Revue Internationale d'Histoire Militaire

 

Les relations militaires entre la France et la Roumanie, 1857-1916

 

Jean-Noël Grandhomme

 

Au milieu du xixe siècle la France apparaît comme la fée tutélaire qui se penche sur le berceau de l’armée roumaine. Les principautés de Moldavie et de Valachie, récemment émancipées de la Sublime Porte par le traité de Paris (1856), font en effet appel à l’un de leurs parrains, Napoléon III, afin de doter leur pays d’infrastructures modernes, avec au premier rang les forces militaires. Soutenir les Roumains, c’est dans l’esprit de l’empe­reur, au-delà d’un désir sincère d’aider une nation amie et d’une question de prestige, affaiblir l’Autriche et assurer de nouveaux débouchés aux entreprises d’armement françaises.

La situation est sensiblement modifiée après l’accession au trône du prince Carl de Hohenzollern-Sigmaringen (1866) et surtout après la défaite de 1871. La France ne constitue plus alors le seul modèle ni même le modèle privilégié. En 1883, la Roumanie rejoint officiellement la Triplice. Pourtant, en dépit de cet effacement, l’influence française perdure jusqu’à ressurgir à la veille de la Grande Guerre avant de déboucher sur une alliance en bonne et due forme en août 1916. Au-delà des vicissitudes politiques et des aléas conjoncturels, existerait-il alors une communauté d’intérêts permanente entre la France et la Roumanie, vision que les historiographies française et roumaine de l’entre-deux-guerres a tenté d’imposer ?

Les missions militaires françaises en Roumanie sous le Second Empire

Le 20 avril 1857, la Moldavie sollicite du gouvernement impérial français l’envoi en mission de quelques officiers et sous-officiers auxquels serait confiée l’instruction de l’armée moldave[1]. Le général Vaillant, minis­tre de la Guerre, se montre d’abord sceptique car les conditions offertes par le gouvernement moldave ne lui paraissent pas assez avantageuses pour que l’on puisse trouver des militaires français qui les acceptent. Il ne s’oppose pourtant pas à ce qu’une offre en ce sens soit lancée dans les régiments[2], mais elle n’obtient effectivement aucun succès.

Le 23 juillet 1860, c’est le gouvernement des Principautés Unies qui cette fois réitère la demande. Le colonel Florescu, chef de l’état-major général, qui désire donner à sa petite armée une organisation militaire calquée sur celle de la France, estime qu’il ne peut y parvenir qu’avec le concours de quelques officiers détachés des rangs de l’armée française. Il demande donc l’envoi de deux capitaines, afin de réorganiser les écoles militaires de Bucarest et de Iaşi, et de deux sous-intendants, assistés de six officiers subalternes, - pour prendre en main l’administration militaire.  Par ailleurs, il voudrait envoyer à Saint-Cyr et à Polytechnique des jeunes gens qui, “ayant fait des études sérieuses, se trouveraient en état de suivre les cours de ces écoles”. D’autre part, des sous-lieutenants sortis des écoles militaires des Principautés et dont l’instruction,poussée dans ce but, leur permettrait de suivre avec facilité les cours pourraient être admis dans les écoles d’état-major de Paris, de Metz et de Saumur.

Florescu souhaite également que les différents corps de l’armée française accueillent des officiers roumains en stage. Ces officiers, familiarisés avec la théorie, s’appliqueraient à la pratiquequi est si essen­tielle pour la bonne exécution de toutes les parties du service militaire”. Ils ne manqueraient pas de mettre à profit les exemples qu’ils auraient sous les yeux et, en rentrant dans leur pays, ils appliqueraient à la petite armée moldo-valaque les principes d’une bonne discipline et les différentes notions qu’ils auraient acquises pendant leur séjour en France[3]. Il est envi­sagé aussi de former quelques officiers de marine à Brest[4]. Ces différentes questions, conclut le colonel, constituent pour les Roumains “tout un avenir”. Le gouvernement français, en donnant “cette nouvelle marque de bienveillance” aux Principautés Unies, peut être certain de la vive gratitude d’une nation “dont les sympathies et la reconnaissance sont depuis long­temps acquises à la France[5]. C’est donc une vaste tâche d’organisation générale de l’armée roumaine, du moins une sorte de haut-parrainage, qui est demandé à la France.

L’œuvre de la mission Lamy sous le règne du prince Cuza

Le 23 août 1860, Napoléon III approuve dans le principe l’envoi d’une mission militaire dans les Principautés[6]. La tâche s’avère ardue car, en ce qui concerne les officiers, l’instruction militaire estpresque nulle”, cons­tate le sous-intendant Le Cler, dépêché sur place en éclaireur pour évaluer les besoins. Mais comme “l’intelligence et la bonne volonté” des jeunes officiers sont  indéniables, comme le soldat est “solide et bon marcheur”, la mise à disposition d’instructeurs français bien choisis dans les différentes armes, et d’ailleurs “ardemment et généralement désirés”, produira les meilleurs résultats[7]. La mission arrive en Roumanie au printemps de 1861 : les capitaines Paul Lamy et Guérin, les maréchaux des logis Gastal et Grincourt, le sous-chef artificier Chabert et le clairon de 1re classe Tay sont placés sous l’autorité du chef d’escadron Zénon Lamy[8]. La faiblesse des effectifs trouve sans doute son explication dans les conditions financières toujours aussi peu avantageuses consenties aux Français par le gouverne­ment du prince Cuza (dont se plaint en vain leur chef en mars 1861)[9].

La mission réussit néanmoins à imposer une instruction scientifique et militaire à la française, dispensée d’ailleurs en français. Le prince Cuza aide le commandant Lamy à briser les privilèges de la caste militaire locale, affichant, comme dans d’autres domaines, une volonté véritable de faire du neuf et du solide. C’est ainsi qu’une école militaire est créée à Bucarest. Le sous-intendant Le Cler, de son côté, prend en charge l’organisation des services administratifs de l’armée. Il se montre lui aussi mécontent de la situation financière qui lui est faite (car la solde roumaine lui fait perdre celle de France, alors qu’il croyait pouvoir cumuler les deux)[10], et comme en outre il entretient de mauvais rapports avec les autres membres de la mission, il finit par rentrer en France en 1865[11]. L’année suivante, il publie un ouvrage intitulé La Moldo-Valachie. Ce qu’elle a été, ce qu’elle est, ce qu’elle pourrait être, où il dresse un tableau peu flatteur de la situation, insistant sur la corruption et la nonchalance des officiers et de l’oligarchie au pouvoir, tout en se plaisant à reconnaître que l’élément de troupe est “soumis, intelligent, sobre, solide et bon marcheur[12]. Les accusations de l’officier français sont loin d’être sans fondement. Ceux qui profitaient de l’ancien système (les fournisseurs de l’armée, les officiers vénaux) ont en effet ourdi une cabale contre les Français en septembre 1863, et le chef de la mission et l’un de ses capitaines ont même été emprisonnés un moment sans motif. Toutefois cet incident a en fin de compte renforcé leur position car le prince Cuza, qui les a sortis de ce mauvais pas, leur a ensuite accordé une protection plus efficace et plus ostentatoire encore[13].

Un éphémère second souffle

C’est avec l’arrivée du prince Carol que la position de Z. Lamy[14] devient véritablement difficile. Il regagne la France dès juillet 1866, suivi au mois de décembre de la même année par le capitaine Guérin[15]. Ces départs sont l’aboutissement d’une lente dégradation des rapports entre Roumains et Français. “Aucune des missions que le gouvernement de l’empereur a envoyées il y a quelques années dans les Principautés n’a complètement réussi”, écrit en juillet 1866 le baron d’Avril de Greigueil, consul général de France à Bucarest. Le diplomate voit des causes com­plexes à cet insuccès. Au premier rang la mauvaise volontéde ceux qui profitent d’un état de choses irrégulier”, et la susceptibilité de personnes qui, dans une position élevée et à un âge avancé, se trouvent tout d’un coup placés “sous la direction d’un instituteur”. Le caractère personnel des membres de la mission a beaucoup contribué lui aussi à l’échec de l’ensem­ble. À peu d’exceptions près, les militaires français, “sentant leur supério­rité, et irrités des obstacles qu’ils rencontraient, ont traité les indigènes avec une hauteur dédaigneuse et avec une raillerie blessante”. Et le consul de citer l’exemple du sous-intendant Le Cler, dont le livre a d’autant plus choqué qu’il contenait “beaucoup de faits exacts[16].

Se pose rapidement la question du rapatriement de la mission tout entière, décidé dès le 30 décembre 1866[17]. Pourtant le prince Carol, “que cette affaire préoccupe vivement à divers titres”, ne veut pas donner l’impression d’une expulsion en bonne et due forme. Au contraire, il exprime “de la manière la plus insistante” en février 1867 le désir que “l’empereur veuille bien lui continuer l’insigne faveur d’une mission mili­taire” et que le capitaine Paul Lamy soit maintenu à sa tête. Et même si Carol envisage dans le même temps de faire venir auprès de lui quelques officiers prussiens, le baron d’Avril de Greigueil estime que les Français se trouvent toujours “dans une situation complètement honorable et en mesure de rendre des services”.

On prête en effet l’intention au souverain de dissoudre, puis de réor­ganiser complètement les forces militaires, “ce qui, commente le consul de France, serait une mesure très utile, cette armée n’ayant ni discipline, ni instruction, ni beaucoup plus de moralité que les autres corps. La mission française aurait alors une importance toute nouvelle”. La France, selon lui, aurait tout intérêt à ne pas abandonner volontairement la position militaire qu’elle occupe dans les Principautés, comme en Turquie et en Égypte d’ailleurs, et le capitaine Lamy, par sa connaissance des hommes et de la langue, lui paraît naturellement désigné pour continuer à diriger la mission[18]. Ces conseils sont entendus à Paris. Le 11 mars 1867, la mission est maintenue et placée sous la direction personnelle du prince, afin de diminuer “les chances de conflit avec l’administration moldo-valaque[19]. Le ministre français de la Guerre envisage alors de lui redonner “son ancienne importance” par le détachement à Bucarest d’un officier supérieur et de deux capitaines[20]. Des listes de candidats parviennent au ministère des Affaires étrangères au cours du mois d’avril[21].

Une expulsion en douceur

Le 24 avril 1867, la mission est complètement réorganisée. Le chef de bataillon Lamy en prend la tête (avec en même temps les fonctions d’instructeur d’infanterie)[22] ; lui sont adjoints les capitaines Bodin et Roussel, respectivement instructeurs d’artillerie et du génie ; tandis que les adjudants Gastal et Grincourt sont maintenus en Roumanie[23]. Pourtant, à peine les officiers se sont-ils remis au travail que Carol, qui ne fait con­fiance qu’à la Prusse en matière militaire, songe à se passer de leurs services. Le prince commence par introduire en Roumanie les règlements en usage dans l’armée prussienne ; puis, tout en continuant à entretenir de cordiales relations de façade avec Lamy, il fait venir de plus en plus de Prussiens à Bucarest, envoie des officiers roumains s’instruire à Berlin et résilie les contrats d’armements passés avec Napoléon III. Lamy comprend vite que Carol supporte la présence de la mission “comme une nécessité fâcheuse et diminue son rôle de jour en jour[24].

Le 21 novembre 1868, afin de sortir d’une situation fausse qui embarrasse les deux parties, Paris décrète le retour de la mission[25]. Si Lamy est maintenu sur place, c’est en tant qu’attaché militaire[26]. Quelques jours plus tard le ministère de la Guerre décide, pour une raison inconnue, de surseoir au rapatriement des officiers français “jusqu’à nouvel ordre[27]. Mais il ne s’agit que d’une péripétie : le 15 janvier 1869 Napoléon III ordonne le rappel immédiat et cette fois définitif de la mission[28]. Les officiers sont chaleureusement remerciés par le roi Carol avant leur départ, mais la Roumanie vient bel et bien de changer l’orientation de sa politique militaire.

Les relations courtoises au temps de Carol Ier

Après l’éclipse consécutive à la guerre de 1870-1871, les relations entre la France et la Roumanie prennent un tour cordial, caractérisé par un peu plus de chaleur et de régularité qu’avec la plupart des pays européens et par de nombreux échanges de vue amicaux, à défaut de liens commer­ciaux très importants. La présence militaire française en Roumanie se traduit par des visites d’officiers français, une timide coopération technique et quelques ventes d’armes.

En octobre 1874 un officier français assiste aux manœuvres de l’armée royale, sur invitation spéciale du gouvernement roumain[29]. Huit ans plus tard le colonel Tramond et le capitaine Chavaud y sont de nouveau conviés et y rencontrent des observateurs italiens, russes, anglais, bulgares et serbes ; en revanche aucun représentant allemand ni autrichien[30]. En septembre 1886, le commandant Meynier, attaché militaire français à Constantinople, Bucarest, Belgrade et Sofia, est reçu par le roi Carol. “Il est visible, note le ministre de France en Roumanie, que la visite d’un repré­sentant distingué de notre état-major cause un grand plaisir aux officiers roumains dont un si grand nombre ont été élevés dans nos écoles et qui professent en général une vive sympathie pour notre pays et notre armée[31]. Cette impression est confirmée le 30 mai 1890, lorsque le lieute­nant de vaisseau Le Nepvou de Carfort, commandant de l’aviso Pétrel stationné à Constantinople, alors en relâche à Galaţi, est reçu par un monar­que particulièrement “sensible à la démarche courtoise du gouvernement français qui (a) demandé à l’officier de saluer les officiels roumains[32].

Le 20 mai 1894, l’attaché militaire français à Belgrade, Cetinjé et Bucarest, le chef de bataillon de Sailly, assiste à Constanta à l’inauguration d’un monument à la mémoire des soldats français morts pendant l’expédition de 1854 en Dobroudja. La cérémonie revêt une solennité toute particulière : “L’attitude des autorités roumaines, fonctionnaires civils et militaires de tout ordre a été vraiment digne de remarque : chacun semblait considérer cette fête comme sienne et honorer ses propres morts en rendant honneur aux morts français[33]. En mai 1897, c’est le capitaine Pellarin, nouvel attaché militaire à Bucarest, qui est reçu par le souverain, auquel il offre l’annuaire de l’armée française. “Le roi Carol, dit-il, aime et recherche les occasions de s’entretenir des questions militaires, aussi garde-t-il très longtemps les officiers étrangers qui ont l’honneur d’être admis auprès de lui[34].

Même s’il n’existe pas d’accord de coopération officiel, on note plusieurs cas de transferts de technologie et de savoir-faire français sous le règne du roi Carol. En décembre 1893, le commandant Mougin rend visite au général roumain Pastia, inspecteur de l’artillerie, son ancien condisciple et ami de l’école d’application de Metz. Il “s’est rendu à l’appel de son vieux camarade, dit le capitaine de Sailly,  pour venir en aide aux artilleurs roumains et leur enseigner la manière d’organiser le tir dans une place telle que Bucarest[35].

En avril 1895, c’est le lieutenant-colonel Defforges, qui est chargé d’une mission destinée à enseigner aux officiers roumains le maniement et l’usage de l’appareil bimétallique à mesurer les bases en trigonométrie (prêté par la France à la Roumanie), et les conseiller dans le choix de la mesure de base propre à établir le plan à grande échelle de Bucarest. Defforges est bientôt conduit aussi, sur instructions du ministre français de la Guerre, à contribuer à l’organisation à Bucarest d’un institut géogra­phique militaire sur le modèle de l’institut français. Les résultats s’avèrent des plus probants : trois bases mesurées, le nivellement mis en pleine activité, la photozincographie introduite à l’institut roumain, les méthodes de dessin autrichiennes remplacées par les procédés français, les bases d’une carte au 1/ 10 000e posées, un observatoire astronomique fondé. “Il faut espérer, dit Defforges, que la Roumanie, qui a déjà témoigné sa reconnaissance des services ainsi rendus, ne les oubliera pas de sitôt, les enregistrera à côté de tous ceux qu’elle a déjà reçus de notre pays et saura s’en souvenir plus tard, quand l’occasion s’en présentera[36]. La collaboration en la matière se poursuit jusqu’à la Grande Guerre. En mai 1911, Paris autorise le stage du capitaine roumain Păun dans le service géographique de l’armée ; l’intéressé part pour la France à cheval et le voyage est prévu pour durer cinquante à soixante jours [37] !

En février 1901, l’amiral commandant en chef de la marine roumaine demande au service hydrographique de la marine française (par l’entremise de l’attaché militaire Pellarin) de faire graver et de tirer un lever des côtes de la mer Noire du royaume de Roumanie dressé par des ingénieurs car il n’existe pas à Bucarest de graveur assez expérimenté pour s’acquitter correctement de cette tâche[38].

En ce qui concerne l’armement, la Roumanie se fournit pour l’essentiel en Allemagne. À titre d’exemple, l’attaché militaire français note en 1899 l’importance des commandes de matériel Krupp[39]. Mais les Roumains n’excluent pas pour autant complétement le matériel français. Ils s’intéressent par exemple aux canons du Creusot, après qu’ils eurent fait merveille dans l’armée des Boers en Afrique du Sud, ce dont Carol Ier s’est montré très impressionné[40]. En mars 1900, lorsqu’une mission est envoyée à Essen pour étudier les nouveaux canons Krupp, le roi tient à ce qu’une autre se rende à Saint-Chamond et au Creusot[41] ; et, en écho à la venue en Roumanie d’un ingénieur des usines du Creusot, le général d’artillerie Dumitru Iliescu se rend en France au début de 1910 pour y visiter les manufactures d’armement. Le ministre de la Guerre, le général Crăini­ceanu, le suit à quelques jours d’intervalle, au moment même où le général Gheorghe Georgescu visite les usines allemandes[42].

L’instruction des officiers roumains en France

Suivant la tradition inaugurée sous le Second Empire, la France continue, de son côté, à accueillir dans ses écoles à titre gracieux un certain nombre d’aspirants ou d’officiers roumains. En mai 1889, le roi Carol en remercie l’attaché militaire adjoint français à Vienne, le capitaine de Villeneuve-Bargemon, de passage à Bucarest, dont il est également en charge. En réponse à l’invitation de Paris, il désigne trois officiers pour accomplir un stage dans la cavalerie française[43]. Au mois de janvier 1893, le capitaine de Sailly communique au ministre de la Guerre, Iacob Lahovari, les principales dispositions relatives à l’admission éventuelle des officiers roumains dans les écoles militaires. Elles sont assorties de l’auto­risation de porter l’uniforme français. Ceux d’entre eux qui, à titre excep­tionnel, seraient admis à suivre les cours de l’école supérieure de Guerre auront en outre le droit de porter un signe distinctif spécial. Lahovari se montre très reconnaissant de ces dispositions. Il ne l’est pas moins de la faculté qui lui est accordée de présenter, par la voie diplomatique, des demandes en faveur des officiers les plus méritants. Sur ce point, il s’engage toutefois à n’en user qu’avec retenue et discernement et, en effet, il a refusé de soutenir la candidature du sous-lieutenant Cezar Peretz, présentée en novembre 1892, parce que l’officier ne lui semblait sans doute pas assez brillant[44].

Mais, vers le milieu des années 1890, on constate l’augmentation des limites et restrictions imposées aux étudiants stagiaires et élèves roumains. Le ministère français de la Guerre, dans une directive du 6 janvier 1897, rappelle que sont exclues des offres du gouvernement l’école supérieure de Guerre, l’école d’application du génie et de l’artillerie de Fontainebleau et l’école navale. Si le capitaine de Sailly ne discute pas le bien-fondé de ces deux premières interdictions, il demande en revanche un assouplissement de la position du ministère de la Marine. En effet, explique-t-il, le refus de plusieurs candidatures roumaines en 1895 a été particulièrement mal ressenti par le ministre de la Guerre d’alors, le général Budişteanu, et on s’en est même quelque peu ému dans la haute société car, en dehors de l’école navale de Brest, il n’est pas d’instruction technique possible pour les jeunes Roumains aspirant à la carrière d’officier de marine, parce que la plupart ne connaissent pas d’autre langue étrangère que le français[45].

La France ne tient à accueillir que des étudiants dont le niveau scolaire soit au-dessus de la moyenne (le séjour en France étant alors une sorte de récompense pour les plus méritants d’entre eux) et surtout des candidats qui pourront ensuite jouer le rôle d’agents d’influence au sein de l’armée roumaine. C’est ainsi que le capitaine de Sailly appuie fortement le 6 mars 1895 la candidature à l’école de Saint-Cyr du jeune Anton Rosetti-Roznovanu, élève de la corniche du lycée Sainte-Barbe de Paris, pour l’excellente raison que la famille de l’adolescent regarde encore le monarque allemand “comme un intrus” et que notamment son oncle demeure “très hostile aux tendances germaniques qui se sont accentuées, sinon dans le pays, du moins dans le gouvernement, à mesure que se forti­fiaient le roi Carol et sa dynastie[46]. En avril 1897, le capitaine Pellarin soutient lui aussi la demande du gouvernement roumain en vue d’admettre à l’école de cavalerie de Saumur le fils du prince Moruzi, préfet, ancien député et sénateur, ancien préfet de police de Bucarest. Le jeune homme, ancien élève du Prytanée militaire de La Flèche, alors en deuxième année à Saint-Cyr, est en effet issu de l’une des familles “dont les sympathies pour la France paraissent les plus certaines”, d’ailleurs alliée à la famille française de Castillon de Saint-Victor[47].

Ce sont ces jeunes gens, devenus officiers supérieurs, qui, ayant acquis une bonne partie de l’armée roumaine à la cause de la France, feront pencher la balance en faveur de l’Entente lors des discussions de cercles et d’états-majors qui précédent les Conseils de la Couronne de 1914 et de 1916. La génération qui a fait ses études dans les années 1880 détient alors les postes clés, et les cercles militaires et politiques sont étroitement soudés en Roumanie, par des liens de famille et de clientélisme. Si la guerre s’était déclenchée une dizaine ou une vingtaine d’années plus tard, on aurait retrouvé aux postes de décision, à côté de véritables francophiles encore, une tout autre catégorie d’officiers, de la trempe du colonel Sturdza, qui, en février 1917, ira jusqu’à trahir son pays au profit de l’Allemagne. Les attachés militaires du tournant du siècle tirent le signal d’alarme sans être écoutés. Ils ne peuvent que regretter la parcimonie avec laquelle les autorités françaises accueillent les élèves roumains car cette politique ne tarde pas à profiter aux ennemis potentiels de la France : la plupart des officiers roumains prennent en effet le chemin des académies militaires des pays de la Triplice.

L’éclipse de la France

À partir d’octobre 1898, les stages des officiers roumains en Autriche et en Allemagne, auparavant assez exceptionnels, sont favorisés par un accord conclu entre les gouvernements de Carol Ier, de François-Joseph et de Guillaume II. Six jeunes gens lauréats des examens d’admission à l’École militaire de Bucarest seront reçus tous les ans en Allemagne afin de bénéficier d’une éducation militaire complète, dans les mêmes conditions que les aspirants officiers allemands. À ce titre, ils prêteront le serment, porteront l’uniforme, toucheront leur solde ; bref, ils seront incorporés dans l’armée allemande et passeront successivement dans les différentes écoles, y compris l’Académie de Guerre. En Autriche-Hongrie, on admettra chaque année douze officiers roumains pour des stages de douze mois dans les corps de troupe ou dans les états-majors : “Je n’ai pas besoin d’insister sur l’importance de semblables mesures, se désole le chef d’escadron Pellarin, que c’est la germanisation à bref délai de l’armée roumaine”.

L’attaché militaire français attire l’attention du ministre sur la gravité du problème et ses implications concrètes. Les premiers pourparlers de la Roumanie avec la Triplice remontent à 1896, à l’époque où la France venait de refuser les candidatures d’officiers roumains à l’école de Fontainebleau et à l’école de Guerre, fait-il remarquer. “Je n’ai pas manqué de signaler, chaque fois que j’en ai eu l’occasion, le haut prix que l’on attache ici à la culture française dans l’armée. La preuve en est qu’il n’y a pas un officier qui ne comprenne notre langue et que plus de la moitié d’entre eux la parle couramment. (...) Il résulte de ce fait un courant de sympathie très vif en notre faveur, dont notre pays ne peut que profiter...”[48] Pellarin est enfin entendu. En septembre 1899, les écoles françaises sont largement réouvertes aux étudiants roumains[49]. Mais les Puissances centrales se sont engouffrées dans la brèche, et il faut désormais que la France apprenne à partager.

À titre d’exemple, on peut étudier la répartition des bourses de séjours octroyées par le gouvernement roumain en novembre 1900 : dix pour l’Allemagne (école de Guerre de Prusse, école de cavalerie de Hanovre, Wilhelms Institut de médecine à Berlin, école d’application de l’artillerie et du génie de Charlottenbourg) ; cinq pour l’Autriche (école navale, école de cavalerie de Vienne, Institut géographique de Vienne) ; deux pour l’Italie (école navale, école des torpilleurs de La Spezia ou école d’hydrographie de Gênes) ; douze pour la France (Lycée Saint-Louis en classes prépara­toires, école des mécaniciens de marine de Toulon, service géographique de Paris, école d’application de torpilles, d’artillerie ou d’hydrographie, école de cavalerie de Saumur, observatoire de Paris, école de médecine militaire du Val-de-Grâce). Par ailleurs, le gouvernement roumain autorise des élèves et des officiers à suivre des cours en Belgique, mais à condition d’assumer eux-mêmes leurs frais d’entretien[50].

On constate donc la prépondérance acquise dès cette date par les pays de la Triplice : dix-sept bourses (59 %) contre douze seulement pour la France (41 %). Ce n’est que le début du déclin. En octobre 1901, Dimitrie A. Sturdza, président du Conseil, ministre des Affaires étrangères et ministre de la Guerre par intérim, estime nécessaire de mettre fin à la dou­ble orientation, française et allemande, qui coexiste dans l’armée roumaine. Puisque la Roumanie se trouve rattachée au système de l’Europe centrale, c’est la tendance allemande qui doit désormais prédominer. Des jeunes gens qui désirent se rendre en France en sont découragés. Le lieutenant Soutzo, qui se trouve à Saumur et souhaite y accomplir une seconde année d’école, n’a pu en obtenir l’autorisation, malgré les résistances de Sturdza, qu’après une démarche personnelle de son père auprès du roi Carol[51].

En octobre 1910, le gouvernement roumain envoie à l’étranger : cinq officiers en Allemagne ; cinq en Autriche-Hongrie ; trois en Italie et sept en France. La tendance à la germanisation de l’armée roumaine se manifeste de plus en plus : 65 % des bourses concernent les pays de la Triplice, alors que la part de la France n’est plus que de 30 %. Et on prévoit d’augmenter encore le nombre des officiers envoyés dans les Empires centraux. Beau­coup d’officiers supérieurs (« nos anciens élèves qui nous font honneur”, dit l’attaché militaire français Després) regrettent cette tendance, d’abord pour des raisons sentimentales certes, mais aussi pour des raisons pratiques, car à cause de l’incompatibilité des tempéraments, l’éducation des officiers en Allemagne et en Autriche-Hongrie ne donne pas les mêmes excellents résultats que la formation à la française[52].

En 1911, l’envoi du prince Carol dans une école militaire de Berlin suscite bien des murmures en Roumanie, où l’on reproche au roi et au prince héritier Ferdinand d’être restés beaucoup trop allemands, alors que l’on comptait sur une éducation purement roumaine reçue dans le pays même pour effacer chez le futur roi ce caractère étranger “qui choque si fort le sentiment national”. Du reste, la perspective “d’aller tâter de la discipline militaire” ne paraît guère enthousiasmer le jeune prince, qui aurait préféré rester à Bucarest “dont il avait commencé à goûter et appré­cier les mœurs faciles[53]. Un compromis est finalement trouvé. Carol effectue d’abord un court service militaire à Potsdam, au sein du 1er régi­ment à pied de la garde, en compagnie de son cousin Friedel de Hohen­zollern-Sigmaringen[54]. Mais il regagne Bucarest dès le printemps 1912 pour y faire son éducation d’artilleur. Le prince est en effet le premier de la dynastie régnante qui soit né et ait été élevé en Roumanie ; “il est le premier vraiment Roumain et on regrettait de voir que l’on cherchait à lui donner une estampille étrangère et notamment allemande[55].

La reprise de la collaboration militaire : l’hypo­thèse Piarron de Mondésir

À l’automne 1914 la France et la Roumanie renouent des relations plus étroites, qui se traduisent par l’envoi en France de la mission d’achat d’armes et de munitions du colonel Rudeanu. Au fur et à mesure que les négociations avancent, le président du Conseil, Aristide Briand, juge néces­saire d’étoffer le personnel militaire français présent en Roumanie. Au printemps de 1916, dans le but affiché de hâter la décision du gouverne­ment de Bucarest, le Conseil supérieur de la Défense nationale décide d’y envoyer une mission militaire française. Le 12 mai, l’état-major propose de nommer le général Piarron de Mondésir au poste d’attaché militaire et de lui donner pour adjoint le colonel Boucabeille, chef de cabinet du ministre de la Guerre. Neuf autres officiers seraient placés sous leurs ordres : le lieutenant-colonel Després, les chefs de bataillon Riegel et Poirot, le capitaine de frégate de Belloy, les capitaines d’Aubigny et de Luynes, le lieutenant de Lareinty-Tholozan et les sous-lieutenants Christian Frogé, officier de réserve de l’infanterie coloniale et poète[56], et Robert de Flers, célèbre auteur dramatique[57]. Pour accentuer le caractère de propagande culturel de la mission, on envisage d’y adjoindre l’acteur et directeur de théâtre Lugné-Poé et l’actrice Suzanne Després[58].

Le général de Mondésir a déjà dirigé la mission envoyée auprès de l’armée serbe en 1915[59]. L’objectif qui lui est fixé consiste - ni plus ni moins - à “faire marcher” la Roumanie. Comment ? Il est invité à étudier la question à la lumière des archives et en prenant le conseil des spécialistes du GQG, du ministère de la Guerre et du Quai d’Orsay en vue de rédiger lui-même un plan d’action et de reconnaissance qu’il soumettra au ministre des Affaires étrangères et président du Conseil[60]. Mondésir commence par s’entretenir avec le général Roques, ministre de la Guerre, avec le généralissime Joffre, le président Raymond Poincaré, le secrétaire général du Quai d’Orsay, Philippe Berthelot, et enfin avec le ministre de Roumanie à Paris Alexandru Lahovari. Puis il établit son QG à l’hôtel Lutetia et se met au travail avec ses collaborateurs[61]. Il comprend vite que les Russes bluffent lorsqu’ils annoncent une armée de 100 000 hommes en Dobroudja, alors qu’ils ne sont prêts à aligner que le quart de cet effectif. Il s’inquiète aussi du projet prêté aux Roumains de faire irruption en Transylvanie, “comme nous en Alsace en 1914, pour y retrouver “leurs frères de race”, sans prendre en compte le danger que courrait une armée sans aucune expérience du combat moderne à s’aventurer aussi loin de ses bases naturelles[62].

Cependant le général de Mondésir abandonne bientôt ses études préliminaires car Ion I. C. Brătianu refuse la proposition du gouvernement français, au grand embarras de son ministre plénipotentiaire à Paris, “parfait « ententiste » et interventionniste de la première heure”. Le président du Conseil roumain estime l’envoi d’une mission inopportun ou en tout cas “au moins prématuré”. La France l’exposerait à devoir admettre, à titre de réciprocité, la venue d’une mission allemande qui ne pourrait que le gêner considérablement[63].

Le lieutenant-colonel Després et sa cellule

Le gouvernement français est donc obligé d’envisager un effectif plus réduit. Le commandant Pichon, attaché militaire, qui s’inquiétait dès le mois de mai de rumeurs à son sujet[64], est effectivement remplacé à Bucarest le 27 juillet 1916 par le lieutenant-colonel Després[65]. Le duc de Luynes (chambellan du duc d’Orléans, prétendant au trône de France), Jules de Lareinty-Tholozan, le marquis de Flers[66], déjà pressentis en mai, font partie de la mission, qui comprendra en outre le nombre d’officiers techniciens estimé nécessaire par l’attaché militaire après entente avec Saint-Aulaire et Brătianu. Briand a supplié le duc de Luynes de mettre son vieux nom, “force dont la France (a) besoin”, au service de son pays : il s’agit “d’apprivoiser les Roumains[67]. La mission comprend encore un sous-officier, secrétaire interprète, cinq ordonnances ou plantons, deux secrétaires et un mécanicien d’aviation. Després figure seul au titre mili­taire, les autres officiers et le personnel de troupe comptent à titre civil à la légation de France. Tous les officiers, ainsi que le personnel de troupe, sont placés “au point de vue de la discipline, tenue et administration” sous l’autorité de l’attaché militaire. En particulier, ils ne peuvent revêtir l’uni­forme qu’avec son autorisation. Les officiers techniciens sont également sous ses ordres directs pour tout ce qui touche à leur service[68]. Le capitaine Cartier, détaché à Bucarest par le 2e Bureau dès le 21 avril, et chargé du service des Renseignements, appartient aussi à la légation[69]. Le 23 août Joffre désigne en outre Després comme représentant personnel auprès du grand état-major roumain, tout en le maintenant dans ses fonctions d’attaché militaire[70].

Les officiers roumains détachés auprès de l’armée française

Dès octobre 1914, le général Joffre permet aux officiers des armées étrangères de se rendre dans la zone des opérations militaires[71]. Les Roumains bénéficient comme les autres de cette mesure. Après l’entrée en guerre de son pays, Ion I. C. Brătianu décide de renforcer la mission militaire roumaine en France. Le 9 septembre 1916, l’état-major roumain désigne le général Gheorghe Georgescu comme son représentant auprès des GQG français et britannique. Després se réjouit dans un premier temps de ce choix : “À l’ouverture des hostilités commandant du 5e corps d’armée en Dobroudja, c’est un officier très agréable de relations. Il parle bien le français et l’anglais, et est très sympathique aux idées françaises : il l’a prouvé comme directeur de l’artillerie en faisant adopter le matériel d’obusiers du Creusot[72]. Pourtant il révise son jugement dix jours plus tard, et avertit son ministre : le général Georgescu qui n’est pas encore désigné officiellement comme représentant roumain auprès du GQG français ; il est accrédité auprès du seul GQG britannique, “mais il cherchera à se présenter au GQG français”. Les motifs de sa désignation sont très peu honorables. Il vient en effet de se voir retirer le comman­dement de son groupe pour avoir failli dans l’acheminement à Turtucaia des renforts prélevés sur une de ses divisions, et on l’expédie à l’Ouest pour se débarrasser de lui en y mettant les formes.

Le général Georgescu part “très aigri”. Certes il éprouve indéniable­ment de la sympathie pour la France, mais est “très prétentieux et même suffisant” et son jugement est faussé par sa haine du général Iliescu[73]. Dès le mois d’octobre 1916, Briand obtient le remplacement de ce personnage près le GQG français par le colonel Rudeanu ; Georgescu est malgré tout maintenu dans ses fonctions auprès des Britanniques[74]. Quelques jours avant la déclaration de guerre l’état-major roumain a aussi désigné son représentant auprès du GQG de l’armée d’Orient. Le major Ignat, attaché militaire à Rome, a été préféré au major Crăiniceanu, attaché militaire à Athènes, jugé trop germanophile[75].

France et Roumanie disposent donc d’organismes de liaison dûment constitués, amplement suffisants en cas de campagne victorieuse, mais qui s’avèrent bien vite trop légers pour faire face à la tournure que prennent les événements. Joffre envisage de prélever sur les membres de la mission du lieutenant-colonel Pyot en Russie deux ingénieurs pour organiser la fabrication des corps d’obus, des fusées et des explosifs en Roumanie[76]. Ces projets d’aide technique rejoignent de manière heureuse les desiderata du gouvernement roumain. “La préface est finie, nous en sommes aux actes”, constate Brătianu dans un entretien avec le marquis de Belloy le 30 août 1916. La France doit considérer l’armée roumaine comme l’une de ses propres armées. “Une victoire ici peut entraîner la victoire générale des Alliés ; notre défaite au contraire serait la défaite des Alliés[77]. Le gouver­nement roumain s’en est donc bien vite rendu compte, l’ignorance des conditions de la guerre moderne parmi les officiers constitue l’un des plus graves handicaps de l’armée royale. Même “les plus savants et les plus capables d’entre eux” ignorent cet art nouveau, ses exigences et la façon dont ils peuvent tenir tête à des armées commandées par les Allemands “passés maîtres dans cette science”. Cette lacune doit être comblée sans délai et pour cela, constate le commandant Lambert, attaché militaire belge à Paris, l’armée roumaine peut difficilement se passer d’un concours étranger[78]. C’est pourquoi Ion I. C. Brătianu se résout à faire appel au con­cours des Français, à leur demander une mission militaire chargée de seconder le haut commandement de ses conseils et de son expérience[79]. Les premiers éléments de cette mission, commandée par le général Berthelot, arriveront à Iaşi le 15 octobre 1916.

Conclusion

Les relations militaires entre la France et la Roumanie dans la période qui s’étend du Second Empire à la Première Guerre mondiale n’ont donc pas suivi une trajectoire linéaire. Si les principautés unies s’en sont remises à la France de Napoléon III pour la création de leur outil militaire, l’arrivée au pouvoir du prince prussien Carol a entraîné un changement de cap que la défaite de 1871 a accentué. Cependant en dépit de l’orientation nettement pro-allemande de la politique du roi, beaucoup de grandes familles rou­maines continuent d’entretenir des liens étroits avec la France, et l’on sait que c’est essentiellement dans ce milieu que se recrutent les officiers supé­rieurs. La renaissance rapide de la France sous la IIIe République, son expansion économique et coloniale, son rayonnement culturel et scienti­fique (notamment dans le domaine militaire avec, par exemple, le canon de 75 et les aéroplanes) conduisent à son retour en force sur la scène roumaine. La victoire de la Marne et l’échec du plan de guerre allemand à l’Ouest achèvent de tourner les Roumains vers Paris. Dès lors, une bonne partie des conditions de la mise en place d’une alliance sont réunies.

La raison principale de la décision roumaine d’août 1916 relève cependant surtout de la politique intérieure qui a fini par prendre le pas sur toute autre considération. Au fur et à mesure que l’éveil national des populations roumaines de Transylvanie s’accentue - avec pour corollaire le durcissement de la politique du gouvernement de Budapest dans la région – l’alliance avec les Habsbourg devient de moins en moins populaire en Roumanie. Au début de la Grande Guerre, l’irrédentisme constitue l’un des thèmes récurrents du discours des hommes politiques roumains, et le roi Ferdinand juge plus prudent de ne pas ramer à contre-courant, ce qui explique la décision roumaine d’août 1916. L’Italie, l’autre “sœur latine” ; la Grande-Bretagne, patrie d’origine de la reine Marie, et surtout la France apparaissent alors comme les seules puissances capables d’aider la Rou­manie à réaliser ses rêves d’unité nationale. Le reste n’est que rhétorique, élément toutefois non négligeable en pays latin et sud-est-européen…



[1]        Service historique de l'armée de terre (SHAT), Vincennes, 7 N 1451, Ministre des Affaires étrangères (AE) au Ministre de la Guerre (MG), 20 avril 1857.

[2]        Id., Note du MG (1857).

[3]        Id., Etat-major roumain au MG, 23 juillet 1860.

[4]        Iancu (C.), “Napoléon III et la politique française à l’égard de la Roumanie” in Revue d’histoire diplomatique, 1974, p. 72.

[5]        SHAT, Vincennes, 7 N 1451, Etat-major roumain au MG, 23 juillet 1860.

[6]        Id., Note du MG, 4 septembre 1860.

[7]        Id., Rapport du sous-intendant Le Clerc au MG, 23 novembre 1860.

[8]        Id., Note de l’inspection générale, 18/ 30 octobre 1863. Chabert et Tay ont quitté le pays avant 1866 (Id., Note de l’inspection générale, 1866).

[9]        Id., Note du MG, 8 mars 1861.

[10]       Id., Etat-major roumain au MG, 22/ 2 janvier 1861.

[11]       Id., Note du MG, 12 mars 1867.

[12]       M. Emerit, “Le Dossier de la première mission militaire française en Roumanie” in Revue roumaine d’histoire, 1966, n° 4, p. 578, note 12 et p. 580.

[13]       Id., p. 581.

[14]       Il a été promu lieutenant-colonel en août 1864 (SHAT, Vincennes, Dossier Lamy Z., 9 Yd 18, Etat des services et des campagnes).

[15]       SHAT, Vincennes, 7 N 1451, Note du MG, 12 mars 1867.

[16]       M. Emerit, op. cit., p. 584.

[17]       SHAT, Vincennes, 7 N 1451, Notes du MG, 21 décembre 1866 et 30 décembre 1866.

[18]       Id., Consul de France en Roumanie aux Affaires étrangères (AE), 14/ 26 février 1867.

[19]       Id., Note des AE, 11 mars 1867.

[20]       Id., Note du MG, 12 mars 1867.

[21]       Id., Note du MG, 18 avril 1867.

[22]       Il a été promu commandant en juillet 1867 (SHAT, Vincennes, Dossier P. Lamy, 9 Yd 109, Etat des services et des campagnes).

[23]       SHAT, Vincennes, 7 N 1451, MG aux AE, 24 avril 1867.

[24]       M. Emerit, op. cit., p. 585.

[25]       SHAT, Vincennes, 7 N 1451, Note du MG, 21 novembre 1868.

[26]       Id., Note du MG, 28 novembre 1868.

[27]       Id., Note du MG, 2 décembre 1868.

[28]       Id., Note du MG, 15 janvier 1869.

[29]       Id., 7 N 1456, Légation de France en Roumanie (LFR) aux AE, 28/ 10 octobre 1874.

[30]       Id., LFR aux AE, 19/ 1er octobre 1882.

[31]       Id., 17/ 29 septembre 1886.

[32]       Id., 7 N 1452, Attaché militaire en Autriche-Hongrie (AMAH) au MG, 2 juin 1890.

[33]       Id., Attaché militaire en Roumanie (AMR) au MG, 9 / 21 mai 1894.

[34]       Id., AMR au MG, 7/ 19 mai 1894.

[35]       Id., AMR au MG, 25/ 7 décembre 1893.

[36]       Id., Rapport du lieutenant-colonel Defforges au MG, 26 mars 1896.

[37]       Id., 7 N 1454, AMR au MG, 13/ 26 mai 1911.

[38]       Id., 7 N 1453, AMR au MG, 1er/ 14 février 1901.

[39]       Id., 10/ 22 février 1899.

[40]       Id., 3/ 15 décembre 1899 et 21/ 2 janvier 1900.

[41]       Id., 12/ 25 mars 1900.

[42]       Id., 20/ 2 février 1910.

[43]       Id., 7 N 1452, AMAH au MG, 20 mai 1889.

[44]       Id., AMR au MG, 8/ 20 janvier 1893.

[45]       Id., 1er/ 13 janvier 1897.

[46]       Id., 22/ 6 mars 1895.

[47]       Id., 22/ 3 avril 1897.

[48]       Id., 7 N 1453, AMR au MG, 17/ 29 octobre 1898.

[49]       Id., 7 N 1456, LFR aux AE, 18/ 31 octobre 1901.

[50]       Id., 7 N 1453, AMR au MG, 4/ 17 novembre 1900.

[51]       Id., 7 N 1456, LFR aux AE, 18/ 31 octobre 1901.

[52]       Id., 7 N 1454, LFR aux AE, 6/ 19 mars 1911.

[53]       Id., 12/ 25 avril 1911.

[54]       Hohenzollern-Roumanie (Nicolae de), În Umbra Coronei României (Dans l’ombre de la Couronne de Roumanie), Iaşi, 1991, p. 40.

[55]       SHAT, Vincennes, 7 N 1454, AMR au MG, 22/ 4 février 1912.

[56]       Norton-Cru (J.), Témoins, Paris, 1929, p. 111.

[57]       SHAT, Vincennes, 7 N 1457, GQG au MG, 29/ 12 mai 1916.

[58]       Piarron de Mondésir (Général), Souvenirs et pages de guerre, Paris, 1933, p. 213.

[59]       Id., pp. 110-211.

[60]       Id., pp. 212-213.

[61]       Id., p. 215.

[62]       Id., p. 216.

[63]       Service historique de la marine (SHM), Vincennes, SS Xj 1, Belloy (capitaine de frégate de), Relation pour servir à l’histoire de la mission navale française en Roumanie, 1916-1919, s.d., p. 9.

[64]       SHAT, Vincennes, 5 N 142, AMR au MG, 15/ 28 mai 1916.

[65]       Id., 16/ 29 juillet 1916.

[66]       A peine arrivé à destination, dans les derniers jours de juillet, il écrit à son épouse : “J’ai la meilleure impression au sujet du grand événement. Je suis stupéfait de la facilité avec laquelle on travaille dans ce pays qui aime la France à la folie et qui semble tout prêt à marcher à ses côtés (archives familiales Robert de Flers, 30/ 12 août 1916).

[67]       Archives familiales Bahezre de Lanlay, Première mission en Roumanie, s.d., p. 10. La désignation du duc de Luynes part d’un malentendu. Il avait, en 1914, proposé ses services en vue de convaincre le tsar Ferdinand de Bulgarie (avec lequel il entre­tenait des liens d’amitié) de se tourner vers l’Entente. En 1916 Aristide Briand a donc confondu les deux Ferdinand. Néanmoins Honoré de Luynes déclara “être en perma­nence au service de la France” (fût-elle républicaine) et accepta la mission (archives familiales Amédée de Flers, Souvenirs, s.d., p. 29).

[68]       SHM, Vincennes, SS Xj 1, Belloy (capitaine de frégate de), op. cit., p. 9. - SHAT, Vincennes, 7 N 1457, GQG au MG, 19/ 2 juillet 1916.

[69]       Id., p. 24.

[70]       SHAT, Vincennes, 5 N 142, GQG à AMR, 10/ 23 août 1916.

[71]       Archives du ministère des Affaires extérieures, Bucarest, Fonds Paris, 579, AE à Légation de Roumanie en France, 16/ 29 octobre 1914.

[72]       SHAT, Vincennes, 5 N 142, AMR au MG, 26/ 9 septembre 1916.

[73]       Id., 5/ 18 septembre 1916.

[74]       Id., GQG à Attaché militaire en Grande-Bretagne, 6 octobre 1916.

[75]       Id., AMR au MG, 7/ 20 août 1916.

[76]       Id., 16 N 3016, GQG au MG, 13/ 26 août 1916.

[77]       Id., 5 N 142, Attaché naval en Roumanie au ministère de la Marine, 17/ 30 août 1916.

[78]       Archives du ministère des Affaires étrangères, Bruxelles, 10 943, Attaché mili­taire de Belgique en France au MG, 5/ 18 septembre 1916.

[79]       Duca (I.G.), Memorii, Bucarest, 1992, vol. 2, p. 37.

 

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