent que certaines idées apparaissent simultanément dans la littérature.

Léon Daudet n’hésite pas à se lancer dans la guerre future proche avec Ciel de feu26 paru en 1934. Cette œuvre, écrite vraisemblablement avant janvier 1933, décrit l’invasion de la France par une armée mécanisée allemande qui franchissant les Ardennes, isole le Nord de la France par "un coup de faux" afin d’installer des bases de sous-marins sur la côte atlantique ; l’opération échoue de justesse grâce à deux héros qui ne se laissent pas manœuvrer par les politiciens de l’époque.

Jean de La Hire (1878-1956), particulièrement prolifique, est un spécialiste du voyage extraordinaire, cependant en 1929 il décrit un épisode qui préfigure la première révolte d’Indochine vers 1931 Le secret des cent îles27. Il utilise le thème du perturbateur dans L’homme aux hélicoptères28. Sous le pseudonyme de Commandant Cazal il sort, en 1939, quatre épisodes de la prochaine guerre sous le titre de La guerre ! La guerre29 où, bien entendu, les Français et leurs alliés anglais gagnent d’emblée ; ils utilisent des drones et des commandos de grande qualité. Cela ne l’empêche pas d’être inquiété lors de la Libération.

En Angleterre le thème principal, à partir de 1871, est l’invasion des îles Britanniques, désarmées par le gouvernement, par un pays européen. La liste fournie par Clarke est impressionnante.

Si H.G. Wells a écrit des ouvrages romanesques sur de nombreux sujets, on peut citer certains consacrés partiellement à des conflits futurs :

La guerre dans les airs30 qui date de 1908 ; après une satyre amère et drôle de la société de progrès matériel, Wells, qui écrit à l’époque charnière pour l’aéronautique, entre le plus léger et le plus lourd que l’air, imagine une attaque des États-Unis par des Zeppelins. Ce qui devait être une promenade militaire se transforme en guerre mondiale puis en anarchie généralisée, enfin en décadence absolue. Là aussi, le côté technique qui sert de support au début de la guerre est bientôt écrasé par l’aspect politique et sociologique.

En 1914, Wells décrit l’anéantissement de New York par une bombe atomique31.

Wells, à l’inverse de Driant, estime que rien de bon ne peut provenir des guerres, alors que divers auteurs, vers 1938-39 ou vers 1970-80, insistent sur la nécessité de riposter à des agressions, en vue d’éviter l’esclavage totalitaire. Mais ces auteurs ne décrivent le plus souvent aucune innovation dans la manière de conduire une guerre.

Tout au plus insistent-ils sur le développement d’une technique déjà appliquée, lorsqu’ils écrivent, ainsi l’usage de la télévision dans La Troisième Guerre mondiale - 4 août-22 août 198532 du général Sir John Hacckett, publié en 1978. L’objectif de l’auteur est de montrer que l’OTAN est bien préparé, face à une agression soviétique : un grand développement initial explique la situation internationale et comment l’agression est déclenchée.

Dans Echec à l’armée rouge ou la guerre autrement33, paru en 1989, Georges Caïtucoli montre comment les problèmes internes des Soviétiques les conduisent à trouver un dérivatif dans une guerre, mais ils échouent.

Les humoristes et les "penseurs"

Albert Robida, 1848 - 1926, a été célèbre à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle. Il a beaucoup écrit et dessiné. On peut commencer en disant le plus grand bien de ses illustrations classiques, l’album sur les sièges de Paris en 1870 et ceux sur les provinces française sont remarquables, ainsi que l’histoire de Paris ; c’est d’ailleurs lui qui imagine le stand de Paris au Moyen-âge lors de l’exposition de 190034. Son livre La guerre au xxe siècle35 paru en 1887, puis réédité, est encore connu par ses illustrations. Le livre raconte l’histoire d’une sorte de Tartarin qui détruit tout ce qu’il attaque en 1945 ; ce n’est même pas de la politique-fiction, c’est simplement un canevas ridiculisant un personnage d’opéra-bouffe. Il semble d’ailleurs qu’il aurait commencé ce livre vers 1868, en effet c’est La grande duchesse de Gérolstein mise en dessins. Certains de ceux-ci (en général une illustration par page) montrent des engins qui ressemblent aux cuirassés de 1890, mais qui se déplacent sur l’eau, dans les airs, ou sur voie ferrée. Aucun détail technique n’est évidemment donné. À côté, voltigent des soldats munis d’ailes de chauve-souris, mais ayant gardé religieusement leurs casques à pointe et brandissant des fusils munis de baïonnettes, ou des cavaliers à casque de dragon installés sur des sorte de chevaux d’arçons ailés et armés de grands sabres. Les blessés portent des bonnets de coton, mais les armes biologiques sont évoquées ainsi que des sous-marins équipés d’un éperon. On peut s’extasier sur le fourmillement des personnages dans chaque dessin, mais, dans tout cela, il n’y a pas de guerre future : ni évolution technique, ni cadre politique d’ensemble. Parler d’un caricaturiste prophète est plus qu’exagéré. C’est pourtant le modèle chéri de Pierre Versins, qui au moins a raison sur un point : Robida est l’antithèse de Driant.

En 1908, Robida illustre La guerre infernale36, un ouvrage de René Giffard, auteur de romans populaires. On y trouve une charge de lanciers, genre Napoléon III, mais à bicyclette. On peut observer que le banquier véreux s’appelle Grigoustein.

Avec une connaissance moyenne des modes de cette période, on peut dater les dessins d’anticipation de Robida de l’année où ils sont dessinés.

En résumé, les guerres de Robida ne sont que des guerres pichrocholines, prétextes à dessins bouffons.

Un peu plus tard, juste avant 1900, de nombreux dessinateurs humoristes, comme Robida, décrivent la vie en l’an 2000, où tout va évidemment pour le mieux grâce au Progrès, avec des personnages en costume 1900 mais utilisant de nombreux appareils volants ou des robots fonctionnant à l’électricité. Mais l’apparence de la vie : modes, styles, ne change pas.

Il faut noter que le changement complet dans ce domaine se produit autour des années 30 ; le futur quotidien devient alors différent du présent : en 1937, des dessinateurs américains montrent des femmes vêtues comme les modèles de Courrèges trente ans plus tard.

D’autres auteurs, qui ne dessinent pas, peuvent être rangés dans cette catégorie des pacifistes et gens bizarres. Ils se distinguent par un style d’un lyrisme échevelé et à prétention philosophique. Leurs ouvrages, destinés au grand public, se présentent soit comme de la politique-fiction soit comme des ouvrages d’informations.

Dans la première catégorie on peut citer en exemple :

L’invasion de 1910 ou les Allemands en Angleterre37 de William Lequeux, où l’impréparation de l’Angleterre par suite de l’égoïsme des dirigeants aboutit d’abord à une catastrophe. Les Allemands débarquent des cavaliers et des motocyclistes. L’Europe passe sous la férule allemande.

La dernière épopée, antéhistoire de la dernière guerre38 de Marcel Barrière, où un dictateur paré de toutes les qualités gagne une guerre franco-allemande qui aboutit à la paix universelle, après une description géopolitique assez poussée. La guerre européenne dure 40 jours, mais la France a soigneusement préparé la guerre, avec une nombreuse artillerie et une marine équipée de torpilles "automatiques", la guerre sous-marine est développée, l’aviation de reconnaissance est utilisée mais la décision se fait à la baïonnette ! "entre les peuples ayant atteint la plénitude de leur humanité il n’y aura jamais plus de guerre... l’unité de pensée précède la fusion des races".

La conquête de Londres39 de François Léonard vers 1912-1914, qui est une bouillie difficilement compréhensible.

Dans la deuxième catégorie, on peut indiquer Pourquoi la guerre est impossible40 de Jean Bardanne, paru en 1939. La combinaison du titre et de la date forment un tout éloquent, écrit à partir de constats apparents et d’analyses logiques pour l’auteur, mais comme on s’en doute, passablement incomplètes.

On peut noter ici que les deux principaux thèmes traités de 1871 à 1939 en Europe sont l’invasion de l’Angleterre par un pays européen et la guerre franco-allemande.

Est-ce que cela a changé quelque chose ?

Cette dernière question peut être présentée sous une forme différente ; l’imagination descriptive et les prédictions de guerres futures ont-elles infléchi les réalisations, et dans quelle mesure ?

Oui

La formule célèbre du Maréchal Lyautey : "Je fais du Jules Verne" pourrait servir de justification.

Clément Ader et le capitaine Ferber ont imaginé, avec de nombreux auteurs, l’utilisation des appareils volants, mais eux l’ont imaginée de façon cohérente et en expérimentateurs. Prêchant d’exemple, (le capitaine Ferber y laisse sa vie), ils déclenchent un mouvement qui place la France à l’avant-garde pendant quelques années, pendant que les Allemands s’obstinent avec les dirigeables.

Après 1920, Gulio Douhet41 frappe les imaginations. L’effet attendu des bombardements stratégiques influe sur la construction aéronautique en France d’abord avec les multiplaces de combat de 1930, puis en Grande Bretagne et aux États-Unis qui utiliseront en grand les bombardements stratégiques et de terreur. La conduite d’Edouard Daladier de 1938 à 1940 s’explique partiellement par la crainte de ces bombardements.

La guerre des gaz est décrite abondamment entre 1920 et 1939. La bibliographie de Clarke en donne de multiples références. Cela entraîne, pour une fois, de nombreuses mesures préventives. La grande guerre des gaz n’aura pas lieu jusqu'à la fin du siècle, excepté, justement, si aucune mesure préventive n’a pu être prise.

H.G. Wells en décrivant, le premier à ma connaissance, l’emploi d’une bombe atomique en 1914, frappe violemment l’esprit d’un physicien hongrois d’origine, Léo Szilard qui, après avoir lu son livre en 1933, eut l’idée de l’exploitation des réactions en chaîne. Il y arrivera avec l’opération "Manhattan", et sera un des pères de la bombe atomique. C’est du moins ce que Léo Szilard a raconté lui-même.

Par la suite la littérature sur l’apocalypse nucléaire se développe considérablement ; jusqu'à ce jour la dissuasion nucléaire est fondée en grande partie sur l’effet de cette littérature sur les lecteurs.

Non

Les nombreux écrivains qui décrivent des guerres futures possibles ne semblent pas avoir été pris au sérieux par les décideurs contemporains des auteurs. Il est vrai que, dans la plupart des cas, ces guerres annoncées ne se sont pas produites. Les très nombreuses histoires sur l’invasion de l’Angleterre ne se sont jamais réalisées, l’invasion noire et l’invasion jaune n’ont pas été réalisées dans la première moitié du xxe siècle, en revanche les guerres franco-allemandes, elles, ont bien eu lieu mais rarement dans les formes prévues. Ni Driant, pourtant célèbre, ni Souchon dans Feue l’armée française42 de 1929, n’ont été entendus, et encore moins Léon Daudet en 1932-1934.

Les effets des armes à tir rapide sont amplement décrits, mais sur le terrain en 1914 la presque totalité des chefs ignorent superbement ce qu’ils savent pourtant depuis longtemps en théorie.

Un cas exemplaire, et ultérieur, est celui du général Flavigny, apôtre des chars avant 1939, qui le 14 mai 1940 s’apprête à faire engager la 3e DCR dans une contre-attaque devant Sedan, arrête tout et émiette cette division blindée à l’instar d’un chef routinier43. Cet exemple illustre la contradiction souvent rencontrée entre les réflexions et les projets, en chambre ou en amphithéâtre, et les réactions surprenantes dans le feu de l’action.

Enfin certaines formes de guerre ne sont pas envisagées : la guerre d’Indochine par exemple.

Jean de Bloch fait simplement des constats exacts à très court terme (guerre du Transvaal autour de 1900)44, mais déjà inexacts en 1914 :

- il n’y pas de changement notable pour les armes de petit calibre, les prédictions sont valables,

- en 1900 les artilleurs anglais restent sous le feu des Boers, à partir de 1914 les artilleurs peuvent se placer derrière des masques, il faut les repérer pour les neutraliser, mais le repérage au son et l’aviation le permettent.

- les pertes par maladie sont importantes en 1900 : pas de vaccination contre la fièvre typhoïde, mais à partir de fin 1914, début 1915, la vaccination contre la typhoïde et les progrès médicaux changent la situation.

Conclusions

De très nombreux praticiens, des théoriciens et des idéologues se sont intéressés à la guerre future, soit à partir des situations internationales ou nationales de leur époque, soit en développant les conséquences, prévisibles à leurs yeux, des progrès techniques en cours. Il est très rare que les choses se soient déroulées comme ils les avaient prévues. Pourquoi ? Parce que la réalité est trop complexe pour qu’un homme puisse prendre en compte tous les facteurs susceptibles d’intervenir.

Cependant des prévisions valables ont été faites plusieurs fois, elles l’ont été pour des périodes très courtes alors que les progrès techniques n’étaient pas considérables. Jean de Bloch en est un bon exemple avec les guerres du Transvaal et de 14-18.

Dans le domaine des progrès techniques il faut que les chercheurs scientifiques ou les ingénieurs aient l’oreille des décideurs, ainsi Einstein avec F.D. Roosevelt, mais presque tous les chercheurs restent suffisamment prudents pour ne pas mettre sur la place publique leurs projets et les conséquences escomptées. Et comme un progrès en entraîne un autre, personne n’imagine 15 ans à l’avance ce qui va être effectivement réalisé : l’exemple classique de nos jours est celui des développements des techniques électroniques et de leurs application dans ce que l’on appelle l’informatique.

Enfin, les hommes les plus tournés vers l’avenir gardent en même temps des réflexes qu’ils ont acquis à différents moments de leur vie. Imprégnés de ceux-ci, en situation de crise le réflexe masque la réflexion.

Le général Foch en a parlé savamment45, il en a été pourtant l’exemple vivant au début de la guerre de 1914, imité en cela par de nombreux officiers français et allemands. Quinze ans auparavant, Emile Driant, lui, imagine et décrit des scènes en contradiction avec ses réflexions raisonnées dans les mêmes ouvrages. En 1940, le général Flavigny en est un bel exemple. En 1940 également, les chefs britanniques constatent sur leur pays les effets réels des bombardements de terreur, cela ne les empêche pas de vouloir en faire autant en Allemagne avec le même résultat ; ce sont finalement les attaques aériennes ciblées qui seront efficaces.

En conclusion, quelques rares personnalités ont prévu une partie de l’avenir, mais :

- soit ils ne sont pas décideurs parce que leur caractère heurte les contemporains, la malheureuse Cassandre en est le modèle légendaire depuis trois millénaires,

- soit, et le plus souvent, des réflexes profonds et irraisonnés ou des images masquent, au moment décisif, ce qu’ils avaient prévu dans le calme de la réflexion.

Dans la littérature populaire on ne peut citer, dans l’état actuel des recherches, que trois auteurs ayant prévu, relativement, l’avenir : deux Français : Emile Driant et Léon Daudet, et un anglais : H.G. Wells.

La guerre future se construit finalement sur le terrain, trop tard. Celui qui a réussi à la préparer à l’avance gagne au moins la première bataille.

 

Annexe

Les œuvres de politique-fiction d’Emile Driant

 

Voici la liste de ses ouvrages de politique-fiction avec, pour chacun, un résumé succinct.

La guerre de demain, genre : guerre future, écrit de 1889 à 1893.

comporte

La guerre de forteresse, écrit après l’affaire Schnaebelé, 1889.

Une guerre future se déclenche fin 188X. L‘Allemagne de Guillaume II et de Bismarck, encore chancelier, attaque la France par surprise. Un fort du type Séré de Rivières est attaqué mais remplit son rôle de fort d’arrêt avant la contre-offensive française ;

La guerre en rase campagne, suite du précédent, 1892.

Partant de Bizerte un régiment de zouaves participe aux batailles principales de la guerre franco-allemande : les envahisseurs sont refoulés hors de France, l’armée allemande est définitivement vaincue devant Potsdam.

La guerre en ballon, suite du précédent, 1893.

Pendant la guerre décrite précédemment, un ballon dirigeable rend des services inestimables à l’armée française. C’est le début de la guerre aérienne.

Le journal de guerre du lieutenant von Piefke, complément des précédents, 1896.

La guerre de forteresse est vue du côté allemand, ce qui permet de décrire l’armée de nos ennemis potentiels.

Ces quatre ouvrages illustrent chacun des éléments de cette guerre de demain sous une forme romanesque destinée à des adolescents et à des adultes. Chacun des titres correspond d’une part à une manière de faire la guerre, d’autre part à la vision de cette guerre par celui qui est censé raconter l’histoire. Les textes comprennent un mélange constant d’aventures, de digressions didactiques sur l’Armée française du moment, et de constat supposé des résultats des armes nouvelles prévues à court terme ou en gestation.

L’utilisation du système de fortifications de Séré de Rivières, ce que l’on appelle depuis quelques années la crise de l’obus-torpille, les conceptions des combats en fonction des nouvelles armes qui entrent en service (le fusil Lebel) ou sont prévues (les ballons-dirigeables), l’importance de Bizerte, sont mises en valeur dans chaque tome.

Les techniques nouvelles sont évoquées par grandes touches mais des détails techniques très précis sont donnés : le côté didactique est affirmé, il est d’ailleurs présenté dans chaque tome par un personnage spécifique.

La situation internationale est évoquée avec précision : l’Italie change d’alliance pour se battre contre l’Autriche, la Russie et la Serbie s’allient à la France et se battent, l’Angleterre reste neutre, les États-Unis sont absents. Un traité de paix est décrit avec précision.

La guerre de demain a été un grand succès, a fait connaître Driant et lui a donné l’idée de continuer à exploiter la veine de la guerre future.

L’invasion noire, genre : politique-fiction et guerre future, écrit de 1894 à 1896, dédicacé à Jules Verne, Flammarion, 1913 4 parties.

L’action se passe après l’exposition de 1900 : le sultan turc, détrôné par les Anglais, rassemble tous les noirs musulmans qui veulent se libérer de la domination anglaise, il achète des armes à ces derniers car avec de l’or on obtient tout de l’Europe. Grâce aux progrès de l’Islam le sultan conquiert l’Europe pays par pays, pendant que le Japon s’allie à lui et se heurte à la Russie. Finalement la France détruit les envahisseurs en Champagne grâce à l’emploi d’armes chimiques.

Le développement de politique-fiction est très important. Tous les grands pays de l’époque sont impliqués.

La guerre fatale, genre : guerre future et politique fiction, écrit entre 1901 et 1903, réédité en 1908 sous le nom de Guerre maritime et sous marine.

L’Angleterre, après Fachoda et la guerre du Transvaal, attaque la France par surprise, d’abord à Bizerte où elle est repoussée. Grâce aux sous-marins français la flotte britannique est réduite à l’impuissance. Enfin l’armée française envahit l’Angleterre (Overlord à l’envers) et la réduit à composition.

Les opérations de guerre future sont très développées. La guerre fatale est l’un des deux ouvrages de Driant où l’on trouve de nombreuses innovations techniques qui seront employées par la suite, en particulier les sous-marins. Le côté politique-fiction internationale est également très fouillé.

Ordre du tsar de Samarcande à Lhassa, genre : aventures sur fond de politique-fiction, écrit avant la fin de la guerre russo-japonaise, 1904.

La Russie veut occuper le Thibet avant la Grande Bretagne, la Chine n’existe pas encore, ou n’existe plus. La course des deux corps expéditionnaires, russe par la Mongolie, britannique par les Indes, est remportée par les Russes grâce à un Français qui utilise un dirigeable.

L’invasion jaune, genre : guerre future (1905), écrit pendant la guerre russo-japonaise, réédité plusieurs fois dont 1909.

L’action se passe 4 à 5 ans après la guerre russo-japonaise. Les Japonais et les triades chinoises achètent des armes aux États-Unis qui les vendent sans s’inquiéter des destinataires réels.

Les Chinois, sous la direction des Japonais, s’emparent de l’Europe, pays par pays. La France trompée et abrutie par les anticléricaux est totalement détruite à son tour. Ce roman a la particularité d’être profondément pessimiste, ce qui est unique chez Driant qui vient de subir, depuis le début de la décennie, un ostracisme très dur de la part des ministres français de la guerre.

L’aviateur du Pacifique, genre : guerre future et politique fiction (1909), dédié au capitaine Ferber tué le 22 septembre 1909 par son aéroplane et à l’équipage du dirigeable République morts le 25 septembre 190946.

Ce livre est le premier signé Commandant Driant Capitaine Danrit.

Les Japonais attaquent et détruisent sans préavis un convoi américain puis s’emparent de Pearl Harbor et enfin de Midway. Grâce à un avion français, Midway est repris et les États-Unis sont vainqueurs.

C’est certainement le livre le plus impressionnant pour un lecteur de la deuxième moitié du xxe siècle dans son aspect politique-fiction. L’importance de l’aviation dans le Pacifique est bien marquée, ne serait-ce que par un seul aéroplane du modèle "traversée de la Manche".

La guerre électronique apparaît pour la première fois dans un roman de guerre future.

La révolution de demain, genre : politique-fiction, 1909-1910, avec Arnould Galopin, éd Tallandier, paru en feuilleton en 1909. Deux épisodes : La révolution de demain à Paris, La grève de demain principalement à Lens.

La CGT prend le pouvoir, la guerre civile commence ; mais comme les Allemands profitent de la révolution pour envahir la France la plupart des révolutionnaires reviennent à la réalité. Les syndicalistes et les anarchistes se battent entre eux.

L’aspect politique-fiction est le fond même du livre.

L’Alerte ! genre : aventures sur fond de politique-fiction septembre 1910, Ed. Flammarion 2e éd. 1912.

Un sabotage préventif est réalisé à la suite d’une fausse alerte concernant les relations franco-allemandes à la suite d’un incident au Maroc. Le point de départ de l’histoire est très proche de ce qui va se passer un an plus tard en 1911.

Au dessus du continent noir, genre : aventure extraordinaire, octobre 1911.

L’utilisation d’un avion moderne permet de réduire une révolte au Fezzan.

Robinsons souterrains, genre : guerre future, 1ère version 1912-1913.

Au début de 191X la guerre est déclarée par l’Allemagne au nom d’une alliance avec l’Espagne. Les Français bloqués devant Metz essaient de s’en emparer par une guerre de mines. Le Français traître est un instituteur.

La guerre souterraine, 2e version de Robinsons souterrains, août 1915.

Version refondue dans les tranchées du Bois des Caures.

L’auteur insiste dans sa préface sur le fait que le traître de l’histoire, instituteur dans la première version, est remplacé par un traître différent, eu égard au comportement des instituteurs mobilisés au feu en 1914.

 

 

 

 

 

 

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Notes:

1 Ils sont trop nombreux pour que l’on puisse donner des références. On peut par exemple trouver la première phrase dans presque tous les articles "grand public" qui traitent de la Ligne Maginot, depuis 1945.

2 Un ouvrage récent : En mai 1940, fallait-il entrer en Belgique ?, de Bruno Chaix, Économica, Paris, 2000, illustre parfaitement cette recherche effectuée par des responsables français placés dans une position difficile.

3 La période allant de 1930 à 1938 en France est une source inépuisable d’exemples. L’archétype dans ce domaine est Léon Blum et son intervention du 15 mars 1935 à la Chambre des députés (46e séance de 1935). Il cite le lieutenant-colonel De Gaulle, qui a l’oreille des cercles de la haute Armée, comme l’exemple dangereux à ne pas suivre. J.O. compte rendu des débats parlementaires, Chambre des députés, principalement la page 1025.

4 À partir de 1945, deux camps rappelleront chacun une seule de ces deux attitudes suivant ce qu’il veut démontrer. Nous appelons "syndrome de Pétain" le fait que le même responsable tienne deux genres de discours, contradictoires et simultanés, suivant la catégorie de ses interlocuteurs et l’idée qu’il se fait de ceux-ci. Voir Guy Pedroncini, Pétain - Le soldat, Paris, Perrin, 1998, pp. 446, 457-sqq et d’autre part la préface du Maréchal au livre du général Chauvineau, Une invasion est-elle encore possible ?, Berger-Levrault, Paris, 1939.

5 L’Allemagne et la prochaine guerre, au moins six éditions allemandes de 1912 à 1913, trad. française de Robert Fath, Lausanne, Payot.

6 Encyclopédie de l’Utopie et de la Science-fiction, Lausanne, L’Age d’Homme, 1972.

7 La France a détruit une partie de ses armes nucléaires et de ses moyens de recherche sans aucune contrepartie de quelque pays que ce soit. La guerre des missiles. Missiles et antimissiles, Colloque sous la direction de Pierre Pascallon, Paris, L’Harmattan, 2001.

8 Depuis quelques années, lorsque l’on parle de démographie on risque d’être catalogué comme "extrême-droite".

9 Jean de Bloch , ou plus exactement Isaac Bloch, 1836-1902, polonais sujet russe, ingénieur, conseiller des tsars Alexandre II et Nicolas II, est l’auteur de La guerre future, Paul Dupont, Paris, 1898, œuvre monumentale en 6 tomes dont nous reparlerons plus loin.

10 La revue de l’Artillerie, Paris, Berger-Levrault, particulièrement entre 1900 et 1914, est, entre autres, une source importante d’articles sur l’aéronautique ; on y trouve les études du capitaine Ferber entre 1900 et 1908.

11 La Revue d’Infanterie, Paris, Nancy, Charles-Lavauzelle, contient de nombreuses études sur l’emploi des chars de combat entre 1928 et 1932.

12 Bibliothèque européenne de littérature populaire, Médiathèque de Laxou, 17 rue Maréville, 54520 Laxou.

13 Les femmes forment une partie importante de la clientèle.

14 The Battle of Dorking, Reminiscence of a Volunteer par un anonyme, (en fait sir George Tomkyns Chesney), Londres, Blackwood’s Magazine, mai 1871, traduit et préfacé en français par Charles Yryarte, Paris, Plon, septembre 1871. Les Allemands détruisent la flotte britannique à l’aide de mines sous-marines.

15 En 1988 : Trésor de la Langue française du xixe et du xxe siècles, CNRS, Gallimard. En 1995 Petit Larousse.

16 I.F. Clarke, Voices Prophesying War- Future Wars 1763-3749, New York, Oxford University Press, 1966, réédité et complété en 1992.

17 Référence communiquée par Monsieur Jean-Jacques Langendorf.

18 Thèse de Daniel David, Armée, politique et littérature : Driant ou le nationalisme en son temps, Montpellier , avril 1992. Inédite.

19 Voir sa bibliographie d’ouvrages de politique-fiction, exclusivement, dans l’annexe 1. Il en a écrit d’autres.

20 Pour les Français d’un certain âge, ce mot rappelle une allocution célèbre du président De Gaulle au moment des évènements du 22 avril 1961 : le quarteron de généraux ! Le président De Gaulle a du lire, comme les petits Français de sa génération, les livres de Driant. Est ce que le général Quarteron était resté enfoui dans un repli de sa mémoire ?

21 Tous les trois, Paris, Tallandier.

22 Le sous-marin : le Vengeur, Paris, Ollendorf, 1902.

23 Paris, Pierre Lafitte, novembre 1914.

24 Paris, Pierre Lafitte, 1915.

25 Paris, Flammarion, Paris.

26 Paris, Flammarion, 1934.

27 Paris, Jules Tallandier, 1929.

28 Paris, Jules Tallandier, 1928.

29 Série de quatre romans parus dans la première moitié de 1939 : La guerre ! la guerre !, Maginot-Siegfried, Bataille pour la mer, L’Afrique en flammes, Paris, J. Tallandier, 1939.

30 Paris, Mercure de France, 1908. Réédition Folio n° 1549, 1984.

31 The World set free, Londres, 1914, éditeur non cité, aucune traduction connue.

32 Edition originale en anglais en 1978, trad. fr : Livre de Poche, 1980.

33 Paris, Editions Regirex France, 1989.

34 Celui-ci est du même style que le trop fameux Bazar de la Charité qui a brûlé en 1897.

35 Publié dans le périodique La caricature, Paris, en 1883, ce qui montre ce que qu’il faut attendre des dessins et de leurs légendes.

36 Paris, Méricant, 1908.

37 Paris, Librairie Fischbacher, 1907.

38 Paris, Ed. Alphonse Lemerre, avril 1910.

39 Genève, Editions ATAR, Corraterie - 1912 ? 1915.

40 Paris, Ed. Baudin, 1939. Le même auteur publie en 1937 La guerre et les microbes, Baudin, et en 1946 La guerre pour 1948 ?, Siboney.

41 La guerre de l’Air, 1921.

42 Arthème Fayard, février 1929, Paris.

43 Dans L’arme blindée française, tome 1, Mai-juin 1940 ! Les blindés dans la tourmente, Paris, Économica, 1998, Gérard Saint-Martin étudie longuement cet épisode dans le chap. 7, partie 4. Ses observations sont nuancées.

44 C’est ce que détaille Les prédictions de Jean de Bloch par un témoin. La guerre au Transwall, Berne, Imprimerie Buchler & Co, 1903.

45 Des Principes de la guerre 1903, et De la Conduite de la guerre, 1904.

46 Cette dédicace doit être connue, elle explique l’ouvrage.

 

  

 

 

 

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