Revue Internationale d'Histoire Militaire

 

La garde nationale dans le journal Pruncul Român

 

Adrian Niculescu

 

La Garde nationale est une institution typique, voire nécessaire, des révolutions démocratiques (1789, 1830, 1848, etc.) et des périodes de transition vers un État de droit. Dès que l’État de droit est établi et consolidé, elle disparaît, pour revenir aux institutions traditionnelles mais démocratisées, cette fois, et organisées selon des critères et des buts totalement nouveaux, l’armée, la police, les services secrets, etc.

En 1848, dans les Principautés roumaines, modelées par l’histoire française et, surtout, par l’expérience directe de la plupart des protagonistes de la Révolution roumaine sur les barricades de février, à Paris, l’évolution de la Garde nationale (du même nom !) fut semblable. Avec des hauts et des bas, créée, supprimée (suite à la chute du gouvernement révolution­naire, quand elle eut son moment de gloire), et recréée à nouveau - après la “Petite Union” des Principautés de Valachie et de Moldavie, de 1859 - au moment de l’arrivée au pouvoir des libéraux-radicaux, en 1866, elle fut finalement dissoute en 1881, dix ans plus tard qu’en France[1].

Les révolutionnaires roumains ont envisagé l’organisation d’une force armée liée d’une façon immédiate à la Nation ; d’ici sont sortis les projets concernant la constitution de la Garde nationale, écrit l’historien Dan Berindei, de l’Académie roumaine[2]. Comme on l’a vu plus haut, “celle-ci avait comme but d’assurer les citoyens contre les éventuels excès du souverain et du pouvoir exécutif, et de permettre aux pays roumains, encore sous domination étrangère, de préparer indirectement leurs forces armées, étant donné que les unités de l’armée régulière étaient limitées[3].

L’une des premières préoccupations des insurgés roumains, une fois parvenus au pouvoir, fut donc d’instituer une Garde nationale. Mais l’orga­nisation de celle-ci était présente dans l’esprit des patriotes roumains bien avant la prise de pouvoir. Dans leur programme, la très avancée Procla­mation d’Islaz qui, après le 9 juin (à Islaz) et le 11 juin (à Bucarest et dans tout le reste du pays), fera fonction de Constitution - et dont le noyau dur des “21 points” porte la marque de la pensée radicale de Nicolae Bălcescu[4] -, à l’article n° 11, on peut lire, lapidairement : “Garde nationale[5]... Dans la partie plus discursive-lyrique, qui enrobait les 21 points, et que l’on doit, vraisemblablement, à Ion Heliade-Rădulescu, il sera expliqué : “Le Peuple roumain souhaite la paix, la force, la garantie de ses biens matériels, moraux et politiques. Il décrète donc l’institution d’une Garde nationale dont chaque Roumain sera soldat, veillant au bonheur public, garant des libertés publiques…”[6].

Il est vrai aussi que l’idée d’une Garde nationale (longuement incul­quée dans des têtes qui avaient sérieusement étudié 1789, les “Trois Glorieuses” de 1830 - ou, parfois même les ayant connues personnelle­ment ! - et, surtout, ayant tous eu l’expérience du Février 48 parisien) était également présente dans d’autres documents révolutionnaires et prérévolu­tionnaires roumains, comme, par exemple, dans le très modéré programme de Iassy, la Pétition-Proclamation (un nom par excellence ambigu !), du soulèvement révolutionnaire avorté de Moldavie (27 mars / 8 avril-30 mars / 11 avril 1848), à l’article 35 (le dernier !), dans une formulation plus disserte qu’à Islaz : “formation rapide d’une garde citoyenne dans toutes les villes du Pays, composée et de Roumains et d’étrangers propriétaires[7], ou encore, dans une pétition adressée par des boyards anonymes au prince régnant valaque “d’Ancien Régime” George Bibescu, dès avril 1848[8] (et que les révolutionnaires vont renverser en juin !), ou bien dans la brochure Ce sunt meseriaşii (“Qu’est-ce que les artisans ?”) - version roumaine, presque soixante années plus tard, du célèbre pamphlet “Qu’est-ce que le Tiers État ?”, d’Emmanuel Sieyès, du temps de la Grande Révolution de 1789 - qui circulait déjà - clandestinement - en mars-avril 1848 à Bucarest. Il faut rappeler également que, dans la création de la Garde nationale, on retrouve aussi les échos de la doctrine militaire du même penseur radical cité plus haut, Nicolae Bălcescu[9], lui aussi officier de formation, notamment son idée-clé qui prévoyait la “lutte du peuple tout entier”...

En Valachie donc, en application des principes énoncés par la Procla­mation d’Islaz, le décret sur la constitution de la Garde nationale porte le n° 4, daté du premier jour d’entrée en fonction du gouvernement provisoire, le 14/26 juin. Le précèdent seulement, toujours suivant la Proclamation d’Islaz, les décrets sur l’officialisation du drapeau national - le tricolore bleu-jaune-rouge - (décret n° 1), celui sur la suppression des rangs civils des boyards (les aristocrates locaux), qui instaurait, par conséquent, le principe de l’égalité absolue entre citoyens (décret n° 2), et celui sur l’abolition “à jamais” de la censure (décret n° 3). Le décret sur la Garde venait, par exemple, avant le très important décret n° 7, qui mettait (“à jamais”, encore une fois !) hors la loi la peine de mort (tout comme la censure, elle ne fut rétablie que par le régime communiste, juste cent ans plus tard !..) et qui interdisait aussi la peine “dégradante” de la torture ou de la bâtonnade, avant d’autres mesures capitales. Cela prouve l’impor­tance qu’on attribuait à cette question (voire son urgence !) et cela met en évidence, aussi, l’ordre des priorités des nouvelles autorités...

Dans ce décret n° 4, après la formule consacrée de la Révolution roumaine, que l’on trouvera désormais sur tout document émis par l’administration révolutionnaire : “Au nom du peuple roumain, Justice et Fraternité”, on peut lire : “Le Gouvernement provisoire décrète : Étant donné que la Nation roumaine, par la Révolution du 11 [juin, n.n.], a mani­festé la volonté d’avoir une garde nationale, le Gouver­nement provisoire, considérant d’une nécessaire utilité qu’une institution de ce genre se constitue au plus vite, décrète la formation de cette garde nationale dans tout le pays, de l’organisation de laquelle est chargé le ministre de l’intérieur, et, en même temps, nomme en qualité de comman­dant de la [dite, n.n.] garde de la Capitale, le colonel Scarlat Kreţulescu. Signé : Néophyte, métropolite de Valachie[10], G. Scurtu, I.C. Brătianu, N. Bălcescu, C. A. Rosetti, A. G. Golescu”.

Il faut dire que, juste quelques lignes plus haut, dans les mêmes numé­ros cités dans la note ci-bas, tant du Buletinul Ofiţial al Principatului Ţării Româneşti (Bulletin Officiel de la Principauté de Valachie), que du Moni­torul Român (Moniteur Roumain), le nom de Scarlat Kreţulescu figurait sur la liste des nouveaux gouvernants, avec la fonction de “commandant provi­soire de la Garde nationale (qui, d’un point de vue formel, n’était alors même pas constituée !), en général ; dès lors, le décret n° 4 limitait ses compétences, en spécifiant : “commandant de la garde de la Capitale”. Cela pour renforcer l’idée évoquée plus haut de la hâte, de l’importance et de l’urgence que l’on attribuait à la formation d’une Garde nationale... Est chargé de mettre en place la Garde, “dans le Pays tout entier”, on l’a vu, le ministre de l’Intérieur, en l’occurrence, Nicolae Golescu, l’un des illustres frères de la célèbre famille, ancien procureur militaire, ayant “tourné casa­que” (jadis, en 1840, il avait instruit le procès contre Nicolae Bălcescu, jeune cadet insurgé, accusé de sédition lors du “complot” républicain de Mitică Filipescu ![11]) en rejoignant le camp des révolutionnaires.

Bientôt, d’ailleurs, Scarlat Kreţulescu - l’un des trois colonels que comptait la mini-armée officielle mais, surtout, vite impliqué dans des agis­sements contre-révolutionnaires - va perdre ses attributions. Il sera rempla­cé, démonstration ultérieure, si besoin en était (à côté d’autres exemples d’insubordination de militaires de carrière, comme les colonels Odobescu, ministre de la Défense,et, surtout, Solomon, chef de l’Armée, auteurs ensemble du premier et du plus grave coup d’État réactionnaire contre les nouvelles autorités, celui du 19 juin/1er juillet !), que le nouveau pouvoir avait raison de se méfier de l’Armée. Cela, naturellement, au delà d’un petit groupe d’officiers conjurés (le capitaine Pleşoianu, les “majors[12] Christian Tell et Gheorghe Magheru, etc.), voués, dès la clandestinité, à la “Cause” (comme on appelait d’une façon très suggestive, les buts communs des révolutionnaires !) - ou appartenant, comme Tell, au “noyau dur” (la loge “Frăţia”), qui, à partir de 1843, fut à l’origine du mouvement. Et pour cause !...

Enfin, le Pruncul Român (PR), déjà dans son article de fond - attribué, selon toute probabilité, au fondateur même du journal, C.A.Rosetti - nous parle de la nécessité de former une Garde nationale, dès son premier numéro, paru le samedi 12 juin 1848. Dans cet article, mémorable entre tous, avec le titre-choc : Trăiascà România Liberă ! (Vive la Roumanie Libre !), il nous est dit, en guise de conclusion : “Ce qu’il faut, donc, faire, en premier lieu, c’est l’organisation d’une garde nationale, afin de main­tenir l’ordre et la bonne entente. Tout Roumain versera joyeusement la dernière goutte de son sang pour sa patrie, et aucune force humaine ne pourra plus jamais nous ravir le céleste don qu’on a gagné. Vive la Roumanie ! Vive la Liberté !»[13].

Il est intéressant, toujours au sujet de la Garde nationale et de sa diffi­cile gestation, de noter aussi le décret qui, dans le ci-dessus cité Bulletin Officiel, n° 32, du 15 juin (Buletin Ofitial) et dans le premier numéro (daté du 19 juin) du Moniteur roumain (Monitorul Român, un journal manifeste­ment imprimé dans la même typographie Rosetti-Winterhalder, avec les mêmes caractères du PR !) suit au n° 4. Il s’agit d’un appel aux citoyens, afin qu’ils contribuent à armer la Garde nationale, celle ci manquant de presque tout, côté armement et autres fournitures, sauf de la bonne volonté des miliciens virtuels. Cet appel est reproduit aussi par le PR, et il est éloquent de l’état réel de détresse matérielle et logistique auquel le nouveau gouvernement s’est trouvé confronté. Dans ce décret, le n° 5, il est dit notamment : “(...) considérant aussi le fait que dans le pays on ne trouve pas d’armes en vente, le Gouvernement provisoire fait appel à tout Roumain se trouvant en possession de deux fusils d’en prêter un à l’État.

Le Gouvernement provisoire (...) demande aux citoyens de les déposer [les armes, n.n.] au commandant de la Garde nationale au Vieux Palais. Signé : les Membres du Gouvernement provisoire : Néophyte, métropolite de Ungro-Valachie, G. Scurti (erreur pour Scurtu !), I. C. Brătianu, C. A. Rosetti, N. Bălcescu, A. G. Golescu. Emis à Bucarest, le 14 juin 1848”[14].

Malgré l’atmosphère décidément patriotique des premiers jours de la Révolution, on notera, toutefois, un certain “manque d’engouement” des citoyens au sujet de l’enrôlement dans la Garde nationale. Le Gouverne­ment et le chef de la Garde sont ainsi contraints, dans une proclamation publiée dans le supplément du n° 3 du PR (reprise aussi, toujours par le même n° 1 du Monitorul Român[15]), à un changement remarqué de ton, qui contraste d’une manière évidente avec le style “irénique” auquel la Révolu­tion, les journaux et les journalistes de celle-ci nous avaient habitués. Heureusement, ce style est resté singulier, isolé, une sorte d’exception qui confirme la règle de la tranquillité et du pacifisme des quarante-huitards.

Dans ce communiqué (plutôt un avertissement ou une mise en garde !) il est dit notamment : “Pour la dernière fois [cette formule surprend, étant donné qu’on ne l’avait pas vu auparavant ! - au moins par écrit, dans les publications, n.n.], il est annoncé que si, parmi ceux qui ont droit de s’inscrire dans la Garde nationale, à savoir les propriétaires de leurs maisons, les locataires, les commerçants et les artisans, ainsi que tous ceux doués de caractère, il y en avait qui ne le feraient point [comprendre, qui essayeraient de s’y soustraire ! - n.n.], ils perdraient les droits qui seront accordés aux membres de la Garde, et ils ne pourraient pas élire et être élus”. Signé : le [commandant en - n.n.) chef de la Garde, Scarlat Kreţulescu[16].

Enfin, on note à peu près le même changement de ton au numéro précédent du PR[17]. Dans le PR n° 2, un communiqué avertissait : “Par ordre du Gouvernement provisoire, seront arrêtés dans la rue tous ceux qui circuleront en armes, de jour comme de nuit, qu’ils soient gens du peuple ou membres de la Garde nationale, à l’exception de ceux en service commandé comme patrouille en ville, afin qu’ainsi on puisse éviter tout mal qui pourrait se produire de la part de ceux qui [mal y -n.n.] pense­raient” Signé : le chef de la Garde, Scarlat Kreţulescu. Le texte est repro­duit aussi par le Monitorul Român, dans le même numéro cité plus haut, toujours en page 4. Ici aussi, à cinq jours seulement du triomphe inattendu du 11 juin, le ton est ferme, sinon énergique, signe d’une situation sociologiquement typique des lendemains de toute Révolution ou émeute, quand, après la victoire tant attendue, ou après que soient atteints les buts proposés, les citoyens sont invités à déposer les armes, si utiles et si convoitées, quelques jours voire quelques heures seulement, auparavant...

Pourtant, les premiers pas de la Révolution roumaine furent accomplis dans un état d’euphorie générale, signe évident d’un remarquable consen­sus national et d’une volonté quasi-unanime de changement. Tout ne fut pas qu’illusion, mais néanmoins, les choses n’allèrent pas de soi... D’im­portants obstacles se dressaient devant la nouvelle équipe révolution­naire “des hommes de la Réforme”, comme on les appelait, qui était parvenue au pouvoir et qui avait, pratiquement, gagné, sans coup férir, et dans la joie quasi-générale, renversant cette forme d’Ancien Régime, honni par tous, incapable et pourri, vendu à l’étranger, en l’occurrence, aux pires adversaires de la démocratie et de la renaissance de la nation roumaine, les Russes.

Mais les ennemis de la Liberté avaient bien des ressources et des alliés haut placés en tout lieu, parfois au gouvernement provisoire même, comme son chef nominal, le métropolite Néophyte en personne, ou le ministre “de la guerre”, le colonel Ioan Odobescu, ou encore, le chef de l’armée, le colonel Solomon, évoqués plus haut. Ceux-ci ne tardèrent pas à passer à l’action, notamment le 19 juin/1er juillet - quand ils arrêtèrent le gouverne­ment (sous le prétexte de le complimenter pour la victoire de la Révo­lution ! Le coup fut annihilé par l’intervention, dans la journée, de la popu­lation de Bucarest, sensibilisée par une jeune femme, Ana Ipătescu, deve­nue un vrai mythe, et par l’un des dignitaires qui réussit à s’échapper du Palais encerclé, le futur premier “général” roumain, Gheorghe Magheru[18]) - et, ensuite, moins de dix jours plus tard, le 28 juin/10 juillet/30 juin/12 juillet, profitant des faux bruits d’une invasion russe (lancés, pour cause, du haut des milieux du Palais Métropolitain) qui avait engendré la fuite de Bucarest de presque tout le gouvernement révolutionnaire provisoire, la réaction réussit à instaurer pendant environ 24 heures (8 heures selon les sources prorévolutionnaires !) une éphémère lieutenance princière (“căimăcămie”) présidée par le grand boyard Băleanu. La fin rapide de ce nouveau “mini-régime” de “restauration” fut due à l’action de l’un des plus jeunes membres de l’équipe du gouvernement provisoire, resté à Bucarest, Ion C. Brătianu[19], futur premier ministre et un des plus grands hommes d’État de l’après 1859, qui sut faire recours et mobiliser les masses et ainsi, déjouer les projets des comploteurs.

Toutefois, on ne peut s’empêcher de constater que, chaque fois que les nouvelles autorités furent en danger, ce ne fut pas la Garde nationale qui intervint, mais les masses des Bucarestois. En effet, à cause, probablement, des difficultés de recrutement, dont il était question plus haut, la Garde nationale n’était constituée que sur le papier, et en trois mois seulement, jusqu’à la fin de la Révolution, elle ne fut pas vraiment fonctionnelle, sauf au niveau symbolique. Comme on l’a montré auparavant, elle ne prendra son vrai essor qu’après la “petite union” moldo-valaque de 1859, et tout particulièrement, après 1866.

En 1848, la Garde fut quand même présente, mais plutôt aux cérémo­nies révolutionnaires qu’aux événements proprement dits. Dès le 15/27 juin, le grand jour de la consécration de la Révolution et de la légitimation du nouveau pouvoir devant “le peuple” rassemblé (en attendant les libres élections annoncées) sur le champ appelé, depuis ce moment, et aujour­d’hui, encore, “Câmpul Libertăţii” (“le Champ de la Liberté”), la Garde nationale, à peine le décret de sa formation signé la veille, était là. Elle était là également au moment des “funérailles d’État” (proba­blement les premières dans l’histoire roumaine !) organisées pour les sept victimes des émeutes du 19 juin/1er juillet. Mais, on peut le supposer, toujours de la même manière symbolique.

Enfin, un autre problème est que la Garde nationale, surtout à ses débuts, fut composée majoritairement d’étrangers, les premiers, en tout cas, à s’y ruer pour s’inscrire et, donc, apparemment - à part une élite roumaine - les premiers à comprendre l’importance d’une telle initiative. C’est une question qui, avant tout, nous parle de la composition ethnique des villes roumaines au milieu du xixe siècle, où, parmi les “bourgeois”, les artisans, les commerçants et les rares pratiquants de pro­fessions libérales, nombreux étaient les “étrangers”, Allemands (la plupart, Saxons de Transylvanie ou Autrichiens - comme Eric Winterhalder[20], lui-même le compagnon de Rosetti et co-éditeur du PR), Juifs, Grecs, Armé­niens, Hongrois, Polonais, quelques Français (notamment passés par la Russie, et rescapés de la Grande Armée, après l’échec de l’épopée napo­léonienne, des instituteurs, précepteurs, etc.), des Italiens (encore que ceux-ci n’arriveront en grand nombre, comme l’essentiel des Juifs, que dans la deuxième moitié seulement, et vers la fin du siècle !) etc.

Mais procédons par ordre. On a rappelé plus haut, d’abord, l’euphorie générale avec laquelle, le 11 juin, à Bucarest, fut accueilli le renversement de l’ancien régime “réglementaire”, ainsi nommé d’après les Règlements Organiques, de 1831-1832, voulus de commun accord par les Russes (pour lesquels ils étaient le “tobogan” d’accès idéal dans l’orbite de l’Empire moscovite) et par les boyards roumains (dont les Règlements renforçaient les privilèges) et qui constituaient la Loi fondamentale, de type consti­tutionnel - assez moderne, au demeurant et même, par certains aspects, assez généreux aussi - du système déchu.

Dans le PR n° 3 on pouvait lire à ce propos des paroles enflammées comme : “Gloire éternelle à Dieu, qui a soutenu son peuple, gloire à lui qui nous a arrachés à l’esclavage et nous a bénis au nom de la liberté !”, ou bien “[les Roumains, n.n.] se sont embrassés comme des frères, et bien que la joie générale ait été à son comble, on n’a pas assisté au moindre excès, au moindre désordre ; l’ordre et le calme ont pleinement régné ; notre révolution n’a été que le témoignage du désir général, une acclama­tion universelle de joie, une marche triomphale[21].

Passés ces moments d’intense émotion, il faut se rendre à l’évidence : les forces armées de la Valachie étaient très “modestes” - et encore, c’est un euphémisme ! Quelles étaient les ressources militaires du Pays ? D’après le Règlement Organique, l’armée de la Valachie, (ré)organisée seulement en 1830-31 (après avoir été dissoute, avec l’avènement des Princes phanariotes, plus de cent ans auparavant[22]), comptait trois régi­ments d’infanterie (chacun avec, à sa tête, un colonel), et six escadrons de chevalerie, pour un total d’environ 10 000 hommes, chiffre, hélas, jamais atteint, si l’on en croit un article publié en France, par le journal Le National, du 15 juillet 1848, et reproduit dans le PR n° 16, du 20 juillet/1er août[23].

Si l’on ajoute à ce chiffre fort modique (“désespérant” c’est le terme employé par la traduction roumaine d’époque, dans le PR !) la gendarme­rie, répartie dans les 18 “judeţe” (“départements”) et estimée, toujours selon le même journal parisien, à environ 8 000 hommes, on obtient le total des forces dont disposait la Principauté. Plus grave encore, ajoute le journal, l’artillerie est comme inexistante, “puisque personne ne peut attri­buer ce nom aux cinq ou six pièces de petit calibre se trouvant à Bucarest[24].

Des chiffres plus précis, concernant l’armée valaque, nous sont trans­mis par le grand révolutionnaire, théoricien et patriote Nicolae Bălcescu, déjà mentionné, important protagoniste des événements de 1848, lui-même de formation militaire (ancien “junker” = “cadet”) dans l’armée de la Principauté de Valachie. Âgé d’à peine 19 ans, il est exclu des effectifs à son arrestation, pour participation au principal mouve­ment pré-quarante-huitard, le “complot” libéral-républicain de Miticà (Dimitrie) Filipescu, en 1840. Dans son ouvrage capital intitulé Puterea Armată şi arta militară de la întemeirerea Principatului Valachiei pînă acum (“La puissance armée et l’art militaire dès la fondation de la Principauté de Valachie”), Bălcescu fait état (l’étude, écrite en 1844, s’arrête en cette année) de six canons tout juste (confirmant les chiffres données par le PR !), et d’un total de 5 608 hommes sous les armes (infan­terie et cavalerie confondues, plus les “artilleurs” et les pompiers !), dont 4 969 cadres inférieurs “à pied” et 574 à cheval, 126 officiers d’infanterie, et 20 de cavalerie, plus 18 officiers supérieurs dans les deux armes[25]25.

Quelques pages plus loin, dans ses conclusions, N. Bălcescu ajoute, d’une façon fort significative : “La puissance de l’État ne réside pas dans l’armée active, mais dans les réserves nationales. Cette vérité est aujour­d’hui globalement ressentie, et toutes les puissances d’Europe se sont organisés des réserves : la France avec la Garde nationale, l’Autriche, la Prusse et toute l’Allemagne avec la landwehr ; la Suède, avec la landwehr ainsi que l’armée indelta, et la Russie, avec les colonies militaires[26]. Selon cette théorie si clairement exprimée, on comprendra, donc - au-delà de sa fonction historique, de “contre-pouvoir” et de “garante de la sécurité du peuple” face à l’armée du souverain-autocrate - le grand rôle que la Révolution attribuera à la Garde nationale, comme complément et “réserve nationale” suivant l’admirable et si suggestive formule de Bălcescu.

Les chefs de la Révolution ont vite compris la nécessité d’organiser une garde nationale pour que l’ordre établi soit respecté, à l’exemple des autres pays ayant pris comme modèle la Grande Révolution et connu la Révolution quarante-huitarde, en premier lieu la France elle-même[27], mais aussi les États italiens, l’Autriche, etc. Pour la constitution de la Garde nationale, on a donc choisi l’expérience la plus authentique, et préférée des Roumains, celle de la France, qui avec le vieux La Fayette revenu à sa tête, avait recréé cette garde (dissoute à la Restauration par le ministère dirigé par Villèle[28]) dès les Trois Glorieuses de Juillet 1830, et qui fut l’un des pilliers du régime “(haut)-bourgeois” de Louis-Philippe, pendant toute la Monarchie Tricolore[29].

D’ailleurs, quelques-uns des “acteurs” roumains de la Révolution de juin, à Bucarest, avaient été, auparavant, non seulement des participants actifs, sur les barricades de l’insurrection de Février à Paris, mais aussi des membres inscrits dans la Garde nationale française. C’est le cas, par exemple, du grand patriote Dumitru Brătianu[30], dont on a conservé une convocation, datée du 10 mars 1848, pour une réunion de la Garde nationale, rue Madame, à l’École des Filles, délivrée au curieux nom de “citoyen Ratiannu (sic ! - n.n.), Demetreat (sic ! - n.n.), étudiant, r. Ouest[31], 54 bis” (sans doute, comme on peut le constater, une grossière et fort mauvaise transcription phono-orthographique !)[32].

Afin de mettre en place la Garde nationale, les révolutionnaires se sont adressés à tous les citoyens, de toute classe, âgés de 18 à 50 ans, en les invitant à s’y inscrire. Il faut être nombreux dans la Garde, “pour que le tour de chacun ne soit pas trop fréquent[33].

Le souci principal de ceux qui organisaient la Garde était, donc, que les métiers, les professions, et, bien entendu, leurs pratiquants, n’aient pas trop à en souffrir. Plus ils réussissaient à trouver - voire convaincre ! - un plus grand nombre de volontaires, plus cela devenait possible, “pour que les affaires, de l’employé, du commerçant, ou de l’artisan n’en souffrent pas, pour que le désir de servir la patrie ne nuise pas aux intérêts particuliers[34]. La Garde nationale doit exister sans préjuger des affaires particulières de personne ! Elle doit défendre la patrie, et il faut que chacun soit prêt à verser son sang jusqu’à la dernière goutte pour la liberté, pour les conquêtes de la Révolution. Cet appel s’adresse aux habitants de Bucarest, mais il faut que, sous peu, soient constituées de telles gardes nationales, également dans d’autres localités, et même à la campagne.

Le grand problème auquel se trouvait confrontée la Révolution est qu’elle ne disposait que de trop peu d’armes. Le manque d’armes est terrible (il y en avait pour une partie seulement des gardes de la Capitale) mais, dans l’article non signé du n° 3[35] (mais attribué à Rosetti lui-même), portant un nom aux résonances “léninistes” avant la lettre, “Que faire ?”, on donne quelques conseils pratiques, inspirés par l’expérience polonaise[36]jusqu’à ce que le gouvernement puisse faire le nécessaire, n’importe quoi peut se transformer en arme ; tout paysan possède sa faux, et la faux, bien droite, bien assujettie à son manche, peut devenir une lance, une arme formidable, remplissant à merveille son rôle[37]. En dehors de la faux, l’auteur de l’article considère que d’autres outils peuvent remplir la fonction d’armes : la hache, le marteau, la pelle etc., et, de cette manière, il serait possible de former des gardes nationales, dans toutes les localités du pays, villes ou villages. Dans l’article on définit également les attributions de la Garde nationale : “ formée de personnes ayant leurs occupations dans leurs foyers, elle ne peut être disloquée, elle ne peut quitter la localité où elle s’est constituée. Son but principal est de veiller au calme et à l’ordre local” ; elle doit faire en sorte que les lois soient obser­vées et garder la propriété, qu’il s’agisse indifféremment de la propriété de l’État ou de la propriété privée. C’est de cette manière, donc, que dans la Garde nationale, “tous se portent garants de la propriété de chacun”. Les membres de la Garde avaient l’obligation de se présenter à l’appel du commandant et de remplir la mission qui leur était assignée. Les officiers de la Garde nationale devaient aux simples membres “fraternité et consi­dération, car ils ne leur sont supérieurs que tant qu’ils sont sous les armes[38]. Tout garde national accomplit un devoir de fonctionnaire public, poste extrêmement honorable, et sa conduite doit être irréprochable, car c’est uniquement en gardant sa dignité qu’il peut se faire respecter par les autres”.

Un long article publié dans le même n° 3[39], et continué dans le Supplément, fait la chronique, en détail, de la grande cérémonie de confir­mation (faute de vraies élections, prévues prochainement !), par acclama­tions, de la Révolution, du gouvernement provisoire et de son programme proclamé à Islaz. La cérémonie eut lieu le 15 juin, sur ce que l’on appellera désormais, par un décret[40] du Gouvernement provisoire, “le Champ de la Liberté[41]. Par le consensus obtenu, pratiquement toutes classes et catégo­ries confondues, cette manifestation pouvait rappeler (et elle fut considérée comme telle, dans l’imaginaire des quarante-huitards !) la “Fête de la Fédération” du 14 juillet 1790 à Paris, en version roumaine... Environ 40 000 personnes y participèrent, le nombre habituel des “grand-messes” du 48 bucarestois, que l’on rencontrera dans d’autres occasions aussi.

À cette occasion fut “élu” (ou, plutôt, validé) tout le gouvernement provisoire, annoncé déjà, la veille, le 14 juin, dans le Buletin Ofiţial[42], et les nouveaux ministres prêtèrent serment envers la Nation. Les drapeaux tricolores (qui venaient également d’êtres institués la veille) furent bénis par le Métropolite - président du nouveau gouvernement. Un triomphe. Il en alla de même pour le commandant de la Garde, Scarlat Kreţulescu, qui figurait lui-même, à titre provisoire, en clôture de la liste du gouvernement (avec le chef de la police et le président du conseil municipal de Bucarest, fonctions apparemment considérées comme très importantes, dignes d’être énumérées à côté de la liste des ministres), et qui, de même, “fut acclamé, et porté en triomphe, monté sur un cheval, en direction de la ville, à la tête de la garde[43].

Néanmoins, Scarlat Kreţulescu (à ne pas le confondre avec ses parents, Constantin, président du conseil municipal de Bucarest et le frère de celui-ci, Nicolae, médecin et futur premier ministre sous Al. I. Cuza), fut aussi contesté et l’on essaya même de proclamer à sa place un autre person­nage (mais qui, manifestement, ne disposait pas d’une majorité). Le groupe protestataire fut, toutefois, assez turbulent pour nuire, un moment, au bon déroulement de la cérémonie[44]. À cet égard, l’auteur anonyme de l’article a, toutefois, l’opportunité d’évoquer un principe démocratique important : la liberté d’opinion, et la libre manifestation de celle-ci : “tout citoyen a le droit imprescriptible d’exprimer librement son opinion, mais il est juste [aussi, n.n.] que l’opinion du petit nombre se soumette à celle de la collectivité, et il convient que cette opinion soit exprimée légalement, et non par des cris et des désordres[45]. Bien que non préparée, et pratique­ment spontanée (ils n’auraient même pas eu le temps d’organiser quelque chose, du jour au lendemain), la fête du “sacre” de la Révolution constitua un franc succès pour les nouvelles autorités, qui avaient visiblement l’appui du peuple. À l’exception de l’incident évoqué, somme toute sans impor­tance, tout s’était passé dans le calme, dans l’ordre et dans la fraternité.

À noter également que l’article en question évoque la Garde, parmi les participants[46], d’où il faut conclure qu’un noyau de celle-ci c’était déjà constitué, au moins dans le milieu des bourgeois de Bucarest, dans l’inter­valle du 11 au 15 juin, sinon même avant, clandestinement.

Dans le même numéro, on retrouve l’injonction dont on a parlé plus haut, quant à la perte des droits civiques - notamment de celui, fonda­mental, d’élire et d’être élu - pour ceux qui refusaient de s’enrôler dans la Garde. Cet avertissement est intéressant, d’une part parce qu’il dévoile une certaine réticence de la part des citoyens (pour ne pas dire un certain malaise), à entrer dans la défense révolutionnaire, qui contraste avec le triomphalisme de mise, y compris dans (ou, à commencer par !) le PR, d’autre part, plus simplement, à cause du fait qu’il nous détaille les diffé­rentes catégories de personnes appelées à faire partie de la Garde nationale, à savoir : “les propriétaires de leurs maisons, les locataires, les commer­çants, les artisans”, en somme, “tous ceux qui ont du caractère[47], révolu­tionnaire, bien entendu !

Signe que le problème était pressant, et que les gens n’accouraient pas en masses pour s’inscrire dans la Garde, on trouve un appel, dans le numéro suivant du PR, daté du samedi, 19 juin / 1er juillet, au titre suggestif et mobilisateur de “Venez à la Garde nationale[48], adressé aux citoyens roumains pour qu’ils accourent s’enrôler dans la garde “qui défend nos foyers, nos femmes, nos enfants”.

Se référant à ceux qui ont répondu à l’appel de se constituer en Garde, et qui ont été actifs jour et nuit, mais qui, après plusieurs jours, sont maintenant fatigués, l’auteur de l’article pose, de manière pathétique, des questions, pour certains, dérangeantes : “Laisserez-vous, concitoyens, ces vrais fils de la Roumanie, exercer seuls, encore plus, un droit[49] de chacun ? Pouvez-vous vous reposer dans vos lits avec la conscience chargée, à l’idée que certains d’entre vos frères s’épuisent en défendant vos biens, pendant que vous vous reposez ? Est-ce la justice, est-ce la fraternité qu’on a jurées sur le Champ de la Liberté ?[50]. D’autres propos sont plus cin­glants encore. Jouant sur la fibre nationale, il rappelle que la moitié des gardes nationaux sont des “étrangers par la naissance, mais de véritables Roumains par les sentiments”. L’auteur demande : “Vous laisserez-vous dépasser par eux ? Souffrirez-vous que demain ou après-demain on vous dise que l’Allemand a montré plus de patriotisme pour la Roumanie que le Roumain ?[51]. L’auteur écarte carrément cette possibilité et, de manière rhétorique, se fait courage de soi-même : “Oh, non, cela n’arrivera jamais ; chaque Roumain aime sa patrie au-dessus de tout, puisque dans ses veines coule encore un sang de Romain[52].

Pour preuve que le sujet de la “Garde nationale” demeurait actuel et sensible, dans le PR n° 5, on retrouve un article intitulé “Sur la Garde nationale”, signé par “le citoyen Barbu B. Gănescu”[53]. Déjà sa signature vaut tout un programme et indique une attitude nettement citoyenne. L’article de Gănescu, parvenu à la rédaction, probablement, sous forme de lettre, se veut une réponse aux questions brûlantes soulevées par l’article non signé, que l’on a vu dans le précédent numéro, notamment à celle qui s’interrogeait sur les motifs pour lesquels les Roumains n’accouraient pas en masse dans les rangs de la Garde nationale.

Hélas, les raisons sont multiples. “Pas une seulement, frères Rou­mains, mais plusieurs ; par contre, toutes ne sont que des inventions de têtes apeurées, ou des frayeurs inculqués à nos concitoyens par certains malveillants envers la patrie et, en général, envers la nation roumaine[54].

En réponse à Gănescu, qui les exhortait à s’enrôler dans la Garde, plusieurs Roumains lui ont répliqué qu’“ils n’osaient pas le faire, parce qu’ils avaient entendu dire que toutes ces listes de gardes deviendraient, un jour, listes de proscrits, si les ennemis de notre liberté l’emportaient et parvenaient à nous suffoquer tous[55]. Les bruits couraient de façon incontrôlée. Ce fut une constante et la hantise (pour ne pas dire malédic­tion) permanente de la Révolution roumaine, que de cohabiter avec ces bruits, et au moins une fois - lors de l’exode du gouvernement provisoire vers la ville de Rucăr[56], les 28-30 juin - elle faillit se perdre à cause de cela.

Le “citoyen Gănescu” exprimait son profond désarroi devant un pareil aveuglement irrationnel. Un membre de la Garde en arrive à un tel défaitisme qu’il lui explique qu’il s’était inscrit “faute de mieux” (? - n. n) et “plutôt à cause des besoins” (sic ! - n.n.), pour continuer : “mais surtout en voyant plusieurs parents enrôlés, avec lesquels, si je ne peux point m’échapper autrement, je me consolerai en Sibérie, au temps de la besogne[57].

Face à une réponse de ce genre, l’auteur est littéralement médusé. Il se révolte avec véhémence contre ces semeurs de méfiance, contre ceux qui effrayent de cette manière le menu peuple, en les menaçant indirectement avec le spectre de la Sibérie, et en invitant les lecteurs à les chasser de là où ils les rencontreraient. Évidemment, à son avis, c’étaient les ennemis de la Liberté qui répandaient ces “mots sataniques” (encore que ces élucubrations ou pressentiments, par la suite - hélas ! - se révéleront, tous, tragiquement vraies).

L’auteur explique, ensuite, la différence énorme existant entre la Garde nationale et une simple troupe de volontaires ou, pire, de merce­naires (“comme les « arnăuţi » lors de la “révolution de 1826”[58]). “Piller et voler n’est pas la même chose que défendre la tranquillité et la sécurité commune”, dit-il. Garde nationale veut dire que tout citoyen est obligé de défendre son foyer, ses biens, sa famille et, évidemment, sa patrie, contre les individus hostiles à la liberté et à l’ordre. Faisant appel à la figure tutélaire de l’empereur Trajan, le conquérant de la Dacie, dont les Roumains se sentent les “fils”, l’auteur exhorte ses compatriotes à s’enrôler dans la Garde nationale, si nécessaire pour la tranquillité de tous. “Mes frères Roumains et concitoyens ! Pénétrez-vous mieux du sens des mots « garde nationale » (...) Soyez des Romains véritables, ne vous effrayez pas des mots de Satan, montrons-nous comme des Fabrice ou des Scipion[59].

Dans le PR, n° 6[60], dans un long article général s’intéressant à l’atti­tude des Roumains envers leurs devoirs, un passage se rapporte à la Garde nationale. Cette dernière est appelée “l’âme et la vie de la nation”. L’auteur est hostile à ceux qui considèrent qu’on ne doit point espérer beaucoup de la part de la Garde nationale, à cause de quelques-uns de ses militants qui entraînent des désordres et sont insoumis. C’est la première information dont on dispose quant à une éventuelle insubordination de la Garde.

Enfin, dans le dernier numéro du PR[61], on trouve une “information” de la part d’une Société Philogardiste, et de son président, C. Aristia[62]. On comprend que cette société s’était formée, comme institution d’appui, en marge d’une des Légions de la Garde, à savoir la IIe Légion, constituée dans l’une des divisions administratives-territoriales de la capitale (genre “arrondissement”), appelées “vopsea” (teinture, couleur). La Capitale était traditionnellement divisée en quatre “couleurs”, et celle-ci était la “verte”[63].

En fait, il s’agit d’un appel pour une souscription en faveur de la Garde, plus précisément afin d’armer, équiper et acheter des vêtements pour ceux des gardes qui n’ont pas les moyens de le faire par eux-mêmes. Cet appel est adressé aux Roumains et aux “philo-Roumains”, et les premiers à faire une donation (des fusils, des horloges, des objets en or ou argent et surtout en numéraire) sont les membres, eux-mêmes, de cette Société. La Société Philogardiste accepte “avec plaisir” de l’argent, des armes ou tout objet qu’elle ira, aussitôt, transformer en argent comptant, ne dédaignant ni la moindre somme, “même le « sou » de la veuve[64], ni toute autre modeste obole.

Les Roumains patriotes ont conquis leur liberté et le peuple a établi une Constitution - ce sont les deux éléments primordiaux qui devaient être défendus par la Garde nationale laquelle, à son tour, avait besoin de l’aide matérielle de tous. La justice et la fraternité, symboles de la Constitution, seront défendues par une Garde nationale aidée et soutenue par tout le monde. Le communiqué de la Société Philogardiste, avant de donner suite à la première liste de souscripteurs, informe enfin “qu’elle s’engage à avoir un siège, des garants (« epitropi »), des contrats, une commission (pour superviser les opérations et en assurer la transparence), etc., et qu’elle va en faire part au « Peuple Souverain » (avec majuscules dans l’original - il n’est pas clair s’il s’agissait du sens figuré, ou du journal homonyme, n. n.), en rendant publiques toutes ses actions et les sommes reçues, par l’inter­médiaire de la presse, tout en s’inclinant avec profond respect et recon­naissance, à travers les journaux, envers tous les « bienveillants » (tous ceux qui on bien mérité) des Roumains”. Daté : à Bucarest, le 3 Septembre 1848[65]. Le texte et suivi de la longue liste des membres et de leurs dons.

Le 13 septembre, l’intervention militaire ottomane (déterminée surtout par le souci d’atténuer les effets de l’entrée des Russes, leurs faux alliés, qui, de tout façon, arrivaient par le nord de Bucarest et étaient résolus à l’occupation - pour les Turcs il s’agissait des dégâts politico-militaires, pour les Roumains, des conditions et de la dureté de l’occupation) mettra fin à la courte expérience des trois mois de Révolution, à la fois libérale-démocratique et nationale, en Valachie.

Le dernier chef de la Garde nationale fut le “général” Gh. Magheru, commandant en chef des troupes régulières et irrégulières de la Valachie. Le 28 septembre/10 octobre, après une dernière tentative de résistance, “au nom de la Constitution” - comme il l’avait proclamé dans un manifeste - dans son camp retranché de Rîureni (Câmpul lui Traian), en Olténie, le général Magheru finit, lui aussi, par capituler et choisit l'exil. Ce fut le dernier acte de la Révolution.



[1]        Sur la Garde nationale, en Roumanie, v. Maria Totu, Garda civică din România, 1848-1884 (La garde civique de Roumanie, 1848-1884) Bucureşti, 1976 ; v. aussi Apostol Stan, Gărzile Naţionale de la 1848 şi Ţara Românească (Les Gardes Natio­nales dans la Révolution de 1848 en Valachie), în “Studii”, XVIII (1965), n° 4, pp. 879-894.

[2]        Dan Berindei, Revoluţia română din 1848-1849 (La Révolution roumaine de 1848-1849), Bucureşti, Cluj-Napoca, 1997, p. 219.

[3]        Ibidem ; v. aussi Ion Ghica, Scrisori către Vasile Alecsandri (Lettres a Vasile Alecsandri) Bucureşti, 1887, p. 705 (dans la lettre intitulée Nicu Bălcescu).

[4]        C C. Giurescu, Istoria Bucureştiului din cele mai vechi timpuri până în zilele noastre, p. 133.

[5]        Dan Berindei, La Révolution roumaine de 1848-1849, Bucarest, 1998, p. 97.

[6]        Ibidem, p. 83.

[7]        Ibidem, p. 52.

[8]        Anul 1848 în Principatele Române. Acte şi documente (L'année 1848 dans les Principautés roumaines. Actes et Documents), vol. 1, Bucureşti, 1902, doc. 232, p. 378.

[9]        Nicolae Bălcescu (1819-1852), patriote démocrate, historien et principal doctri­naire de la révolution de 1848.

[10]       En original, “Ungrovlahia”, nom officiel, médiéval, conservé jusqu’en 1990, de l’archidiocèse métropolitain de Valachie. Le métropolite Néophyte était, nominalement, le chef du gouvernement provisoire installé le 14/26 juin 1848, à la fuite du prince régnant George Bibescu (1842-1848).

[11]       Mitică (Dimitrie) Filipescu (1805-1843), patriote démocrate, avocat et révolution­naire roumain, chef du mouvement républicain de 1840.

[12]       Premier niveau des officiers supérieurs, équivalent du grade français de “com­mandant”.

[13]       PR, (Pruncul Român - Le Nourrisson roumain - périodique de 1848, Bucureşti), n° 1, p. 1.

[14]       Buletin Ofiţial, n° 31, du 15/27 juin 1848, p. 123 ; Cf. aussi Monitorul Român, n° 1, 19 juin/1er juillet 1848, p. 2.

[15]       Monitorul Român, n° 1, 19 juin / 1-er juillet 1848, p. 4.

[16]       PR, n° 3, supplément, p. 12 bis.

[17]       PR, n° 2, p. 8.

[18]       Gh. Magheru (1804-1880), “capitaine général” de la Révolution, ancien officier, magistrat et conjuré de la première heure, à la Révolution, major (“commandant”) et préfet du département de Romanaţi (1846-1848), organisateur de troupes de volontaires dans le camp de Râureni (“Camp de Trajan”), en Olténie, chef de la dernière résistance après la chute de la Révolution, exilé (1848-1857), député au Divan ad hoc (1857), reconnu comme premier “général” roumain, franc-maçon, futur homme politique, député, sénateur, etc.

[19]       Ion C. Brătianu (1821-1891), l’un des quatre secrétaires du Gouvernement provi­soire (avec Nicolae Bălcescu, C.A. Rosetti et Alexandru Golescu-Negru provenant tous de la direction de la Loge “Frăţia”, ils constituaient le ”noyau dur” du cabinet et, en gé­néral, de la Révolution), futur exilé, militant pour la Liberté et l’Union des Principautés roumaines, et, ensuite, revenu à Bucarest en 1857, important homme politique, député, ministre, chef de l’Opposition à Al. I. Cuza, quand celui-ci, sur le modèle de Napo­léon III, devint dictateur. Auteur moral de l’installation de Charles Ier sur le trône rou­main, en 1866, homme fort du pays à partir de cette date, et le plus “durable” premier ministre de la Roumanie (1876-1888), sous le gouvernement duquel furent obtenues l’indépendance nationale (guerre de 1877-1878), et la reconnaissance internationale de l’indépendance.

[20]       Eric Winterhalder (1808-1889), Coéditeur du PR. Autrichien établi en Valachie avant 1848, naturalisé Roumain à la Révolution, invalidé ensuite, renaturalisé après 1859, libraire, typographe, journaliste, économiste, statisticien, poète à ses heures, et homme d’État.

[21]       PR, n° 3, p. 9.

[22]       N. Bălcescu, Puterea armată, în Opere complete, vol. II, Studii şi biografii isto­rice (Œuvres complètes, II, Etudes et biographies historiques), éd. L. Predescu, Bucureşti, 1944, p. 62.

[23]       PR, n° 16, p. 67.

[24]       Ibidem. Ailleurs, concernant le nombre des canons de Valachie, à l’époque, on parle même de quatre pièces.

[25]       N. Bălcescu, Puterea armată, p. 69.

[26]       Ibidem, p. 73.

[27]       Fr. Furet, La Révolution, vol. II, Terminer la Révolution, 1814-1880, Paris, 1999, p. 203.

[28]       Ibidem, p. 17.

[29]       Ibidem, p. 108 et 111.

[30]       Dumitru Brătianu (1817-1892), révolutionnaire et homme politique Roumain, fu­tur premier ministre, frère aîné de Ion C. Brătianu. Bien que ce dernier fût le chef de la tendance radicale, traditionnellement, il se situait plus à gauche que son frère.

[31]       “Rue de l’Ouest”, ancien nom de l’actuelle rue d’Assas, à Paris, qui longe par­tiellement une partie latérale du Jardin de Luxembourg. Le fait que la réunion de la Gar­de se tenait rue Madame, donc, dans les parages, le confirme. Le 54, rue de l’Ouest, est une adresse très connue, où logeaient de nombreux Roumains. Il paraît que Jules Miche­let n’habitait pas loin. C’est le motif pour lequel certains Roumains choisissaient cette demeure, commune à plusieurs d’entre eux.

[32]       Al. Cretzianu, Din arhiva lui D. Brătianu (Les archives de Demetre Brătianu), vol. II (1840-1870), Bucureşti, 1934, p. 133.

[33]       PR, n° 3, p. 9.

[34]       Ibidem.

[35]       Ibidem, pp. 9-10.

[36]       Allusion, selon toute vraisemblance, à la révolte de 1831.

[37]       PR, n° 3, p. 9.

[38]       Ibidem, p. 10.

[39]       À la page du supplément, non numérotée dans l’original, mais numérotée par nous comme p. 12 bis.

[40]       Décret n° 17, du 17 juin 1848, publié dans Monitorul Român, n° 1, 19 juin / 1er juillet 1848, p. 3, et dans Buletin Ofiţial, n° 32, 17 / 29 juin, 1848, p. 127.

[41]       L’ancien “Champ de Filaret”, actuellement le parc “Carol I” et la Place de la “Liberté”, la partie - du point de vue du relief physique - la plus élevée de Bucarest, l’un des hauts lieux de la Révolution, le “Champ de Mars” roumain, théâtre, alors en marge de Bucarest, des grands rassemblements et manifestations révolutionnaires de 1848.

[42]       Buletin Ofiţial, n° 31, du 15 /27 juin 1848, p. 122. La liste est publiée aussi dans Monitorul Român, n° 1, 19 juin /1er juillet 1848, p. 1.

[43]       PR, n° 3, Supplément, p. 12 bis.

[44]       Ibidem

[45]       Ibidem

[46]       Ibidem, p. 11.

[47]       Ibidem, p. 12 bis.

[48]       PR, n° 4, p. 15.

[49]       À noter qu’on considérait le service dans la Garde comme un droit, non pas comme un devoir ! (n.n.).

[50]       PR, n° 4, p. 16.

[51]       Ibidem.

[52]       Une tournure de phrase qui rappelle, peut-être, un célèbre vers de la poésie patrio­tique Un Răsunet (“Un écho”), du poète et patriote roumain de Transylvanie, Andrei Mureşanu (1816-1863). Cette poésie connut une vaste circulation dans toutes les Provinces roumaines. Mise en musique (sur une partition d’Anton PANN - 1794-1854), sous le titre de Deşteaptă-te Române ! (“Réveille-toi Roumain !”), elle devint, proba­blement, le premier chant patriotique roumain et, à notre avis, le plus émouvant. Dans sa forme actuelle, comme marche, elle fut entonnée, pour la première fois, le 29 juillet 1848, dans la ville valaque de Râmnicul-Vâlcea, lors du dépôt du serment à la Révo­lution. Pendant la monarchie, “Deşteaptă-te Române” fut une sorte de second hymne national. Interdite tacitement dans les dernières années du régime Ceauşescu, elle fut chantée par les ouvriers pendant la Révolte de Braşov (15 novembre 1987), et devint l’hymne national de la Roumanie à partir de la Révolution de décembre 1989. Depuis 1998, on fête, le 29 juillet, le “Jour de l’hymne national”.

[53]       PR, n° 5, pp. 19-20.

[54]       Ibidem, p. 19.

[55]       Ibidem.

[56]       Dans les Carpates méridionales, dernière ville valaque, située sur une route me­nant vers la première ville transylvaine, Braşov, donc, en territoire contrôlé par la Révo­lution hongroise.

[57]       PR, n° 5, p. 20. L’allusion est très transparente quant à une éventuelle intervention russe, le danger (et le défi !) le plus grand encouru par la Révolution roumaine sur la­quelle l’occupation des armées du Tzar était continuellement suspendue comme une épée de Damoclès.

[58]       Date probablement erronée. Allusion, peut-être, à 1828, au début de la guerre rus­so-turque, quand des auxiliaires roumains, comme dans toutes les guerres précédentes entre les deux puissances, s’étaient joints aux armées du Tzar. On ne connaît pas de “révolution” en 1826.

[59]       PR, n° 5, p. 20.

[60]       PR, n° 6, p. 24.

[61]       PR, n° 39, daté du 11 Septembre, pp. 159-160.

[62]       C. Aristia, révolutionnaire, patriote, acteur et traducteur roumain (1800-1880), exilé.

[63]       Cette division, par “secteurs” (anciennement “teintures”), identifiés selon les couleurs, s’est maintenue jusqu’en 1950.

[64]       PR, n° 39, p. 159.

[65]       Ibidem, p. 160.

 

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