Retour sur l’“homme malade” de la Corne
de l’Afrique :
la Somalie, de la guerre de l’Ogaden à l’intervention de l’ONU 

Pascal Dupont

Lorsque le Conseil de Sécurité des Nations Unies adopte le 3 décembre 1992, la résolution 794 autori­sant une intervention militaire, multinationale et humanitaire en Somalie, le Nouvel Ordre Mondial défendu par le Président George H. Bush butte rapidement devant l’ardeur des Seigneurs de la guerre qui essaiment dans cette partie du monde en proie à l’anarchie, la famine et la guerre. Fort de son succès militaire contre l’Irak de Saddam Hussein, Washington croît pouvoir ramener la paix dans ce petit pays de la Corne de l’Afrique qui a l’avantage d’être placé à l’articulation de la mer Rouge et de l’océan Indien, c’est-à-dire à l’articulation de la Médi­terranée et de l’Asie orientale et par où transite l’essentiel du trafic pétrolier au sortir de la péninsule arabique. Née en 1960 de la fusion du Somaliland britannique et de la Somalia italienne, la République de Somalie tombe en 1969 sous la férule d’un dicta­teur, Siyaad Barré, qui se rapproche du bloc soviétique et pour­suit une rêverie géopolitique : le pansomalisme. Sous ce terme, variante du panisme cher aux géopolitologues[1], se cache une idéologie nationaliste visant à la reconquête par tous les moyens des espaces peuplés de Somalis, lesquels forment un groupe ethnique divisé en de multiples clans et sous-clans qui ont en commun, outre leur appartenance à un Islam sunnite et un mode de vie pastoral, un instinct belliqueux allié à de solides traditions guerrières. Affaibli par ses échecs, ruiné par la guerre civile, le régime de Siyaad Barré s’effondre au début de 1991. Malgré l’envoi de 38 000 hommes, la mise à disposition de moyens consi­dérables, l’opération Restore Hope de l’ONU est habituellement présentée comme un échec pour les États-Unis[2] qui ne parvien­nent pas à ramener la paix en Somalie et pour l’ONU qui retire ses derniers Casques bleus en février 1995. Comment un pays aussi démuni de ressources que la Somalie a-t-il pu mettre en échec l’ONU, le droit international et la force armée des États-Unis au moment où ces derniers se trouvaient dans la position hégémonique d’une “hyperpuissance” qu’ils n’avaient jamais atteinte auparavant, même en 1945 ?

La réponse à cette question peut être trouvée dans les carac­téristiques de la société somalienne. Au-delà de sa complexité, le drame somalien - car il y a drame puisqu’aucun État ne porte ce nom dans la communauté internationale du début du xxie siècle – mérite une attention particulière dans le cadre de cette revue en raison de l’épisode du conflit qui opposa la Somalie à l’Éthiopie entre 1977 et 1978. En raison de ses aspects géostratégiques, puisque cette guerre s’accompagna d’un retournement d’alliances Est-Ouest visant tant le régime de Mogadiscio que celui d’Addis Abbeba. Pour des aspects purement militaires ensuite, car les deux dirigeants Barré et Mengistsu ne manquaient pas d’audace et leurs troupes de vaillance. En raison de ses conséquences humaines enfin, car les guerres qui agitent périodiquement la Corne de l’Afrique ont transformé cette région du monde en un gigantesque camp de réfugiés : sur la dizaine de millions de réfugiés et de personnes déplacées dans le monde, la moitié sont en Afrique subsaharienne et une majorité dans la Corne[3].

Le conflit de l’Ogaden : une lutte entre frè­res ennemis sur fond de guerre froide

Les luttes entre Nations de la Corne de l’Afrique sont anciennes. Depuis l’indépendance de 1960, les dirigeants de la Somalie, un des seuls pays d’Afrique homogène ethniquement, s’obstinent à regrouper autour des deux anciennes colonies britanniques et italiennes les territoires du Nord du Kenya, de Djibouti et d’une partie de l’Éthiopie, l’Ogaden. Toutes ces ten­sions sont revivifiées en 1974 par la révolution qui ébranle le seul État africain à avoir échappé en profondeur à la colonisation : l’Éthiopie.

La situation intérieure de l’Éthiopie est certainement à l’origine de la décision de Mogadiscio de lancer une offensive en Éthiopie orientale pour tenter d’imposer par la force à Addis Abbeba la cession de l’Ogaden et d’une partie de la province de Harar. Rétrocédée par la Grande-Bretagne à l’Éthiopie, cette vaste région de pâturages est vitale pour l’économie pastorale des nomades Somalis. Elle comporte, outre l’accès à la ville de Harar considérée comme le quatrième lieu-saint de l’Islam, le contrôle de la voie de chemin de fer Djibouti-Addis Abbeba dont l’impor­tance est stratégique pour l’Éthiopie en termes de débouché sur la mer Rouge. Avec le recul du temps, tout porte à croire que les ambitions territoriales de Syad Barré visaient également, en cas de succès en Éthiopie, le Kenya et Djibouti[4].

Dans les steppes désolées de l’Ogaden, où la présence du pouvoir central éthiopien se fait sentir depuis le départ définitif des Britanniques de la région du Haud en 1954, le sentiment nationaliste somali s’est incontestablement raffermi, surtout parmi les Darod Ogaadeen. Systématiquement soutenus par Mogadiscio, les nomades se sont heurtés à plusieurs reprises aux autorités éthiopiennes qui tentaient de prendre pied dans ces confins, et une véritable guerre a même opposé les deux camps en 1964. Dans cette région qui, depuis le début du xxe siècle, subit sans l’accepter le joug abyssin, la rébellion somalie s’insère dans un vaste mouvement d’opposition qui rassemble l’ensemble des peuples musulmans des marches orientales de l’Empire, avec notamment les Oromo du Balé, de l’Arsi et du Harar. Mais tant que l’État éthiopien est resté fort, les gouvernements somaliens qui se sont succédé à Mogadiscio ont hésité à prendre trop ouver­tement fait et cause pour les rebelles, dont les actions risquaient d’envenimer les relations avec un voisin infiniment plus puissant.

En 1975 se produit en Éthiopie un événement qui va boule­verser les données géopolitiques de la Corne de l’Afrique, avec l’instauration d’un régime marxiste, le Dergue, dirigé par le colonel Mengistu. Au début de 1977, l’Éthiopie se trouve dans une situation confuse. Le renversement de l’Empereur Haïlé Sélassié et les événements intérieurs suscitent l’hostilité des pays africains et arabes voisins. Les États-Unis suspendent, le 27 avril 1977, toutes les livraisons d’armes à Addis Abbeba. Dès le mois de juin de la même année, ils sont aussitôt remplacés par l’Union soviétique, très attaché à une présence en mer Rouge, prolongement naturel du canal de Suez. Mais ce geste est mal reçu par Syaad Barré qui met fin en novembre à un accord préexistant avec l’URSS et expulse les Soviétiques de son pays.

Avec la chute de l’Empire à Addis Abbeba et les troubles qui s’ensuivent, la situation change. Siyad Barré se montre moins réticent à soutenir les mouvements séparatistes ; il est à l’origine de la création, en 1975, du Western Somali Liberation Front (WSLF) qui compte, outre des Somali Ogaadeen, de nombreux Oromo musulmans. Il envoie à Addis Abbeba des émissaires chargés de négocier avec les marxistes-léninistes qui ont renver­sé l’empereur l’octroi d’un statut d’autonomie à l’Ogaden. Peu goûtée par les nouveaux dirigeants éthiopiens qui, pour être révolutionnaires, n’en demeurent pas moins farouchement natio­nalistes et attachés à l’unité de l’Empire, la tentative échoue, de même d’ailleurs qu’un projet cubain de constitution, dans la Corne de l’Afrique, d’une vaste fédération placée sous la bienveil­lante tutelle des Soviétiques. Ceux-ci accordent, à partir de 1977, au régime d’Addis Abbeba une aide militaire qui conduit les guérilleros du WSLF à lancer des attaques dans tout l’Ogaden. Alors que l’Éthiopie met publiquement en cause le rôle joué par la République de Somalie dans ces actions, Siyaad Barré recher­che, mais en vain, l’appui de l’Organisation de l’Unité Africaine, puis celui des Soviétiques et enfin des pays arabes dont l’Arabie Séoudite. Le 7 septembre 1977, l’Éthiopie rompt ses relations diplomatiques avec Mogadiscio et publie avec le Kenya un communiqué conjoint dénonçant l’agression somalienne. À la faveur de la mutinerie d’une division éthiopienne qui abandonne le col de Marala verrouillant, à l’est de Harar, la piste reliant l’Ogaden au plateau abyssin, les troupes du WSLF parviennent à s’emparer à de Jijiga et continuent leur progression. À Mogadis­cio et à travers toute la Somalie, la ferveur nationaliste est à son comble : l’étoile de l’Ogaden va enfin pouvoir briller au firma­ment du drapeau somalien.

Dès le début de 1977, des commandos et des irréguliers somalis s’infiltrent dans les provinces de l’Ogaden et de Harrar ainsi que dans le Bale et le Sidamo, attaquant les convois mili­taires et les stations de police, sabotant les installations et cou­pant le 2 juin près de Diré Dawa le chemin de fer Djibouti-Addis Abbeba, toujours vital pour l’économie éthiopienne en quête de débouché maritime. Le 11 juillet 1977, les forces régulières soma­lies franchissent la frontière à Ferfer en direction du Harrar, tandis que des détachements se dirigent vers Werder dans l’est de l’Ogaden et vers Négélé et Goba dans le Sidamo et le Bale pour prévenir toute attaque de flanc. La Somalie dispose de 50 000 hommes de troupes régulières, 70 à 80 000 miliciens occa­sionnels, 15 000 policiers, quelques dizaines de milliers d’irrégu­liers ainsi que d’une aviation d’une cinquantaine d’appareils. Du côté éthiopien, les forces assurant la défense de l’Ogaden, du Sidamo, du Bale et du Harrar ne représentent que 10 200 hom­mes en raison du déploiement d’autres forces engagées contre la rébellion en Erythrée et des attaques des partisans de l’Ethio­pian Democratic Union (EDU), de l’Ethiopian People Revolution­nary Party (EPRP) et de l’Afar Liberation Front (ALF). Mais cette disproportion des forces est corrigée par l’appoint d’une aviation d’une trentaine d’appareils, incluant une escadrille de chasseurs bombardiers F5-E livrés en avril 1976 et pilotés par des Éthio­piens formés aux États-Unis qui détruisent l’aviation somalie et causent de nombreux dégâts parmi les troupes au sol[5].

L’objectif final de l’offensive somalie, en trois phases, était d’occuper l’Ogaden, le Harar et une partie de l’Arussi jusqu’à Awash et Nazareth aux portes d’Addis Abbeba pour obliger le Dergue à entamer des pourparlers de paix. Le 2 juillet 1977, des attaques étaient lancées avec succès sur Gode, Kebridehar, Werder et Degahabur. Pendant la deuxième phase, les forces somalies dépassèrent Jijiga et tentèrent de prendre d’assaut les villes de Harrar et de Diré Dawa. Le commandement somali décida le 21 juillet 1977 de s’emparer de Jijiga, qui change a trois fois de mains en cinquante jours. Dans la région du Harrar, les troupes éthiopiennes résistèrent davantage mais les Somalis ne purent percer le front qui se stabilisa peu à peu sur la ligne Kore-Babile-Fedis-Combolcha jusqu’en janvier 1978, date de la contre-offensive générale éthiopienne.

Victime de l’un des plus extraordinaires renversements d’alliances qu’ait connu l’histoire de l’après-guerre, abandonnée par l’Union Soviétique – la rupture est officiellement annoncée à Mogadiscio le 13 septembre 1977 – et aux prises en Ogaden avec une redoutable contre-offensive de l’Éthiopie et de ses alliés, la Somalie cherche désespérément à mobiliser quelques alliés dans le camp occidental, lequel s’en tient cependant à une prudence sous-tendue par l’attachement au principe de l’inviolabilité des frontières héritées de la décolonisation. Alors que les troupes du WSLF s’épuisent aux abords de la ville de Harar et que l’aviation éthiopienne commence à pilonner les positions somaliennes, le gouvernement de Mogadiscio déclare la guerre à l’Éthiopie en février 1978 et décrète la mobilisation générale. Dès mars cepen­dant, c’est la débâcle : appuyées par les blindées et l’aviation, les troupes éthiopiennes reprennent Jijiga et déferlent dans les plaines de l’Ogaden pour s’arrêter sur la frontière somalie, à la demande sans doute des Soviétiques[6].

Au début 1978, six mois après son déclenchement en juillet 1977, l’issue de la guerre de l’Ogaden menée par la Somalie de Siyad Barré contre l’Éthiopie marxisante de Mengistu demeure incertaine. Certes les forces somalies ont envahi une partie non négligeable de l’Éthiopie, pénétrant de 700 km dans la partie Est et de 300 km dans la partie Sud, mais elles ne sont pas parve­nues à s’emparer des villes convoitées de Harar, Jijiga et Diré Dawa. Affaiblies par les purges pratiquées par le Dergue révolu­tionnaire, les forces éthiopiennes opposent une résistance coura­geuse, mais doivent faire face à plusieurs fronts et demeurent de surcroît sous-équipées.

C’est alors que se manifeste l’aide massive de l’Union sovié­tique qui marque un revirement d’alliances dans ce qui, aux yeux des Occidentaux seulement, peut paraître comme un conflit entre pays frères socialistes. Le 26 novembre 1977, et pendant un mois, les Soviétiques lancent un gigantesque pont aérien à l’aide de 225 avions de transport Antonov – soit 12 % de leur flotte aérienne de transport – complété par l’envoi d’une flotte de cargos. Au total, ce sont près de 2 milliards de dollars de matériels militaires (Mig 21, chars T 54 et 55, missiles SAM 3 et SAM 7) qui parviennent en Éthiopie. Addis Abeba reçoit également en renfort un millier de conseillers soviétiques, 17 000 militaires cubains, ainsi que des contingents fournis par la République démocratique Populaire du Sud Yémen[7].

La bataille qui oppose les frères ennemis de la Corne de l’Afrique dure deux mois, de la fin janvier à la fin mars 1978, date de libération du territoire de toute occupation somalie. Les Éthiopiens lancent leur offensive le 23 janvier 1978. Ils parvien­nent à enfoncer le front de Fedis à Sharif Khaled et à dégager Diré Dawa et le Harar pour libérer enfin Jijiga le 5 mars. Selon un correspondant de guerre britannique présent sur ces lieux, la victoire éthiopienne fut acquise grâce aux hélicoptères géants M 16, ainsi qu’à l’emploi massif des bombardements d’artillerie ou de l’aviation et de nombreuses attaques de chars. La défaite des forces somalies est complète et, le 23 mars, soit deux mois après le déclenchement de la contre-offensive, la totalité du territoire éthiopien est libérée.

Il est hors de doute que la victoire éthiopienne fut acquise grâce à l’appui massif de l’Union soviétique et de ses alliés et que le renversement d’alliances entre Moscou, Mogadiscio et Addis Abbeba ne pouvait que désarçonner le régime de Syad Barré, lequel s’est en outre fortement trompé sur la situation intérieure de l’Éthiopie, le patriotisme de se ses habitants et l’imprépara­tion de ses propres forces, clouées sur le terrain à 800 kilomètres de leurs bases, sans relèves en hommes ni en ravitaillement[8]. Le problème de la frontière entre les deux pays n’est pas réglé pour autant et constitue toujours une source de conflits dans la Corne de l’Afrique.

Il ne reste plus au gouvernement de Mogadiscio, confronté à un échec insurmontable, qu’à proclamer qu’il ne cessera jamais de soutenir les mouvement de libération des terres somali de l’Ogaden. Dans l’immédiat, la déroute des troupes de Siyad Barré est lourde de conséquences pour son régime et la Somalie toute entière. En 1978, alors que la République de Djibouti a accédé à l’indépendance depuis un an, que la vigilance des autorités kényanes sur ses districts du nord-est ne désarme pas et que les Éthiopiens ont progressivement repris le contrôle des principaux points stratégiques de l’Ogaden, le rêve pansomali apparaît brisé pour longtemps, même si la guérilla menée par le WSLF continue de faire régner l’insécurité sur les marches orientales de l’Éthiopie et si le territoire djiboutien continue d’être la cible des attentats terroristes. Enfin, les faiblesses du régime de Siyad Barré, occultées jusqu’au milieu des années 1970 par l’élan révolutionnaire de 1969, ont fini par apparaître au grand jour. Le gouvernement somalien s’est avéré incapable d’évaluer l’ampleur de la contre-offensive éthiopienne appuyée militairement par les Cubains et les Soviétiques, et n’a pas songé, alors même qu’il détenait l’avantage en septembre 1977, à en profiter pour enga­ger des négociations avec la junte au pouvoir à Addis Abbeba. L’appareil de propagande mis en place par le régime révolution­naire de Barré s’est montré, comme l’a observé I.M. Lewis, le doyen britannique des études somaliennes, incapable de préparer et d’accompagner les actions militaires déployées contre l’Éthio­pie, et la guerre de libération des population somali asser­vies par le néo-colonialisme a été perçue presque unanimement comme une guerre d’agression contre l’Éthiopie[9].

La Somalie à la fin du xxe siècle : une nation sans État ou le retour à la pré-colonisation

À la fin des années 1970, le régime de Mogadiscio, lâché par Moscou, battu militairement par l’Éthiopie de Mengistu, est en perte de vitesse. L’isolement de la péninsule somalie n’a jamais été aussi grand. En proie aux plus grandes difficultés, le régime de Siyad Barré est dès lors condamné. Le sort du régime de Mengistu ne sera pas meilleur. En définitive, la décision des Soviétiques de solder l’aide militaire à l’Éthiopie et de se retirer de ce qui fut la plate-forme de la pénétration de l’URSS et de ses alliés en Afrique orientale dans les années 1980 sonnera le glas des deux régimes marxisants éthiopiens et somaliens.

Les premières conséquences du conflit de l’Ogaden sont d’ordre économique et social. Plus que jamais la situation de la Somalie est celle d’un pays parmi les plus pauvres de la planète, sans richesses naturelles, affligé d’un coûteux système étatique doublé des ravages provoqués par les pratiques de son dirigeant. À cette situation s’ajoute le nivellement par le bas d’un système éducatif, conduisant son peuple à l’analphabétisme, et une inflation galopante, qui décourage tout investissement de sorte que, dans les années 1980, la Somalie devient le pays le plus assisté de l’Afrique subsaharienne. Une grave sécheresse en 1983-1984 désorganise complètement les parcours des éleveurs déjà perturbés par la guérilla. Les pasteurs affluent alors vers les bidonvilles, si bien que la population urbaine dépasse en propor­tion les éleveurs. Endetté, le gouvernement de Mogadiscio demande l’aide du Fonds monétaire international (FMI), lequel contraint le gouvernement à adopter un programme d’ajustement structurel ainsi que le secours des organisations internationales. Même dans ce domaine, le régime ne tarde pas à révéler ses travers. Entre 1985 et 1988, le gouvernement, qui gonfle sciem­ment le nombre des réfugiés de façon à empocher le trop perçu de l’aide internationale, parvient à détourner une somme représen­tant 40 % du budget de l’État. Avant même qu’elle n’atteigne au nord du pays dans les camps les plus éloignés de la capitale, l’aide en question subit d’importants prélèvements de la part de la famille et des fidèles du chef de l’État qui puisent déjà dans des pans entiers de l’économie nationale[10].

Pour consolider son pouvoir après l’échec de grande Somalie, Siyaad Barré joue plus que jamais du système d’alliance clanique et s’appuie sur trois clans importants de la fédération des Daarods, les Mareehaan, les Ogaadeen et les Dulbaahante. En 1982, des partis d’opposition font irruption en Somalie. Candidat unique en 1986, Siyaad Barré est réélu “à la soviétique” avec 99, 93 % des suffrages. Victime d’un accident d’automobile le 23 mai, il reste un mois en traitement dans un hôpital de Riyad, créant une vacance du pouvoir entre les quatre généraux vice-prési­dents, ce qui accentue l’opposition entre factions rivales. La rébellion entreprend une série d’actions offensives, enlevant notamment dix médecins français de Médecins sans Frontières en janvier 1987. En mai 1988, Hargeysa, la capitale du Nord, où les Issaks avaient été les premiers à se soulever, est rasée par les Mig-19 de l’armée de l’air, au prix de trente mille morts, puis c’est le tour de Berbera en juillet 1988, déclenchant une nouvelle vague de réfugiés vers l’Éthiopie et Djibouti. Alors que la Somalie n’avait jamais connu d’actions violentes contre les rares vestiges d’une présence chrétienne dans la capitale, Monseigneur Salva­tore Colombo, évêque de Mogadiscio, est assassiné le 9 juillet 1989. Peu après, une émeute éclate à Mogadiscio qui fait soixante morts. Le 30 décembre 1990, la capitale somalienne, peuplée d’un million d’habitants, entre en insurrection. Les 5 et 6 janvier 1991, les puissances occidentales évacuent in extremis leurs ressortissants : l’Italie depuis l’aéroport ; la France par les plages ; les États-Unis par hélicoptères. Pendant vingt-sept jours, les partisans du Congrès de la Somalie unifiée (CSU), qui, contrairement à ce qu’indique son nom, regroupait principale­ment des Hawiye, le clan majoritaire dans la capitale, se lancent à l’assaut du pouvoir, poussé dans ses derniers retranchements. Avec obstination, Syad Barré résiste, déversant sur Mogadiscio une pluie d’obus. Quand le dictateur prend la fuite vers le Sud avec le dernier carré de ses fidèles, personne ne pense à organi­ser sa succession à la tête de l’État. Mais Syad Barré, qui s’est résigné à l’exil au Nigéria où il est mort trois ans plus tard, a pris une revanche posthume. Il reste présent à travers “ses hommes”, qui sont de retour au pouvoir, et, plus généralement, à travers une culture politique fondée sur des prébendes et une “rente humanitaire”.

La chute de Syaad Barré libère les dernières entraves qui empêchaient l’atomisation de la Somalie. Le Nord s’autoproclame indépendant en mai 1991. Après trente ans d’indépendance, la Somalie en tant qu’État est en voie de disparition.

Tout en étant animés de la meilleure volonté, les États et les organisations non gouvernementales qui sont venus en aide à la Somalie en 1992-1993 se sont transformés en bailleurs de fonds de l’une ou l’autre faction dans le solde invariablement nul du pouvoir somalien des années 1990. De fait, lorsque toutes les énergies sont mises au service de la lutte du clan, comment distinguer encore d’une manière pertinente entre ressources humanitaires et militaires ? Car, au fil du temps, le contrôle de l’assistance alimentaire est devenu un atout d’une valeur irremplaçable pour mobiliser les milices et porter la guerre. En outre, la plupart des observateurs l’ont reconnu, l’aide humani­taire ne pouvait prétendre faire le poids face aux problèmes liés à la chute du gouvernement et à la désintégration sociale qui menaçait, chaque jour un peu plus, le peuple somali. En prati­que, toutes les tentatives menées par la United Nations Opera­tion in Somalia se sont révélées infructueuses. Selon Ken Menkhaus, universitaire américain spécialiste de la région, “les efforts de l’ONUSOM en vue de venir en aide aux structures étatiques… n’étaient pas coordonnées avec ses efforts de réconci­liation et de ce fait, attisaient le conflit au lieu de le réduire”. Le 15 mars 1995, l’Onusom et les ONG évacuent personnels et matériels du “guêpier” somalien. La guerre a déjà provoqué près d’un million de réfugiés et 300 000 morts sur une population de sept millions d’habitants.

La première des sécessions est celle des régions correspon­dant à l’ancien Somaliland anglais articulé autour du port de Berbera et la ville d’Hargeisa, dominé par le clan des Issaks. Ce pays, rebaptisé Somaliland, n’a toujours pas été reconnu par la société internationale. Il revêt une importance stratégique majeure puisqu’il constitue pour l’Éthiopie, qui a perdu sa façade maritime sur la mer Rouge à la suite de l’indépendance de l’Érythrée en 1993, un débouché maritime possible. Il verrouille de plus le sud-ouest du golfe d’Aden qui forme l’entrée de la mer Rouge et une zone de navigation en direction de l’océan Indien par laquelle passent les pétroliers en provenance du Golfe. Pour Addis-Abeba, après la perte de l’Érythrée, ce Somaliland consti­tue avec Djibouti un des rares moyens de se désenclaver vers la mer[11].

Après cette première fracture majeure qui renvoie à des césures héritées de l’histoire, le reste de la Somalie, c’est-à-dire l’ex-Somalie italienne, amorça lui aussi un processus de désin­tégration, caractérisé par la destitution des anciens Darods au bénéfice des Hawiyés qui ne tardent pas à s’entre-déchirer. Rien n’y fait et l’État somalien disparaît sur le terrain au profit de structures tribales régionales contrôlées par des clans. Ainsi se met en place une série de micro-États comme le Puntland au Nord et le Jubbaland au Sud. Tout aussi importante que ces fragmentations territoriales et ces tentatives de créer des pseudo-États, la désintégration généralisée de l’ancienne Somalie a transformé ce pays en un champ clos où s’affrontent, par clans tribaux interposés, des acteurs régionaux aussi divers que l’Éthiopie, l’Égypte, l’Erythrée, le Soudan, la Libye, le Yémen, l’Arabie saoudite, sans compter les puissances européennes comme la France, l’Italie, la Grande-Bretagne et les États-Unis. À l’heure actuelle, chacun de ces pays poursuit des objectifs géopolitiques précis en instrumentalisant tel ou tel clan. Pour l’Éthiopie, il s’agit de se désenclaver à travers le Somaliland et le Puntland. Pour d’autres États, il s’agit de lutter contre un rival traditionnel, c’est le cas de l’Égypte décidée à contrer l’Éthiopie en soutenant les clans Hawiyés et plus largement en favorisant une réunification de la Somalie pour mieux encercler l’Éthiopie. D’autres logiques sont aussi à l’œuvre, comme celle de la Libye qui consiste à attirer la Somalie au sein du monde arabe pour contrer l’Éthiopie chrétienne et ses amitiés israéliennes. De même, l’Erythrée cherche à contrer et à affaiblir la puissance renaissante de l’Éthiopie en s’alliant avec des clans somaliens.

Dans sa dimension purement militaire, la guerre de l’Ogaden est lourde de conséquences pour la Somalie comme pour l’Éthiopie; mais victorieux ou vaincus, les deux dictateurs responsables, véritables frères ennemis de la Corne de par leurs allégeances successives aux deux blocs américains et soviétiques et leurs cultures incompatibles, disparaissent tous deux de la scène politique en 1991, après avoir, l’un comme l’autre porté gravement atteinte à leurs peuples[12]. Que penser, vingt-cinq ans plus tard, du jeu des alliances entre Moscou et Washington sur le continent noir ? Nul doute, comme l’écrit Stemphen Smith dans un récent article du Monde que l’URSS et les États-Unis ont dans cette affaire, échangé “un grand hôtel, l’Éthiopie, contre une rue passante, la Somalie[13].

 


[1]      Aymeric Chauprade, Introduction à l’analyse géopolitique, Paris, Ellipses, 1999, p. 198.

[2]      Eric Costel, Géopolitique contemporaine, Paris, Presses Universitaires de France, 1997, pp. 87-88.

[3]      Jacques Soppelsa, Géopolitique de 1945 à nos jours, Paris, Sirey, 1993, pp. 223-227.

[4]      Paul B. Henze, The United States and the Horn of Africa : History and Current Challenge, Rand Corporation, 1990.

[5]      Henri Labrousse, Récits de la mer Rouge et de l’océan Indien, Paris, Economica, 1992, p. 314.

[6]      Christian Bader, Le sang et le lait, brève histoire des clans Somali, Paris, Maisonneuve et Larose, 1999, p. 183.

[7]      Roger Joint Daguenet, Histoire de la mer Rouge de Lesseps à nos jours, Paris, L’Harmattan, 1995. p. 443.

[8]      En ce sens, cf. Henri Labrousse, op. cit., p. 320.

[9]      I.M. Lewis, A Modern History of Somalia, Londres, Longman, 1965, pp. 242-244.

[10]     Les commissions prélevées par le Président et sa famille atteignaient le record mondial de 42%. Cf. R. Joint Daguenet, op. cit., p. 450.

[11]     Hervé Coutau-Bégarie, Géostratégie de l’océan Indien, Paris, Econo­mica-FEDN, 1993, p. 86.

[12]     Nul ne peut plus douter à la fin du xxe siècle, à la lumière des progrès du droit international avec la création d’une Cour pénale internationale, que Barré et Mengitsu seraient aujourd’hui justiciables de ce tribunal des droits de l’homme au sens le plus large. Car à l’aune de ces principes promus au rang de normes juridiques universelles, les souffrances indicibles infligées aux Somalis et le sang des peuples de la Corne, répandu sans compter par ces deux chefs d’États ayant régné sans partage sur la scène africaine, vaut tout autant que celui des peuples de l’ex-Yougoslavie. Un début de justice internationale a d’ailleurs été instauré dans l’Éthiopie post-communiste mais Mengistsu comme Barré ont préféré la voie de l’exil, tandis que la communauté internationale, focalisée sur d’autres causes, n’a jamais accordé beaucoup d’importance ni aux peuples ni aux espaces dépourvus de ressources de l’Afrique orientale.

[13]     Stephen Smith, “Le régime de Syad Barré est renversé en Somalie”, Le Monde, 4-5 février 2001.

 

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