Les Stratégiques

 

Essai de stratégie navale

 

Herbert Rosinski

 

V  

Stratégie et propagande dans la pensée navale allemande

 

La première guerre mondiale a ouvert les yeux de beaucoup d’entre nous, sinon de tous. Grâce à l’expérience que nous en tirons, nous sommes arrivés à des conclusions logiques pour notre gouverne, non seulement au cours de ce conflit mais, et cela est déterminant, pendant la période de préparation intellectuelle et matérielle qui l’a précédée.

Sur ces bases qui diffèrent nettement de celles de 1914, la marine allemande s’est engagée dans cette nouvelle guerre mondiale, malgré sa faiblesse numérique, avec un objectif clairement défini ; elle a cherché à l’atteindre dès les premiers jours du conflit avec détermination et audace et elle le poursuivra jusqu’à la victoire finale.

La route qui mène à la puissance navale est ardue et difficile pour une nation qui, depuis la Hanse, s’est tournée uniquement vers des intérêts continentaux pendant que, dans ses écoles, il n’était question que de glorieuses campa­gnes sur terre et fort peu de guerres navales et de puissance mondiale. Malgré tout cela, notre leadership peut constater aujourd’hui, avec une profonde satisfaction, combien nous avons appris de la dernière guerre mondiale au point, qu’un jour, quand nos étendards reviendront victorieux de ce com­bat, il nous sera rendu justice quand nous dirons : nous avons gagné cette guerre parce que nous avons perdu la pré­cédente.

Cette croyance inébranlable dans la victoire, grâce à une grande maîtrise des moyens actuels de la guerre navale, est née du refus des incohérences précédentes ; c’est avec elle que l’amiral Assmann, chef du Service historique de la ma­rine allemande, a conclu son remarquable essai paru dans Nauticus 1943 : Transformations of Naval Warfare, un tra­vail qui n’est pas de la propagande ; c’est cette convic­tion qui a guidé la stratégie de la marine allemande pen­dant ce conflit et que nous devons essayer de comprendre afin de pouvoir accéder aux éléments les plus profonds ca­chés sous une apparence de multiples et inexplicables inco­hérences.

Caractéristiques générales de la pensée na­vale allemande

Afin de comprendre la signification profonde, attri­buée par Assmann au changement radical de point de vue de la marine allemande, il est d’abord nécessaire d’évaluer le rôle exceptionnel joué par les considérations théoriques dans la détermination de ses objectifs. Cette importance exception­nelle de la théorie n’est pas uniquement l’expression de la croyance, bien connue des Allemands dans les cogitations abstraites, mais le résultat de la combinai­son unique d’un nombre de circonstances bien particulières.

Tout d’abord, la marine allemande est essentielle­ment une création artificielle. Comme l’amiral Assmann l’a bien vu, elle n’a aucune racine dans le passé et, malgré la crois­sance rapide des relations commerciales et maritimes de l’Allemagne, elle n’a pas été dotée de fonctions militaires clairement définies. Par conséquent, ses chefs se virent cons­tamment contraints d’inventer des arguments théori­ques pour justifier son existence devant le Reichstag et pour se donner un objectif vers lequel tendront leurs efforts.

De plus, la marine allemande n’a pas grandi ex ni­hilo. Elle a été crée dans une nation ayant perdu tout contact avec la guerre navale et ses problèmes particuliers ; la marine allemande a vécu à l’ombre d’une armée qui a été la première à mettre en oeuvre les théories de la stratégie moderne ; cette armée, après 1870, s’est élevée au rang de première puissance militaire, grâce précisément à la supé­riorité de l’expression de ses vues et de son comportement intellectuel.

La combinaison de ces deux ou trois éléments en­traîna la marine allemande, dès le début, vers l’élaboration d’une théorie d’ensemble similaire, mais qui lui était pro­pre ; de plus, et ce n’était pas une conséquence inévitable, elle fut portée à adopter, consciemment et même surtout incons­ciemment, les méthodes connues et éprouvées ainsi que les conceptions de la théorie militaire allemande. C’est ainsi que nous voyons la pensée navale allemande s’astreindre, depuis le tout début, à établir une analyse parallèle complète et sys­tématique de la guerre sur mer, en tentant d’arriver, non pas tant grâce à la mé­thode inductive de l’étude de l’histoire na­vale telle qu’elle a été appliquée par Mahan et par l’école bri­tannique, que par la comparaison systématique des condi­tions de la guerre sur terre et sur mer.

Habilement utilisée, cette approche déductive parti­cu­lière aurait pu être un complément très utile pour la mé­thode empirique ; mais, dans les circonstances du moment, sans l’indispensable équilibre d’une prise en compte des faits, elle a induit en erreur les auteurs navals allemands, en enfermant la guerre navale dans un concept issu de condi­tions entièrement différentes de la guerre sur terre ou dans des analyses et distinctions purement abstrait qui donnèrent à leurs oeuvres une curieuse atmosphère d’irréalisme. De plus, la tentative des auteurs navals alle­mands pour définir les différences entre deux formes de guerres, jusque dans la nature radicalement différente de ces deux espaces géogra­phiques : la terre et la mer où ils devront opérer, les condui­sit, tout droit, vers la grande école d’anthropologie géogra­phique de Ritter et de Ratzel qui, au tournant du siècle, fit un pas vers eux.

Le ton incantatoire avec lequel Ratzel célébra la puis­sance sur mer a servi pour leur inspirer de grandioses pen­sées ; mais aussi, cette école les entraîna dans des accès de sentimentalisme fantaisiste, en obscurcissant la diffé­rence entre la réalité et les fantasmes, entre ce que l’on voit et ce que l’on souhaite voir, entre l’analyse stratégique sé­rieuse et la propagande, toutes choses qui sont restées la caractéristi­que de la pensée navale allemande jusqu’à nos jours.

Tirpitz

Tous les éléments de la pensée navale allemande, que nous trouvons clairement exposés chez ses premiers défen­seurs, Rittmeyer, Stenzel, Valois et surtout Maltzahn, for­ment le décor devant lequel la marine allemande a pris son essor depuis le tournant du siècle jusqu’à la guerre de 1914. Mais c’est une personnalité entièrement différente qui donna une impulsion dynamique à cet essor. Tirpitz, dont les idées présidèrent à la naissance, à l’évolution et au destin de la marine allemande, outre ses fonctions de secrétaire à la ma­rine, entre 1897 et 1916, était un brillant tacti­cien, un orga­nisateur hors pair, un conducteur d’hommes né ; Il était passé maître dans fart de l’intrigue, plein de ressources, obs­tiné dans la poursuite de ses objectifs, man­quant de tout scrupule dans ses méthodes.

Cependant, il n’était pas un penseur systématique ~ était incapable d’avoir des vues larges sur l’avenir et de se faire une vraie idée des terribles aléas qui encombreraient la route sur laquelle il s’engageait~avec une assurance déli­bé­rée et un aplomb impavide ; ce n’était pas un stratège, et en­core moins un homme d’état, malgré l’opinion de ses adeptes qui ne se lassaient pas de lui donner cette qualité. Alors qu’il était chef d’état-major près du Haut Comman­dement, les idées qui lui servirent de base doctrinale, au début des an­nées quatre-vingt-dix, pour entreprendre la résurrection de la marine allemande, formaient un ensemble disparate et confus ; quant à la situation de la marine de ces années, elle était loin d’être florissante à cause des idées incohérentes d’un Kaiser impulsif et, aussi, de l’indifférence du Reichstag.

Cela, en fait, provenait d’une lecture erronée de Ma­han, d’une conception déformée de l’histoire maritime, sur­tout de celle de l’Angleterre avec, couronnant le tout, un bi­zarre mélange d’ambition sans bornes, de désir d’entreprendre et d’une méfiance presque maladive. Mal­heu­reusement, en 1896-1897, sa désignation au commande­ment de l’escadre de croiseurs en Extrême-Orient lui permit d’avoir un aperçu direct des rivalités entre les entreprises commerciales britanniques et allemandes pour la conquête des marchés locaux en rapide évolution ; au cours de ce sé­jour, il acquit une fois pour toutes a conviction qu’en géné­ral, son jugement était juste et que désormais, le rang et les rela­tions politiques entre les pays seraient de plus en plus fondés sur leur rôle, dans un impérialisme représenté par les entre­prises commerciales, les colonies, le trafic avec l’outre-mer, la marine marchande et surtout la puissance maritime ; à quoi il faut ajouter la preuve qu’il venait de vérifier que dans tou­tes ces activités, la Grande-Bretagne deviendrait rapidement la rivale naturelle et l’ennemie des intérêts allemands d’outre-mer. Il fut convaincu qu’elle n’hésiterait pas à élimi­ner, une fois de plus et par la force, un rival dont l’économie était en plein essor, avant qu’il ne devienne dangereux.

Avec une promptitude remarquable et avec détermi­na­tion, une fois son esprit dominé par cette conviction, Tirpitz se mit en devoir de préparer les mesures nécessaires pour mettre l’état allemand en mesure de répondre aux exi­gences des nouveaux buts à atteindre et aussi à la prépara­tion de la lutte contre la menace britannique qui le mettait en danger. La politique allemande du moment sera entièrement subor­donnée à cette nouvelle façon de voir les choses ; la Wilhelm­strasse sera remplacée par le Reichs Ma­rine Amt qui devien­dra le nouveau centre dynamique de la politique allemande, le fer de lance de la lutte pour conqué­rir le statut de vraie puissance mondiale. Le Reichs Marine Amt coordonnera tou­tes les formes des intérêts outre-mer : colonies, troupes colo­niales, commerce maritime, flotte mar­chande, marine de guerre. On devra apaiser les rivalités d’un autre age entre l’Allemagne et la Russie ou la France. On convaincra ces puissances qu’elles ont en commun un rival impérialiste, la Grande-Bretagne, et qu’elles doivent former un front uni des puissances continentales contre les empiètements de celle-ci. Il faudra aussi mettre au pas les États-Unis et le Japon dont la puissance grandit. Avant tout, Tirpitz, prêt à faire flèche de tout bois [1], se méfiait de toute sécurité qui n’était pas ba­sée sur la force et exigeait « que la flotte de guerre soit cons­truite rapidement et dans le plus grand secre et jusqu’au moment où elle offrirait une garantie absolue contre toute guerre commerciale préven­tive, dans laquelle les forces des adversaires s’équilibreraient, ce qui était l’objectif final loin­tain de Tir­pitz, le Fernziel.

Ce fut le 16 juin 1897 que Tirpitz, au cours d’une en­trevue décisive, présenta au Kaiser son impressionnant et étonnant programme ; ce jour-là, il accepta de se charger du Secrétariat à la Marine et tenta d’imposer à un Reichstag méfiant et majoritairement hostile, un programme naval im­portant, avec l’objectif clairement exprimé de « s’opposer à la Grande-Bretagne ». Le Kaiser l’approuva avec tant de cha­leur et de satisfaction que Tirpitz se crut obligé de répé­ter ses arguments pour s’assurer que son interlocuteur avait bien compris à quoi il s’engageait. En réalité, ni à ce mo­ment, ni même plus tard, le Kaiser ne réalisa l’ampleur des plans de Tirpitz, ni les suites que pouvait avoir son en­gage­ment et, il est juste pour sa mémoire, de penser que s’il s’en était rendu compte, il aurait, séance tenante, renvoyé Tir­pitz. Les événements continuèrent leurs cours et Tirpitz, qui avait pris ses nouvelles fonctions, fit preuve d’une dé­bor­dante activité ; il devait vite constater que le Kaiser, bien qu’il eût l’esprit occupé de grandioses visions d’une marine allemande puissante, accompagnée de rêves où celle-ci s’imposerait au monde, n’était cependant absolu­ment pas prêt à écouter et encore moins à endosser une aussi invrai­semblable et radicale orientation de sa politique extérieure. Il dut abandonner ses espoirs les uns après les autres et, au tournant du siècle, se retrouva pratiquement réduit aux fonctions pour lesquelles le Kaiser l’avait choisi, la recons­truction de la flotte allemande.

Cette restriction, apportée aux vastes et ambitieux plans originaux de Tirpitz, le confina dans la tâche pure­ment technique de reconstruction de la marine et n’enleva pas à cette mission une orientation inévitablement politi­que. Contrecarré dans ses plus grandes aspirations, il n’en a pas moins été capable d’appliquer ses plans au cours des dix-sept années, de 1897 à 1914, à la construction de la flotte contre la Grande-Bretagne ; ainsi, étant incapable de contrôler la politique étrangère allemande, il exerça, en sous-main, une influence catastrophique, d’autant plus dan­gereuse qu’elle était cachée aux personnes de l’extérieur. Car, même en fai­sant un effort d’imagination, les hommes d’état britanniques, qui tentèrent, au cours de ces années, de réduire la tension créée par l’expansion de plus en plus me­naçante de la flotte allemande, ces hommes d’état n’auraient pas pu concevoir que les responsables de cette tension ne souhaitaient pas ses implications stratégiques et, même, ne les comprenaient pas. Dans un sens, qui était en­tièrement différent de celui qu’ils imaginaient, le Kaiser était responsable de toute la politique navale allemande. Ce fut sa passion presque maladive de rêver d’une grande et puissante marine qui donna l’occasion au vieux loup de mer de Tirpitz de surmonter n’importe quelle opposition inté­rieure ou extérieure. Dès que Tirpitz voyait un obstacle ma­jeur sur son chemin, il lui suffisait de demander audience au Kaiser et de lui rappeler que l’œuvre historique de sa vie était en jeu et que l’arrogance britanni­que avait l’audace de lui dicter l’importance de sa marine afin de provoquer chez lui un éclat de mauvaise humeur contre die ganze verfluchte Dreadnoughtschweinerei [2], rescrit de l’empereur était alors remis au Chancelier et Tirpitz avait encore une fois gagné.

Ainsi, Tirpitz, profitant avec un talent consommé des faiblesses du Kaiser, était en mesure de conserver une posi­tion inexpugnable pour défier et triompher de tous ses ad­versaires de l’intérieur comme de l’extérieur. Il devait cela, non seulement au caractère autocratique de l’empereur dans tous ses rapports avec les forces armées (mais surtout au fait que les personnes avec lesquelles Tirpitz était en relation, n’avaient pas connaissance des questions touchant la puis­sance navale et des problèmes de stratégie. Le Kaiser lui-Même, malgré ses accès grandilo­quents sur la nécessité pour l’Allemagne de devenir une puissance maritime, n’était qu’un enfant en ces matières ; Bülow, Bethmann et autres et, par dessus tout, le Reich­stag, n’essayaient même pas d’aborder ces questions de poli­tique et de stratégie navales. En outre, avec sa fameuse règle de la politique du risque, Tirpitz trouva là un moyen idéal de présenter ses plans sous une forme vraisemblable en travestissant complètement leur vraie signification.

On peut juger de ses succès d’après le comportement du Kaiser qui acceptait, naïvement, tout de Tirpitz, véritable détenteur de la Bible de sa politique navale ; de nos jours, la politique du risque a été mondialement acceptée, discu­tée, condamnée et défendue par des historiens de cette épo­que et par des stratèges navals, car elle est l’essence même de sa doctrine, en dépit du fait que lui-même et son plus proche collaborateur, l’amiral Hollweg, ont avoué clairement que c’était un vrai camouflage, bien qu’en 1911 Tirpitz eût tenté de renoncer à cette formulation, la remplaçant par une ex­pression nouvelle : « une possibilité équilibrée de dé­fense ». En apparence, la « théorie du risque », telle qu’elle a été for­mulée dans la deuxième Loi Navale de 1900, est inof­fensive en soi. Même par l’allusion étrangement discrète à la plus grande puissance maritime, elle recherche le main­tien d’une référence abstraite et désigne la Grande-Bretagne sans ja­mais la nommer.

On ne pouvait trouver d’objectifs plus modestes et ce­lui d’entre eux pour lequel l’Allemagne fut sollicitée de voter, la construction d’un nombre imposant de 38 bâti­ments de ligne, n’était pas un défi porté contre un quel­conque adver­saire et n’était surtout pas une possibilité équi­librée de dé­fense, mais uniquement la faculté qu’aurait l’Allemagne d’infliger à son adversaire des pertes telles que la puissance la plus forte réfléchirait à deux fois avant de courir ce risque. Il est difficile de savoir ce que Tirpitz avait en tête quand, pour la première fois, il employa cette ex­pression car toute sa politique était en train de se concréti­ser ; d’ailleurs, ce que nous connaissons de cette question, est contradictoire et su­jet à discussion. Entre 1904 et 1906, deux événements modi­fièrent complètement l’équilibre in­ternational des puissances navales, ce qui offrit à Tirpitz une occasion inattendue qu’il exploita immédiatement au mieux.

Le premier événement concernait la concentration de la force de bataille britannique en mer du Nord sur l’ordre de sir John Fisher, amiral de la flotte, qui répondait ainsi à la menace toujours croissante de la marine alle­mande sur les eaux anglaises ; le deuxième fut l’adoption par la Grande-Bretagne de la politique des Dreadnoughts qui condamnait la supériorité écrasante de l’ensemble des bâtiments de ligne anciens et la reprise de la compétition ex nihilo. En faisant reposer le programme naval sur deux lois annexes de 1906 et 1908 et, portant le nombre de bâtiments de ligne à construire annuellement à 4, Tirpitz vit là la seule occasion qui s’offrait d’imposer à la Grande-Bretagne, une concentration de ses forces, menaçant de la priver de sa liberté de manœuvre stratégique et aussi de la contraindre à une course à la cons­truction de navires de ligne, laquelle, d’après lui, serait inca­pable de se maintenir longtemps ; cela, pensait Tirpitz, la forcerait à solliciter un accord aux termes duquel, il pourrait sauvegarder une fois pour toute, les inté­rêts allemands dans le monde.

A l’automne de 1908, il lui sembla être arrivé très près de ce but. Toujours est-il que, cherchant un prétexte discret, il se prépara, afin d’être sur le terrain au moment où cet ac­cord serait rendu possible ; malheureusement, au printemps, le gouvernement britannique, se rendant compte un peu tard de cette menace, décida de porter le nombre de cuirassés de 2 à 8 pour cette année-là et, ainsi, ruina d’un coup tous les cal­culs et les espoirs de Tirpitz qui ne se remit jamais de cet échec. Tirpitz employa les cinq années précédant la première guerre mondiale à des com­bats désespérés d’arrière-garde dans le vain espoir de susci­ter un accord sur le rapport de navires de ligne dans les deux flottes de 2 à 3 en faveur de la britannique accord au­quel il aurait bien voulu souscrire après son échec de 1908 mais, toutefois, en le considérant comme un minimum indis­pensable.

Si la politique de Tirpitz n’a pas été l’étincelle qui a mis le feu aux poudres, en juillet 1914, en Europe, elle a ce­pendant été le facteur le plus important de ce conflit. En tant qu’élément permanent dans les relations anglo-germa­niques, elle était devenue pendant 17 ans la question cen­trale au­tour de laquelle se cristallisèrent toutes les autres sources du conflit entre les deux pays ; en 1909, cette rivalité connut une période de tension grave qui effraya Büllow, connu pour son irréflexion et qui, deux ans plus tard, condui­sit les deux pays au bord de la guerre. Durant les années suivantes, la politique pernicieuse de Tirpitz subit un répit ; ce ne fut pas, comme il le revendiqua plus tard, parce que sa politique du risque avait commencé à produire son effet et était sur le point de réussir, quand l’incompétent Beth­mann-Hollweg, offrit aux Britanniques, en juillet 1914, leur dernière chance de détruire la puissance navale allemande avant qu’elle ne devienne trop forte pour eux ; ce fut exac­tement le contraire, parce que sa politique n’avait pas ré­ussi et parce que la poli­tique navale britannique avait pro­gressivement et même sû­rement accru sa supériorité rela­tive et avait abandonné son immobilité stratégique ; or, tout le secret de la politique de Tirpitz, consistait à exploiter cette immobilité.

Les contradictions dans la doctrine stratégi­que de Tirpitz

Quel que soit l’angle par lequel on examine la politi­que de Tirpitz, elle se révèle hasardeuse et peu solide jus­que dans ses profondeurs. Elle repose sur des idées pré­conçues absolument arbitraires et irréfléchies – il était convaincu que la rivalité commerciale entre l’Allemagne et la Grande-Bre­tagne conduirait cette dernière à détruire le commerce alle­mand en pleine expansion. Cependant, en même temps, il avait aussi basé sa politique sur une hypo­thèse vraiment d’une grande naïveté, pensant que la Grande-Bretagne lui permettrait de construire, sur une période d’au moins vingt ans, de 1897 à 1917, une puissante flotte desti­née à la dé­fense de l’économie allemande et pas seulement de celle-ci ! Cette contradiction fondamentale se compli­quait, en plus, par ce paradoxe extraordinaire : cette flotte que Tirpitz cons­truisait sous le couvert des arguments de sophiste de sa poli­tique du risque, alors qu’elle n’était pas assez forte pour dé­fendre efficacement les intérêts qu’elle était censée protéger, il prétendait qu’elle le serait assez pour menacer la Grande-Bretagne et détruire les fonde­ments même de son existence.

On ne peut comprendre ce paradoxe que si on ana­lyse l’étrange dilemme stratégique entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne que Mahan, dès juillet 1902, avait exposé avec perspicacité dans un article de la National Review "Condi­tions Governing the Dispositions of Na­vies" : « Le dilemme de la Grande-Bretagne, écrit le grand penseur naval américain, réside dans le fait qu’elle ne peut se dispenser de contrôler les atterrages des côtes allemandes par la seule possession des moyens essentiels à sa propre existence en tant qu état de premier ordre ». En d’autres termes, à cause de sa situation géographique à cheval sur les lignes de communications re­liant l’Allemagne au reste du monde, l’hégémonie maritime de la Grande-Bretagne dans ses propres eaux, sans laquelle elle ne pourrait conserver son indépendance, ne serait-ce qu’un seul jour, lui permettrait de dominer presque automa­tiquement les inté­rêts allemands, dans la mesure où ceux-ci dépendent du libre accès au monde extérieur, ceci d’une ma­nière progres­sive.

Ce réseau d’intérêts vitaux stratégiques était parti­cu­lièrement irritant pour la puissance navale la plus faible. Car aucune des autres puissances ne présentait ce carac­tère particulier : les États-Unis et le Japon exerçaient cha­cun la maîtrise de leurs eaux territoriales sans conteste ; quant à la Russie et, à un moindre degré la France, dont les implanta­tions géographiques se trouvent dans la zone d’hégé­monie britannique, elles n’étaient pas autant dépendantes de leur commerce maritime. Mais, sans doute, cela imposait à l’Allemagne d’accepter une situation difficile et cela la met­tait en face d’une alternative claire et précise : soit cons­truire une flotte plus puissante que celle de la Grande-Bre­tagne et la défier sur mer dans une lutte sans merci, soit admettre, une fois pour toutes, le contrôle britannique, en temps de guerre, sur les communications maritimes de l’Allemagne et s’en tenir à une politique purement continen­tale.

La contradiction fondamentale de la politique de Tir­pitz réside en ceci : en tentant de louvoyer entre ces deux situations inévitables, il se mit lui-même dans une position fausse, non seulement par rapport à cette situation, mais par rapport à tous les principes de la guerre navale et aux saines opinions qu’il professait au début sur ces questions. Dans sa fameuse note de service n°9 dans laquelle, vers 1899, il mit au point les fondements de sa politique et pré­cisa ses idées stratégiques, il a clairement exposé les carac­téristiques de la guerre sur mer par comparaison avec les opérations terres­tres ; cette guerre sur mer avait pour ob­jectif la lutte pour la maîtrise et par conséquent ne pouvait être menée avec suc­cès que par une offensive stra­tégique, pour laquelle il exi­geait une supériorité numérique d’au moins un tiers sur un éventuel adversaire. L’impossibilité d’une telle offensive avec une flotte d’une puissance inférieure condamnerait surtout celle-ci à la dé­fense stratégique, ce qui la mettrait dans un position quasi désespérée. Il dut abandonner tout cela, quand trois ans plus tard, il passa des plans qui, originelle­ment, prévoyaient une offensive contre les flottes coalisées franco-russes à ceux d’une grande offensive contre la Grande-Bretagne. Il aurait pu, sans peine, concevoir une flotte assez puissante pour dé­fendre efficacement ses com­munications, en s’emparant par la stratégie et lapropagande la force de la maîtrise britannique des détroits. Nous avons déjà vus, plus haut, l’ingénieux expédient avec lequel il tenta de trouver un biais pour ravir à la Royal Navy le contrôle des communications de l’Allemagne : cela consistait à impo­ser aux Britanniques, par la construction de la flotte alle­mande, des contraintes financières et stratégiques de façon que, tôt ou tard, les Britanniques arrivent à un compromis.

Dans les desseins de Tirpitz, le côté remarquable était la confiance illimitée en sa propre habileté qui le porta à se croire sérieusement capable de forcer les Britanniques eux-mêmes à renoncer partiellement à leur hégémonie sur mer, dont dépendait leur propre existence. Mais il fut incapable de saisir que, si ce projet, très hasardeux, ne réussissait pas à les dissua­der de lui faire la guerre, alors, sa puissante flotte, cons­truite avec tant de difficultés, resterait dans une position d’infériorité sans remède, une infériorité que juste­ment il condamnait lui même avec force dans sa note de ser­vice n°9. Il ne semble pas avoir décidé de jouer le jeu avec une pleine conscience des conséquences qui seraient désas­treu­ses en cas d’insuccès ; c’est là le mystère de l’esprit tor­tueux de Tirpitz ; selon toutes les apparences, il ne s’imagina ja­mais qu’il existait une profonde différence entre sa concep­tion de la guerre sur mer, dans un conflit avec la France et la Russie, et ses plans de défense dans une guerre avec l’Angleterre.

Finalement, on s’aperçoit que, contrastant avec sa po­litique cohérente et claire une fois qu’on en a saisi le véri­ta­ble objet, les idées stratégiques de Tirpitz, avant et pen­dant la guerre de 1914, sont de la plus grande confusion et parfai­tement hors de propos. Cette incohérence trouva son apogée quand, après la défaite, en 1926, Tirpitz publia sa note de service n°9, appelant à la construction d’une flotte puissante en prônant une offensive stratégique, rappelant qu’elle fut le fondement de sa théorie du risque et qu’elle tenait compte de l’inévitable infériorité numérique et de l’accent particulier mis sur la défensive. L’absolue confusion qui régnait dans les idées stratégiques de Tirpitz n’en était que plus dangereuse pour la marine car, avec son caractère autoritaire, il veilla à ce qu’aucune influence ne contrecarre la sienne. Ce fut à son instigation que le Kaiser supprima l’institution du Haut Commandement. L’état-major de la marine qui, à cette occa­sion, devint indépendant sous la pression de Tirpitz, se transforma en un organisme impuis­sant se consacrant uni­quement à des études purement aca­démiques sans liens avec la flotte et sans la moindre in­fluence sur elle. Les stratèges du passé comme Valois et Maltzahn, qui n’adoptèrent pas ses vues, furent systémati­quement écartés.

Seules les idées de Tirpitz dominaient sans partage dans la marine et, comme il n’avait pas la moindre inten­tion de dévoiler, même à son propre service, les mystères de sa politique la plus secrète, son porte-parole, bien informé ca­chait ses plus intimes espoirs avec le plus grand soin, même à ses collègues les plus proches. Tout cela signifiait que les objectifs de la marine devaient être conformes aux absurdi­tés stratégiques que contenait sa théorie du risque. Les effets ont été tels qu’en 1911, Tirpitz lui-même, sembla avoir com­pris que quelque chose n’allait pas, car, cette même année, nous le voyons, collaborant avec son ami Hee­ringen, alors à la tête de l’état-major conseiller vivement à Hollweg de met­tre en accord la Loi navale avec la nou­velle doctrine stratégi­que de la possibilité équilibrée de dé­fense, en faisant une al­lusion particulière aux effets perni­cieux de la théorie du ris­que sur l’avenir de la flotte. Cet éclair de lucidité ne marqua pas profondément son esprit car, non seulement la nouvelle doctrine était, stratégique­ment parlant, aussi fausse que la précédente mais, quand le nouveau projet échoua comme bien d’autres, il ne fit pas de grands efforts pour reprendre la question au début. Ainsi, la flotte allemande continua d’être abreuvée d’une doctrine que tous considéraient comme né­faste pour elle ; elle met­tait toute son énergie à la prépara­tion tactique de la grande bataille décisive qui devint pro­gressivement, au cours des années, l’unique objectif vers le­quel tendaient tous ses ef­forts.

La guerre de 1914-1918

Il était nécessaire que l’on fit une telle analyse com­plète et toutefois schématique des idées extrêmement com­plexes de Tirpitz, car, sans elle, il aurait été impossible de comprendre combien est grave l’incroyable confusion dans laquelle il a, soit délibérément, soit inconsciemment, em­brouillé les questions stratégiques les plus simples et les plus claires que nous avons tenté d’analyser. Nous n’aurions pas pu, sans cette analyse, nous représenter pour­quoi, mal­gré tous les efforts intelligents, mais sans espoir, déployés pour extraire de ce fatras une pensée navale alle­mande, les stratèges ont continué à compliquer la question jusqu’au conflit actuel. D’abord, il serait impossible de com­prendre le sentiment de complète impuissance des chefs de la marine au début de la guerre de 1914 ; ils étaient confrontés à une situation qui, à tous égards, allait à l’encontre de tout ce qu’ils avaient appris et de tout ce à quoi ils s’étaient préparés pendant les dix-sept dernières années.

Nous avons dit plus haut que l’élément fondamental de cette impuissance reposait sur l’infériorité numérique de la Flotte de haute mer que Tirpitz avait entièrement esca­motée, en mettant en avant cette conception stratégique éculée qu’est la théorie du risque (ou la possibilité de défense équilibrée). Cette impuissance stratégique d’une flotte, irré­médiablement en état d’infériorité numérique, est la caracté­ristique spécifique de la guerre sur mer, et, ce qui la distin­gue le plus de la guerre sur terre est le lot de la Flotte de haute mer allemande, qu’elle partage avec les flottes françai­ses du 18e siècle et avec celles des guerres napoléo­niennes. Toutefois, il existait une différence fondamentale : les ami­raux français, à l’exception de l’unique exemple du génial Suffren, ont complètement ignoré le rôle fondamen­tal de la lutte pour la maîtrise de la mer ; ils n’ont jamais imaginé clairement combien leur situation était sans espoir et se trouvaient pleinement satisfaits en accomplissant des mis­sions secondaires : la conquête et la défense des colonies ainsi que le maintien des communications avec celle-ci, la protection et l’attaque des convois. Ces missions étaient te­nues, par la fausse doctrine, comme préférables à la vaine gloire des combats, d’autant plus que leurs succès, très limi­tés, cachaient son peu de solidité.

La situation des amiraux allemands de la première guerre mondiale a été rendue beaucoup plus difficile que ­celle des amiraux français des guerres entre la France et l’Angleterre. En la Flotte de Haute Mer avait été conçue et entraînée, non pas pour la poursuite d’objectifs secondaires qui pouvaient soutenir le moral d’une marine se sentant en infériorité et incapable de ravir la maîtrise de la mer à son adversaire, mais pour un combat décisif contre la Grand Fleet. Ce n’était pas en vue d’une lutte stratégique pour la maîtrise de la mer, car cette idée s’était évanouie dans le brouillard des mots dénuésde sens, effet des doctrines défen­sives confuses de Tirpitz, mais en vue d’un combat qui se voudrait décisif dans la baie d’Héligoland. Dans ces pa­rages, au voisinage de ses propres bases, dans sa zone d’exercices, en mettant en œuvre toutes les armes : mines, torpilleurs attaquant en groupe, navires déclassés et même les bâti­ments de la classe Siegfried servant de batteries flottantes, sans oublier les canons d’Héligoland, le com­mandement na­val allemand userait d’abord la brutale supé­riorité de la Grand Fleet, ensuite la rencontrerait au cours d’un affron­tement où les deux forces s’équilibreraient pres­que. Per­sonne, jusque là, n’avait jamais tenté d’analyser ce qui se passerait après cette bataille décisive et comment elle entrait dans le contexte stratégique général.

L’Amirauté britannique décida alors d’abandonner le blocus rapproché de la côte allemande de la mer du Nord, sur lequel les amiraux allemands fondaient tous leurs es­poirs ; les Britanniques préférèrent en revanche contrôler, à dis tance les mouvements de la Flotte de Haute Mer à partir de la base éloignée de Scapa Flow, ce qui plongea les ami­raux allemands dans la plus profonde perplexité. L’Amirauté bri­tannique ne se rendit certainement pas to­talement compte, à cette époque, de cet effet psychologique, tout comme au­jourd’hui d’ailleurs, malgré tout ce que l’on connaît à ce su­jet. Ce n’était pas uniquement l’exemple d’une force navale supérieure et dominant l’adversaire mais, si ce n’avait été que cela, si la Grand Fleet était sortie en force et, avec sa suprématie, avait infligé une défaite à la Flotte de Haute Mer, malgré tout ce que celle-ci avait mis en oeuvre, les ami­raux allemands auraient alors compris. De plus, ils auraient été contraints, par cette expérience, de toucher du doigt la profonde contradiction stratégique exis­tant dans la politique navale de Tirpitz qui était la conception d’une flotte de ba­taille numériquement infé­rieure et, avec Mahan, ils auraient compris que le « principe fondamental de toute guerre navale défensive ne peut être que l’offensive », c’est à dire, imposer aux forces de l’adversaire d’autres forces supérieures afin de le maîtriser.

En outre, le commandement naval allemand fut com­plètement déconcerté par la remarquable association de la supériorité navale de la Grande-Bretagne et de sa situa­tion géographique si particulière ; Mahan y avait déjà fait allu­sion en 1902. Cette association permit à la Grand Fleet d’interrompre le trafic marchand qui reliait l’Allemagne au reste du monde, à partir de la lointaine base de Scapa Flow et sans avoir à sortir en force dans les parages d’Héligoland pour infliger une défaite en bataille rangée à la Flotte de Haute Mer. Par rapport à l’hégémonie de la Grand Fleet, la position défavorable de la Force de haute Mer, à laquelle on doit ajouter sa forme bien particulière d’entraînement et son entière soumission aux fausses doctrines de Tirpitz, vont conduire cette force vers des situations stratégiques para­doxales ; pendant cinq longues années, les chefs de la straté­gie navale allemande et les commandants en chef de la Flotte de Haute Mer vont tenter en vain de se libérer de ces fausses situations ; à ce jour, la pensée navale alle­mande n’a pas encore réussi à se dégager de cette emprise.

Quand la Grande Fleet, contrairement à ce que tous les chefs de la marine allemande avaient prévu, espéré et pré­paré, fut capable, grâce à sa position dominante, de leur imposer sa supériorité, sans avoir à sortir en force pour les attaquer dans leurs propres eaux, la réaction naturelle de leur part fut d’amener les Britanniques à un combat qui avait été l’objectif même des espoirs et de l’entraînement de la Flotte de Haute Mer. A son grand désappointement, elle fut incapable de tenter cette offensive parce que le rayon d’action limité des bâtiments de combat, surtout celui des destroyers construits pour une action dans un rayon de 100 milles autour d’Héhgoland, rendaient prati­quement impossi­ble la recherche du contact avec leurs ad­versaires tapis dans leurs lointaines bases.

De plus, à cause de la supériorité numérique mani­feste de la Grand Fleet, supériorité expressément reconnue par les directives opérationnelles du haut commandement de la marine, tout cela était hors de question, d’autant plus que, pour affronter les Britanniques avec un minimum de chances de succès au large, (le Freiwasserschlacht de la note alle­mande), tous les dispositifs prévus dans la baie d’Héligoland seraient en partie ou totalement absents. Ain­si, dès le début, les sorties de la Flotte de haute mer que les amiraux com­mencèrent à mettre en place et, peu à peu rendre plus fré­quentes, se trouvèrent gênées par la contra­diction inhérente à cette situation : la marine allemande, recherche le combat mais craint de tomber sur toute la Grand Fleet, fut réduite en réalité à user d’expédients comme le bombardement de la côte est d’Angleterre ou comme le stratagème d’une attaque du trafic marchand dans le Skagerrak afin d’attirer des élé­ments de la Grand Fleet dans un traquenard.

Cette stratégie échoua à la bataille du Jutland quand Scheer se trouva soudain dans un mauvais pas, qu’il avait tout fait pour éviter, et dont il se tira sans dommage grâce à son sang-froid de chef et aussi grâce à l’excellent entraîne­ment tactique de la Flotte de haute mer. Dans son rapport au Kaiser, l’amiral Scheer affirma avec insistance que, quelle que soit la décision prise, on ne pouvait amélio­rer la situa­tion sans issue de la Flotte de Haute Mer et que, par consé­quent, il était nécessaire de concentrer tous les efforts de guerre sur mer dans remploi intégral et sans res­trictions de la nouvelle arme et de la nouvelle doctrine que représen­taient le sous-marin et sa stratégie d’après leurs surprenants succès.

Cependant, reconnaître que ce dilemme est impossi­ble à résoudre, n’est pas la même chose que posséder l’explication de ses causes. Jusqu’à la fin du conflit, de sé­rieuses contradictions ne cessèrent de troubler l’esprit des chefs de la marine allemande :

-        entre le combat unique, but de l’entraînement de la Flotte de Haute Mer et l’incapacité de celle-ci à y amener son adversaire à la seule condition qu’elle pourrait l’affronter avec de réelles chances de succès ;

-        entre l’urgente nécessité de faire quelque chose pour rom­pre le mortel étau de ce blocus à distance ;

-        entre l’impératif de conserver intacte la Flotte de Haute Mer pour la défense vitale des côtes de la mer du Nord et de la mer Baltique ;

-        entre la force, al­liée à une orgueilleuse assurance de la Flotte de Haute Mer et le rôle presque insensé qui a été le sien dans la mer du Nord stratégiquement vide.

Seconde campagne de propagande de Tirpitz

L’inquiétude qui hantait les esprits, conséquence de ces contradictions, fut si profonde que cela aurait pu conduire les officiers de marine allemands à en rechercher les fondements et analyser de quelle manière ils avaient pu être égarés et sacrifiés par l’invraisemblable pari de Tir­pitz ; ils auraient pu faire ces recherches, s’ils avaient pu étudier cette histoire en toute liberté. Mai, encore une fois, on vit le maître intrigant s’immiscer dans la controverse car, piqué au vif par la réfutation intégrale de toutes ses doctrines politi­ques et militaires, par le déclenchement du conflit et par la tournure que prirent les événements, il ré­apparut sur le de­vant de la scène après l’effondrement de l’Allemagne pour répondre, point par point et tête haute, aux critiques et sou­tenir le bien-fondé de son action passée face aux faits et aux preuves invoquées par les contradic­teurs.

Son adresse pour exploiter le contenu des documents et le sens des formules a toujours fait penser à celle d’un prestidigitateur ; il se surpassa au cours de la seconde cam­pagne de propagande, depuis la publication de ses mémoi­res, immédiatement après la défaite de 1919, jusqu’à sa mort ; celles-ci, par rapport à ses activités de secrétaire d’état à la Marine, n’avaient pas reçu toute l’attention qu’elles méri­taient, particulièrement hors d’Allemagne. Il ne se surpassa jamais autant que dans ses mémoires remplies de faits erro­nés et imprécis (au point que dans les années suivantes, il fut contraint de les désavouer dans une magis­trale publica­tion de ses Documents comportant trois sec­tions : 1924, 1925, 1926. Quand il se rendit compte qu’aucun sentiment patriotique n’empêcherait le gouvernement alle­mand de ren­dre publics les textes sur la rivalité navale an­glo-allemande, conservés aux archives de la Wilhelmstrasse, il décida de contre-attaquer d’une manière astucieuse, en sortant le pre­mier, sa propre version des faits.

Ces documents, comme nous avons tenté de le mon­trer plus haut, forment, dès le départ, un très curieux en­semble d’ambiguïtés ; ils sont presque tous utilisés une, voire deux et même de nombreuses fois, au-delà de leur si­gnification avouée, à des intentions soigneusement dissi­mulées que seule une analyse précise autant qu’exhaustive peut tenter d’éclaircir. Mais Tirpitz réussit à donner une signification entièrement fausse de ses idées politiques et militaires et il arriva même à leur substituer une image pa­raissant convaincante en créant l’impression trompeuse d’avoir joué cartes sur table avec la plus grande franchise. Après cette seconde campagne de propagande, Tirpitz à la retraite de­puis 1916, n’eut plus aucune emprise sur les ins­titutions de la marine.

L’appui officieux et les encouragements de toutes na­tures, qu’il reçut de la nouvelle marine pour cette œuvre de totale mystification, furent néanmoins enthousiastes et rem­plis d’une admiration chaleureuse. C’était, en partie, dû au fait que les chefs de cette nouvelle marine appartenaient tous à la coterie de ses admirateurs de longue date et, en particulier l’amiral von Trotha, chef de ces forces navales provisoires de la république de Weimar pendant ses années les plus difficiles. Mais, faisant abstraction des éléments per­sonnels qu’il serait peu rigoureux d’écarter pour la rai­son que la plupart échappent à l’analyse, les véritables né­cessi­tés de la situation, dans laquelle cette nouvelle marine s’est trouvée après l’effondrement de l’Allemagne, ces né­cessités seules l’auraient forcée à approuver et à propager la légende si habilement forgée par le père du mensonge, qu’elle le veuille ou non.

Contrairement à la Reichswehr qui, sous les ordres de Seeckt, retrouva sous la république une situation bien plus avantageuse que celle qu’elle avait sous la monarchie, la ma­rine, après la perte des colonies et de la puissance mondiale de l’Allemagne, avait été abandonnée sans même lui assi­gner sa fonction essentielle, garante de son existence. Dans ces circonstances, si on avait émis quelques doutes sur la justesse de la politique de Tirpitz, cela aurait en­traîné a for­tiori un malaise dangereux sinon même la ruine de sa propre position devenue inconfortable. Ainsi, toute l’importance offi­cielle et même officieuse de la nouvelle ma­rine servit de sup­port à la propagande de Tirpitz. L’histoire officielle prit avec von Trotha l’allure d’une constante apo­logie des vues de l’amiral, tout particulièrement en ce qui concerne la suite des volumes, dus au talent d’Otto Groos, qui concernent la lutte entre les deux flottes britannique et allemande. A partir de l’histoire officielle, la version admise se répandit dans les comptes-rendus destinés au grand pu­blic, dans les articles de revues écrits par des officiers de marine en retraite et pa­raissant dans la presse quotidienne, jusqu’à pénétrer profon­dément dans l’esprit des Allemands et contre leur volonté, influençant profondément les juge­ments même les plus criti­ques.

Pour compléter ce qu’on vient de dire de cette en­nuyeuse campagne, poursuivie sans relâche avec une éner­gie systématique, dont les succès les plus stupéfiants furent ob­servés à l’occasion de critiques fallacieuses autant que mal fondées exprimées lors du décès de Tirpitz, on ressentit que s’instaurait officieusement un certain terrorisme intel­lectuel fomenté par quelques-uns de ses plus fidèles adep­tes ; ils voulaient, par la calomnie et le ridicule, ou, si ce n’était pas possible, par une conspiration du silence bien orchestrée, discréditer toute personne qui aurait le courage de soutenir un point de vue s’écartant de la ligne officielle ou celui qui, d’une façon posée et respectueuse, fustigerait les criantes contradictions des théories de Tirpitz. Cette manœuvre dont l’efficacité n’avait pu être constatée que, par ceux qui ont eu l’occasion de l’observer depuis les coulisses, entraîna inévita­blement une stagnation du développement intellectuel et une apathie dans la nouvelle marine au cours des huit années entre 1918 et 1926 ; ceci contraste profon­dément avec le brillant renouveau intellectuel, la liberté sans entraves qui régnaient dans la Reichswehr soumise à d’intenses efforts stimulants sous la conduite de Seeckt.

Le vice-amiral Wegener

En 1926, l’état d’esprit, toujours morose de la marine, fut soudain mis en émoi par une note du vice-amiral Wolf­gang Wegener en retraite. Déjà, au cours de la guerre de 1914-1918, il fut connu dans les états-majors pour ses ten­tatives passionnées pour résoudre le dilemme de la Flotte de haute mer en occupant le Danemark. Il affirmait qu’il don­nait ainsi à l’Allemagne, non seulement le contrôle des res­sources économiques de ce pays mais qu’avant tout, cela permettait à la Flotte de haute mer de menacer enfin la route du trafic marchand passant par le Kattegat et le Ska­gerrak entre la Scandinavie et la Grande-Bretagne, route qui présentait une certaine importance. De cette manière, le commandement naval britannique serait contraint, soit d’attaquer la Flotte de haute mer dans des conditions défa­vorables, soit d’abandonner cette route avec, en plus, l’inconvénient de perdre le prestige auprès des pays scandi­naves.

Après la défaite, l’intérêt constant qu’il portait à ces idées, l’avait peu à peu amené à conclure que l’incapacité matérielle et même psychologique de la Flotte de haute mer, pendant la guerre de 1914, ne fut ni le résultat accidentel des incapacités personnelles, ni celui des conflits des res­pon­sables entre eux. Il allait ainsi à l’encontre des affirma­tions de Tirpitz et de l’histoire officielle. Dans l’expectative de la marine de guerre allemande, il y avait un aspect fon­damen­talement faux en recherchant obstinément, pendant quatre longues années, un combat décisif purement tactique avec la Grand Fleet, les chefs de la marine avaient complè­tement perdu de vue la situation stratégique et par consé­quent la vraie signification et aussi l’objectif de la guerre sur mer. En fait, c’était affirmer que la raison d’être [3] d’une flotte ne consis­tait pas à combattre la force adverse pour remporter des victoires sans signification stratégique mais à lutter pour s’assurer la liberté et la protection de ses pro­pres communi­cations avec l’outre-mer.

Ainsi, fascinés par l’image d’une mer du Nord répu­tée stratégiquement vide, les chefs de la marine allemande n’avaient absolument pas pensé que la solution à toutes les questions qu’ils se posaient se trouvait à leur portée immé­diate. Grâce à l’occupation du Danemark puis du sud de la Norvège, la Flotte de Haute Mer serait à pied d’œuvre pour l’attaque du dispositif britannique de blocus et de sa très im­portante base de Scapa Flow ; elle serait assurée de pou­voir se battre dans des conditions plus favorables, ce qu’elle avait cherché en vain en mer du Nord. Quelle que puisse en être l’issue, la Flotte de Haute Mer aurait au moins porté tous ses efforts vers son vrai objectif initial : desserrer l’étau du blo­cus britannique et ouvrir la porte de l’Atlantique pour assu­rer les relations allemandes avec l’outre-mer. La recherche des causes cachées de cet étrange aveuglement a conduit Wegener à analyser la théorie du risque de Tirpitz ; il accuse ce dernier d’avoir, pour des rai­sons politiques obscures et contradictoires, paralysé la pen­sée stratégique de la marine en lui donnant un caractère défensif ; sa volonté expresse d’adopter une offensive tacti­que, son désir d’en découdre, n’ont été qu’une intéressante réaction de compensation. La marine, profondément impré­gnée de la tradition allemande de la guerre sur terre et de ses conditions spécifiques, n’a pas su distinguer les incohé­rences stratégiques de cette doctrine et l’absence totale d’objectif stratégique qui lui soit propre, la marine est res­tée intellectuellement une force de défense des côtes.

Il est facile de s’imaginer avec quelle force la marine a été touchée par ces affirmations assénées sans cesse dans un langage passionné. Après quatre années de guerre et d’incertitudes sans espoir, les huit années suivantes de ré­pression et d’affrontements touchant les causes de la dé­faite, ce fut comme si quelqu’un avait fait entrer une bouf­fée d’air frais venant de l’Atlantique. Les critiques de fond de Wege­ner sur l’incapacité des chefs de la marine de com­prendre la situation stratégique à laquelle ils étaient confrontés, ont parfaitement atteint leur but : ses très habi­les attaques contre l’influence délétère de la théorie du ris­que et contre les conceptions de la guerre sur terre considé­rées comme responsables de cet échec, ont été si proches d’atteindre la vérité que, par la connaissance exhaustive des faits et la pro­fonde analyse de ses arguments, on se rend compte qu’il n’a échoué que de très peu. Ce fut une révélation inattendue quand il passa de la question de sa­voir où, quand et com­ment, la Flotte de Haute Mer aurait pu amener la Grand Fleet a combattre, à celle, décisive, de la protection des li­gnes de communications allemandes à tra­vers l’Atlantique. D’autant plus que, ayant mis le doigt sur la question cruciale des affrontements navals anglo-alle­mande dont Mahan avait déjà une claire analyse et que Tirpitz avait essayé d’esquiver avec les conséquences désas­treuses que l’on connaît.

Wegener réussit à les éviter d’une manière plus élé­gante que celle de son aîné, en reconnaissant, de prime abord, les trois facteurs disparates au sein des difficultés de la marine dans la guerre de 1914 : infériorité numérique, situation stratégique très défavorable, volonté et pensée stratégique absentes. Toutefois, en portant de parti-pris toute sa discussion sur les deuxième et troisième fac­teurs, il a caché, à lui-même et à ses lecteurs, que la raison fonda­mentale de l’échec de l’Allemagne pour défendre ses commu­nications transatlantiques contre la Grande-Breta­gne, fut son incapacité à se doter d’une force navale supé­rieure pour réaliser cela ; en revanche, cet échec à un degré moindre, était dû à la situation géographique défavorable et au man­que de doctrine stratégique des chefs de la marine alle­mande. Ainsi, malgré sa doctrine incisive, il ne vit pas com­bien était faux le rêve de Tirpitz : faire de l’Allemagne une puissance maritime et navale dirigée contre la Grande-Bre­tagne et, en conséquence, il fut capable à la fois de criti­quer les erreurs d’exécution, en réaffirmant cependant la justesse de cet objectif ; de plus, il ancra dans l’esprit de ses lecteurs, l’idée que ce pari avait échoué, non pas parce qu’il était ir­réaliste, mais parce que, dans son exécution, des er­reurs au­raient dû être évitées.

La petite étude de Wegener devint la Bible de la nou­velle marine allemande ; elle la débarrassa de toutes recher­ches stériles sur les faits du passé en lui donnant une mis­sion pour le présent et un but pour l’avenir avec, aussi, un espoir de rédemption. Comme pour les prophètes des temps anciens, l’aveu et la condamnation des erreurs du passé semblaient contenir, non seulement l’espoir, mais aus­si la certitude d’une glorieuse résurrection. La tentative coura­geuse de Wegener pour tirer la marine allemande de l’imbroglio où Tirpitz l’avait laissée, eut pour résultat de la plonger dans une nouvelle confusion, plus proche de la vé­rité, plus subtile et finalement, plus dangereuse. Lui aussi, ne tint pas compte, à son tour, du fait gênant que l’Allemagne ne pourrait jamais conquérir sur la Grande­-Bre­tagne la maîtrise des mers étroites, à cause de la supé­riorité navale de cette dernière, et il affirma que la vraie mission de la flotte allemande consistait à protéger contre la Grande-Bretagne et les communications vitales de l’Allemagne en Atlantique, comme il l’avait expressément souligné à nou­veau dans ses conclusions politiques qui ne furent pas ren­dues publiques avant la deuxième édition de 1941 ; tout cela resta pratiquement un postulat vide de sens, une pure cari­cature et, ce qui est pire, une dangereuse illusion.

Il est sûr que les chefs de la marine allemande ne pou­vaient pas, dans la réalité, ignorer ce fait gênant comme ils le faisaient délibérément sur le papier ; d’autre part, sa va­gue conception de la maîtrise de la mer elle-même, équi­voque et même contradictoire, servait non seulement à masquer très efficacement l’ampleur de cette contradiction ; mais par-dessus tout, elle allait fournir un nouveau point de départ ; car la marine allemande, entre 1926 et 1939, réus­sit à met­tre sur pied une succession de mesures particuliè­rement in­génieuses, passant presque inaperçues, pour affai­blir la por­tée de ce malheureux postulat, au point qu’au moment où le conflit éclata, ils l’avaient réduit à signifier exactement le contraire de ce qu’il aurait dû signifier tandis qu’on conti­nuait à feindre d’y croire en paroles.

Le caractère exclusif de la maîtrise de la mer a été complètement perdu de vue par Wegener, malgré tout l’accent qu’il mit sur le rôle décisif du combat pour la conqué­rir, parce que, comme tous les stratèges navals alle­mands, il ne s’était jamais préoccupé d’en faire l’analyse ou bien parce qu’il ne tint pas compte de l’importance essen­tielle du fac­teur géographique, facteur d’une relative impor­tance. La maîtrise ne peut se concevoir que comme le contrôle exercé sur les forces principales de l’adversaire et non comme un contrôle local ou temporaire sur une zone géographique, sur une route maritime ou sur une voie de communication dans laquelle l’ennemi peut s’introduire à n’importe quel moment avec des forces qui ne sont supé­rieures que localement. Par conséquent la maîtrise est ga­gnée unilatéralement exclusi­vement par un des adver­saires ou alors il n’y a pas maîtrise; Wegener, au contraire, par l’accent-même qu’il met sur le combat pour s’emparer de la maîtrise, tend, inconsciemment, à substituer ce combat réciproque à la maîtrise exclusive et unilatérale elle-même ; dans un passage, au moins, il va même assez loin dans ce sens puisqu’il présente explicite­ment la lutte pour la maîtrise comme l’exercice de celle-ci. (Seeherschaft treiben[4].

Par ce glissement de sens qui confond la maîtrise avec la lutte pour s’emparer de celle-ci et, par le glissement de sens qui va de la maîtrise sur un adversaire à celle s’exerçant sur une route maritime ou une zone géographi­que, Wegener fut conduit à considérer la maîtrise comme quelque chose de limité et qui pourrait être partagé, jusqu’à finale­ment arriver à identifier dangereusement la maîtrise de la mer au contrôle des communications maritimes. Chez Wege­ner, la plupart des allusions à la maîtrise étaient for­mulées clairement et sans ambiguïté, mais, quelquefois, d’une façon abstraite et vague, en insistant cependant avant tout sur la nécessité absolument impérative de ga­gner la maîtrise et pour elle-même. Par suite de ces subtils glissements, cette conception fut tellement édulcorée qu’il devint possible pour ceux qui adhéraient à ses vues de re­trouver, au cours des dix années suivantes, son assimilation de la maîtrise au contrôle des communications maritimes vitales comme véritable ob­jectif de la guerre sur mer. Ils en vinrent à envisager une situation stratégique dans laquelle aucun des belligérants ne recherche plus la maîtrise de l’adversaire, chacun se conten­tant d’attaquer les convois de l’autre tout en protégeant les siens, comme ce fut le cas des amiraux français du XVIIe siè­cle et finalement une guerre économique pure et simple avec la tacite acceptation, bon gré mal gré, de la maîtrise de l’ennemi, maîtrise qui serait remise en cause par la guerre au commerce ou au tonnage, livrée par les corsaires de sur­face et les sous-marins.

Assmann

Assmann est celui qui compléta cette étude commen­cée par Wegener. Il est difficile d’imaginer deux personnali­tés aussi différentes. L’impression qu’on retire de l’œuvre de Wegener est celle d’une vitalité débordante, alliée à une confiance en soi écartant d’autorité tous faits qui ne ren­trent pas dans ses vues. Au contraire, l’impression prédo­minante qu’Assmann donne de lui est celle d’un universi­taire cons­ciencieux, éternellement déchiré entre son profond respect pour les autorités en place et, en particulier, pour Tirpitz et son mythe et, d’autre part, le pénible sentiment que les do­cuments qu’il était chargé de recueillir et d’étudier en tant que Directeur des Archives du Service his­torique de la ma­rine, s’opposaient fréquemment, d’une façon décisive, aux écrits de l’amiral. Ce conflit entre son sens in­né de la loyauté et son respect profond et manifeste pour la vérité, autant que ses vaines tentatives pour concilier l’irréconciliable a donné de ses travaux et, particulièrement de ses trois études im­portantes sur la politique de Tirpitz et sur la stratégie de la marine allemande pendant la Pre­mière Guerre mondiale (Militarwissenschaftliche Rund­schau, 1939, n° 2 à 4), l’image d’un constant puzzle duquel il est presque impossible de sai­sir le fil conducteur de sa propre idée directrice.

Ce conflit interne, que nous pouvons saisir, pour ain­si dire, tandis qu’il se développe, se révèle pour l’analyse, à la fois pénible mais en même temps très éclairant ; car il révèle mieux que n’importe quel autre document de l’actuelle pen­sée navale allemande, les fondements à partir desquels, dans les années précédant immédiatement ce conflit, a pris corps cette nouvelle conception de la guerre navale. Elle devait inspirer la politique et la stratégie alle­mandes avant et pen­dant la première partie de la guerre ; par une tragique ironie du sort, Assmann devait la codifier dans ses Wandlungen [5] quelques semaines avant son échec spectaculaire en novem­bre 1942.

Assmann, tout autant que Wegener, comprit que les indécisions de la marine allemande pendant la Première Guerre mondiale étaient dues à la politique et à la stratégie, précédemment inaugurées par Tirpitz. En tant que Direc­teur du Service historique, il savait que cette politique se présen­tait comme infiniment plus complexe que Wegener n’avait pu l’imaginer, malgré son zèle iconoclaste. Seul de tous les his­toriens navals allemands, il fit remonter l’analyse de cette politique jusqu’à la note de service n°9 ; il se rendit parfai­tement compte et reconnut que la stratégie offensive menée avec une force navale supérieure, envisa­gée par Tirpitz dans ce document, était en complète contra­diction, en août 1914, avec l’état d’infériorité numérique congénital de la flotte créée par lui, sur une doctrine idéolo­gique comme la théorie du risque.

Ce fut au point qu’il se vit contraint de rejeter caté­go­riquement toutes les affirmations fantaisistes invoquées par Tirpitz lui-même et ses disciples, à propos des occasions pré­tendument manquées de la Flotte de Haute Mer pendant les premiers mois de la guerre ; il affirma sans ambages que les fameuses occasions à cette époque allaient de plus en plus en s’amenuisant, à mesure que le conflit durait. Pour cette même raison, la tentative semblable de Wegener d’écarter d’un revers de main l’éternelle question de l’infériorité nu­mérique, grâce à son idée ingénieuse d’occuper le Danemark et la Norvège, n’a pas paru le convaincre, encore qu’il ait re­connu que cela devait amélio­rer la situation de la Flotte de Haute Mer.

Ainsi, après Tirpitz et Wegener, ce fut au tour d’Assmann d’affronter l’impénétrable dilemme naval anglo-allemand et de tenter d’en résoudre l’énigme. Assmann, dans son approche de la question, a montré qu’il la perce­vait avec beaucoup plus de rigueur que ses devanciers mais, lui aussi au dernier moment, préféra se dérober et chercher une échappatoire au moyen d’une troisième voie encore plus sin­gulière.

Tout comme Wegener, Assmann retrouva les trois fac­teurs connus, caractérisant la situation inextricable et dé­sespérée de la flotte allemande : infériorité numérique et de la situation stratégique, absence de pensée stratégique. Alors que Wegener proposait une solution, soulignant de parti pris le deuxième facteur, celle d’Assmann stigmati­sait, avant tout, l’irrésolution intellectuelle. Psychologique­ment, cette analyse était très compréhensible chez Ass­mann qui, plus que tout autre, était au courant de la correspondance privée des grands chefs de la marine dont il avait retenu l’indécision. A un moindre degré que Wegener, Assmann eut la tentation d’attribuer cette indécision, en partie, à l’effet paralysant de l’idéologie défensive de Tir­pitz : la théorie du risque ; outre cela, il l’attribuait au fait que les réactions po­litiques et stratégiques britanniques avaient pris Tirpitz et autres stratèges allemands, complè­tement au dépourvu. De cette façon, pour sa satisfaction personnelle, il a été capable de résoudre son conflit inté­rieur et justifier les deux facteurs gênants qu’il ne pouvait relater : premièrement, l’infériorité numérique innée de la Flotte de Haute Mer en 1914, en af­firmant que cette théorie de Tirpitz avait prévu, au pire, un combat naval en règle avec les Britanniques et non un com­bat contre toutes les plus puissantes flottes du monde ré­unies ; deuxièmement, le fait que la marine s’était laissée enfermer dans une si­tuation, stratégiquement sans issue, en présentant le chan­gement dans la stratégie britannique, qui consista à aban­donner le blocus rapproché sur lequel Tirpitz avait compté dans ses plans, pour un blocus à distance basé à Scapa Flow, comme un complet retournement, absolument impré­visible selon les objectifs et les méthodes de la guerre na­vale.

Ainsi, Assmann, capable de concilier la vraie signifi­ca­tion de ces deux facteurs avec le profond respect qu’il avait pour Tirpitz, se trouva entraîné inconsciemment dans une suite de malentendus subtils le conduisant à adopter des conclusions inconcevables autrement. En soulignant l’importance de l’élément surprise dans le changement de la stratégie navale britannique de 1914, qui allait du blocus rapproché au blocus à distance, il nia catégoriquement la continuité organique existant entre le système traditionnel britannique de la stratégie navale, tel qu’il a été conçu au fil des siècles, et la nouvelle forme de celui-ci; il fut porté à exa­gérer et à prendre l’adoption d’un nouvel objectif, ce qui, en réalité, n’était qu’un simple changement de méthode.

Assmann n’a pas été parfaitement conscient du rôle essentiel joué par le blocus à longue distance dans le sys­tème britannique de maîtrise de la mer qui comporte divers as­pects : le blocus est à la base de la défense des communi­ca­tions maritimes britanniques et alliées ainsi que des opé­ra­tions offensives sur toutes les mers ; une de ses formes parti­culières est le blocus économique. Assaman se concen­tra uniquement sur ce dernier aspect et vit, dans ce blocus à dis­tance, une nouvelle forme de guerre économique qu’il op­posa à un précédent système de guerre navale de son inven­tion avec prédominance d’actions militaires.

Cette analyse fautive de l’évolution de la guerre sur mer et ensuite de l’unité organique du facteur déterminant de la maîtrise était telle qu’Assmann, à l’analyse de Wege­ner qui opposait une stratégie navale basée sur la bataille en tant que telle à une stratégie navale correctement basée sur la lutte pour la maîtrise, substitua sa propre différen­tiation entre la guerre navale classique d’avant 1914 et sa préten­due nouvelle conception de la guerre économique adoptée, selon lui, par les Britanniques, avec son aspect im­médiat, celui du blocus à distance de 1914 ; d’après lui, ce fut confirmé d’abord par l’effet décisif de cette mesure et ensuite, par l’importance de plus en plus grande du facteur économi­que dans la guerre totale de nos jours.

Alors que cette conception contenait suffisamment d’apparente vérité pour paraître plausible et même convain­cante, Assmann fut conduit à abandonner prati­quement tout ce que Wegener avait essayé d’inculquer avec force à la ma­rine allemande. Il identifia sa nouvelle concep­tion de la guerre navale en tant que guerre économique avec la guerre au commerce et finalement avec la guerre au tonnage.

Par la suite, il en vint à substituer, à la lutte pour le contrôle des communications maritimes par la mise en place de sa propre maîtrise, l’acceptation de la maîtrise de l’ennemi et même le refus autant que possible d’un quel­conque engagement avec ses forces armées et la préférence donnée à une action exclusive en vue de détruire son com­merce maritime, c’était la conséquence la plus directe de cette nouvelle conception de la guerre sur mer en tant que guerre économique. Ainsi, avec lui, mouvement d’aller et re­tour de la pensée navale allemande lancé par Tirpitz a été d’un extrême à l’autre, depuis la conception militaire inté­grale de la guerre navale en tant que lutte pour arriver à la bataille décisive prônée par Tirpitz et par les chefs de la Ma­rine de 1914-1918, ensuite par Wegener avec l’accent qu’il mettait, à tort, sur le véritable objectif de la lutte de la maî­trise et, enfin, jusqu’à Assman représentant l’extrême op­posé : la guerre économique conçue unilatéralement.

Cependant, aussi subtiles qu’avaient pu être les éta­pes par lesquelles cette dernière évolution eut lieu, ni We­gener, ni Assmann, ni quiconque dans la marine allemande n’eût imaginé qu’en utilisant presque les mêmes termes, comme par exemple Assmann, mettant l’accent sur la guerre économique, nul n’avait pour autant abandonné la concep­tion de la maîtrise, alors que tous adoptaient en réalité des stratégies diamétralement opposées. Assmann fut même ca­pable d’adopter le message messianique de Wegener après toutefois lui avoir fait subir de profondes retouches.

En soulignant l’effet de surprise du prétendu chan­ge­ment de la stratégie britannique de 1914 qui aboutit à la soi-disant nouvelle guerre navale économique, il fut amené, sans s’en douter, à la conclusion satisfaisante pour lui, que, grâce à cette innovation radicale, la marine allemande avait été amenée à analyser ses causes avec rigueur ; elle en avait examiné sérieusement les conséquences et les avait condui­tes systématiquement à leur terme extrême et c’est ainsi que, la marine elle-même avait été capable de comprendre leur signification encore mieux que son créateur. C’est pour­quoi Assmann pouvait conclure son étude avec une sereine conviction : « Nous gagnerons cette guerre parce que nous avons perdu la première ».

Politique navale allemande

Les idées exposées par Assmann dans ses Wandlun­gen constituent le dénominateur commun de la pensée na­vale allemande entre, approximativement, 1936 et 1942 ; elles le sont, non pas parce qu’elles représentent une doc­trine accep­tée les yeux fermés qui ne supportait aucun écart, mais, au sens plus large, celui d’une ligne centrale autour de laquelle la pensée navale allemande évolue et change. Malgré ces va­riations apparentes, le consensus re­cueilli sur les conclusions de tous les articles concernant la stratégie navale allemande est si frappant qu’il soulève iné­vitablement la question de savoir si ce n’est qu’une fable convenue [6], comme ce fut réelle­ment le cas avec les déclara­tions pleines d’emphase à propos de raccord anglo-allemand entre 1935 et 1938 (cet accord avait même écarté l’idée d’un conflit possible entre les deux pays) ou si, dans ce cas, la contribution d’Assmann en tant que Directeur du Service historique de la marine, a repré­senté quelque chose de plus que celle d’une fiction fabriquée à l’avance avec les éléments historiques et systématiques sous une forme rationnelle.

Cette hypothèse tentante peut paraître séduisante à première vue, mais l’évidence interne nous pousse à choisir la première piste. En faisant abstraction des éléments rele­vant de la propagande, très présents dans les écrits d’Ass-mann, ceux-ci semblent contenir un ensemble de points de vue parfaitement valables et solides, lesquels ne le sont pas moins parce qu’ils appartiennent à un aspect très efficace de la propagande. En rappelant ce que nous avons dit au début de nos recherches, l’insistance que met Assmann à souligner le contraste entre les erreurs de la stratégie allemande dans le dernier conflit et l’extrême sa­gesse qu’elle montre dans le conflit actuel, coïncidait sans doute avec une des tendances principales de la propagande dans les milieux politiques, dans l’armée et dans la marine.

Cependant, une analyse rigoureuse des arguments d’Assmann donne la forte impression qu’il crut en eux et que, grâce à sa situation, il convertit les chefs de la marine, quels qu’aient pu être les linéaments de sa pensée, pour parvenir à harmoniser des éléments conflictuels et, quelque surprenant qu’aient pu être les résultats auxquels ils l’ont conduit. Cette impression aboutit à une ferme conviction, quand nous nous rendons compte, plus avant, combien ces résultats, loin de représenter une pure rationalisation de ce qu’une situation objective de la marine aurait conseillé, ont eu tendance de plus en plus à détourner sa stratégie d’une ligne de conduite très raisonnable et prometteuse, sous l’influence désastreuse de cette nouvelle conception de la guerre navale dans la­quelle Assmann et la marine alle­mande ont cru avoir décou­vert le chemin de la victoire. En suivant cette ligne de pensée et considérant l’influence de la pensée navale allemande (dont nous avons retracé ci-dessus les principales étapes) sur le comportement de la marine allemande avant et pendant le présent conflit, nous abou­tissons à une découverte de toute première importance : la marine allemande avait une politi­que.

On a souvent soutenu et cela s’est dit de bouche à oreille, que cette pensée n’était pas vivante, modifiant ses concepts et ses objectifs selon les volte-face politiques du Fü­hrer ; mais, sous toutes ces manœuvres appareillées, comme au temps de Tirpitz, il y avait le courant souterrain d’une politique conséquente et aussi clairvoyante pour l’avenir lointain qu’elle était à courte vue dans son incapa­cité à prendre conscience de ses erreurs les plus criantes. La deuxième découverte surprenante liée de très près à la pre­mière a mis en lumière le fait que la politique à long terme de la marine allemande n’impliquait pas, comme l’accord na­val anglo-allemand de 1935 le stipulait, une rup­ture avec les buts politiques de Tirpitz ; au contraire, elle les reprenait avec des modifications rendues nécessaires par la reconnais­sance des erreurs passées de sa politique et de sa stratégie.

A cet égard, le passage de la note de Wegener de 1926, supprimé dans la première publication de 1929, mais repris dans celle de 1941, est très significatif. Car dans cette note, traduction politique de son analyse critique, We­gener, avec sa brusquerie habituelle, affirmait la nécessité absolue de veiller à ne pas perdre de vue que la marine al­lemande doit devenir une puissance navale mondiale, en tenant compte toutefois que la reconstruction du pays de­vait se faire à par­tir d’une base continentale. Avec la re­prise de cet objectif, l’Allemagne trouverait, une autre fois, la Grande-Bretagne sur son chemin, cette dernière tentant de profiter de la fai­blesse de son antagoniste pour la juguler. L’Allemagne serait ainsi contrainte de reprendre son atti­tude anti-britannique et également, de montrer une « opposition déterminée au monde transatlantique des États-Unis ». Il était si convaincu de cette nécessité, qu’il alla jus­qu’à indiquer les grandes li­gnes et les étapes pour mener ce nouveau combat avec de meilleures chances de succès ; c’était l’absolue nécessité de posséder les ports français de l’Atlantique, chose impensable en 1926, mais qui se réalisa plus tard quand l’Allemagne sera capable de les conquérir par la force. En conséquence, il envisageait de les obtenir par des moyens diplomatiques, peut-être grâce à une al­liance avec la France.

Cette conception et ces prévisions à long terme, pro­po­sées par Wegener en 1926, ont exercé une influence domi­nante sur la politique navale allemande ; cela s’est vérifié à partir de 1933 quand Hitler qui, jusqu’à son accession à la tête du troisième Reich, n’avait montré que peu d’intérêt pour les questions navales, fut si intéressé par les idées de Wegener que celui-ci devint une sorte de conseiller officieux et confidentiel ; sa note fut connue dans les cercles de la ma­rine comme la « Bible navale dHitler ».

Toutefois, les idées de Wegener restèrent presque ignorées des observateurs étrangers, contrairement à celles de Tirpitz au moment où il lança son défi contre l’Angle-terre ; en effet, à l’inverse de la période de 1897 à1914, du­rant plusieurs années jusqu’à Münich, la tendance de la poli­tique du Führer et, encore plus celle de l’armée, s’orientaient dans une direction diamétralement opposée à celle que pro­posait Wegener.

En outre, la nouvelle marine allemande, affectée d’une réelle impuissance, se trouva face à l’Angleterre d’une part et d’autre part à la Wehrmacht dominée par l’armée avec une troisième arme qui en était le prolongement, la Luftwaffe ; cette nouvelle marine, du fait des deux autres armes, parais­sait être réduite nécessairement à jouer un rôle secondaire, l’empêchant de mener sa propre politique et encore moins de lui donner la possibilité, une fois de plus, de régenter la poli­tique générale du pays. Il est très sûr que même les chefs de l’armée n’eurent pas parfaitement conscience de la persis­tance, dans la marine, du malheureux héritage de Tirpitz.

Stratégie navale allemande

Cette indépendance et cet objectif, insoupçonnés, de la politique de la marine étaient les résultats, en dernière analyse, de l’idée qu’elle se faisait de sa parfaite intelligence de la stratégie avec laquelle elle espérait compenser sa fai­blesse matérielle ; elle avait confiance que cette stratégie la conduirait à un dénouement heureux, face aux forces anglo-saxonnes. C’était une étrange illusion et, le plus déroutant était que ni Assmann, ni d’autres ne paraissaient avoir com­pris que la stratégie de la guerre au commerce ou encore celle au tonnage, auxquelles ils croyaient pour vaincre, étaient en réalité les moins rentables, les moins directes, les moins stratégiques de toutes les stratégies concevables ; en effet, ces stratégies devaient obtenir la victoire, non par la plus intense concentration de toutes les attaques sur une ou sur toutes les positions clé adverses, mais par des coups de main répétés et cumulatifs provoquant chez l’ennemi de très graves pertes dans son trafic maritime ; ces nombreu­ses per­tes seraient le résultat d’un long harcèlement auquel partici­peraient toutes les forces : raiders, sous-marins, avia­tion, complétées par les mines, jusqu’à ce que la puissance écono­mique de l’adversaire s’effondre. Cette méprise in­compré­hensible l’était d’autant plus qu’elle allait à contre-courant de la doctrine classique de la stratégie qui, elle, tend vers la densité de l’effort en un point et, qu’également, elle était contraire aux impératifs spécifiques de la situation réelle de la marine allemande. Car, alors qu’évidemment, elle ne pou­vait s’emparer de la maîtrise de la mer, on était également assuré que, dans ces conditions, sa meilleure politique aurait été celle radicalement contraire. En gardant strictement en­semble ses quelques unités de combat et en portant avec ce groupe des coups aux points vulnérables du dispositif allié et aux convois transatlantiques, la marine allemande aurait été capable de disputer la maîtrise de la mer à ses adversaires à un degré tel que cela désorganise­rait très gravement leur trafic.

Les stratèges allemands n’ont pas vu cette évidente si­tuation et ce n’était pas uniquement à cause de leur préfé­rence pour leur nouvelle guerre au commerce. En vingt an­nées de controverses passionnées, ils ont tourné en rond, parlant des mérites contestables de la politique et de la stra­tégie de Tirpitz pendant la première guerre mondiale puis, passant de l’ancienne forme militaire de la guerre na­vale à la nouvelle forme économique. L’amiral Donner, seul esprit li­bre parmi eux, a consacré un unique court article à une analyse du système britannique de l’offensive défensive, mais personne ne songea à le suivre et, même un universi­taire aussi consciencieux qu’Assmann, a fondé toute sa théo­rie sur le changement apparu dans la stratégie britan­nique allant du blocus rapproché au blocus à distance de la pre­mière guerre mondiale, ignorant complètement les faits les plus élémentaires relatifs à ces événements. A cet égard, la théorie navale allemande était restée bien en retrait par rapport à celle, très décriée, de la Jeune École qui eut au moins le mérite de faire reposer ses ingénieuses proposi­tions, pour rompre le système de blocus britannique, sur une ana­lyse approfondie et rigoureuse de celui-ci.

Les stratèges allemands commirent la faute surpre­nante, de ne pas fonder leur critique du système britannique de la maîtrise de la mer sur une analyse rigoureuse et claire du système et, ils ne rejetèrent pas non plus l’emploi des na­vires de guerre de surface au profit des nouvelles ar­mes. Tout au contraire, toute la discussion des stratèges alle­mands montrait que c’étaient les opérations de surface qui retenaient leur attention. La stratégie navale alle­mande semble avoir choisi une solution inévitablement fausse dans cette guerre ; elle avait pourtant souligné le rôle important des navires de surface, autant que leur mé­thode d’emploi, mais elle avait omis de les considérer et de les employer comme une arme pour disputer aux alliés la maîtrise de la mer et, si possible, la leur ravir ; elle avait persisté a les em­ployer à des tâches secondaires comme la lutte contre les na­vires marchands (Handelstôrer). Or, dans cette lutte, leur force était gaspillée car elle ne faisait qu’apporter une mince contribution aux destructions de plus en plus nombreuses dans le trafic maritime allié.

Au lieu de conserver ces précieuses unités pour des at­taques massives sur le dispositif allié lui-même, la straté­gie navale allemande les a destinées à des opérations se­condai­res, en groupes isolés, pour lesquelles des croiseurs légers ou des croiseurs auxiliaires auraient été plus effica­ces. Ainsi, au début de la guerre les Panzerschiffe, furent aussitôt envoyés dans l’Atlantique apparemment sans autre objectif que de distraire des mers étroites le plus grand nombre possible de croiseurs alliés, permettant ainsi aux navires de commerce allemands, surpris outre-mer par le début des hostilités, de forcer le blocus allié. Il en résulta que le Graf Spee fut mis hors de combat et se réfugia dans le Rio de la Plata ce qui, outre la perte du bâtiment, fit per­dre leur auréole aux cui­rassés de poche. De même, on en­voya le Scharnhorst et le Gneisenau et plus tard le Bis­marck dans l’Atlantique pour faire la chasse au commerce allié ; cela se termina par le dé­sarmement prolongé, à Brest, des deux premiers et par la destruction du troisième. Quel­ques mois plus tard, ces trois bâtiments auraient été pré­cieux pour exécuter des raids sur les convois de Mourmansk. L’effet moral fut tel que le haut commandement naval n’était plus enclin à risquer les bâti­ments survivants, bien qu’il eût réussi, au cours du prin­temps suivant, à les concentrer dans les bases norvégiennes ; à partir de ce mo­ment, le haut commandement naval se contenta, par cette présence, d’immobiliser les forces de la Home Fleet.

Le haut commandement naval allemand était telle­ment hanté par sa nouvelle doctrine de guerre au commerce, qu’afin de la poursuivre avec plus de vigueur, il avait imposé aux raiders de n’engager aucun combat avec les forces al­liées, dans la mesure du possible. Les sous-marins eux-mê­mes n’étaient pas autorisés à s’attaquer aux navires d’escor-te avant l’automne de 1943, quand leur campagne précé­dente contre les navires de commerce avait été un net fiasco. Néanmoins, cela a été la plus grande erreur psycho­logique dans l’esprit de la stratégie du haut commandement naval, que de livrer une guerre dont le seul objectif est le commerce allié ; on en connaît les fatales conséquences : combat du Rio de la Plata, la dernière sortie du Scharnhorst et la défaite, à la même époque, des des­troyers allemands dans le golfe de Gascogne.

Mais ce n’était pas la seule erreur psychologique commise par le haut commandement naval. En adoptant cette stratégie, uniquement dirigée contre le commerce en­nemi, il acceptait délibérément de se soumettre à l’hégémo-nie alliée ; cette erreur et ses conséquences psy­chologiques peuvent ne pas avoir été clairement vues par ceux qui conce­vaient et menaient cette stratégie, mais ce ne fut pas le cas, en revanche, pour ces hommes directement engagés dans la lutte contre les Alliés : ceux-là seuls com­prirent. D’où cette tendance révélatrice qu’on trouve clai­rement exprimée dans les déclarations des survivants du malheureux Bismarck qui allaient, de l’expression d’un sentinrent d’exaltation avec l’idée qu’ils livraient une guerre océanique conforme à leurs rêves, à la sensation d’être là hors jeu. A l’incapacité des chefs de la marine allemande à évaluer et à tenir compte de l’inévitable handicap psycholo­gique que donne à cette marine ce sentiment d’infériorité par rapport à un adversaire contre lequel elle lutte pour desserrer l’étau du blocus, s’ajoute leur impuissance à com­prendre la force psychologique et aussi la capacité de résis­tance des Britanniques. Ils ne comprirent absolument pas, perdus dans l’abstraction de leurs idées, que le secret, en dernière analyse, de la maîtrise de la mer n’est pas tant un fait matériel, mais un état d’esprit.

Cela donne un sentiment de supériorité à ceux qui possèdent cet esprit, comme ce fut le cas avec le Rawal­pindi, avec les destroyers britanniques à Narvik ou avec le Jarvis Bay ou, enfin, avec cette corvette qui avait signalé qu’elle était prête à engager le combat avec le Scharnhorst ; un tel état d’esprit, profondément ancré dans la pérennité d’une tradition, est capable de se maintenir longtemps, alors que tout semble se liguer pour amener sa destruction. A cause de ces erreurs psychologiques fondamentales, les chefs de la marine allemande ont constamment surestimé les effets de diversion de leurs attaques et ont sous-estimé la flexibilité et la puissance de récupération du dispositif britannique. Aveuglés par l’extraordinaire ingéniosité qu’ils déployèrent sans conteste dans la mise en place stratégique et technique des opérations sous-marines et aériennes contre le trafic al­lié, les chefs navals allemands se laissè­rent aller à prendre trop facilement leurs désirs pour des réalités ; à cette incapa­cité, ils en ajoutèrent une autre, celle de sous-estimer les conséquences incommensurables de l’effort industriel améri­cain. Ces rêves n’ont jamais été aus­si prometteurs, la croyance en la victoire plus certaine que dans ces jours d’octobre 1942, quand Assmann les rendit palpables, dans ses écrits, à moins de deux semaines du ren­versement de la situation, ce qui montrait au monde entier que cela était faux.

La stratégie maritime allemande

Les effets désastreux produits par les erreurs fon­da­mentales d’appréciation des chefs de la marine allemande ne restèrent pas seulement confinés à l’intérieur de leur sphère d’action. Contrairement à la situation de la première guerre mondiale, au cours de laquelle l’armée et la marine alle­mande avaient mené chacune leur propre guerre, ces deux armes, associées à la Luftwaffe, furent étroitement coordon­nées sous le commandement suprême de l’Oberkom-mando der Wehrmacht en février 1938. A l’intérieur de cet orga­nisme directeur, leur influence respec­tive, bien que nomina­lement égale, ne l’était pas en prati­que. L’armée, en tant que premier et plus ancien service, domina les deux autres, oc­cupant tous les postes clé au plus haut niveau, sauf les ren­seignements ainsi que les postes subalternes avec des hom­mes à elle. Mais la marine avait néanmoins réussi à conser­ver une certaine indépendance bien plus grande que celle de la Luftwaffe, particulièrement en ce qui concerne la mise en place de la nouvelle doctrine tridimensionnelle pour laquelle la marine avait été capable de négocier une solution entre les positions largement oppo­sées de l’armée et de la Luftwaffe. (Otto Groos)

Cet organisme, intégrait étroitement les trois servi­ces en un seul : la Wehrmacht était toutefois soumise à de nom­breuses tensions internes qui régnaient entre les idées, mais surtout, ce qui était le plus grave, l’étendue du ma­laise n’avait probablement pas été perçue par les personnes en question. La première et la plus importante de ces ten­sions internes, à demi-cachées entre l’armée et la marine, a concerné le fait auquel nous avons déjà fait allusion à pro­pos des divergences entre les politiques d’avant guerre que cha­cun des services menait sa propre guerre contre un en­nemi différent ; l’armée, avant tout, dans une guerre sur deux fronts, contre une coalition entre la France et l’URSS, mais plus particulièrement sur le front oriental, là où elle ne se faisait plus d’illusions, étant donné l’extraordinaire évolution de la lutte ; quant à la marine, comme nous l’avons vu, elle affrontait d’abord la Grande-Bretagne puis, par la suite, la force combinée des deux puissances anglo­-saxonnes.

Au cours des premières phases de la guerre, cette di­vergence de fond dans l’appréciation de l’ennemi réel et par conséquent de toute la stratégie du conflit, ne semble pas autant qu’on peut en juger d’après les renseignements à no­tre disposition voir donné naissance à un quelconque diffé­rend entre l’armée et les forces navales et aériennes. La campa­gne de Pologne était inévitablement une démonstra­tion où l’armée et la Luftwaffe jouèrent chacune leur rôle. Dans celle de Norvège, les objectifs des trois services n’étaient pas absolument les mêmes : ceux de l’armée étaient essentiel­lement défensifs, pour s’assurer le flanc nord avant l’offensive vers l’ouest ; ceux de la marine et de la Luftwaffe apparaissaient à la fois défensifs et offensifs avec une pré­pondérance pour ces derniers. En outre, la marine avait à supporter le poids de l’opération, mais à mesure qu’elle pre­nait possession du tremplin que représentait pour elle la Nor­vège et, vers laquelle son attention s’était tournée depuis la note de Wegener de 1926, elle ne pouvait lésiner sur le coût.

En France, l’armée avait réalisé la première moitié de ses plans et elle avait aussi occupé, pour la marine, les ports de la Manche et surtout ceux de l’Atlantique, sans lesquels il ne serait pas possible de mener une guerre victo­rieuse contre la Grande-Bretagne ; nous savons, d’après Assmann, que le commandement naval allemand avait pré­venu Hitler avant la guerre de cette nécessité. La défaite de l’Allemagne dans la bataille d’Angleterre est encore trop entourée d’obscurité dans son contexte stratégique pour qu’il soit possible de dé­terminer à cet égard les réelles liai­sons entre les trois servi­ces ; il semblerait que l’élément déterminant de l’offensive contre l’Angleterre ait été la Luftwaffe, alors que la marine, qui avait une meilleure ana­lyse de la faculté de résistance de l’Angleterre, préféra ob­tenir la solution par le lent étouffe­ment de l’adversaire.

L’abandon par l’Allemagne de l’offensive contre la Grande-Bretagne et la reprise des opérations contre l’URSS fut un échec évident pour la marine et un triomphe pour les tenants de la stratégie continentale ; cependant, la marine trouva le moyen d’intégrer la doctrine de cette école dans sa propre vision radicalement différente, en soulignant que son but était de permettre à l’Allemagne de mener une lutte dé­cisive contre les deux puissances anglo-saxonnes ; le but poursuivi consistait à mettre l’Allemagne à l’abri des effets du blocus par la conquête de l’Ukraine et des puits de pé­trole caucasiens (Assmann) ou encore en déclarant que l’Allemagne se trouvait à mi-chemin entre deux forces oppo­sées, l’une continentale, l’URSS, l’autre atlantique, la coali­tion anglo-saxonne (Donner), simultanément, la marine pou­vait affirmer que sa guerre contre le tonnage allié et surtout contre les convois de Mourmansk, d’une importance capitale, contribuait efficacement à diminuer l’appui que les Alliés apportaient à l’URSS au moment où elle luttait pour sa sur­vie.

Ces subtils compromis entre ce qui subsistait des ten­dances radicalement opposées que nous trouvons répé­tées à satiété dans les tergiversations exprimées dans les écrits sur la guerre navale servaient très efficacement à cacher à la Wehrmacht qu’il existait effectivement une solu­tion grâce à laquelle les intérêts divergents entre l’armée et la marine pouvaient être parfaitement conciliés : celle d’une offensive vers le Proche-Orient. Si, après la chute de la France, Hitler et ses conseillers stratèges avaient eu l’idée de frapper vers le sud-est avec toute la supériorité écra­sante de leurs forces armées et avec l’influence de leur pres­tige au lieu de s’engager dans le pari insensé de la bataille d’Angleterre, ils auraient été à même de neutraliser, à la fois le Kremlin et la coalition anglo-saxonne. Hitler et ses conseillers furent inca­pables d’imaginer que cette situation offrait une chance uni­que et que c’était une réalité fonda­mentale de la stratégie navale, alors qu’elle était ressentie si profondément en An­gleterre ; en dernière analyse, cela était dû à ce que la ma­rine allemande, responsable de ces ques­tions extra-continen­tales, avait négligé d’étudier la straté­gie maritime de l’Empire britannique comme elle n’avait pas analysé la doc­trine britannique de la maîtrise de la mer.

Il faut ajouter à cela le mépris à peine dissimulé des Allemands pour leurs alliés italiens et, nous pourrons com­prendre pourquoi, pendant les mois sans nul doute les plus cru­ciaux de la guerre, la stratégie allemande négligea complè­tement les importants développements autour des rives du bassin oriental de la Méditerranée et, quand elle se décida à intervenir, elle y vit une regrettable diversion qui l’empêchait d’atteindre son objectif : la conquête de la Rus­sie. La stratégie allemande considéra avec une relative in­diffé­rence les offensives et les replis des campagnes de Rommel dans l’important théâtre nord-africain ; cela ne devait pas être attribué seulement aux immenses difficultés pour ravi­tailler une poignée de divisions de l’autre côté de la Méditer­ranée, sous la menace de la flotte anglaise et de la Royal Air Force, car on doit faire observer qu’à de nombreuses reprises, l’état-major général allemand a montré qu’il était capable de surmonter des obstacles quasiment insur­montables, s’il y avait urgence et si cela s’imposait comme une évidence.

Finalement, l’incapacité de la marine allemande et de la Wehrmacht à saisir l’importante signification de la cam­pagne en Méditerranée, n’était que l’ultime manifesta­tion de son obsession de la guerre au commerce, laquelle se montra encore plus désastreuse dans le vaste contexte ma­ritime que dans celui de la stratégie navale proprement dite. C’est parce que la marine allemande ne vit dans ce conflit, atteignant des dimensions jusqu’alors inconnues, rien d’autre qu’une expansion de la guerre économique à l’échelle mondiale, qu’elle vint à négliger la signification militaire de la lutte pour le Proche-Orient. En particulier, la marine ne comprit pas l’ampleur du problème le plus vaste et le plus fondamen­tal de la stratégie de la guerre, celui de la lutte entre deux coalitions qui devait être un tout. La séparation en deux par­ties des forces de l’Axe aurait dû être en soi la raison la plus convaincante pour les inciter à concentrer leurs efforts pour atteindre un seul objectif : la jonction des deux parties par-dessus l’océan Indien et le continent asiatique sans tenir compte de leur appréciation des effets sur la stratégie mon­diale du dispositif allié.

De tous les auteurs navals allemands, un seul, Otto Groos, semble avoir entrevu l’importance considérable de cette opération mais ce ne fut que très imparfaitement chez les autres, et particulièrement chez Assmann, sa vision gé­nérale de la stratégie de l’Axe est celle de deux zones sépa­rées et autonomes, chacune cherchant à maintenir sa pro­pre position vis-à-vis des contre-attaques alliées ; ces deux zones se sont contentées de collaborer par des échanges de produits et de résultats d’expériences, et aussi, par des ac­tions de di­version à l’échelle mondiale. A propos du passage où Ass­mann parle effectivement du besoin pour les deux parties de l’Axe de se rejoindre par-dessus le continent asia­tique, ce sera uniquement dans le cadre général de la guerre écono­mique et avant tout dans l’intention d’accroître les occasions de renforcer leur aide économique mutuelle.

Ainsi, avec du recul, nous pouvons voir comment, dans les semaines, après Pearl Harbor, les deux parties de l’Axe prirent des directions opposées ; elles resteront sépa­rées dans leurs idéologies et dans leur propre espace, cha­cune d’elle espérant que l’autre se chargera de faire la beso­gne, chacune conservant sa propre stratégie et, par consé­quent, chacune se représentant la mer, moins comme un chemin que comme une barrière contre les réactions de l’ennemi. En­tre temps, les Alliés se rassemblaient sur le terrain dans un même esprit et commencèrent à préparer une stratégie uni­que, véritablement à l’échelle mondiale, reposant sur le meilleur atout : la maîtrise des océans qui entourent le globe ; grâce à cela, leurs ennemis restèrent séparés et, grâce à cette maîtrise ils concentrèrent leurs efforts, d’abord sur l’un puis sur l’autre adversaire, utilisant une puissance in­dustrielle écrasante.

Les stratèges allemands ne réalisèrent pas ce qu’avait de décisif cette stratégie alliée ; ils dissertèrent longtemps sur ses méthodes de diversion à l’échelle mon­diale, les com­parant à celles des deux stratégies imbriquées de l’Axe, en donnant leurs préférences à ces dernières. Les débarque­ments alliés en Afrique du Nord n’ont pas entraîné un réveil complet des efforts allemands. En fait, les réactions ont été profondes et douloureuses ; nous pouvons ima­giner, après ce débarquement, l’extrême embarras de la pro­pagande alle­mande et son impact sur la stratégie à Stalingrad et, dans le domaine naval, son influence sur le rempla­cement de Raeder par Dônitz, contraignante.

Mais, aussi importante et contraignante qu’ait été cette influence, on doute fort que l’attitude entièrement dif­férente des stratèges allemands ait pu les aider à estimer aussi clairement que leurs homologues de Washington, Lon­dres ou Moscou, que les Alliés avaient déjà gagné la phase décisive de la guerre. Loin de penser que leur erreur était due à leur ignorance du rôle militaire décisif de la maî­trise de la mer dans un conflit mondial, les stratèges na­vals alle­mands l’expliquaient plutôt, comme si elle provenait d’une évaluation erronée de l’efficacité d’une guerre au commerce ; par conséquent, ils tentèrent de remédier à cette erreur en concentrant tous leurs efforts sur la guerre sous-marine sans merci. L’échec notoire de cette guerre au cours de l’été sui­vant, fut un coup psychologique plus dur que le débarque­ment en Afrique du Nord, d’autant plus qu’il coïncidait à peu près avec un autre échec, celui de l’offensive sur le front oriental, entre Koursk et Orel, et aussi, avec la chute de Mussolini et les débarquements alliés dans le sud de l’Italie.

Ainsi, à partir de l’automne de 1943, la stratégie al­le­mande fut contrainte de concentrer tous ses efforts, non pas dans l’espoir de la victoire, mais pour arriver à une impasse face à l’unique problème doublement hasardeux : contenir les Soviétiques à l’est tandis qu’elle cherchait à profiter de l’inévitable débarquement à l’ouest pour infliger aux Alliés une défaite paralysante. Avec le succès du débarquement en Normandie, la théorie navale allemande s’effondra sans es­poir, laissant à la propagande navale allemande la tâche dif­ficile de tirer les conclusions de cinq années d’erreurs et de mauvais calculs, non pas en vue de rechercher la vérité mais afin de faire entrer la légende de Tirpitz de 1897 dans le my­the nazi. Ce n’est pas l’effet du hasard mais de ce qui convient à l’ambiance, si la dernière note dans le concert dis­cordant de la stratégie navale alle­mande et de la propa­gande, fut jouée non par Assaman, mais par le plus habile des propagandistes navals, Heinz Bongartz et que ce ne fut pas dans la défunte Marine Rund­schau ou dans Nauticus mais dans le Reich de Goebbels.



[1] En français dans le texte.

[2] Toute cette maudite cochonnerie de Dreadnought.

[3] En français dans le texte.

[4] Exercer la maîtrise de la mer.

[5] En allemand: processus.

[6] En français dans le texte.

 

 

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