La géographie militaire portugaise concernant
le
Brésil du xviiie siècle

Silvaro Da Cruz Curado

 

Le Portugal, au cours des xve et xvie siècles, a participé activement au développement de la géographie. Il a mené à bien le programme pionnier des découvertes qui a élargi le monde connu, développé la navigation astronomique, fait évoluer la cartographie des routiers vers de surprenants planis­phères et influencé, d’une manière décisive, les autres nations européennes qui ont, elles aussi, senti l’appel de la grande aventure de la mer. Il suffit de rappeler, à titre d’exemples, que les auteurs de deux événements majeurs provoqués par l’Espagne, la découverte de l’Amérique et le premier voyage de circumnavigation, furent le fait, respectivement, de Christophe Colomb qui a vécu, s’est marié et a navigué au Portugal et Ferdinand de Magellan qui était portugais.

Mais le peuple portugais, qui a vulgarisé le calcul des latitudes, accueilli des générations de cartographes et, entre autres, un mathématicien aussi savant que Pedro Nunes dont le cinquième Centenaire de la nais­sance se commémore en ce moment, a perdu son esprit inventif au xviie siècle, se laissant dépasser par d’autres pays. C’est justement le Brésil qui a amené le Portugal à rattraper le temps perdu et à réaliser, au xviiie siècle, en partie avec l’Espagne, une œuvre de nature géographique à l’échelle de ce grand pays américain. Faut-il inclure ce travail dans le contexte de la géographie militaire, telle que nous l’entendons aujourd’hui ? Peut-on parler de géographie militaire d’un territoire immense qui n’avait point été reconnu, dont la cartographie était pratique­ment inexistante et dont les frontières, fixées par une ligne imaginaire dépassée, constituaient déjà un motif de conflit ? Cet article essaiera de fournir la réponse possi­ble à ces questions, mais je pense que les professeurs A. Corvisier et Peter Barber répondraient par l’affirmative. Tout en étant certain que, comme le mentionne Philippe Boulanger, il a fallu attendre le xixe siècle pour assister à l’éclosion d’une pensée géographique militaire, et qu’il ne faut pas s’attendre à trouver, au cours de la période ana­lysée, des textes théoriques et spécifiques en la matière. Cette pensée sera définie à partir de déductions géné­rales et de réalisations concrètes, de sorte que nos remar­ques ne sont que des pistes de réflexion à approfondir.

Reculons jusqu’à la lointaine année 1494, avant même la découverte du Brésil, pour déceler, dans le traité de Tordesillas, l’origine de conflits répétés sur les futures et indéfinies “frontières en mouvement” entre les domi­nations espagnoles et portugaises d’Amérique. Le traité attribuait à la Castille la maîtrise des terres et des îles découvertes et à découvrir à l’ouest d’un méridien qui passait 370 lieues à l’ouest du Cap-Vert et, au Portugal, la maîtrise de celles situées à l’est de ce méridien. Toute­fois, étant donné la difficulté de déterminer correc­tement les longitudes - difficulté qui n’a été surmontée que dans la deuxième moitié du xviiie siècle -, personne n’a tenté de délimiter ce méridien. Ensuite, face à l’éten­due du territoire découvert, il est apparu que les moyens de l’époque rendaient impossible cette entreprise.

L’attention du Portugal dut alors se tourner, non pas vers la frontière terrestre virtuelle, encore très loin d’être atteinte par les Espagnols qui s’éparpillaient dans les Andes, mais vers la frontière maritime du Brésil, dès lors disputée par les Français, puis par les Anglais et les Hollandais. Effectivement, le roi français François Ier (1515-1547) conteste le Testament d’Adam qui l’exclut du partage du Monde ; les pays protestants ne le recon­naissent pas et n’acceptent pas l’autorité du Pape qui l’a couvert. La géographie militaire se soucie alors surtout de la défense des ports, en contribuant au choix de l’emplacement des fortifications, sur la base de recon­naissances et de levés cartographiques régionaux.

Malgré les difficultés déjà mentionnées en matière de longitudes, la ligne de division commence néanmoins à être marquée sur les cartes d’une manière plus ou moins précise. Dans la cartographie portugaise, le méridien est déplacé vers l’ouest et la côte du Brésil vers l’est, pour favoriser l’étendue de la domination portugaise. Une façon d’aller à la rencontre du mythe de l’Ile-Brésil, d’après lequel l’Amazone et le Rio de la Plata auraient leur origine dans une lagune, où leurs cours formeraient un territoire de nature insulaire et, donc, doté de fron­tières naturelles. Cet idéal plaît aux politiciens et aux militaires qui voyaient dans ces fleuves d’excellents obstacles défensifs. Plus tard, bien d’autres fleuves seront envisagés comme indispensables et comme les seules voies de communication nécessitant d’être maîtrisées pour des raisons, entre autres, de défense.

Notons, à titre de curiosité, et pour confirmer une aptitude naturelle des Indiens à fournir des renseigne­ments de nature géographique, qu’à l’endroit où se place­rait cette lagune se trouve effectivement le Pantanal. Celui-ci est une vaste plaine dont la surface est supé­rieure à celle du Portugal et inondée tous les ans pendant plusieurs mois par les eaux du fleuve Paraguay, qui alimente le Rio de la Plata, et ses affluents. Or, ces derniers se rapprochent de telle façon de l’Amazone que, à la fin du xviiie siècle, il y a même eu un projet destiné à relier les deux bassins hydrographiques par un canal de quelques kilomètres.

La Couronne, voire les colons, ont très tôt aspiré à repousser la frontière du sud vers le Rio de la Plata et celle du nord vers le fleuve Amazone. Les bandeirantes[1] de S. Paulo ignoraient, eux aussi, la ligne imaginaire dont l’emplacement exact était, en fait, inconnu, et se lançait dans le déboisement des forêts de l’intérieur pour s’emparer des Indiens, chercher des pierres et des métaux précieux et tenir les voisins éloignés. Au xviie siècle, ils détruisent les villages des Jésuites que les Espagnols font avancer pour s’assurer du territoire qu’ils estiment être le leur par le traité de Tordesillas, mais que les Portugais convoitent pour construire le Brésil de leurs rêves. Mais c’est la découverte de l’or, à la fin de ce siècle et au siècle suivant, qui fait y accourir une population nombreuse qui s’est plus tard disséminée dans une grande partie de l’énorme espace actuel, en repoussant la frontière ouest vers le fleuve Paraguay et vers le fleuve Guaporé. Ce dernier appartient au bassin amazonien, qui a également été occupé progressivement et profondé­ment, surtout par les missions portugaises et par les explorateurs des “drogues du sertão[2].

Le Brésil compte alors un peu plus d’un million d’habitants. Il est l’objet de rivalités entre les grandes puissances maritimes. De 1580 à 1640, la Couronne du Portugal appartient aux Rois d’Espagne et s’attire des ennemis. Tel est le cas de l’occupation par les Hollandais de la côte du Brésil, au nord de Baía, à partir de 1630. C’est pourquoi en 1640, quand il restaure son indé­pendance, le Portugal se voit engagé dans plusieurs guerres contre les Hollandais au Brésil, et les Espagnols en Espagne. Ces guerres s’achèvent en 1661 et 1666 par des victoires obtenues au prix d’une grande usure.

Dans ce contexte est prise une mesure essentielle en 1671 : celle d’établir une colonie sur la rive nord du Rio de la Plata que le Prince Régent, Pierre, estime située à l’est du méridien défini à Tordesillas. Pour différentes raisons, ce n’est qu’en 1680 que commence, juste en face de Buenos Aires, la construction d’une fortification qui serait connue sous le nom de Colonie de Sacramento, prise et détruite par les forces espagnoles avant même d’être achevée. C’est le début d’une longue histoire où les armes, la diplomatie et la géographie seront les instru­ments d’un même combat.

Face à la réaction énergique du Prince portugais qui envisage le recours à la guerre, l’Espagne accepte, dans un accord provisoire, de lui restituer la Colonie et d’attendre que des cosmographes des deux pays délimi­tent les espaces respectifs à partager. Comme il fallait s’y attendre, en l’absence d’accord, les deux parties atten­dent un prétexte pour intervenir militairement. Ce qui arrive avec la guerre de Succession d’Espagne, où la Colonie est prise en 1705, au terme d’un siège de 5 mois. C’est alors au tour de la diplomatie de faire en sorte que, par le traité d’Utrecht de 1715, l’Espagne abdique les droits qu’elle aurait sur le “territoire et la Colonie de Sacramento”. La France, quant à elle, accepte le fleuve Oiapoque comme limite avec la Guyane, ce qui lui assu­rait la possession de l’embouchure et la navigation exclusive sur l’Amazone. Ces questions ne seront, toute­fois, pas définitivement résolues.

La France tentera plus tard, à plusieurs reprises, d’étendre son territoire jusqu’au “Rio Grande” et de partager sa navigation, ce qui était pour les Portugais une sérieuse menace sur tout le Brésil, étant donnée la faiblesse de son occupation. D’où la lutte intransigeante, diplomatique, voire militaire, menée par le Portugal pour garder la possession de tous les affluents de la rive nord de l’Amazone, les seules voies d’infiltration offertes dans la jungle. Elle vise, également, à repousser la frontière vers l’énorme obstacle formé par la difficile ligne de hauteurs qui sépare les eaux des bassins de l’Orénoque et de l’Essequibo. Elle témoigne bien de l’utilisation de la géographie à des fins politique et militaire.

L’Espagne, bien qu’ayant restitué officiellement la fortification de la Colonie, qu’elle considère comme un nid de contrebande de la Plata de Potosi et une menace d’infiltration anglaise, limite le “territoire” mentionné dans le traité à un faible espace défini par la portée de son tir de canon. Elle prend aussi des mesures destinées à étrangler et à amener le Portugal à abandonner son projet. Ce qui ne se produit point, comme le montre l’éta­blissement d’une nouvelle Colonie à Montevideo en 1723. Les forces espagnoles l’entravent toutefois et, peu après, fortifient l’emplacement en donnant naissance à la belle ville, actuellement la capitale de l’Uruguay.

Il va donc falloir recourir de nouveau à la géogra­phie pour décider si la rive nord du Rio de la Plata se situe dans la zone espagnole ou dans la zone portugaise avant que, surtout à l’ouest, ne se produise un choc dangereux entre les avancées des Jésuites castillans et des garimpeiros[3] du Brésil. D’autre part, du point de vue interne, il faut absolument déterminer les limites des divisions administratives et religieuses qui se dévelop­pent d’une manière désordonnée, voire conflictuelle. Et, pour ce faire, une cartographie du territoire basée sur des coordonnées géographiques s’avère essentielle.

La cartographie portugaise a peu évolué depuis le xvie siècle. Tout comme en Espagne, elle dispose de quel­ques travaux parcellaires, réalisés par les Jésuites, insuf­fisamment exacts et complets pour trancher les questions territoriales en cours. Elle bénéficie cependant d’une poli­tique de développement par le Roi du Portugal Jean V entre 1706 et 1750. Celui-ci décide, en 1720, de demander au Général des Jésuites deux “pères mathématiciens” dont la mission serait d’élaborer les cartes du Brésil. Le hasard veut aussi que, cette même année, le Premier Géographe de Louis XV, Guillaume Delisle, présente, à l’Académie Royale des Sciences de Paris, un mémoire de la plus haute importance. Basé sur les coordonnées d’un nombre significatif de points de la Planète, son travail propose de marquer le méridien de Tordesillas. Il conclut en intégrant la Colonie de Sacramento et la vallée amazonienne à la zone espagnole, ce qui donne lieu à un débat assez vif. Mais, d’autre part, il prouve aussi que les Moluques, antérieurement réclamées par l’Espagne, se situent dans la zone du Portugal. Ce fait, comme nous le verrons, sera utilisé lors de futures négociations.

Vers la fin de l’année 1722, arrivent d’Italie les deux Jésuites, bons mathématiciens mais inexpérimentés en matière de détermination des longitudes par la méthode alors utilisée : l’observation astronomique, surtout des satellites de Jupiter. Il faut commander à l’étranger la fabrication d’instruments, acquérir des almanachs et d’autres publications, monter un observatoire astronomi­que et pratiquer. Ce n’est donc qu’en 1729 qu’un jésuite italien, accompagné d’un portugais, quittent l’Europe pour le Brésil avec une mission disproportionnée par rapport aux moyens. Ils déterminent les coordonnées de nombreux points et réalisent la cartographie des régions comprises entre la Colonie de Sacramento, une bonne partie de la moitié sud du Brésil et la région minière. La mort de l’Italien en 1736, puis du Portugais en 1748 met fin à cette entreprise. L’information géographique secrète qu’ils fournissent à la Couronne confirme la profonde progression des Portugais au-delà du méridien de Tordesillas et, par conséquent, la nécessité de trouver une nouvelle définition de la frontière.

L’Espagne n’investit toujours pas dans le domaine de la géographie, préférant avoir de nouveau recours aux armes. C’est ainsi que, en 1735, elle attaque la Colonie de Sacramento qui résiste pendant vingt-deux mois à un siège très dur, sans se rendre. Une expédition de secours ravitaille la forteresse et soulage le siège, mais échoue dans son deuxième objectif qui est la conquête de Montevideo. Le troisième est atteint en 1737, par la cons­truction et la garnison d’une fortification sur la rive sud du canal qui relie la Lagoa dos Patos à l’Océan, l’origine de l’actuel État de Rio Grande do Sul, entièrement situé à l’est dudit méridien.


Carte : La vive-royauté du Pérou vers 1650

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Source : Jérôme Hélie, Petit atlas historique des Temps modernes, Paris, Armand Colin, 2000, p. 59.


Des négociations destinées à mettre un terme à ces conflits et à éviter ceux qui s’annoncent déjà à l’ouest, s’avèrent de plus en plus nécessaires. Ce n’est toutefois qu’avec le décès de Philippe V, en 1746, et l’éloignement d’Elisabeth Farnèse, que se crée un contexte favorable à une telle entente. Barbara de Bragance, Princesse du Portugal et Reine d’Espagne, qui influence son mari, Ferdinand VI, y contribue amplement. Les négociations s’achèvent par le traité de Madrid de 1750, une référence de la plus grande importance, non seulement pour le Brésil, mais également pour les dix pays frontaliers d’Amérique du Sud.

Le diplomate Alexandre de Gusmão, né au Brésil, secrétaire du Roi Jean V et ensuite membre du Conseil d’Outremer, étudie patiemment la question pendant des années. Il est à l’origine du règlement définitif de la question qui sépare les deux pays. Ses instructions sont progressivement remises à l’Ambassadeur qui, à Madrid, poursuit les difficiles et complexes négociations. La réu­nion d’un grand nombre d’éléments géographiques actua­lisés et supérieurs à ceux dont l’Espagne dispose, fait en sorte que les négociations reposent sur une carte d’ori­gine portugaise. Élaborée pour cette occasion, cette carte ne montre plus le célèbre méridien et la déformation du Brésil. Le territoire conquis par les Portugais apparaît ainsi réduit. Pour la première fois, le Brésil présente une dimension et des limites proches de la réalité. En outre, les problèmes territoriaux sont réglées selon le principe du droit romain de l’uti possidetis, où chaque partie garde ce qu’elle possède tout en admettant quelques échanges. Quant à la Colonie de Sacramento et à la rive nord du Rio de la Plata, elles appartiennent au Portugal, non par le traité de Tordesillas, mais en raison de leur cession par l’Espagne à la suite du traité d’Utrecht. L’Espagne ne souhaite pas cependant perdre le Rio de la Plata, la possession de l’Amazone ou celle du plateau minier. Il faut, selon ses représentants, garantir la possession de ses voies d’accès, “arrondir et tenir le pays”. Cette question territoriale conduit à la fixation de la frontière entre les deux domaines. Alexandre de Gusmão défend l’impossibilité d’établir et de marquer une ligne méri­dienne dans un territoire aussi vaste et difficile, tout comme l’impossibilité d’éviter les conflits qui continue­ront à résulter de cette méconnaissance du terrain. Les limites doivent être signalées “en prenant comme balises les parages les plus connus, afin qu’ils ne soient pas confondus et ne se prêtent à nulles disputes, telles que l’origine et le cours des fleuves et les monts les plus notoires”. Du point de vue militaire, toute limite fronta­lière coïncidant avec un fleuve ou une ligne de crêtes, facilite son identification et sa surveillance. Tel est le cas du fleuve Uruguay qui est le théâtre de combats en 1801 entre les deux puissances.

Le traité de Madrid fixe ainsi la ligne de frontière du Brésil sur la carte connue sous le nom de Carte des Cortès. Il ne reste plus qu’à la marquer sur le terrain ; ce qui constitue une tâche considérable en raison de sa longueur (soit 15 700 km environ). Mais il faut aussi rappeler qu’elle traverse en majeure partie des régions inhospitalières, d’accès difficile et pratiquement sans ressources, où il n’y avait nulle présence espagnole ou portugaise. Les fleuves et autres accidents de terrain sont difficiles à identifier parce qu’insuffisamment tracés ou marqués sur des cartes peu rigoureuses. Très souvent aussi, les noms varient selon les désignations entendues auprès des différents groupes d’Indiens, parfois hostiles. Enfin, il faut compter sur les méfiances réciproques des experts-géomètres et sur la difficulté à se mettre d’accord dès que se posent les problèmes.

En conséquence, la frontière a été divisée en deux parties, celle du nord correspond à l’Amazonie. Chaque pays a désigné pour sa division un Commissaire principal qui disposait de trois “parties” ou “troupes” opérant dans un nombre égal de secteurs. Chaque partie, organisée sous forme d’expédition militaire et scientifique, disposait de commissaires, d’un astronome-mathématicien, de deux cartographes et de personnel d’encadrement chargé du soutien et de la protection. Le travail serait réalisé en commun par les équipes portugaises et espagnoles. Malgré l’arrivée au Portugal, en 1722, des “pères mathé­maticiens”, il n’y avait pas encore en 1750 d’astronomes désignés. Certains cartographes ont effectué un travail remarquable comme le brigadier Manuel de Azevedo Fortes, ingénieur-major du Royaume depuis 1719, profes­seur à l’Académie militaire et membre de l’Académie royale d’histoire. Décidé à fournir aux ingénieurs mili­taires des connaissances actualisées en matière de carto­graphie, qui leur permettent d’élaborer des cartes géogra­phiques, il publie, l’année de l’arrivée des “pères mathé­maticiens”, un “traité” sur la question et, en 1728, inclut dans son œuvre O Engenheiro Português[4], un chapitre consacré à cette même matière. Avec les ingénieurs et les élèves de l’Académie Militaire, il élabore plusieurs cartes, détermine les coordonnées géographiques de nombreux points et n’a pas le temps de réaliser la carte du pays tout entier. Le nombre des ingénieurs militaires portugais est encore insuffisant[5], une majorité d’étrangers est envoyée au Brésil pour opérer sous la subordination de commis­saires nationaux. Les astronomes et ingénieurs étrangers de la division du sud, à l’exception de trois[6], sont rapide­ment rappelés au Portugal par le Commissaire princi­pal[7], et remplacés par des éléments formés au Brésil, en particulier à l’École d’Artillerie et de Fortification de Rio de Janeiro. Parallèlement à ces conditions techniques de la fixation de la frontière, les Portugais doivent faire face à la rébellion des indiens Guaranis des missions jésuites espagnoles. Ceux-ci se refusent à abandonner le territoire cédé au Portugal et provoquent l’intervention armée des deux pays, donc un retard de presque quatre ans dans les démarcations et la dénonciation du traité en 1761. Ces difficiles travaux se terminent enfin de manière satisfai­sante en 1759, ne laissant en suspens que quelques segments non définis par un accord.

Des cartes d’une rigueur appréciable, étant donnée l’étendue de la région, sont réalisées pour la première fois, complétées par des compte-rendus, des images et des enquêtes géographiques. Ils constituent des instruments de la plus grande utilité pour tous les secteurs de l’administration, voire pour les sciences du Siècle des Lumières, sans parler de leur intérêt du point de vue militaire.

Dans la division du nord, la démarcation de la fron­tière n’est guère possible car - ce qui prouve les difficultés soulevées par des régions si dépourvues et de pénétration si difficile - ce n’est qu’en 1759, quatre ans et demi après leur débarquement en Amérique, que les Espagnols, qui avaient choisi de remonter le fleuve Orénoque, réussis­sent à entrer en contact avec les Portugais. Cette région amazonienne fait alors l’objet d’une campagne de recon­naissance par un groupe d’experts dirigé par le Commis­saire principal portugais et Gouverneur[8]. Ils explorent et cartographient l’Amazone et plusieurs de ses affluents, particulièrement ceux qui, sur la rive nord, pourraient constituer des voies de pénétration à partir du territoire espagnol. Ce qui permettra, plus tard, de construire un cordon de fortifications tout le long de ces voies, près de la frontière. Ce cordon est également prolongé vers le sud et finit par constituer les vraies bornes des limites du Brésil. Il signifie la détermination portugaise de s’y maintenir.

Dans ce contexte de développement des connais­sances géographiques et cartographiques des terres inconnues et de construction de fortifications, les ingé­nieurs militaires sont appelés pour l’aménagement des villages missionnaires, peu à peu transformés en bourgs. Un éminent professeur bolonais d’architecture[9], qui avait été recruté comme dessinateur, reste au Brésil et se charge du projet, de la construction et de la décoration de grandioses édifices publics et religieux, comme la ville de Belem, qui bénéficie également d’un nouveau plan urba­nistique.

En 1750, le Roi portugais Jean V meurt, peu de mois après la signature du traité de Madrid. Alexandre de Gusmão, mis à la retraite, s’éteint deux ans et demi plus tard. Les démarcations sont dès lors dirigées, pour ce qui est du Portugal, par le futur marquis de Pombal, l’homme fort du gouvernement du nouveau Roi, Joseph Ier. Pombal n’est guère enthousiaste au sujet de l’application du traité, car il estime, comme d’autres, qu’il n’y a aucune raison d’abandonner la frontière naturelle du Rio de la Plata, laissant au Portugal le problème des Indiens des Missions. En Espagne, le temps des mises en cause intervient aussi. Le nouveau Roi Charles III, monté sur le trône en 1759, estime que les concessions faites au Portugal sont abusives. Sans défenseurs, le traité est remplacé par celui du Pardo, de 1761, qui remet en cause tous les traités, pactes et conventions anté­rieurs, et stipule même l’abandon des bornes de démarca­tion déjà posées.

Comme il fallait s’y attendre, les conflits repren­nent. Dès 1762, la Colonie de Sacramento est prise et le sud du Brésil occupé, y compris les deux marges du canal qui relie la Lagoa dos Patos à l’Océan. D’après la pensée géographique militaire de l’époque, il avait été recom­mandé au commandant de la défense, en cas d’attaque par des forces très supérieures, de se retirer vers le nord du canal en l’utilisant comme obstacle. Les faits se passent autrement et la débandade qui en résulte met sous domination espagnole l’accès à la Lagoa, provoquant de la sorte l’asphyxie de l’intérieur. Avec la signature de la paix en Europe, la Colonie de Sacramento est resti­tuée, mais non point le reste du territoire occupé. Les conflits se poursuivront jusqu’à ce que, en 1776, le Portu­gal reprenne le sud du Brésil. L’Espagne envoie sur-le-champ une expédition considérable qui s’empare de l’île de Santa Catarina, indispensable à l’appui portugais au sud et très utile à la navigation espagnole, au moment précis de la mort du Roi Joseph Ier du Portugal et de l’éloignement du marquis de Pombal du Gouvernement. La colonie de Sacramento est de nouveau prise et un armistice est conclu en Europe au moment où les forces espagnoles se préparent à déloger les forces portugaises de Maldonado. De nouvelles négociations aboutissent au traité des Limites de Santo Ildefonso de 1777, qui s’ins­pire pour l’essentiel de celui de 1750, mais retire au Portugal certains territoires du sud, y compris celui occupé par les Indiens des Missions et qui avait déjà causé tant de problèmes.

S’ensuit une nouvelle tentative de démarcation selon un processus déjà employé. Pour le Portugal, la seule nouveauté apparaît dans le fait que tous les ingé­nieurs militaires-cartographes sont nationaux, ainsi que les mathématiciens-astronomes, formés par la nouvelle Faculté de Mathématique de l’Université réformée de Coimbra[10]. Dans certains secteurs, une fois de plus les experts des deux pays finissent par ne jamais se rencontrer.

Des régions jusque là entièrement inconnues sont parcourues et mises en cartes, particulièrement en Ama­zonie et dans la frontière ouest. La cartographie et les informations géographiques de nombreuses autres zones sont élargies et améliorées. Les techniciens présents en profitent pour exécuter de nombreux travaux publics destinés à installer et à fixer des populations, une condi­tion indispensable pour transformer des régions désertes et inhospitalières en fronts pionniers capables de se défendre. Or, cette évolution, d’un intérêt militaire évi­dent, confère au Portugal un grand avantage sur l’Espa­gne qui prend du retard dans ce secteur, car elle doit éloigner les miliciens de leurs intérêts propres pour les faire défendre des espaces déserts et lointains qui ne leur disent rien.

Des discussions locales interminables font traîner les pourparlers jusqu’à 1799, date à laquelle ils sont interrompus par le risque d’une nouvelle guerre. Celle-ci éclate en 1801 et permet la conquête du territoire des Missions. La frontière naturelle du Rio de la Plata est maintenue, et le Roi portugais Jean VI, réfugié à Rio de Janeiro après l’invasion du Portugal par les forces napo­léoniennes, décide d’occuper le territoire qui correspond à l’actuel Uruguay, en l’intégrant dans le Brésil en 1821. Pour la dernière fois, mais pour peu de temps, le drapeau portugais flotte à nouveau dans la si disputée et emblé­matique Colonie de Sacramento. Le Brésil, indépendant à partir de 1822, se convainc finalement que, tout comme l’Espagne, l’Argentine, n’acceptera pas qu’il se maintien­ne sur la Plata. L’Argentine comprend aussi que le Brésil n’acceptera pas sa domination. Les conditions sont donc réunies pour que, en 1828, sous la pression des Anglais, l’Uruguay soit créé comme état-tampon.

Les travaux des démarcations ne sont toujours pas achevés, mais la cartographie produite et l’information géographique entre-temps obtenue permettent d’élaborer, à Lisbonne, entre 1795 et 1798, une carte générale du Brésil assez précise, “aujourd’hui, considérée comme un monument national par les Brésiliens”[11]. Ultérieurement, tous ces éléments se sont avérés fondamentaux lors des négociations frontalières menées par le Brésil qui applique l’uti possidetis avec succès avec chacun des dix pays voisins[12].

Conclusion

Le Portugal élabore très tôt un projet géopolitique pour le Brésil, qui ne tenait pas à l’intérieur des fron­tières délimitées par le méridien de Tordesillas (1494). La ligne imaginaire du méridien fixé à Tordesillas est abandonnée et remplacée par une autre qui doit coïncider avec les cours des fleuves et les lignes de crêtes. Celle-ci fait l’objet de nombreuses rivalités avec l’Espagne qui conduisent à plusieurs conflits armés. La pensée géogra­phique militaire intervient dans ce contexte. Elle sert à renforcer les positions défensives et à définir une doctrine militaire reposant sur l’exploitation des éléments naturels.

Les fleuves étaient perçus par les militaires comme des voies de communication et, dans une grande partie du territoire, comme les seules possibles. Or, une frontière tracée sur les lignes de partage des eaux permet de bloquer ces axes qui courent vers l’intérieur du Brésil tels les affluents de la rive nord de l’Amazone. Cette fermeture peut se faire également dans la zone des chutes, parfois au moyen de fortifications, avant qu’ils ne deviennent navigables et se divisent en canaux labyrin­thiques. La maîtrise de l’embouchure du fleuve Amazone et de sa navigation est aussi un objectif décisif pour la défense. L’énorme étendue du territoire permet une défense en profondeur et la couverture des voies d’accès aux mines d’exploitation c’est-à-dire les objectifs géogra­phiques principaux de l’intérieur. Ce dernier aspect est si important que certains secteurs occidentaux n’ont jamais cessé d’être occupés bien au-delà de la limite possible de navigation sur le fleuve Paraguay. Le peuplement de certains secteurs et la construction de fortifications, créant de la sorte un front pionnier, sont encore aujour­d’hui d’actualité, car le Brésil conserve, surtout en Amazonie, un dispositif d’Unités de Frontière, autour desquelles se développent des noyaux de population. En outre, la fixation des limites favorise le progrès des techniques de levés et dote le Brésil d’une nouvelle carto­graphie et d’informations géographiques inédites. Cela permet la réalisation d’instruments de la plus grande utilité pour l’administration territoriale et décisifs dans les négociations avec les Pays voisins. Cette évolution conduit à un grand essor de la pensée géographique mili­taire qui dispose désormais d’une véritable connaissance du terrain.

Source et bibliographie

Sources manuscrites

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[1]     Bandeirante : tout explorateur des forêts de l’intérieur (N.d.t.).

[2]     Sertão : forêt de l’intérieur (N.d.t.).

[3]     Garimpeiro : explorateur de diamants et métaux précieux (N.d.t.).

[4]     “L’Ingénieur Portugais” (N.d.t.).

[5]     Parmi les Portugais, le sergent-major ingénieur José Custódio de Sá e Faria, cartographe de grand mérite, architecte de la Cathé­drale de Montevideo et de la façade de celle de Buenos Aires, et urbaniste de cette ville, constitue la preuve de l’excellente prépara­tion reçue à l’Académie Militaire.

[6]     L’italien Miguel António Ciera sera fondateur et préfet des étu­des du Collège Royal des Nobles, et fondateur et professeur à la Faculté de Mathématique de l’Université de Coimbra, réformée en 1772. Egalement italien, le colonel ingénieur Miguel Ângelo Blasco sera ingénieur-major du Royaume.

[7]     Gomes Freire de Andrade, Gouverneur du Rio de Janeiro.

[8]     Francisco Xavier de Mendonça Furtado, frère du futur Marquis de Pombal.

[9]     José António Landi.

[10]    D’une manière générale, ils avaient tous une excellente prépara­tion et ont largement contribué à la structuration du grand territoire.

[11]    Miguel Figueira de Faria, A imagem útil, Lisbonne, EDIUAL, 2001, 197.

[12]    La géographie militaire n’a pas toujours été sollicitée. Un Gou­verneur de S. Paulo auquel la Couronne ordonne de renforcer avec ses effectifs le Rio Grande do Sul, pour y combattre les Espagnols, défend une opération ingénieuse sur le papier, mais absolument ir­réaliste sur le terrain. Elle consiste à menacer Ascension, au moyen d’une “diversion” qui ferait déplacer les forces espagnoles de Buenos Aires, en soulageant ainsi le sud du Brésil. Mais il ne tient pas comp­te des milliers de kilomètres à parcourir dans ces mouvements. Une autre opération conçue à Lisbonne prévoit une attaque de Buenos Aires par le fleuve Paraná, à partir de S. Paulo, qui se situe à 3 000 kilomètres !

 

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