LES EMPILEMENTS GEOSTRATEGIQUES ET LEURS HERITAGES :

ETUDE APPLIQUEE A L'ESPACE LORRAIN

Jean-Pierre Husson

 

Espace tout à la fois convoité et malmené par l’intérêt successif porté à sa position géostra­tégique puis à la valeur des ressources minières qu’elle renferme, la Lorraine fut, par excellence, la terre d’affrontement des nationalismes, l’espace support à des évolutions de conceptions militaires majo­ritairement défensives. Organisé en ménageant de vastes espaces de glacis, le territoire intègre des lignes direc­trices géographiques méridiennes. Celles-ci s’ouvrent sur les zones à défendre par des frontières successivement floues et compliquées puis ensuite abornées, délimitées mais précaires, et enfin déplacées, translatées, devenues des linéaires d’hostilité faisant front. Cet enchaînement a cessé depuis seulement un demi-siècle, l’ouverture des marchés accompagnant le retour à la paix et l’estom­pement des barrières. L’héritage légué est spatialement très important, encombrant, placé entre pérennité, survi­vance obsolète ou figée, voire palimpseste. Il peut être également érigé en haut lieu de mémoire, en espace en cours de patrimonialisation, en site reconnu par les acteurs locaux soucieux de mener à bien une politique ascendante de réflexion sur la cohérence de leur terri­toire, principalement à l’échelle du pays.

La genèse des héritages géostratégi­ques accumulés

Le territoire lorrain fut longtemps un manteau d’Arlequin rapiécé, recouturé, déchiré, désuni, où des frontières dûment étalonnées purent perdurer des siècles[1], s’empiler, se compliquer dans des organisations floues entretenues pour des raisons économiques, concer­nant en priorité les marchés des bois, du sel, du blé[2]. Pendant tout le xviie siècle, le maintien d’une relative confusion perdure malgré le grignotage de la Lorraine par la France. Cette situation s’explique par l’affronte­ment de deux façons de concevoir et organiser l’espace. Le Roi souhaite en priorité conforter la défense d’un angle d’attaque vulnérable, potentiellement exploitable par les Habsbourgs. Secondairement, il cherche à asseoir sa volonté centralisatrice. Dans la seconde moitié du xviiie siècle, cette dernière se concrétise par l’essor des grands travaux routiers. Le réseau lorrain des routes stratégiques[3] est complété, rationalisé grâce à la réacti­vation d’un très impopulaire système de corvées. Cette approche du territoire vue d’en haut est synthétique, car­tésienne, souvent bien mal articulée avec la réalité locale. Sur le terrain, le fait de vivre à proximité de l’autre (sujet lorrain ou des princes possessionnés) relève d’ancestrales complémentarités dessinées sur un axe lotharingien, grossièrement de direction Nord-Sud. Cet axe parallèle au couloir rhénan, concurrentiel des activités de la Décapole alsacienne, est surtout prospère si le Rhin est un limes.

Frontières floues et points fortifiés

Du début du xviie siècle à la date de renoncement de François III sur ses Duchés (13 décembre 1736 et 13 février 1737) alternent pour les Lorrains des périodes d’occupation par les troupes royales (1633-1661, 1670-1697, 1702-1714) et des moments d’accalmie hélas trop courts et précaires pour annoncer la convalescence du pays. Celle-ci ne s’opère qu’avec le retour de Léopold (1698) et la signature de la paix de Ryswick. Au cours de cette période, les Duchés perdent de facto leur indépen­dance géostratégique, autrement dit la possibilité de jouer un rôle sur l’échiquier européen. Face à Louis XIII puis Louis XIV, Charles IV[4] de Lorraine a tenté cette am­bition qui conduisit à la ruine prolongée et au démantè­lement partiel de ses possessions. Même si la frontière demeure pleine de contentieux, indentée, trouée de hernies particulièrement nombreuses dans le baillage d’Allemagne, les grands traits d’une politique de défense émergent progressivement au nord, sur une ligne reliant Montmédy à Bitche pour se terminer sur l’entonnoir messin[5]. Ce choix politique esquissé dès les trois périodes d’occupation de la Lorraine va perdurer pendant près de trois siècles. Il accompagne, adhère aux différentes phases de défense successivement conçues, en dehors de la période d’annexion de la Moselle à l’Empire allemand[6]. Dans cette mise en œuvre, le traité de Vincennes (1661), inscrit dans la suite des règlements de la paix des Pyré­nées (1659), apparaît comme l’étape décisive du déman­tèlement fortifié de la Lorraine. Louis XIV annexe le pays de Sierck, porte de défense de la citadelle de Thionville cédée par l’Espagne. Il impose la délimitation d’un couloir appelé chemin d’Allemagne pour pouvoir faire circuler ses troupes sans avoir à passer de frontières entre Verdun, Metz et Phalsbourg. Le corridor mesure près de deux kilomètres de chaque côté de la route. Ces principaux acquis du traité de Vincennes nous éclairent sur l’ambiguïté, la dichotomie des conceptions géostra­tégiques poursuivies par la monarchie française dans les rivalités de pouvoir à exercer sur le terrain lorrain. Pendant toute l’Epoque Moderne subsiste ce double jeu d’articulation des échelles et des conceptions de la défense. Il s’agit tout à la fois de conforter une première ligne défensive et une ligne de repli sur laquelle végètent des places fortes reléguées au second rang (Marsal), désormais peu entretenues.


 

Évolution géostratégique du territoire lorrain
(xvii
e- xviiie siècles)


La situation géostratégique lorraine des xviie et xviiie siècles offre de nombreux points communs avec celle des Flandres (frontières compliquées, artificielles, traversées par une limite linguistique) mais en diffère aussi fortement par le rôle exercé par la topographie. Dans les Flandres et l’Artois, les polders puis les Monts Cassel, le Pévèle, l’anticlinal d’Artois facilitent la créa­tion d’une double ligne de défense voulue par Louis XIV. En Lorraine, la topographie méridienne dessert la pour­suite d’un objectif similaire. Ici, la rectification et la ratio­nalisation des frontières restent lente, longue, dominée par des rapports de force inégaux entre le royaume, les duchés et les seigneurs possesseurs d’enclaves. Les traités signés sont très nombreux, reflets des confronta­tions et des opportunités captées pour échanger, au coup par coup, des bribes de territoires. Ainsi le traité de Paris[7] daté du 21 janvier 1718 aboutit à des échanges et des renoncements appuyés sur de gros dossiers d’exper­tises[8]. La France annexe Longwy et ses environs ainsi que sept villages[9] situés près de Phalsbourg. Son avancée sur le linéaire du Pré Carré est ainsi confirmée, confor­tant la défense d’une frontière régularisée. À court terme, le duc réalise également une opération intéressante. Il annexe une grosse enclave située au cœur de ses biens et donne ainsi une meilleure cohérence à ses États. L’échan­ge confirme le souci des Français de constamment isoler les Lorrains, d’ôter à Léopold toute velléité de remuer[10] dans le contexte d’un découpage visant à translater les frontières vers le Nord de la province et en repoussant le terrain de la guerre sur le Palatinat[11].

La persistance d’enjeux secondaires surajoutés

La construction de la frontière de guerre s’accom­pagne du déplacement latéral des efforts effectués pour moderniser les places fortes sises sur la limite du Pré Carré ou en position avancée par rapport à celle-ci (Landau en Palatinat). Cette ligne de conduite n’est pas toujours clairement exprimée sur le terrain. La constante des actions est de faire évoluer en parallèle plusieurs scénarios secondaires ou de rechange, de conserver des situations embrouillées, sources de négociations ultérieu­res utilisées pour accélérer ou conforter l’évolution du scénario principal, celui d’avoir une frontière la plus cohérente possible, y compris à l’échelle locale[12]. Les cartographes du roi matérialisent les gains obtenus[13], produisent de magnifiques atlas et des cartes très utiles pour réaliser une approche géorétrospective des terri­toires[14].

La traversée du baillage d’Allemagne par une double frontière linguistique et surtout religieuse, assez floue, non juxtaposée demeure tardivement un paramètre à prendre en compte[15] pour éclairer l’évolution du règle­ment des enjeux stratégiques secondaires. J. Peltre[16] avait montré que de nombreux villages et hameaux, souvent modestes, essartés au détriment des forêts et accrus en friches, avaient été créés entre 1504 et 1630. Ils dessinent un double front de colonisation fait à l’initia­tive des princes passés à la Réforme et surtout des évêques et abbés soucieux d’établir un cordon pour endi­guer la pression du protestantisme tout en encourageant de nouveaux sujets à créer à leur profit de la richesse. À Nancy, Charles III participe également à la réaction tridentine. Il rehausse le rayonnement de sa ville neuve, en faisant de ce lieu un espace d’accueil monastique de tout premier ordre.

La terrible récession démographique créée par la guerre de Trente Ans a eu des effets durables. Elle s’est souvent poursuivie jusqu’au retour de Léopold[17]. Le règne de ce prince inaugure une réelle convalescence des Duchés. L’équilibre entre les hommes et les richesses offertes est atteint dès 1740. Après cette date s’esquisse même une surcharge démographique traduite à partir de 1770 par des dysfonctionnements concrétisés par le regain de l’érosion, l’appauvrissement de la couverture forestière, la répétition des accidents climatiques. Malgré le retour à un contexte démographique favorable, les tentatives menées après 1720 pour créer de nouveaux villages avortent la plupart du temps ou demeurent concrètement très modestes[18]. Les conditions politiques et religieuses ont changé, les puissants ne sont plus porteurs de ces projets qui avaient toujours été implantés sur des sols médiocres, boisés. Dans la première moitié du xviiie siècle, friches et accrus sont seulement réinves­tis par les communautés préexistantes soucieuses d’agrandir leurs terres, parfois jusqu’à laisser un mince rideau de haie pour les séparer de leurs voisins[19].

Les archives montrent que de nombreuses petites enclaves survivent si elles ne portent pas ombrage à la cohérence des territoires et des aménagements réalisés[20]. Par exemple, la principauté de Lixheim n’est délimitée que par un plan sommaire[21]. L’enclave de Dannelbourg qui dépend de Lixheim est également conservée. Elle ne revêt pas d’enjeux[22] et son existence ne gêne personne. Le pouvoir reste également débonnaire quand des parti­culiers profitent d’une implantation sur la frontière pour dépasser leurs droits, défricher, déborder, anticiper selon l’expression alors consacrée. La prescription des agisse­ments est accordée lorsqu’un procès-verbal redéfinit les droits et devoirs à faire respecter[23].

À l’inverse, l’État devient très attentif dès qu’une enclave peut générer une difficulté diplomatique, poser un problème de contentieux ou pire risquer de créer un avant-poste ennemi dans ses propres terres. En 1751, la partition de la principauté de Salm est imposée par le maréchal de Belle-Isle. L’objectif est de lever l’indivision des terres et de dessiner une enclave réduite, définie par des limites indiscutables appuyées sur la Bruche, la Plaine et le Donon. Le règlement s’accompagne d’une abondante production de cartes utilisées pour l’abornement[24].


Croquis :
Détail d’une frontière complexe à l’Est de Boulay


Carte n° 3
L’abornement de l’enclave de Dannelbourg


Au total, la fin de l’Epoque Moderne montre que la Lorraine, entrée dans le giron français, continue, du point de vue géostratégique, à faire figure de cas à part. Si dans les grandes lignes, l’adhésion à une logique de défense hexagonale s’impose, dans le détail persistent des particularités liées à la résorption, rarement précipitée, des héritages. La période suivante rompt avec cette construction lente. La Lorraine devient alors un espace géostratégique hors norme. Sur son territoire, certes assez restreint, se focalisent les tensions portées par la virulence des nationalismes.

Les frontières de guerres translatées

À l’Epoque moderne, la Lorraine joue partiellement un rôle d’état tampon et la France n’est pas réellement inquiétée par ses voisins. Les menaces de 1792 (arrêt des Prussiens à Valmy) et l’invasion de 1814 inaugurent une nouvelle période. Les changements conduisent à confor­ter les stratégies défensives, avec en particulier la conser­vation d’un entonnoir de défrichement[25] qui aboutit sur Metz. Cette conception défensive est bousculée par la nouvelle frontière imposée en 1871. Elle est dessinée pour donner à l’Empire un avantage militaire essentiel grâce à l’annexion de Metz[26]. Les calculs géopolitiques et géostratégiques qui découlent de cette frontière ont été beaucoup étudiés, en particulier du point de vue du rôle de barrière exercé par les forêts (J-P. Amat), des évolu­tions du système Séré de Rivières (A. Durupt de Baleine[27]), de l’histoire de la Moselle annexée (F. Roth). Avec la translation imposée sont brisés les efforts patients de plus de trois siècles d’avancées pour asseoir et allier pouvoir politique et commandement. Sur les marges de l’Est, la ligne bleue des Vosges devient un lieu de condensation, de cristallisation nostalgique à propos des provinces perdues. L’identité régionale est boulever­sée. Nancy, ville ouverte, capitale d’une Lorraine mutilée, connaît une prospérité conjoncturelle soutenue par une forte émulation créative qui fait dire qu’elle gagne un Sedan artistique[28].

L’essor sidérurgique d’après 1890 n’avait pas été imaginé par le gouvernement Thiers. Dès 1880, la Lorrai­ne s’est transformée en glacis organisé en profondeur, hérissé de forteresses enterrées, adaptées aux progrès réalisés dans le secteur de la grosse artillerie[29]. À partir de 1890, et fréquemment en position de proximité immé­diate par rapport à la frontière, deux systèmes sidérur­giques s’organisent pour travailler avec leurs bases arrières. La France dispose là de l’essentiel de ses usines fournissant la fonte et l’acier. Elle doit concevoir et met­tre en place un réseau logistique, essentiellement ferré, compliqué, vulnérable, imposant la construction d’ouvra­ges d’art pour surmonter les handicaps topographiques. La formidable accumulation de défenses réalisée par l’Empire dans un rayon de quinze kilomètres autour de Metz accroît la fragilité de nos positions. Le verrouillage messin impose à la France une politique défensive. Il l’empêche de pouvoir escompter choisir le lieu d’une revanche. Il contraint la France à entretenir un vaste réseau fortifié rebâti autour de Verdun, Toul, Epinal et Belfort. La Lorraine devient, à la fois, espace de stratégie totale appuyée sur le constat d’un nationalisme blessé et lieu stratégique par le vaste glacis organisé. Les mili­taires pensent pouvoir articuler la défense globale avec des escarmouches (tactique locale) en s’appuyant sur les accidents du relief (bataille du Grand Couronné et du col de la Chipotte en 1914)[30].

La frontière de 1871 a contraint la France à réin­venter sa stratégie définie par un nouvel espace beau­coup moins favorable que le précédent. La réactivation impose des défenses autour de Toul et de Verdun, replace la Lorraine dans une situation de continuité par rapport à ce qui avait été conçu au xviiie siècle[31]. Séré de Rivières introduit ici la notion de limes ouvert (M. Foucher)[32]. Traversant la Lorraine et stérilisant durablement son espace par les servitudes imposées, la machine de veille et de guerre bâtie entre 1871 et 1914 brise les flux lotharingiens, laisse une emprise spatiale[33] considérable avec laquelle il faut encore compter. Le traité de Ver­sailles, qui amène à retrouver les frontières d’avant 1871, réunit deux territoires qui se sont tournés le dos pendant le demi-siècle de la première révolution industrielle, période décisive pour la réorganisation des pôles d’activi­tés, la redistribution des hommes, la refonte des hiérar­chies urbaines. Dès lors, il s’agit de vivre dans un même cadre, de définir les enjeux obéissant à une nouvelle logique économique (par exemple, accepter l’effondre­ment du vignoble mosellan qui avait été rétabli après la crise phylloxérique parce qu’il représentait la zone la plus septentrionale de l’Empire), de réfléchir au retour à une politique de protection très vite affichée défensive. Ce choix est majoritairement approuvé par les Français pour ne pas avoir à répéter les immenses sacrifices humains supportés en 1914. La ligne Maginot est le résultat de cette politique faisant la synthèse entre le devoir et l’effroi. Elle concrétise le passage de la construc­tion d’un limes ouvert, allongé sur 285 km, à une organi­sation en forts rapprochés, casemates, tourelles, cloches fixes, tout un ensemble principalement réparti en Alsace, Lorraine et jusqu’aux Ardennes.

Bradé, vendu, abandonné ou formant une réserve foncière, l’ensemble des espaces paléo-militarisés[34] cor­respond maintenant à une réalité géographique majeure en quête d’identité, d’image, de refonctionnalité.

Les héritages accumulés, chance ou handicap ?

Les legs géostratégiques empilés, hérités des chan­gements dans les choix de défense poursuivis, améliorés ou imposés sont pertinents pour mener une réflexion sur les territoires. Ils forment des obstacles, des verrous à la mise en place de projets mais peuvent aussi changer d’affectation. Ainsi, les casernes Bridoux, qui furent une des bornes de la ville de Metz, sont devenues un pôle de développement en accueillant le nouveau campus univer­sitaire de la ville. De l’échelle de la caserne à celui de la ceinture fortifiée précédée de glacis, de champs de tir, de zones de manœuvre, les zones paléo-militarisées ont connu des processus d’évolution très variables placés entre l’oubli, la réaffectation, la reconnaissance plus ou moins tardive par processus de patrimonialisation. Beau­coup de sites ont été rasés ou sont marginalisés, dégra­dés. À l’inverse, d’autres sont valorisés, convoités, inté­grés à de grands projets. Ceux-ci résultent souvent de l’exploitation d’une opportunité foncière. Ils peuvent éga­lement être portés par un effet de mode. Ils affichent la volonté de redonner du sens à une zone désaffectée, centrale, à la recherche d’un nouvel usage. L’évolution des sites dépend de l’offre exercée, traduite en termes de spéculation foncière toujours menacée par les droits de préemption existants. Elle se dessine surtout par le croi­sement de deux paramètres : la taille des emprises con­cernées, l’état de conservation et de reconnaissance apporté aux lieux parfois mémorialisés avec passion, portés dans le cadre des nouveaux usages qui leur sont attribués, par des représentations très différentes de celles de leurs affectations initiales.

Un fort processus d’ensevelissement et d’oubli

De nombreux héritages retournent à la terre ou sont ensevelis sous la friche ligneuse qui redevient forêt. Les éléments les plus modestes (casemates, fortins) peuvent être digérés par la nature qui reprend ses droits. Avant 1987, date de la création de la M.R.A.I. (Mission pour la Réalisation des Actifs Immobiliers des Armées), beau­coup de terrains furent cédés à des collectivités, voire à des particuliers après qu’avait été mise en place la Commission de Déclassement et Aliénation des Ouvrages Anciens (1946). Dans l’ancien géosystème militaire, les composantes annexes avaient leur utilité, s’inscrivaient en connivence avec les accidents de la typographie. Elles ont perdu tout fil directeur qui pouvait les relier aux ouvrages[35] conservés dans leur masse de pierre ou de béton. Ces annexes sont des petites verrues abandonnées mais heureusement souvent peu exposées au regard.

Les fortifications sises en milieu rural, créées en rupture avec l’assiette des géosystèmes locaux (A. Durupt de Baleine, 1998) sont majoritairement oubliées, isolées, vandalisées, éventuellement digérées quand elles se situent sur une marge urbaine dynamique. Dans le cadre des opérations de développement local et de promotion du petit patrimoine porté par des associations, ont été réali­sés des opérations de sauvetage de l’oubli. Ainsi, sur l’arrière du front allemand de la bataille de Verdun, le pays de Spincourt a soutenu le projet de reconnaissance de deux sites : le camp du capitaine Marguerre qui montre toute l’originalité de l’intendance allemande et la fosse du grand canon connu sous le nom de Long Max[36]. L’objectif de cette requalification est d’élargir la fréquen­tation des sites de souvenir souvent réduite à la seule visite de Verdun. Aujourd’hui, il s’agit également de for­muler un projet de pays d’art et d’histoire (P.A.H.) trans­frontalier axé autour de lieux reconnus, ici la citadelle de Montmédy[37].

Beaucoup d’espaces dénaturés, réappropriés

En Lorraine, l’offre d’espaces paléo-militarisés reste très importante et évolue à plusieurs vitesses. La MRAI et secondairement l’EPFL (Établissement Public Foncier de Lorraine - ex EPML) sont confrontés à trois types de produits : les espaces fonciers sans repreneur, les zones dangereuses, polluées, à sécuriser avant toute cession et les espaces convoités, localisés dans des lieux où le coût du foncier est élevé. Avant la création de la MRAI, en particulier dans le contexte très délicat de crise indus­trielle annoncée, anticipée ou aggravée par le déplace­ment ou la dissolution des régiments, beaucoup de petites villes eurent à gérer un redéploiement foncier considé­rable. Après 1871, Morhange, qui bénéficie d’un intérêt militaire inédit, passe en très peu d’années du rôle de modeste bourg rural à celui de ville de garnison pouvant accueillir jusqu’à 4 000 soldats. Après 1945, les militaires désinvestissent le lieu. Les casernes, déjà malmenées par la guerre, se détériorent, servent à loger les mineurs appelés à travailler aux houillères. Après 1962, le retour des militaires n’est qu’un sursis de trente ans. De 1960 à 1980, trois des quatre casernements sont presque entiè­rement rasés, remplacés par des pavillons, des grandes surfaces. En 1992 partent les derniers contingents. La réappropriation des casernes restantes s’inscrit dans un nouveau contexte qui n’est pas celui de la rénovation[38]. Morhange souhaite désormais conserver des témoins de son passé militaire, et joue la carte de la décentralisation pour s’engager dans une phase de patrimonialisation des actifs fonciers et bâtis qui lui échoient. La ville doit apprendre à vivre sans l’Armée. Elle négocie avec la MRAI et la Région qui confie sa politique de maîtrise foncière à l’actuel EPFL. Le quartier Cissey est conservé, restauré, aéré, agrémenté d’une coulée verte pénétrante.


Carte 4 : Morhange : une politique


Quels choix pour réutiliser, réinvestir, voire patri­monialiser les héritages légués ?

La redécouverte par les acteurs locaux des héritages géostratégiques est assez récente. Elle se place à la croisée des opportunités offertes par la mise sur le mar­ché d’une offre, à la fois abondante et hétéroclite, d’espa­ces fonciers et du souci de faire réemerger un devoir de mémoire et de patrimonialisation des sites quand ils sont liés à l’Histoire. L’ampleur est telle qu’il faut opérer des choix, formuler de nombreuses interrogations. Faut-il privilégier une approche holiste des héritages à appréhender de façon globale, en privilégiant un fonction­nement systémique reliant les passés successifs faits d’adaptations, de renoncements, de dysfonctionnements à l’actuel ? À Toul, la réinsertion de l’enceinte Vauban est inscrite dans la politique de requalification de la vieille ville encore en déficit d’image. Elle pose à la fois un problème d’identité, de reconnaissance et de réattribution de fonction sur un système défensif très vaste, en partie en friches et qui a partiellement perdu ses liens initiaux avec un environnement d’eau[39] à faire revivre si les coûts avancés sont supportables après que les contenus ont été avalisés par les Architectes des Bâtiments de France.

Conclusion

Empilement, continuité, ruptures et déplacements de frontières font que les territoires géostratégiques lorrains hérités sont très vastes, disparates par leur tail­le, par leur état de conservation, par l’intérêt et le regard qui leurs sont portés depuis trois à quatre décennies de progressive démilitarisation et de déplacement des enjeux de défense sur d’autres théâtres d’opération[40]. La lente sécrétion des héritages anciens accumulés a été relayée par celle, beaucoup plus courte dans la durée, du temps des affrontements des nationalismes. Au cours de cette période n’ont pas été investis les mêmes lieux que précédemment. L’effort de défense a imposé de consom­mer, stériliser, voire détruire, beaucoup d’espaces. Il laisse un leg parfois aussi délicat à reconvertir que les grandes friches industrielles des années quatre-vingts.

L’esquisse de fresque tripartite proposée tente de montrer que la complexité des accumulations défensives effectuées laisse un legs décliné entre des opportunités de réutilisation, des contraintes et surtout des rejets. Dans son hétérogénéité, il semble que l’héritage transmis ne contribue pas à atténuer les différences de croissance qui opposent l’axe de la Moselle à ses périphéries mais qu’au contraire la valorisation, le réinvestissement des lieux chargés ou non d’histoire se font surtout au profit du sillon lorrain.



[1]     Les diocèses d’Ancien Régime reproduisaient souvent très fidèle­ment les limites des cités des Leuques et des Médiomatriques. La modeste rivière appelée Biesme, affluent de rive droite du bassin amont de l’Aisne fut successivement la limite occidentale du terri­toire des Médiomatriques, la ligne séparant les évêchés de Verdun et Châlons, une diverticule du système de la frontière des Quatre Rivières.

[2]     A.N., G 7 381 (cit. par F. Braudel, L’identité de la France, Espa­ce et histoire, p. 303). Témoignage daté du 3 mai 1707 concer­nant la ville de Metz : “Nous sommes au milieu de la Lorraine… il n’y a pas dans le terroir (de notre) pays de quoy faire subsister pour trois mois les habitants. Et tous les bois qui servent pour le bâtiment, les bleds et le nécessaire de la vie nous viennent de la Lorraine”.

[3]     A.N., F 14 8443 à 8507. Plans des routes des vingt-deux géné­ralités dessinés de 1745 à 1780 sous la direction de Trudaine et Per­ronet. G. Arbellot, “Les grandes mutations des routes en France au milieu du xviiie siècle”, Annales E.S.C., 1973, pp. 765-781. Entre 1760 et 1775, la distance-temps pour joindre Paris à Metz passe de sept à trois jours, de huit à trois pour Nancy. L’ingénieur F.X. Lecreulx, qui termine sa carrière comme vice-président du Conseil général des Ponts et Chaussées en 1809, fut le principal artisan de la modernisation des routes lorraines. À partir de 1775, il assure la construction et la gestion de 600 lieues de grandes routes pour irriguer la Lorraine. Cette région bénéficie d’une capillarité routière maximale (F. Braudel).

[4]     Charles IV de Lorraine règne de 1624 à 1675. Il a essentielle­ment vécu en dehors de ses Duchés.

[5]     Pour Vauban, “Metz commande l’État” ; pour Turenne, “Metz peut seule servir de ressources dans le malheur et après des batailles perdues”.

[6]     F. Roth, La Lorraine annexée (1870-1918), thèse d’État en histoire contemporaine, Sainte-Ruffine, Maisonneuve, 1976.

[7]     F. Maure, “La Régence et le traité de Paris”, Annales de l’Est, 1966, pp. 190-220.

[8]     A. D. Meurthe-et-Moselle, 3 F 337, fait état, paroisse après paroisse, des visites du sieur de Girecourt, commissaire-enquêteur du duc dans la châtellenie de Rambervillers. Le tableau économique est noirci, minimisant l’état d’avancement de la convalescence en cours après les temps troublés de la guerre de Trente Ans. La ville située près du contact du grès et du Plateau Lorrain a perdu tout intérêt stratégique. Peu après le retour à la Lorraine (1723) les murailles médiévales sont percées par les propriétaires mitoyens autorisés à ascencer les douves pour en faire des jardins (A.D.M.M., B 11258, plan de l’enceinte de la ville de Rambervillers, avec ses fossés levés au sujet de la distribution du terrain d’iceux pour les mettre en nature de jardin).

[9]     Il s’agit de Danne-et-Quatre Vents, Hazelbourg, Henridorf, Hultehouse, Lutzelbourg, Niderviller et Vilsberg. L’annexion de ces villages permet au Roi de tenir les deux versants du col de Saverne et le défilé de la Zorn.

[10]    H. Baumont, Etudes sur le règne de Léopold, Nancy, Berger-Levrault, 1894.

[11]    Au cours de la guerre de Succession d’Espagne, la France avait déjà pratiqué le système de la terre brûlée au Palatinat.

[12]    A.D Moselle C 49, Annexe à la carte de délimitation de la fron­tière entre le royaume, la Lorraine et les états de Nassau à Saltz­bronn (1748). “Le mélange de parties des États de Nassau avec les frontières du royaume de France et la province de Lorraine ayant excité plusieurs difficultés tant à cause de l’incertitude de quelques abornements que pour des droits négligés”. Parfois le contentieux frontalier est lié à un changement, au déversement d’un cours d’eau soumis aux fluctuations hydrologiques qui accompagnent la période du Petit Age glaciaire. A.D. Meurthe-et-Moselle B 10869 Carte dres­sée à Nitting en 1722 au sujet du terrain de France et de Lorraine suite au déversement de la Sarre. La carte mentionne un linéaire comblé, un bras en voie d’abandon, un nouveau dessin de la rivière.

[13]    En 1771, Chauchard et Jolly lèvent la carte de la frontière courant de Dunkerque à Landau. Il leur fallut travailler sur trois à quatre lieues de largeur (F. Braudel, L’identité de la France, op. cit., p. 298). Entre 1729 et 1732, les Naudin avaient couvert les 9/10 de la Lorraine pour fournir une carte utilisée pour le déplacement des troupes. Bousquet-Bressolier (dir.), L’œil du cartographe et la repré­sentation géographique du Moyen Age à nos jours, Paris, CTHS, 1995. A. Buisson-Delandre, J-P. Husson, “Les cartes Naudin et la représentation cartographique de la Lorraine au début du xviiie siècle”. Catalogue de l’exposition sur les Naudin, médiathèque de Metz, 2002.

[14]    La mise au point de S.I.G. permettant de corriger les erreurs contenues dans les cartes parues avant d’avoir maîtrisé la mise en place des points géodésiques par les calculs de la triangulation fait progresser notre connaissance des paysages anciens.

[15]    La Constituante tient compte de cette situation en autorisant la création du curieux appendice formé par l’Alsace Bossue rattachée au département du Bas-Rhin et le pays de Bitche englobé dans le département de la Moselle.

[16]    J. Peltre, “Du xvie au xviiie siècle, une nouvelle génération de nouveaux villages en Lorraine”, Revue géographie de l’Est, 1976, 1-2, pp. 3-27.

[17]    M.J. Laperche-Fournel, La population des Duchés de Lorraine de 1580 à 1720, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1985.

[18]    La création ex-nihilo de Tanconville représente le dernier exem­ple abouti de naissance d’un village-rue organisé, situé sur des sols pauvres, acides, pour partie boisés ou enfrichés. A.D. Meurthe-et-Moselle H 575 (croquis sans échelle et sans orientation).

[19]    J.-P. Husson, “Espaces de déprise et paysages flous dans la Lorraine rurale à l’aube du xviiie siècle”, Lotharingia, 1999, IX, pp. 73 - 81.

[20]    A.D. Moselle C 982, Le tracé de la route de Sarrelouis ne tient pas compte des enclaves situées à proximité de Boulay alors que les installations égrénées le long du Mühlenbach s’arrêtent brusque­ment sur la frontière. A.D. Moselle C 949, Sur le tracé de la route reliant Blâmont à Lunéville, le passage par une enclave française à Herbéviller n’est pas détourné. Au contraire, il s’accompagne de la construction d’un très beau pont à radier.

[21]    A.D. Moselle C 222 (1759).

[22]    A.D. Moselle C 223 (1760) “Les enclaves dans les États étrangers leur avaient procuré beaucoup de privilèges et de ménagement. Elles ne conservent presque plus que l’usage particulier de se faire délivrer le sel à la mesure d’Alsace”.

[23]    A.D. Meurthe-et-Moselle B 12011 Carte du bois de Barville situé en limite des terres d’Alsace, largement rogné sur sa partie lorraine par des défrichements anticipés (1758, région d’Abreschviller).

[24]    A.D. Vosges 2 F I 3078 (1738). A.D. Meurthe-et-Moselle B 10977 (1752). F. Seillière, Documents pour servir à l’histoire de la princi­pauté de Salm, Paris, Imprimeries réunies, 1898.

[25]    F. Reitel, “Le rôle de l’Armée dans la conservation des forêts en France”, B.A.G.F., 1984, 502, pp. 143-154.

[26]    Lieutenant-colonel Laussedat, La délimitation de la frontière franco-allemande, Paris, Delagrave, 1878. Membre de la commission d’abornement de la nouvelle frontière, Laussedat démon­tre que, dans le détail, l’Empire manœuvre habilement pour pousser son avantage là où existe du minerai de fer, anticipant sur la décou­verte du procédé Thomas-Gilchrist (1878), qui provoque un formi­dable essor industriel après 1890. Les Prussiens annexent également des massifs forestiers convoités (Moyeuvre, Donon).

[27]    G. Pédroncini, A. Durupt de Baleine (dir.), De l’oppidum à l’enfouissement : l’art de la fortification à Verdun et sur ses marches de l’Est, Verdun, Publication du Mémorial, 1996,. Dans cet ouvrage, à noter la contribution suivante : J.-P. Amat, “La forêt composante de l’organisation défensive du territoire 1871-1914 : exemple lorrain”, pp. 109-132.

[28]    R. Taveneaux (dir.), Histoire de Nancy, Toulouse, Privat, 1978, p. 410.

[29]    S. Gaber, La Lorraine fortifiée, Metz, Serpenoise, 1994.

[30]    S. Rosière, “Géographie politique, géopolitique et géostratégie. Définitions opératoires et illustrations par l’exemple lorrain”, dans J.P. Husson (dir.), Territoires, paysages et héritages. Mélanges offerts au Pr J-C. Bonnefont, Nancy 2 , CERPA, 2001, pp. 91-96.

[31]    G. Zeller, L’organisation défensive des frontières du Nord et de l’Est au xviie siècle, Paris, 1928.

[32]    D. Nordman, Frontières de France : de l’espace au territoire, Paris, Gallimard, 1998. M. Foucher, Fronts et frontières : un tour du monde géopolitique, Paris, Fayard, 1994.

[33]    J.-P. Husson, “Naissance et reconversion d’une petite ville mili­taire : Morhange”, Les Cahiers de Riberpray, Revue de la Zone de Défense Est, 2001, 7, pp. 153-161. Cette cité a abrité quatre corps de casernes, disposait de champs de tir et de très vastes terrains de manœuvre.

[34]    A. Durupt de Baleine, “Paysages hérités de la fortification Séré de Rivières au sein des côtes lorraines”, Revue de géographie de l’Est, 1998, 1-2, pp. 57-84, voir note 4, p. 57. Y compris les forts de la ba­taille de Verdun qui n’ont pas, comme Vaux ou Douaumont, été éri­gés en lieu de cristallisation de l’Histoire et retombent aujourd’hui dans l’oubli.

[35]    M. Cabouret, “De l’influence des facteurs géographiques dans les opérations de la Grande Guerre (1914-1918) en Lorraine : le rôle des cuestas”, dans J.-P. Husson (dir.), Territoires, paysages et héritages. Mélanges offerts au Pr. J.-C. Bonnefont., op. cit., pp. 107-111.

[36]    F. Messager, J.-P. Husson, “Les sites de l’arrière front alle­mand : inscription dans une nouvelle approche géo-touristique, Verdun”, Cahiers de la Grande Guerre, 2002, 29, pp. 176-184.

[37]    F. Messager, Réflexion sur la mise en réseau du patrimoine mili­taire Nord Meusien-Gaume : contribution à l’élaboration d’un projet de Pays d’Art et d’Histoire transfrontalier, Nancy, D.E.A. Patrimoine, Paysage, Aménagement, 2002.

[38]    A Metz, la restauration - rénovation des casernes Grandmaison (7 000 m2 de surface au sol bâtie, 14 bâtiments, 3,5 ha de terrain) par la société HLM a débuté en 1981 et fait figure de réalisation pion­nière dans ce type d’opération d’urbanisme.

[39]    A.D. Moselle C P 1175 Plan de Toul, sans date (avant 1770 car le pont de pierre qui enjambe la Moselle n’est pas mentionné).

[40]    Philippe Boulanger, “De la géographie dans l’art militaire”, Acta Géographica, 2002, 130, pp. 37-43.

 

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