Les Stratégiques

 

Essai de stratégie navale

 

Herbert Rosinski

 

IV

Les théories allemandes de la guerre navale

 

Malgré l’apparition de l’arme aérienne et la tendance des grandes puissances maritimes à accroître leur indépen­dance, le monde d’aujourd’hui accorde une importance parti­culière aux notions de puissance et d’armements navals. En Allemagne, à la même époque, est née depuis la Première Guerre mondiale jusqu’au présent conflit, l’idée d’une refonte totale de la stratégie navale, imposant un change­ment radi­cal dans la manière d’aborder ce concept ; curieu­sement cette démarche a été ignorée du grand public et même de ceux qui s’intéressent de près aux affaires mon­diales.

C’est dans ces termes que débute l’introduction à un article dont le titre est La guerre navale aujourd’hui dans lequel Ernest Wilhelm Kruse, un stratège naval et officier de marine de réserve, appartenant à la rédaction d’un quoti­dien très connu de Hambourg, tente pour la première fois de don­ner un aperçu intégral de la nouvelle doctrine navale alle­mande. Par quelle profonde transformation est, sem­ble-t-il, passée la pensée navale allemande dans l’entre­ deux-guerres et de quelle manière ce changement a-t-il contribué à former et à influencer les esprits pour aboutir à la stratégie navale allemand actuelle.

Les contradictions dans la politique de Tirpitz

Pour répondre à cette question, nous devons nous tourner un instant vers le passé, avant la Première Guerre mondiale, à l’époque de la croissance de la marine alle­mand, pour atteindre sa place parmi les puissances navales de premier ordre sous la conduite de l’amiral von Tirpitz. La politique de ce dernier, le sort de la marine allemande dans la guerre de 1914-1918 et la révolution dans la pensée navale allemande d’après guerre sont intimement liés. Une contra­diction, propre à la politique de Tirpitz, a mis la ma­rine al­lemande pendant la Première Guerre mondiale dans une si­tuation sans issue, laquelle, à son tour, a donné nais­sance dans les décennies d’après guerre, à des critiques dé­chiran­tes d’où est issu le nouveau concept allemand de guerre na­vale.

L’amiral von Tirpitz, en tant que chef d’état-major du haut commandement entre 1892 et 1894, avait posé les fon­dements de son œuvre de résurrection de la marine de guerre allemande, hors de l’état lamentable dans lequel elle était tombée pendant les années 80 et le début des années 90 du siècle dernier, en créant une doctrine stratégique ac­com­pagnée de règles tactiques essentielles. Dans sa fa­meuse note IX, Tirpitz avait résumé sa pensée en présen­tant sa doctrine comme reposant sur les idées suivantes :

1.     une guerre navale ne pouvait être gagnée que d’une seule manière, en s’efforçant à tous prix d’acquérir la maîtrise de la mer sans faire appel à la guerre de croi­seurs ou à tout autre moyen ;

2.     la maîtrise de la mer doit être acquise par un des belli­gérants au détriment de l’adversaire ;

3.     pour cette dernière raison et pour d’autres, la guerre sur mer, contrairement à la guerre sur terre, ne peut être en­gagée efficacement et avec succès que par une offensive stratégique sur les côtes ennemies, alors que le choix d’une stratégie défensive met un belligérant dans une si­tuation presque sans issue ;

4.     enfin, pour mener une telle offensive, il est nécessaire de posséder une supériorité d’un tiers sur l’adversaire.

Ces idées, claires et saines à la fois, constituèrent un excellent fondement pour la stratégie de la marine de guerre allemande, tant que cette stratégie fut appliquée à l’encontre d’un adversaire tel que les forces navales franco-­russes en Baltique et dans la Manche ; en effet, la marine allemande pouvait compter sur une supériorité de 30 % dans ce cas. Ce­pendant, quand Tirpitz fut rappelé de l’escadre d’Extrême Orient pour fléchir un Reichstag qui ne voulait rien savoir, en juin 1897, il persuada le Kaiser que l’Allemagne devait, non seulement construire une flotte de combat, mais qu’elle soit dirigée contre la Grande-Bretagne qui, selon ses dires, voulait détruire l’économie allemande, rivale de la sienne, par une attaque inopinée ; pour cela, il devait faire reposer cette nouvelle politique sur des hypothèses stratégiques al­lant à l’encontre de la doctrine qu’il venait de prôner avec tant de force. In­capable d’espérer pouvoir, par miracle, ac­quérir sur les forces navales britanniques cet avantage de 30 %, Tirpitz fut contraint d’avoir recours à un expédient plein d’adresse, celui de sa fameuse théorie du risque, la­quelle fut ouverte­ment avouée dans la deuxième loi navale de 1900, mais, comme nous le savons aujourd’hui, déjà contenue dans la première loi de 1898.

L’essentiel de cette théorie résidait dans le fait que la marine allemande, ne pouvant être assez forte pour arra­cher une victoire à chacun de ses adversaires, devait l’être suffi­samment pour que sa destruction occasionne, à la plus grande puissance navale, des pertes tellement sévères qu’elle s’en trouverait en état d’infériorité vis-à-vis des puissances navales secondaires et qu’invoquer cette éven­tualité serait dissuasif. En d’autres termes, dans l’impossibilité pour l’Allemagne d’assurer ses intérêts et ses lignes de communi­cations avec l’outre-mer par des moyens d’action militaire directe, face à l’écrasante supériorité na­vale britannique, Tirpitz choisit de reporter ses efforts sur leur protection indi­recte en développant la marine alle­mande de telle manière qu’elle constitue un "facteur de ris­que" qui, pensait-il, écar­terait politiquement l’éventualité d’une guerre que Tirpitz était incapable de gagner militai­rement.

Malheureusement, ce plan ingénieux fut gravement remis en cause par le fait que, ne reposant pas sur une so­lide force militaire mais sur une hypothèse extrêmement dou­teuse et totalement aléatoire, non seulement il pouvait conduire à un échec à tout instant, mais si cela se produi­sait, la marine allemande serait précisément laissée dans une si­tuation de réelle infériorité, danger que Tirpitz avait si élo­quemment et si expressément souligné dans sa note de ser­vice IX. Mais ce n’était pas tout ; comme Tirpitz, pour des raisons évidentes, était dans l’impossibilité d’avouer devant ses collaborateurs et peut-être à lui-même, l’existence d’une contradiction fondamentale entre le sens qu’il donnait à sa pensée stratégique initiale et sa célèbre théorie du risque, la marine allemande était ramenée à une situation d’infériorité permanente, contraire même à la nature de la guerre navale, ce qui en soi est un désavantage inévitable à l’encontre d’une saine conception des idées stratégiques ; en outre, on n’avait même pas donné à la ma­rine allemande l’avantage que pro­cure une claire évaluation de sa situation mais, au contraire, sa plus haute autorité avait fait naître en elle une irrépara­ble confusion dans les idées.

On arriva ainsi à cet inévitable résultat que la pen­sée stratégique navale fut entachée de confusion, brisée dans son élan et devint sans force. De sa doctrine ini­tiale de l’offensive stratégique, la marine allemande ne re­tint que la « volonté tactique de combattre » en concentrant tout son entraîne­ment et tous ses efforts pour la préparation d’un affronte­ment décisif avec la flotte britannique ; mais comme sa poli­tique fondamentale la contraignait à une dé­fensive sans es­poir et lui interdisait pour toujours d’envisager une offensive stratégique, cette bataille décisive devint pour la marine al­lemande une fin en soi, ultime but de toutes ses pensées et de tous ses espoirs. En théorie, la marine allemande souscri­vait à une vague idée d’hégémonie sur mer à laquelle mène­rait cette bataille décisive ; mais cette hégémonie, dans une interprétation erronée de la pen­sée de Mahan, persistant encore de nos jours, était conçue comme une situation de su­prématie purement militaire, semblable à celle acquise par une armée de terre et non comme un indispensable présup­posé et un moyen pour at­teindre le but ultime de la guerre navale : la maîtrise des lignes de communication. Parce qu’elle prêtait à la marine britannique la même conception erronée de la guerre na­vale, c’est-à-dire un combat pour l’hégémonie sur mer, la marine allemande était profondé­ment convaincue que la Grand Fleet, dès le début des hostili­tés, ne manquerait pas de frapper sans délai et très fort en faisant irruption dans la baie d’Héligoland pour livrer ba­taille.

Quand, dans les années précédant immédiatement la guerre de 1914-1918, les autorités navales allemandes eu­rent, petit à petit, le soupçon que la Grand Fleet ne se prête­rait pas à leur jeu, préférant plutôt exercer un blocus des eaux allemandes à partir de Scapa Flow, elles furent inca­pables de s’adapter à cette nouvelle situation et elles persis­tèrent contre tout espoir à penser que cela n’arriverait pas.

La Première Guerre mondiale

Le fait, pour la Grand Fleet de n’être pas venue dès le début des hostilités dans la baie d’Heligoland et de ne pas s’être offerte à l’attaque de la Flotte de haute mer, mit en échec d’un coup toute la stratégie de la flotte allemande et révéla sur quelle illusion reposait la politique de Tirpitz. At­tendant, en vain, avec anxiété, dans ses ports que l’ennemi se présente et engage le combat, la flotte allemande ne pro­fita pas des avantages qu’elle aurait pu tirer d’une attaque des transports du corps expéditionnaire britannique en Man­che au cours des toutes premières semaines du conflit ; au contraire, elle se rendit compte qu’elle se trouvait dans une situation à laquelle elle n’était absolument pas pré­parée, à la fois matériellement et psychologiquement. Reléguée dans le coin le plus reculé de la mer du Nord, la flotte allemande comprit que la bataille, pour laquelle elle s’était préparée pendant presque vingt années, était hors de sa portée alors que son adversaire, tapi dans sa lointaine base de Scapa Flow, était à même d’interrompre ses communica­tions en toute impunité ; en revanche, elle était incapable de frapper efficacement son adversaire, même une seule fois, pour se défendre et encore moins de tenter une attaque contre ses communications. Construite pour livrer bataille dans un rayon de 100 milles autour d’Héligoland, la flotte allemande n’était pas en mesure d’aller chercher la Grand Fleet dans ses eaux, même si son infériorité à la fois numé­rique et géo­graphique l’empêchait de mettre en danger effi­cacement l’exercice de la maîtrise de la mer par la Grande-Bretagne.

Dans ces conditions, tout ce que les chefs de la flotte allemande pouvaient concevoir était d’attirer leur adver­saire dans un piège pour qu’il expose une partie de ses for­ces à des raids contre la côte est de l’Angleterre. Cepen­dant, comme le succès de ces raids devait reposer, non pas sur la menace contre les communications vitales de l’ennemi, mais simple­ment sur la pression que ferait peser l’opinion publique sur le gouvernement, ils n’étaient pas très efficaces ; quand, en­fin, le 30 mai 1916, le raid contre le commerce allié, passant par le Skagerrak, amena l’amiral Scheer en vue, non pas d’une partie de la Grand Fleet, mais de sa totalité, il fut as­sez heureux pour se dégager de cette position difficile grâce à son talent et au brillant entraîne­ment de sa flotte. Après cette déconvenue, la flotte alle­mande se rendit compte de son incapacité à briser l’hégémonie britannique dans un combat naval ; elle mit tous ses espoirs dans une guerre d’usure de cette hégémonie en employant, sans restrictions, l’arme sous-marine. Par conséquent, à partir de l’automne 1916, la Flotte de Haute Mer allemande joua progressivement le rôle d’appui pour la flotte sous-marine élevée au rang d’arme de­vant apporter la victoire ; quant à Flotte de Haute Mer, son moral déjà très atteint pour avoir vu tous ses espoirs s’écrouler et pour être restée trop longtemps inactive, elle perdit tout esprit de discipline et fut secouée par des révoltes ouvertes qui la paralysèrent et la conduisirent à la reddition.

L’après guerre : le point de vue officiel

Le tragique fossé entre les grandes espérances et les aspirations qui avaient présidé à la création de la marine de guerre allemande et son incapacité à transformer une situa­tion stratégique sans issue dans laquelle elle se trouvait au cours de la guerre, ne pouvait qu’inciter à la réflexion ceux qui s’étaient dévoués à sa cause. Cependant, encore une fois, les saines et en même temps amères leçons, fruits d’une vraie et honnête appréciation de cet échec, furent let­tres mortes ou déformées par l’active propagande de Tir­pitz ; en effet, l’amiral réussit, avec un succès étonnant, à obscurcir le fait que toute sa politique, basée sur une suite de malenten­dus et d’évaluation erronées, avait été complè­tement discré­ditée par les événements. Face aux multiples preuves, toutes accablantes à notre disposition, Tirpitz af­firma que sa politi­que du risque aurait été sur le point de réussir quand, en juillet 1914, une maladresse de Beth­mann voulut qu’il don­nât sa dernière chance à la Grande-Bretagne ; ainsi, straté­giquement, les chances de la marine allemande pour rempor­ter la victoire avaient été réduites à néant par la répugnance du Kaiser et de Bethmann à ris­quer la flotte et il y eut aussi le manque d’initiative de la part des différents commandants et autres autorités qui obéirent aveuglément aux ordres. La première affirmation de Tirpitz est une absolue contre-vé­rité ; quant à la der­nière, elle substituait des facteurs se­condaires à la vraie question. Cependant, la marine alle­mande, malgré une dé­faite amèrement ressentie, n’était que trop heureuse de se bercer de l’illusion du bien fondé de sa politique et d’accuser les autorités civiles dont les erreurs et la pusillanimité l’avaient frustrée d’une victoire méritée. Pratiquement, l’opinion, dans la marine, adopta unanime­ment cette façon de voir qui, jusqu’à présent (1940), a do­miné sa pensée malgré les changements dans sa conception stratégique surve­nus il y a peu d’années. Il est important de souligner que la tendance pour prouver la rectitude de ce point a dominé et a marqué l’histoire officielle de la guerre.

L’officier à qui on avait confié la section d’une impor­tance capitale, la guerre en mer du Nord, le commandant Groos, aujourd’hui amiral, était un théoricien des choses na­vales, très ouvert et de connaissances étendues. Ces der­niè­res années, il eut le mérite exceptionnel de faire connaî­tre à la marine allemande, d’abord Corbett, que, curieusement, on connaissait assez peu avant la guerre, et l’amiral Castex ; Groos a exercé une influence très positive en tant qu’autorité reconnue sur les questions de stratégie navale. Malheureu­sement, cependant, il fut aussi un ardent admira­teur de Tir­pitz et facilement influencé dans ses jugements par les ar­guments de l’amiral. C’est pourquoi, la guerre dans la mer du Nord représente un exemple de contradic­tion.

D’un côté, l’amiral Groos admettait volontiers, dans un premier temps, que la marine allemande n’avait fait au­cun effort pour comprendre que le fondement de la stratégie na­vale ne réside pas dans la recherche de la suprématie mili­taire en tant que fin en somme dans la poursuite d’un objec­tif ultime : la maîtrise des lignes de communication. Il a for­tement critiqué le commandement allemand qui n’a pas compris la signification d’un fait crucial : la Grande-Breta­gne, par sa position géographique seule, pouvait isoler l’Allemagne en interrompant ses lignes de communication transatlantiques. Cependant, le fait d’admettre ce point ne le conduisit pas à réexaminer, à la lumière de celui-ci, la fai­blesse foncière de la politique de Tirpitz ou à analyser la stratégie du commandement durant la guerre de 1914-1918. Au lieu de cela, il abandonna volontiers cette question essen­tielle, sans examiner si la marine avait pu essayer de résou­dre celle-ci et de quelle manière. Pour le reste de son analyse critique, il examina la question posée au comman­dement na­val comme si elle avait uniquement consisté à amener l’adversaire à combattre et non pas comme une tentative pratiquement sans espoir de lui arracher la maîtrise, alors que cet adversaire jouit d’une immense supériorité numéri­que et aussi d’une situation géographique très avantageuse

Par ailleurs, Groos ne minimisa pas cette supériorité à laquelle la marine devait faire face et par conséquent, il af­firma à juste titre que la Flotte de Haute Mer n’avait qu’une seule façon rationnelle de ravir la maîtrise de la mer à la Grand Fleet, celle qui consistait à triompher en détail des éléments tactiques de celle-ci ; cela était contraire aux idées de Tirpitz, de Wegener et autres qui déclaraient qu’elle était capable d’obtenir la victoire sur toute la Grand Fleet. Cette contradiction entre une certaine tendance à justifier Tirpitz et une meilleure analyse de la politique de l’amiral, est curieusement illustrée dans son Seekrigsle­hren [1] où il ana­lyse la stratégie allemande de la première guerre mondiale, non seulement une fois, mais deux fois, sous des titres de chapitres qui s’excluent l’un l’autre

-        à tort, la tentative d’acquérir la maîtrise de la mer par le combat,

-        à raison, la disputer par l’effet de la fleet in being.

La stratégie navale de la guerre mondiale de l’amiral Wegener

La gêne des milieux navals allemands en abordant la question cruciale de la guerre en mer du Nord – la marine allemande, malgré toute son activité, fut incapable de des­serrer le blocus britannique qui étouffait à mort l’Allema­gne – ne resta pas longtemps sans être combattue. En 1926, le vice-amiral en retraite Wegener, dans une note envoyée à titre privé à un certain nombre d’anciens officiers suivie, trois ans plus tard par sa parution sous forme d’un ouvrage dont le titre était Seestrategie des Weltkrieges [2] formula une critique virulente, non seulement de la stratégie navale al­lemande pendant la dernière guerre, mais aussi de son in­terprétation ultérieure ; cet ouvrage eut une très profonde influence sur le développement postérieur de la pensée na­vale allemande.

L’amiral Wegener commença son étude en souli­gnant avec force, à l’adresse de ses lecteurs, la différence essen­tielle entre la position britannique à Scapa Flow exer­çant la maîtrise des routes du commerce maritime sur tou­tes les mers du monde, et la situation de la flotte allemande repliée dans le plus profond repaire de la baie d’Héligoland, ne pou­vant, elle, contrôler aucune route. Dans ces condi­tions, af­firmait-il, le constant effort de tous les chefs de la marine pour arriver à une décision militaire dans la mer du Nord, réputée stratégiquement morte, avait été une tentative sans espoir dès le début pour provoquer une bataille là où la flotte allemande ne pouvait ni l’imposer, ni en tirer parti.

La stratégie allemande dans la guerre mondiale a fa­talement et inconsciemment été corrompue par l’influence de la théorie du risque de Tirpitz, laquelle, par sa formula­tion d’esprit défensif, avait escamoté, aux yeux de la marine, l’aveu que, le seul espoir pour remplir sa mission avec suc­cès, celle de préserver les communications maritimes vita­les pour l’Allemagne, serait de prendre l’offensive et d’arracher à la Grand Fleet la maîtrise de la mer. Par conséquent, la meilleure solution pour atteindre cet objectif aurait consisté à rétablir l’équilibre stratégique par une offensive géogra­phique permettant à la flotte allemande de franchir les dé­troits danois et de s’assurer la maîtrise du Kattégat, puis du cap Skagen au nord du Jutland et, de là à la côte sud-ouest de la Norvège. Pour ce dernier point, il au­rait été possible à la flotte allemande de déborder ou au moins de s’attaquer à la ligne de blocus britannique et ainsi de provoquer une ba­taille décisive pour l’issue de la guerre.

Cette courageuse mise en accusation, formulée avec assurance, était entachée d’un curieux mélange de vrai et de faux. En plaçant la vraie question au centre de la discussion et en soulignant que la stratégie navale de la Première Guerre mondiale devait être jugée en référence à elle-même et non pas par rapport aux opérations ou aux souhaits du commandement, l’amiral Wegener a, sans aucun doute, ren­du un service éminent à la pensée navale allemande. Il est révélateur qu’une aussi franche approche de la vraie ques­tion aurait dû le conduire immédiatement au-delà des dis­positions erronées de 1914 vers l’incohérence de la théorie du risque de Tirpitz en tant qu’origine du mal. Cependant, ar­rivé à ce stade, il s’arrêta. Il fut pleinement convaincu de la façon dont les points de vue stratégiques de la marine avaient été escamotés, avant la guerre, la tarte à la crème qu’était la théorie du risque et par la contradiction des théo­ries allemandes de la guerre navale touchant la vraie nature de la guerre navale ; il n’y vit qu’un simple malentendu et non pas l’idée d’une perversion beaucoup plus fondamentale de la situation concrète de la marine qui en résultait.

Satisfait de sa découverte, Wegener ignora complè­te­ment que, pour prendre la responsabilité d’une offensive stratégique et lutter avec succès pour acquérir la maîtrise des communications, une correcte appréciation de leur im­portance fondamentale dans la guerre navale n’était pas suf­fisante mais, qu’en revanche, une supériorité matérielle substantielle était indispensable (les 30 % de Tirpitz). Ain­si, au lieu de se rendre compte de ce que l’erreur essentielle de la politique de l’amiral résidait dans la reconstruction de la marine allemande pour faire pièce à la puissance écrasante de la Grande-Bretagne et aussi que les difficultés de la ma­rine dans les années de guerre provenaient d’abord de son infériorité numérique et seulement subsidiairement de la confusion dans les idées due à la théorie du risque, Wegener attribua la responsabilité à cette politique du risque et à elle seule.

C’est ainsi qu’il adopta, bien volontiers, une attitude ambiguë en acceptant entièrement l’essentiel de la politique de Tirpitz alors qu’en même temps, il blâmait l’amiral pour avoir donné à cette politique la forme et le but qui seuls lui auraient acquis le succès ; il lui reprochait également de ne pas avoir donné à sa politique un objectif, la maîtrise des communications, que Tirpitz ne pouvait raisonnablement envisager.

Ainsi, l’absence de vision vraiment claire et intelli­gente de la question avait faussé la critique de Wegener, par ailleurs brillante et stimulante, de la stratégie navale alle­mande pendant la guerre. Porté à attribuer aux dispositifs stratégiques une importance hors de proportion quant à leur impact possible, il surestima les chances de la flotte alle­mande dans la guerre et il souligna d’une façon grave­ment erronée l’importance des positions stratégiques face aux for­ces matérielles ; la poussée de la flotte allemande vers la côte sud-ouest de la Norvège qu’il avait suggérée – toujours dans le cas où ce mouvement aurait été parfaite­ment exécuté – n’aurait pas entraîné beaucoup d’amélioration à la situation de faiblesse stratégique de la flotte allemande. Cela aurait provoqué, avec certitude, un engagement avec toutes les for­ces navales britanniques, alors que les autorités navales al­lemandes ne souhaitaient qu’une bataille dans la baie d’Héhgoland, avec seulement une partie de la Grand Fleet. Le plus entreprenant des chefs de la flotte allemande, Scheer, avait toujours voulu éviter un tel engagement. En fait, le choix déraisonnable d’une telle action aurait absolu­ment privé les chefs de la flotte allemande de la moindre chance de battre leurs ad­versaires en détail ; les dés étant jetés, même dans la meil­leure situation stratégique, la flotte allemande aurait été incapable d’améliorer ses chances de succès. Finalement, Wegener, en écrivant qu’une victoire de la flotte allemande au large de la côte norvégienne aurait eu une portée straté­gique, tandis que celle obtenue en mer du Nord, stratégi­quement morte, n’en aurait eu aucune, profère une pure ab­surdité ; l’amiral Groos remarqua justement que si la Flotte de Haute Mer avait remporté une victoire déci­sive sur la Grand Fleet, le lieu du combat n’aurait eu aucune impor­tance.

Cependant, on comprend que, ce refus souverain de voir les réalités de la situation de la part de l’amiral Wege­ner, lui valut les critiques très sévères des officiers anciens, par contre, il bénéficia d’une admiration enthousiaste et un appui venant des jeunes officiers. On ne peut évaluer la pro­fonde influence exercée par les travaux de Wegener sur la pensée navale allemande que, si on mesure l’immense espoir soulevé par ses travaux, car ce penseur était plein d’optimisme sur les occasions manquées de la flotte alle­mande au cours de la Première Guerre mondiale et lançait un appel vibrant aux futurs chefs de la marine allemande pour une meilleure conception de la stratégie.

A ces jeunes officiers, cherchant désespérément une pensée sur laquelle ils pourraient reconstruire la puissance navale allemande, l’idée qu’il met en avant, la maîtrise des communications, comme l’unique but absolu de la guerre na­vale, fut pour eux une révélation pleine de force ; mais on peut se demander si ces idées auraient eu un résultat encore plus net si sa critique de la politique de Tirpitz avait été plus radicale et si sa description des occasions man­quées par la Flotte de Haute Mer dans la guerre de 1914­-1918 avait été moins optimiste et moins enthousiaste. Un certain nombre de jeunes officiers firent paraître des arti­cles inspirés par ses travaux dans les années suivantes ; ils tentèrent, à sa suite, de définir une nouvelle conception de la stratégie navale. Son appel vibrant retentit encore dans leurs articles et, le même refus de tenir compte des réalités, les conduisit à refaire, sur le papier, la Première Guerre mondiale en la terminant de façon heureuse pour l’Allemagne, ce qui était grossièrement exagéré.

Le danger d’un malentendu inhérent aux théories de Wegener est beaucoup plus sérieux que ces cogitations brouillonnes qui furent rapidement redressées. Dans sa dis­cussion de la stratégie navale pendant la guerre de 14-18, Wegener fait apparaître le nouvel objectif de la guerre sur mer : la maîtrise des communications vitales, qui n’affecte pas le but traditionnel de la maîtrise de la mer, mais, au contraire le renforce. La maîtrise de la mer cesse d’être un but en soi au sens où elle est une suprématie purement mi­litaire et vide, stratégiquement vidée ; or, c’est ainsi que la marine allemande l’avait envisagé, à tort, avant et pendant la guerre de 1914-1918 ; cependant, elle conservait toute sa signification comme moyen préliminaire indispensable pour atteindre le but final. Cette idée n’avait pas été suffisam­ment mise en lumière par Wegener qui laissa ainsi la ques­tion ouverte en l’absence d’une théorie parfaitement défi­nie ; en effet, la fin pourrait obscurcir les moyens, de telle sorte que le rôle vital de ceux-ci pourrait être oublié et la maîtrise des communications conçue comme une réalité indépen­dante, sinon même opposée à la maîtrise de la mer.

Dans ces premiers articles basés sur les travaux de Wegener, le danger, encore à peine apparent, ne pouvait pas­ser inaperçu aux yeux d’un officier intelligent ; il devenait patent, grâce aux remarques critiques du commandant Wal­ter Neumann sur l’article de Grassmann : Essence of naval strategy, Neumann analyse les trois missions aux­quelles Grassmann fait allusion :

-        interruption des communications de l’adversaire ;

-        défense de ses propres communications ;

-        protection de ses côtes.

Il observe que l’auteur a complètement omis de citer la mission première et essentielle qui incombe à tout chef na­val : la destruction de la force ennemie ou son contrôle. « Que cette mission n’ait pas été laissée de côté délibérément, peut-être sous-entendu dans les propos ultérieurs de l’auteur » et il continue : « il est clair et sans conteste que cette mission n’a pas été exposée par lui. Si on s’en tient à une interprétation littérale des trois missions auxquelles il fait allusion, on court le danger de tomber dans une erreur qui a été longtemps celle d’une fraction de la marine française dont les tenants pen­saient atteindre leur objectif en remplissant les missions se­condaires de telle manière que la marine, en ce qui concerne son matériel et son entraînement, devenait incapable de par­venir à son objectif principal. »

Neumann fit preuve, dans cet article, d’une remar­quable prescience en mettant le doigt sur le passage d’où de­vait naître la révolution de la pensée navale allemande. A cette époque, le mouvement provoqué par les idées nouvel­les, des études de Wegener en Allemagne, s’arrêta là. En 1928, l’amiral Groos rassemble dans son Seekriegslehren [3] les idées que Wegener avait développées en écrivant l’histoire offi­cielle ; il le fit dans un cadre emprunté à l’ouvrage de Cor­bett : Some Principles of Maritime Stra­tegy [4] ; au cours des huit années suivantes, l’amiral Groos, fort de son autorité et de celle de Castex, fit connaître à la marine allemande, dans une longue série d’articles de la Marine Rundschau, les tra­vaux de cet amiral qui parurent entre 1929 et 1935 sous la forme d’un monumental ouvrage, les Théories stratégiques.

A partir de cette époque, la pensée navale allemande se trouvait à l’abri sur des voies qui continuaient Mahan et Corbett, dans le souci d’une évolution raisonnable de leurs théories classiques.

La nouvelle doctrine navale

La révolution dans la pensée navale allemande qui avait débuté avec les travaux de Wegener, atteignit son apo­gée dès les premières années du régime nazi, au moment où la résurrection de la marine allemande rendit absolument nécessaire la définition d’une doctrine stratégique pour gui­der sa pensée navale. Cette nouvelle stratégie qui, à partir des années 1935-36, se répandit rapidement et domina l’ensemble de la pensée navale allemande, atteignit, pour la première fois, son apogée et son expression la plus claire et la plus cohérente dans l’étude présentée à un large public par le capitaine de vaisseau von Waldeyer-Hartz : Naval Warfare of Tomorrow. Dans cette étude on trouve la nette distinction entre le nouvel objectif qui est la "maîtrise des communications" et la traditionnelle méthode de lutte pour la maîtrise de la mer ; cette distinction a été dévelop­pée à l’extrême alors qu’elle n’apparaissait que timidement chez les tenants de la doctrine de Wegener. Von Waldeyer­Hartz n’a pas négligé implicitement le rôle essentiel de la maîtrise de la mer dans la lutte pour la maîtrise des com­munications ; il l’a faussement assimilée à cette conception de la guerre sur mer : une lutte purement militaire, conception qui avait dé­voyé la pensée navale allemande avant et pendant la Pre­mière Guerre mondiale ; il l’a rejetée comme dépassée et prôné à sa place la nouvelle stratégie navale de demain qui doit avoir pour but immédiat, la défense et l’attaque du commerce, sans passer par le stade intermé­diaire de la lutte pour la maîtrise globale des mers.

Von Waldeyer-Hartz affirme que :

« Le stratège du futur ne sera plus celui qui élabore des plans d’opération tenant compte de considérations pure­ment militaires ; tout au contraire, il doit se mettre, lui et les forces qu’il commande, à même de faire une guerre économi­que. Si cette doctrine se révèle correcte, comme il semble que de nom­breux signes le prouvent, alors la guerre commerciale sera la forme dominante de la guerre sur mer de demain».

Et plus loin :

« Aujourd’hui, la Blue Water School est entièrement diffé­rente de celle de l’époque de la voile. L’objectif final de cette dernière fut la recherche et la destruction des forces enne­mies, alors que la défense et l’attaque du commerce deve­naient des opérations secondaires. Par la suite, on échan­gera les rôles. Les forces navales seront utilisées pour inti­mider et maîtriser les neutres ; toute la stratégie sera conçue en fonc­tion d’un objectif : l’immobilisation et la destruction de la na­vigation commerciale de l’ennemi avec le souci de la conserva­tion de sa propre force navale. Désormais, les opéra­tions n’auront plus pour but l’attaque des forces navales ad­verses, mais la destruction de ses ressources économiques. En un mot, les engagements sur mer seront la conséquence d’une guerre au commerce, alors que jadis, comme à Aboukir et à Trafalgar, le but ultime de la stratégie était l’annihilation complète des forces adverses ; la Blue Water School s’identifie aujourd’hui avec la guerre au commerce.

« L’attaque contre le commerce ennemi et la protection de son propre commerce sont les tâches essentielles auxquelles tout est subordonné, avec pour résultat une grande dispersion des forces navales. »

Et von Waldeyer-Hartz résume sa pensée en conclu-ant :

« A cause de cette dispersion due à la guerre au com­merce, les combats auront lieu, simultanément, sur toutes les mers du globe et seront d’autant plus intenses dans les para­ges de grandes concentrations du trafic.

« La distinction entre navires de guerre et de commerce est en passe de disparaître. Tous ces navires seront considérés comme des combattants, à la fois des attaquants et des dé­fenseurs. »

Le qualificatif de révolutionnaire donné par le Dr Kruse, à cette nouvelle guerre navale, est une litote. Ce que le commandant von Waldeyer-Hartz présente ici sous le masque d’une mythique New Water School n’est en fait que la condamnation délibérée de la tradition, vielle de quatre siècles, de la guerre sur mer, élaborée sous une forme ra­tionnelle par Mahan et Corbett.

Le point crucial de cette doctrine, la lutte pour la maî­trise de la mer, présentait à la fois des mesures défensi­ves et offensives ; élimination des forces navales principa­les de l’adversaire par le combat ou le blocus constituait la seule et la plus efficace mesure contre l’invasion, comme elle était aussi le pivot de tout un système compliqué de défense du commerce ainsi que, et le fondement permettait de le faire, faire diversion sur les forces de l’ennemi par des opérations combinées ou par des opérations sur mer à grande échelle.

La fonction centrale de la maîtrise de la mer, dans la défense était complètement occultée par la nouvelle école allemande de stratégie navale qui, d’une façon erronée, as­similait la recherche de la maîtrise par l’offensive militaire contre les forces ennemies, croyant que, dans l’avenir, la guerre sur mer serait engagée sans une telle stratégie mili­taire, mais plutôt comme une guerre contre le commerce me­née par les deux belligérants sous la forme d’attaque et de défense des convois. Cependant, la marine alle­mande ac­cepta, sans hésitation et sans se poser de questions, une doc­trine qui semblait convenir à sa situation particu­lière. Grâce à l’accord naval avec la Grande-Bretagne en juin 1935, la supériorité écrasante de l’adversaire, supério­rité que l’Allemagne avait reconnue lors de la guerre de 1914-1918, paraissait s’être évanouie pour toujours. Peu avant la Deuxième Guerre mondiale, la rivalité entre la Grande-Bre­tagne et l’Allemagne n’eut plus de raison d’être, du fait que cette dernière avait accepté la parité de 35 % ; d’ailleurs, toute cause de friction ayant disparu, on pouvait penser qu’aucun conflit n’éclaterait entre les deux pays. Cette éven­tualité étant mise hors de question, il ne restait plus prati­quement que la possibilité d’un conflit avec la Russie ou avec la France ou mieux, avec la coalition des deux pays. Contre la Russie seule, la marine allemande aurait probablement été en mesure de s’assurer la maîtrise de la mer en Baltique ; en revanche contre la Russie alliée à la France, les forces na­vales allemandes n’auraient pas été à la hauteur de leur mission. Par ailleurs, grâce à la posi­tion géographique des Îles Britanniques, l’Allemagne pou­vait espérer maintenir ses communications transatlanti­ques en convoyant ses navires marchands à travers la mer du Nord pour atteindre l’Atlantique et au-delà. Ce point de vue, du côté français, a reçu l’assentiment de l’amiral Cas­tex.

La volte-face vis-à-vis de la Grande-Bretagne et la guerre des croiseurs

Ce rêve enchanteur s’évanouit et le caractère parti­cu­lier de la doctrine sur laquelle reposait la stratégie navale allemande lui fut douloureusement rappelé après Munich, car l’impossible menaçait de se réaliser, la politique d’Hitler amenant la Grande-Bretagne à se dresser contre lui. Il était, sans l’ombre d’un doute, évident que la flotte britan­nique n’accepterait jamais une forme de guerre au com­merce me­née par deux belligérants, telle que von Waldeyer­Hartz l’avait présentée à sa New Blue Water School. Devant cette sérieuse détermination britannique, le rêve qu’avait toujours caressé la marine allemande de préserver, ce qu’elle n’avait pu faire en 1914, ses communications maritimes avec l’outre-mer, ce rêve fut interrompu, du jour au lendemain, sans crier gare. C’est alors que l’attention se porta avec un intérêt croissant sur l’aspect offensif, car maintenant le passage d’une stratégie ayant pour but l’affrontement avec la force ennemie, comme en 1914, à une stratégie de guerre au com­merce, semblait comporter des compensations non négligea­bles.

Dans la guerre de 14-18, la marine allemande com­mit une erreur fondamentale en conservant sans arrêt son re­gard rivé sur la Grand Fleet, essayant de lui arracher la maîtrise de la mer, ce qui lui était impossible vu les circons­tances. Cette erreur ne sera pas répétée. En évitant, dans la mesure du possible, les affrontements avec les Britanniques en revanche, concentrant toute sa force offensive dans les armes sous-marine, aérienne et de surface contre les navi­res marchands, elle ne s’attaquerait pas à une force supé­rieure, mais à des éléments de cette force, bien plus faibles ; elle combattrait, non pour un avantage militaire illusoire, mais pour la maîtrise des communications, ultime et vrai objet de la guerre navale.

Ce plan de campagne, apparu ainsi d’une façon curieusement détournée, représentait certainement la meil­leure solution, étant donné les circonstances du moment, car il apportait des chances de succès. Jadis le système de dé­fense sur mer, basé sur le blocus des principales forces en­nemies, reposait sur l’hypothèse implicite que l’adver­saire, qui, évidemment, éviterait la plus sévère des contrain­tes, ne serait pas supérieur, individuellement ou collective­ment, aux éléments plus faibles tels que les patrouilleurs ou les groupes d’escorte des convois opérant derrière l’écran de leur propre flotte de bataille. Chaque fois, qu’au cours des guerres franco-britanniques, la marine française avait fait la guerre de course avec des escadres de navires de ligne au lieu de groupes de corsaires ou de frégates, les difficultés ren­contrées par la Royal Navy avaient été grandes.

Si la marine allemande, au lieu de laisser comme en 1914, ses grandes unités immobilisées par la marine bri­tan­nique dans les ports de la mer du Nord, les avait utilisés pour attaquer les faibles escortes des convois ennemis, elle aurait désorganisé le système traditionnel de défense des communications britanniques et pu espérer, non seulement infliger des dommages matériels considérables, mais sur­tout provoquer désordres et confusion dans les forces nava­les bri­tanniques. Au cours de la guerre de 1914, les atta­ques des sous-marins allemands n’ont finalement pas été efficaces, car ils ont mené seuls l’attaque des convois. Une collaboration entre les forces de surface et sous-marines aurait alors eu plus de succès ; d’ailleurs, en obligeant les navires de com­merce à naviguer en convois, les sous-marins offraient aux raiders des cibles idéales pour une attaque de surface.

Les experts navals allemands affirmèrent que l’Allemagne possédait, dans ses trois cuirassés de poche, l’arme idéale pour mener la guerre de course à outrance. Dans un remarquable article sur les bâtiments d’escorte dans le Militär Wochenblatt de novembre 1938, le vice-ami­ral Meunier (en retraite) a observé avec satisfaction que, no­nobstant la construction d’un grand nombre d’escorteurs, la Grande-Bretagne s’attendait non seulement à une guerre sous-marine, mais aussi à des attaques de convois par des navires de surface et il ajoute : « rien n’a été fait en Angle­terre comme en France pour la protection des convois océa­niques ». Lors de son analyse des forces disponibles de croi­seurs et des plans d’un croiseur d’escorte de 8 000 tonnes, puissamment protégé, il conclut en disant que les uns et les autres sont insuffisants pour assurer la protection des convois océaniques contre de puissants raiders :

« Ces croiseurs d’escorte ne seraient d’aucun secours contre des croiseurs lourd, armés de canons de 203 millimè­tres du type Deutschland. Sil fallait faire face à une telle me­nace, des cuirassés anciens pourraient être chargés de la pro­tec­tion des convois, comme ce fut le cas en 1918 pour ceux de Norvège. C’est donc une question, non seulement importante, mais aussi très difficile à résoudre qui nous est posée et qui n’a pas encore reçu de réponse malgré son intérêt pour toute la stratégie de la guerre navale. Il faudra toujours s’attendre, au minimum, dans l’avenir, à un affrontement entre gros cui­rassés comme, en 1916, au Jutland ; au pire, la guerre au commerce est en passe de devenir le principal objectif de la stratégie navale. »

Conclusion

Sous l’influence de l’incohérence qui viciait la malen­contreuse politique de Tirpitz, la marine allemande avait été jusqu’à ce jour dans l’incapacité de concevoir une doc­trine vraiment valable de la guerre sur mer. Le refus de faire ap­pel à une critique sérieuse pour éclaircir la question, un cer­tain penchant pour des raisonnements purement abs­traits et, enfin, une opinion erronée de l’histoire maritime britan­nique et de ses grands interprètes Mahan et Corbett, tout cela, après la dernière guerre, avait dévoyé les efforts consi­dérables pourtant déployés pour arriver à une meil­leure évaluation de la vraie nature de la guerre sur mer ; il en est résulté que la pensée navale est passée d’un extrême à l’autre : sa conception d’avant 1914 étant celle d’une lutte purement militaire. Il est impossible de dire, à ce jour, à quel point la faiblesse de sa théorie a pu affecter la conduite des opérations en cours de la marine allemande. Cependant, il est important de souligner que les plans, bien élaborés, n’ont pas été jusqu’aujourd’hui mis en application.

Avant toute chose, les diverses attaques contre les convois alliés qui devaient représenter la pièce maîtresse de sa stratégie globale, n’ont à ce jour pas eu lieu. Deux des trois cuirassés de poche ont réussi à se faufiler en Atlanti­que, mais leur activité s’est bornée à attaquer des navires marchands naviguant isolément avec des résultats très mé­diocres. Le Graf-Spee s’est tenu nettement hors des routes des convois et, si les interviews parus dans la presse sud-américaine sont véridiques et fiables, il apparaît qu’il aurait reçu des ordres pour ne pas attaquer de convois escortés par plus de deux destroyers. On conçoit que cet élément mysté­rieux qu’est la maîtrise de la mer pour laquelle la pensée na­vale allemande avait professé autant de mépris au cours des dernières années, a pu prouver qu’il possédait plus de force éloquente dans la réalité que sur le papier ; il a pu contribuer à faire naître un sentiment d’infériorité qui, dans le passé, avait entravé tant de projets prometteurs nés dans les pen­sées d’une marine numériquement inférieure.



[1] La doctrine de la guerre navale

[2] La stratégie allemande dans la guerre mondiale.

[3] Enseignement de la guerre sur mer.

[4] Quelques principes de stratégie maritime.

 

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