Revue Internationale d'Histoire Militaire

 

Une lettre du roi de France au Sultan, 27 avril 1575

 

Thierry Sarmant et Hugues Marsat

 

Les fonds du Service historique de l’armée de terre recèlent bien des documents étonnants par leur qualité ou leur rareté, et parfois sans rapport avec les affaires militaires. C’est le cas de la pièce n°355 du volume n°3 de la sous-série A1 du S.H.A.T. Bien que son intérêt tienne davantage à sa beauté et sa valeur qu’aux informations qu’elle dispense, elle mérite que l’on s’y attarde[1].

Le document présenté ici est une lettre de Henri III, roi de France de 1574 à 1589, au sultan ottoman Mourad III, qui régna de 1574 à 1595. Lettre de civilité, elle a pour objet d’adresser à la Porte les condoléances du roi pour la mort du sultan Sélim II en même temps que ses félicitations au nouveau monarque pour son accession au trône. L’exposé consiste en un parallèle entre Henri III et Mourad III, tous deux appelés à régner la même année et après la mort d’un membre de leur famille, et en des vœux pour que perdure l’amitié des deux États. Il s’agit enfin d’une lettre de renouvellement de créance en faveur de Gilles de Noailles, abbé de l’Isle, conseiller d’État, nommé par Charles IX ambassadeur à la Porte en janvier 1574. Il y avait remplacé son frère François de Noailles, évêque de Dax.

Écrite sur une feuille de parchemin, mesurant 58 sur 43 centimètres, la pièce a été reliée avec la correspondance des frères de Noailles et les papiers relatifs à leurs ambassades (S.H.A.T., A1 3 à 8). Le parchemin porte toujours les traces de la pliure originale : replié, il se présentait comme un carré de 14,5 centimètres de côté, sur le dessus duquel était écrit l’adresse de la lettre : “À très hault, très excellent, très puissant, très magnanime et invincible prince, le grand empereur des montsurmans, sultan Morat, nostre très cher et perfaict amy”. Un sceau plaqué, dont on distingue encore la trace, était primitivement apposé au dos du parchemin.

Cette lettre entre dans la catégorie diplomatique des “lettres missives » du roi, actes à caractère politique et administratif expédiés par les secré­taires d’État et contresignés par eux[2] : elle porte d’ailleurs le contreseing de Simon Fizes, baron de Sauves, secrétaire d’État de 1567 à 1579. Le document présente cependant quelques particularités par rapport à ceux de ces actes qui étaient destinés à l’intérieur du royaume : rédigé sur parche­min au lieu de papier et pourvu d’un sceau, il porte une formule de courtoisie écrite de la main même du roi : “vostre bon et parfaict amy”, comme il est d’usage dans les lettres aux souverains.

Quoique très fleuri, le formulaire de la missive ne doit rien au hasard ni à la fantaisie du scribe : l’apostrophe “très hault, très excellent, très puissant, etc.” se retrouve dans les autres missives adressées sous l’Ancien Régime au sultan de Constantinople ou au chah de Perse, de même que la formule de politesse finale : “Nous prierons Dieu qu’il veuille augmenter vostre grandeur à fin très heureuse” ou la mention de la date : “Escrit en nostre maison royalle de…”.

Matériau employé, présentation générale du document, écriture, formulaire utilisé, style rhétorique, tout concourt donc à donner à cette pièce un caractère de solennité, qui devait refléter le prix que le roi de France attachait à l’alliance de revers instituée au temps de François Ier et de Soliman le Magnifique[3].

L’allusion contenue dans la lettre à la part prise par le sultan Sélim II à l’accession d’Henri de Valois, alors duc d’Anjou, au trône de Pologne, nous ramène à l’année 1569.  Cette année là, le grand vizir s’était informé de la place occupée par le frère du roi dans les affaires du royaume de France, pour ensuite suggérer une union entre ce dernier et la sœur de Sigismond-Auguste Jagellon, roi de Pologne[4]. Le prestige de la dynastie Jagellon était suffisant pour envisager l’avènement d’Anne Jagellon au trône à la suite de son frère, malgré le caractère électif de la royauté polonaise. En liant la France et la Pologne, le Grand Seigneur entendait écarter le risque d’une Pologne acquise aux Habsbourg, contre lesquels il était en guerre, et de s’assurer la bienveillance d’un pays dont les relations avec l’Empire ottoman demeuraient fluctuantes[5].

Du côté de la France, l’intérêt pour l’alliance ottomane se marquait par l’entretien d’une ambassade permanente auprès de la Sublime Porte, à une époque où ces sortes de représentation constituaient un phénomène relativement récent et rare. Mais il n’y avait pas de réciprocité à l’ambas­sade française : “les missions ottomanes auprès des États chrétiens demeu­raient temporaires et exceptionnelles[6].

On pourra s’étonner de voir un message à caractère diplomatique et les papiers d’une ambassade figurer en tête des archives de la guerre. La cause en est que les départements des secrétaires d’État n’étaient pas encore nettement délimités à la fin du xvie siècle : Simon Fize, dont le contreseing figure sur cette missive, eut la gendarmerie et la maison du roi dans son département entre 1570 et 1579 ; de 1594 à 1606 le secrétaire d’État Nicolas de Neufville de Villeroy cumula les Affaires de la guerre et les Affaires étrangères.

Au-delà de ces raisons circonstancielles, la présence de cette lettre du roi de France au sultan dans les fonds le Service historique marque bien l’intérêt exceptionnel des archives de Vincennes : autant que du passé militaire de la France, elles témoignent des cinq derniers siècles de sa grande politique internationale.

Transcription

Très hault, très excellent, très puissant, très magnanime et invincible prince le grand empereur des montzsurmans [sic pour musulmans], sultan Morat, en qui tout honneur et vertu habonde, nostre très cher et parfaict amy, nous avons reçu ung extrême desplaisir ayant entendu le trespas du feu grand empereur vostre père, prince de très heureuse et éternelle mémoire, tant pour la perte que nous avons faicte en luy d’un très grand et perfaict amy, comme nous en avons congneuz et expérimentés les effects lorsqu’il a esté question de nostre vocation à la couronne de Pologne[7], que pour nous estre ceste triste nouvelle arrivée peu de temps après le trespas du feu roy Charles dernier déceddé, nostre très cher seigneur et frère, aussy de très haulte et louable mémoire, et lorsque la douleur nous estoit encores fraîche et récente de cet accident, tellement que, quasi à mesme temps nous nous sommes trouvez privés de deux personnes qui nous estoient les plus chères et ausquelles nous portions plus d’observance.

Mais, après avoir considéré que c’estoyt chose déppendant de l’ordre de nature et de la volonté de ce grand Dieu, nous conformant à icelle seulle véritablement bonne, perfaicte, certaine et accomplye, nous nous sommes grandement consolez et esjoys d’avoir entendu votre heureux advènement et favorable acception à ce très grand, très puissant, et invincible empire, qui est maintenant par la grâce de Dieu soubs vostre très prudente con­duicte et direction pour la piété, justice, magnanimité, clémence, et autres vertuz héroïques qui reluisent et se recongnoissent en vostre haultesse.

Aussy que nostre règne ayt esté si heureux de commancer à mesme temps que le vostre, espérant que, tout ainsi que vostre haultesse et nous avons recuilly quasi en mesme aage[8] et en mesme année ces deux grandes et invincibles couronnes de deux princes qui se sont durant leurs règnes mutuellement chériz d’une perfaicte amytié et intelligence, que la mesme amytié et correspondance demourera perpétuellement ferme et inviolable entre nous nos Estatz et subjectz, de nostre part, meuz de la perfaicte et sincère volonté que nous y avons tousiours eu, nous escrivons présentement à nostre aimé et féal conseiller en nostre Conseil privé, le sieur de Lisle, nostre ambassadeur résident à la Porte de vostre haultesse, de se conjoyr avecq icelle de par nous de sondit heureux advènement et de la prospérité de ses affaires, que nous prions Dieu vouloir continuer de bien en mieulx, luy offrir et présenter de nostredite part toute amytié, bienveillance et autres bons offices qui se peuvent promectre et actendre d’un très perfaict, entier et singulier amy, et tel que nous sommes asseurez que vostredite haultesse se vouldra monstrer envers nous.

En quoy et autres choses dont nous avons chargé nostredit conseiller et ambassadeur, elle luy donnera, s’il luy plaist, bénigne et favorable audience, adjoutant la mesme foy et créance à ce qu’il luy fera entendre comme elle feroit à nostre propre personne.

Et à tant, très hault, très puissant, très magnanime et invincible prince, nostre très cher et perfaict amy, nous prierons Dieu qu’il veuille augmenter vostre grandeur à fin très heureuze.

Escrit en nostre maison royalle de Paris, le XXVIIe jour d’avril 1575.

Vostre bon et parfaict amy,

Henry

 

Fizes

 



[1]        Les auteurs remercient pour son aide Mme Isabelle Richefort, conservateur en chef aux Archives du ministère des Affaires étrangères.

[2]        Voir à ce sujet Bernard Barbiche, Les institutions de la monarchie française à l’époque moderne, Paris, 1999, pp. 186-187.

[3]        On se reportera à l’Histoire de l’Empire ottoman, sous la direction de Robert Mantran, Paris, 1989.

[4]        Pierre Chevallier, Henri III, roi shakespearien, Paris : Fayard, 1985, p.186.

[5]        Sur ces questions de relations internationales, voir Gaston Zeller, Les temps modernes : de Christophe Colomb à Cromwell, tome II de l’Histoire des relations internationales, sous la direction de Pierre Renouvin, Paris : Hachette, 1953, pp.152-182, Abel Rigault, “le voyage d’un ambassadeur de France en Turquie au xvie siècle”, Revue d’histoire diplomatique, 1901, p. 481-503, et la “Relation des ambassadeurs envoyez par le grand seigneur empereur des Turcs, vers le roy Henri III”, Archives curieuses, t. X, 1836, p. 171-174.

[6]        G. Zeller, op. cit., p.11.

[7]        En 1573, la Diète de Pologne avait élu au trône de Pologne Henri de Valois, alors duc d’Anjou. La mort de Charles IX (1574) entraîna Henri de Valois à quitter précipi­tamment et clandestinement son trône, à la grande colère des magnats polonais.

[8]        Mourad III est né en 1546, Henri III en 1551.

 

 

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