EDITORIAL

Philippe Boulanger

 

Ce numéro de la revue constitue le second volet consacré à la géographie militaire. Il présente, à la fois, une continuité et une nouveauté par rapport au premier. L’ensemble des arti­cles révèle d’abord la place importante qu’occupe la géographie dans la culture militaire jusqu’aux années 1940 en Europe, voire jusqu’à aujourd’hui pour certains États. Au xixe et au début du xxe siècle, la géographie militaire est devenue une discipline théorique, enseignée dans tous les établissements militaires, mais aussi appli­quée sur les théâtres d’opérations, notamment avec l’usage de la cartographie, du dessin, des plans d’organi­sation du terrain, etc. Dans le numéro 81, les différents articles mettaient en évidence la spécificité de cette discipline : une géographie générale composée de plu­sieurs éléments étudiés simultanément (géologique, poli­tique, économique, social, culturel, statistique, etc.), à l’échelle d’un continent ou d’une région, abordée dans une dimension militaire (tactique et stratégique). Contraire­ment à la géographie universitaire qui tend, au contraire, à se spécialiser dans une approche précise (rurale, urbaine, économique, etc.), la géographie militaire donne aux officiers une vision générale de l’organisation de l’espace et de la complexité des relations entre les socié­tés. Sa vocation consiste à comprendre la localisation des futurs théâtres d’opérations et d’en comprendre les rai­sons. Cette conception de la géographie connaît cepen­dant un apogée relativement court.

Pour diverses raisons, les géographes militaires européens ne se sont pas adaptés aux bouleversements technologiques de la guerre à partir des années quarante. Leur conception de l’espace et du terrain apparaît dépas­sée à l’époque de la bombe atomique et de la globalisation de la menace. Elle est aujourd’hui remplacée par la géostratégie et l’expression même de géographie mili­taire, que nous redécouvrons à l’occasion de la publica­tion de ces articles, disparaît du vocabulaire militaire. Et pourtant, la géographie demeure, sous un angle tactique et stratégique, fondamentale. Elle mériterait, au-delà de la traditionnelle géographie politique, qui semble résu­mer l’apport de la géographie aux militaires aujourd’hui, une plus grande attention. À l’ère des armées profes­sionnelles, toute la conception de la géographie dans son ensemble, appliquée à des fins militaires, doit être repen­sée. Par exemple, les mutations du fait urbain dans le monde créent actuellement de nouvelles conditions tacti­ques et stratégiques. Trop peu d’études accordent de l’importance à ce sujet pourtant préoccupant pour les états-majors.

Les problématiques sont donc multiples. La tâche à accomplir s’annonce immense et, surtout, reconsidère des aspects que d’autres, aux siècles passés, avaient déjà compris. Le rapport entre “Surface et densité”, évoqué ici par Philippe Richardot, avait déjà été souligné par l’amiral Castex dans un article célèbre : “Sa Majesté la Surface”. Le colonel Jean-Louis Dufour, dans “Guerre et terrain urbain”, évoque le théâtre privilégié des crises et guerres récentes. Le professeur Etienne Auphan prolonge cette première partie par une évocation large des rapports entre “La géographie et le militaire”, vieux problème, insuffisamment étudié par l’École française de géographie et qui fait aujourd’hui l’objet d’approches nouvelles combinant la problématique traditionnelle de la géographie militaire et la dimension nouvelle de gestion de l’espace et de l’aménagement du territoire. Le professeur Jean-Pierre Husson en donne un exemple significatif. Dans “Les empilements géostratégiques et leurs héritages : étude appliquée à l’espace lorrain”, il analyse la permanence de la valeur stratégique du territoire tout en montrant aussi les grandes mutations liées à son aménagement militaire.

Les articles suivants nous rappellent toute la valeur de la géographie militaire dans une dimension temporelle longue en Occident. La pensée géographique militaire doit beaucoup à la volonté de dominer le monde par les mers. Ses racines sont bien plus anciennes que pour d’autres États de l’Europe du Nord. Dès le xve siècle, une première forme de géographie à des fins militaires se fait jour. La nécessité d’une géographie militaire théorique et pratique se justifie donc par une longue phase d’explo­rations et de conquêtes. Ce phénomène apparaît au Por­tugal et en Argentine. Silvano da Cruz Curado, membre de la Commission portugaise d’histoire militaire, montre que la pensée géographique militaire intervient directe­ment dans l’extension et le rayonnement du Portugal. Dans “La géographie militaire portugaise concernant le Brésil du xviiie siècle”, l’auteur témoigne de la richesse de la pensée géographique portugaise pour concevoir la mise en valeur des possessions territoriales aussi bien à l’échelle régionale que planétaire. Roberto Arredondo et Horacio Avila, dans “La géographie militaire et les géographes militaires en Argentine depuis leurs origi­nes”, le mettent en évidence. La géographie exploratrice puis militaire participe directement à la conquête et à la mise en valeur de cet immense espace argentin depuis le xviiie siècle. Une fois de plus, se vérifie le principe que la géographie pensée et appliquée à des fins militaires est source de puissance.

En France, la pensée géographique militaire, s’est développée selon cette logique. Un article aborde “La géographie militaire de l’Allemagne entre 1871 et 1939“, tels que les géographes militaires français la perçoivent. Il tend à montrer la spécificité même de cette approche géographique, de sa richesse et de sa diversité à l’époque de l’apogée de l’Ecole de la géographie militaire.

La troisième partie des articles de ce numéro met en évidence une question qui est source de confusion : le rapport entre la géographie militaire et la cartographie militaire. Bien souvent, la première est assimilée à la seconde, ce qui est inexact en soi. La cartographie mili­taire constitue un outil de réflexion pour les géographes militaires. Elle forme une des facettes de la culture mili­taire géographique sans être le cœur de toute démarche géographique. Pierre Fournier, dans “Cartographie et géographie militaires en Allemagne aux xixe et xxe siècle”, considère les interactions entre les deux disciplines. Leur développement s’est effectué parallèle­ment et forme un des fondements essentiels de la culture militaire allemande. L’article qui suit, intitulé “La cartographie militaire au service de la géographie militaire en France du début du xixe siècle à 1939”, montre un processus similaire bien que plus tardif. Une spécificité française se distingue toutefois. La cartogra­phie militaire demeure bien plus avancée que la géogra­phie militaire jusqu’aux années 1870, date à laquelle cette logique s’inverse. La cartographie militaire devient un instrument de la géographie militaire jusqu’aux années quarante.

La publication de ces deux numéros de Stratégique sur la géographie militaire et les géographes militaires dans le monde révèle l’immense champ de recherche qui s’ouvre dans ce domaine. Les réponses à l’appel à partici­pation, lancé par le Groupe géographie militaire que j’ai l’honneur de diriger au sein de la Commission française d’histoire militaire et de l’Institut de stratégie comparée, ont été nombreuses. Elles témoignent de la nécessité de redécouvrir cette dimension essentielle de la culture militaire. Plusieurs manifestations comme la journée d’étude “La géographie et le militaire”, qui eut lieu le 14 juin 2003 à la Sorbonne, sous le parrainage de l’UFR de géographie de l’Université Paris-Sorbonne, la Commis­sion française d’histoire militaire, la Société de géogra­phie et la Commission de géographie historique, sont organisées justement dans ce but actuellement par le Groupe géographie militaire. Elles démontrent à quel point la géographie militaire est un savoir indispensable dans cette nouvelle ère militaire où priment la réflexion stratégique sur de grands espaces et la maîtrise du terrain pour des troupes professionnalisées. Une fois de plus, le principe de Gustave-Léon Niox, géographe militaire français entre 1876 et 1895, présenté dans l’éditorial du numéro 81, illustre la nécessité de valoriser ce savoir géographique : “La géographie n’est pas un but, c’est un moyen. La géographie est dans un tout. Tout est dans la géographie. C’est la science mère, indispensable, sans laquelle toutes les autres, histoire, art militaire, littérature, philosophie même, manquent de base et ne peuvent acquérir leur entier développement[1].



[1]     Colonel Niox, Géographie militaire, La France, tome 1, Dela­grave, 1893, p. VII. Voir Philippe Boulanger, “La Géographie mili­taire (1876-1895) de Gustave-Léon Niox”, Stratégique, 4/2000, n° 76, pp. 95-126.

 

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