Les déterminants de la politique navale turque
De la proclamation de la république (1923) à nos jours

Francis Marlière

 

A l’instar de la France, la Turquie entretient avec la mer de complexes relations d’amour-haine, qui ont tissé une histoire maritime riche mais chaotique, où les épisodes glorieux le disputent aux désastres. Ainsi, deux batailles célèbres, celle de Préveza en 1518 et celle de Lépante en 1571 marquent l’apogée de la puissance navale ottomane et l’annonce de son déclin. À partir du xviie siècle en effet, les vaisseaux européens, mus par le vents et armés de canons supplantent défini­tivement les galères ottomanes partout en Méditerranée. Au xixe siècle, le recul de la marine ottomane se précise, et après l’accession à l’indépendance de la Grèce[1] et le choc des défaites de Navarin (1827) et Sinope (1853), celle-ci n’est plus qu’un assemblage disparate de navires archaïques et usés, aux capacités militaires modestes. Les pertes subies pendant la première guerre mondiale, puis l’inaction forcée tout au long de la guerre d’indépendance (1919-1923) achèvent de ruiner ce qu’il reste de la flotte ottomane, et lorsque le 29 octobre 1923, la République Turque succède à l’Empire Ottoman, elle hérite d’une marine en lambeaux, qui est à son plus bas niveau depuis un demi-millénaire.

Il serait naïf d’attribuer le déclin de la flotte ottomane aux seuls événements tragiques que nous venons d’évoquer. Ceux-ci ne sont finalement que la partie la plus spectaculaire d’un long processus de dégradation de la puissance navale de la Sublime Porte, qui tient avant tout à l’incurie de sa politique navale. Tout au long du xixe siècle en effet, les administrations ottomanes ne manifestent que peu d’intérêt et encore moins de savoir-faire dans l’utilisation et la construction de leur forces navales, et laissent péricliter leur flotte. Ces comportements survivent, tout au moins en partie, au changement de régime, et hypothèquent longtemps la renaissance de la marine turque. La persistance puis l’effacement progressif de ces pratiques héritées de l’épo­que ottomane constituent un des déterminants majeurs de la politique navale de la République Turque, celle-ci n’étant finalement que le reflet de l’intérêt que les auto­rités civiles et militaires portent aux questions navales et ainsi que de leur compétence en la matière.

L’acquisition d’une culture navale ne se fait que très lentement en Turquie. Pendant longtemps, en effet, l’intérêt des dirigeants turcs pour leur marine s’avère le plus souvent relatif et inconstant, tandis que leur savoir faire dans ce domaine est contestable ; bien souvent ce sont les événements auxquels ils sont confrontés qui vont leur fournir la motivation et les moyens de leur politique navale. De la proclamation de la République au début des années cinquante, les mentalités et les pratiques héritées de l’Empire Ottoman sont encore très vivaces, et les autorités civiles et militaires turques témoignent d’une culture essentiellement terrestre qui n’accorde que peu d’intérêt aux questions navales. Pendant les quarante années qui suivent cependant, les tensions avec la Grèce et la contribution turque à l’OTAN revigorent une politi­que navale jusque là fort timide, mais ce n’est qu’à partir des années quatre-vingt-dix que le bond qualitatif de la flotte turque et son utilisation à des fins diplomatiques semblent témoigner de l’enracinement d’une culture navale en Turquie.

LE PURGATOIRE (1923-1952)

La République Turque, en succédant à l’Empire Ottoman, hérite d’une marine dont tous les éléments sont en ruine, le personnel, les bases, les navires ayant énor­mément souffert du premier conflit mondial puis de la guerre d’indépendance. Ce n’est qu’avec lenteur que la marine turque se relève de cette indigence, faute d’une politique navale cohérente et volontaire.

Celle-ci souffre en premier lieu de l’insuffisance des moyens matériels mis à la disposition de la marine, en particulier pendant les premières années de la répu­blique. Les détails fourmillent, qui nous aident à prendre la mesure de ses difficultés financières : par mesure d’économie, l’usage du télégraphe est sévèrement restreint[2], les frais de déplacement du personnel ne sont plus remboursés et quand cela est possible, les navires de guerre sont remorqués pour économiser le combustible[3]. Dans ces conditions, la remise en état des arsenaux et des bâtiments survivants traîne en longueur et se révèle souvent être de médiocre qualité[4], tandis que l’acquisi­tion d’unités neuves est reportée à des jours meilleurs. Certes, on comprendra aisément qu’une nation épuisée par neuf années de guerre et empêtrée dans d’intermi­nables révoltes[5] ne puisse investir que des moyens limités dans la reconstruction d’une marine de guerre. Cependant, la faiblesse des budgets des forces navales turques tient autant à la culture militaire des dirigeants turcs qu’à la situation économique de la Turquie.

Les dirigeants turcs de l’époque, tant civils que militaires, n’ont en effet pas la fibre marine. Ils ont en effet tous l’expérience des dernières guerres de l’Empire Ottoman durant lesquelles la flotte ottomane n’a eu, au mieux, qu’un rôle très secondaire. Pour la plupart imperméables à toute notion de stratégie navale, ils ne conçoivent la marine que comme une modeste force défense côtière subordonnée à l’armée. L’absence de culture navale pousse même certains officiers à réclamer, sans succès, le ferraillage de la flotte.

L’attention portée à la marine tient en fait davan­tage à son poids politique qu’à son modeste rôle dans les forces armées. L’essentiel de la politique navale menée par Mustafa Kemal [Atatürk][6] et ses partisans consiste à faire de la marine une institution fidèle au nouveau régime, cette fidélité, pour les dirigeants turcs, n’allant pas de soi. Les officiers de marine, qui, dans leur grande majorité n’ont pas pris part à la guerre d’indépendance, période pendant laquelle les valeurs républicaines se sont enracinées chez les militaires, sont suspectés de sympa­thies envers l’ancien régime. Plus inquiétant encore pour Mustafa Kemal [Atatürk], dont le pouvoir à l’époque n’est pas encore bien affirmé, on les croit acquis à Hüseyin Rauf [Orbay]. Commandant du croiseur Hamidye pen­dant les guerres Balkaniques[7], ministre de la Marine pendant la Première Guerre mondiale, puis Premier ministre durant la Guerre d’Indépendance, celui-ci est le principal opposant à Atatürk. C’est pour contrer son influence, réelle ou supposée, auprès des officiers de marine qu’un ministère de la Marine est créé en décembre 1924[8] et confié à Ali Ehsan [Eryavuz], un colonel d’artillerie dévoué à Mustafa Kemal [Atatürk]. En quelques années, celui-ci chasse une grande partie des cadres de la marine, dont la quasi totalité des officiers supérieurs, et les remplace par des hommes jeunes, inexpérimentés mais acquis au régime.

Assez rapidement cependant, à la volonté affichée du pouvoir politique de mettre au pas la marine s’opposent les nécessités de défense du pays. Pendant la première moitié des années vingt, les Turcs entretien­nent des relations difficiles avec l’Italie. Mussolini considère la Turquie comme une cible facile pour l’expan­sion coloniale italienne, et n’attend qu’une bonne occa­sion pour attaquer l’Anatolie. La Turquie développe alors une marine de défense côtière basée sur un embryon de force sous-marine[9], une puissante artillerie de côte et d’importants stocks de mines[10]. À partir de 1927 cepen­dant, la diplomatie italienne comprend que le régime de Mustafa Kemal [Atatürk] est à présent assuré et que la conquête de l’Anatolie n’est plus à l’ordre du jour. Au contraire, la Turquie apparaît comme une puissance mineure dont il faut s’attirer les bonnes grâces. Les Ita­liens espèrent entraîner la Turquie et la Grèce, dont ils cultivent également l’amitié, dans une alliance anti-française. Alors que les tensions s’apaisent entre Rome et Ankara, les rivalités gréco-turques s’exacerbent. La flotte grecque organise en 1928 des manœuvres de grande ampleur devant les Dardanelles qui sont vécues comme une provocation par les Turcs. Ceux-ci répliquent en organisant un exercice naval commandé par Mustafa Kemal [Atatürk] en personne mobilisant toutes les unités de la flotte. Cet accroc à l’orgueil national turc ranime l’intérêt, jusque-là moribond, pour une forte flotte de surface et des fonds sont rapidement débloqués pour de compléter le corps de bataille. Le croiseur de bataille Yavuz Sultan Selim[11], immobilisé depuis 1918 est réparé et un appel d’offres est lancé pour la construction de quatre destroyers et deux sous-marins. L’Italie, qui espère ainsi acquérir une forte influence en Turquie grâce à des vente d’armes, subventionne alors largement ses chantiers navals afin que la Turquie leur confie la réalisation de ce programme naval. La diplomatie italienne travaille également à réconcilier la Grèce et la Turquie, rapprochement concrétisé par le traité naval de 1930[12], puis le pacte balkanique de 1934. Ironiquement, plus qu’à l’Italie qui n’arrive pas à réaliser son alliance anti-française, c’est à ces deux pays que cette politique est bénéfique, car elle stabilise la région et leur permet d’acquérir à bas prix des navires qui renouvellent leur flotte. Le fameux discours de Mussolini sur l’expansion italienne en Asie et en Afrique de mars 1934 marque la fin d’une brève période d’amitié intéressée entre la Turquie et l’Italie. Dès lors, les Turcs vivent de nouveau dans la psychose d’une invasion italienne[13] et décident de renforcer leur flotte sous-marine. Toutefois, des difficul­tés politiques et financières retardent le projet et ce n’est qu’en juin 1936 que quatre unités sont commandées en Allemagne. La montée des périls en Europe à la fin des années trente pousse, deux ans plus tard, le gouverne­ment turc à confier à des chantiers navals britanniques l’exécution d’un nouveau programme naval. D’abord constitué de deux croiseurs lourds, douze destroyers et trente sous-marins, il est revu à la baisse et la commande de juillet 1938, plus réaliste, ne comporte plus que 4 destroyers et 8 sous-marins.

Avec cet ambitieux programme naval, la politique navale turque semble être sortie de l’impasse ; le déclen­chement de la Seconde Guerre mondiale cependant remet en questions les orientations qui ont été prises.

La guerre empêche, en effet, la réalisation du pro­gramme naval en cours. Des quatre sous-marins com­mandés en Allemagne, deux entrent effectivement en service[14]. Seule la moitié des unités commandées aux chantiers navals britanniques est effectivement livrée, en 1942[15]. Cette livraison est d’ailleurs endeuillée par le torpillage du Reşah le 25 juin 1941 au large de Mersine par un sous-marin inconnu[16]. Ce vapeur transportait les marins devant prendre possession de ces unités. C’est une tragédie pour la marine turque qui perd ses meilleurs spécialistes en sous-marins, ses officiers les plus prometteurs. À peine un an plus tard, le 14 juillet 1942, l’arme sous-marine turque perd le sous-marin Atilay, qui saute sur une mine dans les Dardanelles[17].

Cependant, plus que de ces pertes humaines et matérielles, pourtant loin d’être négligeables, la marine souffre surtout d’être de nouveau reléguée à un second plan. Si la conjoncture internationale des années trente a été favorable au développement d’une politique navale, les nécessités de défense du début des années quarante remisent la marine à un rôle secondaire, loin derrière l’armée. Dès 1940, les officiers de marine déplorent que la flotte soit sacrifiée aux forces terrestres[18]. On imagine alors quelles sont les priorités de l’État-Major quand à partir de 1941, les pays voisins de la Turquie sont le théâtre de violents combats[19]. La position turque, déjà inconfortable, devient encore plus difficile après la guerre, lorsque l’URSS réclame la cession de territoires et l’implantation de bases navales et aériennes dans la région des détroits[20]. Obnubilés par la pression soviéti­que, les autorités turques oublient de nouveau leur marine. La politique navale relativement ambitieuse des années trente n’a finalement été qu’un feu de paille.

Le bilan de cette période apparaît bien mitigé. La situation de la marine turque est certes meilleure à la fin des années quarante qu’au début des années vingt, mais la flotte reste un outil hétéroclite aux capacités modestes, et la culture navale des autorités turques demeure superficielle. Toutefois, une analyse plus fine, reposant sur d’autres critères, fait apparaître un tableau plus nuancé. Cette période apparaît comme le purgatoire de la marine turque qui expie ses “crimes” en attendant des jours meilleurs. Les marins turcs n’ont pas bâti la flotte qu’ils appelaient de leurs vœux, mais ils se sont affran­chis, tout au moins en partie, des tares héritées de l’Empire Ottoman et des problèmes du début du début la période républicaine. En 1950, le désarmement du croi­seur de bataille Yavuz, dernier vestige de l’ex-flotte otto­mane, marque symboliquement la fin de ce difficile cycle. En adhérant à l’OTAN deux ans plus tard, la Turquie marque entre clairement dans un autre.

LA RECONNAISSANCE 1952-1991

L’ancrage de la Turquie à l’ouest, commencé avec l’alliance avec la France et la Grande-Bretagne à la fin des années trente s’affermit en 1952 avec l’admission dans l’OTAN. Ce rapprochement apporte indéniablement un sang neuf à la marine turque.

Il favorise l’acquisition de matériel, qui permet à la marine turque de se moderniser. À la fin de la guerre, les États-Unis et la Grande-Bretagne mettent en vente à très bas prix un grand nombre de navires de guerre dont ils n’ont plus utilité. Ces navires, surtout les américains, constituent l’ossature de la plupart des marines de guerre jusque dans les années quatre-vingt. Dès 1948, la marine turque remplace ses unités les plus anciennes par des destroyers et des sous-marins américains, nettement plus modernes[21]. La Turquie bénéficie également dans le cadre de l’OTAN d’une importante aide militaire et technique, qui permet la réalisation de plusieurs projets majeurs. Les programmes Yavuz (frégates classe Meko 200) et Atilay (sous-marins type 209), qui, dans les soixante-dix et quatre-vingt, ont donné un sang neuf à une marine vieillissante et ont permis l’essor des chantiers navals turcs, n’ont été possibles que grâce à l’aide technique et financière de l’Allemagne[22].

L’alliance atlantique bouleverse la politique navale turque en donnant à la marine un nouveau rôle, et par là une légitimité dont elle était jusque-là dépourvue. Celle-ci passe des missions de défense côtière dans lesquelles elle était cantonnée depuis des années à la protection de la Méditerranée orientale en coopération avec d’autres marines de l’OTAN. Ces nouvelles fonction élargissent son champ d’action, et forcent les détracteurs de la flotte à reconnaître son utilité. Les autorités turques sont ainsi contraintes de rompre avec leurs habitudes et d’inté­grer la puissance navale dans leur mode de pensée.

Cependant, ce sont les tensions avec la Grèce à par­tir des années soixante qui modifient le plus la politique navale turque. La marine quitte le rôle périphérique dans lequel elle était cantonnée depuis plusieurs des siècles pour occuper une place centrale dans la politique de défense turque : seule une puissante flotte peut contester les prétentions grecques dans la mer Égée et permettre une projection de force. Les Turcs, sachant bien qu’ils ne peuvent compter sur leurs alliés dans leurs démêlés avec la Grèce sont pris d’une frénésie d’achats et de construction de bâtiments de guerre afin de se consti­tuer au plus vite un outil naval puissant. La flotte de surface (destroyers et frégates) double de taille entre 1960 et 1975[23] et la flotte amphibie, nécessaire à toute projection de force, est crée de toutes pièces : la marine, qui ne dispose d’aucun navire de ce genre avant 1965, en construit ou achète 93[24] en trente ans, dont 35 entre 1965 et 1967. L’intervention à Chypre pendant l’été 1974 est un acte fondateur pour la marine turque, qui y connaît son baptême du feu et y démontre de façon incontestable et définitive son utilité. Le prix à payer est lourd cependant, le destroyer Kocatepe étant attaqué et coulé par erreur par des appareils de l’armée de l’air turque.

Malgré tout, on n’assiste pas encore à la mise en place d’une politique navale cohérente et volontaire en Turquie. Même si des efforts ont été faits, le potentiel de la marine turque demeure faible : alors que les armées de terre et de l’air sont dotées d’armes les plus modernes, tels que des chars M-60 ou des chasseurs bombardiers Phantom, la marine ne dispose que de navires datant de la Seconde Guerre mondiale, équipés d’armes et de senseurs obsolètes et, du fait de leur âge, de plus en plus difficiles à maintenir en activité. La marine reste également prisonnière de conceptions très conservatrices, qui brident son potentiel. Le rôle diplomatique de la flotte apparaît nul, ou tout au moins très restreint[25], et les idées nouvelles ont du mal à s’imposer. Lorsque la Turquie entre dans l’OTAN en 1952, les marins turcs demandent, au titre de l’aide militaire, qu’on leur four­nisse un navire de ligne, ou à défaut un croiseur, alors que ces types de navires sont périmés depuis une dizaine d’années[26], supplantés par l’aviation. Les faiblesses de l’aviation navale témoignent également du conservatisme ambiant ; il faut attendre 1971 pour voir la constitution d’une ébauche d’aviation navale, et, à la fin des années quatre-vingt, celle-ci n’a toujours qu’un potentiel fort modeste[27].

VERS UNE MARINE OCéANIQUE ? 1991 À NOS JOURS

Pendant les années quatre-vingt-dix, la Turquie semble mener une politique navale plus cohérente et volontaire. En témoignent l’état de la flotte, qui se hisse au même rang qualitatif que la plupart des autres marines de l’OTAN, et ses missions, qui dépassent désor­mais le strict cadre militaire. Sans aucun doute, la maturité de la politique navale tient avant tout à l’enra­cinement progressif d’une culture navale en Turquie. Cependant, avec la fin de la guerre froide, les autorités turques bénéficient d’un contexte bien plus favorable qu’auparavant, que ce soit pour la construction de leur outil naval ou pour son utilisation.

La flotte turque fait, pendant les années quatre-vingt-dix, un bon qualitatif significatif. Nous avons vu que, dans les années soixante-dix, la marine est équipée de navires obsolètes tandis que les autres composantes des forces armées turques utilisent du matériel moderne. Vingt ans plus tard, la tendance s’est inversée, et si l’armée de l’air continue d’utiliser des appareils perfor­mants[28], ce sont les forces terrestres qui disposent d’un matériel vieillissant. La modernité est maintenant l’apa­nage de la marine.

La relative prospérité que connaît la Turquie dans les années quatre-vingt-dix lui permet en effet de consacrer un peu plus de moyens à la constructions d’uni­tés neuves, d’autant plus que la fin de la guerre froide diminue sensiblement les menaces qui pèsent sur les frontières[29] et permet de rééquilibrer des budgets relatifs des forces terrestres et navales. Cette relative aisance (par rapport aux précédentes années de vache maigre) permet la réalisation de programmes de constructions neuves nécessaires au renouvellement de la flotte[30]. Parallèlement la marine turque continue à acquérir des bâtiments de seconde main, mais ceux-ci ne sont plus des antiquités datant de la Seconde Guerre mondiale, mais des frégates modernes dont la marine américaine s’est séparée pour des raisons d’économie[31].

Les années quatre-vingt-dix voient l’émergence d’une diplomatie navale turque, ou pour être plus précis d’une diplomatie navale de coopération[32]. Étrange témoi­gnage du changement de mentalité, la marine, pour la première fois de son histoire, communique. Deux livres édités par la marine sortent en 2000 ; écrits en turc et en anglais, ils s’adressent aux citoyens turcs comme aux étrangers. Le titre du second, édifiant, témoigne des ambitions et des nouvelles missions de la marine : Towards Blue Waters… On apprécie le chemin parcouru depuis les “brown water[33] de 1923. La marine turque sort de ses zones habituelles d’opération pour montrer le pavillon sur toutes les mers du monde ; elle visite plus d’une quarantaine de pays étrangers et contribue à la STANAVFORMED[34] (depuis 1992) et à la MCMFORMED[35] (depuis 1998). Elle devient, selon ses propres termes, un des instruments de politique étran­gère les plus efficaces[36].

Bien que la flotte soit employée pendant les crises bosniaque (à partir de 1992), somalienne (1992) et alba­naise (1997), c’est en mer Noire qu’elle trouve le terrain le plus propice à son utilisation diplomatique. La chute de l’Union soviétique y crée un vide que la Turquie s’attache à remplir très rapidement grâce à ses liens historiques et culturels avec les peuples de la région[37] et la flotte turque apparaît alors comme l’un des meilleurs vecteurs de la pénétration turque en mer Noire. Très rapidement celle-ci apparaît, du fait de la décrépitude de la marine russe, comme la première puissance navale de la région. La coopération navale avec les pays de la mer Noire[38] aboutit à la création de la force navale de la mer Noire. D’une utilité militaire toute relative, elle a pour but de faciliter la coopération et le dialogue en mer Noire, entendez, de renforcer l’influence turque.

À partir de l’extrême fin des années quatre-vingt-dix cependant, la politique navale turque montre quelques signes de faiblesse. Le réel renouveau de la flotte turque, que nous avons évoqué un peu plus haut, semble avoir fait perdre le sens des réalités aux marins turcs, qui projettent des programmes navals pharaoniques. On prévoit donc 4 sous-marins, 12 frégates anti-aériennes[39], 30 hélicoptères anti-sous-marins Seahawk voire même parfois un porte-avions. À l’instar de la réparation du croiseur de bataille Yavuz soixante-dix ans plus tôt, ce dernier projet obéit plus à un désir irrationnel d’exalter l’orgueil national turc qu’à un réel besoin militaire. Le programme est remis en question à cause de la crise économique et des deux tremblements de terre d’août et septembre 1999, qui donnent un coup d’arrêt au dévelop­pement de la marine turque. Le séisme du 17 août est une catastrophe pour la marine ; la base navale de Gölcük, est en partie détruite et doit être partiellement abandonnée, tandis que 420 marins sont tués. Plus indi­rectement, le coût de ces catastrophes, estimé à 7 mil­liards de dollars[40] et les effets de la crise économique tendent à réduire les budgets militaires, d’autant plus que le rapprochement avec la Grèce[41] incite à revoir à la baisse les impératifs de défense. Plusieurs programmes d’armement sont ainsi annulés, amputés ou ralentis[42], et la marine doit, pour le moment, troquer ses ambitieux projets contre celui, plus modeste, visant à acquérir d’anciennes corvettes françaises[43].

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Au début des années 2000, la politique navale turque semble avoir atteint une maturité inédite depuis le xvie siècle. Cependant, plus qu’à un projet de longue haleine porté par les dirigeants turcs successifs, celle-ci apparaît comme leur nécessaire adaptation à des situations difficiles dont la marine est une des clés. La Turquie semble donc s’être dotée d’une politique navale malgré elle, et on en droit de se demander si l’enracine­ment d’une culture navale dans ce pays est relativement profond, ou finalement superficiel. Les choix futurs qui seront fait pour la marine turque en témoigneront.

 



[1]     La perte des îles de la mer Égée prive l’Empire Ottoman de l’essentiel des populations dans lesquelles il recrutait ses marins et provoque une grave crise de recrutement dans la marine.

[2]     Service Historique de la Marine, 1 BB7 150, Bulletin d’Informa­tions Militaires n° 261 du 26 février 1924.

[3]     S.H.M., 1 BB7 150, BIM 343 du 11/8/1925.

[4]     S.H.M., 1 BB7 150, BIM 307 du 8/12/1924.

[5]     La Turquie est secouée durant les années vingt et trente par de très dures révoltes menées par les tribus kurdes de l’est du pays qui ébranlent à plusieurs reprises le pouvoir.

[6]     Le système patronymique imposé en Turquie en 1934 impose l’adoption d’un nom de famille et l’abandon des sobriquets, alors très répandus, et des titres (Bey, Paşa, …). Lorsqu’une personne est citée dans ce texte, on donne d’abord son nom originel (d’avant la réfor­me), suivi de son nouveau patronyme entre crochets.

[7]     Ce croiseur a effectué janvier et septembre 1913 une célèbre croisière contre le trafic ennemi.

[8]     SHM, 1BB7 150, B.I.M. 313 du 31/12/1924.

[9]     Deux sous-marins sont commandés à une filiale néerlandaise d’une firme allemande et sont livrés en 1928.

[10]    Les Turcs déploient de nombreuses batteries de tous calibres (jusqu’à 28 cm) à Izmir et Gölcük et constituent d’importants stocks de mines. Les comptes-rendus de l’attaché naval français à Istanbul fourmillent de références à l’artillerie de côte et aux mines.

[11]    L’histoire du Yavuz Sultan Selim est peu ordinaire. Entré en service dans la marine impériale allemande en 1912 sous le nom de Goeben, ce croiseur de bataille se trouve avec le croiseur Breslau en méditerranée lorsque la première guerre mondiale éclate. Echappant aux navires britanniques lancés à leur trousse, ces deux bâtiments parviennent à rejoindre les Dardanelles le 9 août 1914. Incorporés dans la marine ottomane, ils participent au bombardement de Sebastopol, qui marque l’entrée de l’Empire Ottoman dans la guerre. En 1918, les deux navires heurtent des mines ; le Midili (nom du Breslau dans la marine ottomane) coule et le Yavuz Sultan Selim est mis hors de combat jusqu’à sa réparation en 1929. Navire amiral de la flotte républicaine jusqu’en 1950, il est rebaptisé Yavuz en 1936.

[12]    SHM, bulletin de renseignements de décembre 1930, 1 BB2 89 ; voir également Evanthis Hatzivassiliou, “The 1930 Greek-Turkish Naval Protocol”, Diplomacy and Statecraft, vol. 9, n° 1, mars 1998, pp. 89-111, Frank Cass, Londres.

[13]    La nervosité des garde-côtes turcs, qui redoutent l’infiltration d’agents italiens est illustrée par deux incidents survenus durant l’été 1934. Le 14 juillet, ceux-ci ouvrent le feu sur une barque du croiseur britannique Devonshire, tuant un officier. Une semaine plus tard, ce sont deux bateaux de pêche italiens cherchant un refuge contre la tempête qui sont pris pour cible. S.H.M., 1BB7 169, compte-rendu de renseignements n° 9 du 21/08/1934.

[14]    Des quatre unités commandées, deux sont construites en Alle­magne et deux autres en Turquie. Une des unités du premier lot est réquisitionnée par la marine allemande tandis qu’une autre du second lot est incomplète quand l’aide technique allemande s’arrête (elle n’a pas les moteurs diesels, lesquels se trouvent dans un cargo allemand interné à Malaga dès le début du conflit). Voir S.H.M., 2BB7I2, Compte-rendu de renseignements n° 5 du 8 avril 1940.

[15]    Deux destroyers classe “H” et deux sous-marins classe “Swordfish”. Ces deux submersibles servent deux ans dans la Royal Navy sous le nom de P611 et P612. Le reste de la commande est livré après la guerre, les unités perdues au combat étant remplacées par d’autres bâtiments équivalents.

[16]    S.H.M., 2BB7I3, Compte-rendu de renseignements n° 18 du 5 mai 1941

[17]    S.H.M., 2BB7I4, Compte-rendu de renseignements n° 95 du 12 août 1942.

[18]    S.H.M., 2BB7I2, Compte-rendu de renseignements n° 5 du 8 avril 1940.

[19]    Rappelons qu’en 1941 les Allemands occupent la Grèce et les anglais la Syrie.

[20]    S.H.M., lettres de l’attaché naval, 2 BB7I6.

[21]    La marine turque se sépare de destroyers qui tiennent mal la mer, sont dépourvus de sonar et de radar et médiocrement armés, ainsi que de sous-marins très peu discrets, plongeant lentement et peu fiables. Les bâtiments qu’elle acquiert (destroyers classe Benson-Livermore et sous-marins classe Balao) ont au contraire toutes les qualités marines et guerrières requises.

[22]    Nato’s Sixteen Nations, vol.31, septembre 1986, Bruxelles.

[23]    Elle passe de 8 destroyers à 15 destroyers et 2 frégates.

[24]    Tous types confondus, des péniches de débarquement de 100 tonnes aux transports de chars de 6000 t.

[25]    Les croisières hors des zones habituelles d’opération (Méditerra­née orientale, mer Egée, mer Noire) sont exceptionnelles.

[26]    On considère généralement que la preuve de la vulnérabilité des navires de ligne face à l’aviation a été clairement et définitivement établie le 10décembre 1941, lorsque les cuirassés britanniques Prince of Wales et Repulse ont été coulés par l’aviation japonaise au large de la Malaisie.

[27]    Cf Serhat Güven, “Turkish Naval Aviation”, Air Forces Monthly n° 161, septembre 2001, pp. 32-37, Standford.

[28]    Les forces aériennes turques sont le premier utilisateur de F-16 après l’US Air Force.

[29]    La Turquie est, rappelons-le, le seul pays de l’alliance atlantique ayant une frontière commune avec l’Union Soviétique, et doit pen­dant la guerre froide entretenir des forces terrestres imposantes pour contenir cette menace.

[30]    Il s’agit principalement des frégates classe Barbaros et des sous-marins classe Preveze. Ces bâtiments sont aussi modernes et perfor­mants que leurs homologues des autres marines de l’OTAN.

[31]    La marine américaine a, durant la guerre froide, acquis un nombre considérable de frégates dans le but de contrer la menace sous-marine soviétique. Lorsque celle-ci a disparu, la plupart de ces navires, désormais inutiles, ont été désarmés et certains ont été vendus à des pays alliés. La marine turque a acquis entre 1993 et 2000, 8 frégates anti-sous-marines classe Knox et 6 frégates anti-aériennes Perry.

[32]    Voir la nomenclature qu’a fait Jean-Marc Balencie dans La diplomatie navale française en océan indien (thèse de sciences politi­ques soutenue à Grenoble en 1992).

[33]    Les termes anglo-saxons blue / brown water signifient eaux océaniques / côtières.

[34]    Standing Naval Force Mediterranean, force navale permanente de l’OTAN en Méditerranée.

[35]    MCM Force Mediterranean, Force de guerre des mines en Méditerranée.

[36]    Cem Gürdemiz, Açik denizlere doğru …, Türk deniz kuvvetleri’ nin bir portresi / Towards Blue Water navy, a Portrait of Turkish Navy, Istanbul, 2000, 119 p., page 53.

[37]    Voir Bayram Balci, la Turquie en Asie centrale, la conversion au réalisme (1991-2000), Institut Français d’Etudes Anatoliennes Georges Dumezil, Istanbul, 2001, 107 p.

[38]    La coopération peut prendre la forme de dons (3 patrouilleurs ont ainsi été cédés à l’Azerbaïdjan, la Georgie et le Kazakhstan) ou d’aide pour réorganiser la marine (réparer ou construire des bases, former les équipages, comme c’est le cas en Albanie).

[39]    Ces frégates TF-2000 seraient équipées de missiles anti-aériens SM-2MR identiques à ceux qui équipent les navires américains. Chacune d’entre elle coûterait un demi milliard de dollars. Voir Lale Sareebrahemoğlu, “ Turkey develops blue water force to control trade routes”, Jane’s Defence Weekly 19 août 1998, pp. 37-39.

[40]    Jean-François Perouse, “La Turquie à l’épreuve des tremble­ments de terre : bilans provisoires et premières leçons”, Géopolitique n° 69, avril 2000, pp. 100-103.

[41]    Voir Sanim Akgönul, Vers une nouvelle donne dans les relations gréco-turques ?, Institut Français d’Etudes Anatoliennes Georges Dumezil, Istanbul, 2001, 46 p., Serhat Güven, “Burying the hatchet”, Warship International Fleet Review, février 2000, pp. 44-48.

[42]    Citons pour exemple le programme d’acquisition de chars de combat, reporté à une date ultérieure, ou celui d’hélicoptères de combat, réduit des deux tiers à ce jour.

[43]    Six avisos classe A69 récemment désarmés par la marine nationale ont été à ce jour transférés à la Turquie.

 

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