Revue Internationale d'Histoire Militaire

 

Avant-propos

 

Dr. Mihail E. Ionescu

 

Le présent numéro de la Revue internationale d’histoire militaire, préparé en collaboration avec nos collègues de la Commission d’histoire militaire de France, paraît cette année, qui revêt une signifi­cation spéciale pour les historiens militaires roumains. Plus de deux décen­nies après l’événement de référence de 1980, quand la Roumanie a été l’amphitryon du XVe Congrès mondial de sciences historiques, une Confé­rence internationale d’histoire militaire comparée se déroulera de nouveau à Bucarest. Des spécialistes prestigieux des pays de tous les continents vont se réunir pour débattre d’un thème excitant, de grande actualité : “Guerre, armée et mass media, de Gutenberg à nos jours”.

Organisée sous les auspices du ministère de la Défense, de l’Institut d’études politiques de défense et d’histoire militaire, de la Commission roumaine d’histoire militaire, qui fonctionne dans le cadre de l’Institut, cette manifestation d’envergure a suscité un intérêt particulier au sein de la communauté scientifique internationale. Nous espérons que les liens entre les historiens roumains et leurs confrères des différents pays du monde deviendront, à cette occasion, plus étroits, plus élaborés, plus concrets.

Voilà la raison pour laquelle dans le présent volume les lecteurs trouveront beaucoup d’études qui traitent des sujets liés directement au thème du Congrès et aussi des matériaux illustrant les préoccupations des historiens membres de la Commission d’histoire militaire de Roumanie ou affiliés, représentants des institutions de prestige du milieu académique, éducatif et scientifique de Roumanie : l’Académie roumaine, les universités de tradition des grands centres urbains, les archives et les musées.

La palette de ces contributions scientifiques est vaste et diverse et couvre, du point de vue chronologique, des périodes très différentes de la longue histoire de la Roumanie. En les parcourant, les lecteurs reçoivent une image d’ensemble, quoique limitée, sur les perspectives que le dialo­gue entre plusieurs générations d’historiens roumains offre à la recherche dans ce domaine, fondé sur la valorisation critique des documents et de la bibliographie. En même temps, la variété des institutions dont les repré­sentants signent les études et articles exprime les relations de collaboration étroite sur le plan scientifique entre l’Institut d’études politiques de défense et d’histoire militaire et la Commission roumaine d’histoire militaire, établies depuis plusieurs années.

Adrian Niculescu signe une étude qui souligne le rôle des mass media en tant qu’élément de promotion des idées durant les transformations révolutionnaires, lorsque débutait la modernisation de la Roumanie, juste après l’entrée des Principautés dans le circuit économique européen (1829). Le penchant de l’auteur vers la compréhension et l’approfondissement des courants d’opinion cristallisés dans le creuset idéologique de la génération de 1848 a eu comme résultat un thèse de doctorat soutenue récemment à l’Université de Montpellier, appréciée par les historiens roumains et français. Le même intérêt du spécialiste s’observe au parcours de l’analyse dédiée à des articles parus dans la gazette Le nourrisson roumain en 1848, sur la Garde nationale. Élément militaire spécifique de l’époque post-napoléonienne, d’inspiration française, les gardes nationales, assimilées à une “réserve nationale” de révolutionnaires de Munténie, ont joui d’une propagation significative dans les Principautés, leur expérience représen­tant aussi un point de départ dans le processus de renaissance de l’armée nationale, après l’union de 1859.

L’étude du professeur dr. Mihai Lungu, directeur des Archives natio­nales historiques centrales, nous conduit vers une autre facette des relations roumano-françaises dans la longue durée et des influences que les modèles occidentaux ont exercées sur l’espace roumain. Sa synthèse met en éviden­ce des témoignages inédits sur la vision des diplomates et personnalités culturelles, politiques et militaires de France, relative à la modernisation de la société roumaine et la continuation de ce processus après l’Union des Principautés. Le segment temporel choisi par l’auteur (1848-1866) est celui durant lequel le système institutionnel roumain a gravité sur l’orbite du modèle français, fait illustré abondamment par les documents qui se trouvent dans le patrimoine des Archives nationales de la Roumanie.

Dans son étude sur le phénomène militaire dans les publications périodiques roumaines, le colonel dr. Petre Otu, président de la Commission roumaine d’histoire militaire, fait une rétrospective des idées de la revue La Roumanie militaire, publication de tradition de l’armée roumaine, fondée en 1864, pendant les années 1921-1939. La rédaction de la revue a promu l’originalité scientifique et a dévoilé aussi les ressorts géopolitiques de l’encadrement de la Roumanie dans le système français d’alliances, comme option en vue d’assurer la sécurité et l’intégrité territoriale du pays.

L’étude du professeur dr. Viorica Moisuc, qui traite des perceptions par l’état-major français de la situation dans les Balkans et dans la région voisine de la péninsule, vers la fin des années 1930, met en évidence une certaine différence d’orientation durant la crise Tchécoslovaque de 1938 entre la conception des cercles politiques et militaires français sur la sécurité globale du continent européen et celle assumée par les gouvernements des États de l’Europe centrale. A partir de l’analyse des documents du temps, Viorica Moisuc avance l’opinion que la surévaluation des instruments politiques et diplomatiques destinés à rendre impossible l’agression de l’Allemagne et la minimalisation du rôle joué par le facteur militaire dans le soutien de la politique de sécurité ont été des erreurs majeures dans l’orientation de la stratégie politique promue par la France.

Cette étude est brillamment complétée par celle du colonel Alexandru Oşca, directeur du Service des Archives et de la Documentation militaire, sur les lignes directrices de la politique française et italienne pendant les premières années entre les deux guerres, quand un nouveau système de sécurité a pris forme, après l’expérience tragique et douloureuse de la Grande Guerre.

L’étude signée par le lieutenant colonel dr. Mihai Macuc s’inscrit dans une autre palette d’analyse. Elle reflète les motivations et répercussions de la présence de la Roumanie dans plusieurs confrontations militaires, partant de celle interbalkanique, à caractère régional, de 1913, jusqu’aux décisions de participer aux grands conflits globaux de 1916-1918 et 1941-1945, qui ont été les expressions de conjonctures politiques différentes. Toutes ces décisions ont dérivé, selon l’auteur, de la position géographique de la Roumanie, située sur les axes géopolitiques Nord-Sud et Est-Ouest, ainsi que de l’analyse de la situation et du rapport de forces sur les théâtres d’opérations aux moments respectifs. La lecture de ces études nous offre l’occasion de réfléchir sur l’importance de divers facteurs (militaire, économique, diplomatique, de mentalité) dans l’élaboration de la décision politico-militaire.

En dernier lieu, les contributions intéressantes qui complètent le présent volume, signées par le professeur dr. Lavinia Betea (Université Vasile Goldiş d’Arad) et le colonel Mihai Ştefan-Nicolin, directeur du Musée militaire national, présentent aux lecteurs de la Revue internationale d’histoire militaire des analyses consacrées à l’histoire récente ou fondées sur les sciences auxiliaires de l’histoire.

 

L’introduction de cette nouvelle édition de la Revue internationale d’histoire militaire, réalisée en partenariat avec nos collègues de la Com­mission française d’histoire militaire, nous offre l’occasion de souligner leur effort, surtout celui du président de la Commission, le dr. Hervé Coutau-Bégarie, ainsi que sa contribution à l’accomplissement d’une entreprise scientifique très utile.

La présente coopération n’est pas, d’ailleurs, un fait singulier. L’Insti­tut d’études politiques de défense et d’histoire militaire – dans le cadre duquel fonctionne la Commission roumaine d’histoire militaire – entretient des relations de coopération multiples avec les historiens militaires et les institutions françaises, y compris dans le cadre généreux offert ces der­nières années par les groupes de travail du Consortium PfP des Académies de défense et Instituts d’études stratégiques.

En 1991, nous nous sommes rencontrés à Bucarest, à l’occasion du Colloque international d’histoire militaire, avec nos distingués collègues français et d’autres pays, pour partager nos impressions sur les significations des batailles sur le front roumain de Marasesti, Marasti et Oituz, dans le contexte des événements politiques et militaires de l’année 1917.

En 1996, cette coopération bilatérale s’est traduite par l’organisation en commun d’une conférence consacrée au 80e anniversaire de l’arrivée en Roumanie de la Mission militaire française, conduite par le général Henri Mathias Berthelot. À cette occasion, on a publié à Bucarest un album évoquant la personnalité de l’illustre représentant de l’armée française, un grand et dévoué ami de la Roumanie pendant toute sa vie. La même année, les historiens militaires de France ont répondu aimablement à l’invitation à participer aux manifestations scientifiques et protocolaires organisées dans différentes villes pour la célébration du 80e anniversaire de l’entrée en guerre de la Roumanie. Pendant la Grande Guerre, entre les militaires rou­mains et ceux de France est née une camaraderie d’armes qui allait donner des fruits. La présence du vice-président de la Commission internationale d’histoire militaire comparée, le général dr. Jean Delmas, aux travaux du Colloque international d’histoire militaire, sur le thème “L’année 1916 dans le déroulement de la première guerre mondiale. L’entrée en guerre de la Roumanie – conséquences politiques et militaires”, organisé à Bucarest et Sibiu, nous a honorés et représente un souvenir agréable, ainsi que la présence de personnalités prestigieuses de la Belgique, de la Bulgarie, des États-Unis, de la Grande-Bretagne, de l’Italie, du Portugal et de la Slovaquie.

Nous gardons encore vives dans la mémoire les participations de nos collègues français du Service historique de l’armée de terre et de la Commission française d’histoire militaire et de beaucoup d’autres historiens étrangers, aux manifestations scientifiques dont notre Institut a été l’amphitryon, à Bucarest, pendant les dernières années. Nous sommes convaincus que ces relations seront durables et le présent volume est une preuve de ce que nous pouvons réaliser ensemble et offrir à l’étude et à la méditation de nos collègues du monde entier, passionnés par l’étude de l’histoire militaire.                     

 

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