Revue Internationale d'Histoire Militaire

 

L’expédition du roi de Hongrie Mathias Corvin en Moldavie, 1467

 

Emanuel Constantin Antoche

 

Une analyse approfondie de sources ainsi qu’une meilleure connais­sance de travaux relatifs à l’art de la guerre en Europe centrale et orientale au xve siècle peuvent changer de façon inattendue certains jugements et conclusions considérés comme acquis par les spécialistes. Car trop souvent l’historiographie en général et l’histoire militaire en particulier ont pâti, dans cette partie de notre continent, des exagérations nationalistes, du man­que d’esprit critique, et d’un triomphalisme destiné à masquer des réalités plus modestes ou tout simplement non conformes à la ligne officielle du moment.

 L’étude de certaines campagnes et batailles ne vient que de renforcer davantage cette vision déformée du passé. Et dans ce cadre, l’expédition entreprise en 1467 par le roi Mathias Corvin (1458-1490) dans la princi­pauté de Moldavie occupe une place, bien particulière. Dès la deuxième moitié du xixe siècle, des générations d’historiens hongrois et roumains ont réalisé des travaux concernant cette entreprise militaire sans réussir pourtant à éclaircir de manière définitive les doutes qui pèsent encore sur le dénouement de la bataille de Baia ou sur la campagne elle-même[1].

Les causes et les motivations d’ordre politique et diplomatique qui poussèrent Mathias Corvin à intervenir militairement en Moldavie à la fin de l’automne 1467, dépassent les limites chronologiques que nous nous sommes proposé dans la présente étude. L’histoire des rapports entre le royaume de Hongrie et la principauté d’Étienne le Grand (1457-1467) durant la première décennie de son règne a fait d’ailleurs l’objet d’une nouvelle recherche due à Leon Şimanschi et Dumitru Agache[2].

La décision d’attaquer la Moldavie fut prise lorsqu’une dangereuse sédition éclata en Transylvanie, provoquée par la rigueur avec laquelle Mathias traitait les aristocrates de ce voïvodat peu habitués à un pouvoir central fort, d’autant plus qu’en 1459 ils avaient accueilli avec réticence son accession au trône. Une autre cause importante fut la fiscalité excessive instaurée par le jeune monarque pour payer les dépenses occasionnées par ses coûteuses campagnes militaires[3].

Ayant à leur tête le noble Benedek Farnasi Veres et le comes des Saxons Bénédict Roth, les insurgés s’armèrent contre Mathias, et réussis­sent à rallier à leur cause les voïvodes Jean Szentgyörgyi et Berthold Elderbach de Monyorókerek (1465-1467) ainsi que les principaux diri­geants des Szeklers. Le 18 août 1467, par la proclamation de Cluj-Mănăştur (Kolozsmonostor), ils demandaient à toute la noblesse transylvaine de venir les rejoindre dans la lutte contre ceux qui avaient ruiné leurs libertés et privilèges et les avaient appauvris par de lourds impôts. Aidé par 8 000 cavaliers lourdement armés et 4 000 fantassins, de mercenaires tchèques et slovaques sous les ordres du condottiere Jean Ji š kra de Br á nd ý s qui consti­tuèrent plus tard le noyau de la célèbre légion noire (Exercitus Nigrorum, Acies Negri, Schwarze Legion, Cerna rota)[4], Mathias intervint avec rapidité et réussit à étouffer l’insurrection. Le 28 septembre, il était à Cluj (Koloszvár), le 20 octobre à Sibiu (Szeben, Hermannstadt) et le 2 novem­bre à Sighişoara (Schässburg) sur les traces des insurgés dont une partie trouvèrent refuge en Pologne et en Moldavie. C’est ainsi que le roi apprit d’où partaient les fils et les encouragements du complot dans lequel Étienne le Grand se trouvait, semble-t-il, sérieusement impliqué[5].

Ayant pardonné à certains participants à la révolte et condamné à la peine capitale bien d’autres, Mathias Corvin prit la décision d’envahir sur-le-champ la principauté moldave pour l’amener à nouveau dans la sphère d’influence hongroise et remplacer Étienne par l’ancien prince, Pierre Aron (1451-1452 ; 1454-1455 ; 1455-1457), le candidat de son choix. Malgré les faibles moyens de défense dont disposait son pays, Étienne le Grand ne pouvait compter que sur ses propres forces car le roi de Pologne, Casimir IV Jagellon (1447-1492) dont la Moldavie était vassale, soucieux d’éviter un conflit militaire avec la Hongrie, garda une attitude d’expectative[6].

Le rassemblement de l’armée royale eut lieu à Braşov (Corona, Kronstadt), fin octobre – début novembre, ville dans laquelle Mathias Corvin se trouvait le 11 du mois pour ordonner la confiscation des propriétés appartenant aux nobles insurgés et prendre le commandement de l’expédition contre la Moldavie[7]. Les jours suivants, les troupes avancèrent vers le col d’Oituz avec la ferme intention de franchir à cet endroit les Carpates orientales. Il fallait agir vite pour forcer le passage avant que les forces ennemies puissent barrer le chemin et engager la bataille sur un terrain accidenté qui leur convenait à merveille. En attaquant la Moldavie à l’approche de l’hiver, le roi de Hongrie essayait de surprendre son adver­saire dont la concentration de l’armée, notamment de la paysannerie, pourrait rencontrer maintes difficultés à cette période de l’année.

L’événement le plus spectaculaire et en même temps le plus controversé de cette expédition qui dura à peu près cinquante jours fut la bataille qui se déroula dans la nuit du 14 au 15 décembre 1467 à Baia, ancienne capitale de la principauté, située à environ 20 kilomètres au sud-ouest de Suceava[8].

Dans la lettre envoyée de Suceava, le 1er janvier 1468 au roi Casimir IV, Étienne le Grand décrivit à sa façon l’attaque hongroise contre la Moldavie :

Il y a quelques jours est venu contre nous le roi de Hongrie, Mathias, avec une grande force et une armée variée, contenant beaucoup de seigneurs, et il a envahi le pays à travers les montagnes, du côté de Trotuş. Et l’ayant appris, avec l’aide de Dieu et avec la fortune de Ta Majesté, nous avons rassemblé tous nos gens et nous avons marché pour les rencontrer. Nous les avons trouvés par les montagnes, nous avons combattu contre eux en champ ouvert et près des rivières et partout où il a été nécessaire, parce que, cher roi, cette armée était forte. Et eux, aussitôt qu’ils sont arrivés à Trotuş, entrant par les défilés de la montagne, ils ont pillé et dévasté et brûlé de la façon la plus cruelle, mettant le feu aussi aux villes, et tuant les enfants, et profanant les saintes églises, et commettant beaucoup de crimes, qui non seulement ne peuvent pas être exposés, mais qui dépas­sent l’imagination et que les Infidèles eux mêmes n’auraient pas commis aujourd’hui : ni les Turcs, ni les Tatars. Ils ont brûlé Trotuş et Bacău et la ville de Roman, et ils ont passé plus loin. Et nous les avons suivis : nous avons combattu contre eux jour et nuit, à chaque moment, pendant quarante jours entiers. Et de nouveau ils ont avancé vers Neamţ et Baia, et ils ont brûlé Neamţ et tant de possessions utiles d’où nous tirions notre nourriture et d’où nous prenions ce qu’il faut pour le kharatch des Turcs. Et puis ils sont arrivés tout droit sur la montagne à un marché qui s’appelle Baia, et ils ont commencé à fortifier. Nous sommes venus, et nous les avons attaqués, et nous nous sommes fixés à un lieu plus bas, entre deux rivières, la Moldova et le Şomuz. Et, pendant le même jour, vers le coucher du soleil, le 15 décembre, avec l’aide de Dieu, avec la fortune de Ta Majesté, nous avons fait descendre de cheval tous nos boïars et toute notre armée, du plus petit au plus grand, et nous nous sommes avancés à pied, et nous les avons frappés. Et la guerre a commencé entre nous du soir, durant jusqu’à l’aurore. Nous avons combattu avec nos bras et, seigneur roi, la grâce de Dieu et la fortune de Ta Majesté ont été avec nous. Et sous notre épée tombèrent beau­coup de têtes, de hauts dignitaires, des capitaines de l’armée, des grands braves dont nous ne pouvons pas énumérer tous les noms. Et nous avons blessé le roi de Hongrie lui-même, de trois bles­sures mortelles, et il ne pourra pas survivre. Et une autre armée est tombée sous notre épée, dont nous avons ordonné aux nôtres que les corps soient accumulés en monticule au nombre de 7 000, et il y en a beaucoup dont les ossements n’ont pas été apportés. Et ils ont placé le roi sur un brancard, et d’autres prin­ces aussi, et ils se sont enfuis avec eux au-delà des montagnes. Et beaucoup de gens viennent vers nous qui disent que le roi est mort peu après ; mais nous ne pouvons pas savoir la vérité : s’il vit ou s’il est mort. Et nous leur avons pris tous les chars et les tentes et toute espèce de canons, d’engins et d’arquebuses grandes et petites, tout, grâce à Dieu. Et tout ce burg de Baia est brûlé[9].

Selon les propos d’Étienne le Grand, l’armée hongroise “était forte”. À en juger d’après les sources que nous avons consultées, ce fut la plus dangereuse attaque que la principauté moldave ait subi de la part du royaume hongrois. La puissance militaire dont Sigismond de Luxembourg (1387-1437) disposa en 1395 lors de l’expédition contre Stephan Ier (1394-1399), autre épreuve de force de laquelle la Moldavie sortit indemne, ne peut en effet être comparée avec la redoutable machine guerrière de Mathias Corvin qui rassemblait les meilleurs mercenaires de l’Europe centrale, et une des plus performantes artilleries de l’époque.

Le premier indice nous est fourni par la liste des personnalités qui prirent part à la campagne : Michel Orszag le palatin du royaume, Jean VIII Beckenschläger évêque de Varadinum (Oradea)[10], Nicolas de Sayó le voïvode de Croatie, Nicolas Bánffy comte de Pozsony (Presbourg, Bratis­lava), Nicolas Csupor de Mönöszlo et Jean Pongrácz, voïvodes de Transyl­vanie (1468-1472), avec Dominic Bethlen le vicevoïvode, Jean Dároczy le comte des Szeklers (Sicules), Michel Apáffy, Ladislas de Kánisza, Jean de Gara, Stéphan Báthory, Pál Kinizsi (Pavel Chinezul)[11], Bonfinius, l’histo­riographe de la cour, et bien sûr, Pierre Aron que Mathias amenait avec lui pour remplacer Étienne[12].

Lorsque, dans son récit de la campagne, Dlugosz estime les forces d’invasion à environ 40 000 cavaliers et fantassins, il exagère comme tous les chroniqueurs de l’époque[13], car même Jean Hunyadi lors de ses expé­ditions contre les Ottomans, malgré le concours offert par d’autres États chrétiens, n’avait jamais réussi à disposer de telles effectifs. Nous savons déjà que les bandes de Jiškra amenées par le roi pour étouffer la révolte transylvaine et qui s’élevaient à environ 14 000 mercenaires bien entraînés et bien armés prirent part à la campagne contre la Moldavie :

Circa medium mensis Octobris cum proprio et mercenario milite Pannonias egressus, Ioanni Giskra de Brandis Bohemo, ordina­tione exercitus et cure commisa, Valachiam ingreditur, et alpi­bus, silvisque quas vulgo Plonini appellant Chotrusch[14].

Quels étaient les effectifs que le monarque hongrois pouvait rassem­bler encore, au mois d’octobre à Braşov dans cette Transylvanie révoltée contre son autorité ? La lettre de Janus Panonnius nous donne davantage d’informations : un contingent des Szeklers sous les ordres de Jean Dároczy, quelques escadrons de hussards, ce corps de cavalerie légère fondé par Mathias Corvin suite à son décret de 1458 et d’unités des trabants, de fantassins lourdement armés[15]. La ville de Braşov, qui joua un rôle essentiel dans la préparation de la campagne[16], fournit à son tour un détachement de combattants dont certains se distinguèrent à la bataille de Baia en défendant la personne du roi[17]. Des nobles roumains originaires de Maramureş, Bistriţa, et Rodna participèrent aussi à l’expédition, certains ayant reçu des récompenses pour la bravoure dont ils firent preuve durant les combats contre les Moldaves[18]. Cette armée qui, vraisemblablement, ne devait pas dépasser 25 000 hommes, disposait d’un armement de qualité. Selon la chronique de Thuróczi, beaucoup de cavaliers et de fantassins hongrois étaient pourvus de casques, d’armures et de cottes de mailles[19]. Les troupes de Mathias Corvin étaient renforcées aussi par une puissante artillerie de siège et de campagne dont Étienne le Grand affirmait avoir capturé un grand nombre de pièces de toute sorte tandis que d’autres sources nous informent que pendant leur retraite vers la Transylvanie, les Hongrois avaient abandonné ou plutôt enterré de dizaines de bombardes afin qu’elles ne tombent pas aux mains de l’ennemi[20].

De son côté, le prince de Moldavie rassembla ses troupes en vue de résister à l’attaque qui se préparait contre son pays. La seule source qui nous donne une idée sur les effectifs dont il pouvait disposer est la chroni­que de Bonfinius. L’historiographe italien écrivit qu’à la bataille de Baia, l’armée moldave comptait 12 000 hommes[21]. Cette estimation fut acceptée par la plupart des chercheurs comme étant l’ensemble des forces dont Étienne disposa pour toute la durée de la campagne. Compte tenu du fait qu’en vue de la bataille décisive, les Moldaves avaient l’habitude de concentrer la totalité de leurs effectifs, cette observation peut nous paraître valable. Mais il semble que l’offensive hongroise déclenchée au début de l’hiver ait pu empêcher Étienne de rassembler tout le potentiel militaire de sa principauté. Bonfinius nous indique qu’une fois arrivées dans la ville de Roman, les troupes de Mathias avaient reçu des offres de paix de la part de leur adversaire. Ce fut probablement une manœuvre du voïvode qui essayait par tous les moyens de gagner du temps, ce qu’affirmait aussi l’historiographe du roi[22].

Cependant, d’après les sources, l’armée moldave se trouvait déjà sur pied de guerre dès le début du mois de novembre 1467. Tous les cols et les défilés des Carpates étaient barricadés avec des rochers, troncs d’arbres et divers travaux défensifs (indagines). Ceci nous indique que le voïvode mobilisa des forces plus importantes c’est-à-dire certains unités appartenant à la Grande Armée (l’arrière-ban). Lui-même nous dit que jusqu’à Baia il a lutté sans cesse jour et nuit contre l’ennemi. Cela signifie que son armée enregistra des pertes durant les combats et les escarmouches qu’elle avait dû livrer pour retarder la marche des troupes hongroises vers la capitale. Il est probable que la bataille de Baia fut engagée seulement avec la Petite Armée (l’ost princier) renforcée par quelques détachements d’irréguliers, ce que nous fait d’ailleurs comprendre Étienne dans sa lettre. C’était l’élite et le gros des forces dont il pouvait disposer au moment de l’attaque décisif. Cronica breviter scripta nous informe qu’après la nuit de Baia, le prince rassembla une nouvelle armée avec laquelle il chassa l’ennemi du pays[23].

Il est évident que, dès le début du conflit, les troupes moldaves étaient numériquement inférieures à celles des Hongrois. De plus, en ce qui concerne l’armement, il ne pouvait pas être comparé à celui utilisé par l’adversaire. D’après Thuróczi, les Moldaves étaient munis de piques, de lances, d’épées, de petites boucliers et ne disposaient pas d’armures comme les cavaliers ou les fantassins du roi Mathias[24]. Il ne faut pas cependant généraliser les propos du chroniqueur hongrois. Certains combattants aisés étaient protégés par des cuirasses et des casques tandis que les hauberts à grain d’orge étaient largement répandues au sein de la troupe[25]. Toutefois avec un tel armement, les forces d’Étienne ne pouvaient s’opposer de prime abord aux mercenaires et à la chevalerie ennemie. En 1467, le système militaire moldave était encore en pleine réforme. Ce processus devait prendre fin aux environs de 1473, année qui marqua le début de la guerre contre les Ottomans[26]. Quoi qu’il en soit, l’épreuve de 1467 aida le voïvode à tirer des leçons concernant la modernisation de ses forces notamment dans le domaine de l’armement ou dans celui qui touchait aux structures et à l’organisation d’unités combattantes.

Quant à la consolidation du pouvoir princier et la centralisation de l’État aux dépens de la tutelle instaurée par la grande noblesse, elles n’avaient pas encore donné les résultats escomptés. Étienne avait encore beaucoup d’ennemis autour du trône prêts à le trahir à la première occasion favorable. La cause principale de leur mécontentement était l’autorité dont le voïvode fit usage contre certains représentants de l’aristocratie, dernièrement au cours de l’année 1466 lorsqu’il évinça plusieurs boyards du Conseil princier[27]. Mais le fait de garder depuis dix ans la couronne moldave sans se faire encore renverser du pouvoir représentait déjà pour Étienne un véritable exploit politique. Grâce aux documents publiés par Papacostea nous savons que dans les sombres moments du décembre 1467, Étienne fut trahi par une partie de la noblesse du pays qui avait attendu avec impatience l’attaque de Mathias Corvin pour remplacer son prince par Pierre Aron, personnage qui représentait mieux ses intérêts politiques et économiques[28]. Selon Bonfinius :

Rex pacata provincia, dum dive Catharine solemnia celebrantur, Transylvania egressus in eam Valachie partem castra movet, quam Moldaviam nunc dicunt. Hic Stephanus vaivoda late dominabatur et, cum sub regis Ungarie dicione versaretur annuaque stipendia exolvere ac imperata facere deberet, elatus animo ac ferus ingenio, preterea impiger et bello asper detrec­tarat obsequium ; Transylvanas etiam factiones foverat, ut perturbatis rebus libertate frueretur. Rex igitur per sylvas augustiasque montium iter facere cogitur, ut rebellem Valachum ad obsequium revocaret. Ubi obstructas arboribus multaque materia fauces invenit, partim igni, partim ferro sibi viam aperit, patefacto itinere, cum in latiorem regionem exivisset, ad oppi­dum Romanvasiar castra locavit, quod Romanum illi forum interpretantur ; lignea huic sunt menia aggere fossaque munita ; Serethus hoc amnis alluit ; ad ripam arx lignea presidio potius, quam arte munita. Stephanus hic erat provincie regulus, cui Moldavi omnes iuxta parebant. Rex primo impetu Romanum forum occupat, quod ubi ab hoste visum est, postere die per internuncios de pace agi ceptum. Multa ultro citroque de concordia agitata sunt ; nihil tandem confici potuit. Post, ubi Mathias sibi ab hoste verba dari senserat, infecta pace castra hinc ultra movet ; antequam abeat, succendi diripique oppidum edicit. Incenso Romano foro, quacunque iter facit, pagos et oppidula igni ferroque passim cuncta vastat, homines ac pecora cum ingenti preda miles agit[29].      

Pour mieux comprendre le déroulement de la campagne il nous semble nécessaire de reproduire aussi la lettre de Jean Forgach :

Egregii viri domini et fratres nostri honorandi !

Noveritis nos, ex divina voluntate, in bona sanitate, quam quidem sanitatem a vobis incessanter audire desideramus. Inter cetera de novitatibus autem enodere possumus vobis, quomodo dominus noster rex subiecit sibi omnino Transsiluaniam et post hoc dominus noster rex, cum domino palatino et cum episcopo Varadiensi, ad Moldauiam transsiverit (lecture probable) et nullus alter (suit le mot iobagio rayé) barones et (tâche d’encre) prelati sunt cum ipso nisi isti, quos nominavi et nescimus quomodo et qualiter sunt. Audivimus in istis temporibus, quia capitaneus noster fuit in Varadino aput (sic) prelatos et barones, videlicet aput (sic) dominum archiepiscopum Strigoniensem et aput (sic) archiepiscopum Colocensem et episcopum Quinqueesslesiensiensem et aput (sic) dominum Johannem de Rozgon et Ladislaum de Canisa, quia isti omnes sunt in Varadino et expectantes dominum regem. Sciatis quod nullus nunccius ipsius potuit ad regem transsire (sic) ad Moldauiam, nec de Moldavia ad Hungariam ; plures sunt in Brasso, quam ducenti numeri (lecture probable), sed nullus eorum potuit intrare, nec de Moldauiam extra, quia viam post ipsis secaveraverint (sic), iam nos eciam quator nuncios direximus post dominum nostrum, priorem Petrum Tholnay, nisi ipse est aput (sic) dominum eciam, propterea quia fuerint in Brasso. Ceterum audivimus quomodo iam terciario pugnaverit cum ipsis. Dicuntur quod in campo sibi stetit omnes terciario, sed populo multa dampna habent et sunt mortui. Pro eo rogamus vestras dominaciones et fraternitates quatenus provideritis ad facta vestra et nostra videlicet ad castrum et vos ad nullos contra ire, quia nunquam fuit Hungaria ex rex Mathias in tali fortuna et nec dominus noster suam (lecture probable) nunc (lecture probable) sunt (lecture probable) propter pessimos barones quia ibi potestis considerare, de quibus hos est factum. Insuper sciatis quod nos transsiveramus quod nisi deus scit, sed nullus scit nostrum, quo nos portabunt, propterea propter deum et propter salutem animarum vestrarum provideatis ad castrum Gymes, quia tunc nominabuntur Forgacz, quando castrum est nostrum. Idcirco supplico causa dei omnipo­tentis, ut Gregorium Czama et Valentinum Fias et Thoka et alios, quos michi serviverunt populos et propter una cum ipsis faciatis quia quidcumque fecerunt non pro voluntatibus suis fecerunt, sed ex mandatu nostro fecerunt, sed iam erunt mandata vestre facere, scilicet (lecture probable) et meum, quia iam nisi est deus mecum. Valete cum deo.

Ex Eczegh, die dominico, in festo beati Johannis apostoli et evangeliste, anno domini millesimo quadringentesimo sexage­simo (lecture probable)[30].

Après une semaine de rudes combats contre les forces moldaves qui défendaient le col d’Oituz, l’armée hongroise arriva le 19 novembre à Trotuş, bourgade dans laquelle le 22 novembre, Michel Apáffy fut récom­pensé par le roi pour la vaillance et le courage dont il avait fait preuve pendant la franchissement des Carpates[31]. Corroboré par la chronique de Bonfinius, ce document peut nous éclairer davantage sur la violence des combats qui se sont déroulés entre les deux belligérants. Quant à Étienne, si nous lisons attentivement sa lettre, il nous fait comprendre que ses troupes se trouvaient déjà dans les parages lorsque l’ennemi commença à franchir le col. Après une semaine de repos (19-25 novembre) à Trotuş et après avoir incendié la ville, les forces de Mathias Corvin, continuellement harcelées par les Moldaves[32] avancèrent dans la vallée du Siret vers Bacău qui eut le même sort. Le 29 du mois, l’armée arriva à Roman, petite ville où elle bivouaqua jusqu’au 7 décembre pour se diriger ensuite vers Baia, dernière localité importante avant d’atteindre Suceava, la capitale de la principauté[33].

Les forces d’invasion quittèrent donc la vallée du Siret et la principale voie de communication du pays pour prendre la direction du nord-est à travers la vallée de Moldova. Plusieurs raisons d’ordre stratégique expli­quent cette manœuvre de Mathias qui mettait en péril les arrières de son armée. Elles furent d’ailleurs maintes fois analysées par les spécialistes qui étudièrent la campagne[34]. Malgré les risques qu’impliquait ce changement d’itinéraire, le roi estimait nécessaire d’assurer davantage son flanc gauche menacé par la forteresse de Neamţ et en même temps d’attendre Baia, ville dans laquelle ses troupes pourraient se reposer avant de se ruer à l’assaut de Suceava. En interprétant avec attention la lettre d’Étienne le Grand, Alexandru Gonţa observait qu’à partir de Roman, les Moldaves se trou­vaient placés derrière les forces hongroises, c’est-à-dire qu’ils avaient réussi à intercepter les communications de l’ennemi. Ainsi, on peut expli­quer pourquoi les courriers envoyés de Braşov pour rétablir le contact avec l’armée de Mathias Corvin ne réussirent plus à la joindre[35].

Ce fut à Baia, l’ancienne capitale de la Moldavie aux xiiie -xive siècle, habitée par des Moldaves, par des Saxons et par des Hongrois que le prince Alexandre le Bon (1400-1432) avait bâti autrefois une église catholique en veillant en même temps à la sécurité de quelques familles des réfugiés hussites qui s’établirent ultérieurement dans ces lieux[36]. Autour de la place centrale s’élevaient les maisons en pierre des riches commerçants catholi­ques de la cité. Vers la périphérie s’étendaient les quartiers plus modestes avec des habitations construites en bois comme l’église orthodoxe qui se trouvait au nord-est de la ville, lieu où, après la campagne, Étienne le Grand en bâtit une en pierre dédiée à Saint Georges et à la mémoire de ses soldats tombés dans la bataille[37].

Les troupes hongroises arrivèrent à Baia pendant la journée du lundi, le 14 décembre 1467[38]. En profitant de la nuit qui tombait vite dans cette période de l’année (vers 1700-1730 de l’après-midi), Étienne le Grand déclencha quelques heures plus tard l’attaque contre l’armée ennemie qui campait à l’intérieur et aux alentours de la ville.

Voyons d’abord ce que nous raconte Bonfinius, témoin oculaire des événements :

Ad civitatem demum tertio die pervenit episcopo haud quaquam ignobili preditam, que Moldavis Bania dicitur, ubi in prima vigilia noctis rex cum insidioso callidoque hoste confligere cogitur. In hoc quisque bello fortunam regis cum virtute coniunc­tam fuisse perhibet. In parte fori regis erat hospitium, quod ad episcopatum spectat, ubi due quoque vie congruunt, que basili­cam amplectuntur. Ceteri pontifices, proceres legionumque pre­fecti circa forum hospitia occuparant, ut ex usu regi presto semper adessent. Inter cenandum ad regem captivus quidam Sythulus adducitur ; rogatus accito interprete, quis esset, unde et quo tenderet et que causa fuerit itineris, respondit interprete nequaquam sibi opus fore, se Ungarum et Transylvanum esse ac rerum ignarum ad revisenda sua predia nunc in Moldaviam venire, que caduca uxoris bone forent ; in itinere Valachorum duodecim milia haud procul hinc offendisse, qui Ungaros prima vigilia noctis incautos adorirentur trucidarentque ; se gentis charitate properasse, ne silentio nefario suorum exitium pateretur. Cum hec a principio parum crederentur, ne salutis forte gratia ista comminisceretur et a rege mine interiicerentur, mox adiecit, ut adhibitis seipsum custodibus asservarent : si falsa nunciasset, ultimum de se supplicium continuo sumerent. Rex hominem asservari et Drach Bertholdum ea tempestate dispensatorem suum, equitem fortissimum et ad gerenda bella natum convivas bene tractare iussit. Incenatus ipse mense se subtraxit, optimates omnes, centuriones et prefectos equitum extemplo cogit, imminens ab hoste periculum enarrat, omnes clam arma sumere precipit, stationes in civitate per omnes vias portasque disponit, ad fori aditus pretorianas cohortes collocat. Ducentos veteranos et eos quidem gravis armature pro suo hospitic statuit, ut a duobus vicis, qui ibi congruunt, hostium impetum excipiant ; turmas equitum per compita cuncta distri­buit. Vix hec ita disposuerat, cum sub primam noctis vigiliam hostis advenit ; ligneam urbem vimineo muro circumseptam a tribus repente partibus immisso incendio adoritur ; maximus utrinque clamor et tumultus oboritur. Valachi immisso per urbem igni intro penetrant ; iniectus utrisque ignis per cecam noctem tantum luminis prestabat, ut evidentissime dimicarent. Ad portas primo, deinde per vias et trivia magna strages agitur, ut nil infestius agi videretur. Ex industria quadrata duo agmina duplici via ad regale hospitium contendunt, veteranos ibi instructos offendunt, acerrimum atrocissimumque hic prelium agitur. Cadunt hic multi e Valachis et, dum ii hostes domo eiicere, illi contra vincere et vitam servare nituntur, multum hic sanguinis exhauriunt. Michael palatinus, Nicolaus Chiupor et Ioannes Pangratius vaivode Transylvani, Nicolaus Bamffii, Stephanus Bathor ceterique proceres fori aditus obstinatissime pro se quisque tuebantur et irruentium impetus repellebant. Non latebat enim capto foro haud secus atque arce cetera facile peritura. Ubique inter tela et incendia pertinacissime dimicatum. Valachi tandem ex omni fori parte reiecti post mediam noctem terga dedere. Instant a tergo Ungari et, antequam urbe se hostes surripiant, quamplurimos intercipiunt, alios pre aviditate fuge in flammam, multos in enses agunt, dum in propera festinatione sese conglomerant, aut pilis a tergo confodiuntur aut mutuo cesi sese collidunt.

Vix quattuor milia urbe exiluere ; ceteri in urbe deprehensi ad unum omnes trucidati sunt. Rex ea nocte modo pro hospitio suo cum veteranis certans, modo in foro stationes percurrens militis et imperatoris optimi prestitit officium. In acerrima quaque pugna primus affuit, nunc fortes hortando, nunc increpando timidos, nunc laborantibus succurrendo et fortissime ubique dimicando se exercitumque servavit. Gravissimas e rebellantibus Valachis penas exegit ; ad internecionem nanque cecidit. Septem, ubi illuxit, Valachorum milia cesa ex numero comperta sunt ; ex Ungaris mille et ducenti, ceteri magna ex parte saucii. Quin et rex ea nocte haud procul a spina dorsi sagitta Getica confossus est ; ubi cum excussa ferrum hasta altius inhesisset, quator annos non sine gravi molestia pertulit et, cum, ubi insederat, tabescente plaga remitteretur, deinde repellente natu­ra sensim excussum est. Ea nocte pro vita potius, quam dignitate pugnatum. Finitima queque oppida vicique pariter incensi direptique[39].                 

Quant au récit dressé par Janus Panonnius[40], il concorde à peu près avec celui de Bonfinius :

Illustre chevalier et cher Ami. Sûrement votre Amitié a appris qu’à la fête de Sainte Luce[41], lorsque notre Sérénissime Seigneur Roi se trouvant in partibus, il s’était fortifié avec son armée dans une cité, et qu’après cela Étienne voïévode de Moldavie s’est montré dans le voisinage, descendant avec une grande multitude de ses hommes. Alors cet Étienne voïévode, pendant la nuit, vers l’heure du premier sommeil, a attaqué avec une grande violence l’armée de notre Seigneur Roi, en telle sorte que les Hussards qui assuraient les gardes extérieures de quatre côtés, purent à peine prévenir ceux de l’intérieur. Les Sicules (c’est-à-dire les Szeklers) qui veillaient aussi des quatre côtés les rues de la cité, n’ont pas pu résister à l’assaut des Valaques, et beaucoup d’entre eux furent tués et dispersés se retiraient. Leur chef Jean Dároczy est mort là, luttant courageusement ; la cité elle-même a été incendiée de tous les côtés par les Valaques ; au centre de la ville avait campé le Seigneur Roi avec les siens sans qu’il connût ce soir-là, ni auparavant l’arrivée de l’ennemi. Entendant le bruit, il arma sur place une armée meilleure et plus forte et sortit à l’encontre de ses ennemis, se ruant sur eux, lui le premier. Étienne voïévode et toute son armée ne voulurent pas résister avec les armes à ce premier assaut. Il prit la fuite et on fit un grand carnage parmi les ennemis, comme on n’en jamais vu dans aucune des luttes portées pendant le règne de notre Seigneur Roi. Car les nôtres ont poursuivi les Valaques toute la nuit, à la lumière de la lune qui entre temps s’était levée, sans arrêt jusqu’au matin, sans cesse sur une distance de cinq milles, les tuant sans arrêt jusqu’à la rivière Zeretum, c’est-à-dire Suro (Siret, Sereth). Après cela le Seigneur Roi est resté sur place pendant trois jours pour enterrer ses morts et pour piller les morts de l’ennemi. Après trois jours il pénétra deux milles plus loin, envahissant cette région-là de tous les côtés, et tuant tous ceux qui tombaient entre ses mains. C’est ainsi que fut humilié Étienne voïévode par sa Majesté Royale. Après cela Sa Majesté, bien portant, avec quatorze drapeaux d’or gagnés au cours de cette lutte et avec un riche butin des siens, quitta les lieux et revint au siège des Sicules qui s’appelle Giergos (Tulgheş, Gyergyotölgyes), la veille de la Nativité de notre Seigneur J.C. Et de là il prit le chemin de la cité de Brassovia (Corona, Braşov, Brasso, Kronstadt) endroit où il nous attend encore, en paix. Écrit à Varadin (Oradea, Nagyvarad, Grosswardein), le jour de la fête de la Circoncision de notre Seigneur, l’année 1468.

Jean, évêque de Cinq-Églises.

À l’illustre Jean Trust, chevalier de la Cour de sa Majesté Royale et notre ami.

Morts parmi les nôtres :

Jean Dároczy, comte des Sicules. Nicolas de Sayó et Croatia, c’est-à-dire le Croate. Du côté des Hussards, des trabants et surtout des Sicules, jusqu’à mille.

Blessés :

Le Seigneur Roi, avec un dard, au dos, au-dessus de la hanche. Le seigneur évêque de Varadin, également avec un dard, au pied. Nicolas Csupor, woïvode, avec flèches et lances en sept endroits. Nicolas Bánffy avec une flèche au pied. Étienne Bereb, au pied avec une flèche. Ramatha, à un doigt de la main.

Morts parmi les ennemis :

Environ sept mille sur le champ de bataille. En dehors du champ de bataille environ quatre mille[42].

Grâce aux autres sources dont nous disposons sur la bataille et sur le déroulement ultérieur de la campagne, nous essayons de mieux interpréter la relation de Bonfinius ainsi que celle émanant de Panonnius. L’historio­graphe de Mathias Corvin affirme qu’une fois arrivée à Baia, l’armée royale commença à fortifier les lieux et à bâtir une forteresse (arx). Étienne le Grand dit la même chose (“fortalitium” dans le texte original en latin)[43]. Dlugosz vient à son tour avec d’autres précisions :

Rex in oppidum Banya devenisset, et vallis, fossatis atque qua­drigis oppidum (irruptionem enim hostilem verebatur) commu­nisset : Stephanus Woyewoda, qui se et exercitum suum inter duos fluvios Moldavam et Schomusch locaverat, tempus oportu­num ratus, quo cum paucis contra multos congredi posset, equis et sarnicis apud stativa relictis, pedester et expeditus in Banya advenit, et praemissis, qui oppidum in aliquot locis incenderent...[44].

Le chroniqueur polonais écrit ensuite que le combat fut long et féroce et que beaucoup de combattants des forces royales furent tués dans les affrontements corps à corps ou brûlés dans la ville enflammée. Il sait aussi que le roi fut blessé à trois reprises et que durant la mêlée il courut le danger de se faire capturer par ses adversaires mais un Moldave l’aida à s’en sortir et le retira dans un endroit moins exposé. Selon Dlugosz, ce personnage identifié après la bataille fut amené devant Étienne qui ordonna de lui trancher la tête. Pour le chroniqueur, Baia fut une grande victoire de l’armée moldave, qui se jeta à la poursuite d’un ennemi en déroute. En ce qui concerne les pertes, il affirme : “Decem milia eo praelio ex Hungaris occisa referentur, signa militaria aliquot capta....” qui furent ultérieure­ment envoyées à la cour polonaise comme trophées de guerre[45]. On observe que le récit de Dlugosz contient certains détails qui nous devons cependant interpréter avec circonspection toute en essayant de trouver leur origine. Dès 1934, Panaitescu avait remarqué que la principale source du chroni­queur fut la lettre d’Étienne le Grand, à laquelle Dlugosz eut probablement accès, ayant été un des intimes de Casimir IV, un de ses diplomates et le précepteur de ses enfants. Selon l’historien roumain la similitude entre les deux textes est frappante[46]. Lorsque le chroniqueur polonais a construit son récit autour de la lettre du voïvode moldave, il a énuméré simplement les faits dont il a eu connaissance sans mettre en doute leur véracité et sans tenir compte du fait que certaines informations dont nous ignorons l’origine et qu’il a cru nécessaire d’insérer pourraient contredire sa version sur le dénouement de la bataille. Comment une armée battue à plate couture suite à une attaque de nuit et qui en pleine déroute fuit le champ de bataille poursuivie par l’ennemi a-t-elle pu emporter les bagages, les chariots ainsi que son parc d’artillerie constitué de dizaines de bombardes et des pièces de siège ? Car à la fin de son récit, Dlugosz nous offre un détail d’une extrême importance :

Pars maior exercitus dum in Alpes advenisset et arboribus prae­cisis obstructum afendisset iter quadrigis et aliis impedimentis crematis, quingentis vero bombardis in sabulum ne hostes illis patirentur immersis fuga salvavit[47].

Un autre sujet de réflexion : si le chroniqueur polonais avait lu la lettre d’Étienne le Grand, il n’a pas connu en échange “Legacio per dominum Marcissium Choranczycz exponenda”, le texte de l’enquête entreprise sur ordre du roi au printemps de 1468 en Moldavie, ce qui aurait probablement changé sa vision sur la bataille.

Quant au dispositif de combat de l’armée hongroise, il est digne de remarquer que même si Mathias Corvin décida de bâtir une forteresse en pierre, celle-ci ne pouvait pas être prête dans les quelques heures qui restaient jusqu’au coucher du soleil. Le roi se contenta de renforcer les maigres défenses en bois de la ville afin de dissuader toute attaque ennemie. Certaines unités de l’armée n’ayant plus trouvé de la place à l’intérieur de la palissade furent obligées de bivouaquer à l’extérieur, selon Alexandru Gonţa vers le nord, nord-est[48] mais aussi probablement vers le nord-ouest. Il paraît que des barricades de chariots protégèrent ces troupes ainsi que certains points du dispositif de défense considérés plus vulnérables. Étant donnée la configuration de la ville (cf. le plan de bataille)[49], et en sachant d’après Bonfinius et Panonnius l’emplacement de certains groupements tactiques, nous supposons que les mercenaires de Jiškra qui constituaient une grande partie de l’armée furent cantonnés dans la partie nord de l’ancienne capitale moldave.

Le fait que les troupes d’Étienne le Grand réussirent à s’approcher jusqu’à peu près un mile de leur objectif sans se faire repérer par l’ennemi représente une performance dans le domaine de l’art militaire. Il faut d’ailleurs insister sur l’aspect sombre de l’armée moldave souligné par le chroniqueur polonais Bielski[50], image due, paraît-il, à la couleur plutôt foncée des habits, ce que permettait aux combattants de mieux se confon­dre avec le terrain (se camoufler) afin de réaliser la surprise, une des caractéristiques de la tactique de ce peuple[51].

C’était exactement ce sur quoi comptait Étienne pour semer la panique et porter un rude coup aux forces adverses. Une fois son plan démasqué par ce Sicule (Szekler) égaré dans les forêts qui entouraient la ville, avec une armée inférieure en nombre et pourvue d’un armement de moindre qualité que celui de troupes royales, le voïvode ne disposait d’aucune chance de remporter le combat. Thuróczi et notamment Grégoire Ureche affirmaient chacun de son côté que les Moldaves avaient surpris l’ennemi en plein sommeil, certains soldats étant même ivres après avoir vidé les caves de la ville pour fêter l’approche de Noël[52]. Cependant le chroniqueur hongrois nous présente presque la même version des faits que Janus Panonnius. Mathias Corvin rassembla ses troupes au son des clairons et des tambours et repoussa l’attaque des Moldaves qui fut déclenchée après minuit. Les soldats d’Étienne prirent la fuite, taillés en pièces par leurs poursuivants. D’ailleurs, Thuróczi confirme un détail d’une grande importance qui se trouve dans la lettre du poète néo-latin : la capture de quatorze drapeaux ennemis qui furent amenés à Buda et exposés dans l’église de la Sainte Vierge Marie[53].

Selon Grégoire Ureche, les Hongrois étaient tellement ivres et endormis qu’ils n’ont pas eu même le temps de prendre les armes pour se défendre[54]. Pour ce chroniqueur du xviie siècle qui avait trouvé proba­blement sa source d’inspiration dans les anciennes chroniques moldaves, mais aussi dans les écrits des historiens polonais, notamment de Bielski[55], l’armée hongroise avait subi un désastre complet.

En essayant de vaincre les forces supérieures de l’adversaire, Étienne avait recouru à un stratagème déjà employé par Vlad l’Empaleur (1448 ; 1456-1462 ; 1476) en juin 1462 durant la campagne du sultan Mehmed II Fâtih (1444-1446 ; 1451-1481) contre la Valachie : l’attaque de nuit. Comme son cousin qui avait régné dans la principauté voisine, le voïvode moldave décida de pénétrer en force à l’intérieur du dispositif ennemi afin d’atteindre le roi pour le supprimer, et avec lui, l’élite de l’armée qui assurait sa protection. Si l’Empaleur réussit partiellement son coup dans la nuit du 17-18 juin 1462 sans toutefois tuer le pâdichâh[56], Étienne échoua dans sa tentative non seulement parce que son plan fut démasqué mais aussi parce que la trahison rongeait les rangs de son armée.

Comme nous le dit Janus Panonnius ou le voïvode lui-même, l’attaque eut lieu pendant le premier tour de garde, d’après les calculs de Gonţa entre neuf heures du soir et minuit[57]. L’assaut moldave ou la première phase de la bataille, n’aurait pas pu durer plus d’une heure et demie - deux heures, juste le temps nécessaire à Mathias pour se rendre compte des véritables intentions de l’ennemi et de la direction vers laquelle se concentrait son effort, de faire envoyer par paquets les renforts qui devaient contenir les assaillants et d’organiser la contre-attaque avec les troupes qu’il disposait à l’arrière. La responsabilité du commandement royal qui devait prendre vite des décisions tactiques assez graves dont dépendaient la survie de l’armée fut considérablement alourdie par les conditions dans lesquelles fut enga­gée la bataille : pendant la nuit, à l’intérieur d’une ville incendiée de trois côtés et dont l’espace étroit et fractionné empêchait tout tentative de manœuvre ainsi que le maintien de la cohésion au sein d’unités combat­tantes. À cela s’ajoutait la pression exercée par un adversaire qui même s’il ne disposait pas d’un armement aussi performant que celui des Hongrois était redoutable dans ce genre d’actions menées par surprise et qui se soldaient par de féroces affrontements corps à corps.

Lorsque Bonfinius nous décrit la bataille, il mentionne les deux colonnes des Moldaves qui convergeaient tout en combattant vers le centre de la ville. Il s’agissait vraisemblablement des groupements commandés par le pârcalab[58] Vlaicu et par Étienne en personne (cf. la carte). Cronica breviter scripta nous révèle cependant l’existence d’une troisième colonne de l’armée qui assuraient le flanc gauche et qui devait envelopper l’ennemi tout en lui portant le coup de grâce. Si la tactique qu’essaya d’appliquer le prince moldave à Baia aurait pu rendre jaloux beaucoup de généraux de l’époque, elle n’a pas donné le résultat escompté sur le champ de bataille, car certains boyards considérèrent que le moment tant attendu pour se débarrasser de leur maître était arrivé. En analysant avec attention les deux éditions de Cronica breviter scripta (éditions Chiţimia et Panaitescu) nous découvrirons des détails longtemps “mis à l’index” par les historiens :

Dans la journée du 14 décembre, un lundi vers mardi, pendant la nuit, tomba Étienne voïvode avec son armée sur les Hongrois et tua un grand nombre dont les ossements gisent jusqu’à nos jours et vont gésir éternellement. Alors fut blessé aussi par deux flèches, le roi Mathias qui les porta avec lui dehors (au-delà) du pays. Si le grand vornic Isaia[59] avait été fidèle à Étienne et il avait chevauché[60] là où on lui avait ordonné, alors pied de Hongrois[61] n’aurait pas échappé de là-bas. À cause de cela il a dû payer de sa tête ainsi que beaucoup d’autres. Dans la journée du 14 décembre, un mercredi[62], se dispersa l’armée d’Étienne voïvode, et ainsi les Hongrois tuèrent un grand nombre. Et le prince échappa lui même de là-bas avec deux pages et tomba dans les mains de ses ennemis. Alors se rançonna Étienne voïvode et les trompa avec la parole, comme il a su, jusqu’à quand il échappa d’eux[63].

“Legacio per dominum Marcissium Choranczycz exponenda nous offre des informations supplémentaires concernant la trahison d’une partie de la noblesse moldave à la bataille de Baia :

Nunciis itaque regiis pro prefati negocii veriori inquisicione alias missis abinde redeuntibus, ex relacionibus ipsorum ac certarum literarum regie serenitati missarum, signanter tamen domini Myhulonis cancellarii Moldauie, qui omnia veluti gesta sunt a fratribus suis et scriptis et intimacionibus previis accepit, aliter rem hanc gestam esse, sua serenitas intellexit. Ferunt enim idem de certo Stephanum woyevodam cum Valachis in exercitum regis Hungarie nocturno tempore pedester irruisse, et opidum Banya dictum, in quo tunc rex cum suis secure quiescebat succendisse, quoquidem facto exercitu Hungarorum ex adverso consurgente, utraque pars hincinde tandem conflictui se ingessit, congressum hostilem mutuo attemptando in quo multo maior pars Valachorum quam Hungarorum fertur gladio cecidisse. Et tandem Stephanus cum suis hostibus terga dedit, quos usque ad medium miliare fuerunt insequti, qui demum dampni plurimis in Moldavia perpatratis, absque omni impressione et necessitate versus Hungariam abierunt, terram Valachie relinquentes in magna parte incineratam et depopulatam. Item rex Hungarie dicitur omnino esse vulneratus. Quidam autem parum alii vero magis astruunt eum vulneratum, nonnulli interea credunt eum ob eam causam de terris Moldavie exivisse, alii vero propter pestem, que tunc in Moldavia accerime vigebat coniecturantur eum abinde discessisse. Reliqui autem cuiusdam notabilis nuncii de Theucria venientis, de quo inferius dicetur, adventum dicunt sui recessus ex Moldauia occasionem. Ubi autem idem rex tribus aut quator diebus in ipsa terra permansisset, totam infallibiliter ocupasset, quod et regie maiestati credibile arbitratur ex respec­tibus et occasionibus infrascriptis. Multi namque Valachorum ab ipso Stephano woyuoda discesserant seu fugierant et nuper tota terra inferior Moldauie versus Hungariam sita obendientiam ipso Stephano subtrahens rebellavit ; ex eo maxime provocati et amaritati, quod dictus Stephanus plures baronum et nobilium suorum, in Schoczauiam ex conflictu adveniens, capitali senten­tia condemnavit, quorum viginti pociores, videlicet marscalcum suum supremum cum dominis allis decollavit et alios quadraginta inferiores palis affixit, quibusdam, qui non strenue egissent in conflictu, quibusdam vero infedilitatis notam obiicens et ex hoc terram ipsam inferiorem non audet accedere. Item non est omnino dubitandum, quod si que potencie armorum gencium ex post ipsas terras invaserint, totaliter eas occupabunt, de quo eciam plurimum timendum est. Huius namque timoris in foribus sunt indicia, rex etenim Hungarie, licet si sit magna vel parva ignoratur, pretendit sibi ex hoc ignominiam fuisse per Stepha­num woyevodam irrogatam, ad quam ulciscendam intencio­nemque suam, quam preconceperat prosequendam, fertur sine dubio comminari[64].

Le vornic[65] Crasneş, Lazea Pitic et Şandru de Dorohoi figurèrent probablement aussi dans la longue liste des coupables que le prince fit exécuter[66]. Il paraît que même l’anonyme moldave mentionné par Dlugosz et qui sauva la vie du monarque hongrois pendant le combat faisait partie lui aussi du complot.

L’inaction des troupes moldaves sous les ordres de Crasneş qui comprenaient vraisemblablement, une partie de l’élite de la Petite Armée nous incite à accepter les récits dressés par Thuróczi, Bonfinius et Janus Panonnius. Nous ne disposons pas de sources qui puissent nous permettre d’évaluer l’effectif du corps de bataille commandé par le vornic. Si l’armée fut divisée en trois groupements tactiques sensiblement égaux, ceci signifie que Crasneş disposait d’une force d’environ 3 à 4 000 combattants[67] avec laquelle il aurait pu mener à bien le mouvement duquel dépendait probable­ment la victoire des Moldaves. Quant à Mathias Corvin, il rassembla à l’arrière de son front, vraisemblablement dans la partie nord de la ville, les restes de troupes qui ne se trouvaient pas encore en contact avec l’ennemi et attendit le moment opportun pour les jeter dans la mêlée. La contre-attaque déclenchée après minuit fut, en effet, le résultat de la trahison de Crasneş. Déjà numériquement inférieures en nombre, les troupes d’Étienne le Grand ne réussirent pas à résister à une telle force. L’incendie de la localité jeta vraisemblablement la confusion au milieu de l’armée royale. Mathias dut ainsi juger dans quelle direction se dirigeait l’assaut de l’adversaire et si celui-ci disposait encore des réserves qui auraient pu être lancées sur les flancs ou sur les arrières de ses unités. Lorsqu’il comprit qu’Étienne avançait seulement avec deux colonnes vers le centre de Baia, il décida de mener ses mercenaires tchèques et slovaques à l’assaut pour repousser l’ennemi hors de la ville. Il nous semble que les Moldaves enregistrèrent les pertes les plus lourdes lorsqu’ils rompirent le combat pour se réfugier vers le bois où ils avaient laissé leurs montures et bagages[68]. Ce fut probablement entre Baia et ce dernier endroit qu’à l’aube du 15 décembre, Étienne faillit être capturé par l’ennemi, épisode conservé aussi par la tradition populaire dans certains chants et balades qui glorifient la personnalité du voïvode[69].

Il est indispensable d’examiner d’un œil critique les évaluations des pertes dans les deux camps, telles qu’elles figurent dans les diverses chroniques, car cela permettra d’interpréter le dénouement de la campagne. Les Moldaves ont dû subir de lourdes pertes, que le prince passe sous silence dans sa lettre à Casimir IV. Seule Cronica breviter scripta en parle, tandis que l’enquête entreprise sous l’ordre du roi de Pologne nous informe que de nombreux Moldaves furent tués. Quant aux sources hongroises, la plupart d’entre elles évoquent une véritable hécatombe de l’armée ennemie. La précisions des détails risque d’impressionner l’historien mais comme le fait remarquer Ciorănescu, “chaque partie a réduit ses propres pertes et gonflé celles de l’adversaire, procédé usité depuis toujours dans les bulletins de guerre[70]. On se méfiera donc du témoignage de Janus Panon­nius : il est difficile d’admettre que toute l’armée moldave fut massacrée à Baia, comme le prétend l’évêque de Pécs[71] ! Plus raisonnable semble être l’estimation de Bonfinius, quoiqu’il ait pu lui modifier le pourcentage des pertes dans les deux camps. Tout bien pesé, il est probable que, à l’issue d’un combat sanglant et défavorable, les Moldaves ont laissé sur le terrain entre 5 000 et 6 000 tués et blessés.

Nous disposons de plus de précisions sur les dommages qu’a pu subir l’armée hongroise. Les sources polonaises témoignent toutes des lourdes pertes subies par les troupes de Mathias Corvin. Si Dlugosz exagère en les approchant de dix mille, l’enquête de Casimir IV affirme qu’il s’agissait quand même d’un nombre assez élevé. Chez les Moldaves, les chroniques du pays, telle Cronica breviter scripta ou celle postérieure de Grégoire Ureche confirment les estimations polonaises. Quant à Étienne le Grand, il se “vante” d’avoir tué beaucoup “de hauts dignitaires, de capitaines de l’armée, de grands braves”, dont il ne peut pas énumérer les noms. Il ne les mentionne pas, car dans sa fuite il ne peut avoir aucune idée des pertes subies par l’adversaire. S’il avait remporté la bataille, les nobles hongrois tombés sous son sabre auraient pu être identifiés et une liste des victimes pourrait être insérée dans sa lettre[72]. D’ailleurs Janus Panonnius précise que les troupes de Mathias demeurent encore trois jours sur place pour enterrer leurs morts et piller ceux de l’ennemi. Ceci représente un autre argument qui nous fait penser qu’Étienne n’eut pas connaissance des pertes adverses. Il les estime à 7 000 tués mais si nous lisons attentivement le texte de sa lettre on observe qu’en fait il s’agit d’une “autre armée” ennemie que celle contre laquelle il a combattu à Baia. C’est du moins ce qu’il nous fait comprendre.

La lettre de Forgach fait état de trois batailles dont la dernière eut lieu assez récemment : “iam tertiario pugnaverit cum ipsis”, et dans laquelle les forces royales enregistrèrent des pertes non négligeables. Même si Mathias repoussa à nouveau les Moldaves, “populo multa dampna habent et sunt mortui”, le problème qui se pose est de savoir s’il s’agit vraiment du combat de Baia ou d’une autre confrontation qui eut lieu ultérieurement ! Bonfinius et Janus Panonnius dressent un bilan trop précis des pertes hongroises qui ne laisse planer aucun doute sur l’issue de la bataille du 14/15 décembre. Selon eux le chiffre des tués s’élevait à environ 1 000-1 200 soldats. Estimation superficielle si nous tenons compte des condi­tions dans lesquelles se sont déroulés les combats : par temps de nuit dans une ville en flammes. Il nous semble que les Hongrois ont pu avoir au moins 2 000 soldats tués avec un nombre très important de blessés. Proté­gés par des cuirasses et armures, ils encaissèrent mieux les coups de leurs adversaires. Bonfinius insiste d’ailleurs sur le fait que beaucoup de soldats de l’armée royale, de nobles et de personnalités furent blessés durant la nuit dans laquelle “pro vita potius, quam dignitate pugnatum”. À l’époque, une blessure était très difficile à guérir et représentait un véritable handicap pour le combattant. Grâce à Janus Panonnius nous savons que Nicolas Csupor fut touché en sept endroits, information confirmée ultérieurement par une charte du 23 mars 1468 dans laquelle le roi récompensa sa bravoure :

Is nempe Nicolaus Chwpor Vayvoda, dum superioribus diebus, partes Moldavie cum exercitu nostro intrassemus, ibique quadam nocte cum Sthephano Vayvoda Moldaviensi, conflictum habuis­semus, tunc ipse, inter ceteror aule nostre milites, pro honore status nostri, cum hostibus, ante omnes alios, ut audax vir certavit, ibidem septem vulnera lethalia suscipiens[73].

Le même Panonnius reçoit des nouvelles encourageantes sur l’état de santé du roi : “bien portant” ! blessé seulement par un dard “au dos au-dessus de la hanche”. Il est clair que le courrier venu informer l’évêque de l’issue de la campagne dut garder le silence sur les blessures subies par Mathias. Au témoignage de Bonfinius nous ajouterons celui d’une lettre vénitienne adressée au duc de Milan, Galeazzo Maria Sforza (1466-1476), le 21 février 1468 :

…quello ho scripto de la struzula hauto lo Re de Ungaria con quelli soy populi, he verissima et dicesi, chel fa maior aparato per torneli con maior posanza, per non lassar la cossa inulta et ha hauto due ferite, una da una saete in la spala, l’altra de una lanza in uno brazo...[74].

Même si l’historiographe du roi et l’évêque de Pécs nous cachent certains détails plus ou moins importants concernant les pertes de l’armée hongroise, leurs récits ne sont pas tout à fait contraires à la vérité histo­rique. Les troupes de Mathias Corvin remportèrent la bataille et quittèrent la ville trois jours après son déroulement. Autrement, elles n’auraient pas pu se retirer précipitamment poursuivies par les Moldaves en emportant les chariots avec les bagages et le parc d’artillerie, détail important de Dlugosz qui est confirmé par Cronica breviter scripta[75].

Toutefois, les combats des 14/15 décembre marquèrent l’arrêt de l’offensive des forces royales vers Suceava. Ce fut exactement ce que souhaitait Étienne le Grand : stopper l’avance de l’ennemi et provoquer son repli vers la frontière. Les causes de la retraite furent multiples : le nombre important de blessés parmi lesquels le roi même qui, gravement touché, dut être porté sur une civière ; l’épidémie de peste qui ravageait la Moldavie, et dont Legacio per dominum Marcissium Choranczycz exponenda fait d’ailleurs mention ; les conditions climatiques qui posaient maintes diffi­cultés à la poursuite des opérations militaires.

Mais la menace principale était toujours l’ennemi lui même. Les restes de l’armée moldave, échappés de Baia et renforcés avec de nouveaux effec­tifs pouvaient frapper à nouveau aussi soudainement qu’ils l’avaient fait durant cette inoubliable nuit de décembre. Même si les Hongrois avaient pu réussir à s’emparer de Suceava, le prince de Moldavie demeurait toujours intouchable dans les forêts et les lieux inconnus et inaccessibles aux envahisseurs d’où il pouvait mieux préparer la résistance, une fois qu’il avait véritablement reconnu le potentiel combatif de l’adversaire. Ces sujets d’inquiétude hantaient les esprits des chefs hongrois d’autant qu’ils ne disposaient pas d’informations assez précises sur les effectifs de l’armée moldave.

À partir du 19 décembre, les forces royales entamèrent leur repli vers la Transylvanie en suivant probablement l’itinéraire Bogata - Bogdăneşti - Târgul Neamţ - Pipirig - Poiana Teiului - col de Prisăcani-Tulgheş. Une fois sur le territoire de la voïvodie, l’armée descendit vers Ditrău et Gheorghieni pour se diriger ensuite vers Nicoleşti (Szent-Miklos), lieu où, le 25 décembre, Mathias Corvin récompensait dans une charte Valentin de Theuke pour la bravoure dont celui-ci avait fait preuve à Baia[76]. Donc, en six jours seulement, ses troupes réussirent à quitter les terres moldaves après une marche épuisante à travers une région de montagne, contrée inhospitalière et difficilement accessible. Pourquoi cette retraite précipitée de la part d’une armée qui a largement triomphé de son adversaire sur le champ de bataille ?

Certains détails fournis par les sources nous font comprendre que le repli effectué par les forces de Mathias Corvin fut provoqué par de nou­velles attaques de la part des Moldaves qui opéraient sur un terrain qu’ils connaissaient à merveille. Nous savons que dès le début de la campagne tous les cols des Carpates vers la Transylvanie furent bloqués avec des travaux défensifs afin que l’ennemi ne puisse pénétrer ou quitter à ces endroits le territoire du pays. Ainsi, Cronica breviter scripta nous dit que :

Dans la même année[77] sont venus les Tatars dans le pays et l’armée se rassembla à nouveau à cheval autour du voïvode de manière que celui-ci mit en mouvement une grande armée. Cette nouvelle fut entendue par le roi Mathias qui quitta avec peu de profit le pays. Ainsi, Étienne voïvode se dirigea avec son armée à l’encontre des Tatars, et les frappa en les pourchassant du pays et en tuant beaucoup d’entre eux. Toutefois, un grand nombre de guerriers[78] se mit à la poursuite du roi et rompit[79] beaucoup de ses hommes de telle manière que le roi ne sortit du pays aucun canon[80] qui sont encore enterrés dans les montagnes et que personne jusqu’à nos jours ne peut trouver[81].

Il est tout à fait évident que ce passage de la chronique nécessite une lecture appropriée car une importante erreur de chronologie due aux copistes où aux traducteurs du texte en allemand mérite d’être signalée[82]. Contrairement à ce que nous venons de reproduire, l’invasion des Tatars qui se solda avec leur défaite à Lipnic eut lieu en août 1469 et non dans la même période que l’expédition de Mathias Corvin. Nous savons que l’auteur de la chronique fait référence aux événements de 1469, car dans le fragment suivant, il passe directement à ceux de 1470, c’est-à-dire le début des hostilités avec la Valachie.

On observe d’ailleurs que la chronique nous donne la même informa­tion que Dlugosz concernant le parc d’artillerie. Les troupes hongroises enterrèrent leurs canons sous la menace des attaques moldaves sinon ils auraient pu les sortir du pays, car ces armes à feu coûtaient très cher à l’époque[83]. Une partie des chariots à bagages furent brûlés, les autres tombèrent dans les mains de l’ennemi. Grégoire Ureche nous informe à son tour vers la fin du récit concernant cette campagne que les paysans chassèrent les ennemis égarés dans les bocages et les montagnes dont environ douze mille furent tués. Le roi, gravement blessé par une flèche trouva à peine les sentiers des cols qui le menèrent en Transylvanie[84].

Quant à Étienne le Grand, il nous dit clairement dans sa lettre après avoir fini de nous raconter l’épisode concernant la bataille de Baia :

Et une autre armée est tombée sous notre épée, dont nous avons ordonné aux nôtres que les corps soient accumulés en monticule au nombre de 7 000, et il y en a beaucoup dont les ossements n’ont pas été apportés[85].

Même s’il exagère vraisemblablement le nombre des tués, le prince nous offre dans ce fragment des précisons qui sont difficiles à mettre en doute. Outre la lettre d’Étienne, celle de Forgach mentionne trois batailles qui se sont déroulées durant la campagne dont la dernière la plus meurtrière pour les Hongrois semblait avoir lieu à une date proche du 27 décembre. Or, nous ne connaissons que deux combats importants entre les deux belligérants : celui d’Oituz et celui de Baia qui se déroula deux semaines avant la date à laquelle Forgach rédigea sa lettre. Il est possible qu’une nouvelle bataille remportée par les Moldaves ait eu lieu dans les montagnes sur le trajet de la retraite hongroise à moins que ceux-ci n’aient attaqué à plusieurs reprises les troupes de Mathias Corvin en leur infligeant des pertes et en les obligeant à se débarrasser de l’artillerie et des bagages. Seule la découverte de nouvelles sources peut éclairer cette dernière partie de la campagne dont les chroniqueurs hongrois ne font aucune mention dans leurs récits. Selon la plupart d’entre eux, après la bataille de Baia, le roi Mathias rentra victorieux de Moldavie et se trouvait vers la fin de l’année dans la cité de Braşov, ce qui ressort par exemple de la lettre de Janus Panonnius.

 Malgré la trahison d’une partie de la noblesse ou la révolte de certaines régions du pays contre son autorité, Étienne réussit à rassembler des forces importantes appartenant à la Grande Armée qui n’eurent pas le temps de se concentrer dès le début de la campagne. Il attaqua à Baia avec les troupes dont il disposait sur le champ et après la défaite passa à la contre-offensive avec des réserves fraîches afin de surprendre l’ennemi dans les montagnes, où le relief accidenté convenait admirablement aux embuscades des Moldaves. La lettre que le prince fit envoyer à Casimir IV pour lui annoncer sa victoire un caractère purement officiel et diplo­matique. Vassal du roi polonais mais avec des fortes velléités d’indépen­dance, le voïvode essaie de diluer la vérité sur les événements militaires et politiques qui se sont déroulés dans sa principauté au mois du décembre 1467. Il se pose en véritable maître au milieu de son peuple et aucun bruit contradictoire à cet image ne doit arriver aux oreilles du roi ni à celles des boyards réfugiés en Pologne et groupés autour de l’ancien chancelier (logothète) Mihu, toujours fidèles à Pierre Aron, qui attendaient le moindre signe de faiblesse de la part d’Étienne pour le renverser. Le prince ne dit pas un mot sur la peste qui ravageait ses États ni sur le complot de la noblesse, prête à le livrer aux mains de ses ennemis. Il cache la déroute de son armée à Baia mais ses succès militaires ultérieurs et la fin heureuse de la campagne sont dus sans aucun doute à l’attaque meurtrière qu’il déclen­cha dans la nuit de 14/15 décembre. S’il ne mentionne pas ses propres pertes, ni celles infligées à l’ennemi, les blessures probablement mortelles reçues par Mathias Corvin suffisaient à son avis pour convaincre le monar­que polonais. Étienne fait allusion ensuite au désastre subi par une autre armée hongroise, en réalité la même, mais il ne nous donne pas le lieu et la date de cette bataille qui se déroula selon son interprétation des faits, après la “victoire” de Baia en poursuivant l’ennemi vaincu. Il énumère aussi le butin dont il réussit à s’emparer, une partie de l’artillerie et les chariots avec les bagages abandonnés par les troupes royales durant la retraite.

En ce qui concerne les sources hongroises, elles nous décrivent l’offensive de l’armée royale vers Baia puis la bataille qui fut une victoire totale et qui représente selon les récits l’événement principal de l’expédi­tion. Cependant, nous ne savons rien sur le déroulement ultérieur de la campagne c’est-à-dire les raisons qui poussèrent les troupes de Mathias à la retraite ou les pertes enregistrées durant le franchissement des Carpates. L’échec politique et militaire essuyé en Moldavie au mois de décembre 1467 obligea plus tard les autorités du royaume à garder un silence qui trahissait l’ampleur de la défaite. Certaines chartes qui récompensèrent la bravoure de ceux qui se distinguèrent à Baia font brièvement mention d’une nuit dans laquelle la vie du roi ainsi que celles de certains de ses collaborateurs coururent un grand danger. Même si le combat fut remporté, il ne signifiait qu’un succès passager qui n’a pas eu de résultats décisifs sur la suite des opérations militaires. Ainsi, la simple mention de cette bataille devint petit à petit un sujet tabou[86].

Les bruits qui couraient déjà sur le dénouement de la campagne dans certaines capitales européennes auraient d’ailleurs contredit la version officielle de la cour royale. Jusqu’à l’enquête demandée par Casimir IV au printemps de 1468 à Cracovie, la nouvelle de la victoire moldave prit de solides racines notamment après l’arrivée de l’émissaire envoyé par Étienne avec les drapeaux capturés à l’ennemi. On a vu comme Dlugosz construit ensuite son récit et comme les autres chroniqueurs polonais reproduisent à leur tour cette version partiellement erronée des événements. En janvier - février 1468, Cracovie fut un des foyers de diffusion de la défaite hongroise. Les Polonais informèrent à leur tour le roi tchèque Georges Podiebrad (1458-1471) ainsi que Maximilien Ier (1493-1519) le futur souverain du Saint Empire[87]. Le duc de Milan reçut la même nouvelle de la part de son correspondent vénitien Gérard de Collis tandis que la Sérénissime République la savait grâce aux commerçants de Raguse (Dubrovnik), cité dans laquelle les émissaires envoyés par Mathias Corvin essayèrent en vain de prouver le contraire[88]. Dignes d’attention nous semblent plutôt les propos du géographe Sébastien Münster qui écrivait au xvie siècle qu’en Moldavie se trouvaient un grand nombre de guerriers et que le pays ne pouvait être conquis “ein onüberwindlichland”. Comme preuve, il citait l’histoire de l’expédition entreprise par le monarque de Hongrie, qui faillit lui coûter la vie et dans laquelle il perdit beaucoup des siens[89].

 

 



[1]        Nous allons essayer de nous limiter seulement aux sources et aux travaux relatifs à la campagne du roi Mathias Corvin en Moldavie. Pour une liste d’ouvrages concer­nant l’art de la guerre dans cette principauté à l’époque d’Étienne le Grand (1457-1504), voir les bibliographies dressées par l’académicien Şerban Papacostea dans Cultura moldovenească în timpul lui Ştefan cel Mare, (sous la dir. de Mihai Berza), Bucarest, 1964, pp. 641-678, et dans son livre, Stephen the Great Prince of Moldavia 1457-1504, Bucarest, 1996, pp. 81-87 ainsi que Istoria militară a poporului român, t. II, Bucarest, 1986, pp. 592-594. 

[2]        L. Şimanschi, D. Agache, “Un deceniu de ostilitate moldo-ungară, 1460-1469” dans Studii istorice româno-ungare, (sous la dir. de Lucian Năstasă), Jassy, 1999, pp. 27-52. Nous renvoyons aussi aux travaux suivants : Grigore Conduratu, Relaţiile Ţării Româneşti şi Moldovei cu Ungaria pînă la anul 1526 , Bucarest, 1898, pp. 385-421 ; Elekes Lajos, Nagy István Moldvai vajda politikája és Mátyás király, Budapest, 1937 ; Vasile Pârvan, “Relaţiile lui Ştefan cel Mare cu Ungaria” dans Studii de istorie medievală şi modernă, (éd. Lucian Năstasă), Bucarest, 1990, pp. 131-151 ; Papacostea, “Politica externă a Moldovei în vremea lui Ştefan cel Mare : puncte de reper”, Revista de Istorie, t. XXVIII, n°1, Bucarest, 1975, pp. 16-20.

[3]        Barta Gábor dans Histoire de la Transylvanie, (sous la dir. de Béla Köpeczi), éd. française, Budapest, 1992, pp. 225.

[4]        Pour l’histoire de cette troupe qui constitua le corps de bataille principal de l’armée royale à l’époque de Mathias Corvin voir l’ouvrage fondamental de Zoltán T ó th, Mátyás király idejének zsoldosserege (a fekete sereg), Budapest, 1925 ainsi que les contributions de Gyula R á zs ó , “M á ty á s kir á ly zsoldosseregének hadm û vészetér õ l”, Hadtörténelmi Közlemények, t. 5, nouv. série, Budapest, 1958, pp. 117-147, Idem, “The Mercenary Army of King Mathias”, dans From Hunyadi to Rakóczi. War and Society in Late Medieval and Early Modern Hungary, (sous la dir. de J á nos M. Bak, Béla K. Kiraly), Columbia University Press, 1982, pp. 125-140.

[5]        Pour l’étude de l’insurrection nous renvoyons aux propos de Pârvan, pp. 141-144 avec bibliographie ; Mihail P. Dan, Cehi, Slovaci şi Români în veacurile XIII-XVI, Sibiu, 1944, p. 171 avec bibliographie ; Nicolae Iorga, Istoria lui Ştefan cel Mare pentru poporul român, (éd. Mihai Berza), Bucarest, 1966, pp. 91-94 ; Idem, Istoria românilor din Transilvania şi Ungaria, (éd. Georgeta Penelea), Bucarest, 1989, pp. 89-90 ; Idem, Histoire des Roumains et de la Romanité orientale, t. IV, Les chevaliers, Bucarest, 1937, pp. 174-178 ; Karol Gündisch, “Participarea saşilor la răzvratirea din anul 1467 a Transilvănenilor împotriva lui Matei Corvin”, Studia Universitatis Babes-Bolyai, série Historia, n° 2, Cluj, 1972, pp. 1-30 ; Ion Aurel Pop, Istoria Transilvaniei medievale : de la etnogeneza românilor până la Mihai Viteazul, Cluj Napoca, 1997, p. 202 ; Pál Engel, The Realm of St. Stephen. A History of medieval Hungary, 895-1526 (éd. Andrew Ayton), Tauris Publishers, Londres, New York, 2001, p. 302.

[6]         Războieni. Cinci sute de ani de la campania din 1476. Monografie şi culegere de texte, (sous la dir. de Manole Neagoe), Bucarest, 1977, pp. 9-14. Selon Papacostea, “Un épisode de la rivalité polono-hongroise au xve siècle. La campagne de Mathias Corvin en Moldavie (1467) à la lumière d’une source inédite”, Revue Roumaine d’Histoire, t. XV, n° 6, Bucarest, 1969, pp. 970-971, Casimir IV n’aurait jamais cru que Mathias avait vraiment l’intention d’attaquer la Moldavie.

[7]          Nicolae Grigoraş, Moldova lui Ştefan cel Mare, Jassy, 1982, p. 74 ; Ion I. Ursu, Ştefan cel Mare. Domn al Moldovei de la 12 aprilie 1457 pînă la 2 iulie 1504, Bucarest, 1925 p. 47.

[8]           Chroniques contemporaines : Thuróczi, “Chronica Hungarorum” dans Scriptores Rerum Hungaricarum, (éd. G. Schwandtner), t. I, Vienne, 1746, p. 288 ; Antonius de Bonfinis (Bonfinius), Rerum Hungaricarum Decades, (éd. I. Fógel, B. Iványi, L. Juhász), t. IV, pars I, Leipzig, 1941, pp. 15-18 qui prit part à la campagne en tant qu’historien de la cour ; Ioannis Dlugossi (Dlugosz), Historiae Polonicae dans Opera Omnia, (éd. Alexander Przezdziecki), t. V, Cracovie, 1878, pp. 495-498 ; Letopiseţul anonim al Moldovei,Cronica breviter scripta Stephani Dei gracia voyvoda Terrarum Moldaviensium necnon Valachyensium” (Cronica moldo-germană), “Letopiseţul de la Putna, n°1” dans Cronicele slavo-române din secolele XV-XVI publicate de Ion Bogdan, (éd. Petre P. Panaitescu), Bucarest, 1959, pp. 16, 29-30, 49. Pour Cronica breviter scripta, nous utilisons aussi l’édition de Ion C. Chiţimia, Cronica lui Ştefan cel Mare. Versiunea germană a lui Schedel, Bucarest, 1942. Correspondance de l’époque : la lettre d’Étienne le Grand envoyée de Suceava, le 1er janvier 1468 au roi Casimir IV dans laquelle il lui raconte le déroulement de la campagne. Signalée par l’historien polonais Anatol Prochaska qui publia quelques fragments dans la revue Prezglad Historyczny, elle fut entièrement mise à la disposition des chercheurs par Panaitescu qui photographia l’original conservé à la Bibliothèque nationale polonaise de Varsovie. Le texte en latin, remanié par Maria Demetrescu, diplômée de l’École des Chartes, fut publié pour la première fois en intégralité par Panaitescu dans “Contribuţii la istoria lui Ştefan cel Mare”, Analele Academiei Române, Mem. secţiunii ist., IIIe série, t. XV, Bucarest, 1934, pp. 62-68. Une autre publication fut faite la même année par Iorga, “La lettre d’Étienne le Grand, prince de Moldavie sur la bataille de Baia (1467), Revue Historique du sud-est Européen, t. XI, n° 7-9, Bucarest, 1934, pp. 349-253. Nous utilisons la version latine de Panaitescu mais préférions reproduire plus loin la traduction française de Iorga dans Histoire des Roumains, pp. 179-181. Une autre lettre de la même importance fut découverte par George Ciorănescu dans les archives de Colmar et publiée par celui-ci sous le titre “La bataille de Baia” dans Ungarn-Jahrbuch. Zeitschrift für die Kunde Ungarns und verwandte Gebiete, t. IX, Munich, 1978, pp. 15-29 avec une traduction en français du document. Elle est de l’humaniste et poète néo-latin Janus Pannonius (Jean de Cesinge) (1434-1472) qui en 1467 était l’évêque du diocèse de Cinq Églises (Pécs) et archevêque du royaume. Datée à Varadium (Oradea), le 1er janvier 1468 elle était adressée au chevalier Jean Trust, vraisemblablement “Jean Thuz, alias Johannes Thuz de Lak (Ivan Thuz ot Lak) “janitorum regalium magister”, chef rité du palais - qui partagea avec Jean Vitovec la responsabilité de ban des Croates et des Slavons (1466-1469). Homme de culture, bon connaisseur du latin, du hongrois et du slavon, ce chevalier qui jouissait d’une grande estime à la cour pourrait être un bon ami de l’humaniste Panonnius”, Ibidem, p. 18. Même s’il ne participa pas à la campagne, Pannonius détenait des informations militaires de premier ordre concernant la bataille de Baia qui lui furent relatées par un tiers qui prit part au combat et transmises par courrier à Oradea. Une autre source importante est le rapport que le roi Casimir IV fit rédiger à l’intention de ses conseillers de la Couronne au printemps de 1468 et qui résume les résultats d’une enquête que les informateurs du monarque polonais avaient entreprise en Moldavie pour savoir la vérité sur les événements de décembre 1467. Signalé par Prochaska, “Legacio per dominum Marcissium Choran­czycz exponenda” fut publié par Papacostea dans Un épisode de la rivalité polono - hongroise au xve siècle. La campagne de Mathias Corvin en Moldavie (1467) à la lumière d’une source inédite, pp. 976-978. Nous renvoyons aussi à une lettre découverte par Adrian Andrei Russu dans les Archives nationales hongroises de Buda­pest. Datée le 27 décembre à Ecsed (Nagy Ecsed en Hongrie), elle est de Jean Forgach, un jeune noble qui à cette période effectuait son apprentissage militaire. Destinée aux frères de Forgach, cette lettre fait état de certaines rumeurs qui se sont répandues en Hongrie vers la fin de l’année au sujet de la campagne du roi Mathias. Cette source d’une importance capitale dans l’étude des opérations militaires et qui à notre connaissance n’a pas été encore prise en compte dans les écrits concernant l’expédition hongroise fut révélé aux chercheurs par Rusu dans «O sursă maghiară despre lupta de la Baia”, Anuarul Institutului de Istorie şi Arheologie “A. D. Xenopol”, t. XIII/2, Jassy, 1986, pp. 713-716. Nous disposons aussi des sources vénitiennes, plus précisément de la correspon­dance échangée entre Venise et Milan en 1468 dont les principales informations con­cernant les combats entre les Moldaves et les Hongrois furent synthétisées par Panaitescu dans “Ştiri veneţiene contemporane asupra bătăliei de la Baia”, Revista Istorică, t. VIII, n° 1-3, Bucarest, 1922, pp. 47-50. Chartes royales : des chartes et des privilèges accordés par Mathias Corvin à ceux qui se distinguèrent dans les combats furent publiés dans Eudoxiu Hurmuzaki, Nicolae Densuşianu, Emil Kalužniacki, Documente privitoare la istoria românilor (1451-1510), t. II, 2e partie, Bucarest, 1891, n° CLIV, pp. 175-176, n° CLXXI, pp. 188-189 et dans Endre I. Veress, Acta et epis­tolae relationum Transylvaniae Hungariaeque cum Moldavia et Valachia (1468-1540), t. I, Budapest, 1914, pp. 1-43. Certains de ces documents sont analysés par Pop dans “Valoarea mărturiilor documentare despre expediţia întreprinsă de regele Matei Corvin la 1467 în Moldova”, Revista de Istorie, t. XXXIV, n° 1, Bucarest, 1981, pp. 129-139.

[9]        Iorga, Histoire des Roumains, loc. cit. Dans leur ensemble, Letopiseţul anonim, loc. cit., ainsi que Letopiseţul de la Putna, loc. cit., ne font que mentionner brièvement les événements décrits par Étienne le Grand dans sa lettre.

[10]       La participation de l’évêque d’Oradea fut signalée dans la lettre de Forgach, p. 715, et dans celle de Pannonius, p. 26.

[11]       Pour la participation de Pál Kinizsi, le noble qui remporta contre les Ottomans la victoire de Câmpul Pâinii (Kenyérmező), le 13 octobre 1479 et extermina la légion noire après la mort de Mathias Corvin voir Ioan Haţegan, Pavel Chinezu, Timişoara, Helicon, 1994, pp. 83-84.

[12]       Une liste des nobles ayant prit part à l’expédition, se trouve insérée dans les chroniques de Thuróczi, loc. cit., et de Dlugosz, p. 497. Nous devons interpréter avec précaution les propos du chroniqueur polonais, car même s’il détient parfois des informations inédites elles ne peuvent pas être vérifiables ou ne concordent pas avec d’autres sources dont nous disposons.

[13]       Ibidem, p. 496. L’effectif avancé par Dlugosz à été toutefois accepté par la plupart des historiens roumains ayant étudié le conflit. Dans Istoria armatei româneşti, t. I, Valenii de Munte, 1910, p. 126, Iorga évalue l’armée hongroise à environ 10 000 hommes sans citer aucune source. Quant à Papacostea, Stephen the Great, p. 39 il estime les forces d’invasion à environ 20 - 40 000 soldats !

[14]       Dlugosz, pp. 495-496.

[15]       Pannonius, loc. cit.

[16]       Forgach, p. 716.

[17]       Ibidem, p. 715 ; Eudoxiu Hurmuzaki, Nicolae Iorga, Documente privitoare la istoria românilor (1358-1600), t. XV, 1e partie, Bucarest, 1911, p. 65.

[18]       Pop, p. 138 ; Dan, p. 172 avec bibliographie.

[19]       Thuróczi, loc. cit.

[20]       Dlugosz, loc. cit. ; Cronica breviter scripta, p. 30.

[21]       Bonfinius, p. 16.

[22]       Ibidem, loc. cit.

[23]       Cronica breviter scripta, loc. cit.

[24]       Thuróczi, loc. cit.

[25]       En ce qui concerne l’armement des troupes moldaves à cette époque, voir les propos du général Radu Rosetti dans Istoria artei militare a Românilor până la mijlocul veacului al XVII-lea, Bucarest, 1947, pp. 139-154 avec bibliographie ; Ion Focşeneanu, Gheorghe Diaconu, “Bazele puterii militare a lui Ştefan cel Mare” dans Studii cu privire la Ştefan cel Mare, Ed. de l’Académie, Bucarest, 1956, pp. 113-168 ; Nicolae Stoicescu, Carol König dans Istoria militară a poporului român, pp. 51-79. 

[26]       Pour d’autres hypothèses concernant le début des opérations militaires contre l’Empire ottoman nous renvoyons à l’article d’Eugen Denize, “Ştefan cel Mare şi luptele cu turcii. O nouă abordare”, Studii şi materiale de istorie medie, t. XIX, Brăila, 2001, pp. 115-128.

[27]       Şimanschi, “Politica internă a lui Ştefan cel Mare”, Revista de Istorie, t. XXXV, n° 5-6, 1982, p. 589. Dlugosz, p. 495 nous dit que le voïvode redoutait l’infidélité des siens :suorum infida ingenia”.

[28]       Sur la trahison de certains boyards à la bataille de Baia et ses conséquences qu’on va étudier dans les pages suivantes voir : Şimanschi, p. 590 ; Papacostea, Une épisode de la rivalité polono-hongroise, pp. 972-973 ; Grigoraş, pp. 80-82 et note 176, p. 81 avec le reste de la bibliographie ; Constantin Cihodaru, “Observaţii pe marginea izvoarelor privind unele evenimente din istoria Moldovei între anii 1467-1474”, Studii şi Cercetări Ştiinţifice, seria istorie, t. VIII, Jassy, 1957, p. 7.

[29]       Bonfinius, pp. 15-16.

[30]       Lettre de Forgach dans Rusu, pp. 715-716. Nous reproduisons la lettre selon le texte corrigé par l’historien roumain.

[31]       Hurmuzaki, II/2, n° CLVI, p. 177. Selon Grigoraş, p. 75, le 19 novembre, l’armée hongroise se trouvait déjà à Bacău ! Or, la charte dans laquelle Michel Apáffy recevait le pardon royal, et voyait ses biens restitués fut émise le 22 novembre à Trotuş ce que signifie que Mathias se trouvait encore dans cette ville. D’ailleurs, le récit de Grigoraş concernant la campagne de 1467 est parsemé d’erreurs d’interprétation, mais l’auteur ne ménage pas ses critiques à propos de l’étude d’Alexandru I. Gonţa, “Strategia lui Ştefan cel Mare în bătălia de la Baia (1467)”, Studii. Revista de Istorie, t. XX, n° 6, Bucarest, 1967, pp. 1127-1144. Nous considérons cette étude comme étant la meilleure contri­bution de l’historiographie militaire roumaine au sujet même si Gonţa se trompe lui aussi sur le dénouement de la bataille. Pour le franchissement des Carpates par les forces hongroises voir Iorga, “Carpaţii în luptele dintre români şi unguri” dans Studii asupra evului mediu românesc, (éd. Şerban Papacostea), Bucarest, 1984, p. 177.

[32]       La lettre d’Étienne le Grand, loc. cit. ; Dlugosz, loc. cit.

[33]       Pour l’étude de la campagne voir aussi Cronica breviter scripta, loc. cit. qui nous donne avec une précision étonnante la chronologie de la marche des troupes hongroises vers Suceava. Selon l’opinion de Panaitescu, Cronici slavo-române, pp. 25-26, Cronica breviter scripta découverte par Olgierd Górka à Nürnberg dans l’archive de Hartman Schedel (1440-1514), médecin chef de la ville, historien et géographe représente une source de première importance pour l’histoire de la Moldavie dans la deuxième moitié du xve siècle. L’historien roumain affirme, p. 26, qu’elle fut écrite par un Allemand qui exerçait le métier des armes à la cour d’Étienne le Grand. Pour d’autres hypothèses voir Chiţimia, pp. 8-9 et Nicolae Cartojan, Istoria literaturii române vechi, (éd. Dan Simionescu, Dan Zamfirescu) Bucarest, 1980, pp. 50-53. Cronica breviter scripta contient des détails qui ne se trouvent pas énumérés dans les autres chroniques molda­ves de l’époque ni dans les documents diplomatiques. Il paraît que son auteur fut quelqu’un de bien informé d’autant que certains passages, notamment ceux concernant la campagne de 1467, sont tout à fait véridiques. La trahison des boyards sur le champ de bataille de Baia ne fut pas prise au sérieux par les historiens jusqu’à la publication par Papacostea des textes concernant l’enquête demandée par Casimir IV au printemps de 1468.

[34]       Pour les opérations militaires et l’itinéraire suivi par l’armée hongroise voir aussi Ursu, pp. 48-51 ; Rosetti, pp. 220-221 ; Alexandru Culici, “Războiul din 1467 contra Moldovei. Bătălia de la Baia”, România Militară, t. LXXVII, n° 2, Bucarest, 1940, pp. 72-95.

[35]       Gonţa, p. 1133. Pour les courriers envoyés de Braşov voir la lettre de Forgach, loc. cit. Dlugosz, col. 496 nous donne d’autres raisons qui poussèrent l’armée royale à changer d’itinéraire. Selon lui, Étienne aurait concentré ses troupes et aurait décidé de livrer bataille dans un endroit situé sur la route qui menait de Roman à Suceava. Mathias qui voulait éviter le combat sur le terrain choisi par son adversaire, changea la direction de la marche en se dirigeant vers Baia. Voir aussi, Ilie Minea, Informaţiile româneşti ale cronicii lui Jan Dlugosz, Jassy, 1926, p. 48.

[36]       Cihodaru, Alexandru cel Bun (23 apri1ie 1399 - 1 ianuarie 1432), Jassy, 1984, p. 123, 191-193.

[37]       À ce sujet voir notamment Gonţa, ainsi que Eugenia Neamţu, Vasile Neamţu, Stela Cheptea, Oraşul medieval Baia în secolele XIV-XVII, t. I, Jassy, 1980.

[38]       Il nous semble nécessaire de rectifier une erreur de Bonfinius, p. 16, selon lequel, l’armée hongroise arriva à Baia trois jours après avoir quitté et incendié la ville de Roman, épisode qui eut lieu d’après les sources, le 7 décembre. Lui-même nous dit qu’Étienne attaqua les forces royales dans la première nuit de leur séjour à Baia comme il résulte aussi de la lettre du voïvode moldave qui décida à engager le combat dès qu’il avait entendu que l’ennemi commençait à fortifier la ville. De même la chronique de Grigore Ureche, Letopiseţul Ţării Moldovei, (éd. Petre P. Panaitescu), Bucarest, 1955, p. 85. La plupart des sources nous indiquent que la bataille eut lieu pendant la nuit du 14 au 15 décembre. Cela signifie que la marche de l’armée hongroise de Roman à Baia avait duré à peu près une semaine ce qui correspond d’ailleurs, si nous regardons une carte de la campagne, à la distance qui sépare les deux localités, difficile à parcourir pour une armée qui dépassait 20 000 hommes et qui se déplaçait dans un terrain hostile avec un impressionnant train des bagages dont il fallait assurer la sécurité contre les harcèlements de la cavalerie moldave. Nous savons aussi que cette région fut fortement dévastée par les troupes hongroises et que le roi envoya en même temps un détachement de cavalerie qui incendia la bourgade de Neamţ.

[39]       Bonfinius, pp. 16-17.

[40]       Pour la personnalité de Janus Pannonius et sa place dans la culture hongroise, voir Jean Bérenger, Histoire de l’Empire des Habsbourg (1273-1918), Paris, Fayard, 1990, pp. 127-128 ainsi que les contributions de Marianna D. Birnbaum, “Janus Pannonius : Our Contemporary” et de Géza Vadász, “La pensée pythagoricienne dans la poésie de Janus Pannonius” dans Mathias Corvinus and the Humanism in Central Europe, (sous la dir. de Tibor Klaniczay et József Jankovics), Budapest, 1994, pp. 49-58, 235-240.

[41]       Le 13 décembre. En vérité il s’agit de la journée du lendemain.

[42]       Panonnius dans Ciorănescu, pp. 26-27. Les noms propres entre parenthèses sont dus au traducteur de la lettre.

[43]       Panaitescu, Contribuţii, p. 63.

[44]       Dlugosz, loc. cit.

[45]       Ibidem, loc. cit. ; Minea, loc. cit. Les drapeaux furent amenés à la cour polonaise et présentés comme trophées de guerre moldaves par le boyard Denko Ivaşcovici, le porteur de la lettre d’Étienne le Grand concernant la victoire de Baia, Panaitescu, p. 65.

[46]       Ibidem, pp. 69-70.

[47]       Dlugosz, col. 496-497.

[48]       Gonţa, loc. cit.

[49]       Nous reproduisons et traduisons la carte de Gonţa, p. 1135 que nous considérons comme la plus précise jusqu’à ce jour. Certaines manœuvres des armées hongroise et moldave ont été cependant modifiées selon notre interprétation de la bataille.

[50]       Marcin Bielski (vers 1495-1565), Sprawa rycerska, Cracovie, 1569, apud Bogdan Petriceicu Hajdeu, Archiva istorică a României, t. I, Ie partie, Bucarest, 1865, p. 10.

[51]       Rosetti, p. 140. Avant de charger par surprise les forces bourguignonnes à Morat (le 22 juin 1476), les troupes suisses se trouvaient embusquées depuis plusieurs jours dans un forêt voisin du champ de bataille sans que les reconnaissances effectuées par la cavalerie de Charles le Téméraire (1467-1477) puissent les repérer, Hans Delbrück, History of the Art of War, t. III, “Medieval Warfare”, (trad. par W. J. Renfroe Jr.), Bison Book, 1990, p. 612.

[52]       Ureche, loc. cit. ; Thuróczi, loc. cit.

[53]       Ibidem, loc. cit.

[54]       Ureche, loc. cit. Selon les témoignages enregistrés lors de certaines batailles, la consommation de boissons alcooliques, notamment de l’eau-de-vie pouvait avoir une influence bénéfique sur les combattants en les stimulant à l’action ou en atténuant les souffrances des blessés. Voir le cas de l’infanterie anglaise à la bataille de Waterloo (18 juin 1815) dans John Keegan, Anatomie de la bataille : Azincourt 1415, Waterloo 1815, La Somme 1916, éd. française, Paris, 1993, p. 158, ainsi que les exemples fournis par Jean Chagniot dans Guerre et Société à l’époque moderne, Paris, PUF, 2001, p. 143. N’oublions pas non plus les fantassins soviétiques de la seconde guerre mondiale, dont chacun recevait sa ration de vodka avant de monter à l’attaque.

[55]       Cartojan, p. 271. Quant à Bielski dans Gheorghe I. Năstase, “Istoria moldove­nească din Kronika Polska a lui Bielski”, Cercetări istorice, n° 1, Jassy, 1925, p. 122 il ne fait que reproduire le récit de Dlugosz.

[56]       Pour l’attaque de Vlad l’Empaleur voir notamment Ştefan Andreescu, Vlad Ţepeş (Dracula). Intre legendă şi adevăr istoric, Bucarest, 1976, p. 114 -116 ; Stoicescu, Vlad Ţepeş, Bucarest, 1976, pp. 108-114 avec bibliographie.

[57]       Gonţa, p. 1136.

[58]           Gouverneur d’une province ou d’une place forte situées à l’intérieur du pays, Grigoraş, Instituţii feudale din Moldova I. Organizarea de stat pînă la mijlocul sec. al XVIII-lea, Bucarest, 1971, pp. 285-305.

[59]       Il s’agit du vornic ( marscalcum) Crasneş, non de Isaia qui fut exécuté par Étienne plus tard, en 1471. Voir Grigoraş, Moldova lui Ştefan cel Mare, note 176, p. 81 ; Gonţa, p. 1139.

[60]       Dans le sens de faire mouvement avec son corps d’armée, d’attaquer.

[61]       Dans l’édition de Panaitescu, p. 29 on trouve seulement le mot picior, (pied). Nous avons cru nécessaire d’employer la formule plus explicite de l’édition Chiţimia, p. 60 : “picior de Ungur”, (pied de Hongrois).

[62]       Les deux éditions critiques ont mal interprété ce passage d’une extrême impor­tance. Chez Chiţimia, loc. cit., il s’agit du mercredi 15, tandis que la version Panaitescu note le mercredi 14. En tenant compte du fait que le 14 décembre était un lundi, et le 15, un mardi, la date exacte de la contre-attaque hongroise, le mardi 15 durant les heures avant l’aube. Cronica breviter scripta mentionne clairement au début de son récit que l’offensive d’Étienne eut lieu dans la nuit du 14 vers 15 décembre, du lundi au mardi. Cette partie du récit suscita d’ailleurs de nombreuses interprétations plus au moins fan­taisistes de la part des historiens roumains. Par exemple Iorga, Histoire des Roumains, p. 182 : “Enfin la version valaque (Gorka) ajoute quelques détails, du reste tout à fait confus, avec une défaite passagère d’Étienne qui doit se racheter.... ” ! De même Grigoraş, p. 80 affirme que la fuite du voïvode moldave fut provoquée le lendemain de la bataille par une contre-attaque de l’armée hongroise regroupée durant sa retraite. Ce nouveau rassemblement des forces ennemies fut favorisé par la trahison du vornic Crasneş qui n’attaqua pas au moment convenu selon le plan établi par Étienne ! La même hypothèse est avancée aussi par Gonţa, p. 1140.

[63]       Nous avons traduit d’après Cronica breviter scripta, (éd. Panaitescu), pp. 29-30.

[64]       Legacio per dominum Marcissium Choranczycz exponenda” dans Papacostea, Un épisode de la rivalité polono-hongroise, p. 977. L’historien roumain notait en marge de cette découverte : “Évidemment, les chiffres avancés par notre document sont incontrôlables à l’état actuel de nos connaissances, mais le fait lui-même est incontes­table : Étienne a réprimé impitoyablement les boyards qui, mettant à profit l’invasion hongroise, sinon même de connivence avec le roi Mathias Corvin, avaient essayé de secouer un joug qui commençait à leur peser trop lourd. Loin donc d’être le prélude d’une nouvelle étape de la politique intérieure d’Étienne le Grand, les événements de l’année 1467 et du début de l’année suivante furent l’aboutissement du conflit qui oppo­sait déjà depuis longtemps le pouvoir central en plein épanouissement et les tendances anarchiques des grandes boyards”, Ibidem, p. 973.

[65]           Commandant de l’armée en absence du prince. En Moldavie au xve siècle, il y avait deux vornici : celui de la Haute Moldavie et celui de la Basse Moldavie.

[66]           Şimanschi, p. 590.

[67]       Dans ses commentaires sur la bataille, Ciorănescu, p. 22 affirmait que si les chiffres des pertes moldaves avancés par Bonfinius sont exacts “alors la réserve de Crasneş devait être de mille cavaliers parce que ce chroniqueur nous indique que le total de l’armée moldave était de douze mille hommes, que sept mille sont tombés dans la lutte et que quatre mille Moldaves se sont retirés de Baia après l’attaque du 14/15 décembre” ! Même si le récit de Bonfinius, témoin oculaire des événements nous semble le plus proche de la réalité historique nous devons cependant l’accepter avec une certaine réserve car une partie des informations qu’il nous fournit ne peuvent pas être vérifiées. Il est le seul a connaître les effectifs de l’armée moldave qui a attaqué la ville tandis que l’évaluation des pertes enregistrées par les deux camps mérite une analyse plus détaillée. En ce qui concerne la force du groupement commandé par Crasneş, le chiffre avancé par Ciorănescu nous semble trop maigre pour l’exécution d’une manœu­vre de débordement dont le but final était de couper la retraite d’une armée qui comptait vraisemblablement plus de 20 000 hommes.

[68]       Ibidem, p. 21 selon l’affirmation de Panonnius, p. 26.

[69]       S. T. Kirileanu, Ştefan cel Mare şi Sfînt, istorisiri şi cîntece populare, Monastère de Neamţ, n° 9, 1924, apud, Anton Balotă, “Vitejii lui Ştefan cel Mare”, Studii şi Articole de Istorie, t. IX, Bucarest, 1967, p. 145. Dans ce mêmes parages, Gonţa, p. 1140 situe aussi l’épisode dans lequel le voïvode réussit à se sauver avec deux de ses pages.

[70]           Ciorănescu, p. 22.

[71]       Ibidem, loc. cit. : “En tout cas la lettre de l’évêque Jean considère que la carnage de Baia dépassa tout ce qu’on avait déjà vu pendant les autres expéditions du roi Mathias, qui avait déjà soutenu deux guerres contre l’empereur Frédéric III (1459), avait étouffé la révolte des Bohémiens (1462), avait battu les Turcs à Jajce (1463), et avait exterminé plus de dix mille Frères bohémiens (1464)”.

[72]       À comparer cette lettre avec le bulletin de victoire envoyé par Étienne le Grand au roi de Pologne, le 25 janvier 1475, suite à la bataille de Vaslui -Podul Înalt (le 10 janvier) contre les Ottomans. Cette fois-ci, il mentionne les noms des commandants de l’armée ennemie, morts ou capturés pendant les combats. Le texte fut publié par Iorga dans Acte şi fragmente cu privire la Istoria Românilor, t. III, Bucarest, 1897, pp. 91-92.

[73]       Apud, Pop, p. 137.

[74]       Apud, Panaitescu, Ştiri veneţiene contemporane, p. 49.

[75]       Cronica breviter scripta, p. 30.

[76]       Gonţa, pp. 1137-1138. Pour la charte voir Hurmuzaki, t. II/2, n° CLIV, pp. 175-176 ; Pop, p. 136.

[77]       Au même moment” dans l’édition Chiţimia, loc. cit.

[78]       Ibidem : “une nombreuse armée”.

[79]       Dans le sens d’anéantir une partie de l’armée, tuer un grand nombre de ses guerriers.

[80]       Ibidem : “les armes”.

[81]       Cronica breviter scripta, (éd. Panaitescu), loc. cit.

[82]       Selon Chiţimia, loc. cit., note 3, ce passage écorché la première fois par le traducteur de la chronique en allemand ne pu être traduit clairement en roumain par Madame Briebrecher qui le laissa dans cette forme confuse.

[83]       Pour remédier à la perte de l’artillerie, des chariots, des bagages et pour renforcer son armée en vue d’une nouvelle campagne contre la Moldavie, Mathias Corvin appliqua à tous les États de Transylvanie un impôt de 400 000 pièces d’or, Dlugosz, loc. cit. ; Veress, p. 3 ; Gonţa, p. 1138.

[84]       Ureche, loc. cit.

[85]       Lettre d’Étienne le Grand, loc. cit.

[86]           Aujourd’hui encore dans l’historiographie roumaine on considère que Baia fut une grande victoire remportée par l’armée moldave. Pourtant, dès 1914, Ursu dans Ştefan cel Mare şi Turcii, Bucarest, 1914, pp. 34-35 essaya de montrer que le combat fut indécis avec beaucoup des pertes pour les deux camps. Il ne disposait que des relations de Thuróczi, Bonfinius et probablement aussi de la collection de documents publiée la même année par Verres. Dans “Lupta de la Baia dupa izvoare ungureşti”, Revista Istorică, t. V, n° 11-12, novembre-décembre 1919, pp. 223-224, Georges I. Brătianu, critiqua les propos de Ursu ce qui obligea en quelque sorte cet historien, six ans plus tard dans la biographie dédiée au voïvode, à revenir sur ses hypothèses et à prouver le contraire. Depuis 1969, lorsqu’il publia le texte de l’enquête entreprise par Casimir IV, Papacostea spécifia à plusieurs reprises que Baia fut une bataille sanglante et indécise sur laquelle nous ne disposons pas encore d’une analyse tactique qui puisse nous permettre de comprendre le déroulement des combats : Papacostea, Politica externă, p. 20 ; Idem, Stephen the Great, p. 39. Quant à l’étude de Ciorănescu, elle demeure encore totalement inconnue dans l’historiographie roumaine. Malgré la perti­nente analyse de la lettre de Janus Panonnius, l’érudit roumain exilé en France est loin de nous offrir une critique détaillée des autres sources, ce que lui aurait permis de mieux comprendre le déroulement de la campagne et de la bataille qu’il nous relate d’ailleurs brièvement. Il ne connaît pas non plus la lettre de Forgach publiée en 1986 par Rusu en Roumanie. Malgré des erreurs d’interprétation et des jugements parfois erronés, Ciorănescu peut être considéré le premier auteur qui essaya d’opposer une preuve presque irréfutable à la thèse qui persiste encore dans l’historiographie roumaine et en même temps, de confirmer les soupçons de Papacostea. Les historiens hongrois ne réus­sirent pas non plus à percer le mystère qui plane encore sur les événements militaires qui se sont déroulés au mois de décembre 1467 en Moldavie. Par exemple Pál Engel, loc. cit. : “Having mopped up the revolt, Matthias marched into Moldavia with a view to forcing Prince Stephen the Great to obedience. He was defeated near Baia on 15 December 1467 and compelled to withdraw, but the completeness of Matthias’s triumph in Transylvania is shown unequivocally by the fact that his standing was not in the least shaken by his failure in Moldavia”. De même, Gábor Barta, p. 225 écrivait qu’en “cette même année de 1467, Mathias lança une expédition armée contre le voïvode de Molda­vie, Ştefan, un des instigateurs de la révolte. Malgré le fait que le roi lui-même fut blessé lors d’un affrontement malencontreux et qu’il dut faire reculer ses troupes, le voïvode jugea plus opportun de ne pas le provoquer plus longtemps et de lui prêter serment de vassalité”. Ce qui se passa toutefois, huit ans plus tard ! et dans les condi­tions de l’imminente attaque ottomane de 1476, lorsque Étienne se trouvait seul sans alliés potentiels face à la puissance militaire de la Porte.

[87]       Veress, p. 3, 42-43.

[88]       Selon les émissaires hongrois, à Baia l’armée moldave perdit 25 000 hommes tandis que les troupes de Mathias Corvin ont eu environ 5 000 tués ! Voir Brătianu, p. 217 ; Panaitescu, Ştiri veneţiene contemporane, pp. 48-50.

[89]       Sébastien Münster, Cosmographei oder Beschreibung aller Länder, Herrschafften..., Basel, 1588, pp. 1038-1039, apud, Brătianu, p. 222.

 

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