La géographie militaire
et les géographes militaires en
Argentine depuis les origines

Roberto J.M. Arredondo et Horacio Esteban Avila

 

La géographie militaire en Argentine connaît son apogée aux xixe et xxe siècles. Son déve­loppement dépend étroitement des modes d’appropriation de ce vaste territoire sud-américain. À peine exploré lors de son indépendance en 1810, l’espace argentin fait l’objet de nombreuses études menées par des officiers géographes. Ils participent aux premières explorations, élaborent un inventaire de l’état du pays par une approche physique et humaine. Leur rôle dans l’identification des Argentins à leur espace national est donc fondamental. Les géographes militaires, dont l’influence est grande au sein des institutions militaires, participent directement à l’aménagement territorial et à l’exploitation des immenses ressources économiques naturelles, surtout depuis les années quarante. Leur pensée géographique apporte aussi beaucoup aux concep­tions stratégiques et tactiques de la défense territoriale. Aujourd’hui encore, leur fonction est essentielle au sein de l’armée et de la société argentine grâce à la maîtrise des nouvelles technologies géographiques. Quelles sont les grandes étapes de la formation de la géographie militaire argentine ?

Trois grandes phases peuvent se distinguer : les origines espagnoles de la pensée géographique militaire, l’essor, de la période de l’indépendance au xixe siècle, l’apogée lors de la formation de l’État moderne argentin.

LES ORIGINES ESPAGNOLES DE LA PENSéE GéOGRAPHIQUE MILITAIRE

Les premières traces de pensée géographique appa­raissent lors de la fondation du Corps royal des ingé­nieurs militaires par le roi Philippe V en 1711. Cette nouvelle institution forme des officiers spécialisés pour la mise en valeur militaire des colonies, en matière de fortification, de topographie et de cartographie. Certains jouent alors un rôle décisif dans l’éclosion d’une pensée géographique militaire. L’un des premiers est José Bermudez de Castro. Il est affecté à Buenos Aires en 1702, après plusieurs campagnes militaires pour réaliser les premières fortifications urbaines. Sa pensée géogra­phique apparaît surtout urbaine. Il élabore en 1713 un plan complet de la ville et, surtout, réalise la carte de la province du Rio de la Plata depuis l’île de Santo Domingo jusqu’à la chaîne de montagnes de Maldonado.

La Couronne espagnole attache plus d’importance à la connaissance géographique de ses possessions lors­qu’est créée la vice-royauté du Rio de la Plata en 1776. Face à la puissance portugaise, les enjeux géostraté­giques de la maîtrise de cette partie de l’Empire sont considérables. Une grande flotte commandée par le géné­ral Pedro de Cevallos, nommé premier vice-roi, est envoyée dans ce but. Elle remporte plusieurs victoires à Santa Catalina et permet de conclure un statu quo avec le Portugal par le traité de San Idelfonso en 1777. Celui-ci fixe la frontière théorique entre les deux domaines coloniaux en Amérique du Sud. Dans la pratique, ce sont des géographes, topographes, cartographes et mathéma­ticiens qui sont chargés de cette mission. L’un d’entre eux, Félix de Azara (né en 1746), ingénieur dessinateur militaire, se distingue par son efficacité et ses œuvres. Nommé commissaire principal sur un tronçon frontalier, plus tard capitaine de vaisseau, il réalise la première carte du Paraguay et du Rio de la Plata à partir de mesures astronomiques, des observations du milieu natu­rel, des études ornitologiques et zoologiques. Il est le premier à s’occuper de l’histoire naturelle et des aspects économiques et sociaux de cette partie du continent américain. Enrique Udaondo dit à son sujet : “avec moins de science, mais avec plus de travail, Azara a fait au Rio de la Plata ce que Humboldt a fait au Mexique et dans les régions équinoxiales d’Amérique du Sud”. Il laisse à sa mort une somme de connaissances, publiées dans Voyage pour l’Amérique millénaire, Notes pour l’histoire naturelle des Quadrupèdes du Paraguay et du Rio de la Plata, Notes pour l’histoire naturelle des Oiseaux du Paraguay et du Rio de la Plata.

D’autres officiers devenus géographes par nécessité se distinguent après Azara. Digeo de Alvear en fait partie. Originaire de Cordoue et diplômé du collège royal de Gardes marines, il débarque au Rio de la Plata comme lieutenant de vaisseau et commissaire principal de l’un des secteurs frontaliers situé entre l’Atlantique et la Lacune Merin. Il y effectue des reconnaissances topogra­phiques et hydrologiques, y étudie le territoire à peine exploré et ses populations indigènes. Au cours de ses explorations, il découvre notamment la rivière Paraña jusqu’au Salto Grande, analyse les phénomènes célestes, la géodésie, la flore et la faune. L’ensemble de ses obser­vations est plus tard publié dans plusieurs ouvrages comme Histoire de la délimitation avec les routes, les descriptions, les rivalités avec les commissions portu­gaises et les observations astronomiques pratiquées aux mêmes endroits, Histoire naturelle de cette zone de l’Amé­rique, Rapport géographique et historique de la province des Misiones.

Bien d’autres officiers réalisent des travaux sem­blables durant le xviiie siècle. Juan Francisco de Aguirre, d’origine espagnole lui aussi, en fait partie. Il bénéficie d’une solide formation scientifique à l’Académie des nobles chevaliers de Gardes marines. Après plusieurs campagnes militaires, il est nommé commissaire princi­pal d’un secteur frontalier avec le Paraguay. Dans son Journal de voyage, il rédige des observations effectuées durant son séjour sur l’organisation politique régionale, l’administration, le commerce, la géographie et l’histoire de la vice-royauté de la Plata. José Varela y Ulha, Bernado Lecocq, José Maria Cabrer, Joaquim Gundi, Andrés Oyarvide, Sourriere de Souvillac, Pedro Andrés Garcia participent à leur tour à la découverte de la dimension physique et humaine d’une frontière dont le tracé est définitivement fixé en 1801.

Ainsi la géographie militaire argentine puise ses origines dans cette longue phase d’explorations du pays effectuées par des militaires dont certains rédigent les premières études pratiques à des fins politiques et straté­giques. Elle connaît un essor important au siècle suivant.

L’ESSOR DE LA GéOGRAPHIE MILITAIRE
(1810-1860)

Les débuts de la géographie militaire au xixe siècle sont en rapport avec des aménagements concrets du territoire sur un plan militaire. Il faut sécuriser l’espace exploré par des constructions nouvelles contre les assauts répétés des populations indiennes qui supportent diffici­lement la politique espagnole puis argentine à partir de 1810. L’un des premiers aménagements importants, qui suscite des réflexions géographiques, porte sur les fortifi­cations à la périphérie de Buenos Aires. Le colonel Pedro Andrés Garcia en est l’un des principaux représentants. Né en 1758 dans la province de Santander et formé dans le Corps royal des ingénieurs, il est affecté en Argentine en 1777 pour procéder à la reconnaissance du golfe de San José. Il se distingue en combattant aux côtés des Révolutionnaires face aux troupes anglaises. En 1810, il est chargé de la construction des nouvelles fortifications de Buenos Aires par le nouveau régime politique, puis de l’inventaire des ressources naturelles de l’Argentine indépendante. Il dirige une expédition qui part en octobre de la Garde de Lujàn, et s’entoure alors de brillants scientifiques dont le géomètre Francisco Mesura. L’expé­dition a pour but une meilleure connaissance des chaînes de montagnes de Guamini et de la Ventana et de la région de la Lacune des Animas. En 1811, Garcia rédige Géographie des terres explorées qui tient compte des résultats de cette mission :

Les mesures générales de la campagne doivent partir, selon moi, de la même place de la Victoria, suivant l’ordre établi par Juan de Garay. Pour cette opération, on doit choisir des individus intègres en plus de leurs connais­sances scientifiques. Ils devront travailler jus­qu’à obtenir une performance sur le plan topo­graphique, celui-ci devra marquer, exactement, les territoires de chaque arrondissement, ses limites et ses propriétés rurales.

Il conclut : “celui-ci [le plan] sera le document officiel qui assure le patrimoine de notre famille commune, sur ce plan Votre Excellence va envisager la grandeur et la puissance de la République”. Il suggère en outre d’occu­per les abords des rivières Colorado et Negro, d’établir le quartier général à Salina afin de peupler les chaînes de montagnes de Guamini, de la Ventana et du Volcan. Pour des raisons diverses, cette dernière proposition n’est pas réalisée, mais son travail de connaissance géographique (levés topographiques, ressources naturelles, développe­ment agricole, questions démographiques et ethniques) se révèle fondamental. Il est considéré aujourd’hui com­me le premier géographe militaire argentin. On lui doit les premières études historiques et statistiques sur plu­sieurs arrondissements de la province de Buenos Aires, sur la navigabilité de la rivière Rio Tercero, un recen­sement général des habitants de la campagne, la carto­graphie du Centre-Ouest, de la vice-Royauté de la Plata et du Chili.

En raison de la nécessité de mieux connaître la géographie de l’Argentine, des institutions scientifiques sont créées. L’École de mathématiques, fondée en sep­tembre 1810 par Manuel Belgrano, répond ainsi à cette large mission. Des préoccupations militaires en sont à l’origine. Les élèves suivent une formation poussée en art militaire, comme l’exprime le lieutenant-colonel Felipe Sentenach, premier directeur, dans son programme d’études le 16 août 1810 :

Les mathématiques sont la science la plus utile et la plus nécessaire pour un militaire. Grâce à elle, on peut arranger un plan de défense, une attaque, on connaît les avantages et les inconvénients qu’un pays offre, on peut avoir une idée de ce qu’une carte géographique ou topographique représente, on peut élaborer des fortifications qui sont la défense principale de certains points, on pourra former un camp et on pourra avoir des connaissances profondes de la tactique dont la maîtrise est indispensables.

Le fonctionnement de cette institution est cepen­dant rapidement mis en cause lorsque Sentenach s’en­gage en 1812 dans une tentative contre-révolutionnaire espagnole. Celle-ci échoue et ses instigateurs sont mis à mort. Après une brève ouverture en 1813, sous la direction de Pedro Antonio Cervino, géographe militaire et collaborateur d’Azara, elle est définitivement fermée.

L’essor de la géographie militaire repose aussi sur d’autres bases moins éphémères, notamment sur des initiatives personnelles de plusieurs officiers. Par exem­ple, Felipe Senillosa est l’une des grandes figures de la géographie militaire argentine. D’origine espagnole, il étudie à l’Académie militaire d’Alcalà puis entre au corps des ingénieurs de l’armée de l’Empire napoléonien. Il participe, entre autres, à la bataille de Leipzig dans le camp français en 1813. À la chute de Napoléon en 1815, il part s’installer en Argentine où il tend à développer un enseignement de type militaire inspiré des modèles européens, fondé sur les mathématiques, la fortification, la cartographie et le dessin militaire. Il participe ainsi à la fondation de l’académie militaire argentine et à celle de l’artillerie, en janvier 1816, qu’il commande à sa demande, avant même l’acte officiel de création. Il achève sa carrière comme directeur de la Commission topogra­phique de la province de Buenos Aires pour laquelle il effectue le tracé de la frontière près de Tandil.

Parallèlement, José San Martin participe au déve­loppement de la géographie militaire argentine. Après des faits d’armes dans les forces patriotiques du pays, il est nommé chef de l’armée du Nord et doit assurer le contrôle de la frontière dans la région de Mendoza. Il conçoit notamment un plan stratégique exploitant le relief montagneux pour soutenir les mouvements d’indé­pendance du Pérou et du Chili. Entouré de subordonnés dévoués, tels José Antonio Alvarez de Condarco ou Antonio Arcos, il installe son armée dans la Cordillère des Andes où il effectue les premiers travaux de recon­naissance géographique. Son apport à la défense de l’espace national se révèle là aussi fondamental pour l’avenir de l’Argentine.

José Alberto Bacler d’Albe participe aussi, à sa manière, au développement de la géographie militaire. D’origine française, fils d’un général de Napoléon, il élabore des croquis et des plans topographiques à la frontière chilienne et au Chili, avant de s’engager dans l’armée du Libérateur au Pérou.

La connaissance de l’intérieur de l’Argentine n’en demeure pas moins dans une phase de développement important au début du siècle. Les popu­lations indiennes de la province de Buenos Aires s’atta­quent plus violem­ment aux intérêts des nouveaux occu­pants. Pour faciliter leur soumission et accentuer la colonisation devenue un enjeu de politique intérieure essentiel, plusieurs expédi­tions sont organisées. Celle du colonel Pedro Andres Garcia dans le sud permet de réaliser la carte de la région, un plan de construction des ports fluviaux de Yi et Santa Lucia, une étude du régime des eaux et la délimitation des frontières internes (les départements). Celle du colonel Feliciano Mariano Chiclana, en 1833-1834, permet la reconnaissance des deux rives de la rivière Negro dans le Sud qui conduit à la rédaction, par Alvaros Barros, de Frontières et territoires fédéraux de la Pampa du Sud. Celle menée par le colonel Alfredo du Graty en 1860, des abords septentrionaux du corridor entre Jujuy et le littoral atlantique, qui forme l’ancienne route espagnole de l’Empire Inca à l’Océan, aboutit à la réalisation de la première carte régionale. Enfin, celles menées par Ramon Calirac, Basilio Villarino et bien d’autres dans les années 1881-1885 en Patagonie, terri­toire à peine exploré et peuplé par les Indiens, conduisent aussi à plusieurs études géographiques et cartogra­phiques.

À la fin du xixe siècle, les études descriptives de la géographie militaire de l’Argentine sont nombreuses. L’une des plus complètes est celle de Juan Antonio Victor Martin de Moussy. En 1855, il se voit confier par le président de l’époque, Urquiza, la rédaction d’une étude géographie complète de la confédération accompagnée d’un atlas. Il achève la Description géographique et statistique de la confédération argentine en 1858. Celle-ci comprend deux volumes, abordant pour le premier la géographie physique dans une approche régionale (la Mésopotamie, la Pampa, les chaînes de montagne, la Patagonie) et thématique (l’hydrographie, l’orographie, la formation géologique et la production minérale). Le second étudie les données de géographie humaine comme l’agriculture, les modes de peuplement, le commerce et l’industrie, les institutions, les moyens de transport, les potentialités de développement. Son atlas est achevé après sa mort en 1868 par le cartographe Bouvet et comprend trente-quatre cartes dont dix-neuf correspon­dant à l’Empire espagnol et à la Confédération argentine.

Un autre géographe se distingue aussi par sa production : Roberto Adolfo Chodasiewicz. Débarquant de Pologne en 1865, il participe à la guerre du Paraguay et effectue des travaux de cartographie militaire. Il réalise notamment des plans de localisation de l’armée de Lopez en plaçant par triangulation les positions de ses tran­chées et de ses fortifications. Il est l’auteur de plusieurs théories de géographie tactique, novatrices pour l’époque, comme les mouvements offensifs sur les flancs, des postes de guet spécifiques selon le milieu naturel et emploie le ballon captif pour faciliter les localisations géogra­phiques.

À partir des années 1860, de nouvelles nécessités d’organisation imposent à l’État argentin de réformer le cadre de la formation de ses officiers géographes. La plupart d’entre eux, par le passé, étaient d’origine euro­péenne et avaient bénéficiaient d’une formation géogra­phique traditionnelle. Ceux-ci avaient donc exploité des savoirs-faire géographiques étrangers et les avaient mis au service du nouvel État. Une nouvelle étape du développement de la géographie militaire s’engage en conséquence.

LA GéOGRAPHIE MILITAIRE AU SERVICE DE LA FORMATION DE L’éTAT ARGENTIN

L’influence de la géographie militaire dans la forma­tion de l’État argentin est déterminante. Elle participe directement à la mise en valeur et à l’exploitation de l’espace national jusqu’à aujourd’hui. Cette influence se rencontre surtout à plusieurs niveaux : la formation des officiers, la colonisation par des expéditions, l’exploitation du milieu et des ressources naturelles.

La formation des officiers à la géographie est l’objet de réformes après 1860. En octobre 1869, le président Domingo Faustino Sarmiento propose au Congrès un projet de réforme complète de l’enseignement militaire. Une École militaire de la Nation est ainsi officiellement fondée. Sa direction est confiée à un émigrant, Juan F. Czetz, né en 1822 en Hongrie, formé à l’Académie militaire de Wiener-Neustadt avant d’entrer à la section topographique de l’état-major hongrois. Débarquant en Argentine vers 1850, il conquiert rapidement un grade élevé dans l’armée. Il se distingue par la réalisation de cartes représentant la frontière avec le Brésil et le Paraguay en tant que chef de la section d’ingénieurs de l’inspection général d’œuvres. Son expérience est mise en valeur dans la constitution des programmes d’enseigne­ment qui sont toujours en rapport avec les différentes expéditions.

Les expéditions géographiques militaires suscitent de nouvelles découvertes et inventions techniques en matière de cartographie. Par exemple, dans les années 1860, le colonel Lucio V. Mansilla cartographie pour la première fois la province de Corboba alors occupée par les Indiens. En 1865, le commandement général invente une table d’ingénieurs pour la réalisation cartographique. Czetz l’utilise pour rédiger ses Rapports et travaux topo­graphiques pratiqués par les ingénieurs militaires dans les territoires sur et hors des lignes frontalières, publiés dans les Mémoires de guerre (1873). Ce travail présente une série de plans partiels et complets de l’expédition, précisant les zones de peuplement, les forts, les fortins et les garnisons, les zones occupées par les Indiens et les possibilités de défense contre ces populations indigènes. L’ingénieur Franscico Host y apporte des observations géologiques ainsi que des calculs et de latitude. Ces progrès techniques permettent d’élargir la connaissance de plusieurs régions frontalières à cette époque, notam­ment celles du Chaco et de la Pampa. Plusieurs généra­tions d’officiers géographes utilisent par la suite cette table d’ingénieurs pour la cartographie du pays, tel Jordan Czeslaw Wisocki lorsqu’il effectue la cartographie complète de la Confédération dans les années 1870.

Les différentes expéditions menées pendant plu­sieurs décennies conduisent à établir une nouvelle carto­graphie du territoire. Elles comprennent toutes d’ailleurs un géographe militaire pour compléter les connaissances acquises. Frederico Melchert conçoit ainsi en 1875 une nouvelle carte de La Pampa après une expédition lancée peu avant. Celle-ci doit permettre de connaître les axes de passage évitant les tribus indiennes hostiles. Des plans de l’Alsina sont ensuite réalisés pour la création de nouveaux postes de commandement avancés dans ces territoires peu occupés par le gouvernement (Puan, Carhué, Guamini, Trenque, Lauquen et Italo). La géogra­phie militaire sert plus qu’avant à aménager le contrôle du territoire argentin. Des fortins reliés entre eux, jusqu’au débouché de la rivière Negro, l’île Choele Choel et San Antonio, sont construits grâce aux informations transmises. En 1877, le nouveau ministre de la Guerre Julio Argentino Roca accentue cette tendance. Il propose un plan d’extension des frontières en s’introduisant plus profondément dans les terres des Indiens jusqu’aux flancs orientaux des Andes. L’enjeu est de mettre fin à la pénétration des Araucans depuis le Chili jusqu’à la région de La Pampa et d’installer des populations créoles du pays voisin sur le territoire argentin. Cette opération s’achève en juin 1879 et le rôle des géographes militaires s’est révélé fondamental dans ce processus.

Il en est ainsi du lieutenant-colonel Manuel José Olascoaga dans la région sud de Mendoza en 1878. Après une étude détaillée de la région, il dénonce l’abandon de la province face aux invasions des Indiens et des Chiliens venant de l’Ouest et du Sud. Lorsqu’il présente une carte de la région à son commandement, il y ajoute des mesures militaires pour contrer les Indiens Araucans qui se soulèvent. Une campagne militaire est alors menée, en 1879, au cours de laquelle Olascoaga est le géographe militaire officiel. Il y rédige les Etudes topographiques de La Pampa et de la rivière Negro en 1880. Son efficacité lui permet d’obtenir la direction du Bureau topogra­phique militaire, créé à la suite de cette campagne, pour renforcer l’action des géographes militaires durant les campagnes de colonisation. Celui-ci est à l’origine de l’actuel Institut géographique militaire. L’année suivant, le président de la République le désigne comme chef de la Commission scientifique d’exploration, de relèvement et d’études militaires dans la région des Andes du Sud. Il y organise une expédition en 1881 pour effectuer la trian­gulation de la région entre Mendoza et les rivières Neuquen et Negro. Il participe en fait directement à l’administration de la région témoignant de l’influence des géographes militaires dans l’occupation des terri­toires périphériques de l’Argentine. Il devient le gouver­neur du Territoire de Neuquen pour lequel il fonde la capitale Chos Malal et construit un canal d’irrigation en 1884.

À la charnière du xixe et du xxe siècle, une profonde restructuration caractérise le corps des géographes militaires. La 4e section des ingénieurs militaires de l’État remplace le Bureau topographique militaire, puis devient la 1ère division technique qui comprend le service géographique et cartographique militaire. En 1893, enfin, une nouvelle réforme fonde l’Institut géographique militaire qui se compose de sections géodésique, topogra­phique, cartographique, archivistique et du personnel. Au début du xxe siècle, l’Institut coordonne toutes les entre­prises cartographiques à l’échelle nationale. Dépendant directement du ministère de la Guerre, il est chargé de l’exécution des travaux géodésiques dans un but mili­taire. Dans la réalité, sa mission est de répondre à des besoins nationaux beaucoup plus étendus. L’un des ses directeurs, Ladislao M. Fernandez, dit en 1929, que “la fonction de l’Institut géographique militaire n’était pas limitée aux grands intérêts de l’armée, il a un effet direct et intense sur les vastes problèmes d’ordre civil que la nation doit résoudre”. Ses moyens sont accrus par la loi dite “Loi de la Charte” en 1941 pour satisfaire les besoins en matière de connaissances géographiques et carto­graphiques.

LA PLACE DE LA GéOGRAPHIE MILITAIRE AUJOURD’HUI

Aujourd’hui encore, la géographie militaire cherche à améliorer la connaissance de l’Argentine en matière de géodésie et de topographie à des fins appliquées aux domaines militaire et civil. La participation de l’IGM aux grands programmes de développement nationaux est constante. En 1993 et 1994, l’Institut mesure et calcule, en collaboration avec d’autres établissements, un cadre de référence géodésique national lié au système de satellite WGS84. Celui-ci permet, en 1999, d’établir un réseau de satellites à l’échelle du pays. Quant à l’élabo­ration cartographique de base, un programme est en cours, depuis 2000, pour réaliser de nouvelles cartes au 1/250 000e sur support digital avec des informations planimétriques et altimétriques.

Les officiers-géographes sont conscients du rôle important de la géographie dans la défense de l’État moderne. Ils s’adaptent constamment aux nouvelles tech­nologies tels la cartographie digitale, les systèmes d’infor­mation géographique et les outils informatiques. Ils sont formés pendant trois à quatre ans à l’École supérieure technique de l’armée fondée en novembre 1930 sous l’égide du lieutenant-colonel Manuel Nicolas Savio. Les enseignements reposent sur l’armement, les construc­tions, l’électronique, la mécanisation, la géographie et la chimie. Ils permettent d’assurer un bon niveau de forma­tion pour favoriser ultérieurement le développement de tout le pays. L’œuvre de Savion reste en vigueur aujour­d’hui. Elle permet, depuis les années trente, la consoli­dation de la souveraineté nationale. Son dernier discours tenu en octobre 1947, le souligne : “Ayons en mémoire que les grands faits et la grandeur des peuples ne sont jamais la conséquence de miracles ; ils sont le résultat de la persévérance, de la morale, de l’étude, du travail et aussi des sacrifices”. Les implications directes de la géographie militaire ne concernent ainsi pas seulement le domaine stratégique et tactique, mais aussi, et d’abord, le dévelop­pement économique du pays.

L’exploitation des ressources naturelles du territoire national demeure l’une des priorités des géographes mili­taires. Dans les années trente, le colonel Agustin P. Justo, ministre de la Guerre, mettait en évidence cet aspect : “L’exploitation insuffisante des ressources natu­relles a conduit à des importations des machines, outils, métaux, indispensables à la production du matériel de guerre et portant préjudice aux intérêts du pays. L’indus­trie nationale a besoin de l’appui du gouvernement pour être indépendant de l’étranger et pour que les bénéfices, résultant du travail de ses hommes, ne s’expatrient pas”. Ainsi, dès 1936, des programmes économiques impor­tants sont appliqués pour exploiter les ressources miniè­res sous l’égide du ministère de la défense. En mai 1938, une loi organique sur les fabrications militaires est adop­tée dans cette logique sous l’impulsion de Savio, directeur général du matériel de l’armée. Une Direction générale de fabrications militaires est ainsi créée pour disposer d’une autonomie complète. Les géographes militaires de l’IGM sont des acteurs importants des politiques de développement. Ils procèdent à la recherche des sites d’exploitation miniers en application de plans définis, tels les plans de la Cordillère du Nord, du Centre géologique minier, de Promotion industrielle du Nord-Est argentin, etc. Ceux-ci forment les bases de l’expansion industrielle du pays depuis les années quarante. Savio en matière industrielle, le général Enrique Mosconi dans le domaine pétrolier et aéronautique, Luis J. Dellepiane en géodésie et cartographie et bien d’autres géographes militaires ont été les artisans de cette phase d’essor économique[1]. Ils ont exercé une influence essentielle sur la vie de la nation toute entière.

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La géographie militaire occupe une place essentielle dans la formation du territoire argentin. Elle participe à la préparation des opérations militaires, à la conquête d’un immense territoire et à la mise en valeur des ressources économiques du pays. Dès la période espa­gnole, à partir du xviiie siècle, elle sert la Couronne pour répondre aux besoins de connaissances géographiques. Bien qu’elle soit sans fondement scientifique et surtout descriptive, elle participe déjà à une forme de conquête territoriale. Durant l’indépendance, au début du xixe siècle, de nouvelles réflexions se font jour et les géogra­phes militaires sont appelés à servir les besoins consi­dérables d’un État moderne à peine exploré. La géogra­phie militaire sert donc encore à inventorier la diversité de ses territoires. À partir de 1860, elle sert d’autres objectifs liés à la maîtrise et au contrôle de l’espace national, à étendre la frontière intérieure face aux popu­lations indiennes devenues menaçantes, à fixer de nou­velles frontières internationales. La cartographie y occu­pe une place importante mais pas unique. En carto­graphiant les nouveaux territoires, le peuple argentin a appris à s’identifier au nouvel État.

Grâce à la modernisation des procédés techniques, la cartographie est devenue une branche indispensable de la géographie militaire. Aujourd’hui encore, celle-ci exerce une influence essentielle dans le développement économique, permettant d’obtenir une autonomie en matière de production d’armement dont les bases ont été posées dans les années quarante. Les procédés cartogra­phiques modernes, notamment la cartographie digitale, offrent à l’Argentine de nouvelles perspectives pour améliorer les systèmes d’armes et obtenir des capacités opérationnelles supérieures.

BIBLIOGRAPHIE

Annuaire de l´Institut géographique militaire, 1912, tome 1.

Diego A. de Santillán, Grande encyclopédie argentine.

Laurio H. Destéfani, La Marine dans la conquête du désert.

Teófilo J.Goyret, L’entité politique et stratégique du vice-royaume du Rio de la Plata.

IGM, 100 ans dans le travail de cartographie du pays, 1979.

Jacinto Jabén, Biographies argentines et d´Amérique du Sud de 1938.

Martín María, Alberto De Paula et Ramón Gutiérrez, Les ingénieurs militaires et leurs précurseurs dans le développe­ment argentin jusqu´en 1930 et de 1930 à 1980, 1976.

Dictionnaire historique et biographique, 1920.

José Pacífico Otero, Histoire du libérateur Jose de San Martin.

José Luis Picciuolo, Mission scientifique et technique de la campagne de Roca.

Enrique Udaondo, Dictionnaire bibliographique colonial argentin.

Circle Militar, Épopée du désert au sud argentin, 1979.



[1]     José Felix Uriburo, Agustin P Justo, Alonso Baldrich, Isidro Arroyo, Julio Pedro Hennekens, Alfredo Instzaurgarat ont accom­pagné cette évolution.

 

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