LA CARTE D'ETAT-MAJOR AU SERVICE DE LA GEOGRAPHIE MILITAIRE (DEBUT XIXe SIECLE - 1939)

 

Philippe Boulanger

 

La cartographie constitue un instrument indis­pensable pour les militaires. Et pourtant son usage apparaît relativement récent. Son développement date surtout du xixe siècle où un style de représentation topographique se met en place progressi­vement. Un système de signes conventionnels de plus en plus perfectionné, comme les courbes de niveaux ou les symboles topographiques, favorise une meilleure lisibi­lité. Malgré ces progrès, la carte d’état-major reste long­temps réservée à une minorité. Jusqu’à la guerre franco-allemande de 1870-1871, elle est un des instruments du stratège, de celui qui conçoit la bataille et qui conduit les armées. L’appareil cartographique apparaît encore nette­ment insuffisant. L’unique service géographique, hérité de l’institution des cartographes militaires du xviiie siècle, manque, à cette époque, autant de moyens que de reconnaissance pour que les militaires puissent disposer, en qualité et en quantité satisfaisantes, de cartes topo­graphiques convenant aux besoins stratégiques et tactiques. Il faut attendre la fin du xixe siècle pour créer une nouvelle dynamique en faveur de la production carto­graphique à usage militaire.

Cet essor doit beaucoup à l’Ecole de géographie militaire qui s’organise après 1871. Celle-ci s’est dévelop­pée à la suite de la prise de conscience des déficiences de la culture géographique des officiers français durant la guerre. Son rayonnement s’appuie alors sur des institu­tions nouvellement créées ou réformées, dont le Service géographique de l’armée et l’enseignement militaire, pour favoriser l’emploi d’un outil géographique efficace. La géographie militaire française, diffusée ainsi pour un plus grand nombre, tend à devenir un des éléments essentiels de la tactique et de la stratégie jusqu’aux années trente. Elle devient une spécialité et une disci­pline académique pas seulement théorique mais aussi appliquée. Pour répondre à cette dernière finalité, la carte d’état-major est améliorée. Elle doit favoriser l’apprentissage du sens du terrain et de l’espace. Carto­graphie militaire et géographie militaire devien­nent indissociables et l’expérience de la Grande Guerre confirme cette évolution.

Celle-ci constitue même un tournant fondamental dans leurs relations. L’importance tactique du terrain favorise la mise au point de nouvelles représentations cartographiques et une réflexion bien différente de celle de la période précédente. Il se produit une identification de la géographie militaire au terrain, révélée d’ailleurs par l’usage systématique de la carte. Cette tendance conduit d’ailleurs à un effet majeur sur la géographie militaire après 1918. Trop enclins à raisonner en termes de terrain, et moins en termes de stratégie, les géogra­phes militaires, peu nombreux il est vrai, ne parviennent plus à renouveler leur cadre spatial de réflexion. L’École de géographie militaire française entre dans une phase de déclin dès les années trente et disparaîtra en grande partie pour cette raison dès l’après-Seconde Guerre mondiale.

Comment la carte d’état-major devient-elle un instrument au service de la géographie militaire ? La carte d’état-major occupe une fonction évolutive caracté­risée par trois phases successives : un rôle secondaire aux origines de la géographie militaire, une aide à sa connais­sance entre 1871 et 1914, un instrument prépondérant de la géographie militaire au point que celle-ci ne s’identifie qu’au terrain jusqu’à la fin des années trente.

CARTOGRAPHIE MILITAIRE ET GEOGRAPHIE MILITAIRE, DEUX ENTITES QUI S’IGNORENT (début XIXe siècle -1871)

L’essor tardif de la géographie militaire

La géographie militaire française s’affirme tardive­ment en Europe. Dès la chute de l’Empire napoléonien, toutes les grandes puissances coalisées prennent cons­cience de l’importance de la géographie dans la tactique et dans la stratégie. Des écoles nationales de géographie militaire se constituent de la Russie à l’Espagne, favori­sant ainsi plusieurs formes de réflexion. Parallèlement, des instituts de cartographie militaire se mettent en place. Dès la fin des années 1820, l’Espagne fait figure de “terre d’élection de la géographie”. Juan Sanchez-Cisneros, José Gomez de Arteche et le colonel San Pedro contribuent largement à diffuser cette discipline auprès du plus grand nombre par la publication de leurs ouvrages[1]. L’armée possède un organisme topographique dépendant du génie. En Italie, la géographie militaire commence à se développer avec la question de l’unifica­tion italienne. Dans les années 1860, un débat oppose les stratèges sur l’organisation de la défense des frontières du Nord. En Allemagne, la géographie militaire fait l’objet d’intérêt particulier et ses spécialistes se montrent parmi les plus actifs jusqu’à la veille de la Grande Guerre. Dès 1816, un service géographique est organisé au sein de l’état-major général et comprend trois sections (cartographie, topographie et trigonométrie), chargées d’approfondir les connaissances liées au terrain. Tout au long du xixe siècle, les publications se multiplient et servent les visions de l’État pour la réalisation du Mitte­leuropa et la préparation d’un affrontement éventuel avec la France. La militär Geographie représente alors une discipline reconnue.

En France, en revanche, la géographie militaire connaît peu d’engouement. Jusqu’à la guerre franco-allemande de 1870-1871, seul Théophile Lavallée se consacre à la réalisation d’une géographie militaire desti­née à inspirer plusieurs générations d’officiers. Profes­seur de géographie et de statistique militaire à l’Ecole de Saint-Cyr de 1832 à 1869, il publie Géographie physique, historique et militaire (1832) qui connaît plusieurs réédi­tions jusqu’à la fin du siècle. Son succès s’explique en grande partie par l’esprit d’ouverture de son auteur. Les travaux de Lacroix, Humboldt et Ritter ne lui sont pas inconnus. Sa préface dénonce avec regret le faible intérêt des Français pour la géographie, discipline mal enseignée et devenue “indigeste” par l’accumulation de “compila­tions plus ou moins arides et décousues, dans lesquelles, partant du principe que l’intelligence est inutile pour une étude reléguée ignominieusement dans le domaine de la mémoire, on détaille et on accumule les faits sans liaison et sans rapport, comme si l’on faisait l’inventaire du globe[2]. Sa conception de la géographie se veut globale et encyclopédique, fortement marquée par des théories anciennes comme celle des bassins fluviaux diffusée au xviiie siècle. Les “considérations stratégiques” s’inscrivent à la suite d’une description générale. Elles portent essen­tiellement sur les régions du continent européen, les obs­tacles naturels (relief, cours d’eau), les obstacles artifi­ciels (villes et ports fortifiés) et les grands axes de communication (cols, vallées, routes de plaine). Les ana­lyses d’ordre militaire se limitent donc à des descriptions plus ou moins précises selon l’influence de l’histoire des guerre passées.

Jusqu’aux années 1870, Lavallée demeure la seule référence en matière de géographie militaire. Quelques théoriciens commencent à se spécialiser à la veille de la guerre franco-allemande, mais ils sont encore peu nom­breux et leur influence apparaît très limitée. L’absence d’une école de géographie militaire témoigne finalement de la faible importance accordée à la géographie dans la culture militaire. La place de la carte d’état-major au sein de ce courant de pensée apparaît alors très secondaire.

Des différences de conception et de pratiques

La cartographie militaire, qui apparaît au début du xixe siècle, précède le développement de l’École de géographie militaire française. Elle connaît alors des progrès décisifs sous l’Empire. En 1802, une commission fixe des règles de représentations cartographiques. Les échelles et les signes conventionnels sont déterminés tandis que l’emploi des courbes de niveaux est adopté. En 1808, le projet d’une nouvelle carte de France, à l’échelle du 100 000e, est retenu pour remplacer la carte dite de Cassini du siècle précédent. Le Corps des ingénieurs géographes est chargé par Napoléon de la réaliser. Plusieurs projets se succèdent dans les années suivantes tel celui de Bacler d’Albe de 1814. Celui-ci propose d’employer la méridienne de Delambre et Méchain comme fondement de la nouvelle triangulation. L’échelle choisie est celle du 100 000e et les levers doivent être exécutés au 50 000e. Les bouleversements politiques de 1814 mettent fin à ce projet. Des améliorations apparaissent toutefois depuis la décennie précédente. La reproduction par gravure est de meilleure qualité. L’usage de la carte, destinée aux états-majors et à l’Empereur, est clairement codifié. Après la chute de l’Empire en 1814, ces premiers progrès en matière de production cartographique s’atténuent. À partir de 1821, les officiers d’état-major participent aux opérations de la Carte de France. Puis, en 1831, ils fusionnent avec le corps des ingénieurs géographes, créé en 1744, donnant ainsi le nom de “carte d’état-major” à la Carte de France en cours de réalisation. Entre 1818 et 1866, de nouveaux levés sont effectués au 10 000e, 20 000e et 40 000e. La carte au 80 000e est établie et 273 feuilles quadrillent ainsi l’espace français cartographié[3]. Mais les cartographes militaires, en effectifs réduits, se heurtent à de nombreuses difficultés techniques et maté­riels. Leurs activités sont censées répondre aux besoins cartographiques de l’armée, mais leurs moyens sont insuffisants et leur influence très limitée.

Dans ce contexte, la carte militaire, destinée à informer le stratège et le tacticien, ne constitue pas un instrument de référence. Théophile Lavallée n’y accorde aucune importance spécifique. L’effort de représentation cartographique ne lui apparaît pas nécessaire. Il privilé­gie l’approche encyclopédique de la géographie. Son rôle consiste alors à se préparer, à maîtriser les futurs champs de bataille, à délimiter les théâtres d’opérations militaires à partir de connaissances générales, théoriques et abstraites. En juin 1870, le colonel Fervel, inventeur de l’expression “géographie stratégique” en France, publie un article dans lequel il définit clairement cette notion. “Notre but est de décrire à grands traits, pour les besoins des opérations stratégiques, le théâtre d’une guerre qui pourrait éclater dans le cadre approximativement tracé par la Loire, le Danube, l’Oder et le littoral intercepté[4].

La carte militaire est, en réalité, peu adaptée à la géographie militaire. Les signes conventionnels parfois imprécis, l’échelle au 100 000e, voire au 80 000e, déga­geant de grands ensembles régionaux, ne sont guère favo­rables à l’étude du terrain, ni aux très grandes surfaces. La préférence des géographes militaires s’oriente surtout vers les atlas. Ceux-ci présentent des cartes des conti­nents et des États, servent à illustrer de manière géné­rale les développements théoriques. L’Atlas de géographie militaire de Lavallée se veut un instrument d’étude des “détails stratégiques” des campagnes militaires passées. La description des pays ou des continents doit mettre en évidence leur prédestination par leur nature aux opéra­tions de la guerre. Après une série de cartes relatives aux aspects physiques de tous les continents, l’ouvrage accorde une large place aux cartes historiques des cam­pagnes militaires des règnes de Louis XIV et Louis XV, à toutes celles de la Révolution française et de Napoléon jusqu’en 1815. Ces cartes sont cependant caractérisées par la simplicité de leurs représentations. Les armées apparaissent mentionnées dans quelques cas, aucun de leurs mouvements n’y figure, la légende exclut toute information sur les faits militaires, faisant ainsi de la carte un support au texte historique et géographique. La représentation du relief et des cours d’eau est censée suffire à comprendre le déroulement des opérations militaires.

La carte d’état-major n’apparaît pas plus pratique pour conforter l’approche déterministe du champ de bataille. Toutes les considérations stratégiques aboutis­sent à l’idée selon laquelle la guerre sera menée dans des espaces prévisibles. Fervel, qui s’inspire des travaux de Lavallée et de l’Ecole allemande, désigne cette approche par la théorie des “joints d’assises terrestres”. Ceux-ci sont “les lieux les plus habituels des grandes batailles comme des grandes cités”. Ils recouvrent étroitement “les bassins générateurs”, caractérisés par leur unité géologique et ethnologique, et se juxtaposent aux “cases” des échiquiers de guerre. Ils peuvent se manifester, au-delà de leur dimension de lieux d’échanges historiques et de carre­fours des communications, comme des lieux de rencontre culturelle. L’auteur emploie l’expression de “barrières ethnologiques” pour désigner ces espaces de frontières culturelles, susceptibles d’apparaître comme des espaces d’affrontements armés entre deux peuples. La région en amont de Magdebourg constitue l’un des champs de bataille prévisible de la prochaine guerre. L’armée fran­çaise, portée en avant sur le territoire allemand, devrait se heurter à l’adversaire sur la plaine de Leipzig, “vers l’inévitable plaine de rassemblement qu’on a surnommée le carrefour des nations”, considérée comme la base la plus rationnelle pour l’attaque du haut Elbe et de Berlin.

La géographie militaire, surtout théorique et peu appliquée finalement à la réalité, ne requiert pas l’emploi de la carte d’état-major. Géographie et cartographie sont deux entités de la culture militaire qui s’ignorent, com­plémentaires dans quelques cas, surtout divergentes par leur conception. Parallèlement, les officiers français sont peu nombreux à s’intéresser aux études géogra­phiques et à la cartographie. L’usage de la carte dans la géographie militaire n’apparaît donc pas nécessaire et utile. La guerre de 1870-1871 devait révéler cette absence de cul­ture géographique. Pour la première fois, on prend alors conscience du retard accumulé par rapport aux autres puissances militaires, de la complémentarité de la géo­graphie et de la cartographie à des fins militaires.

La guerre de 1870-1871, révélatrice des retards de la culture géographique militaire

La défaite militaire de 1870 pose le problème du rôle des savoirs dans l’art de la guerre. Les batailles succes­sives, les campagnes militaires ont montré les déficiences de la pensée militaire. Face à la Prusse et aux États germaniques, les officiers français n’ont pas su ou pu exploiter certains avantages tactiques, liés directement à l’espace et au terrain.

La pensée militaire dans le domaine de la géogra­phie fait preuve de faiblesses et le retard de la géo­graphie militaire française par rapport à l’Ecole alle­mande s’accumule. En 1875, l’officier belge Schwartz met en évidence cette lacune dans la formation des officiers français :

L’initiation à la science de la géographie mili­taire, déjà en temps de paix, est devenue plus que jamais une nécessité de premier ordre et cette initiation, pour être féconde, doit embras­ser non seulement la connaissance exacte de notre propre territoire, mais encore celle des pays qui l’entourent. Pour arriver à ce résultat, les Allemands ont très judicieusement appliqué la théorie de la division du travail. Différentes monographies très instructives ont été publiées dans ces derniers temps sur la France, la Belgique et les Pays-Bas ainsi que sur l’Europe centrale. Nous croyons être dans le vrai, en affirmant que les études si intéressantes pu­bliées par le major Cardinal von Widdern avant la guerre de 1870-1871, n’ont pas peu contribué à répandre dans l’armée allemande cette connaissance approfondie du territoire français qui allait devenir le théâtre de luttes aussi sanglantes que glorieuses[5].

L’absence d’un véritable débat sur les concepts géographiques avant la guerre renvoie au désintérêt des élites militaires pour une réflexion de fond. L’ouvrage fondamental de géographie militaire en français reste celui de Théophile Lavallée, réédité depuis les années 1830[6]. À la fin des années 1860, la géographie militaire ne soulève pas encore de vifs débats. Deux études, au rayonnement limité, s’intéressent seulement à la ques­tion des frontières. Celle d’abord de Théophile Lavallée sur Les frontières de la France, publiée en 1864, qui revendique les frontières issues de la Révolution fran­çaise et étendues jusqu’à l’embouchure du Rhin, la Suisse et l’Italie du Nord[7]. La seconde est réalisée en 1870 par le colonel Borson, intitulée Etude sur la frontière du Sud-Est depuis l’annexion à la France de la Savoie et du Comté de Nice. L’auteur “se réclame de Lavallée et appuie ses descriptions géographiques d’illustrations historiques, le plus souvent empruntées à Jomini[8]. Ces deux ouvrages sont peu connus à la veille de la guerre de 1870-1871, au point qu’ils ne sont pas enregistrés dans la bibliothèque de l’Ecole militaire.

Aucune autre entreprise ne vient insuffler un nouvel élan à la réflexion géographique. Le concept de terrain n’a guère évolué depuis le xviiie siècle, date à laquelle le rapport entre géographie et guerre a été véritablement posé. Son exploitation pour la mobilité des troupes, la défensive et l’offensive, n’a pas fait l’objet d’études précises, aussi bien en ce qui concerne le terri­toire français que le territoire allemand. Les connais­sances géographiques des officiers français, en juillet 1870, demeurent donc superficielles. L’exploitation des cours d’eau, des chaînes de montagne, mais aussi la lecture des paysages dans la tactique, ne sont pas abor­dés véritablement pendant l’instruction militaire. Ces lacunes jouent un rôle essentiel durant la guerre. L’igno­rance de la géographie des pays limitrophes, notamment de l’Allemagne, ne permet pas de définir des choix straté­giques offensifs. Tout un système de pensée et d’ensei­gnement, de culture militaire et de culture générale doit être réformé.

La guerre de 1870 révèle non seulement les insuffi­santes connaissances générales des officiers français mais aussi l’inefficacité de la section du service géogra­phique au dépôt de la guerre, contrairement à l’armée allemande qui présente une avance incontestable. Celle-ci possède un appareil de cartographie plus beaucoup plus développé, de sorte que la meilleure connaissance du terrain joue en sa faveur.

L’armée française ne dispose au début de la guerre d’aucun approvisionnement en cartes topographiques. Paradoxalement, les officiers français utilisent, quand ils le peuvent, des cartes allemandes du territoire français. Nul n’avait pensé que l’armée ennemie pouvait franchir la frontière et pénétrer aussi profondément. La section géographique se révèle incapable de produire de nouvel­les cartes de la France, laissant l’armée française dému­nie d’un appareil cartographique adapté à ses besoins stratégiques et tactiques.

Pour pallier cette déficience, des mesures sont pri­ses dès les premières semaines. On décide la fabrication de nouvelles cartes dans l’urgence. Mais les officiers d’état-major ne parviennent pas à retrouver les planches de cuivre de la carte de France, qui servent de documents de reproduction. En effet, celles-ci avaient été, sur l’ordre du général Hartung, chef d’état-major de l’armée, dans la panique des premiers jours de la guerre, mises à l’abri en province. Cent cinquante caisses de documents avaient été expédiées, dans le plus grand secret, à Brest par les soins d’un employé du Dépôt de la Guerre. Lorsque la situation obligea à fabriquer de nouvelles cartes à partir de ces supports, personne n’était informé de la locali­sation de leur conservation, pas même les ministres de la Défense nationale à Paris et à Tours. Jusqu’en août 1871, les planches de cuivre, recherchées par les autorités civiles et militaires, restent introuvables. Pour les rem­placer, on entreprend cependant de copier un lot complet de la carte d’état-major appartenant à la veuve d’un officier supérieur. Un atelier de reproduction photogra­phique installé à Bayonne permet ainsi de fabriquer, dans les quatre derniers mois, quinze mille cartes[9].

La guerre de 1870-1871 révèle donc de graves défi­ciences. Les difficultés du commandement en raison de graves lacunes géographiques, l’inefficacité d’un service géographique compétent en situation de crises conduisent à une remise en cause globale de la pensée géographique au sein de l’armée. Cet aspect de la guerre est suffisam­ment important pour que, en 1892, Emile Zola relève ces aspects majeurs. Dans La Débâcle, dix-neuvième roman de la série des Rougon-Macquart, l’écrivain relate l’absence de cartes pour les officiers français. “Comment voulez-vous qu’on se batte dans un pays qu’on ne connaît pas” s’exclame le général Burgain-Desfeuilles, disposant des cartes de l’Allemagne, mais d’aucune de la France[10]. Le manque de préparation est affligeant pour l’armée française, dénonce Zola, dans la retraite d’Alsace qui la conduit à la défaite de Sedan. À défaut de cartes, “il ne lui [le général] restait que son courage” écrit-il. La défaite provoque la recherche immédiate de solutions et contribue à mettre en place de nouvelles institutions.

LA CARTE D’éTAT-MAJOR, UNE AIDE À LA CON­NAISSANCE DE LA GEOGRAPHIE MILITAIRE (1871-1914).

La carte d’état-major tend tardivement à devenir un instrument de guerre pour les géographes militaires. L’expérience de la défaite influence cette tendance. La connaissance du terrain sur le plan tactique, de l’espace sur le plan stratégique se révèle essentielle désormais dans la préparation et dans la conduite des opérations. Cette évolution de la culture militaire est rendue possible par l’émergence de nouvelles conditions.

Des conditions favorables

La première condition favorable repose sur la formation de l’école de géographie militaire. Elle est contemporaine de la réorganisation de l’armée française au lendemain de la défaite de 1870-1871. Elle doit son développement en particulier à la nouvelle politique de l’enseignement militaire, qui aspire à valoriser les disciplines générales et à élever le niveau des program­mes. Le premier cercle de diffusion de la discipline s’inscrit dans le cadre des cours professés dans les écoles militaires comme l’École spéciale militaire de Saint-Cyr et l’Ecole supérieure de guerre. Des géographes officiers ont participé activement à renouveler les concepts et les approches. Niox à l’Ecole supérieure de guerre, Marga et Barré à l’Ecole d’application d’artillerie et du génie, ainsi que bien d’autres se sont la fois inspirés des acquis de la pensée géographique à l’étranger, et attachés à person­naliser la géographie militaire française. Leurs cours ont forgé solidement une conception de la discipline au tournant du xxe siècle, ouverte vers la traditionnelle approche de la géographie physique et historique mais aussi vers la géographie économique et politique. La définition de la géographie militaire renvoie donc à un sens plus complexe et étendu par rapport à la période antérieure à 1870. Elle désigne l’étude du milieu ou d’un espace à des fins stratégiques et tactiques, en employant une combinaison de critères d’ordre physique et humain. La publication des cours et d’études sur la France et l’Europe témoigne de cet engouement pour la connais­sance de la discipline, reconnue dans l’art militaire. Mais cet engouement reste, malgré tout, limité au seul milieu militaire, restreignant ainsi le rayonnement et la portée de cette école de pensée récemment créée. La discipline présente une vocation spécifiquement appliquée dans sa dimension militaire, en étant une sorte d’aide à la préparation et à la conduite de la guerre.

La seconde condition repose sur l’existence d’un Service géographique de l’armée étoffé et disposant de nouveaux moyens. Sa création s’inscrit dans une longue tradition de participation d’officiers-géographes dans la préparation et la conduite de la guerre. L’institution du corps des ingénieurs géographes l’avait précédé. Créé en 1744 par Louis XV, il réunissait alors une vingtaine de person­nes issues de corps de métiers différents comme des instituteurs, des dessinateurs ou des marchands de vins. Sa mission était alors d’achever la carte de France dite de Cassini. Après une brève disparition au début de la Révolution, il est récréé par Napoléon qui en fait un des rouages importants de l’administration de l’armée, lui-même ayant conscience de l’importance des connais­sances cartographiques pour mener ses campagnes. Mais l’institution des ingénieurs géographes ne connaît plus de rayonnement après la chute de l’Empire[11]. La guerre de 1870-1871 révèle les déficiences de l’organisation et, par là même, le désintérêt du ministère de la Guerre pour la géographie.

Cette inefficacité suscite de vives réactions. Des premières mesures sont adoptées dans les années 1870 pour réformer cette institution et permettre la réalisation de vastes programmes, comme celui de la nouvelle carte d’état-major[12]. En mettant fin au Dépôt de la guerre, le décret du 24 mai 1887 crée définitivement et officielle­ment le Service géographique de l’armée. Celui-ci com­prend alors plusieurs sections et services : géodésie, levés de précision, topographie, cartographie, construction des plans et reliefs et dépôts des instruments de précision. Sa fonction doit tendre vers plusieurs objectifs : fabriquer et distribuer des cartes de mobilisation en temps de paix et les renouveler en temps de guerre, réaliser des cartes spéciales à la demande des états-majors, se préparer à la mobilisation générale en matériel et en effectifs. Dans l’immédiat, la tâche de ce nouveau Service s’avère fonda­mentale. Le travail de triangulation de la France n’est pas encore achevé et la cartographie de l’Algérie doit être reprise activement.

À partir de la fin des années 1880, le Service géographique de l’armée bénéficie d’une attention parti­culière de la part du ministère de la Guerre. Des colonels et des généraux de valeur se sont succédé à sa direction : Perrier, Derrécagaix, de La Noë, Bassot, Berthaut jus­qu’en 1911, puis le colonel Bourgeois de 1911 à 1919 qui réussit à réorganiser le Service géographique au début de la guerre[13]. La structure du Service géographique de l’armée apparaît sans aucun rapport avec la section spé­ciale des ingénieurs géographes du Dépôt de la guerre. Elle devient une véritable institution militaire, compre­nant plusieurs centaines de personnes. Elle assure la mise au point technique de la cartographie appliquée à des fins militaires. Elle favorise le développement d’une nouvelle représentation du terrain faisant de la carte d’état-major un instrument de réflexion pour les géographes militaires.

La production des nouvelles cartes d’état-major

Les modes de représentation du terrain se sont continuellement modernisés et améliorés tout au long du xixe siècle. Les cartographes militaires mettent au point des signes conventionnels dont l’intérêt est de faciliter la précision de la lecture de la carte topographique[14]. Chacune doit pouvoir rassembler des figures schéma­tiques conservant les relations de position, les rapports de formes et de dimensions des lignes et des objets. La carte d’état-major comprend ainsi trois types d’éléments généraux. Le premier est la planimétrie caractérisée par l’échelle et la projection dont le but est que tous les objets et les lignes du terrain y soient parfaitement figurés par leurs projections réelles. Le deuxième est le relief qui comporte à son tour plusieurs critères distinctifs. La perspective cavalière présente des terrains en silhouette, des contours se rapprochant des perspectives, des teintes au pinceau plus foncées quand la pente est forte. Des cotes d’altitude et des courbes de niveaux sont fixées selon le niveau de la mer ou par rapport à des points d’une même région. L’éclairement oblique ou zénithal traduit les formes du terrain par des teintes représentant les ombres et permet d’accentuer le relief. Les hachures facilitent la représentation des pentes par un système de traits (contre la pente) formant des teintes. Ce procédé était déjà utilisé sur les anciennes cartes en perspectives cavalières. L’équidistance entre deux courbes consécu­tives permet de déterminer la valeur de toute pente. Chaque intervalle renvoie à une distance prédéfinie de 5 mètres au 20 000e, 10 m au 40 000e, 25 m au 100 000e. L’espacement des hachures répond aussi à une norme stricte, déterminé par la loi dite du quart (cet espacement doit être égal au quart de leur longueur)[15]. À ce deuxième élément relatif au relief s’ajoutent aussi les informations écrites qui facilitent la lecture de la carte. Les topony­mes, certaines activités localisées apportent des données complétant les signes conventionnels précédents.

Ainsi, selon les échelles, se rencontrent deux types de cartes dites d’état-major à la fin du xixe siècle. Les cartes stratégiques à petite échelle, du 80 000e au 320 000e, sont conçues pour présenter un aperçu général d’une région, faciliter les décisions dans l’orientation des mouvements d’une armée. La carte au 80 000e est la plus diffusée au tournant des deux siècles. Monochrome, elle comprend 80 signes différents dont beaucoup se confon­dent. Un trait fin peut par exemple représenter selon les cas un fossé, un ruisseau ou un chemin[16]. Les cartes au 200 000e et 100 000e (couleur), considérées comme la carte stratégique par excellence, et celle au 320 000e (en noir uniquement) se composent d’une trentaine de signes. Les cartes dites tactiques sont moins diffusées et tendent à renseigner sur la connaissance d’un terrain de manière précise. La carte au 10 000e présente 220 signes conven­tionnels et sert à fabriquer celle au 50 000e par amplifi­cation. Mais la carte qui répond le mieux aux usages militaires apparaît nettement celle au 80 000e. Celle-ci présente plusieurs avantages. L’échelle est proche de celle de Cassini datant du siècle précédant ; les signes conventionnels sont distinctifs et limitent le risque d’erreur ; les militaires eux-mêmes l’utilisent comme une carte stratégique qui peut dans certains cas devenir une carte tactique.

La carte d’état-major fait l’objet d’une nouvelle révi­sion à partir de 1889. Des opérateurs spécialisés, issus du Service géographique de l’armée, procèdent à une vérifi­cation systématique, notamment de la planimétrie, de toutes les feuilles de la carte au 80 000e. La première révision s’achève en 1907, une seconde commence en 1908 et se termine en 1958 date à laquelle elle n’est plus officiellement utilisée. Le bilan des activités du Service géographique de l’armée à la veille de la guerre montre l’étendue des travaux effectués[17]. Les études se poursui­vent aussi bien dans certains secteurs de France, comme le Var en 1913, qu’en Afrique du Nord pour la réalisation de la carte au 80 000e et, dans certains cas, au 50 000e[18]. À la veille de la guerre 1914-1918, la cartographie de l’espace français est bien avancée, même si elle est loin d’être achevée[19].

Force est de constater le rythme soutenu des productions. En 1913, l’atelier des plans-reliefs et des dessins rédige 212 feuilles nouvelles, dont 177 au 10 000e et 35 au 20 000e. Son travail en cette année s’est porté aussi sur la révision du plan directeur de Verdun-Commercy, soit la reprise de 144 feuilles au 10 000e en vue de leur réduction au 20 000e. La section de cartogra­phie montre aussi une grande activité. Le service du dessin et de la gravure procède à la réalisation de feuilles au 80 000e et à la réparation des planches-mères en cuivre, usées. D’autres cartes sont également révisées régulièrement. Celles au 200 000e sur zinc sont reprises pour leur mise à jour. La feuille d’Abbeville reçoit sa révision en 1910. Des cartes spéciales sont également dessinées ou mises à jour. Celles sur zinc des environs de Paris au 20 000e et au 80 000e sont ainsi reprises en 1913. Celles des Alpes au 80 000e et au 320 000e, à l’origine en gravure sur pierre, sont reportées sur zinc. Au total, le Service de dessin exécute, en 1913, 114 feuilles de projection, 81 modèles pour gravure et hélio­gravure, 87 dessins minutes, 295 dessins minutes de correction, 357 vérifications, 27 modèles de montagne au pinceau, etc.[20].

Enfin, les activités du service géographique s’éten­dent à la distribution et à la vente des cartes produites. À la veille de la guerre, le magasin des cartes livre une quantité importante aux services militaires et aux administrations publiques. En 1913, 1 150 200 cartes sont vendues par des magasins privés, 1 238 257 par le magasin du Service géographique. Au total, pour cette même année, les opérations de manipulation relatives aux entrées et aux sorties portent sur un total de 2 388 470 feuilles. La vente concerne surtout 170 types divers de cartes. Par exemple, 531 000 sont des feuilles au 80 000e représentant un secteur de la France, 700 000 au 50 000e, etc.

Cette nouvelle palette de cartes militaires établies par le Service géographique de l’armée répond justement aux intérêts de la géographie militaire. Savoir maîtriser le terrain constitue l’une des premières orientations de la discipline. La nouvelle carte d’état-major satisfait à cette exigence grâce à l’évolution des signes conventionnels rendant plus lisibles les informations cartographiées. Les géographes militaires en font l’un des instruments d’apprentissage du terrain et un nouvel intrument de guerre.

L’apprentissage du terrain à des fins militaires

L’utilisation de la carte d’état-major s’impose après 1871 parce que la notion même de terrain fait l’objet de nouvelles réflexions. Des années 1870 à la Grande Guerre, une nouvelle pensée militaire tend à prendre en compte les erreurs de la guerre passée. Le terrain fait l’objet de plusieurs études d’ordre tactique. Conférences et articles se multiplient pour en comprendre les carac­tères fondamentaux. La doctrine militaire qui se met en place, et qui s’appuie sur le règlement de 1875, com­mence à valoriser son emploi. Elle accorde une plus gran­de importance à l’initiative, refuse la défense passive, s’attache au sens des réalités du combat, comme les effets du feu et la fortification de campagne. L’expérience de la guerre turco-russe de 1877 confirme l’importance que constitue justement ce dernier point et conforte les projets en cours de fortification et d’organisation du terrain dans un but défensif. Le développement de l’école de pensée géographique militaire s’inscrit dans ce mouve­ment et valorise les théories de l’emploi du terrain, du moins jusqu’aux années 1890 période à laquelle se mani­feste une contre-réaction qui durera jusqu’en 1914[21].

Les géographes militaires défendent une conception napoléonienne du terrain, en l’adaptant aux nouvelles conditions posées par les progrès des armes et des moyens matériels. Ils sont nombreux à défendre l’impor­tance de l’organisation du terrain. Ils s’accordent à consi­dérer que la réussite des opérations militaires passe par sa connaissance et sa maîtrise. Le commandant Niox, dans les premières éditions de la Géographie militaire, à la fin des années 1870 et au début des années 1880, affirme nettement cette orientation[22]. Sur les roches granitiques, les mouvements de troupe s’effectuent plus facilement que sur les roches argileuses offrant des chemins poussiéreux en été et boueux après les pluies. La logique de la représentation du terrain à des fins mili­taires conduit donc au postulat que la guerre se prépare en maîtrisant les données du milieu auquel les hommes sont subordonnés. Dans les nombreuses études de géo­graphie militaire française jusqu’en 1914, il résulte que le terrain influence toutes les opérations militaires selon trois principes généraux :

1)   La stratégie et la tactique sont liées directement au terrain. La nature (sols imperméables et perméables), la disposition du relief (les axes stratégiques des vallées et des cols), la végétation (la forêt comme obstacle à l’offensive), les éléments hydrographiques (l’obstacle des rivières) et climatologiques (le vent et la température) influencent la conduite de la guerre. La configuration générale d’un pays peut influencer l’orientation d’une offensive dans la stratégie. La présence de marais dans une région peut entraver tactiquement les mouvements d’une armée. L’ensemble des géographes militaires suit ce postulat pour démontrer l’intérêt fondamental de la géographie dans les opérations militaires.

2)   Le terrain revêt avant tout une valeur défen­sive. Les accidents du sol offrent de nombreux avantages pour arrêter l’avance ennemie tant en raison de leur diversité que de leur complexité. Leur exploitation con­duit à réaliser des travaux de fortifications et des aména­gements divers pour accentuer leur valeur défensive. Ces aménagements militaires reposant sur les qualités offer­tes par le terrain doivent être constamment adaptés à la modernisation des techniques militaires. Les espaces fortifiés, de la place d’armes à la région fortifiée, doivent faire l’objet d’études et de travaux de perfectionnement de leur valeur défensive. Ces accidents du terrain ne représentent un avantage défensif que lorsque le stratège procède à son aménagement. Le terrain ne détermine donc pas une conception des opérations indépendamment de son adaptation par les hommes à des fins militaires.

3)   Le terrain est lié aux faits d’occupation humaine et économique. La densité de population, les ressources agricoles, industrielles et commerciales, les richesses extraites de la terre ou de la mer conduisent le terrain à devenir un objectif géographique, un avantage ou un inconvénient à la défensive. Par exemple, la répartition des habitations permet une concentration relative des troupes. La présence d’un réseau de transport dense et diversifié offre une mobilité accrue et une plus grande efficacité de l’offensive. Dans certains cas, ces faits de géographie humaine peuvent être la cause de l’entrée en guerre d’un État. La déficience en ressources vitales ou la surpopulation peuvent conduire au déclenchement d’un conflit.

À partir de cette conception du terrain, l’utilisation de la carte d’état-major au 80 000e apparaît comme l’instrument commode pour conforter les géographes mili­taires dans leurs théories. Qui plus est, elle devient l’outil permettant de projeter la conception du terrain dans une dimension appliquée. Pour le général Henri Berthaut, à la veille de la Grande Guerre, l’apprentissage du sens du terrain est nécessaire et doit s’effectuer au moyen de la carte d’état-major. Celle-ci, selon lui, permet de se diriger avec sûreté, de

tirer le meilleur parti en diverses circonstances et surtout dans les applications militaires (...). C’est une science d’un intérêt de premier ordre pour la conduite des troupes. L’officier qui la possède se sent pour ainsi dire chez lui sur le terrain ; tandis que celui qui ne la possède pas ne voit dans les formes qu’une succession de creux et de bosses sans ordre et sans raison, dont les lois lui échappent[23].

Pour les géographes militaires, la carte d’état-major au 80 000e constitue un instrument de maîtrise du terrain parmi d’autres, mais qui s’avère indispensable dans l’application de la tactique et de la stratégie. Elle participe profondément à structurer leur méthode géographique liée à l’étude du terrain. Elle favorise aussi l’élaboration progressive de la pensée géographique mili­taire entre 1871 et 1914 comme une aide à la connais­sance et à la pratique du terrain. Son influence se révèle donc décisive pour les géographes militaires, mais, plus largement, elle occupe une place très limitée dans la pensée militaire globale. À l’entrée en guerre, la maîtrise du terrain dans l’offensive et dans la défensive n’est pas acquise, ni dans la pratique, ni dans les textes officiels puisque la première instruction sur l’organisation du terrain ne date que de 1917.

L’IDENTIFICATION DE LA GéOGRAPHIE MILI­TAIRE AU TERRAIN (1914-1939)

La carte militaire au service de la géographie de guerre

La fin de la guerre de mouvement et l’installation de la guerre de position au début de l’automne 1914 trans­forment radicalement la conception de la carte d’état-major et la géographie militaire. Ces deux domaines sont inadaptés aux nouvelles conditions de la guerre. La géographie militaire s’avère trop déterministe et encore trop théorique pour répondre aux besoins immédiats des armées. Il en apparaît de même pour la carte au 80 000e qui offre une perception d’ensemble du terrain. Celle-ci se montre peu efficace pour la connaissance des terrains occupés par l’adversaire, tant en raison de son échelle que des informations trop anciennes. Tous les efforts des premiers mois de la guerre portent sur la réalisation d’une cartographie militaire qui répond aux nouvelles exigences de la guerre de tranchées.

Les attributions et les responsabilités du Service géographique s’accroissent en fonction des besoins crois­sants des armées. Organisé, à l’origine, pour fabriquer et distribuer des cartes pour une guerre brève, il doit, dès l’automne 1914, procéder à une réorganisation complète. De nouveaux officiers, issus des métiers de l’architecture et du dessin industriel, sont recrutés. En août 1914, chacune des cinq armées en place compte deux officiers du Service géographique. En novembre 1918, ces effectifs atteignent 70 officiers et 1 100 sous-officiers. Au total, dans les nouveaux services créés, 450 officiers et 7 000 soldats spécialistes sont mobilisés pour assurer les diffé­rents fonctionnements.

La nouvelle configuration de la guerre conduit le Service géographique de l’armée à développer de nou­velles activités. Dans la zone des Armées sont créés des groupes de canevas de tir (novembre 1914), des sections topographiques de corps d’armée (décembre 1915) et de division (1916), des sections de repérage par le son (décembre 1915), des sections de repérage par observa­tions terrestres. Chaque section et groupe reçoit la tâche d’appliquer de nouvelles techniques de tir et de repérage selon des procédés enseignés nouvellement dans les écoles d’officiers orienteurs d’artillerie. Dans la zone de l’Intérieur, de nouveaux services pourvoient aux nom­breux besoins. Sont mis en place dès le début de la guerre le service de fabrication des instruments d’optique et leur verrerie, le service du matériel topographique, le service des plans en relief, un bureau central météorologique militaire.

La mise en place de ces divers services tend à déve­lopper une géographie de guerre. Les groupes des cane­vas de tir, considérés comme des succursales du Service géographique sur le terrain, témoignent de l’adaptation de la géographie militaire aux nouvelles conditions de la guerre de positions[24]. Dans les premières semaines de la guerre, leurs attributions s’élargissent. Les officiers des groupes de canevas de tir, installés chacun au sein d’une armée, se sont rendus compte des nouveaux besoins des armées. Certains proposent de fabriquer des nouvelles cartes à une échelle plus grande, aux 5 000e, 10 000e et 20 000e, et de remplacer les cartes au 80 000e. Ils favori­sent la représentation de tous les éléments du champ de bataille : détails planimétriques, mouvements de terrain, figuration des organisations ennemies[25].

Les premiers plans directeurs en 1914 et 1915 sont effectués au 20 000e. Ils comprennent deux feuilles de dimension moyenne, sont quadrillés et représentent une planimétrie serrée. Ils servent de carte d’opération pour toutes les armes. Le terrain est figuré par des courbes de niveaux de 10 mètres en 10 mètres. Des couleurs permettent de classer les figurés, bistre pour les courbes, bleu pour les signes conventionnels se rapportant aux organisations ennemies et rouge pour les mêmes signes en zone française. Dès 1915, les plans directeurs sont conçus à différentes échelles selon des besoins précis : au 20 000e pour l’artillerie, au 10 000e pour le commande­ment et les états-majors, au 5 000e pour l’infanterie char­gée des attaques en première ligne. À partir de 1916, ces cartes sont fabriquées à deux autres échelles, au 50 000e en prévision d’un retour à une guerre de mouvement et au 2 500e pour obtenir une description très détaillée des positions allemandes et des voies de communication[26].

Dès 1917, le Service géographique achève la carto­graphie tous les secteurs du front et, par élargissement, des régions du Nord et du Nord-Est de la France. Au terme de quatre années et demie de guerre, l’impression des plans directeurs atteint des quantités industrielles : 6 000 exemplaires en 1914, 913 000 en 1915, 3 507 000 en 1916, 4 427 000 en 1917, 4 460 000 en 1918. À la fin de la guerre, 16 millions de cartes d’état-major et cartes diverses à différentes échelles (50 000e et 80 000e) ont été distribuées, ainsi qu’un million de cartes au 200 000e. Concernant uniquement le territoire français, les plan­ches originelles en zinc sont fabriquées aussi en des quantités jamais atteintes. 25 000 planches de zinc de plans directeurs au 20 000e, correspondant à 6 000 éditions distinctes, 15 000 au 10 000e, soit 4 000 éditions, 15 000 au 5 000e, soit 4 000 éditions.

Ces transformations contribuent à la création d’une géographie de guerre, c’est-à-dire d’une géographie non plus théorique mais appliquée à la logique de guerre. En cela, des progrès importants dans tous les domaines sont effectués, aussi bien en climatologie que dans l’utilisation de la conductibilité électrique du terrain, qui deviennent des spécialités du Service géographique. Ils facilitent la compréhension de certains phénomènes naturels dans des conditions extrêmes. Par leur méthode et leur technique, ils favorisent le développement de champs de recherche ultérieure de la géographie militaire.

La production de la nouvelle carte au 50 000e

L’expérience de la Grande Guerre produit des effets profonds sur la géographie militaire dans les années 1920. L’application de nouvelles techniques cartogra­phiques et de nouveaux modes de représentations avaient suscité, entre autres facteurs, une autre manière de concevoir le terrain et l’espace. Les géographes mili­taires fondent après 1918 une géographie humaine du fait militaire, plus ouverte sur des notions bien connues des géographes universitaires mobilisés au Service géographique de l’armée entre 1914 et 1918, comme celle de paysage, ou sur des domaines novateurs en géographie économique ou en géographie politique. La géographie militaire entre donc dans une phase de renouvellement et d’approfondissement. Elle favorise l’emploi de nouvelles méthodes de réflexion et de nouveaux instruments carto­graphiques.

Les géographes militaires soutiennent fermement la politique de cartographie de la France par le Service géographique de l’armée. Dans un débat public, réunis­sant civils et militaires, ils s’engagent ouvertement en faveur d’une nouvelle carte au 50 000e. En effet, la carte au 80 000e est devenue peu opérationnelle en raison de son échelle inadaptée aux nouvelles conceptions de la guerre et par son ancienneté nécessitant une mise à jour complète. La carte au 20 000e présente aussi plusieurs limites. Elle apparaît surtout utile dans le contexte de combats localisés, demandant à réunir plusieurs feuilles pour obtenir une perception globale d’un territoire plus étendu. En conséquence, il manque une carte à une échelle intermédiaire, située entre 20 000e et 80 000e, que les géographes militaires réclament.

L’idée de la carte au 50 000e renaît pendant la guerre et il faut attendre l’entre-deux-guerres pour la réaliser sur une grande partie de la France. Sa réalisa­tion avait été prorogée à plusieurs reprises. La Commis­sion royale de la Carte de France en 1817, la Commission Centrale des Travaux Géographiques en 1890 avaient souligné l’intérêt de disposer d’une carte à grande échelle. Mais il fut décidé que la carte au 80 000e corres­pondrait mieux aux besoins. Il est ensuite décidé la réalisation de différents types de cartes au 50 000e. En 1897, un nouveau projet de carte polychrome réalisée par amplification photographique du 80 000e est entrepris sans donner des résultats plus satisfaisants. En 1900, un autre type dit “50 000e type 1900” est programmé par la Commission des Travaux Géographiques en 8 couleurs et en courbes de niveau. Sa réalisation suppose de nouvelles levés faits au 10 000e en plaine et au 20 000e en mon­tagne, une nouvelle triangulation. Mais le projet, prévu pour trente ans, est rapidement abandonné en raison du manque de financement. Seule la couverture de la France de l’Est, du Nord et du Nord-Est devait être réalisée. La nécessité d’une carte au 50 000e ne s’est pas pour autant effacée. Vidal de la Blache, dans un article intitulé “La carte au 50 000e et publié dans les Annales de géogra­phie en 1904, réclamait sa réalisation :

Si instructive que soit déjà la carte d’état-major, elle est trop généralisée pour qu’on puisse en attendre toute la valeur pédagogique qu’aura sans doute le 50 000e. C’est ici vrai­ment que les phénomènes géographiques appa­raîtront dans leurs rapports réciproques. Les nombreuses indications relatives aux établisse­ments et aux œuvres de l’homme trouveront un commentaire dans les détails circonstanciés de l’hydrographie et du relief. Les causes de la situation des centres habités, de la direction des routes, des points de passage des rivières, de la répartition des usines à force hydraulique, sont autant de questions de géographie humaine, que seule la carte topographique à grande échelle est capable de poser, sinon toujours de résoudre[27].

En 1923, le colonel Bellot demande lui aussi expres­sément sa réalisation à l’échelle de tout le territoire national. Dans “La nouvelle carte de France”, publié dans la Revue militaire française, il démontre sa valeur tant pour les grand travaux d’intérêt public, comme la cons­truction de lignes de chemins de fer ou celle de canaux d’irrigation, que sur un plan strictement militaire[28]. Selon lui, “la carte au 50 000e et les levés originaux au 10 000e et au 20 000e doivent constituer aussi la base de toute une catégorie d’archives pour les grands services ministériels, départementaux et municipaux, ainsi que pour toutes les grandes administrations[29]. Les avantages de son utilisation devraient permettre de concevoir ensuite des cartes thématiques, se rapportant à la navi­gation fluviale, aux activités agricoles, industrielles, etc. Sur un plan militaire, son utilité n’est plus discutée depuis la fin de la guerre.

Pour certains usages, il fallait en effet disposer de document représentant à égalité de surface une plus grande étendue de terrain. C’était un besoin courant dans les états-majors, dans l’aviation et dans l’artillerie, déjà en période de stabilisation persistante du front, mais surtout au cours d’opérations actives pouvant amener les combattants à se déplacer assez rapidement.

La carte au 50 000e quadrillée n’est pourtant pas d’un usage totalement satisfaisant puisqu’elle n’est que l’agrandissement de la carte au 80 000e[30]. Elle rend toutefois un service immédiat aux armées, y compris dans la reprise de la guerre de mouvements en 1918, pour la préparation des tirs d’artillerie, la désignation des objectifs, pour l’observation aérienne et l’orientation générale des armées.

La nouvelle carte au 50 000e présente plusieurs différences avec le modèle Type 1900. Elle fait figurer une autre projection dite Lambert. Celle-ci remplace la projection Bonne et corrige un certain nombre d’erreurs pour effectuer les tirs des artilleurs. Elle ne déforme pas les angles et peu les longueurs sur une étendue impor­tante en latitude. Son quadrillage, lié à un système de coordonnées rectangulaires étendu à toute la surface de la projection, offre de meilleures conditions de levés topométriques et de reports des points géodésiques au moyen des coordonnées rectangulaires figurés sur les bords de la carte. En outre, la nouvelle carte présente des signes conventionnels simplifiés et une écriture moderne “en bâton”[31].

Ce modèle de carte s’impose progressivement com­me la carte d’état-major par excellence. Un programme de la “nouvelle carte de France” est approuvé d’abord en décembre 1920 par l’état-major de l’armée, puis en janvier 1922 par le vice-président du Conseil supérieur de guerre. Ce programme prévoit sur vingt ans l’exécu­tion des plans au 20 000e et des cartes au 50 000e en couleurs. Son intérêt est qu’il ne se limite pas aux envi­rons des garnisons et tend à couvrir l’ensemble du terri­toire national. Commencé en 1921 par le Service géogra­phique, une première partie, échelonnée jusqu’en 1931, concerne d’abord les frontières du Nord-Est, des Alpes et de certaines zones littorales[32]. Une seconde doit s’étendre à la vallée du Rhône et à la Bretagne pour 1937 et 1940[33]. En 1924, par exemple, le Service géographique achève les plans directeurs et les cartes au 50 000e en courbes de la presqu’île du Cotentin commencés en 1920.

L’instruction sur les cartes et plans directeurs de guerre de 1925 reconnaît officiellement “l’abandon des cartes aux échelles du 80 000e et du 200 000e comme cartes d’usage courant pour le combat et consacre l’emploi, comme document général à l’usage des troupes de toutes armes, d’une carte à l’échelle du 50 000e rem­placée elle-même dans tous les cas où cette échelle est insuffisante, par des plans directeurs à grande échelle[34]. Toutefois, pour des raisons budgétaires, ce programme de cartogra­phie de la France au 50 000e prend presque aussitôt du retard. Les travaux géodésiques, topographiques et carto­graphiques reprennent seulement en janvier 1927, lors­que le Bureau des opérations militaires et de l’instruction générale de l’armée propose de nouveau un “programme général des travaux topographiques et cartographiques de la France” au Service géographique de l’armée[35]. La réalisation de la carte au 50 000e et du plan en courbes à grande échelle est reprise, non sans retard, et constitue l’œuvre majeure du Service géographique dans l’entre-deux-guerres. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, le programme cartographique est encore en cours. 145 feuilles type 1922 sont fabriquées tandis que subsistent 21 feuilles de type 1900 sur les 42 feuilles achevées en 1914.

La diffusion de la carte au 50 000e, “véritable carte de guerre vivante” pour le colonel Bellot, futur chef du Service géographique de l’armée, conduit à la moderni­sation des modes de représentation de l’espace. Elle permet de saisir une surface suffisamment étendue, adaptée aux nécessités de l’instruction des troupes en temps de paix. Outre les informations mises à jour, elle constitue aussi un nouveau support qui suscite une autre réflexion sur le terrain.

Le dogme du terrain dans la géographie militaire

Les progrès des techniques géographiques dévelop­pées par le Service géographique constituent l’élément dominant dans les années trente. Ils assurent une rapi­dité et une qualité dans la réalisation des cartes que les géographes militaires exploitent largement. Ils concer­nent surtout une meilleure compréhension de l’aména­gement du terrain. Ils s’inscrivent désormais dans les activités quotidiennes des officiers par l’utilisation non seulement de méthodes mais aussi d’instruments nou­veaux. Toutes les sections du Service géographique de l’armée publient des notices et des rapports qui tiennent compte de ces usages dont la conséquence est d’étendre finalement la pratique de la géographie militaire. En 1932, un manuel pour l’étude et l’utilisation des photo­graphies aériennes est diffusé par le ministère de la Guerre et destiné aux officiers[36]. Il synthétise toutes les expériences acquises depuis la guerre[37]. Par ailleurs, la section des instruments et du laboratoire d’optique multiplie les notices explicatives dans ce domaine. En 1929, par exemple, une notice explique l’utilisation des appareils à dessiner les panoramas. La section cinémato­graphique achève, en 1934, un répertoire divisé en plusieurs rubriques. Aux côtés de celles relatives aux armes, à l’histoire militaire et coloniale, à l’éducation physique, aux films de guerre et coloniaux, une rubrique est réservée à l’apprentissage du terrain en mettant en évidence les considérations générales, les vues, les feux-obstacles, les communications et les abris. Ces films attestent la part importante de la notion de terrain dans les réalisations pédagogiques destinées à l’instruction militaire. Une autre rubrique poursuit la même finalité en abordant le thème de la topographie et de l’appren­tissage des nouvelles techniques d’analyse acquises pendant la Grande Guerre, notamment en ce qui con­cerne l’utilisation de la tachéométrie et des planchettes de levés[38].

Les activités de la section photographique condui­sent au même principe. Le contrôleur général Lévêque, examinant l’utilité des sections photogra­phiques en rapport avec l’organisation du tir en janvier 1938, expose les progrès techniques de l’analyse du paysage grâce à un matériel désormais largement répandu[39]. Chaque région frontière est dotée depuis juin 1933 d’un lot de matériel destiné à l’exécution de panoramas photographiques et téléphotographiques. Cet équipement avait été testé avec succès depuis 1902 dans deux régions alpines et s’est développé comme un instrument d’analyse de l’espace efficace. L’appareil panoramique permet, en effet, de couvrir sans déformation angulaire un panorama de 400 grades. Il produit des documents précieux pour la prépa­ration du tir de forteresse en particulier. Ce matériel de prise de vues est satisfaisant, selon les conclusions de l’inspecteur général Levêque, et celui-ci envisage même de nouveaux équipements comme l’emploi de film panchromatique pour l’appareil panoramique.

Le Service géographique favorise le développement des techniques d’étude du paysage et du terrain. Ces progrès ont un impact direct sur la conception du combat. L’instruction sur les cartes et les plans directeurs de guerre de 1925 informe sur ces changements.

Dès que les opérations sont engagées, le rôle des cartes devient capital dans la correspondance échangée entre les divers échelons du Comman­dement et les exécutants, entre les troupes des différentes armes ; les ordres comme les comp­tes rendus doivent s’y référer ; aucune précision ne peut être donnée sans le secours d’une carte : elle constitue la clef de voûte de la liaison[40].

Chaque type de carte fait l’objet d’un mode d’utilisa­tion strict. La carte au 200 000e est prévue dans le cadre de la mobilisation générale, les croquis aux 20 000e et 10 000e sont réservés à la période dite de stabilisation. La carte au 50 000e est reconnue surtout comme l’instru­ment cartographique de base pour les opérations mili­taires et les mouvements, divisé en cartes générales et en cartes spéciales. Elles sont définies pour des usages multiples : cartes quadrillées pour les troupes de toutes armes, croquis quotidien de la situation de l’ennemi, cartes des opérations indiquant la situation du front, carte schématique des organisations de l’ennemi, carte de renseignements généraux (installations de la zone enne­mie), de l’activité de l’artillerie ennemie, de l’activité de l’aviation de la radiotélégraphie ennemie, des voies de communication, des objectifs de bombardement. La carte au 50 000e modifie en partie la conception ancienne de la guerre d’avant 1914. Elle donne des renseignements généraux, tout en étant accessible à différents échelons du commandement. On souligne, en particulier, sa facilité d’usage sur un plan tactique dans les états-majors par rapport à la carte au 80 000e.

Cette exploitation du terrain par la carte au 50 000e conduit les géographes militaires à concevoir toutefois différemment leur discipline. Jusqu’aux années 1920, la géographie militaire s’est toujours développée en favori­sant la réflexion à trois échelles spatiales : le terrain pour la tactique, l’espace pour la stratégie, le territoire pour la tactique et la stratégie. La carte d’état-major dans la cette conception disciplinaire ne constitue, comme nous l’avons vu, qu’un aspect parmi d’autres. Or il apparaît, dans les années trente, de profonds changements concep­tuels induits par la nouvelle qualité de la cartographie militaire. Les géographes militaires s’intéressent moins aux grands espaces, tels les continents ou les grandes régions, et aux raisonnements stratégiques de sorte qu’ils manquent finalement le tournant conceptuel de la géostratégie. La géostratégie en France trouve ses origi­nes dans la pensée stratégique de l’amiral Raoul Castex. Auteur des Théories stratégiques, publiées en cinq volu­mes de 1929 à 1935, il connaît un grand rayonnement de son vivant et apparaît comme un théoricien indépendant de la géographie militaire. Surtout spécialisé dans la pensée maritime, il considère en effet la géographie comme un facteur externe de la stratégie et ne s’intéresse qu’à certains éléments géographiques. La géologie, l’hydrologie ou le paysage sont, par exemple, ignorés. En revanche, il utilise des concepts inédits dans la pensée géographique militaire, tels ceux de réseaux de positions militaires ou de réaction de la terre sur la mer. Sa réflexion aborde la stratégie sur de grands espaces, la place prépondérante des communications maritimes et, surtout, la révolution des techniques militaires. Castex, contrairement aux géographes militaires de sa généra­tion, étudie les mutations des techniques militaires (comme l’aviation ou les sous-marins) sur la géographie. Il démontre la dilatation de l’espace, l’apparition d’une nouvelle perception des distances et de l’espace géogra­phique, l’existence d’une géographie en trois dimensions, elles-mêmes divisées en plusieurs espaces, que sont les milieux terrestre, naval et aérien. Aucun de ces éléments n’est traité par les géographes militaires, bien que leur pensée inspire à Castex certains modèles, au travers de la démarche historique et de la géographie politique. Sa pensée géographique apparaît singulière en se détachant de la méthodologie dominante, reposant surtout sur la géographie régionale et sur le terrain vers lequel les géographes militaires concentrent leurs efforts. Ces derniers ne suivent pas alors le tournant conceptuel de la géostratégie et manquent de renouveler la géographie militaire.

En raison de l’importance de la nouvelle carte d’état-major, la géographie militaire est caractérisée dans les années trente par une concentration des travaux de publication sur la notion de terrain. Les éléments natu­rels, les aspects humains, comme l’habitat, les ressources agricoles et industrielles, les transports et les identités socio-culturelles sont mis en rapport avec l’exploitation militaire. Le général Dosse, dans son Traité de guerre en montagne (1928), et le capitaine Thoumin, dans ses étu­des sur la géographie militaire de la France du Nord en 1934-1935, excellent dans ce domaine. En somme, la géographie militaire tend à s’identifier à l’étude du ter­rain à partir d’une méthode qui se veut plus rigoureuse et fondée en grande partie sur l’exploitation carto­graphique. Mais cette tendance présente un inconvénient majeur. Elle s’attache moins à la réflexion stratégique sur de vastes étendues qu’à la réflexion tactique sur une échelle réduite. Les géographes militaires se replient vers ce qui leur semble le plus pratique et le plus appliqué. Mais cette orientation les conduit dans une impasse et une position de repli sur eux-mêmes, délaissant les découvertes extérieures. Influencée par la nouvelle repré­sentation cartographique, elle provoque le déclin de la géographie militaire dès la fin des années trente. Elle suscite moins d’engouement chez les officiers parce qu’elle n’intégre plus d’autres dimensions spatiales et militaires. Les progrès de l’aviation et de l’arme blindée ne sont pas pris en compte, par exemple, de sorte que la géographie militaire s’avère moins adaptée aux condi­tions nouvelles du combat. La cartographie militaire et la géographie militaire sont ainsi devenues deux domaines indissociables. L’usage de la carte s’est imposé comme un instrument trop prépondérant pour sortir de la rigidité du cadre spatial du terrain.

Cartographie et géographie sont deux domaines de la culture militaire qui se sont longtemps ignorés. La première a ainsi précédé la seconde jusqu’à la fin du xixe siècle. Les effets de la guerre franco-allemande de 1870-1871 créent une rupture dans leur évolution respective. L’essor d’une école de pensée géographique militaire, autrement dit d’un mouvement de pensée en faveur d’une géographie appliquée au fait militaire, favorise une con­ception nouvelle de la carte d’état-major. Avec la création du Service géographique de l’armée et d’un enseignement militaire adapté, la cartographie militaire forme un outil de connaissance géographique. Elle favorise l’appren­tissage du sens du terrain et de l’espace. L’expérience de la Grande Guerre accentue encore cette dynamique. La nécessité de cartes à l’échelle de l’espace vécu pour les combattants renforce cette identification de la géographie au terrain. Les réflexions des géographes militaires de l’entre-deux-guerres la confirment. Elles témoignent d’une relation profonde avec la cartographie, tellement indissociable que ces géographes manquent de s’ouvrir à d’autres manières de concevoir leur discipline. Ceux-ci évacuent toute perception des grands espaces en rapport avec la stratégie. Ils se fixent un cadre spatial trop rigide pour adapter leurs théories à la modernisation des armées dans les années trente. Cette orientation conduit finalement à leur marginalisation dans le monde mili­taire et au déclin de leur école de pensée après 1940.



[1]     Juan Sanchez-Cisneros, Elementos de geographica fisica aplica­da a la cience de la guerra (1819) ; Colonel San Pedro, Le rôle stra­tégique des places du Rhin (1846) ; Colonel José Gomez de Arteche, Geographica historico-militar de Espana y Portugal (1859).

[2]     Théophile Lavallée, Géographie physique, historique et militaire, Paris, Charpentier, 1853 (4e éd.), p. V.

[3]     G. Alinhac, Historique de la cartographie, IGN, 1986.

[4]     Colonel Fervel, “Etudes de géographie stratégique sur le Nord-Ouest de l’Europe”, Le Spectateur militaire, juin 1870, p. 21.

[5]     L. Schwartz, Les Pays-Bas au point de vue historique, militaire, etc., Luxembourg, Imp. Joris, 1875, p. V.

[6]     Théophile Lavallée, Géographie physique, historique et militaire, op. cit.

[7]     Théophile Lavallée, Les frontières de la France, Paris, Furne, 1864.

[8]     Hervé Coutau-Begarie, Traité de stratégie, Paris, Economica, 1999 (2e éd.), p. 667.

[9]     Arthur Levy, Le Service géographique de l’armée 1914-1918, Paris, Berger-Levrault, 1926.

[10]    Emile Zola, La débâcle, Paris, Pocket, 1999.

[11]    Inclus en 1822 dans la section topographique du Dépôt de la guerre, son statut reste longtemps provisoire. En 1831, elle est inté­gré dans le corps de l’état-major et recrute parmi les premiers élèves de l’Ecole polytechnique, pour rédiger des mémoires sur certains pays et poursuivre la triangulation de la France. En 1852, ils sont rattachés à la Section spéciale du service géographique du Dépôt de la guerre. Leur effectif reste limité à une poignée d’hommes dont les tâches sont à la fois immenses et difficiles à réaliser faute de moyens.

[12]    Le décret du 8 juin 1871 réorganise l’administration de la guerre, supprime la Direction du Dépôt de la guerre de laquelle dépendent les ingénieurs géographes et rattache le Dépôt à l’état-major de l’armée. En 1874, la réorganisation de l’état-major général est effectuée selon le modèle allemand. Le Bureau historique et la Statistique constituent le 2e Bureau. Le reste du Dépôt de la guerre, c’est-à-dire les trois sections de géodésie et topographie, les Archives (historiques, cartes et plans) et la Bibliothèque de garnisons, forme le 6e puis le 5e Bureau de l’état-major. D’autres réformes conduisent par la suite à l’organisation progressive d’un Service géographique spécial. Le 25 octobre 1881, le Dépôt de la guerre devient une Sous-direction qui comprend une Section géographique composée de qua­tre bureaux (géodésie et topographie, gravures et ateliers, archives et bibliothèques, comptabilité et vente de cartes). La loi du 12 dé­cembre 1884 donne une nouvelle constitution au Dépôt de la guerre. Celui-ci comporte un Service géographique à trois sections (géodésie, topographie et cartographie), un Service historique à quatre sections (histoire militaire, bibliothèque, archives, bibliothèques de garni­sons), un Bureau de comptabilité.

[13]    À la veille de la guerre, les décrets sur l’organisation du Service géographique de l’armée du 11 décembre 1911 et du 20 avril 1912 confirment cette structure. L’article 1 précise que le “Service géogra­phique de l’armée est chargé du levé, de l’exécution et de la publi­cation des cartes topographiques et géographiques. Il exécute les travaux de géodésie, de topographie et de cartographie nécessaires, il procède aux études et recherches scientifiques qui s’y rapportent. Il est classé parmi les établissements spéciaux et placé sous l’autorité immédiate du cabinet du ministre de la guerre”. L’article 2 définit ensuite sa structure, précisant que le Service géographique se com­pose de trois sections (géodésique, topographique, cartographique), d’un service des cartes de mobilisation, d’une école des dessinateurs-géographes (créée par décision du ministre du 29 avril 1883). Service historique de l’armée de terre, SHAT, 9 N 294.

[14]    Plusieurs publications abordent cet aspect. Voir en particulier : Emmanuel Jaurand, “Les géographes français et la carte topogra­phique sous la IIIe République (1870-1940)”, Comité français de car­tographie, n° 167, mars 2001, pp. 44-56 ; Marie-Claire Robic, “Carte et topographie : quand pédagogues, savants et militaires définissent l’intelligence du terrain (1870-1914)”, L’œil du cartographe et la représentation cartographique du Moyen-Age à nos jours, sous la direction de Catherine Bousquet-Bressolier, Comité des travaux historiques et scientifiques, 1995, pp. 245-268 ; René Siestrunck, “La carte militaire”, Cartes et figures de la terre, Centre Georges Pompidou, 1980, pp. 363-374.

[15]    Lorsque la pente est forte, la représentation des hachures en traits apparaît plus fine, plus longue avec un intervalle plus serré que le quart de la longueur.

[16]    On distingue finalement 40 signes réellement différents.

[17]    Service géographique de l’armée, Rapport sur les travaux exécu­tés en 1913, Imprimerie du Service géographique, 1919.

[18]    Dès 1897, au cours des travaux de triangulation de la France, il est apparu le projet de réaliser des cartes en couleurs au 50 000e. Les moyens investis dans ce modèle cartographique dit type 1900 sont cependant insuffisants pour mener à terme ce programme. En 1912, seulement 42 cartes sur 1100 estimées sont publiées. La cartogra­phie au 50 000e sera relancée durant l’entre-deux-guerres avec le modèle dit type 1922.

[19]    La section de topographie achève de procéder aux levés en France et les poursuit en Afrique du Nord. Dans les régions du Sud-Est et de l’Est, les brigades d’opérateurs établissent les levés des plans directeurs. En 1913, les levés topographiques des Alpes, et de Philippeville en Algérie, sont définitivement établis. Dans les sec­teurs inaccessibles, comme certaines zones des massifs montagneux, les officiers géographes ont recours à la photographie aérienne pour réaliser des cartes à grande échelle (20 000e). Ces différents levés permettent ensuite la réalisation des cartes du territoire national.

[20]    Le service de la gravure procède tout autant à quantité de réali­sations. Sont fabriquées à la veille de la guerre 61 planches de cuivre, 4 planches de zinc pour l’édition archéologique de Tunisie (au 100 000e), 303 planches d’héliogravures. L’atelier de typographie produit des publications diverses comme les cahiers du Service carto­graphique, des conférences faites par des officiers, des notes sur les instruments de marine.

[21]    Cette contre-réaction se définit par une interprétation particu­lière de la pensée militaire de Napoléon en considérant l’offensive à outrance. Les principes de ses partisans consistent à mener une offensive audacieuse pour bousculer tous les obstacles, démoraliser l’adversaire et lui imposer la soumission. Toute une littérature mili­taire tend à diffuser cette pensée militaire qui semble dominer la doctrine au début de la guerre de 1914-1918. Le capitaine Gilbert publie ainsi en 1890 une étude sur la doctrine napoléonienne vue par Clausewitz dans laquelle il réfute l’intérêt du terrain et critique vivement les travaux de fortifications de Séré de Rivière. “Le terri­toire n’est rien ou peu de chose” écrit-il. Seule l’offensive domine et l’apport du terrain ne réside que dans l’exploitation des ressources qu’il offre aux vainqueurs. Il fait fi des places fortes, des éléments topographiques et de l’étendue du théâtre de guerre. Il préconise en revanche l’abandon du terrain en cas de revers, propose à une armée en retraite de se réfugier derrière la Loire, le Morvan ou la Saône pour se reconstituer. Mais il renonce à la valeur des moyens maté­riels, de même qu’à celle défensive du territoire.

[22]    Gustave-Léon Niox, Géographie militaire, notions de géologie, de climatologie et d’ethnographie, Dumaine, tome 1, 1876, 1878, 1880.

[23]    Général Henri Berthaut, Connaissance du terrain et lecture des cartes, Paris, Service géographique, 1912, p. 77.

[24]    Ils sont destinés, avant la guerre, à servir de guide à l’artillerie pour les tirs indirects, visant des objectifs situés à contre-pente ou cachés. Dès 1908, les Groupes sont envisagés pour procéder aux bom­bardements de dépôts de munitions et batteries d’artillerie des villes allemandes frontalières (Strasbourg, Metz et Thionville) à partir de cartes d’état-major allemandes au 25 000e, inexistantes en France.

[25]    Le fond cartographique est celui des cartes au 10 000e, datant de 1872 et existant seulement dans la France du Nord et du Nord-Est. Lorsque ces derniers manquent, les officiers cartographes se servent des plans d’assemblage des cadastres (parcellaires au 10 000e), établis entre 1807 et 1846. À partir des exemplaires conservés au Dépôt de la guerre, ils sont reproduits et complétés par de nouvelles données : plans de voies ferrées, plans des canaux, plans forestiers, plans des concessions minières, plans de villes, etc. Ces sources d’informations sont encore complétées par des levés d’obser­vations et, surtout, par les photographies aériennes avec des vues verticale, oblique à faible altitude et panoramique à l’horizontale. Leur utilisation est fondamentale car elle permet une mise à jour des données des territoires occupés par l’ennemi avec une grande précision.

[26]    Selon l’instruction du 20 novembre 1917, les plans directeurs au 20 000e, établis toujours en premier, restent des cartes techniques officielles destinées à l’artillerie, mais sont utilisés aussi par le commandement et tous les exécutants. Ceux au 10 000e deviennent des cartes d’étude et ceux au 5 000e restent des croquis destinés aux attaques d’infanterie et à l’artillerie pour les attaques combinées. La profondeur perpendiculaire à la ligne de front est déterminée de la même façon. Les plans directeurs au 20 000e doivent indiquer une zone de 6 km dans la partie française et de 10 km dans la zone enne­mie. Ceux au 10 000e s’étendent à 6 km dans la zone ennemie ; ceux au 5 000e de 2 à 3 km dans la zone ennemie pour fournir à l’in­fanterie tous les renseignements précis et 1 km dans la zone fran­çaise pour comprendre les positions de départ des attaques et indiquer les points de repères indispensables à l’emploi du plan sur le terrain. En 1918, la réalisation des plans directeurs suit la même procédure et concerne de plus larges espaces, tantôt dans la zone arrière, en prévision d’une offensive allemande, tantôt dans les territoires occupés, au 50 000e, pour la reprise de la guerre de mouvement.

[27]    Vidal de la Blache, “La carte de France au 50 000e”, Annales de géographie, 1904, p. 119.

[28]    Colonel Bellot, “La nouvelle carte de France”, Revue militaire française, juin 1923, n° 24, pp. 366-397.

[29]    Colonel Bellot, art. cit., 1923, p. 380.

[30]    Le Service géographique de l’armée procède à son agrandisse­ment sans effectuer de nouveaux levés et de mise à jour.

[31]    Le Service géographique de l’armée procède après 1918 à la modernisation des techniques et du matériel de réalisation des cartes. La technique de photogrammétrie terrestre avec des couples de photographies stéréoscopiques pris à terre et restitué au stéré­comparateur, adoptée en haute montagne avant 1914 par les briga­des photogrammétriques des Alpes, est utilisée plus largement à partir de 1934. Elle permet d’obtenir un meilleur rendement et, surtout, des levés précis. À partir de 1938, les techniques de prise de vue sont complétées par les vues aériennes grâce à la mise à dispo­sition d’une escadrille aérienne. Marcel Mathieu, Formations géogra­phiques militaires 1696-1966, Publication de l’Amicale des Géogra­phes militaires, Joigny, 1997.

[32]    Ces cartes littorales sont en priorité les zones de Bordeaux, Van­nes, Nantes, Montpellier, Lorient, La Rochelle, Abbeville, Caen, Dinant, Dunkerque, Nice, Toulon, Cherbourg et Brest. Service géo­graphique de l’armée, Cabinet du directeur, Rapport sur les plans directeurs côtiers de la presqu’île du Cotentin, 16 décembre 1924. SHAT 9 N 295.

[33]    Service géographique de l’armée au 3è bureau de l’état-major de l’armée, Programme d’ensemble des travaux topographiques, 11 octobre 1926.

[34]    Ministère de la Guerre, État-Major de l’armée et Service géogra­phique de l’armée, Instruction sur les cartes et plans directeurs de guerre, Paris, Imprimerie du SGA, 1925, 43 p. SHAT, 9 N 296.

[35]    État-major de l’armée, Bureau des opérations militaires et de l’instruction générale de l’armée, note pour le Service géographique, Programme général des travaux topographiques et cartographiques de la France, 27 janvier 1927. SHAT 9 N 295.

[36]    Ministère de la Guerre, État-major de l’armée, Manuel pour l’étude et l’utilisation des photographies aériennes, Paris, Imprimerie nationale, 2 volumes, 1932. SHAT, 9 N 294.

[37]    À partir d’exemples de photographies aériennes prises pendant la guerre et dans les années vingt, il présente une méthode de lec­ture de la topographie et du relief, de la reconnaissance des aména­gements militaires au sol. Il propose des méthodes d’interpré­tation et de schémas de synthèse dans une perspective de géographie militaire.

[38]    Service géographique de l’armée, section cinématographique, Répertoire de la cinémathèque, Paris, Imp. du SGA, 1934. SHAT, 9 N 295.

[39]    Inspecteur-général Levêque, Rapport général sur les sections photographiques et l’organisation du tir, Service géographique de l’armée, section photographique, janvier 1938. SHAT, 9 N 295.

[40]    Ministère de la Guerre, État-major de l’armée et Service géogra­phique de l’armée, Instruction sur les cartes et plans directeurs de guerre, op. cit., p. 5. SHAT, 9 N 296.

 

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