Revue Internationale d'Histoire Militaire

 

Les campagnes du maréchal de Luxembourg en Flandre, 1690-1694 : bataille et stratégie 

 

Bertrand Fonck

 

Pour battre, il fault s’exposer aux risques d’estre battu[1]. Cette réflexion, par laquelle le maréchal de Luxembourg exprime en 1676 ses scrupules à marcher à l’ennemi, tous les généraux l’ont partagée, tous les souverains en ont craint les implications, ce qui a bien souvent conduit les uns et les autres à refuser cette prise de risque. Et de fait, la bataille est rare dans les guerres de l’époque moderne. Les armées, occupées à se nourrir, à exploiter le territoire ennemi et à défendre le leur, se suivent, s’observent, se menacent, mais ne s’engagent qu’exceptionnellement dans un choc frontal. À la fin du xviie siècle, on ne recherche pas la bataille d’anéantis­sement, mais on vise à rendre un siège possible ou à en interrompre un autre. Dans la grande majorité des cas, la bataille n’a lieu que si elle est acceptée par les deux camps, et tout l’art du général réside donc dans sa capacité à manœuvrer sur son théâtre d’opérations pour amener l’adversaire à combattre en situation défavorable. Certes, les escarmouches entre des détachements envoyés “à la guerre”, comme on dit alors, et les combats entre partis constituent le quotidien des armées, mais la bataille, moment paroxystique d’une campagne, reste hypothétique. Les campagnes du maré­chal de Luxembourg en Flandre pendant la guerre de la Ligue d’Augsbourg ne dérogent pas à la règle[2]. En cinq ans, de 1690 à 1694, elles ne furent marquées que par trois batailles d’envergure, celles de Fleurus en 1690, Steinkerque en 1692 et Neerwinden en 1693, et un gros combat de cavalerie à Leuze en 1691. Autant de victoires qui valurent au maréchal le surnom de Tapissier de Notre-Dame[3]. Pourtant, et bien que les effectifs dont disposait l’armée de Flandre connussent un accroissement considé­rable, les résultats de ces succès furent maigres, et le statu quo prévalut jusqu’à ce que les protagonistes, à bout de souffle, fussent contraints de privilégier la voie de la négociation, qui aboutit au traité de Ryswick de 1697. Seuls les grands sièges menés par Vauban sous le regard de Louis XIV (ceux de Mons en 1691 et de Namur l’année suivante) concré­tisèrent la timide progression française sur ce front au tissu de places fortes particulièrement dense. Pourquoi les batailles remportées ne furent-elles pas mieux exploitées, alors qu’une marche sur Bruxelles sembla à plusieurs reprises possible, notamment après les larges succès de Fleurus et de Neerwinden ? L’analyse des campagnes de 1690 et de 1693, à partir de la correspondance de Luxembourg et des témoignages des contemporains, permet de mettre en perspective les circonstances et les suites de ces journées, mais aussi de déceler les causes de leur effet finalement limité sur le déroulement du conflit. Au-delà des contraintes logistiques qui limitent drastiquement la liberté de manœuvre des généraux, auxquelles s’ajoutent les frictions qu’engendrent les mécanismes du commandement partagé entre Versailles et l’armée, ce sont les conceptions stratégiques de Luxem­bourg et de Louis XIV qu’il s’agit d’éclairer et de confronter.

La manœuvre de Fleurus

Lorsque François-Henri de Montmorency (1628-1695), duc de Luxembourg et maréchal de France depuis 1675, reprend au printemps 1690 les rênes de l’armée de Flandre, après une décennie de défaveur causée par son implication dans l’affaire des Poisons[4], tout reste à faire sur ce front. Il succède au maréchal d’Humières, battu à Valcourt l’année précédente, et doit faire face à une coalition déterminée, quoique désunie, menée par Guillaume III, un adversaire dont il a appris à connaître la ténacité depuis le début de la guerre de Hollande[5]. Appuyé par deux corps de troupes placés sous les ordres de Boufflers et d’Humières, Luxembourg dispose à l’entrée en campagne de quelques 40 000 hommes, ce qui est relativement peu, pour s’opposer aux alliés dirigés par le prince de Waldeck qui espère pénétrer en France[6]. Rejoignant ses troupes sur l’Escaut le 5 mai, avant que l’ennemi soit pleinement opérationnel, il peut envoyer des détachements lever des contributions sur le canal de Bruges et faire raser les murailles de Courtrai. Louvois lui demande de “manger” le pays entre l’Escaut et la Lys et les environs de Gand, en essayant d’attirer l’ennemi sur la Lys[7]. Le maréchal propose d’assiéger Nieuport mais Louis XIV n’y est pas favorable. En contrepartie, on tente de prendre au piège les troupes de Hanovre en dissimulant des soldats en armes parmi des fourrageurs ; mais l’ennemi ne tente rien et la ruse échoue[8]. Voyant que Waldeck compte concentrer ses efforts sur la Sambre, Luxembourg est contraint en juin de se diriger de ce côté. Mais, du fait des nombreux détachements dont il a dû se séparer, il n’a plus sous ses ordres que vingt-six bataillons et cinquante-cinq escadrons[9]. Or, les tâches quotidiennes de l’armée (gardes, partis, escortes de convois et de fourrages) occupent cha­que jour quarante-six escadrons, ce qui pousse le maréchal à réclamer des renforts en cavalerie. Il considère qu’il lui faut être supérieur en nombre aux troupes alliées pour pouvoir agir, et résume ainsi la situation à Louvois : “S’il [Waldeck] est feble, il ne pourra rien entreprendre, si l’armée du roy n’est que d’une force esgalle à la sienne nous ne ferons pas grand chose aussy, et si nous sommes plus forts que luy, on le tiendra rencoigné dans le peïs ennemi, que l’armée ruinera si elle ne fait pas autre chose[10]. Adepte du proverbe selon lequel “Dieu [est] pour les gros escadrons et les gros bataillons contre les petits, et des armées de mesme”, Luxembourg doit réitérer ses exigences avant que le roi n’accepte de le renforcer de quinze bataillons et trente escadrons du corps de Boufflers. Il s’est alors rapproché en plusieurs étapes de Namur. Tandis qu’à la fin du mois de juin, Waldeck s’est avancé vers la Sambre et attend des renforts liégeois et brandebourgeois, le maréchal a la satisfaction d’avoir concentré sous ses ordres quarante bataillons et quatre-vingt escadrons. Il n’hésite pas à saisir cette occasion : dans la nuit du 28 au 29 juin, il se met en marche avec une avant-garde, se rend maître des redoutes qui défendent le passage de la Sambre et franchit la rivière entre Charleroi et Namur. Waldeck, expérimenté mais pas assez entreprenant, n’a pas bougé[11]. Le 30, Luxem­bourg bouscule un corps de troupes ennemi ; toute l’armée française est sur la rive gauche, et Waldeck passe la nuit en bataille. Le lendemain 1er juillet, le maréchal reconnaît la disposition des Hollandais et des Impériaux, fait reculer le gros équipage et une partie de l’artillerie en lieu sûr, et marche à l’ennemi. Les alliés, qui disposent de forces égales en infanterie mais inférieures en cavalerie[12], acceptent le combat. Luxembourg a d’ores et déjà remporté le bras de fer opérationnel.

La bataille de Fleurus[13], donnée le 1er juillet 1690, est sans doute la plus connue de toutes celles du maréchal. Les armées sont en formation classique, sur deux lignes, la cavalerie aux ailes. Le front de l’ennemi est protégé par un ruisseau, c’est pourquoi Luxembourg décide de tenter un vaste mouvement tournant sur la gauche de l’ennemi, le seul point faible de son dispositif[14]. Il prend la tête, en fredonnant un air de l’Atys de Lully[15], d’une colonne demeurée grâce à la hauteur des blés invisible à l’ennemi et renverse son flanc, tandis que la gauche française tient bon. La cavalerie alliée est battue, mais l’infanterie, au centre, se resserre et résiste par un feu nourri. On la charge jusqu’à ce que le maréchal, pour éviter de perdre du monde inutilement, décide de la canonner. “Chaque coup faisoit une rue dans les bataillons, mais on les voyoit en même temps se resserrer comme auparavant”, rapporte le marquis de Sourches ; mais bientôt l’ennemi cède sous la masse de la cavalerie. Dangeau note que l’ennemi a eu 8 000 tués, 4 000 blessés et 7 800 prisonniers[16], tandis que Louvois apprend de Bruxelles que les alliés estiment avoir perdu 15 à 16 000 hommes[17]. Ce furent donc entre 15 et 20 000 hommes que la bataille mit hors de combat dans les rangs des alliés, contre le tiers pour les Français[18]. La victoire, due en grande partie à la manœuvre magistrale de Luxembourg, est éclatante. Son audace lui a cependant été reprochée, d’aucuns l’ayant jugée dange­reuse. Villars souligne l’incompétence du général ennemi : “Pendant que notre aile droite, écrit-il, faisoit un si grand tour pour chercher le flanc de la gauche des ennemis, notre aile gauche eût été en quelque péril, si Mr de Valdec n’eût pas montré en cette occasion son imbécillité ordinaire[19]. La Fare pour sa part rend justice à Luxembourg : “On a voulu, dit-il, reprocher depuis à M. de Luxembourg d’avoir séparé son armée à la vue des ennemis, qui auroient pu profiter de sa séparation ; mais comme le terrain étoit tel qu’ils ne pouvoient s’en apercevoir, je trouve au contraire que ce général méritoit beaucoup de louanges[20]. Le grand mérite du maréchal est surtout d’avoir porté une offensive audacieuse et résolue, tandis que l’ennemi se montrait plus attentiste[21].

Alors que les troupes de Waldeck se replient en désordre vers Bruxelles[22], les Français, privilège du vainqueur, passent la nuit sur le champ de bataille, après quoi ils ne marchent pas vers la capitale brabançonne mais reprennent, en un mouvement rétrograde, leur camp sur la Sambre. Louis XIV, en apprenant la victoire, demande à son général d’entreprendre le siège de Namur ou de Charleroi[23]. Mais très vite l’état de l’armée et la crainte de voir les troupes de l’électeur de Brandebourg gagner le Rhin pour s’opposer à l’armée du Dauphin l’en dissuadent. Il annule ses ordres, Louvois se chargeant de prévenir toute protestation de la part du maréchal en concluant ainsi sa dépêche : “Sa Majesté est persuadée que cette lettre vous mortiffiera, mais elle s’asseure que vous n’en murmu­rerez point puisque elle juge quant à présent qu’il ne convient pas à son service en faire davantage[24]. Finalement, plus d’une semaine après la bataille, il demande à son général d’envoyer un détachement vers la Moselle. “Le roy voudra-t-il, Monsieur, ne tirer aucun fruit d’une bataille qu’il a gaignée ?”, s’étonne Luxembourg[25]. Il prévoit un temps le siège de Charleroi et, en attendant, lève à loisir des contributions sur le plat pays. Réduite à vingt-quatre bataillons et quarante-sept escadrons, l’armée française ne quitte son camp que le 17 juillet. Pour des raisons stratégiques, on demande au maréchal une campagne d’attente, comme l’explique Louvois après la défaite de la Boyne : “Ce fascheux événement porte le roy à désirer que la campagne s’achève sans combat s’il est possible, non que Sa Majesté veuille que son armée fasse de mauvaises démarches ny que vous manquiez d’ataquer M. de Waldeck lorsque vous trouverez l’ocasion de prendre quelque avantage considérable sur luy, mais quand vous ne trouverez point d’ocasion pareille, Sa Majesté sera bien ayse que vous n’engagiez pas d’affaires, et que vous donniez le temps aux mauvaises troupes que M. de Gastanaga et M. de Waldeck ont ramassées de dépérir[26]. Le maréchal ne peut que ronger son frein. Waldeck, quant à lui, est rejoint par les Brandebourgeois et, au début du mois d’août, par les Hanovriens, ce qui le met en situation numérique très avantageuse, d’autant que les troupes perdues à Fleurus ont été remplacées par quinze bataillons frais tirés des places de Hollande. Face à cette menace, Louis XIV renforce à nouveau l’armée principale, espérant même une seconde victoire, mais ne semble nourrir aucun projet quant aux suites à y donner, comme le laissent transparaître les ordres qu’il envoie à Luxembourg[27].

Quoi qu’il en soit, celui-ci a sous ses ordres cinquante bataillons et cent dix-huit escadrons, soit plus qu’à l’ouverture de la campagne, lorsqu’il rejoint la Dendre en août. Pour les tenir bien en main, il prend auprès de lui comme maréchal des logis de l’armée le futur maréchal de Puységur, qui lui apportera par la suite une aide précieuse dans la direction quotidienne de l’armée. La fin du mois d’août et le mois de septembre sont employés à détruire des postes que l’ennemi pourrait occuper pendant l’hiver. Luxem­bourg sait n’avoir rien à craindre des alliés, car leurs armées, écrit-il à Louvois, “sont si pacifiques pour nous et dans une si grande combustion entre elles qu’elles ne songeront pas assurément à nous approcher[28]. Après avoir contraint les habitants de Ninove à détruire leurs murailles, il peut à loisir organiser les contributions et les quartiers de fourrage. Crai­gnant en octobre une attaque du côté de la Meuse, il passe l’Escaut et se dirige vers la mer. Comme les alliés séparent leurs troupes le 15 octobre pour les disperser dans leurs quartiers, les Français ne tardent pas à faire de même, non sans avoir préalablement occupé et fortifié Furnes, Courtrai et Dixmude dans le but de préparer la prise de Nieuport. C’est un Luxem­bourg satisfait d’une fin de campagne tranquille qui peut laisser à Boufflers le commandement et les moyens de lancer avant le printemps suivant quelques expéditions en territoire ennemi. La victoire de Fleurus a donc permis, sinon de s’avancer vers Bruxelles ou de conquérir une place, du moins de vivre sur le pays et d’empêcher des alliés minés par des opposi­tions internes de lever des contributions. Avec des effectifs réduits par rapport aux campagnes suivantes, du fait de l’importance des opérations conduites en Irlande et en Allemagne, Luxembourg est ainsi parvenu à éviter toute incursion et à occuper des postes susceptibles de permettre d’une part d’exploiter le territoire adverse pendant l’hiver et d’autre part de préparer les opérations de plus grande envergure de l’année suivante. Louis XIV put ainsi assister après un siège aussi précoce que rapide, et sans grande opposition, à la capitulation de Mons dès le 8 avril 1691.

La campagne de Neerwinden ou l’occasion manquée

La campagne de 1691 fut marquée par l’audacieuse victoire de prestige de Luxembourg à Leuze, le 19 septembre, où il surprit puis défit avec vingt-huit escadrons l’arrière-garde alliée composée de soixante-quinze escadrons[29]. Alors que les deux camps concentrèrent en Flandre des effectifs de plus en plus importants, et que les rois de France et d’Angle­terre vinrent un temps se mettre à la tête de leurs troupes respectives, elle permit aux Français de conserver Mons, de contenir la contre-attaque ennemie et rendit possible le siège de Namur au printemps suivant. Luxem­bourg y commanda l’armée de couverture qui protégea celle commandée en personne par Louis XIV. Après la chute de la place, le 5 juin 1692, le roi laissa sous les ordres de son général une masse énorme de quatre-vingt-un bataillons et deux cent quinze escadrons, soit environ 90 000 hommes, afin de contenir la pression de Guillaume III[30]. Luxembourg y parvint en résistant victorieusement à l’attaque ennemie à Steinkerque, le 4 août 1692, et en privant ainsi les alliés de la possibilité de mener un siège qui pût compenser la perte de Namur. Si la tentative française contre Charleroi se limita à un bombardement, et si le prince d’Orange sut attirer son adver­saire en Flandre occidentale, éloignant la menace de Bruxelles, l’année 1692 se soldait par un bilan positif, bonifié encore par la prise de Furnes en janvier 1693, qui laissait présager une campagne offensive à l’arrivée du printemps.

En ce début d’année 1693, Louis XIV, avec lequel Luxembourg correspond directement depuis la mort de Louvois le 16 juillet 1691, est décidé à emporter la décision en Flandre, en étendant ses conquêtes de manière à effrayer les alliés pour les amener à la paix. Plutôt que de marcher sur Bruxelles, l’objectif est d’agir sur la Meuse, en utilisant Namur comme base arrière pour progresser vers les possessions hollandaises et celles des princes rhénans. Le roi vient en personne commander une armée tandis que Luxembourg en commande une deuxième. Mais contrairement aux années précédentes, le rassemblement des troupes est retardé au point que Louis XIV n’arrive en Flandre que le 2 juin. Le rapport de force est très favorable aux Français, dont les deux armées principales totalisent cent trente bataillons et deux cent soixante-treize escadrons, alors que Guillaume III, posté sous Louvain, ne dispose que de soixante et un batail­lons et cent quarante-deux escadrons[31]. Le siège de Liège est envisagé, mais il nécessite auparavant celui de Huy. Or la prise d’Heidelberg par l’armée d’Allemagne laisse penser au roi que c’est sur le front de l’Empire que l’effort doit être réalisé. C’est pourquoi le 7 juin, au camp de Gem­bloux, au nord-est de Namur, il annonce à un état-major médusé son retour à Versailles et le détachement de vingt-sept bataillons et soixante-quatre escadrons sous le commandement de Boufflers et du Dauphin vers le Rhin. Luxembourg perd donc l’espoir de voir le prince d’Orange pris entre deux fortes armées, ce qui devait autoriser la prise rapide de Charleroi et des conquêtes déterminantes aux Pays-Bas. Il sait qu’il ne retrouvera pas pareille occasion, ce qui explique sa profonde déception, dont Saint-Simon est le témoin : “La surprise du maréchal de Luxembourg, écrit-il, fut sans pareille. Il représenta au roi la facilité de forcer les retranchements du prince d’Orange et de le battre entièrement avec une de ses deux armées, et de poursuivre la victoire avec l’autre, avec tout l’avantage de la saison et de n’avoir plus d’armée vis-à-vis de soi. [...] Mais la résolution étoit prise. Luxembourg, au désespoir de se voir échapper une si glorieuse et si facile campagne, se mit à deux genoux devant le roi, et ne put rien obtenir. […] Le soir de cette funeste journée, M. de Luxembourg, outré de douleur, de retour chez lui, en fit confidence au maréchal de Villeroy, à Monsieur le Duc et à Monsieur le prince de Conti, et à son fils, qui tous ne le pouvoient croire et s’exhalèrent en désespoirs[32]. Avant de quitter l’armée, le roi demande à son général d’empêcher les alliés de progresser vers la mer ou d’envoyer des détachements aux lignes de l’Escaut, et de profiter des occa­sions pour attaquer une place ou l’armée adverse : on en revenait aux objectifs de défense active des campagnes précédentes, mais aucun siège n’avait été mené à bien comme en 1691 et 1692.

Luxembourg, au cours des mois de juin et de juillet, observe les mouvements de l’ennemi mais ne peut engager le combat en position favorable. Il demande les ordres, ce qui pousse le roi à demander au mar­quis de Chamlay de rédiger les instructions que devra suivre le maréchal dans les différents cas de figure auxquels il pourra être confronté[33]. Luxem­bourg n’a pas encore digéré la couleuvre qu’il a dû avaler au début du mois et se plaint des objectifs qu’on lui donne après lui avoir retiré le moyen de les atteindre. En commentant au roi le mémoire de Chamlay, il revient ainsi non sans sarcasme sur la décision de Gembloux : “Le premier article du mémoire de Mr de Chamlay est très judicieux quand il dit qu’il faut se fixer à quelque chose, et je n’y respondray qu’en disant qu’après l’avoir fait il faut aussy s’y tenir sans y rien changer, parce qu’une chose contraire à ce qui a esté projetté détruit l’exécution du dessein qu’on peut avoir[34]. Chamlay ironise pour sa part sur la frilosité de son ancien protecteur[35], qu’il accuse d’agir comme s’il n’était pas en position de supériorité numérique. Sans donner d’ordre positif, Louis XIV conseille à son général d’entreprendre le siège de Huy, place située sur la Meuse entre Namur et Liège, s’il est possible[36]. Mais le manque de fourrage, la difficulté des communications et la nécessité d’escorter les convois (la garnison de Charleroi attaque un convoi français le 4 juillet) gênent considérablement Luxembourg, qui s’attache avant tout à maintenir les hostilités en Brabant en menaçant Louvain. Il parvient à surprendre et à mettre en déroute un corps de 3 000 cavaliers près de Tongres, avant d’ordonner l’investisse­ment de Huy le 18 juillet. Cependant, il a dû pour cela négliger un détachement allié vers les lignes françaises de l’Escaut, qui cèdent le même jour et offrent ainsi à l’ennemi la possibilité de piller la châtellenie de Lille. Sans ciller, malgré les regrets de Louis XIV, le maréchal se concentre sur son objectif et poursuit le siège qui s’achève le 23 juillet. Guillaume III s’inquiète alors pour Liège et en renforce les lignes de défense de dix bataillons. Luxembourg, à cette nouvelle, décide de le surprendre en profitant de sa supériorité numérique. Après avoir envoyé le maréchal de Joyeuse vers l’Escaut, il le rappelle, feint d’en vouloir à Liège et fond sur l’armée du prince d’Orange qu’il atteint le 28 au soir. Afin de disposer de toute son armée et de troupes fraîches, il attend le lendemain pour marcher. Alors que les Français pensent que Guillaume III va se retirer pendant la nuit, celui-ci décide d’accepter le combat.

Au matin du 29 juillet 1693, Luxembourg découvre entre les villages de Neerwinden et Landen une imposante ligne de retranchements élevée pendant la nuit par l’ennemi[37]. Qu’à cela ne tienne, il décide d’exploiter la concentration de troupes dont il dispose et donne l’ordre de la bataille. Il est en effet en forte supériorité numérique[38], disposant de près de 80 000 hommes. Il ordonne à sa droite de tenir sa position face à un village couvert par un ravin[39] ; il étend au centre le gros de sa cavalerie et pousse la plus grande partie de son infanterie vers sa gauche et Neerwinden. Ce faisant, on peut considérer que l’armée est séparée en deux divisions, deux corps d’infanterie soutenus par des escadrons et l’artillerie. Il fait canonner les lignes par deux batteries avant de lancer ses bataillons en avant. Les soldats comblent les fossés avec des fascines[40] et entrent dans les retranchement. Mais ils sont chassés du village, où l’on avance de haie en haie et de maison en maison, une première fois puis une deuxième, tandis que le canon ennemi fait extrêmement souffrir la cavalerie française exposée. Luxembourg s’entête, les troupes chargent à la baïonnette et la troisième tentative est la bonne : les lignes sont prises et l’on parvient à se maintenir dans Neerwinden. La cavalerie passe à son tour le retranchement grâce au feu de l’infanterie et met en déroute des escadrons adverses, les repoussant dans la Geete où ils se noient en masse. L’affaire se termine donc par une déroute totale de l’armée alliée. Les pertes, énormes, sont partagées[41], mais la victoire est éclatante, avant tout grâce au sang-froid et à la vaillance des fantassins qui ne se sont pas rebutés à monter à l’assaut à plusieurs reprises, des cavaliers qui ont enduré le feu ennemi sans broncher, et des officiers qui ont payé un très lourd tribut. Madame de Sévigné, écrivant à Madame de Grignan, peut s’exclamer : “Mon Dieu ! Madame, que de morts, que de blessés, que de visites de consolation à faire, et que ce combat, qui fut dit d’abord comme un avantage qui nous avait coûté trop cher, est devenu enfin une grande victoire ! Nous avons tant de canons, tant de timbales, tant de drapeaux, tant d’étendards, tant de prisonniers, que jamais aucune bataille rangée ni gagnée, depuis cinquante ans, n’a fait voir tant de marques de victoire[42].

Toutefois, cet élan s’arrêta au soir de cette coûteuse victoire[43]. Les pertes de l’infanterie, le manque de fourrage et l’état des chevaux des vivres et de l’artillerie exigeaient un temps de repos. Berwick constate avec regret que pendant que Guillaume III remet sur pied son armée, pourtant mal en point[44], “M. de Luxembourg avec la sienne ne s’occupa, pendant le mois d’août, qu’à donner à ses troupes abondance de vivres et de fourra­ges dans le Brabant et le pays de Liège[45]. Après avoir songé à assiéger Ath, dont la prise aurait libéré les communications entre Mons et Tournai et ouvert la route de Bruxelles, Luxembourg décide de s’en prendre à Charleroi, qui pouvait donner à la France la totale maîtrise du pays d’entre Sambre et Meuse. Louis XIV, quant à lui, souhaite récolter avant la fin de la campagne les fruits de la bataille en conquérant une place, mais laisse son général maître de juger si un siège est possible ou s’il doit être repoussé au printemps suivant[46]. Luxembourg se rapproche de la Sambre, prenant toutes les mesures préalables à l’investissement de Charleroi. “Après divers camps de repos, de subsistances, d’observations, résume Saint-Simon, l’armée s’approcha de Charleroy[47], investi seulement le 10 septembre. Tandis que Vauban et le maréchal de Villeroy se chargent de superviser les opérations de siège, le Tapissier de Notre-Dame fait face à un Guillaume III revanchard qui n’est guère prêt à accepter une conquête française de plus et qui menace de faire diversion en entreprenant le siège de Furnes, à l’autre extrémité du théâtre d’opérations. Cette perspective effraie Luxem­bourg qui regrette de devoir, en cas de siège de Furnes, aller secourir la place, et rappelle que dans la jeunesse du roi, on acceptait de perdre une place pendant qu’on en gagnait une autre (ce qu’il est bien placé pour savoir, puisque lui-même, durant la Fronde, combattit les troupes royales). Ce à quoi Louis XIV répond : “La différence du tems passé à celui-ci ne tient point de ce que c’est moi qui donne présentement les ordres sur ce qu’il y a à faire, mais elle consiste en ce que mon armée, à proportion de celle des ennemis, est plus forte qu’elle n’étoit dans ce tems-là[48]. Finalement, le 25 septembre, le roi d’Angleterre regagne la Hollande et le siège de Charleroi peut suivre son cours, Vauban cherchant à économiser les hommes et le maréchal à hâter les opérations[49].

La place ayant capitulé le 11 septembre, Luxembourg part pour la Flandre occidentale. Il arrive le 17 octobre à Courtrai, qu’il met en état d’accueillir une garnison. Il fortifie Dixmude et protège aussi avec ses troupes la réparation des lignes, avant de revenir une fois encore victorieux à la cour. Il a remporté la plus grosse bataille de la guerre et a pris Charleroi et Huy, deux places d’importance dont la première s’intègre parfaitement dans le rideau défensif de la frontière et la seconde menace directement Liège. Cette campagne, pendant laquelle l’armée française s’est avancée fort près de Bruxelles et de Liège, s’achève néanmoins sur un goût d’inachevé. La suivante, dirigée avec des effectifs moindres par Luxembourg sous l’autorité du Dauphin, fut entièrement consacrée à défendre les places conquises, à vivre sur le territoire ennemi et à empêcher les alliés de pénétrer en France. Elle fut une fois encore à l’honneur du maréchal, malgré la perte de Huy. Il s’illustra en effet par une marche fameuse menée de la Meuse à l’Escaut du 18 au 24 août, qui lui permit de bloquer l’avancée des alliés. Guillaume III perdait là sa dernière occasion de prendre sa revanche sur un homme qui l’avait toujours battu[50].

La rançon de la victoire

Lorsque Luxembourg meurt brusquement, le 4 janvier 1695, la paix semble encore loin. Certes, les armes du roi ont vaincu, les terres du roi ont été pour l’essentiel préservées, Mons, Namur et Charleroi ont été conquises et l’on a presque constamment vécu sur le pays ennemi. Les exemples de Fleurus et Neerwinden montrent en outre qu’il n’y avait pas encore de blocage tactique tel que celui que dénoncèrent les auteurs du xviiie siècle, et que l’audace de Luxembourg était récompensée sur le champ de bataille. Mais on pouvait attendre de victoires tranchées plus que de bons quartiers d’hiver. Quelle a été la réaction des contemporains devant les maigres résultats obtenus à la suite de succès si éclatants ?

Le maréchal dut à ses victoires une grande popularité, qui apparaît dans les chansons conservées, et une admiration universelle quant à ses qualités de général[51]. Cependant il fut critiqué assez violemment pour son apparente inaction une fois la bataille achevée. Ce ne fut guère le cas après Fleurus, car il apparut clairement que ce sont les ordres du roi qui le privèrent des moyens de profiter de son avantage momentané. On reconnut aussi dans cette décision l’influence de Louvois, dont les relations avec Luxembourg étaient difficiles depuis la fin de la guerre de Hollande. C’est ce que sous-entend La Fare qui écrit à ce sujet : “Luxembourg vouloit marcher en avant, et profiter de cette victoire ; mais les ordres de la cour, ou pour mieux dire de Louvois, suspendirent son action[52]. Après Neerwin­den, au contraire, les critiques furent nombreuses. L’ampleur de la victoire avait fait naître un espoir en rapport avec les pertes consenties. Madame de Sévigné se fit l’écho de la vision de la situation qu’on avait en France : “L’armée du prince d’Orange, écrit-elle, n’est plus en corps, elle est par pelotons en divers endroits, et M. de Luxembourg peut, s’il veut, marcher vers Bruxelles sans que personne l’en empêche[53]. La déception n’en fut que plus grande lorsqu’on apprit que l’armée ne s’enfonçait pas en pays ennemi. Villars, considérant la fin de la campagne comme un énorme gâchis, mit en doute les arguments de Luxembourg non sans quelque exagération : “On ne doutoit point qu’après une victoire si complète, dénonce-t-il, le maréchal de Luxembourg ne se rendît maître de tous les Pays-Bas ; mais on fut surpris de voir qu’il ne fit aucun mouvement : il prétendoit n’être pas en état, faute de vivres, de pouvoir marcher en avant. Mais il étoit facile de répondre que le pays étoit plein de subsistances, et que la consternation étoit si grande, que s’il eût seulement fait avancer un corps considérable, on auroit de toutes parts apporté les clefs et des provisions. Bruxelles, Louvain, Malines, Lierre n’attendoient que de le voir paroître, ou une semonce, pour se soumettre[54]. Pour La Fare, c’est au bout du compte le système de commandement et la dépendance des généraux qui est en cause : “Le duc de Luxembourg, écrit-il, faute de pain, à ce qu’il dit, ou bien de peur de finir la guerre, ne suivit pas la victoire comme il auroit pu faire. Il est vrai aussi que, quoique vainqueurs, notre perte étoit grande, aussi bien que la fatigue qu’avoit essuyée notre armée pendant quelques jours. Cette bataille fut des plus sanglantes ; et si on en avoit profité, elle auroit pu être décisive. Mais nos généraux ont toujours si fort craint la cour que la peur d’être perdus par de mauvais succès les a fait s’arrêter aux premiers avantages qu’ils ont remportés, sans songer à les pousser à bout[55]. Ces critiques, qui ne manquent pas de pertinence, demandent à être examinées à la lumière des sources disponibles.

Les pratiques de la guerre au xviie siècle comme les contingences matérielles multiplient les contraintes pour un général victorieux une fois le combat terminé. Il doit en priorité veiller à remettre son armée en état de marcher, après la parenthèse que constitue la bataille dans le quotidien réglé des troupes. Cela passe d’abord par le soin porté aux soldats tombés sur le champ de bataille. Luxembourg n’est pas économe du sang de ses soldats, et ses armées payent en général un lourd tribut à leurs victoires (celle de Neerwinden fut aussi celle du nombre). Il fait toujours inhumer les cadavres, même à Leuze, où pourtant l’armée ennemie le menace. L’on enterre ordinairement les corps à la hâte dans des fosses communes[56]. Les règles de la guerre veulent que l’on permette aussi à l’ennemi de venir sur le champ de bataille reconnaître et inhumer les siens. L’opération peut prendre plusieurs jours. Les alliés renvoient ainsi des valets sur les lieux du combat de Steinkerque, deux jours après l’affrontement[57] ; ils enterrent seulement une partie de leurs morts, laissant le gros du travail aux paysans des environs[58].

Dès que le combat prend fin, il faut par ailleurs s’occuper des blessés, dans un temps où les hôpitaux militaires ne sont encore qu’à l’état embryonnaire. C’est l’intendant d’armée qui organise la prise en charge des milliers de soldats et d’officiers qu’il faut soigner. Ils sont en général transportés sur des chariots dans une ou plusieurs places voisines. L’armée ne dispose pas, en 1690, du traditionnel hôpital de campagne ; on doit donc après Fleurus porter les soldats dans les villages des environs et faire venir des chirurgiens. Après Neerwinden, Luxembourg manque de voitures, et comme le déplacement des blessés est long, il laisse un corps d’armée sur place pour s’en charger[59]. Après Steinkerque, on demande le secours de chirurgiens de Paris[60]. On s’occupe aussi des prisonniers, en soignant les Français d’abord, les cartels prévoyant le remboursement des frais consentis.

Les prisonniers constituent en effet une autre contrainte de poids pour le général victorieux. Ils représentent très vite un fardeau pour une armée qui a déjà bien du mal à assurer son ravitaillement et ses déplacements. Ils doivent être comptabilisés et surveillés pour éviter leur fuite ou leur enrôlement dans des régiments étrangers de l’armée au seul profit des colonels. Les nombreux prisonniers de Fleurus ont posé bien des problèmes à Luxembourg[61], car certains se sont enfuis, tandis que d’autres ont été “volés”, c’est-à-dire engagés malgré les ordres[62]. Tout cela mobilise voire immobilise durablement l’armée. Ainsi le maréchal écrit à Louvois le 5 juillet 1690 : “Quelqu’envie que j’aye eue jusqu’à cest’heure, Monsieur, de sortir de ce camp-cy, incommodé pour l’eau et toutte autre chose, il ne m’a point esté possible, ayant esté obligé de nous deffaire de nos pauvres blessés et de nous débarasser des prizonniers[63]. Ces inconvénients peu­vent conduire le général à sacrifier son humanité aux exigences du réalisme : alors qu’il peut aller capturer des officiers gravement blessés à Fleurus, immobilisés et sans défense dans les environs, Luxembourg refuse pour ne pas avoir à les soigner ni à les nourrir avant qu’ils meurent, sans qu’on puisse par conséquent en tirer de contrepartie[64].

Les suites d’une bataille offrent ordinairement aux troupes l’occasion de se libérer momentanément de la discipline et de se livrer au pillage. “Il faut restablir la discipline, écrit Luxembourg après Fleurus, les soldats croyant pouvoir prendre de grandes licences après le gain d’une bataille[65]. Les bagages de l’armée ennemie sont l’objectif prioritaire des pillards, mais certains se contentent de fouiller les cadavres et les prison­niers. La Reinterie, à Fleurus, se désole de voir démonter les officiers et dépouiller les soldats auxquels il avait transmis la promesse de Luxem­bourg que leurs effets seraient protégés[66]. La licence est telle qu’il est obligé de s’entourer de deux valets pour traverser le champ de bataille : “On m’avertit, écrit-il en effet, de prendre garde à moi, qu’on dépouilloit autant de vivants que de morts[67]. Le chevalier de Pomponne, philosophe,  écrit à son père après Neerwinden : “Les maraudeurs ont bien autant gagné que le roy. On en peut dire combien la licence a esté grande, quoyqu’on ait pu faire. Mais que n’hotorise point une victoire ?”[68]. Il revient donc au gé­néral de remettre de l’ordre dans l’armée pour lui redonner toute son effica­cité et sa faculté de mouvement, ce qui demande une ferme autorité sur les officiers, sans le concours desquels la discipline ne peut être maintenue.

Enfin, inévitablement, les troupes ont besoin de repos après un grand combat, d’autant que l’affrontement suit généralement un ou plusieurs jours de marche accélérée pour rejoindre l’ennemi (les soldats dorment la veille de Neerwinden là où ils vont combattre le lendemain). Hommes et chevaux doivent se rétablir, ce qui demande de bons approvisionnements, alors que les chariots sont occupés pour transporter les blessés. Luxem­bourg explique au roi, après Neerwinden, que les quelques jours pendant lesquels il attendra les ordres seront bien utilisés : “Vostre Majesté jugera mieux que personne de ce qu’on pourra faire à cette heure pour son service et m’en donnera ses ordres si Elle l’a agréable, sans qu’il y aye du temps perdu pour les attendre, vostre armée ayant besoin d’un peu de rafrechis­sement et d’un séjour pour beaucoup de choses qui nous sont néces­saires[69]. Comme le général et ses soldats se sont focalisés avant l’engage­ment sur le combat à venir et qu’ils n’ont pu prendre les mesures d’approvisionnement habituelles, la situation devient vite difficile, même s’il n’y a plus d’ennemi pour gêner les fourrages. Luxembourg compte alors beaucoup sur l’administration civile et les munitionnaires pour faire venir les subsistances, utilisant les magasins. Cela fatigue les chevaux des vivres, nécessitant donc par la suite une ou plusieurs journées pour leur repos, c’est-à-dire un délai supplémentaire… Le même problème est posé par l’artillerie prise à l’ennemi à Neerwinden : il faut six jours pour transporter les canons à Huy, et ensuite les chevaux d’artillerie, dont on manque cruellement, devront se reposer[70]. Après la courte période précé­dant la bataille, au cours de laquelle le maréchal ne tend que vers le combat, la dictature des fourrages reprend vite ses droits.

Car c’est bien le problème de l’approvisionnement qui entrave le plus lourdement les mouvements des armées[71]. La nourriture de dizaines de milliers de chevaux est un défi quotidien puisqu’il faut pour cela exploiter le pays ennemi, alors qu’on fait venir le ravitaillement des soldats des magasins et des places voisines. C’est un paramètre prépondérant dans les projets élaborés par le général au niveau opérationnel, et une préoccupation prise en compte par Louvois et Louis XIV, mais avec moins d’acuité, étant donné leur connaissance toute relative des réalités mouvantes du terrain. Luxembourg incrimina les carences logistiques de son armée pour expli­quer son immobilisme après Neerwinden. Il ne pouvait en effet, l’effort ayant déjà été réalisé pour rejoindre et tenter de surprendre les alliés les jours précédant la bataille, s’avancer plus avant à cause du manque de chariots, les caissons ne pouvant lui donner du pain que pour quatre jours, ce qui était insuffisant. C’est donc bien à regret qu’il annonça au roi, deux jours après Neerwinden : “Il est bien cruel de n’avoir point assés d’équi­page d’artillerie et de ne pouvoir avoir de vivres que pour quatre jours ; avec cela, Sire, il est bien malaysé qu’une armée puisse marcher en avant[72]. Louis XIV se montra réaliste, sachant que les conditions ne permettaient malheureusement pas à son général d’être plus ambitieux. Dès l’annonce de l’issue du combat, il comprit que les troupes avaient beaucoup souffert et que l’armée avait perdu une partie de son potentiel[73]. Et lorsqu’il apprit que l’intendance ne suivait pas, il répondit au maréchal : “Je suis fâché que le manque de vivres que vous avés eu et la variété du fourage vous aient empêché de profiter du désordre des ennemis et de les suivre comme ils l’apréhendoient, mais je ne vous en parle présentement que pour vous dire qu’il n’y faut plus songer et ne penser présentement qu’à ce qu’il y a de meilleur à faire en l’état où se trouve l’armée[74]. Néanmoins, les courtisans et certains militaires, comme nous l’avons vu, trouvèrent insuffisante l’excuse de Luxembourg qui, mis au fait, au bout de quelque temps, des critiques de la cour à son égard, dut se justifier à nouveau auprès du roi[75]. Au vu du décalage existant entre les effectifs rassemblés et les moyens logistiques mis en œuvre, l’attitude la plus raisonnable, au début d’août 1693, était en effet de faire reposer l’armée pour préparer une fin de campagne active et surtout le siège d’une grande place, affaire qui deman­dait dans tous les cas une assez longue préparation[76]. Il fallut attendre des renforts pour pouvoir entreprendre le siège de Charleroi, comme le souligne La Colonie[77], ce qui montre qu’il aurait été bien délicat de mener une entreprise de plus grande envergure au lendemain de Neerwinden.

Stratégie et incertitude

Il semble finalement difficile d’accuser Luxembourg de paresse ou d’inaction volontaire après Fleurus comme après Neerwinden. Il n’est pas possible d’affirmer, comme certains contemporains[78], qu’il a cherché tout au long de sa carrière à prolonger les guerres, hors desquelles il n’était qu’un courtisan parmi les autres. S’il bénéficia d’un statut privilégié pendant la guerre de la Ligue d’Augsbourg, dont il se servit pour intriguer dans l’entourage du Dauphin, l’attentisme ne correspondait en rien à son tempérament. Digne émule du Grand Condé, Luxembourg chérissait plus que tout la bataille, dans laquelle il donnait la pleine mesure de son talent. “Rien de plus juste, écrit Saint-Simon, que le coup d’œil de M. de Luxem­bourg, rien de plus brillant, de plus avisé, de plus prévoyant que lui devant les ennemis ou un jour de bataille, avec une audace, une flatterie [confiance en soi], et en même temps un sang-froid qui lui laissoit tout voir et tout prévoir au milieu du plus grand feu et du danger du succès le plus imminent ; et c’étoit là où il étoit grand[79]. Ses conceptions stratégiques donnaient la primauté à la guerre de campagne sur la guerre de siège[80], et à la concentration sur la dispersion des forces. Il emploie à plusieurs reprises dans sa correspondance le proverbe “vis unita fortior”, et écrit en 1676 : “Je suis persuadé que les armées bien plus fortes que les autres viennent à bout de tout[81]. Il accepte la part de hasard qui agit dans tout combat, “car, admet-il volontiers, après qu’on a donné tous les ordres nécessaires et qu’on a rien obmis de ce qui peut faire réussir une affaire, le reste est entre les mains de Dieu et de la Fortune[82]. C’est pourquoi l’échec est envisa­geable, comme il le rappelle en citant Turenne, sous lequel il avait combattu pendant sa jeunesse : “Quoique l’événement d’une bataille soit douteux, écrit-il à Louvois, on croit la gagner quand on l’a donnée. C’est ce que respondit M. de Turenne à un homme qui lui demandoit pourquoy il avoit donné le combat de Mariendal : il luy dit qu’il ne croyoit pas le perdre[83]. Cependant, Luxembourg n’évoluait plus dans les mêmes condi­tions dans les années 1690 que pendant la Fronde. “Je n’ay jamais esté si aise que quand je me suis veu chargé que d’un corps raisonnable de cavallerie pour le mener légèrement partout où je voulois[84], rappelle-t-il à Louis XIV en 1692. Or il n’était plus alors à la tête de quelques milliers d’hommes, comme pendant la guerre de Hollande, où il pouvait enchaîner combats et opérations de vaste ampleur. La lourdeur de son armée ne lui permettait plus de provoquer et d’obtenir de l’ennemi une bataille dans laquelle il eût été en situation à la fois d’arracher la victoire et de pouvoir en profiter immédiatement et de façon déterminante. L’affaire eût été bien improbable, puisque Guillaume III, qui n’était pas sûr de ses talents de général, s’appliquait toujours à conserver en réserve des troupes suffisantes pour reconstituer après un échec une armée capable de défendre les Pays-Bas.

Les conceptions de Louis XIV et de ses proches collaborateurs, Louvois, Chamlay ou Vauban, étaient bien différentes de celles du maréchal. Le roi nourrissait une prédilection bien connue pour les sièges et la guerre de position[85]. “Effectivement, écrit La Fare, le roi a toujours eu de la répu­gnance à se commettre à un grand événement : il a paru manquer de courage d’esprit, quoiqu’il ne manquât pas, je crois, de l’autre, et il a trop écouté les conseils prudens, lorsque de plus hardis l’auroient mis au-dessus de tout[86]. Louis XIV et Louvois hésitaient à engager dans une affaire à l’issue incertaine une armée qui était le fruit de tant d’efforts financiers et administratifs, et privilégiaient ordinairement les sièges, dont l’issue était presque certaine. Le théâtre d’opération des Flandres, du fait de son réseau serré de places fortes, était, il est vrai, particulièrement propice à la guerre de position, et constituait donc un cadre permettant au souverain de venir diriger sans danger de grands sièges dont il retirait seul la gloire. Cette volonté de Louis XIV d’attirer sur sa personne le mérite des conquêtes, donc de passer par des sièges, explique les ordres donnés à Luxembourg après Fleurus selon La Reinterie, qui écrit : “On prétendit [...] que Mr de Louvois eut apris le guain de la bataille, il avoit formé le projet de faire celui de Mons, trouvant Charleroy un trop petit objet, parce qu’il souhaitoit que Sa Majesté le fist en personne, ce qui fut exécutté au mois de mars de l’année suivante 1691[87]. Toutefois, l’intérêt que portait le roi à la gloire de ses armes se dressait parfois en contradiction avec la mesure qui lui faisait craindre ordinairement tout engagement trop risqué. Or qui mieux que Luxembourg pouvait flatter ce penchant, lui qui chargea à Leuze à la tête des escadrons de la Maison du roi pour remporter une victoire pleine de panache ? C’est ainsi que, dans ses dépêches au maréchal, les exhortations de Louis XIV à la prudence ne l’empêchent pas de témoigner à son général, sur le ton de la confession, qu’une victoire lui serait fort agréable. Malgré cette réserve, il n’était pas prêt à lui donner carte blanche et interdisait par exemple tout affaiblissement des garnisons des places frontière, s’opposant sur ce point à Luxembourg qui écrit en août 1691 : “Je tiens que les grosses armées bien ensemble font plutost la seureté des places que les fortes garnizons[88]. Ce à quoi il se voit répondre : “Les grosses armées assurent fort les places, mais il ne faut pas laisser d’y mettre des garnisons. C’est mon affaire de tenir le tempéramment raison­nable entre l’un et l’autre[89]. Sur la garde des lignes aussi les conceptions divergent, puisque le maréchal accepte mal de devoir y envoyer des détachements ou même y marcher pour empêcher une incursion ennemie alors qu’il juge avoir mieux à faire ailleurs[90]. La menace que Guillaume III faisait peser sur la frontière française a été une arme de diversion dont il a su jouer. C’est d’ailleurs pour condamner la dispersion des forces qui en résulte que Luxembourg écrit à Louvois le 17 juillet 1691 (il ignore encore sa mort survenue la veille) : “Je vous répéteray aujourd’huy que quant on veut faire tant de choses à la fois, il est malaizé qu’on n’eschoue en quelcune et peut-estre en touttes[91].

Pour Luxembourg, la volonté de Louis XIV de sanctuariser son territoire est chimérique et même contre-productive. Le maréchal estime qu’étant donné les effectifs rassemblés par les alliés, il faudrait concentrer les forces françaises et accepter de perdre quelque place de seconde importance pour faire les conquêtes qui décideraient de la paix. Il en fait part au roi le 22 juin 1693, alors que la blessure du détachement qu’il a été contraint d’envoyer vers l’Allemagne n’est pas encore refermée : “Je prendray la liberté sur ce sujet de dire à Vostre majesté que pour embras­ser trop, des choses petites peuvent faire manquer de plus importantes. […] Quand Vostre Majesté faisoit la guerre avant la dernière paix, Elle n’avoit point afaire à des forces aussy considérables que celles qu’on a sur les bras à cette heure. En ce temps-là le parti de tout conserver pouvoit estre bon, mais on ne le peut faire présentement sans que cela nuise au gros de l’affaire[92]. Luxembourg eut du mal, on le voit, à accepter l’orientation stratégique adoptée par la cour, lui qui restait en tout un homme du milieu du siècle. Il dut s’adapter à la dimension nouvelle des armées et à l’attentisme promu à Versailles, mais aussi à une marge de manœuvre réduite par le contrôle croissant qu’exercèrent Louvois et Louis XIV sur les chefs d’armée. Chamlay avait résumé en ces termes en 1688, non sans excès, la doctrine qui tendait alors à s’imposer : “La différence qu’il y a entre la situation présente des affaires du roi et celle de l’autre guerre, c’est que dans ce temps-là, toute la fortune de Sa Majesté et de son royaume étoit entre les mains d’un homme qui, ou par être tué ou par prendre un mauvais parti, pouvoit la perdre en un moment ou du moins la commettre de manière, par la perte d’une bataille, qu’il eût été difficile de la rétablir. Au lieu que présentement, par les grandes conquêtes que l’on a faites, et par la situation avantageuse des places que l’on a fortifiées, le roi se trouve en état de faire commander son armée par qui il lui plaira, sans avoir lieu de rien appréhender de la capacité médiocre de celui à qui il la confiera[93]. La prise d’initiative et l’improvisation n’étaient plus à l’ordre du jour, et seuls l’impétuosité et le génie du maréchal lui permettaient d’engager l’armée sans ordre de la cour, comme à Neerwinden. “Le maré­chal de Luxembourg, remarque Victor Belhomme, fut le dernier qui osa prendre quelquefois une décision sans avoir reçu un ordre exprès[94].

L’étude de la correspondance militaire démontre que ce qu’on a appelé la stratégie de cabinet fut plus un compromis, une coordination entre le roi, le secrétaire d’État de la guerre et le chef d’armée qu’un système de commandement directif à distance tel que le concevait Chamlay[95]. Certes, les délais imposés par la lenteur des communications et l’attente des ordres ralentissaient les mouvements après une bataille puisque la cour devait être informée du nouveau rapport de forces engendré par le combat. Ce qui ne manqua pas d’accoutumer Luxembourg à attendre ses instructions et à brider sa spontanéité et son goût pour le mouvement. Pourtant, bien que le front de Flandre fût relativement proche de la cour, le maréchal conserva un certain degré d’autonomie, dû en partie à l’aura que lui conféraient ses succès. Louis XIV lui écrit par exemple en septembre 1693 : “Comme, étant sur les lieux, vous êtes plutôt informé que moi du mouvement des ennemis, vous pouvés prendre de vous-même les resolutions que vous croirés les plus convenables au bien de mon service, et je me contente de vous dire mes pensées que vous exécuterés si vous les recevés à tems[96]. Le roi multipliait généralement les conseils mais, sauf exceptions ponctuelles, laissait à son général la direction de l’armée aux niveaux opérationnel et tactique. Ce sont les désaccords d’ordre stratégique qui causèrent le plus de problèmes. Luxembourg était persuadé que c’était en Flandre que les pro­grès les plus importants pouvaient être réalisés, et que c’était là que la guer­re pouvait être gagnée. Louis XIV, pour sa part, donna à plusieurs reprises la priorité au front allemand. Il est d’ailleurs significatif que l’opposition la plus brutale entre le roi et le maréchal ait eu lieu en juin 1693, alors que le souverain était non pas à Versailles mais à la tête de ses troupes.

Cinq années de campagnes en Flandre, à la tête des plus grosses armées qu’il ait jamais commandées, n’ont donc pas permis à Luxembourg de remporter de succès décisifs et d’offrir par les armes la paix à son roi, qui dut attendre que la diplomatie résolve enfin en 1697 un conflit devenu interminable. Si la campagne de 1690 a finalement été exploitée tardive­ment par la prise de Mons l’année suivante, celle de 1693 représente l’exemple même du gâchis que provoquèrent sur le front de Flandre l’indécision et la frilosité de Louis XIV. Plus qu’un blocage tactique, que le Tapissier de Notre-Dame sut éviter, certes au prix de pertes importantes, il faut mettre en exergue parmi les causes de ce bilan un indéniable blocage logistique, dans un contexte d’inflation des effectifs, ainsi qu’un blocage stratégique. Ce dernier n’étant pas tant dû à l’évolution du système de commandement coordonné entre la cour et l’armée qu’aux conceptions et aux priorités stratégiques mises en avant par le roi et son entourage. Le compromis l’emporta et avec lui l’attentisme. Le statut particulier que ses victoires et sa relation de confiance avec Louis XIV avaient valu à Luxem­bourg disparut avec lui. Homme de guerre représentatif d’une période révolue, général de l’ancienne école, celle des Turenne et des Condé, comme en témoigne sa prédilection pour les mouvements de cavalerie et les charges à la baïonnette ou sabre au clair, il sut s’adapter aux nouvelles exigences du commandement, dans une phase d’évolutions accélérées, tout en conservant l’audace et le goût de la manœuvre qui faisaient sa force. Avec lui s’éteignait un certain art de la bataille et en naissait un autre, plus stéréotypé, dans lequel le feu prenait le pas sur le choc et la prudence sur l’inspiration[97]. Voltaire pouvait écrire à propos de Luxembourg : “Il est aujourd’hui généralement regardé par les militaires comme le premier homme de guerre qui ait connu l’art de faire manœuvrer et combattre de grandes armées[98]. Peu de ses successeurs connaîtraient un tel bonheur dans ce tragique et périlleux exercice.



[1]        Luxembourg écrit ces mots à Louvois, secrétaire d’État de la guerre, le 14 juin 1676 pour se justifier de ne pas avoir tenté d’attaquer les retranchements de l’armée du duc de Lorraine qui assiège alors Philippsbourg (SHAT, A1 508, n° 190, Wittersheim).

[2]        Cette étude est en grande partie extraite de notre thèse pour le diplôme d’archi­viste paléographe intitulée François-Henri de Montmorency, maréchal de Luxembourg (1628-1695) : commander les armées pour Louis XIV, École nationale des chartes, 2003.

[3]        On suspendait alors dans la cathédrale de Paris les drapeaux et étendards pris à l’ennemi. L’expression est due au prince de Conti, ami de Luxembourg qui, l’accompa­gnant à Notre-Dame pour assister à un Te Deum en l’honneur de la victoire de La Marsaille, cria pour disperser la foule qui se pressait autour du vainqueur de Neerwin­den : “Place, place au tapissier de Notre-Dame !” (Desormeaux, Histoire de la maison de Montmorenci,  Paris, 1764, t. V, p. 349).

[4]        Luxembourg, qui avait fréquenté certains des charlatans incriminés, fut victime d’une machination qui aboutit à son emprisonnement à la Bastille en janvier 1680. On alla jusqu’à l’accuser de pacte avec le diable et de tentative de meurtre, mais, malgré l’acharnement dont firent preuve contre lui Louvois et La Reynie, il fut relaxé. Cepen­dant Louis XIV ne lui pardonna pas cet écart et l’exila pendant un an, avant de le priver de commandement jusqu’en 1690. Par ailleurs les rumeurs sur le pacte qu’aurait passé le maréchal avec le Malin enveloppèrent ses victoires d’un halo surnaturel et connurent une extraordinaire postérité puisqu’il devint un personnage de légende populaire connu jusqu’au début du xixe siècle en Allemagne (voir A. Kippenberg, Die Sage vom Herzog von Luxemburg und die historische Persönlichkeit ihres Trägers, Leipzig, 1901).

[5]        Luxembourg avait été le gouverneur de la Hollande occupée en 1672-1673. Il avait servi en Flandre pendant le reste de la guerre de Hollande, excepté en 1676, et avait notamment battu Guillaume d’Orange à Saint-Denis le 14 août 1678. Les deux hommes, qui s’estimaient, s’étaient d’ailleurs rencontrés en personne le lendemain de cette bataille sanglante mais inutile, puisque donnée après la signature de la paix de Nimègue (W. Temple, Mémoires de ce qui s’est passé en 1672 jusqu’en 1679, Paris, 1839, p. 158.

[6]        Les différentes sources utilisées pour cette étude des campagnes sont : la corres­pondance de la sous-série A1 du S.H.A.T. ; les chronologies des mouvements des armées françaises et de celles des alliés dans les volumes 1 M 23 à 27 du SHAT, chacun correspondant à une campagne entre 1690 et 1694, et le récit du manuscrit 1 M 32 ; l’Histoire militaire du duc de Luxembourg contenant le détail des marches, campemens, batailles, sièges et mouvemens des armées du roi et de celles des alliées en Flandre, par le chevalier de Beaurain, La Haye, 1756-1758, 5 t. Les opérations aux Pays-Bas espagnols sont présentées en détail, du point de vue de l’armée anglaise, dans John Childs, The Nine Years’ War and the British Army, 1688-1697. The operations in the Low Countries, Manchester et New York, 1991.

[7]        SHAT, A1 919, n° 288, Versailles, 26 mai 1690.

[8]        SHAT, A1 942, n° 40, Deinze, 2 juin 1690.

[9]         Rappelons qu’un bataillon d’infanterie française compte en théorie, en 1690, treize compagnies soit 715 soldats et 40 officiers, et qu’un escadron réunit sur le papier quatre compagnies soit 160 maîtres et 16 officiers (Puységur, Art de la guerre par principes et par règles, Paris, 1749, t. I, p. 117-118). Dans la pratique, les compagnies ne sont que rarement complètes.

[10]       SHAT, A1 942, n° 41, 4 juin 1690.

[11]       Charles-Auguste de La Fare, Mémoires et réflexions sur les principaux événe­ments du règne de Louis XIV, Paris, 1838, p. 296.

[12]       André Corvisier estime que les Français totalisaient 35 000 hommes contre 50 000 Hollandais et Impériaux (Histoire militaire de la France, Paris, 1997, t. I, p. 425), mais les sources indiquent que Luxembourg n’était pas en infériorité numérique.

[13]       Pour un plan de la bataille, voir les planches de Beaurain (op. cit.) et A. Corvisier, op. cit., p. 418. Le déroulement de la bataille est détaillé dans Jean Donneau de Vizé, Relation de la bataille de Fleurus, paris, 1690.

[14]       Les Mémoires du marquis de Sourches sur le règne de Louis XIV (Paris, 1882-1893, t. III., p. 256-258) donnent la relation que fit le Grand Prieur de Vendôme à la cour : “Ayant remarqué qu’il étoit difficile de l’attaquer de front, à cause des ravines et des grandes haies qui la couvroient, dans lesquelles M. de Waldeck avoit jeté de l’in­fanterie, que la droite en étoit aussi couverte d’un village, mais que la gauche paroissoit n’être couverte de rien, [Luxembourg] prit le parti d’amuser les ennemis par leur front en laissant un gros corps de troupes en bataille devant eux sous les ordres de M. de Gournay, lieutenant général, pendant que lui, avec le reste de son armée, feroit le tour par la gauche pour les aller prendre en flanc. La chose lui réussit comme il l’avoit espéré”. 

[15]       Le fait est rapporté par Madame de Sévigné dans une lettre à Madame de Grignan du 19 juillet 1690 : “On m’a mandé que M. de Luxembourg, voyant la victoire assurée, chanta tout naturellement entre ses dents, faisant une application bien aisée : “Sanga­ride, ce jour est un grand jour pour vous ”. Cela m’a fait rire, et lui ressemble en vérité. Il disait bien vrai, ce jour était un grand jour pour lui” (Mme de Sévigné, Corres­pondance, Paris, 1972-1978, t. III, p. 919). L’Atys est une tragédie en musique qui avait été donnée pour la première fois le 10 janvier 1676 ; elle fut reprise en 1689. 

[16]       Journal du marquis de Dangeau, avec les additions inédites du duc de Saint-Simon, Paris, 1854-1860, t. III, p. 168.

[17]       SHAT, A1 922, fol. 197, Louvois à Luxembourg, Meudon, 6 juillet 1690.

[18]       David Chandler donne le chiffre de 19 000 hommes perdus pour les alliés et 6 000 pour les Français (The Art of Warfare in the Age of Marlborough, Londres, 1976, p. 302).

[19]       Louis-Hector de Villars, Mémoires du maréchal de Villars, Paris, 1884-1904, t. I, p. 446.

[20]       La Fare, op. cit., p. 296.

[21]       Waldeck comptait peut-être sur le secours d’une armée de paysans. Luxembourg écrit en effet le 11 juillet dans une lettre à Louvois : “Le jour que nous marchasme à M. de Valdeck, il y avoit dix mil païsants assemblés avec des armes près de Namur dans le dessein de venir prendre nos derrières” (SHAT, A1 942, n° 98, Farciennes).

[22]       L’intendant Voysin écrit à Louvois le 3 juillet 1690 : “Touttes les trouppes de cette armée de Mr de Valdeck sont dissipées de manière qu’il n’y a presque pas de régiment dont il reste trente hommes ensemble” (SHAT, A1 950, n° 60).

[23]       SHAT, A1 922, fol. 46, Louvois à Luxembourg, Versailles, 3 juillet 1690.

[24]       SHAT, A1 922, fol. 122, Louvois à Luxembourg, Versailles, 4 juillet 1690.

[25]       SHAT, A1 942, n° 98, Farcienne, 11 juillet 1690. C’est à cette occasion que, dégoûté des ordres qu’il reçoit, Luxembourg écrit, désabusé : “Si Sa Majesté jugeoit que je luy fusse utille dans une des redouttes de Dinant, j’irois avec plaisir y servir aux ordres de M. de Guiscard”. 

[26]       SHAT, A1 923, fol. 253, Versailles, 23 juillet 1690.

[27]       Louvois lui écrit le 31 juillet : “Sa Majesté aprouve fort que vous vous déter­miniez à attendre M. de Brandebourg et M. de Valdeck dans un bon poste et à profiter des mauvaises démarches qu’ils pouroient faire devant vous. Sa Majesté a une telle confiance en vous qu’Elle est persuadée que vous ne ferez sur cela que ce qu’Elle vous prescrit et qu’en mesme temps vous ne manquerez pas l’occasion de battre encore une fois M. de Valdeck s’il vous donne lieu de l’attaquer avec aventage” (SHAT, A1 923, fol. 570, Versailles).

[28]       SHAT, A1 943, n° 171, 26 août 1690.

[29]       Sur Leuze voir Bernard Deschard, “Le combat de Leuze”, dans Histoire, économie et société, 15e année, n° 1, janvier-mars 1996, p. 147-154.

[30]       SHAT, 1 M 25.

[31]       Cependant les bataillons des troupes alliées sont plus fournis que les bataillons français.

[32]       Mémoires de Saint-Simon : nouvelle édition augmentée des additions de Saint-Simon au journal de Dangeau, éd. par A.-M. de Boislisle, Paris, 1879-1931, t. I, p. 229-231. L’auteur ajoute à ce sujet : “Ce fut une consternation dans les deux armées qui ne se peut représenter. On a vu que j’y étois. Jusqu’aux courtisans, si aises d’ordinaire de retourner chez eux, ne purent contenir leur douleur. Elle éclata partout aussi librement que la surprise, et à l’une et à l’autre succédèrent de fâcheux raisonnements” (ibid., t. XXVIII, p. 22). Cette campagne fut la dernière à laquelle participa Louis XIV.

[33]       SHAT, A1 1205, n° 120, Rethel, 20 juin 1693.

[34]       SHAT, A1 1205, n° 130, Luxembourg à Louis XIV, Meldert, 22 juin 1693.

[35]       C’est en effet Luxembourg qui a vanté auprès de Louvois les mérites de Chamlay, écrivant dès 1672 : “Je ne le connaissais pas, mais c’est peut-être le garçon le plus pro­pre que l’on pourroit rencontrer pour faire sa charge, car il est une carte vivante, et il en fait une juste de ce qu’il n’a vu qu’une fois” (SHAT, A1 275, fol. 269, mémoire de Chamlay annoté par Luxembourg).

[36]       Il lui écrit le 30 juin : “Comme vous êtes sur les lieux et que par vos lumières et par votre expérience vous voyés mieux ce qui peut convenir au bien de mon service que personne, je vous laisse la liberté d’exécuter présentement ce que je vous ai mandé ou de le remettre à un autre tems. Cependant si vous trouvés à votre goût la proposition que je vous fait et qu’elle ne vous paroise accompagnée d’aucun inconvénient qui puisse préjudicier notablement à mes affaires, je vous dirai que l’exécution m’en sera agréable” (SHAT, A1 1205, n° 185, Versailles).

[37]       Beaurain donne exceptionnellement quatre planches pour Neerwinden (op. cit., t. III, campagne de 1693, planches 18 à 21).

[38]       “[Guillaume III] n’avoit que soixante-cinq bataillons et cent cinquante escadrons ; nous avions quatre-vingt-seize bataillons et deux cent dix escadrons” (Berwick, Mémoires du maréchal de Berwick, écrits par lui-même, Paris, 1839, p. 339). 

[39]       Il avait vraisemblablement prévu que la droite attaquerait plus tard sur son ordre, mais elle ne bougea pas, ce qui selon Feuquières causa la durée et l’acharnement de la bataille sur l’autre aile (Mémoires du marquis de Feuquières, lieutenant général des armées du roi contenant ses maximes sur la guerre et l’application des exemples aux maximes, Amsterdam, 1741, p. 236). La Fare écrit pour sa part que la droite française a attaqué trop tôt et a échoué à entrer dans le village de Sainte-Croix, ce qui permit aux alliés de faire passer des renforts à Neerwinden, où se joua dès lors l’essentiel du combat (La Fare, op. cit., p. 300-301).

[40]       La Colonie note d’ailleurs : “Les ennemis nommèrent cette action la bataille des fascines, à cause des fascines que nos soldats portoient et du nombre des morts que nous y perdîmes, qu’ils dirent avoir servi de fascines pour combler les fossés” (La Colonie, Mémoires de La Colonie, maréchal de camp des armées de l’Électeur de Bavière, Paris, 1992, p. 75).

[41]       Les évaluations varient beaucoup selon les sources. Berwick note : “Les ennemis perdirent à cette bataille près de vingt mille hommes et nous au moins huit mille” (ibid., p. 340). La Colonie rapporte que les Français ont perdu 18 à 20 000 hommes (op. cit., p. 75). Dangeau croit savoir que l’on dit à Bruxelles que l’ennemi a perdu “plus de vingt mille hommes tués, noyés, pris ou qui se sont dispersés” (Dangeau, op. cit., t. IV, p. 334). Les chiffres des blessés varient beaucoup dans la correspondance de l’armée, pour se stabiliser à 5 000 hommes au moins le 8 août (SHAT, A1 1207, n° 44, Bagnols à Barbezieux). Certaines estimations des pertes cumulées montent jusqu’à 30 000 hommes dont environ 20 000 tués, ce qui fait dire à J.-C. Petitfils que “Neerwinden fut la plus grande boucherie du siècle” (Louis XIV, Paris, 1995, p. 507). David Chandler (op. cit., p. 302) donne les chiffres suivants : 9 000 soldats hors de combat pour l’armée de Luxembourg contre 14 000 du côté de Guillaume III, c’est-à-dire moins qu’à Fleurus où selon l’auteur les pertes de Waldeck atteignairent 19 000 hommes (mais en comptant les prisonniers). John Childs va trop loin lorsqu’il estime que les Français perdirent plus de monde que les alliés (op. cit., p. 241).

[42]       Mme de Sévigné, op. cit., t. III, p. 1013, 7 août 1693.

[43]       La bataille ne porta pas tout de suite le nom de Neerwinden. Luxembourg tenta d’abord d’imposer celui de Sainte-Croix, du nom d’une chapelle proche du lieu du combat (SHAT, A1 1207, n° 53, Coswarem, 11 et 12 août 1693). La bataille est connue chez les alliés sous le nom de Landen.

[44]       Dangeau note le 4 août 1693 au sujet de la débandade des soldats ennemis : “Ils sont présentement sous Bruxelles, d’où l’on mande qu’il ne leur reste pas vingt mille hommes ; et de ce qui leur reste il n’y en pas le quart qui soit armé” (Dangeau, op. cit., t. IV, p. 335).

[45]       Berwick, op. cit., p. 340.

[46]       SHAT, A1 1207, n° 127, Louis XIV à Luxembourg, Versailles, 29 août 1693.

[47]       Saint-Simon, op. cit., t. I, p. 269.

[48]       SHAT, A1 1208, n° 172, Fontainebleau, 24 septembre 1693.

[49]       La Colonie témoigne de la différence de méthode entre les deux hommes : “Il y avoit déjà plus d’un mois que nous avions ouvert la tranchée sans que nos sapes fussent aux palissades du chemin couvert de la place. M. de Luxembourg, impatient de ce retardement, ne voulut pas attendre davantage et fit emporter ce chemin couvert de plein assaut où nous perdîmes plus de six cents hommes” (La Colonie, op. cit., p. 85). On reconnaît là le goût de Luxembourg pour les assauts frontaux comme celui qui lui avait permis de prendre Valenciennes en 1677.

[50]       Boursault relate dans ses Lettres nouvelles que Guillaume se serait écrié lors d’une de ses défaites : “Est-il possible que jamais je ne batte ce bossu-là ?” ; à quoi Luxembourg aurait répondu : “Comment sçait-il que je suis bossu ? Il ne m’a jamais vu par derrière !”. 

[51]       “M. de Luxembourg, écrit Quarré d’Aligny, gagna en Flandre des batailles qui feront vivre son nom éternellement : Fleurus, Nervinde, Stinkerke, Saint-Denis et le combat de Leuze, que j’estime autant qu’une bataille, en sont d’illustres monuments” (Mémoires des campagnes de M. le comte Quarré d’Aligny sous le règne de Louis XIV jusqu’à la paix de Ryswick, Beaune, 1886, p. 166).

[52]       Op. cit., p. 297.

[53]       Mme de Sévigné, op. cit., t. III, p. 1013, à Mme de Guitaut.

[54]       Villars, op. cit., t. I, p. 340.

[55]       La Fare, op. cit., p. 301.

[56]       Lorsque Louis XIV s’était arrêté en mai 1675 sur le champ de bataille de Seneffe, en compagnie de Condé et de Luxembourg qui lui avaient retracé le combat in situ, ils avaient encore trouvé sur place des chapeaux et des lambeaux d’habits. Les cadavres avaient été enterrés, mais, témoignait alors Pellisson, “il y a de grandes fosses naturelles en divers lieux où l’on jeta les corps à monceaux, et qui ne sont encore que légèrement couverts de terre, de sorte que les chiens et autres animaux y fouillent aisément” (Lettres historiques de M. Pellisson, Paris, 1729, t. II, p. 261).

[57]       “Il y a, écrit Luxembourg au roi le 5 août 1692, un grand nombre de morts sur le champ de bataille qui n’est que des ennemis, parce qu’on a retiré les nostres. Ils y ont à l’heure qu’il est plusieurs vallets pour reconnoistre leurs maistres morts et emporter les corps” (SHAT, A1 1139, non pag., Hoves,).

[58]       Le maréchal relate à Louis XIV le 11 août : “Le curé de Steinkerque avec les paysans de son village et ceux de Brainsne-le-Comte nous a asseuré avoir enterré sept mille sept cens et tant de morts sur le champ de bataille, et ça esté en présence d’offi­ciers qui en ont tenu compte. Comme on avoit emporté tous ceux qu’on reconnût de l’armée de Vostre Majesté, je ne crois pas que dans ce nombre il y en ait eu cinquante de nos troupes, et quand je permis que les ennemis vinssent sur le champ de bataille, ils en enterrèrent eux-mesme beaucoup avant que le curé prist ce soin” (SHAT, A1 1139, non pag., Bassilly).

[59]       SHAT, A1 1207, n° 1, Luxembourg à Louis XIV, Landen, 1er août 1693.

[60]       SHAT, A1 1139, non pag., Bagnols à Barbezieux, Hoves, 5 août 1692.

[61]       Il avoue à Louvois : “Jamais rien ne m’a plus donné de peine que ces coquins-là ont fait” (SHAT, A1 942, n° 109, Trésignies).

[62]       Les Suisses sont particulièrement habiles pour transformer les prisonniers en recrues gratuites ; ils les font boire, les déguisent en soldats et en font commerce (SHAT, A1 942, n° 116, Luxembourg à Louvois, Quiévrain, 23 juillet 1690 ; A1 942, n° 120, du même au même, 26 juillet 1690). Pour éviter ces inconvénients, le roi fait trans­férer les prisonniers de Fleurus à Philippeville, puis en Champagne (SHAT, A1 922, fol. 479, Louvois à Luxembourg, Versailles, 13 juillet 1690). Le processus est identique à celui que décrit A. Corvisier pour les prisonniers de Rocroi ou de Lens (“Quelques aspects de la captivité militaire au xviie siècle : le sort des prisonniers de guerre espa­gnols en France de 1635 à 1648”, dans Les hommes, la guerre et la mort, Paris, 1985, p. 315-366). Quant aux huguenots français capturés, mille cinq cents d’entre eux sont envoyés aux galères sur ordre du roi, malgré la volonté de Luxembourg d’enrôler les volontaires.

[63]       SHAT, A1 942, n° 88, Velaines. Le maréchal a alors 7 800 prisonniers.

[64]       SHAT, A1 942, n° 93, Luxembourg à Louvois, Farciennes, 8 juillet 1693.

[65]       SHAT, A1 942, n° 88, Luxembourg à Louvois, Velaines, 5 juillet 1690.

[66]       Bibliothèque Mazarine, ms 2206, p. 41.

[67]       Ibid., p. 41-42.

[68]       Bibliothèque de l’Arsenal, ms 6039, n° 876, Wasem, 11 août 1693.

[69]       SHAT, A1 1207, n° 1, Landen, 1er août 1693.

[70]       Ibidem.

[71]       Voir notamment à ce sujet J. A. Lynn, Giant of the Grand Siècle : the French army, 1610-1715, Cambridge, 1997, p. 107-146.

[72]       SHAT, A1 1207, n° 1, Landen, 1er août 1693.

[73]       Il écrit à Luxembourg le 2 août 1693 : “J’attends le détail avec impatience et de ce que nous pouvons entreprendre après un aussi grand événement. Il n’y a rien de plus glorieux pour la nation et pour vous que ce qui s’est passé. Je crains seulement que la perte soit grande et qu’elle ne nous empêche de profiter de votre avantage pour exécuter ce que nous voudrions” (SHAT, A1 1207, n° 14, Marly).

[74]       SHAT, A1 1207, n° 29, Marly, 5 août 1693. Cependant, Louis XIV n’oubliera pas cette occasion manquée. Il fait certainement référence aux suites de Neerwinden lorsqu’il écrit à Catinat après La Marsaille : “Il s’agit d’examiner présentement le fruit que nous pourrons tirer de cette victoire complète. […] Vous savez mieux que personne que le prix et le mérite de toutes les victoires en général consistent autant dans les succès et dans les avantages qu’elles procurent dans la suite que dans l’action même. Ainsi je n’aurai pas de peine à vous persuader qu’il est non seulement nécessaire de faire quelque chose après le gain des batailles données en toutes sortes de pays, mais encore qu’il est plus important d’en user ainsi dans celui où vous êtes” (lettre du 10 octobre 1693 citée dans Saint-Simon, op. cit., t. I, p. 374).

[75]       SHAT, A1 1207, n° 86, Nivelle, 18 août 1693.

[76]       Le chevalier de Pomponne ne fait pas preuve d’un optimisme démesuré après la bataille : “Le plus grand fruit, écrit-il, que nous puissions recueillir d’une aussy grande victoire que celle que nous venons de remporter seroit sans doutte de nous acquérir des quartiers d’hyver considérables dans le pays ennemy, ce qui ne se peut faire que par la prise de Louvain ou celle de Liège” (bibliothèque de l’Arsenal, ms 6039, n° 876, Wasem, 11 août 1693).

[77]       “La perte du nombre des troupes que nous fîmes en remportant cette victoire fut assez considérable, pour qu’on ne voulût pas entreprendre de faire le siège de Charleroi sans un nouveau renfort” (La Colonie, op. cit., p. 76-77).  

[78]       Berwick écrit par exemple : “L’inaction dans laquelle on l’avoit vu rester après plusieurs de ses victoires l’a fait soupçonner de n’avoir point envie de finir la guerre, ne croyant pas pouvoir faire la même figure à la cour qu’à la tête de cent mille hommes” (op. cit., p. 341).

[79]       Saint-Simon, op. cit., t. II, p. 230.

[80]       On sait que Turenne comme Condé privilégiaient la bataille sur la guerre de siège. Le premier écrivit à ce sujet au second : “Faire peu de sièges et donner beaucoup de combats. Quand vous serez bien maître de la campagne, les villages vous vaudront des places. Mais on met son honneur à prendre difficilement une ville forte, bien plus qu’aux moyens de conquérir aisément une province” (cité par Fernand Gambiez dans “Turenne et la renaissance du style indirect”, dans Turenne et l’art militaire, actes du colloque de 1975, Paris, 1975, p. 15-21).

[81]       SHAT, A1 508, n° 120, Luxembourg à Louvois, 11 juin 1676.

[82]       SHAT, A1 508, n° 140, Luxembourg à Louvois, 21 juin 1676.

[83]       SHAT, A1 508, n° 210, 19 juillet 1676. Il s’agit de la bataille de Marienthal ou Mergentheim perdue par Turenne le 5 mai 1645.

[84]       SHAT, A1 1140, non pag., Harlebeck, 28 août 1692.

[85]       “Dans ce théâtre du roi de guerre, écrit Joël Cornette, il était une pièce préférée entre toutes : la prise d’une ville fortifiée” (Le roi de guerre. Essai sur la souveraineté dans la France du Grand Siècle, Paris, 2000, p. 255).

[86]       La Fare, op. cit., p. 299.

[87]       Bibliothèque Mazarine, ms 2206, p. 46.

[88]       SHAT, A1 1048, n° 58, Luxembourg à Louis XIV, 14 août 1691.

[89]       SHAT, A1 1048, n° 60, Louis XIV à Luxembourg, Versailles, 15 août 1691.

[90]       Les lignes étaient apparues du côté français pendant la guerre de Hollande. Le roi demanda au début de la guerre de la Ligue d’Augsbourg qu’on rétablît les anciens ouvrages, datant de 1678 et 1683. En 1691, après la prise de Mons, on éleva de nouveaux retranchements, et les lignes jouèrent un rôle croissant dans le conflit, contribuant à la primauté de la défensive sur le mouvement.

[91]       “Nous avons, poursuit-il, les lignes à garder, nous avons Dinant et Philipville à empescher qu’on assiège, et une armée fort nombreuse oppozée à celle de Sa Majesté. […] il n’est pas à propos que l’armée du roy soit affeblie. […] Ce sont trois choses difficilles à faire à la fois. Je voudrois que S. M. examinast celle qui est la plus importante, que l’on s’attachast ensuitte précisément à celle-là et qu’on ne fist après que ce qu’on pourroit pour les autres” (SHAT, A1 1048, n° 4, Mierbe-Potterie).

[92]       SHAT, A1 1205, n° 129, Meldert 22 juin 1693. Et de renchérir pendant le siège de Charleroi : “Quand deux armées sont à peu près égalles, on n’a jamais veu qu’une ayt fait un siège sans que l’autre ayt attaqué une autre place. Dans vostre minorité, Sire, où feu Monsieur estoit lieutenant général de l’Estat avec M. le Prince, cela s’est toujours passé ainsy, et mesme on n’avoit pas l’avantage de pouvoir dire que la conqueste qu’on faisoit fût plus considérable que celle des ennemis. Quand ils prirent Landrecy on prit La Bassée, dans une autre campagne on changea Courtray pour Ypre qui ne valoit rien dans ce temps-là ; tous les estés c’estoit la mesme chose” (SHAT, A1 1208, n° 65, Luxembourg à Louis XIV, camp sous Charleroi, 15 septembre 1693).

[93]       Lettre de Chamlay du 27 octobre 1688 citée par A. Corvisier, Louvois, Paris, 1983, p. 459.

[94]       Op. cit., p. 174.

[95]       Nous rejoignons ici les conclusions de Guy Rowlands qui écrit : “En fin de compte, en dépit des désirs de Louvois, la stratégie de cabinet fut bien plus un système de coordination que de domination” (“Louis XIV et la stratégie de cabinet : mythe et réalité”, dans Revue historique des armées, n° 222, mars 2001, p. 25-34). 

[96]       SHAT, A1 1208, n° 122, Fontainebleau, 20 septembre 1693.

[97]       Xavier Audouin, dans son Histoire de l’administration de la guerre, attribue exagérément au maréchal la responsabilité d’une évolution regrettable : “Ce fut lui, écrit-il, ce fut Luxembourg qui, le premier en France, voulut commander de grandes armées ; ce fut lui qui, le premier oubliant que la nature a fixé des proportions entre l’intelligence humaine et les objets sur lesquels elle peut s’exercer, imagina pouvoir seul faire agir des forces plus grandes que toutes celles qu’avaient dirigées Turenne et Condé ; ce fut lui qui accoutuma l’Europe à faire croître le laurier dans le sang” (Paris, 1811, t. II, p. 359).

[98]       Œuvres historiques, Paris, 1957, p. 775.

 

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