Rapport de forces :
surface contre densité

Philippe Richardot

On constate que les Empires et  que certains grands conquérants s’effondrent. D’autre part l’on combat toujours avec plus de difficultés loin de ses bases. Ces remarques générales ont été théorisées par Clausewitz avec la notion de “force décroissante” de l’attaque, et plus récemment par Kennedy, un élève de Liddell Hart avec la notion de “surextension”. Or, ces deux notions fort justes découlent du rapport de forces surface/densité.

Définitions

La surface se mesure en chiffres, km² distances induites, nombre de personnels et de matériels, durée. La densité s’évalue en supériorité numérique locale, en rapidité et capacité d’action. A caricaturer, on peut dire que la surface correspond au “le pape, combien de Divisions ?” de Staline, et la densité au “n’ayez plus peur” de Jean-Paul II, un des vainqueurs de la Guerre froide. Surface et densité ont des avantages relatifs, contradic­toires par essence, qui deviennent des handicaps poussés au maximum. Trop concentrée ou trop dispersée une force ne peut réagir.  

Lorsque les batailles se conduisaient à vue dans un choc d’hommes et de chevaux, surface et densité sautaient aux yeux. Un espace laissé dégarni, une troupe hésitante ou peu nombreuse attiraient l’attaque, la percée : le vide appelait la densité (schéma La percée). Les Anciens préféraient la densité à la surface. Végèce, dernier grand auteur militaire romain, écrivait que “la valeur l’emporte sur le nombre”. Les Romains préféraient de petites armées mobiles, autonomes et combatives aux masses orientales. Toutefois, au ve siècle, le dernier de l’Empire romain, aux Romains qui voulaient l’impres­sionner par le nombre d’une levée hâtive, le Wisigoth Alaric répondit que “plus l’herbe était dense, plus elle était facile à tondre”. Ces deux avis sont le meilleur plaidoyer de la densité contre la surface entendue comme un nombre inerte et peu efficace. Surface signifie aussi front occupé. Et dans ce cas, si la surface est active, le rapport de forces s’inverse : la surface l’emporte sur la densité. C’est le modèle de la bataille de Cannes (216 avant le Christ). Les Carthaginois, deux fois moins nombreux, attirent les Romains par la faible densité de leur centre ; puis ils les prennent dans une nasse en les encerclant sur les flancs gauche et droit. La surface a encerclé la densité qui a joué contre elle-même en privant les Romains d’espace pour manœuvrer et même pour combattre au corps à corps. Une ligne s’enroulant en cercle sur une masse d’hommes : tel a dû être le spectacle de cette bataille. Par la méthode de l’enveloppement, la densité a été vaincue par la surface alliée à la souplesse (schéma L’enveloppement). Les peuples de cavaliers-archers (Parthes, Huns, Mongols) ont développé des tactiques de harcèlement. La densité (groupes mobiles) utilise la surface (terrain) pour se concentrer, frapper, se retirer et recommencer. Le harcèlement tire sa force de la répétition et non de la continuité de l’action. Il déconcerte parce qu’il utilise la surface pour son déploiement et sa sécurité, la densité pour frapper (schéma Harcèlement). L’apparition du feu ne change pas ces données tactiques tant que sa puissance s’exerce uniquement à vue. Le feu rajoute une nouvelle forme de densité projetable. Napoléon forme des “grandes batteries” pour affaiblir la ligne adverse mais n’hésite pas à lancer de fortes densités à l’assaut, comme l’immense colonne de cavalerie de Murat à Eylau (1807), la plus grande qui ait jamais existé. Toutefois la puissance de feu favorise l’étirement, la surface qui facilite sa mise en oeuvre. A partir de la guerre de Sécession (1861-1865), le feu casse la densité (schéma La puissance de feu).

A l’avènement de la deuxième révolution indus­trielle, lors de la guerre de 1914-1918, la mobilisation d’armées millionnaires, un feu indirect d’artillerie déclen­chent des batailles qu’un observateur ne peut embrasser de la vue. La tactique conduit à l’enterrement, au camouflage mais surtout à la dispersion pour limiter les dégâts de la puissance de feu. Des môles de résistance, des soutiens (réserves, logistique) forment des densités qui tiennent le dispositif. La surface devient un avantage tactique. La densité s’exerce à distance par le feu. Les grandes offensives voient aligner des milliers de pièces d’artillerie. A la densité projetable, réversible du feu s’ajoute la densité mécanique et mobile des groupes de chars qui font la rupture à la fin de la guerre. La Seconde Guerre mondiale, amplifie le phénomène. La densité se projette dans les airs et s’abat sur les villes et les troupes. Elle vainc la surface par la troisième dimension. Aujour­d’hui la doctrine prétend rechercher des effets et non des masses. Dispersion et projection dominent la tactique : la densité se projette, frappe puis se dilue dans la surface. Toute densité repérée est une cible. La densité agit dans la profondeur. C’est l’avènement du Tout Aérien.

Le feu aérien est fractionné, différé, omniprésent. Il est surface dans son déploiement, densité dans ses effets. Par la surface, il échappe aux coups d’une défense qui n’a pas de moyens technologiques capables de rivaliser. Le Tout aérien est unilatéral. C’est un retour au harcèle­ment. Quelle que soit la technologie, la tactique recher­che la destruction de l’ennemi. Entre deux adversaires qui cherchent à se détruire c’est le plus actif qui l’em­porte. L’inertie condamne à être manœuvré puis détruit en laissant l’initiative à l’adversaire.

Stratégie

La stratégie reste plus classique que la tactique changeante par essence car fille de la technologie. La stratégie des moyens est également partagée par la dialectique surface/densité. Elle recherche l’efficacité par le nombre ou par la qualité. Le nombre va de soit mais il est généralement contraire à la qualité. Il demande une logistique lourde et il n’est pas sûr que tous les matériels soient suffisamment approvisionnés ou entretenus pour fonctionner. La qualité s’exprime par un choix de maté­riels plus perfectionnés donc plus coûteux ou par la recherche d’une logistique capable de rendre les moyens opérationnels, soit une disponibilité plus grande.

SURFACE ET DENSITÉ DANS LA STRATÉGIE DES MOYENS

 

Avantage

Inconvénient

Surface

Nombre

Pertes plus nombreuses

Densité

Disponibilité

Usure rapide

La stratégie des moyens prépare la stratégie d’action. Elle lui confère ses moyens tactiques et de projection. La stratégie d’action est soit directe soit indirecte. La stratégie indirecte compte sur la surface. Dans le cas d’une stratégie indirecte de pression contre un adversaire, il faut qu’un tiers intervienne : espace où livrer bataille sans exposer son territoire, allié frontalier à l’ennemi. Dans le cas d’une stratégie indirecte de guérilla, la surface est l’espace qui immerge, cache et alimente les forces subversives. La surface joue aussi comme durée qui pourrit le conflit et dégrade la volonté combative de l’ennemi. Dans la stratégie indirecte du blocus, la surface est le cordon d’encerclement et le temps qui use. La dissuasion est une autre forme de stratégie indirecte. Son action est la menace gagée sur le nombre. La stratégie de dissuasion nucléaire de la Guerre froide alignait des milliers de têtes nucléaires. Dans l’après-Guerre froide, l’envoi-éclair de 200 hommes à Pristina par la Russie a empêché l’action terrestre de l’OTAN contre le territoire serbe ; ce n’est pas tant la valeur combative des 200 hommes qui a joué que les réserves nucléaires et conventionnelles russes. Dans la stratégie directe, la loi du nombre joue dans la durée. La supériorité tactique (densité) ne peut rien contre la supériorité stratégique du nombre dans la durée. C’est l’exemple de la guerre soviéto-finlandaise de l’hiver 1939-1940 : malgré des pertes plus de 5 fois supérieures et une faible progression, les Soviétiques l’emportent. Par contre, la densité vainc la surface lorsqu’elle atteint rapidement le centre de gravité ennemi. La campagne menée en 1805 par Napoléon contre les Austro-Russes est exemplaire. Napoléon se positionne d’une manière foudroyante sur le centre de gravité stratégique des Coalisés, au milieu de quatre armées dispersées dans une vaste surface. Il force la plus avancée, celle de Mack, à la reddition d’Ulm, et sépare l’armée autrichienne de Lombardie des deux autres située à l’Est. Il échoue en 1812, comme Charles XII de Suède avant lui et Hitler après lui, car il ne parvient pas à atteindre le centre de gravité de la Russie. Celui-ci recule comme l’horizon dans l’immensité russe (surface) et ne se borne pas à Moscou. La surface peut reculer son centre de gravité alors que la densité s’en éloigne ou le tient exposé. C’est pour cela que l’espace a le temps comme allié contre un ennemi qui ne dispose pas du premier. Par ce moyen la surface, si elle en a la profondeur peut diluer la densité d’un agresseur, voire détruire ses forces (retraites de Russie). La politi­que de la canonnière, réactualisée par l’Arme aérienne, est de la dissuasion active qui repose sur l’allonge stratégique et la rapidité de réaction : elle joue sur la densité et la foudroyance.

SURFACE ET DENSITÉ DANS LA STRATÉGIE D’ACTION

 

Rapport au temps

Rapport à l’espace

Mode d’action

Stratégie indirecte (surface)

Durée

Permet la durée

Usure

Stratégie directe (densité)

Rapidité

Ralentit et dilue les forces

Foudroyance

Néanmoins, victorieuse la densité veut contrôler le terrain gagné et tend à prendre de la surface : c’est tout le problème des Empires parvenus à leur apogée...

1er Constat géopolitique : la surface dilue la densité

Un constat géopolitique

L’apogée d’un Empire est le moment où il atteint sa limite d’action. Pour cette raison, les Empires ont une durée de vie moins grande que les nations. La faiblesse géopolitique voire militaire des Empires est un paradoxe qui tient au rapport surface/densité. Dans le cas des Empires territoriaux, elle résulte d’un calcul faux qui assimile puissance à surface. C’est un préjugé très ancien hérité d’une époque où l’agriculture produisait la majo­rité des richesses. Il fallait donc surface cultivable plus paysans en nombre pour acquérir ainsi de la puissance. Éventuellement, et c’est le mythe de l’El Dorado toujours opérant : on escompte trouver dans le sous-sol des riches­ses justement ou injustement soupçonnées. L’acquisition de la surface équivaut à une croissance des moyens. L’acquisition de la surface a été la grande stratégie de tous les Empires ou des nations ambitieuses depuis que l’Histoire existe. Toutefois, entre 1492 et 1945, la domi­nation des mers concurrence cette idée qui ne disparaît pas entièrement. Car si l’Angleterre prend le contrôle des mers entre 1715 et 1815, elle n’en conquiert pas moins l’immense fourmilière indienne. Elle n’est pas la seule alors. Les Empires coloniaux européens, circumplané­taires grâce à la maîtrise des eaux, hésitent entre le contrôle efficace et la conquête de vastes territoires. Illusion sanctionnée par la chute. Car, la surface territo­riale, condition de l’Empire, dilue la puissance impériale à partir d’un certain point : la limite d’efficacité. Au-delà, des conquêtes temporaires peuvent être enregistrés, comme celle la de la Dacie par l’Empire romain ou de l’Afghanistan par l’URSS. Mais l’abandon suit. La surface joue contre la densité.

GRANDEUR ET DÉCADENCE DES EMPIRES TERRITORIAUX

Un certain nombre de signes sanctionnent le dépassement de la limite d’efficacité. De vastes Empires ont subi des défaites sévères à leur périphérie face à des adversaires réduits en espace mais d’une grande densité. A une époque où l’agriculture prédomine, c’est le cas de l’Empire perse face aux cités grecques dans l’offensive, et face à l’armée d’Alexandre dans la défensive. La meilleure illustration de la défaite d’un Empire face à une force dense et réduite sans base territoriale est celui de la conquête de l’Empire aztèque par Cortès (1519). A l’ère industrielle, l’immense Empire russe subit une défaite sur terre et sur mer face aux Japonais à Moukden et à Tsushima (1904-1905) soit à l’extrême limite de son territoire et de ses possibilités. Le Japon combat à sa porte. Ce qui se vérifie dans la guerre, se vérifie aussi dans le temps. L’effondrement de l’URSS lors de la Guerre froide résulte de la dilution impériale dans la surface et la durée. L’URSS n’a pas tenu l’allonge stratégique et historique. Déjà, le plus grand Empire territorial de l’Histoire, elle a accru ses servitudes impériales après 1945 par la domination des pays de l’Est. La surextension en Afghanistan (1979-1989) lui a été fatale. A cela elle ajoutait un désir d’hégémonie mon­diale et spatiale : soit assurer une présence diplomatico-militaire et satellitaire coûteuse. Cette ambition était démesurée par rapport aux moyens économiques de l’URSS qui était une grande puissance pauvre. D’ailleurs la notion paradoxale de “grande puissance pauvre” est emblématique de la condition impériale. L’URSS tirait de la surface un vivier humain où sacrifier à millions plus des ressources énergétiques et minérales qui lui ont permis de gagner la Seconde Guerre mondiale, puis de faire figure de superpuissance pendant cinquante ans. Or les 4/5e de cet Empire territorial était du “vide” difficile à coloniser. Chaque hiver, l’économie russe se retrouve dans la même situation que les envahisseurs suédois, français ou allemand. Entre un super Empire territorial comme l’URSS et un super Empire hégémonique comme les États-Unis, c’est ce dernier, le plus dense, qui l’a emporté. Ce préjugé n’a pas entièrement disparu dans l’ère post-industrielle. L’Union Européenne s’engage dans la recherche de la surface pour retrouver la puissance qu’ont perdue les grandes nations qui la constituent. Ce calcul est illusoire, car un élargissement de 15 à 27 États-membres débouche sur un accroisse­ment de 30 % de la population pour un gain de 8 % de richesse. Il en résulte une baisse de la densité au profit de la surface-puissance apparente et symbolique, faibles­se en fait. Il n’est pas nécessaire d’englober des pays qui sont déjà des satellites économiques et politiques car la domination est déjà acquise sans frais. L’Union Européenne s’expose à la même crise écono­mique durable que connaît l’Allemagne après sa réunifi­cation de 1989 ; l’Est a un coût. La limite d’efficacité est dépassée. Autre erreur, les pays de l’Est et encore moins la Turquie, puissance proche-orientale, ne constituent un glacis défensif à l’Europe. Ils forment la base de départ et le carrefour d’une immigration massive et mal contrôlée. Faire tomber la mince barrière qui les sépare de l’ Union Européenne revient à ouvrir les digues.

L’Empire territorial est une cible facile pour démon­trer que la surface dilue la densité. L’Empire hégémoni­que ne conquiert pas de terres, mais cherche des points d’appui, des alliés, une influence : il fait l’économie d’une gestion directe. L’Empire hégémonique préfère l’action dans la surface, le rayon d’action à la propriété de la surface. Il a un double avantage.  Il contrôle efficacement des zones réduites mais bien situées : soit une économie de forces. Il peut abandonner ces zones sans causer un recul de l’État : soit réver­sibilité. C’est le modèle des thalassocraties athénienne et américaine. Toutefois l’hégémonie a un coût. Les alliés se paient ou sont à pro­téger : subventions, prêts, dépenses militaires. L’Empire hégémonique connaît donc le risque d’une dilution dans la surface visiblement éclatée. Lorsqu’il est efficace, il fait payer aux alliés le coût de sa domination : ainsi Athènes pille le trésor de la Ligue de Délos pour financer les Longs Murs et la construction du Parthénon ; ainsi les États-Unis vivent au-dessus de leurs moyens avec un endettement colossal. Toutefois cela n’écarte pas complè­tement le risque de dilution dans l’espace. L’Empire hégémonique peut être piégé dans une expédition péri­phérique : cas de la guerre désastreuse contre Syracuse pour Athènes (415-413 avant le Christ), et de la guerre du Viêtnam pour les États-Unis (1965-1972).

RAPPORT COÛT/EFFICACITÉ DES EMPIRES TERRITORIAUX ET HÉGÉMONIQUES

 

Servitudes impériales

Avantages comparés

Limite d’efficacité

Empire territorial

Coût administratif

Le coût pèse sur l’administré

Le coût pèse sur l’État central

Empire hégémonique

Coût de projection et d’influence

Le coût pèse sur les alliés

Économie de forces et réversibilité

Le coût pèse sur l’État hégémonique

La puissance a un coût mais le rang est une ressource. Si le coût l’emporte sur la ressource, le déclin est là. Des actions peuvent masquer un temps la réalité. La puissance n’est jamais que temporaire.

2e constat géopolitique : la puissance est relative

La montée d’une nation et la création d’un Empire partent d’un projet politique, d’une santé conquérante durable dans le temps et pas forcément de moyens immenses. L’Empire de Rome part d’un gros village sur le Tibre, la conquête musulmane de quelques milliers de cavaliers venus du désert, l’Empire ottoman d’une tribu turque soumise à la dynastie d’Osman. Par contre, en dépit de moyens humains, techniques colossaux, l’Alle­magne après deux bouffées d’expansion sanctionnées par deux guerres mondiales et la défaite n’a pas réussi. La puissance ou densité est relative à son environnement. Elle tient dans la maxime : “si tu es fort je suis faible, et si tu es faible je suis fort”. C’est un rapport de la densité au vide géopolitique. Le vide étant de la surface inerte.

En définitive, la densité est “une force qui va”. Elle conquiert la surface qui lui donne des moyens supplé­mentaires et finit par la diluer au-delà d’une certaine limite d’efficacité. Néanmoins, éviter le piège de la surex­tension ne garantit pas la densité du déclin. L’environne­ment géopolitique bascule dans l’Histoire et inverse les  rapports de forces. 


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