Guerre et terrain urbain

Jean-Louis Dufour

 

L'endroit choisi ou non par des armées pour en découdre s’appelle un champ de bataille, lui-même caractérisé par un “terrain” particu­lier. Celui-ci revêt des formes multiples. Cela va des espaces maritimes à l’aérien en passant par la terre elle-même. Cette dernière constitue le premier cadre, le plus naturel et le plus habituel, des affrontements armés entre collectivités ; il demeure encore aujourd’hui, faute pour la majorité des belligérants de posséder navires et aéronefs, le plus employé.

Ce terrain “terrestre”, si l’on peut dire, présente lui aussi des aspects divers. On se bat fréquemment en plaine mais aussi en montagne ; maquis, forêts plus ou moins denses, déserts, zones marécageuses sont utilisés à l’occasion. La ville, enfin, ou, de manière plus générale, les zones bâties ou urbanisées, figurent au nombre des terrains supports de la guerre.

Devant œuvrer dans des lieux aussi divers, nom­breuses sont les armées à avoir jugé nécessaires la conception de matériels adaptés à chaque type de terrain pour mieux se mouvoir et combattre et la mise sur pied d’unités spécialement entraînées à la lutte dans tel ou tel cadre physique. Ainsi l’armée britannique avait-elle pendant la Deuxième Guerre mondiale entrepris de former en Birmanie des unités au combat de jungle ; ainsi l’armée française, parmi d’autres, recourt-elle depuis des décennies aux services de formations aptes à se battre dans le désert, en montagne, en zone tropicale, ou capables de passer des navires à la terre ferme lors d’opérations amphibies. Mais les militaires se sont longtemps abstenus de se préparer au combat urbain[1]. Cette réticence est troublante. Ces formes d’affronte­ments, difficiles et meurtriers, exigent, en effet, de ceux qui s’y livrent, d’exceptionnelles qualités professionnelles associées à un entraînement poussé. C’est là une lacune d’autant plus étonnante que la guerre en ville, longtemps marginale, tend à devenir la règle. Sans doute ce manque est-il lié pour une bonne part au terrain urbain lui-même, ce qui constitue une raison pour tenter d’analyser ce lieu particulier où les soldats de tous pays répugnent à s’affronter. La preuve en est que même s’ils se battent, ou maintiennent, ou rétablissent la paix en ville, les armées continuent imperturbablement de partir en campagne, en tenue de campagne, dotées d’un plan et d’une artillerie de campagne. Les mots ont la vie dure, les traditions militaires aussi !

Trois traits caractérisent le terrain urbain dans une perspective guerrière, sa complexité, sa dangerosité et le fait qu’il est normalement habité.

Un terrain complexe

La complexité du milieu urbain tient essentielle­ment à sa diversité, à la rapidité avec laquelle il se modifie, et surtout à ses multiples dimensions.

La ville est diverse

S’agissant des possibilités de manœuvre et à condi­tions climatiques égales, toute plaine ressemble peu ou prou à une autre plaine. C’est la même chose pour la mer, “toujours recommencée”, mais aussi les déserts ou la forêt dense. Seules les montagnes peuvent largement différer les unes des autres quant à leur altitude, leurs formes et leur pente. Du moins ne se modifient-elles pas rapidement.

Les villes, elles, sont toutes différentes, à tel point qu’il n’est pas de déplacement tactique possible dans les dédales de leurs rues et avenues sans reconnaissance préalable, du moins si l’on entend ne point s’y perdre. Il est des villes modernes, d’autres traditionnelles, aérées ou au contraire faites de ruelles étroitement entrelacées. Dans les deux cas, déplacements et manœuvres ne se font pas de la même manière et les difficultés ne sont pas les mêmes.

 La diversité est propre aussi à chaque ville pour cause d’hétérogénéité. La densité de construction est toujours variable qui s’accroît en général de la périphérie vers le centre. Quartiers anciens et autres vieilles villes côtoient des ensembles modernes. De grands axes mènent souvent au centre ville, lui-même plus resserré ; ce centre, plus ou moins vaste, est entouré de banlieues dont les habitats pavillonnaires semblent plus accessibles aux armées en campagne. La ville est articulée en zones commerciales, industrielles, résidentielles qui se succè­dent mais parfois aussi s’enchevêtrent selon des schémas variables. On trouve aussi en ville, souvent à la périphérie, des installations aéroportuaires, ferroviaires, portuaires où les champs d’observation et de tir, devenus plus vastes, sont utilisables sans trop de risque par les unités blindées.

La ville est changeante

Les quartiers d’une ville, sinon la ville dans son ensemble, sont susceptibles de se modifier à une vitesse confondante. Il suffit parfois de deux ou trois lustres d’éloignement pour qu’un quidam, de retour dans sa cité, ne s’y retrouve plus.

Vraie en temps de paix, cette remarque l’est encore plus en temps de guerre quand les destructions occasion­nées par les bombes et les obus transforment radicale­ment et très vite l’apparence d’un quartier, d’un ensem­ble de maisons, d’un groupe d’immeubles. Divers histo­riens ont cru pouvoir comparer Verdun, campagne aux collines bouleversées par les tirs d’artillerie, à la ville de Stalingrad, objet de tant de combats acharnés. À force de bombardements, ces deux terrains, pourtant fort dissem­blables, ont fini par se ressembler. Bien des témoins ont rapporté la vitesse à laquelle un quartier bombardé ou des positions retranchées se transformaient jusqu’à deve­nir méconnaissables d’un jour à l’autre pour un habitué des lieux.

Les dimensions multiples de la ville

En ville, les communications via les rues, avenues, boulevards sont très nombreuses et se croisent systéma­tiquement, ce qui peut à l’occasion faciliter la manœuvre mais aussi la bloquer si l’une des voies est obstruée ou qu’une colonne de véhicules de combat s’y trouve dans l’impossibilité de progresser pour une raison ou pour une autre.

Les vues comme les portées sont souvent courtes. Une grande majorité des objectifs se situent à moins de cent mètres du combattant, une distance insuffisante pour que nombre de munitions, comme par exemple les missiles antichars, aient le temps de s’armer : elles sont donc sans effet quand elles frappent.

La ville est surtout un terrain à trois - ou quatre - dimensions[2], le seul, au contraire de la montagne, où un fantassin normalement constitué peut s’élever facilement et rapidement de plusieurs dizaines de mètres, en usant des escaliers des immeubles. Mais il y a des analogies entre ces types de terrain comme dans les méthodes d’instruction destinées à former les hommes. En ville comme en montagne, les mêmes principes d’escalade s’appliquent, comme les descentes en rappel, les ponts de singe d’un immeuble à un autre, la manœuvre par les hauts - ou les bas - quand des combattants passent d’un immeuble à un autre en perçant les séparations des derniers étages ou au contraire celles des caves[3]. En 1871, lors de la semaine sanglante, les Versaillais, lancés à la conquête de la capitale, emploient des canons de montagne, relativement légers, qu’ils hissent au sommet des immeubles pour mieux pilonner leurs adversaires. De leur côté, ceux-ci utilisent les hautes barricades qu’ils ont édifiées pour traverser les rues à hauteur des troisième ou quatrième étages

Caves et greniers, souterrains de toute nature, parcs de stationnement, canalisations, gaines, égouts et collec­teurs, mais aussi ruelles et impasses, galeries et passa­ges discrets d’une rue à une autre, “traboules” de toute sorte, impriment à la ville un caractère d’extrême complexité pour celui qui ne la connaît pas. L’informati­que ajoute encore de nos jours au problème en multi­pliant les obstacles concrets ou virtuels. Les systèmes de caméra vidéo, s’ils fonctionnent, permettent aux autorités de la cité de voir sans être vues, ajoutant aux difficultés inhérentes au terrain urbain le mystère d’une ville con­trôlée par des maîtres hostiles à l’étranger qui l’aborde.

Les obstacles à la progression y étant normalement très nombreux, le milieu urbain est donc, à la fois, compartimenté, cloisonné, coupé, parfois étendu, très changeant, et donc toujours dangereux pour le soldat qui l’aborde.

 

Un terrain dangereux

Même intact, le terrain urbain est en effet redou­table ; d’un côté, les positions de tir y sont innombrables et variées, de l’autre, les armées ne peuvent s’y déployer commodément : leurs armes ne sont point conçues pour un emploi urbain, les appuis peinent à s’appliquer.

Le terrain urbain fait peur

De chaque fenêtre, en effet, mais aussi de chaque porte, mansarde, soupirail, corridor, bouche d’égout, peut venir un coup mortel, porté par un seul homme, bien dissimulé, donc difficile à repérer. En ville, tout procure une cachette, un défilement ou un abri. Trouver un appui pour son arme est la chose la plus aisée du monde. Il en est de même des itinéraires d’accès ou de repli, des endroits où refaire ses forces, des caves pour s’abriter des coups. Tout immeuble ou bloc d’immeubles ou de maisons constitue une position défensive ou peut le devenir rapidement, du moins si l’adversaire ne dispose pas des munitions modernes capables de souffler d’un coup ces édifices de briques, de fer et de béton. Longtemps, pour­tant, des positions urbaines ont paru inexpugnables grâce à la solidité des constructions. En 1644, la cathé­drale de Salisbury, entourée provisoirement d’un mur en maçonnerie, offre aux soldats qui s’y abritent un incom­parable rempart. En 1871, les défenseurs de la Commune s’installent au palais du Luxembourg et au Panthéon, dont les murs épais leur offrent une protection efficace contre l’artillerie versaillaise. À Stalingrad, des structu­res massives en béton, comme le célèbre “silo à grains”, fréquentes surtout dans la zone des industries lourdes, procurent aux combattants de la 62e armée soviétique des abris solides contre les tirs des canons et les bombardement aériens allemands.

Le terrain urbain requiert des combattants à pied, seuls à même de s’infiltrer partout, de pénétrer les habi­tations et de s’y battre, si nécessaire, d’une pièce à l’autre des maisons, d’un étage à l’autre des immeubles. Cepen­dant, face à une ville qui lui est étrangère, affrontant un ennemi bien retranché dans les dédales des rues qu’il connaît parfois intimement pour y avoir vécu et même joué, le soldat d’une armée régulière étrangère se trouve dans une situation inconfortable où la crainte de l’inconnu, l’angoisse d’être surpris, l’attente du coup fatal, risquent fort de miner sa combativité.

Ce risque est d’autant plus probable que les cadres habituels d’emploi des forces, les divers types de forma­tion, en ligne, en colonne, en pointe, en essaim, sécuri­sants parce que longuement enseignés et appliqués, ne peuvent être respectés. Toute bataille en ville se décom­pose d’ordinaire assez vite en une série d’affrontements mineurs pour petits groupes d’individus, où la valeur des chefs, le courage des hommes, leur goût de l’initiative, revêtent alors une importance primordiale.

Des matériels inadaptés au terrain urbain

Quand ils se battent en ville, les hommes sont rapidement isolés et tendent à le demeurer. Difficile car périlleux et aléatoire, leur ravitaillement exigerait des engins de transport spéciaux, à la fois suffisamment blin­dés pour résister aux engins antichars, dotés d’un moteur permettant des accélérations foudroyantes, et d’une agili­té suffisante pour se jouer d’une partie des obstacles qui gênent sa progression. Un tel véhicule n’existe pas.

La transmission des ordres et compte rendus peut s’avérer problématique là où des réseaux de constructions très denses s’opposent à une diffusion satisfaisante des ondes de toute nature. Le GPS, hors duquel il n’est plus de salut, souffre en ville d’une imprécision certaine.

Les appuis aériens et d’artillerie sont peu efficaces en zone urbaine et celui des chars se voit compromis par leur extrême vulnérabilité en un tel milieu.

L’artillerie de campagne est à peu près inapte à la guerre en ville. Capable de neutraliser exactement une zone, par exemple, d’un hectare, elle ne sait pas détruire précisément un immeuble, encore moins atteindre une porte, une ouverture, un soupirail, du moins sans dégâts collatéraux excessifs. Ses obus à la trajectoire courbe risquent de rencontrer des obstacles intermédiaires et de ne pouvoir atteindre leur but.

Les avions répugnent à effectuer un appui direct des unités engagées faute pour les pilotes de pouvoir voler sans s’égarer très vite et de distinguer clairement au sol les amis des ennemis ; de leur côté, les hélicoptères sont très vulnérables à basse altitude, a fortiori en ville ; leur vol est périlleux entre des rangées d’immeubles en raison de courants d’air violents et imprévisibles.

Le char, enfin, est l’engin le plus inadapté qui soit au terrain urbain. Blindé sur l’avant, face au danger qu’il est conçu pour affronter, cet engin est moins protégé sur l’arrière, les flancs, le dessous de sa caisse, tous endroits naturellement visés par des guérilleros urbains, capables de tirer des grenades antichar à très courte distance à partir d’endroits imprévus comme les soupiraux, les bouches d’égout, les entrées d’immeubles. Fait pour atta­quer de front et à plusieurs engins côte à côte, le char en ville ne peut se déployer, autrement qu’en colonne, où il s’avère vulnérable à toutes sortes de coups sans être pour autant capable de riposter ; car en ville ses possibilités de tir sont réduites, tant à très courte distance que vers le bas ou vers le haut ; en particulier, ni ses mitrailleuses, ni son canon, ne peuvent prendre à partie un adversaire, situé à la quasi verticale de l’engin, en haut d’un immeuble.

Un terrain urbain pas forcément commode en défensive

Utiliser les villes en défensive, faire du terrain urbain un endroit où des guérilleros déterminés sont capables de mettre en échec une armée moderne sont des idées reçues qui ne résistent pas forcément à l’analyse. La guerre en ville est un art difficile, y compris pour ses défenseurs. Commode à défendre, la ville est également facile à isoler et à affamer. Elle peut être aussi et très rapidement entièrement détruite et incendiée par l’avia­tion et l’artillerie. Qu’elle soit entourée de collines, bordée par la mer ou traversée par un fleuve, elle est en général aisée à investir. Son périmètre, hier marqué par une ceinture de murailles, l’est aujourd’hui souvent et depuis déjà la fin du xixe siècle par des boulevards circulaires ou des “rings”. La ville à combattre, à assiéger, à emporter, est donc clairement inscrite dans l’espace militaire, bordée de voies suffisamment larges pour être emprun­tées par des colonnes de véhicules de combat. Assailli, le défenseur de la ville se trouve pris au piège d’où il ne peut plus sortir, même si des abris souterrains, éventuel­lement bétonnés, lui permettent en théorie de durer quelque temps au milieu d’une population en proie à la panique et dont il ne peut se préoccuper.

Un terrain peuplé

En effet, sauf si elle a été évacuée, la ville est le seul terrain où les hommes et leurs familles vivent en groupes compacts. En temps de guerre, ces populations posent aux armées des problèmes d’une grande complexité, qu’il faille défendre ou conquérir une ville, ou seulement la contrôler. Le nombre des habitants est un facteur chaque jour plus essentiel car en accroissement rapide, naturel ou du fait de réfugiés chassés par la guerre et venus souvent d’autres agglomérations. De plus, la ville habitée bruit de mille rumeurs, s’irrite, s’enthousiasme, se révolte. Enfin, le caractère symbolique de certaines cités en fait des objectifs singuliers, parfois essentiels, qu’un praticien de la guerre ne saurait ignorer.

La population urbaine s’accroît

Inutile d’exposer l’extraordinaire progression de la population urbaine mondiale. Constatons tout de même qu’en 1950, sur 5 villes de plus de six millions d’habi­tants, une seule (Shanghai) se situait dans un pays en voie de développement. En 2000, le monde comptait 17 villes de plus de dix millions d’habitants dont 12 situées dans des pays pauvres. Hier symbole de puissance industrielle, la très grande ville signifie plutôt, à l’aube du xxie siècle, misère, surpeuplement, gestion impossi­ble ; la ville tentaculaire des pays désarticulés est probablement “belligène”.

Ce caractère de villes comme Beyrouth, Kaboul, Monrovia, Freetown, Kinshasa, Brazzaville…, Bagdad, doit amener les armées à se préoccuper de leurs effectifs. Si ceux-ci peuvent être réduits de manière spectaculaire à force de techniques pour affronter une autre armée, de préférence moins performante, tout autre est le nombre de soldats indispensables pour contrôler une très grande ville hostile si telle doit être la mission assignée à une force armée. Une brochure spécialisée américaine[4] souli­gnait, il y a peu d’années, l’opposition grandissante entre le volume des populations urbaines et les effectifs mili­taires américains, de 1950 à l’an 2000. Ainsi quand l’armée de terre des États-Unis est passée en un demi-siècle de 1 500 000 à 480 000 hommes, la population de deux villes que l’US Army avait eu à conquérir de vive force (Manille en 1945, Séoul en 1950) atteignait (Manille) 1,5 million en 1945 contre 13 millions en 2000, (Séoul) 1 million en 1950 contre 19 millions en 2000.

La guerre a lieu désormais en ville. Ce fait est illus­tré par une étude récente de la Rand Corporation : 237 des 250 dernières interventions des US Marines ont com­porté des opérations urbaines. Si l’avenir confirme cette tendance, nul doute qu’une population urbaine en énor­me accroissement est un facteur - spécialement géogra­phique - dont vont devoir tenir compte les états-majors chargés de la planification opérationnelle.

Les villes ont une âme

Ces citadins en grand nombre ne constituent pas une population homogène. Certains quartiers réagissent aux événements en fonction de leur composition sociale. La moindre cité possède des quartiers résidentiels et d’autres plus populaires, parfois très proches les uns des autres mais aussi nettement séparés. La ville n’est pas un terrain neutre. Elle peut être, comme la mer, l’objet de tempêtes, c’est-à-dire d’émeutes ou d’insurrections. On peut aimer une ville ou la détester, jusqu’à en mourir. On l’apprécie aussi bien pour son équipe de football, sa cathédrale illustre ou son vieux centre rénové, mais aussi pour son ambiance, ses distractions, son odeur même[5]. La rationalité de sa population, soumise à toute sorte de rumeurs, passions, emportements, n’est pas évidente. En temps de guerre, toute armée, hors anéantissement brutal de la ville et de ses habitants, doit prendre en compte une population qu’il lui revient de protéger, soigner, alimenter et policer ; elle doit aussi s’en défendre contre toutes sortes de vols, d’attentats, d’agressions crapuleuses ou politiques, de fraternisations éventuelle­ment nuisibles à la discipline.

La ville en temps de guerre suscite tellement d’émo­tions que les musiciens la chantent, les poètes la célè­brent. Au xxe siècle, Madrid, Londres, Paris, Léningrad, Stalingrad, Varsovie (La Marseillaise du ghetto), Belfast, en donnent d’innombrables exemples. Maints poèmes des années noires exaltent la résistance de Paris, qui est “si beau dans (sa) colère”, “qui n’est pas une fille soumise”, “Paris qui n’est Paris qu’arrachant ses pavés” (Aragon). Pour mieux assurer la défense de Stalingrad, Staline mobilise ses poètes, comme Ilya Ehrenbourg :

Ne comptez pas les jours,

Ne comptez pas les kilomètres,

Comptez seulement les Allemands

Que vous avez tués[6],

ou s’agissant de Léningrad,

De la poussière noire, du lieu de mort et de cendres, le jardin renaîtra comme avant.

Il en sera ainsi. Je crois résolument aux miracles.

Tu m’as donné cette foi, ma Léningrad[7].  

Il est même des auteurs pour appeler les villes au combat comme on le ferait d’individus. “Tocsin, tocsin, s’écrie Victor Hugo en 1871, que de chaque maison, il sorte un soldat ; que le faubourg devienne régiment ; que la ville se fasse armée. Les Prussiens sont huit cent mille, vous êtes quarante millions d’hommes. Dressez-vous et soufflez sur eux ! Lille, Nantes, Tours, Bourges, Dijon, Toulouse, Bayonne, ceignez vos reins. En marche ! Lyon prends ton fusil. Bordeaux, prends ta carabine. Rouen, tire ton épée, et toi Marseille, chante ta chanson et viens, terrible. Cités, cités, cités, faites des forêts de piques, épaississez vos baïonnettes, attelez vos canons ![8]. 

Un terrain parfois symbolique

Ces passions extrêmes d’une population hétérogène sont évidemment liées, en bien des occasions, au symbole représenté par certaines villes particulières, du fait de l’histoire, la tradition, la religion ou la guerre elle-même.

Certaines cités sont “éternelles” (Rome), d’autres sont “lumières” (Paris), “blanches” (Alger) ou bien “saintes” (La Mecque, Kerbala, Rome), d’autres tellement célèbres, comme Athènes, prêtent leur nom à d’autres villes, comme celle de Caen surnommée “l’Athènes normande”.

À l’instar des êtres humains, elles ont leur qualités propres : c’est Paris, “la bonne ville”, Grozny, “la redou­table” en langue tchétchène, “Le Caire”, la victorieuse en arabe. Stalingrad est anobli par la bataille du même nom. Il en est de même de Verdun pourtant épargné à peu près par les combats, de Sébastopol marqué par son siège, de Sarajevo devenu symbole d’une tolérance interethnique assassinée.  

Autant de drames et de mérites ne sauraient demeurer sans récompense. Des médailles de Verdun sont créées ; Stalingrad se voit remettre par Churchill, au nom de roi d’Angleterre, une épée d’honneur offerte à Staline le 28 novembre 1943, lors de la conférence de Téhéran ; en août 1914, pour mieux inciter les Belges à la résistance, Liège est fait chevalier de la légion d’honneur par le gouvernement français ; en 1944, le général de Gaulle nomme Paris “Compagnon de la Libération” ; en 1949, Caen est décoré de la Croix de guerre en hommage aux destructions subies par la ville au printemps 1944.

Les villes, en français du moins, sont souvent de sexe féminin. On dit d’ailleurs des villes comme on le dit des femmes qu’elles sont forteresses ou bien “ouvertes”, c’est-à-dire non défendues ; elles peuvent être assiégées, séduites, enlevées d’assaut, forcées…

C’est bien là un terrain compliqué. On comprend dans ces conditions les réticences du soldat à s’en empa­rer, même si la prise d’une ville, l’objectif qu’elle repré­sente, les richesses qu’elle recèle, sont autant de moti­vations puissantes pour entraîner une troupe et l’amener à se surpasser. Pour avoir l’honneur de prendre Moscou ou Berlin, les généraux allemands, américains ou sovié­tiques, espèrent, se pressent, intriguent dans une compé­tition très particulière où les élus sont peu nombreux. “Vous avez de la chance”, dit de Gaulle à Leclerc, la veille de la libération de Paris. À l’évidence la ville n’est pas un terrain comme les autres.  

Conclusion

Le terrain urbain, la “ville de bataille” pourrait-on dire aussi, a probablement un bel avenir devant lui. À cela trois raisons, la première est d’ordre géographique, la deuxième, sociologique, la troisième, tactique.

La guerre aura lieu en ville en raison de l’accroisse­ment démesuré des villes, du nombre de leurs habitants, de l’espace qu’elles dévorent. Peut-être se battra-t-on demain en ville faute pour la campagne d’exister encore.

Sauf exception, anachronisme ou résurgence d’un impérialisme militaire d’un autre âge, les guerres sont aujourd’hui en majorité civiles, dans la proportion de cinq contre un, depuis un demi-siècle. Plutôt que d’entraîner le choc d’armées nationales les unes contre les autres et dont l’objectif premier est la destruction ou la neutrali­sation de l’adversaire, la guerre civile ou le conflit armé interne a le pouvoir pour enjeu, à moins que ne soient les richesses de l’autre, ou bien les deux ensembles. Or, richesses et pouvoir se trouvent essentiellement en ville.

Enfin la ville, de par sa complexité même, est le dernier maquis où des guérilleros déterminés peuvent encore espérer causer des difficultés à une armée moderne.

Militaires et géographes ont donc lieu de se préoccu­per du terrain urbain et de sa configuration jusqu’à en posséder une connaissance la plus exhaustive, la plus intime possible. Le laboratoire d’études tactiques du corps des Marines à Qantico (Floride) vient d’entrepren­dre la numérisation de plus de quatre-vingt villes de la planète où des interventions américaines sont imagina­bles. Cela doit s’effectuer sous tous les aspects possibles, habitat, population, souterrain, informatique…, une tâche énorme, impossible à mener à bien sans la coopéra­tion étroite de ces deux spécialistes que sont le géographe et le militaire, qui à l’instar de la ville et de la guerre, ont au fond toujours marché d’un même pas. 



[1]     Il n’y a pas si longtemps, en août 1982, une brigade de l’armée de terre française se présentait à Beyrouth munie d’un unique plan de Beyrouth, hâtivement photocopié ; en juin précédent, la marine nationale dépêchait le BDC Argens (un bâtiment de débarquement de chars), chargé d’évacuer les Français du Liban, au port de Jounieh, muni d’un plan de la ville, de ses plages et de ses approches qui datait de 1912.

[2]     La mer peut-être aussi, avec l’espace aérien qui la recouvre et les fonds qui l’entourent ; mais pour en traiter, il faut varier les bâti­ments, user des porte-avions et des sous-marins comme des navires plus traditionnels.

[3]     A Platée, en Grèce, pendant la guerre du Péloponnèse, à Berlin en 1945, à Jenine en 2002, Platéens, soldats de l’Armée rouge, mili­taires israéliens, tous usent de ce procédé pour progresser d’un im­meuble à l’autre en passant par les caves, ce qui permet d’agir à l’abri des vues de l’adversaire et d’améliorer ses capacités de manœu­vre. voir J.-L. Dufour, La Guerre, la ville et le soldat, Odile Jacob, 2002, pp. 145 et suivantes.

[4]     Russel W. Gleen, Combat in Hell, A Consideration of Constrai­ned Urban Warfare, Arroyo Center, National Defense Research Institute, 1996.

[5]     Peiping (Pékin) était empoisonnée, mais la ville restait pour lui l’endroit où il était né. Les couleurs, les odeurs, les voix lui faisaient ressentir un grand bien-être”, in Lao She, Quatre générations sous un même toit, Mercure de France, 2000, tome 3, p. 191 (histoire d’une famille chinoise à Pékin pendant l’occupation japonaise).

[6]     Stalinskoïeznamia, journal du front de Stalingrad, le 8 septem­bre 1942, La guerre, la ville et le soldat, op. cit., p. 55.

[7]     Ibid.

[8]     Cité par Pierre Seghers, publié dans Les Lettres françaises clandestines, numéro spécial du 1er août 1944, La résistance et ses poètes, Marabout, 1978, tome 2, p. 71.

 

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