Revue Internationale d'Histoire Militaire

 

Éditorial

 

Thierry Sarmant

 

Ce numéro franco-roumain de la Revue internationale d’histoire mili­taire a pour pivot l’évocation de la présence française en Europe centrale et orientale entre 1848 et 1940. Après une longue phase d’observation, la France est intervenue directement dans cette région du monde à partir de 1915 et y a exercé, pendant un quart de siècle, une influence considérable. Dans les études rassemblées ici, les Français apparaissent donc tour à tour comme témoins et comme acteurs, sous l’angle politique et diplomatique aussi bien que militaire.

Le premier volet du dossier consacré à l’Europe centrale et orientale réunit les contributions d’historiens roumains, présentées par le général Ionescu, directeur de l’Institut d’histoire militaire. À côté du regard français et de l’influence française, c’est de l’identité roumaine et du rôle qu’y jouent la guerre et les institutions militaires qu’il est question. Car le long siècle évoqué ici est celui de la difficile construction de la Roumanie comme État et comme nation, ponctuée par l’union des principautés de Moldavie et de Valachie (1859), par leur indépendance à l’égard de la Porte ottomane (1866), par l’érection de la Roumanie en royaume (1881), par son intervention dans la Grande Guerre (1916), par la naissance de la Grande Roumanie (1919), par la perte (1940) et la reconquête de la Transylvanie (1944).

Dans le second volet du dossier, où s’expriment les chercheurs français et leurs collègues travaillant en France, la Roumanie n’est pas oubliée : Dan Ioan Muresan nous entraîne dans la région du bas-Danube en l’an de grâce 1395 ; Emmanuel Constantin Antoche retrace l’expédition du roi de Hongrie Mathias Corvin en Moldavie (1467) ; Jean-Noël Grandhomme étudie les relations militaires franco-roumaines entre 1859 et 1916 ; Thierry Sarmant et Cosma Nicolau nous présentent les sources de l’histoire de la Roumanie au Service historique de l’armée de Terre française. Mais l’Empire des Habsbourg (Jean Nouzille, Le siège de Vienne, 1683), la Pologne (Olivier Lowczyk, La lutte pour Vilnius : perceptions stratégiques de l’espace lithuanien par la Pologne restaurée, 1918-1923 ; Frédéric Dessberg, Les relations franco-polonaises et les problèmes de sécurité en Europe orientale, 1924-1925), les pays baltes (Julien Gueslin, Un nouveau Drang nach Osten ? La France face aux corps francs dans les pays baltes, 1919) y ont aussi leur place. On n’a pas omis non plus la Turquie, à la fois européenne et asiatique (Thierry Sarmant et Hugues Marsat, Une lettre d’Henri III au sultan Mourad III, avril 1575). Quels que soient les théâtres d’opérations et les époques, c’est toujours d’alliance de revers qu’il s’agit : en tout temps, la France cherche un contrepoids à la puissance autrichienne ou allemande, les nations d’Europe centrale et orientale un soutien face aux empires germaniques, russe et ottoman.

La partie Varia de ce numéro comprend des études couvrant cinq siècles d’histoire, de la fin du Moyen Age jusqu’à nos jours. Au-delà de l’histoire militaire au sens étroit, les auteurs de ce florilège illustrent celle des institutions (Philippe Josserand, Les ordres religieux militaires dans le royaume de Castille, 1252-1369 ; Amable Sablon du Corail, Le finance­ment de la guerre aux Pays-Bas bourguignons après la mort de Charles le Téméraire ; Philippe Boulanger, La conscription en France au xxe siècle : de l’armée de masse à l’armée professionnelle), celle des sciences et des techniques (Antonio Silva Ribeiro et Antonio Costa Canas, La marine portugaise dans les explorations géographiques ; Frédéric Naulet, Diego Ufano et l’artillerie au début du xviie siècle), celle de la culture et des mentalités (Jean-Philippe Dumas, Georges Hébert et la gymnastique militaire dans la marine française). Cette diversité traduit le dynamisme de ce secteur de la recherche, mais elle amène aussi à se poser la question de son unité : existe-t-il encore une “histoire militaire” distincte de l’histoire politique, économique et sociale, de l’histoire de la culture et des idées ?

Certaines des contributions figurant ici (Emmanuel Antoche et Jean Nouzille, déjà cités, Bertrand Fonck, Les campagnes du maréchal de Luxembourg en Flandres : bataille et stratégie, 1690-1694, Christophe Gué, Logistique et conduite des opérations sur le front du Nord et du Nord-Est, 1914-1918) permettent d’apporter à cette interrogation une réponse positive. Oui, il existe bien une histoire militaire irréductible aux autres branches de l’histoire : c’est l’histoire des opérations, l’histoire de la guerre comme phénomène sui generis. Mais ce que montrent aussi les trois dossiers de ce numéro, c’est que la nouvelle histoire de la guerre ne peut transcender la vieille “histoire-bataille” et qu’elle ne pourra prospérer qu’avec l’ouverture de très larges perspectives et de vues cavalières sur d’autres domaines de l’histoire.

Ainsi se justifie le parti retenu par la rédaction de la Revue de reproduire quatre études déjà parues dans des revues régionales ou au sein d’ouvrages très spécialisés : en les offrant à la réflexion d’un public international, la Revue espère stimuler les curiosités, activer les échanges scientifiques et contribuer aux progrès de l’historiographie.

 

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