Des nouvelles guerres africaines
Transformations de la violence et menaces sur les tracés frontaliers en Afrique centrale

Marc Fontrier

La région centrale de l’Afrique paraît aujourd’hui subsumer l’ensemble des problématiques conflic­tuelles du continent. Une situation aussi chaotique appelle quelques réflexions. La plupart s’inscrivent dans un espace englobant la Centrafrique, le Gabon, les deux Congo, la région des Grands Lacs ainsi que l’Angola, c’est-à-dire à peu près la Mittelafrika, l’Afrique médiane.

Si rechercher de nouveaux équilibres militaires dans une région en pleine décomposition est aller un peu vite en besogne, ce n’en est pas moins là que se posent les questions essentielles. En effet, les conflits qui secouent depuis quelques années cette partie du continent sont en train de changer de dimension et paraissent évoluer vers une confrontation affectant la région dans son ensemble. Peut-être même contiennent-ils les prémisses d’un éclatement de la région du Congo. Reste à discerner les leçons que l’on peut tirer de ce nouveau contexte ; à cette fin, nous tenterons une analyse à partir du postulat suivant :

Sur fond de disparition de l’affrontement Est-Ouest, l’Afri­que centrale achève dans la violence sa phase de destruction de l’ordre colonial ; elle est, d’ores et déjà, entrée dans un processus de restructuration de son espace, sans qu’il soit encore possible d’entrevoir ce qui va sortir de l’actuel chaos.

Afin d’expliquer cette confusion, il convient tout d’abord de mettre en évidence les principaux facteurs qui ont suscité les crises actuelles : causes récentes issues de la chute du Mur de Berlin, causes ethniques et sociales structurelles, causes compor­tementales aussi.

Un regard attentif permet d’identifier les phénomènes nouveaux qui accompagnent la recomposition du paysage politi­que : la montée des ethnofédéralismes, l’émergence des milices et des groupes d’autodéfense, l’apparition des sociétés de merce­naires et des alliances politico-commerciales mafieuses. Il est dès lors possible de subodorer les menaces qu’un environnement aussi délétère fait peser sur la géographie de la région, sur les politiques engagées par les responsables du continent et sur celles qui sont suggérées par la communauté internationale extracontinentale.

Cela établi, quelques hypothèses sont susceptibles d’être avancées à propos du devenir de cette partie du monde où la fin de l’affrontement Est-Ouest a définitivement marqué la fin de la période coloniale.

Ces réflexions visent, dans un premier temps, à mettre en exergue les fondements majeurs et les nouvelles expressions de la violence en Afrique ; dans un second, à envisager les compor­tements internationaux et les conséquences que ces transfor­mations peuvent amener sur la structure politique du continent.

La recomposition du contexte sécuritaire

Si dans les années soixante les États africains n’étaient guère préparés à vivre indépendants, on ne peut dire, trente ans plus tard, qu’ils montrent davantage d’aptitude à subsister privés de leurs parrains. Les conséquences de cette immaturité se révèlent aujourd’hui dramatiques. Aussi, après la phase de destructuration du contexte polémologique induit par la dispari­tion du conflit Est-Ouest et après la phase de dispersion des foyers de crise, assiste-t-on à la réarticulation des affrontements épars, le plus souvent par le biais de guérillas croisées. Cette recomposition de la carte des conflits s’inscrit dans une triple problématique :

  avec la chute du Mur de Berlin, le continent se retrouve seul face à des réalités qui lui avaient échappé depuis plus d’un siècle, face à un reflet de lui-même qu’il avait oublié. Cet isolement relatif auquel retourne l’Afrique scelle la fin de la période coloniale ouverte il y a un peu plus d’un siècle par l’acte de Berlin ;

  une telle situation libère des comportements anciens qui avaient été réprimés ou interdits par les colonisateurs. Ils conditionnent maintenant l’éclatement des crises, remettent en cause les solidarités de naguère et engendrent une recomposition profonde du contexte sécuritaire ;

  il en résulte que tout sentiment national, quand il existe, est précaire, que la pauvreté et la déliquescence de l’État s’en trouvent exacerbées et que la dégradation de l’environnement contribue à la réémergence des vieux fractionnements - clans, phratries, tribus - un instant escamotés par la force coercitive des colonisateurs.

La chute du Mur de Berlin a ouvert la voie à la déréliction

Donnant une orientation nouvelle à cette dynamique drama­tique, la fin de la guerre froide s’est révélée l’argument déter­minant des réticences extracontinentales à s’engager désormais sur les théâtres africains. Sur fond de crise économique et de délitement des tissus politique et social, ce bouleversement géopolitique a provoqué in situ un fractionnement des zones de tension au gré de la réapparition des disputes ethniques.

Il y a à peine plus de dix ans, les conflits dits “périphériques” reflétaient encore la lutte idéologique opposant les États-Unis à l’Union soviétique : les deux camps s’affrontaient indirectement, armant ou finançant guérillas et mouvements de libération. En novembre 1989, cet ordonnancement géographique de l’affronte­ment planétaire a, d’un seul coup, disparu.

La fin du monde bipolaire a eu pour effet premier et immédiat la “déconnexion” des théâtres régionaux périphériques de l’échiquier central euro-atlantique. Cette nouvelle situation a enlevé à l’Afrique son caractère d’enjeu géopolitique. Abandonnés par leurs parrains respectifs, les Africains se sont retrouvés seuls sur leurs propres champs de batailles soudain recréés, multiples et étriqués. Les grandes utopies ne faisant plus recette, le discours a dû se diversifier ; abasourdis par ce silence internatio­nal insolite, il leur a fallu se trouver d’autres raisons d’en découdre.

Dès lors l’Afrique n’a plus été le “continent convoité”[1]. Elle est même devenue si peu convoitée que sa marginalisation par rapport au système international se confirme désormais. Pis encore, sa présence massive dans le groupe des “pays les moins avancés” l’entraîne inexorablement dans la spirale dramatique du sous-développement avec son tourbillon de misère. La production alimentaire s’effondre et les systèmes de santé retour­nent au néant ; le nombre des réfugiés et des déplacés chassés par les guerres de toutes sortes croît de façon inimaginable.

La question du sentiment national : instauration ou restauration ?

Discourant sur l’État africain en déliquescence, certains jugent qu’il était congénitalement fragile, d’autres affirment que, à l’Ethiopie près, aucun sentiment national n’a jamais vraiment existé au sud du Sahel. La scène congolaise, riche d’enseigne­ments, appelle cependant quelques remarques sur de tels propos, tant ces raccourcis péremptoires qui mélangent les notions d’État, de Nation et d’État-Nation encouragent aussi les juge­ments les plus hasardeux.

Dans un pays vaste comme l’ancien Zaïre, la diversité des populations, l’immensité de l’espace et la médiocrité des commu­nications ont rendu difficile l’émergence d’un sentiment national. Apparu néanmoins avec la lutte contre le colonisateur, c’est avec soin qu’il a été entretenu par les régimes autoritaires qui lui ont succédé. Du point de vue des anciens maîtres, ils retrouvaient en quelque sorte l’utile et l’agréable : leurs épigones servaient certes leur intérêt particulier, mais, en élèves appliqués, savaient aussi revêtir les atours occidentaux de l’homme d’État. La réputation du modèle européen excluait qu’il pût y avoir des comportements de complaisance ; parler de psittacisme ou de contrefaçon eût été inconvenant.

Mais finalement et quoi que l’on pense de sa manière de gouvernement, ce que semblait avoir réussi Mobutu en exaltant “l’authenticité” et “le Zaïre”, le concept et l’objet, s’est effondré en 1997 sous les coups de boutoir d’intérêts particuliers rarement gérés avec autant d’adresse que le dictateur jeune n’en avait su déployer. Au terme d’un règne trop long, trop terrible et trop corrompu, le vieux léopard était rattrapé par sa douloureuse maladie ; il était surtout dépassé par la meute des charognards dont il avait en quelque sorte lui-même assuré l’éducation. Face à des hommes souvent plus attirés par l’argent que par le pouvoir, aucune poigne de fer n’est plus venue maintenir la solidité d’un ensemble, dont la cohérence est aussitôt apparue dans toute son insignifiance. Aujourd’hui, les déclarations nationalistes enflam­mées de nombreux chefs de parti procèdent essentiellement d’une volonté indigne d’accaparement du pouvoir à seule fin de circonscrire un espace à piller, un espace dont il convient de se réserver la jouissance.

Une fois l’anathème jeté sur les élites prévaricatrices, peut-on pour autant dire que les populations de la République démo­cratique du Congo souhaitent réellement vivre fondues au sein d’un État unitaire ou sont-elles seulement prêtes à partager certains aspects de la vie commune ? Dans quelle mesure ont-elles conscience de l’énorme gageure que constitue la gestion centralisée d’un espace aussi disparate ? Quelle chance de survie la solution fédérale, souvent présentée comme la panacée, a-t-elle dans un pays aussi complexe ? On sait qu’une telle hypothèse, pourtant attrayante, est elle-même loin de faire l’unanimité parmi les populations congolaises.

À l’ouest, un sentiment national existe certainement, à Kinshasa en particulier, ville en paix précaire menacée par la rébellion équatorienne ; avec les restrictions évoquées à propos des populations Kongo, il s’étend probablement à la basse vallée du grand fleuve. Mais plus on s’éloigne de la capitale, plus il devient évanescent. Prétendre qu’il va loin au-delà, vers des régions inconnues de la plupart des Kinois, vers des peuples différents aux langues et aux coutumes autres, à l’économie tournée vers l’est et l’océan Indien, cela paraît en revanche relever de la conjecture. N’est-ce pas plutôt la perspective de perdre les richesses de ces régions qui émeut les supposés patrio­tes, thuriféraires de la Nation ? Le sentiment national ne se résume-t-il pas à une simple figure de rhétorique, astucieu­sement brandie par les détenteurs du pouvoir et ceux qui le leur disputent ?

Car il ne faut pas s’y tromper. Dans l’est du pays, la réaction contre les Banyamulenge - les Tutsi du Kivu - relève moins d’un sentiment national que d’une réplique bien compréhensible à leur comportement jugé insupportable par les peuples qui les ont précédés sur les rives occidentales des Lacs. A contrario, leur réticence et celle des May May à vivre avec les Ougandais ou les Rwandais qui ont envahi leurs territoires n’induit pas pour autant qu’ils aient eu le désir de partager la destinée des gens de Kinshasa ou de Lubumbashi. Cette vision “en creux” d’un État-Nation congolais conduit inévitablement à des analyses erronées.

Pauvreté et déliquescence de l’État

Sur ce fond de diaphanéité voire d’absence pure et simple de sentiment national, les clivages ordinaires entre religions et ethnies s’expriment plus violemment encore lorsque la satisfac­tion des besoins élémentaires devient elle-même une gageure. Les pays du Sahel sont écartelés entre un Nord et un Sud profondément dissemblables sur le plan humain bien sûr, mais sur le plan économique aussi.

Ces disparités régionales rendent le milieu d’autant plus corruptible que la situation économique, en détérioration constante depuis le milieu des années soixante-dix, a accéléré la marginalisation du continent dans le commerce mondial. Au sein de celui-ci, l’Afrique en 1998 représente à peine plus de trois pour cent des échanges[2]. Aussi, quand elle ne l’a pas précédée, la récession s’accompagne-t-elle partout d’une crise politique grave dont la manifestation la plus préoccupante reste la déliquescence des institutions politiques et administratives. Hypothéquant dramatiquement les capacités de l’État à maintenir la paix civile et l’unité nationale, elle finit par créer un contexte paradoxal :

  d’une part, les difficultés d’existence dues à une gestion douteuse poussent les populations à se recroqueviller sur leurs terroirs et à effacer les germes de sentiment national qu’avaient pu ça et là susciter les indépendances ;

  d’autre part, la croissance démographique déstructure profondément les sociétés en modifiant les règles complexes qui contribuaient à leur cohésion.

Car la pression démographique a aggravé le déséquilibre et l’inadéquation entre la population et les ressources. Croissance urbaine et modification des modes de vie ont parachevé le bouleversement d’une organisation communautaire chaque jour plus fragile. Au résultat, l’équation “solidarité nationale - ressource disponible” est devenue insoluble dans les terroirs. Les exemples les plus accomplis de ce dérèglement sont ceux des populations du Rwanda et du Burundi, à travers leur recherche séculaire d’un Lebensraum convenable en direction de l’ouest[3].

Naturellement, l’ensemble des évolutions politiques, écono­miques et sociales qui fragilisent les sociétés africaines multi­plient d’autant plus les facteurs de déclenchement des conflits que l’État se montre incapable de jouer son rôle de modérateur et d’arbitre. Il s’ensuit des luttes pour le pouvoir comme au Congo Brazzaville, en Sierra Leone et au Liberia, des revendications pour la reconnaissance de leur identité par certains groupes ethniques comme elles ont pu surgir chez les Touareg du Niger et du Mali ou des velléités d’autonomie territoriale à l’instar du Somaliland, de la Casamance, du Cabinda et d’une certaine façon du nord des Kivu.

La réémergence du réflexe ethnique

Parallèlement, l’émiettement de la surface conflictuelle s’est révélé propice à un renouveau du réflexe ethnique dont il est à la fois cause et effet. Le clan, unité suprafamiliale traditionnelle, est redevenu le seul espace sécuritaire aisément identifiable par des populations en plein désarroi. Les sociétés de tradition paysanne installées à la périphérie de la grande forêt ont fait du village leur champ élémentaire de cohésion. Aux marches de ces mondes atomisés et naturellement crisogènes, les populations de tradition pastorale également organisées en clans sont régulière­ment venues imposer leur volonté belliqueuse et prédatrice. Comme ailleurs, confinement et réalités tribales non maîtrisées exacerbent en Afrique centrale les réactions xénophobes.

Par défaut ou par manquement des forces de sécurité natio­nales légitimes, réapparaissent d’anciennes lignes, voire d’anciennes aires de séparation ou de superposition des zones de peuplement. Plus révélatrices des fractures culturelles, elles expriment mieux que les frontières acceptées du colonisateur les véritables solidarités. Le Soudan méridional se trouve à l’évi­dence en cohérence ethnique avec le nord de l’Ouganda, dont les populations du Sud sont elles-mêmes en harmonie avec celles du Nord-Ouest kenyan, du Rwanda, du Burundi et du bassin orien­tal du fleuve Congo. Les alliances qui en résultent sont tout aussi naturelles que sont patents les antagonismes entre le nord et le sud du Soudan et du Tchad.

Plaquées sur ces incongruités ethnogéographiques, on ne peut exclure que dans un proche avenir les dynamiques reli­gieuses en pleine accélération ne viennent à leur tour accroître les tensions. Au sein de populations où le substrat animiste reste fort, le prosélytisme musulman apparaît si entreprenant que de nombreuses communautés réagissent en se retournant vers les rassemblements chrétiens. Les églises pentecôtistes prospèrent en Centrafrique face à un islam en pleine expansion dans le Sud tchadien, dessinant un nouveau profil de rupture sur des sociétés déjà éminemment fragilisées.

Au cœur de la logique des clans, dans le registre du pouvoir, le concept bantou de l’autorité se substitue aux constructions à l’européenne telles que la colonisation les a léguées aux premiè­res générations de dirigeants africains. Au sein de communautés où la conscience politique, finalement très faible, se résume la plupart du temps à une allégeance personnelle, le vieux système d’obédience qui procure en retour protection et largesses s’impose sans réserve. Car il s’agit bien ici de la rémanence des rapports sociaux communs à nombre de sociétés africaines : d’une part le lien individuel d’autorité primant sur tous les autres, le chef n’est pas mis en cause ; d’autre part le rôle de ce dernier est moins de faire fructifier la propriété collective que de répartir puis de redistribuer l’héritage patrimonial.

Contrairement à d’autres populations, il faut encore préciser que, plus particulièrement dans la zone occidentale de la région qui nous intéresse, les Kongo n’ont pas de véritable conscience collective. L’identification se fait au niveau des sous-groupes, principe incompatible avec celui de l’émergence d’un État transclanique.

Au-delà de cette somme de réflexes que circonscrit la logique du sang et des ancêtres, certains sentiments élémentaires aux­quels les États sont à nouveau confrontés refont progressivement surface. Face au vertigineux mouvement qui, sur la planète, ôte toute limite à l’espace des échanges et de la communication, les individus cherchent modestement quelque garde-fou que leur cœur puisse saisir. Ils souhaitent des bornes simples et rassu­rantes à leur vie, quelques repères aisément perceptibles qui ne dépassent pas la portée de leur regard mais les gardent de l’inconnu comme de l’inintelligible. Le clocher et le minaret, l’arbre à palabre et le tombeau des pères redeviennent ce phare dans la tempête, l’identifiant du temps pour vivre et de l’endroit pour mourir, loin des espaces non finis qui pour longtemps encore effraieront les plus humbles d’entre nous, les plus nombreux aussi.

Aussi ne faut-il pas craindre de se demander si la diaboli­sation hâtive du concept d’ethnicité n’exacerbe pas ses aspects agressifs ; peut-être favorise-t-elle bien plus l’émergence d’un réflexe de survie identitaire qu’elle n’en remet réellement l’exis­tence en cause. En de nombreux endroits, la tribu, la famille ou le clan représentent des groupements stables spontanés et légiti­mes, partis aisément identifiables et sécurisants dès lors que sont reconnus leur capacité à fonder la cohésion sociale et rejetés leurs comportements xénophobes. Dans le cadre d’un État, ils peuvent s’inscrire dans une meilleure logique de cohabitation. Il faut au moins pour cela qu’ils soient gérés par une constitution équitable, applicable et appliquée, fondée sur la coutume ; il faut que cet État laisse aux nations l’envie, la latitude et le temps de devenir “une”.

Pour l’heure on en est loin. Guerres civiles ou conflits de basse intensité, les dénominations ne manquent pas pour désigner ces affrontements qui frappent un nombre croissant de pays. Procédant du caractère inachevé des États, de la précarité de leur développement et de l’ambiguïté des sentiments natio­naux, ils prennent généralement la forme de guérillas. Leurs fronts imprécis les rendent d’autant plus malaisés à cerner qu’ils sont le produit de dysfonctionnements profonds au sein des sociétés concernées. Ils mettent aux prises des rébellions et des armées nationales, voire des milices, toutes difficilement contrô­lables, qui dérivent souvent vers le banditisme. Naturellement, toutes les plaies liées à la guerre les accompagnent, pillages, détournement de l’aide humanitaire, luttes pour l’appropriation des ressources nationales[4].

Tout aussi naturellement, cette violence est récupérée à des fins singulières. Car ce paysage inconstant autorise puis finale­ment impose des comportements dévoyés qui ne font qu’accen­tuer les désordres. Les plus remarquables résultent de l’offensive victorieuse de l’Alliance des forces démocratiques de libération (AFDL) de Laurent-Désiré Kabila au Zaïre, puis du succès de l’insurrection des miliciens de Denis Sassou-Nguesso à Brazza­ville. Tous deux ont bel et bien consacré la guerre comme mode légitime d’accès au pouvoir. Un ton plus bas, en 1999, Niger, Comores et Côte d’Ivoire ont emboîté le pas. Quels que soient les justes émois des chancelleries, il ne leur reste qu’à en prendre acte car le fait est là, inéluctable au bout du compte et qui leur échappe.

La guerre mode légitime d’accès au pouvoir

Fort de cette fonction légitimante nouvellement reconnue à la prise du pouvoir par la force insurgée, un processus de priva­tisation de l’État s’engage simultanément, plus inquiétant encore. Sa dynamique suscite des phénomènes qui laissent encore indifférent l’environnement international, mais partici­pent déjà à n’en pas douter à la restructuration du paysage politique africain. Trois d’entre eux, majeurs, méritent que l’on s’attarde sur leurs implications :

  la multiplication des milices qui, issues de la déstructu­ration sociale, organisent la délinquance ;

  la mise en place d’une nouvelle économie de la guerre qui, hors de tout cadre institutionnel, permet de privatiser celle-ci après avoir privatisé l’État ;

  l’apparition d’intervenants nouveaux qui opèrent sur sollicitation et suppléent de droit les insuffisances des forces légitimes.

La prolifération des milices

Observons tout d’abord la “milicianisation” de la guerre qui participe de l’effondrement de l’autorité de l’État et de la déli­quescence des institutions. Dans les régions en crise profonde, la guerre est devenue, en quelques années, le seul moyen de sortir de leur condition pour les populations comme pour leurs dirigeants. Les premières, victimes de la crise économique, y trouvent un moyen de survie voire parfois d’ascension sociale ; les seconds, victimes de transitions politiques avortées, y voient celui d’accéder au pouvoir.

Les déceptions suscitées par le dévoiement des processus de démocratisation engagés au début de la décennie 90 nourrissent, parmi les populations, l’idée qu’aucun changement ne sera obtenu par la voie des urnes. Le phénomène s’impose aisément après que les échecs de la “ transition démocratique ” ont fait de la violence le seul mode d’expression politique performant.

Au fil du temps, milices et autres forces irrégulières pren­nent des proportions d’autant plus importantes que leurs diri­geants développent un complexe obsidional ; parvenus au pouvoir par la force, ils n’envisagent plus de s’y maintenir que par elle. À seule fin de contrôler les oppositions, l’entretien de troupes para­militaires se conjugue avec la redécouverte des méthodes d’enca­drement des populations et des savoir-faire policiers enseignés naguère par des mentors est-européens ou extrême-orientaux.

Ces mêmes responsables estiment encore que leur sécurité justifie toutes les interventions, y compris chez leurs voisins immédiats. Or ils représentent d’autant plus de vecteurs poten­tiels d’extension des conflits qu’ils sont en butte à des oppositions armées sanctuarisées dans les pays limitrophes, ce que naturelle­ment ils ne peuvent tolérer.

Du point de vue de la base, les perspectives ne sont pas plus rassurantes. Conséquence de la disqualification des aînés et de la destructuration sociale qui en a résulté, la guerre apparaît à toute une jeunesse comme un moyen d’assurer sa subsistance et comme une voie inespérée d’ascension sociale. Le port d’une arme confère à ces jeunes guerriers l’illusion du pouvoir et de la reconnaissance qui lui est attachée. Dès lors, à défaut d’envisa­ger sereinement un idéal démocratique, la violence représente pour ces générations un mode privilégié d’expression politique. Les freedom fighters s’imposent comme modèles, comme figures sociales de la réussite auprès d’une jeunesse de plus en plus tentée par “l’aventure” et la voie réputée lucrative des armes[5].

Cette nouvelle perception de la chose publique entraîne une autonomisation des tactiques à tous les niveaux : les États africains peuvent désormais s’affranchir de l’aide occidentale et élaborer leurs propres stratégies ; de leur côté, les mouvements armés s’atomisent et les chefs de guerre qui aspirent au pouvoir se multiplient. Il en ressort que l’effondrement du régime Mobutu, les combats de Brazzaville et le développement des mouvements de rébellion dans les Kivu ont mis en évidence un double mouvement de “milicianisation” des armées et des sociétés :

  le premier désigne le processus de désinstitutionna­lisation qui remet en cause les modes de fonctionnement hiérar­chiques. Un tel mécanisme transforme progressivement des pans entiers de l’armée en bandes qui tirent l’essentiel de leurs reve­nus non de leur allégeance à l’État mais des ressources confis­quées à la collectivité nationale sous forme d’exactions diverses[6] ;

  le second renvoie à la constitution de groupes armés chargés de tâches spécifiques de protection ou de préemption, à la privatisation de la coercition et, de facto, à la perte du mono­pole étatique de la violence légitime. La débandade des Forces armées zaïroises (FAZ) de Mobutu et l’affrontement des partis-milices au Congo Brazzaville représentent l’archétype de cette configuration, qui se retrouve dans nombre de pays de la région, du Tchad à l’Afrique australe, y compris dans les régimes où l’armée affecte un semblant de discipline : Rwanda, Burundi, Angola[7]. Il s’agit finalement d’un phénomène de restructuration dépravée à partir d’un tissu social détruit, comportement sembla­ble par de nombreux aspects à celui qui se développe aujourd’hui dans nos propres banlieues.

Un autre aspect encore, proche de ceux que nous venons d’exposer, explique en partie certaines situations. Il s’agit de la relation conflictuelle qui s’installe entre les individus. Elle appa­raît dans le particulier lorsque les haines privées entravent le raisonnement politique sain et dans l’ordinaire lorsque le conflit des générations participe à la déstructuration de l’ordre social.

Dans le premier registre, le syndrome congolais est exem­plaire. Le débat politique puis la guerre civile résultent partielle­ment de l’aversion réciproque que se vouent Pascal Lissouba, Denis Sassou-Nguesso et Bernard Kolélas, dès lors que ces indi­vidus disposent de moyens financiers suffisants pour transformer leur détestation en affrontement armé. Inutile de s’y étendre.

Dans le second cas, l’affaire est plus grave et plus complexe. La relation entre jeunes et anciens si fondamentale pour l’équili­bre des sociétés africaines rurales est remise en question à partir de la ville. Le nouvel environnement urbain, surpeuplé, paupé­risé et segmentarisé, devient propice à la banalisation de l’affron­tement armé. Les vieux sont déconsidérés par des jeunes qui les jugent prévaricateurs et responsables de leur propre échec social[8]. Méprisant l’autorité de ces aînés, les enfants ne cher­chent même pas à transcender leur propre violence, mais se contentent de l’habiller d’un argument partisan avant de la faire sombrer dans l’horreur. Le phénomène est d’autant plus préoccu­pant que la délinquance politique des jeunes se déroule couram­ment au sein d’une population scolarisée. Au clivage ethnique horizontal ancien s’ajoute une ligne de fracture nouvelle et verti­cale, celle du conflit des générations. Sur le thème du discrédit des élites traditionnelles, milices et “écuries” au Congo procèdent selon la même logique que les mooriyaan de la Somalie des premières années 90. C’est ainsi qu’à Noël 1998, après Monrovia et Mogadiscio, Brazzaville disputait le pandémonium à Kigali.

Ce nouvel environnement est donc bien celui d’un monde en pleine déstructuration. La parenthèse coloniale est fermée. Son apport culturel politique auquel s’accrochent encore quelques hiérarques a disparu, trop superficiel ou inadapté. Ethnicité, atomisation sociale, précarité et personnalisation du pouvoir, les anciens errements ont refait surface. L’Afrique seule face à ses démons peine à se souvenir d’une organisation antécoloniale oubliée et certainement obsolète ; elle ne parvient pas davantage à lui imaginer un ordre à la fois nouveau et indigène.

Economie de la guerre et privatisation de l’État

Parmi les effets de la fin de la guerre froide, la perte des soutiens matériels a peut-être été le plus pervers de tous. Si la défection de leurs protecteurs a rendu autonomes les stratégies belliqueuses des États africains, elle les a aussi lancés à la recherche de nouvelles sources de financements. La première d’entre elles, la plus accessible, a été le détournement de l’aide humanitaire. Comme elle s’est vite révélée insuffisante, une véritable économie de la guerre s’est peu à peu organisée, fondée sur l’exploitation des richesses naturelles nationales par les États ou par les groupes armés, et cela à leur seul profit.

Cette dérive a non seulement renforcé l’idée que l’accession au pouvoir par la force - le “pouvoir” sous tous ses aspects - conditionnait l’accès aux ressources, mais elle a aussi convaincu les protagonistes que c’étaient encore elles qui allaient leur permettre de s’y maintenir. Naturellement, le terme “ressources” s’entend ici au sens le plus large : matières premières, denrées, territoires, argents ou privilèges.

Trois phénomènes procèdent plus particulièrement de ces évolutions largement décrites par ailleurs :

  la régionalisation des crises, qui se trouve plus que jamais favorisée par l’écartèlement de certains peuples entre plusieurs pays : populations installées entre Rwanda-Burundi et Congo démocratique, Sara entre Tchad et Centrafrique, Téké entre Congo et Gabon, etc. les exemples ne manquent pas. Ce truisme, qui peine à s’imposer, n’en éclaire pas moins d’un jour particulier le caractère déjeté des frontières africaines ;

  l’abandon à des organisations privées de certaines fonctions étatiques de souveraineté, qui se traduit par la multi­plication des sociétés de conseil militaire lorsque les belligérants font appel à des services extérieurs pour pallier leurs faiblesses numériques ou opérationnelles ;

  le pillage des ressources naturelles qui donne les moyens du recours à ce type d’organisation.

Ces comportements émergents confortent la légitimité de la guerre comme mode d’accès au pouvoir ; ils organisent en corol­laire un processus de privatisation de l’État. Toute forme d’idéa­lisme a disparu : aucune grande utopie, aucun projet politique généreux ne vient plus transcender le recours à la violence. La recherche du pouvoir et de l’enrichissement est devenue l’enjeu fondamental. Les effets induits sont multiples et vont de la personnalisation des affrontements à la multiplication des par­ties. Revenant aux solidarités naturelles profondément ancrées dans le corps social, la compétition armée fédère les groupes combattants autour des alliances les plus sûres et les plus anciennes ; ceci explique la radicalisation à l’œuvre dans la région des Grands Lacs, où une minorité en lutte pour le pouvoir assure sa cohésion en privilégiant l’appartenance ethnique. Celui qui n’appartient pas au groupe est de facto désigné comme ennemi.

Autre évolution majeure, la “privatisation de la guerre” qui résulte de la “privatisation de l’État”. Cette dernière peut être définie comme l’appropriation des moyens de l’État à des fins privées dans des conditions non-avouables. Ce sont les détourne­ments d’affectation, les trafics d’influence, les abus de pouvoir. Cette privatisation fait toujours suite à la disparition du concept de bien public dont elle se traduit par une fragmentation de la sphère en parcelles privées. Les causes en sont diverses, de l’héritage patrimonialiste du parti unique à la simple politique du ventre[9].

Mais comment cette privatisation de l’État se transforme-t-elle en privatisation de la guerre ? Jusqu’à la fin des années quatre-vingt, la politique des blocs supposait des chasses gardées et un relatif contrôle des livraisons d’armement. Ce contexte a disparu. Le monde des affaires a remplacé les sociétés politiques, la recherche du profit s’est substituée à toute préoccupation d’ordre éthique, l’intelligence du bien du plus grand nombre règle moins que jamais l’activité débridée du marchand.

En conséquence, avec la chute du Rideau de fer et l’éclate­ment de l’Union soviétique, le commerce des armes a trouvé un essor nouveau, aussi différent dans ses modes que dans ses procédés. Profusion et libre circulation des matériels de guerre dans l’ensemble de l’Afrique constituent un facteur essentiel de la perpétuation des conflits dans la mesure où elles permettent à tout mouvement qui le souhaite de s’équiper à bon compte.

En l’occurrence, les crises congolaises ont mis en évidence un facteur constitutif majeur de la privatisation de la guerre : l’importance stratégique des “ alliances commerciales ”[10]. Celles-ci sont nouées par les belligérants avec de grandes compagnies internationales, minières ou pétrolières au premier chef, plus ou moins directement impliquées dans les conflits : Elf et Chevron au Congo Brazzaville, l’American Mineral Fields qui a signé un contrat mirobolant avec l’Alliance des Forces démocratiques de libération de Laurent-Désiré Kabila dès la prise de contrôle du Katanga, la De Beers aussi, évidemment. À un moment ou à un autre, toutes ont fourni aux protagonistes les moyens de leur action. Ces alliances, qui contribuent au développement de dettes gagées sur toutes sortes de produits - café, diamants, pétrole, etc. -, favorisent la militarisation croissante du commerce. Béné­ficiant de ses revenus propres, chaque belligérant est devenu moins contrôlable[11].

La prééminence de tels comportements rend d’autant plus malaisée la lecture de la situation sur le terrain. Aux confins du Congo démocratique et du Rwanda, il arrive souvent qu’aucun ordre ne vienne plus régler les coalitions militaires. Les intérêts des individus se télescopent à un point tel qu’ils suscitent autant de collusions aberrantes que d’affrontements inattendus : ici un chef rwandais s’entend avec un adversaire May May pour organiser le pillage d’une mine, là tel autre et son allié ougandais s’entretuent à propos des conditions d’une curée prometteuse. N’importe qui peut s’allier le soir avec son ennemi de la journée si, au bout de l’affaire, un profit est assuré.

Cette privatisation de la guerre prend donc des proportions alarmantes. Dans le domaine des matériels aériens, pourtant onéreux, l’année 1999 a vu plus d’armes vendues que les dix années passées. En Angola sont arrivés des chasseurs de supério­rité aérienne de dernière génération. Associés à des radars performants, ils sont supposés mettre Luanda en situation de gérer son espace aérien et d’intercepter les aéronefs livrant à lUnita de Jonas Savimbi. Naturellement, le coût de tels équipe­ments est à la mesure du service espéré. Les avions sont livrés par l’Ouzbékistan. Quelques appareils plus anciens sont recons­truits et modernisés en Russie et en Ukraine. L’Ouganda, pour sa part, reçoit des avions russes rétrocédés par Israël et par la Roumanie[12].

Côté libyen, la fin de l’embargo aérien a facilité la nouvelle stratégie de Qadhdhafi, dont les projets africains vont bon train depuis qu’il a renoncé au terrorisme et à l’action militaire. Acteur émergent au sud du Sahara, notamment grâce à la création de la Commission des États sahélo-sahariens (COMESSA)[13], son activisme vise indubitablement à exclure les Occidentaux de la scène africaine. Affirmant l’incongruité de la présence européen­ne et son échec, il crée un rapport de défiance entre les deux continents et tente clairement d’amputer le dialogue Nord-Sud de ses intervenants nord-méditerranéens[14]. Simultanément, la générosité du dirigeant libyen fait le bonheur de beaucoup d’Africains. Le Guide de la Jamcariya s’est empressé de livrer du matériel lourd à Laurent-Désiré Kabila, sans aucun doute, à Ange-Félix Patassé et à d’autres encore, très probablement.

Les sociétés de conseil militaire

En toute logique, un commerce aussi florissant n’avait aucune raison de s’arrêter aux seuls matériels : le vide politique créé par le désengagement de l’Est et de l’Ouest comme le vide déontologique dans lequel s’est abîmée la gestion des richesses nationales ont finalement encouragé maints gouvernements africains à confier leur environnement sécuritaire à des forces et à des organisations non-légitimes.

C’est pourquoi, autre conséquence remarquable de l’affaiblis­sement des structures étatiques, certains délèguent désormais une partie de leurs fonctions régaliennes - gestion des douanes, finances publiques, etc. - à des entreprises étrangères. Ces comportements qui accentuent le phénomène de privatisation de la guerre créent également les conditions d’une criminalisation croissante du domaine politique, en particulier à travers l’appari­tion des sociétés de conseil militaire, les Private Military Companies[15].

Après que la chute du Mur de Berlin a accru la disponibilité des professionnels est-européens compétents, ceux-ci se sont substitués au personnel du cru jusqu’alors approximativement formé à l’étranger. Un avion arrive désormais avec le spécialiste chargé de le piloter et celui pour l’entretenir, la maintenance et l’après-vente. Dans le ciel des hauts plateaux qui surplombent la mer Rouge, des pilotes venus de Russie et d’Ukraine s’affrontent sous les cocardes respectives de l’Ethiopie et de l’Erythrée[16].

Le marché s’est donc organisé. Il est vrai que si la politique a horreur du vide, à combler celui-ci le commerçant tarde souvent moins qu’elle. Et c’est bien l’espace créé par l’effacement des coopérations nationales qui a favorisé le recours aux sociétés privées. Ces dernières se comportent comme des entreprises ordi­naires : un besoin, un cahier des charges, une offre, un marché. Elles se distinguent sans conteste du mercenariat traditionnel car elles proposent un ensemble de prestations - logistique, enca­drement, fourniture d’armes modernes - et ne se limitent plus au seul recrutement d’individus en rupture de ban. Le mot mercenaire est d’ailleurs proscrit. Le savoir-faire guerrier s’est banalisé. Le war dog s’est acheté une honorabilité ; prestataire de services, il s’est mis dans les affaires.

Reste que le recours à ce type d’organisations n’est pas sans risque pour les employeurs, voire les commanditaires eux-mêmes. Si elles prennent part aux combats pour le compte d’un gouvernement en échange d’une rémunération ou d’avantages en nature, ces sociétés peuvent tout aussi bien se laisser stipendier et privilégier l’un ou l’autre des partis afin d’en retirer à terme quelque profit plus substantiel.

Par ailleurs, aussi efficaces soient-elles, leurs capacités connaissent évidemment des limites ; elles ne peuvent catégori­quement assurer le succès à ceux qui ont les moyens de s’offrir leurs services. La fortune de la guerre relevant souvent d’impon­dérables, la surenchère reste de mise. Belges, Serbes ou Tché­tchènes engagés par le Président Mobutu pour suppléer son armée ne sont pas parvenus à contenir l’avancée des troupes de Kabila. On sait, en revanche, que des sociétés comme la Military Professional Resources Incorporated (MPRI), Wackenhut ou la nébuleuse des Executive Outcomes ont joué en sous main un rôle important dans les conflits angolais et congolais et qu’elles y ont trouvé leur compte. Tout cela a naturellement un prix et dans un contexte de dégradation économique généralisée, l’appropriation des richesses n’en est que plus naturellement devenue un enjeu essentiel de la guerre.

Cela dit, ces sociétés ne sont pas exclusivement utilisées par les chefs d’État africains et leurs opposants. Les conflits qui ont embrasé les deux Congo et la région des Grands Lacs ont aussi mis en évidence les transformations importantes de la guerre au sud du Sahara d’un point de vue extracontinental. Il serait intéressant, à ce propos, d’évaluer l’ampleur de cette nouvelle sous-traitance. Car il est avéré que, attentives à la respectabilité de leur image, de grandes nations mercantiles qui ne veulent pas ou ne peuvent plus intervenir directement sur le continent ont désormais recours aux services de ces sociétés de conseil militaire.

C’est par l’entremise de telles structures que des vétérans de l’armée américaine ont, à partir de Goma et Kigali, aidé à la coordination des offensives de l’Alliance. Dans leur stratégie discrète d’appui à la chute de Mobutu, les États-Unis ont de la sorte délégué et privatisé une partie de leur action. La MPRI, qui compte parmi ses instances dirigeantes d’anciens militaires américains de très haut rang, travaille en étroite relation avec le Pentagone. Il n’est pas interdit de penser, au vu des révélations de la presse britannique sur les livraisons d’armes à la Sierra Leone par l’intermédiaire de Sandline International, que ce type de décharge sur le privé ne soit amené à se multiplier à l’avenir, annonçant de nouvelles stratégies d’intervention indirecte des grandes puissances[17]. Cette externalisation de la sécurité s’inscrit sans détoner dans les mœurs économiques émergentes du sein de nos économies libérales.

Comme on peut le constater, on est bien loin ici des autres organisations de mercenaires, totalement indépendantes et donc vilipendées à peu de frais par la phalange des media[18]. Cette situation n’en met pas moins en évidence de manière inquiétante certains problèmes majeurs d’éthique. En dépit de l’indifférence du moment, les bains de sang qui accompagnent les péripéties africaines se multiplient et vont, tôt ou tard, rappeler le monde à quelque sentiment de solidarité planétaire. La raison des États peine déjà de plus en plus à faire absoudre leurs compromissions mercantiles à la seule évocation égoïste de la bonne santé de leurs économies.

En attendant, d’enjeu stratégique pour les grandes et moyennes puissances, l’Afrique s’est aujourd’hui transformée en une série d’enjeux économiques singuliers. Elle se retrouve dépecée au jour le jour, selon les appétits d’une myriade d’opéra­teurs privés largement soutenus par des États à tendance ploutocratique avérée.

Mais, en déléguant la plus régalienne de leurs fonctions, en désacralisant les savoir-faire guerriers, ces nations ouvrent aussi de nouvelles perspectives à la remise en cause des légitimités étatiques. Certaines compromissions reviendraient à tolérer la criminalisation de la société internationale si, par sa pusillani­mité et ses silences, celle-ci paraissait y consentir en les inscri­vant dans l’usage.

Avec l’émergence de véritables ethnonationalismes au poten­tiel belliqueux avéré, le renouvellement des principes et des méthodes de la guerre favorise la régionalisation croissante des affrontements. Il nous reste à observer dans quelle mesure le concert des États a pris en compte l’ensemble de ces phénomènes, comment il entend intervenir dans ces conflits, naguère internes et aujourd’hui croisés, qui fragilisent désormais jusqu’à l’ordon­nance géographique du continent[19].

Indifférence, faiblesse et démissions : les menaces sur les tracés frontaliers

Au regard de ces problèmes, les acteurs internationaux tâtonnent, entre ingérence et indifférence, à la recherche d’une voie d’accompagnement non suspecte. Il n’est assurément pas aisé de déterminer paisiblement les limites à l’action diploma­tique sans conférer aux hommes en charge du devenir des peuples les mêmes attributs qu’aux participants à la conférence de Berlin.

Reste que l’évidente destructuration des États d’Afrique centrale impose une réflexion sur le comportement de la société internationale face à un déterminant majeur, le concept de frontière. Nombre d’interrogations surgissent, en particulier à propos :

  des tracés quand ils ne s’accordent plus au contexte ;

  des risques qui résultent de l’inégalité des interventions et de l’institutionnalisation du droit d’ingérence ;

-   des initiatives régionales qui se multiplient face à l’impo­tence de l’OUA dont les discours affirment une unité africaine imaginaire et nient des réalités locales pluriséculaires ;

  de la lassitude des États riches qui accentue l’impuis­sance des Nations unies.

Les incidences de la réarticulation des conflits sur les tracés frontaliers

Force est de constater qu’en de nombreux endroits, le carac­tère approximatif des anciens tracés est devenu générateur de crises. Paradoxalement, il en est même venu à contrarier à sa manière la restauration d’un État de droit. Tel ou tel peuple de la périphérie en lutte contre son centre et établi sur une frontière saugrenue parce qu’ethniquement inexacte a tendance à se retrancher derrière celle-ci dès lors qu’il se sent menacé. Les combattants de la guérilla qui sévit ici se réfugient chez leurs frères ou leurs cousins demeurant là. Au Tchad, au Soudan, au Congo, en Angola, les exemples ne manquent pas.

Conséquence de la régionalisation des conflits, le problème des réfugiés victimes de la guerre, de la famine et de la maladie se trouve exacerbé. Selon le Haut-Commissariat, un réfugié sur trois dans le monde est africain, ce qui représente six à sept millions d’individus. À ces chiffres, il est possible d’ajouter celui des personnes déplacées à l’intérieur même de leur pays, qui s’élèverait à près de quinze millions.

Quand elles surviennent, ces arrivées massives se révèlent immédiatement déstabilisatrices ; les besoins en logement, en alimentation, en couverture sécuritaire sont souvent insuppor­tables pour la communauté d’accueil. La cohabitation entre immigrés et autochtones devient ferment de troubles. Le sud-est du Gabon est peut-être actuellement en train d’entrer dans ce scénario. Lorsque le pays hôte s’avère lui-même fragile, les consé­quences peuvent être catastrophiques. Dans les cas d’implan­tation durable, la présence de camps dans les zones frontalières est d’autant plus mal ressentie qu’elle facilite les trafics de toutes sortes. Comme nous l’avons vu, les exilés peuvent transformer ces regroupements en bases opérationnelles et logistiques en vue d’une reconquête ou en vue de représailles.

Plus grave, cette imbrication ethnique a pris un tour dramatique dans la région interlacustre. La menace qu’a fait peser la collusion transnationale des mouvements extrémistes hutu avec les milices locales du Kivu y a conforté les régimes de Kigali et de Bujumbura dans leur verrouillage ethniciste du pouvoir ; les coalitions rebelles qui se forgent contre le marquage ethnique bahima - batutsi favorisent la bipolarisation ethnique à l’échelle de toute la sous-région. Le contexte impose finalement à l’ensemble des conflits locaux une grille de lecture simplifiée calquée sur l’opposition Hutu - Tutsi. De la sorte, un large pro­cessus de mobilisation identitaire se met en place de l’embou­chure du fleuve Congo jusqu’au-delà des rives des Grands Lacs.

C’est ce constat qui pousse certains politologues à se poser d’autres questions, jugées pour leur part sulfureuses par l’ensem­ble des diplomates. Que convient-il de penser des frontières lorsque aux confins d’un pays immense, dont le réseau de communication à peine ébauché a été détruit, la forêt, les zones de non-peuplement, la multiplication des espaces linguistiques et culturels voire la simple géographie ont imposé autant de limites à la volonté de cohabiter ? Qui finalement veut vivre avec qui ? Comment est effectivement perçue cette notion de frontière, dont le vocable a dû être importé dans certaines langues régionales, ce concept si fondamentalement étranger à la démographie lacu­naire de l’Afrique ?

Quelques voix se lèvent aussi qui s’interrogent timidement sur les aspirations profondes des peuples concernés. Elles se demandent quelle bonne raison les uns et les autres peuvent avoir de se déterminer dans un espace commun. Certes, en aparté, il est de bon ton de ne leur reconnaître qu’une voix limitée au chapitre. Mais pourra-t-on longtemps se satisfaire ça et là d’un consensus incertain, simple produit d’une conjoncture sécuritaire désastreuse qu’aucune consultation crédible n’est venue légitimer ?

Une idée fait encore son chemin. Fondée sur la recherche ethnologique et la redécouverte de structures anciennes, elle cherche à démontrer tout ce que notre État-Nation a d’incongru en Afrique. Elle soutient que l’agencement de l’espace peut certainement y être différent de celui qui a été apporté puis imposé à cette partie du monde, qu’il est possible de s’organiser autrement. Les structures envisagées vont de ce que Pierre Alexandre[20] a appelé les “hégémonies centralisées” et que nous avons un peu hâtivement nommé “empires” ou “royaumes” africains, à la simple chefferie.

À l’aplomb de cette idée, la localisation des conflits dans des espaces politiquement informels mais ethniquement circonscrits appelle à une redéfinition de la géographie des communautés. Accrochées à un principe d’intangibilité qui satisfaisait la politi­que des blocs et rassurait les anciens colonisateurs, les élites africaines se sont, au moment des indépendances, emparées de ce concept de frontière qui assurait à la plupart d’entre elles une substantielle rente de situation. Ces limites territoriales, pro­duits de la colonisation et cotes aussi mal taillées qu’indis­pensables aux régimes qui lui ont succédé, ont une signification sur le terrain de plus en plus contestable, même lorsqu’elles ne sont pas explicitement contestées. Le processus de leur reconsi­dération, envisagé au Soudan, accompli au Somaliland, entériné en Érythrée, est incontestablement engagé dans le bassin du fleuve Congo.

Ainsi, localisés sans égard pour les frontières, les conflits se régionalisent aujourd’hui autour de trois pôles distincts, pôles dont les interconnexions ne sont peut-être que conjoncturelles :

  la région des Grands Lacs jusqu’au sud du lac Kivu, s’embrase sur fond d’ambitions nationales particulières et de visées régionales ougandaises ; elle est engagée dans une double logique de luttes ethniques et de tropisme économique exercé à partir des rives de l’Océan indien ;

  le bassin occidental du grand fleuve conjugue le morcel­lement ordinaire des populations Kongo et les rivalités internes qui déstabilisent les deux Congo, l’Angola face à son Cabinda, demain peut-être le Gabon ;

  la zone diamantifère enfin s’enflamme sur fond d’ambi­guïtés zambiennes et d’affairisme de Harare, depuis les provinces angolaises tenues par lUnita jusqu’à la région congolaise de Mbuji Mayi, avec une possibilité d’extension vers la Zambie et la Copper Belt. Au cœur des richesses du Kasaï et du Katanga, Angola et Zimbabwe luttent auprès de Laurent-Désiré Kabila contre des rebelles congolais épaulés par le Rwanda et les hommes de Jonas Savimbi.

Le questionnement qui s’impose maintenant, du point de vue de la communauté internationale, est des plus difficiles qui soient : est-il opportun d’accompagner la dynamique qui s’est engagée en aidant au mieux à la recomposition de l’espace politi­que africain ou convient-il de continuer purement et simplement à nier l’existence du phénomène ? Est-il préférable de procéder par touches impressionnistes ou d’assister paralysé à un inéluctable et hasardeux chambardement ? Naturellement, il ne peut s’agir de légiférer à la hâte ni d’ouvrir brutalement la boite de Pandore. Mais au vu du tour que prennent les évènements, la lucidité exige de ne rien éluder, d’accepter de formuler les bonnes problématiques, aussi embarrassantes soient-elles.

Le droit d’ingérence : une participation internationale à la destructuration de l’État ?

On peut constater par ailleurs que, dans le registre de la destructuration des États africains, le chemin de l’Enfer se révèle souvent pavé de bonnes intentions. Car, dans ce contexte de faillite de l’État et de crise des sociétés, le droit d’ingérence préconisé par l’humanisme occidental vient parfois catalyser le chaos général. Naturellement, il ne s’agit d’en contester ni les bénéfices humanitaires ni la dimension morale mais, après en avoir évoqué les limites, d’appeler l’attention sur quelques-uns de ses effets, en fin de compte pervers.

Le premier procès qu’il suscite résulte de l’inégalité des traitements. En dépit de l’émoi de certains chorèges de la bonne conscience, force est de constater combien, dans le registre de la compassion, les victimes de la violence sont inégales devant l’opinion publique. Il est vrai qu’atteinte de myopie et jugée impuissante à agir sur les causes, celle-ci répugne de plus en plus à saigner son porte-monnaie. Face aux infortunes des États africains, son manque d’imagination paraît la cantonner dans l’étude de ses symptômes. Le discrédit en résulte. Un peu vite comparés à un collège de médicastres confabulant sur l’emploi de remèdes aussi connus qu’inefficaces, ses membres sont réputés n’administrer ça et là que cautères sur jambes de bois et clystè­res qui ne purgent plus que leur propre conscience.

Cela dit, aussi maladroitement formulées soient-elles, quel­ques questions n’en sont pas moins posées qui méritent atten­tion. Combien mesure la misère d’un Nuer, d’un Hutu ou d’un Tutsi à l’aune de celle d’un Albanais ou à nouveau, demain, d’un Serbe ? La conscience populaire qui n’a, il faut le reconnaître, que le rôle confortable de dénoncer les désastres, somme pourtant les États d’expliquer l’ankylose cynique de leur indifférence. Cinq mille morts à Brazzaville entre décembre 1998 et janvier 1999 n’ont de toute évidence rendu fébriles que de rares diplomaties et aucune rédaction. Eclectiques, droit et devoir d’ingérence oscil­lent sans pudeur excessive entre interventionnisme maladroit et simple figure de rhétorique. L’horreur en Afrique s’est banalisée. Les plus réalistes sont las, les plus généreux découragés. Car l’affaire coûte cher en effet… et toujours cher aux mêmes rétorque-t-on avec justesse.

De plus, en devenant un instrument de la politique des orga­nisations supra-étatiques face aux souverainetés en déshérence, le droit d’ingérence a suscité la dépossession de certaines prérogatives considérées jusqu’alors comme intangibles par l’assemblée des États. En consentant à l’intrusion de forces étrangères sur un territoire souverain, la communauté interna­tionale se substitue aux peuples concernés. Elle contrevient ce faisant au principe qui a fondé, au XXe siècle, la légitimité de ses propres institutions, le sacro-saint droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le point d’orgue de ce déni se fait entendre lors­qu’elle élabore les règles définissant le statut des États décom­posés par la guerre civile. L’affaire pourrait se défendre si le principe de l’intervention était universellement admis et mis en œuvre ; mais son caractère sélectif, même si les arguments ne manquent pas pour l’expliquer, lui retire de sa légitimité.[21]

Beaucoup plus préoccupant, le droit d’ingérence a surtout permis à de nombreux États de s’immiscer désormais dans les affaires de leurs voisins. Au Zaïre, une première coalition s’est constituée contre Mobutu ; un peu plus tard, une deuxième a soutenu Laurent-Désiré Kabila avant qu’une troisième ne s’organise contre lui. L’ingérence “admise”, devenant le fait des pays limitrophes, laisse maintenant place à l’établissement de fiefs uniquement fondés sur la force des armes et le jeu d’in­fluence des puissances protectrices. C’est ainsi que la présence des réfugiés du Kivu a justifié l’intervention conjointe des armées rwandaise et ougandaise en vue de réduire les mouvements de rébellion qui sévissaient à l’intérieur de ces deux pays.

Consciente du risque de conjuguer ces deux handicaps, la diplomatie des pays riches, États-Unis au premier chef, tarde à laisser les Nations unies intervenir en République démocratique du Congo. Une opération internationale va-t-elle, en effet, contri­buer à rétablir l’autorité de Kinshasa sur l’ensemble du territoire congolais ou, gelant les hostilités et les positions respectives des protagonistes, entériner la partition et permettre la constitution de nouvelles entités souveraines ?

Les insuffisances de l’OUA

Tandis que l’ONU s’affiche préoccupée et ses principaux bailleurs fatigués par ce continent de toutes les misères, l’OUA n’offre à la réflexion que ses propres insuffisances. Car, depuis quarante ans, dans le champ de la défense et de la sécurité, l’échec des ambitions panafricaines est patent. Le continent n’est couvert par aucun pacte de défense collective, toutes les initia­tives prises par l’Organisation sont restées comme autant de coquilles vides. Citons quelques exemples :

  la Commission de médiation, de réconciliation et d’arbitrage n’est compétente que pour connaître des litiges entre États. Les conflits internes sont exclus. Aussi cette sous-struc­ture n’a-t-elle, en réalité, jamais fonctionné malgré le nombre croissant des affrontements armés. Le recours à sa juridiction est qui plus est resté facultatif. Les gouvernants africains, peu soucieux de formalisme juridique, ont enfin largement préféré l’intervention personnalisée des chefs d’État, en cela largement confortés par certains dirigeants occidentaux. Finalement, l’OUA s’est limitée à créer à la carte des commissions ad hoc, parfaite­ment inopérantes, propres à chaque conflit ;

  le bilan de la Commission de Défense est tout aussi médiocre. Composée des ministres en charge des forces armées, elle s’est vue assigner l’harmonisation des politiques de défense et de sécurité des États. Cette Commission n’a cessé de se réunir et de présenter une cascade de projets qui n’ont naturellement jamais été suivis d’effet.

Plus récemment il est vrai, une prise de conscience est appa­rue chez les chefs d’État. En 1993 au sommet du Caire, il a été créé un Mécanisme pour la prévention, la gestion et le règlement des conflits en Afrique. Celui-ci a effectivement œuvré à Bujumbura puis à propos du litige à Bakassi l’année suivante. Aujourd’hui, il est présent en République démocratique du Congo sous le couvert de la Joint Military Commission (JMC). Mais ces missions se limitent à l’observation : le spectre de l’intervention dans les affaires intérieures fait toujours écarter par la plupart des chefs d’État le moindre projet sérieux d’une structure continentale de maintien de la paix[22].

Une attitude encore, qui vaut pour nombre d’autres organi­sations, suscite la circonspection de la communauté internatio­nale : la mise en place de la moindre commission s’inscrit avant tout dans la perspective des intérêts particuliers et s’achève, la plupart du temps, sur une gabegie aussi somptuaire qu’inopé­rante. Que penser de la réunion d’Arusha, chargée de prévenir la guerre civile qui menace de ravager le Burundi ? Les partici­pants, confortablement installés dans des hôtels de luxe aux frais de la communauté, s’y montrent plus préoccupés par le montant de leurs per diem que par la résolution des problèmes qui les ont rassemblés. Cela aussi épuise les bonnes volontés.

L’impuissance des Nations unies face au découragement de ceux qui payent

La fin des années quatre-vingt avait vu les deux “ Grands ” se désintéresser du problème de l’équilibre des forces et se décharger sur les Nations unies de la gestion des conflits. Depuis le milieu des années 90, les opérations de ces dernières se sont à leur tour notablement réduites. La Somalie est venue rappeler à l’Organisation ses limites, le Rwanda ses forfaitures et aujour­d’hui le Congo démocratique son irrésolution. Ce sont aujourd’hui les États réellement en mesure de contribuer financièrement au maintien de la paix et de la sécurité qui s’avouent las de ces expéditions dispendieuses et se montrent de moins en moins désireux de s’y investir.

 En fait, si l’idéal humanitaire a pu un certain temps imposer quelques campagnes, la manipulation médiatique qui a permis de conspuer sans discernement l’opération Turquoise est venue à bout des derniers bons sentiments de la classe politique. Le haro international a convaincu les gouvernements encore tentés par une aventure humanitaire de rester sur leur quant-à-soi.

Les difficultés de l’Organisation sont maintenant étroite­ment liées aux réticences des principaux contributeurs décou­ragés par la multiplication des conflits. Il est aisé à chacun de constater que l’Afrique, qui contribue le moins aux recettes, se pose en véritable gouffre au chapitre des dépenses. Pressés par leurs argentiers, les pays riches ont durci leur position. Si, à travers l’usage du droit d’ingérence brandi par la cause huma­niste, plusieurs reproches leur sont individuellement adressés, globalement ils n’en ont cure. Les hommes politiques rompus à l’exercice savent que leur survie est entre les mains des électorats nationaux, eux-mêmes las du gâchis, et que c’est là que doivent se concentrer leurs efforts. Indissociable des limites budgétaires qui lui sont imposées, la marge de manœuvre de l’ONU sur le continent africain s’en est trouvée de facto considérablement réduite.

C’est pourquoi, qu’ils soient nationaux ou internationaux, les temps ne sont pas faciles pour les diplomates et les hommes politiques. De nombreux observateurs, qui pratiquent avec brio le subtil et confortable métier d’observer, ne se privent pas de faire remarquer aux non moins nombreux décideurs, qui ont délibéré­ment choisi un état plus inconfortable, qu’il serait quand même grand temps de justifier leurs émoluments. À défaut de montrer du talent, dit la rumeur publique, qu’ils décident de n’importe quoi mais au moins de quelque chose. D’autres encore avancent que, par manque d’imagination, les diplomaties ont désormais érigé la procrastination en méthode.

D’un autre point de vue, les errements du nouveau discours multilatéral ne se satisfont plus des règles qui présidaient naguère aux dialogues bilatéraux. Dans une logique d’interven­tion, on ne peut plus éluder l’impuissance qui résulte des dispositions inscrites dans la Charte de l’Organisation. Celles-ci régissent des rapports entre des États et entendent consacrer les principes de souveraineté et de non-ingérence. Or la situation actuelle exige plus qu’une simple stratégie fondée sur le maintien de la paix. Elle suppose un arsenal juridique modernisé : dans les situations les plus dramatiques, le chapitre 6 se révèle insuffi­sant et décrédibilise d’autant l’Organisation qu’il fixe des limites trop étroites aux possibilités de l’intervention. Droit d’ingérence et Charte de l’ONU engendrent maintenant une situation para­doxale : le premier, galvaudé, fragilise les États et la seconde, insuffisante, n’en permet pas un usage efficace.

En attendant les réformes de structures que personne n’ose se risquer à entreprendre, les nations riches préfèrent mettre en avant la responsabilité immédiate des États africains et de leurs dirigeants dans les guerres qui agitent le continent. Elles évo­quent les problèmes de corruption, la centralisation du pouvoir, le népotisme, les intérêts financiers en jeu et la partialité des médiateurs[23]. En conséquence, la tendance générale de l’Organi­sation est au renoncement à prendre seule en charge le traite­ment global des crises et au retour vers une stratégie de délégation du droit d’intervenir à des ensembles plus réduits.

Reste que les troupes africaines peu familiarisées avec ce type d’opération de retour à la paix doivent être encadrées et entraînées par des pays disposant d’un réel savoir-faire en la matière, ne serait-ce qu’afin d’éviter les débordements. C’est pourquoi l’ONU se montre davantage encline à appuyer les projets régionaux et sous-régionaux. Favorisant le développe­ment des capacités africaines en matière de maintien de la paix, elle a créé un fonds spécial, le Trust Fund, pour la prévention des conflits ainsi qu’un bureau de liaison au siège de l’OUA. Diverses initiatives extérieures comme l’ACRI[24] proposée par les États-Unis en 1994 et lancée en septembre 1996 puis, en 1998, le programme français RECAMP[25] complètent la panoplie de ces nouvelles entreprises de défense régionale.

De même, au milieu de toute cette confusion, la relative disqualification de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) favo­rise la multiplication des initiatives sous-régionales, à mi-chemin des alliances classiques et de la sécurité collective. La nouvelle forme de conflictualité ayant dans un premier temps circonscrit les champs d’affrontement, le jeu diplomatique se déploie non plus à l’échelle du continent mais au sein de ses différentes sous-régions. Afrique de l’ouest, du nord, du sud, du centre et de l’est se compartimentent et deviennent, comme l’a décrit Boutros Boutros Ghali, le théâtre d’un “jeu égalitaire et fractionné”.

Les espoirs et les limites liés aux approches régionales et sous-régionales

Faut-il en conclure que les espaces encore informels qui se dessinent induisent une nouvelle organisation politique du continent ?[26] Dans le passé, l’Afrique a déjà été tentée par des ordres sous-régionaux plus conformes à ses spécificités sociales. Récemment, le principe en est discrètement réapparu dans le discours de certains hommes politiques : Museweni s’est long­temps plu à évoquer dans le particulier une République des Lacs et, il y a peu, Jean-Pierre Bemba parlait encore avec ferveur d’une République “oubanguienne”. Autant de propos qu’il faut bien envisager comme de véritables hypothèses, tant ils se rapprochent des solutions fédérales préconisées par certains experts[27]. Il faut certes se garder d’y voir une panacée. Mais la piste existe. Au prix de certaines réserves et de quelques précautions, il serait vain de la négliger.

À son propos et afin de prévenir la plus évidente des objec­tions, notons que l’échec nigérian est loin de l’infirmer. Il met seulement en exergue une malfaçon congénitale aux séquel­les pernicieuses. Ici, la constitution fédérale a été purement et simplement plaquée sur la construction coloniale britannique. Elle n’a pas résulté de l’agrégation volontaire et réfléchie d’enti­tés unanimement décidées à partager équitablement un même destin.

En dépit de l’échec de son expérience fédérale avec le Mali, rappelons aussi qu’en 1963, Léopold Sédar Senghor avait souli­gné sa préférence pour l’échelon sous-régional à partir duquel pourrait s’organiser la défense et la sécurité collective. Le président sénégalais avait, à cette époque, avancé le principe du non-recours à la force entre les États-parties, un engagement d’assistance réciproque en cas d’agression et la mise en commun des moyens militaires des pays alliés.

Tournant le dos à l’OUA, c’est en 1990 que la Communauté économique des États d’Afrique de l’ouest (CEDEAO)[28] s’est engagée dans cette voie. L’ECOMOG[29], force commune d’interpo­sition, a été envoyée au Liberia avant d’intervenir en Sierra Leone et en Guinée Bissau. Cette initiative tente, depuis huit années, de démontrer l’aptitude des États africains à gérer eux même leurs crises. Si l’on peut dire aujourd’hui que l’opération a atteint le bout de ses possibilités, l’expérience n’en a pas moins ouvert des chemins. Elle a également montré qu’en l’état, rien ne pouvait se passer sans un minimum de soutien de la part de pays riches et entraînés à ce genre d’exercice[30].

Au sud du continent, la South African Development Commu­nity (SADC), qui était présentée comme un modèle d’intégration régionale, s’est révélée impuissante à ramener la paix en Répu­blique démocratique du Congo tant les divisions de ses membres et certaines rivalités personnelles ont rendu difficile le choix d’une position commune. Seule en Centrafrique entre 1997 et 1998, la Mission de surveillance des accords de Bangui (MISAB), soutenue à bout de bras par la France, a connu un véritable succès.

Abandonnées à leur sort, les armées africaines, auxquelles l’OUA n’apporte aucun soutien tangible, atteignent vite les limites de leurs savoir-faire. Les insuffisances sont nombreuses, qu’il s’agisse de l’incapacité de leurs états-majors à procéder à la moindre planification, de l’état déplorable dans lequel sont perpétuellement laissés leurs matériels et leur armement, de leur manque d’argent chronique ou plus simplement de leur manque d’expérience militaire. Pour parfaire l’incurie, l’institu­tion militaire manque la plupart du temps du chef compétent qui, lorsqu’il existe, est à dessein laissé “sous le manguier”.

En bref, les bonnes volontés avérées des gouvernements à l’égard de leurs armées sont rares. Attentifs à prévenir pronun­ciamiento ou simple mutinerie, ils privilégient communément deux postures :

  au Tchad ou en Centrafrique, une garde présidentielle à la fidélité garantie par les liens de la solidarité clanique absorbe la plus grande partie du budget militaire ; face à ce palladium suréquipé, les forces armées sont laissées misérables ;

  au Sénégal ou au Togo, les neuf dixièmes du budget sont investis dans les soldes des militaires au détriment des équipe­ments ; une gamelle régulière et bien remplie est réputée dissuader de toute velléité putschiste.

Demain en Afrique centrale, quel acteur pour quel rôle ?

À partir des quelques éléments que nous venons d’extraire de ce contexte encore inachevé, il est difficile de tirer des perspec­tives claires, aussi doit-on se contenter d’esquisser modestement quelques hypothèses.

Indubitablement, les Africains, qui ont tout fait pour lasser, sentent à la fois qu’on les lâche et qu’autour d’eux l’amoindris­sement du contrôle international s’accompagne d’une montée en intensité des affrontements. C’est pourquoi, conscients de leurs faiblesses, ils craignent leur impuissance face à ces lendemains qui les attendent, lourds de menaces. Incapables de régler seuls les conflits qui dévastent leur continent, ils n’ignorent pas que la réalisation des objectifs de paix ne peut que passer par un soutien de la communauté internationale. Dans ces circons­tances, trois types d’acteurs paraissent en mesure de contribuer à leur sécurité :

  le premier est constitué par les Nations unies et les États-Unis qui les contrôlent. De longue date en effet, la défaillance des organisations africaines a pour contrepartie le recours à l’ONU, quelles qu’en soient les réticences ;

  le deuxième est européen : les États à tradition et à vision internationales entretiennent des liens bilatéraux qui peuvent toujours être agencés dans une perspective sécuritaire. RECAMP naturellement s’inscrit parfaitement dans ce rôle ;

  le troisième est l’Afrique elle-même. Bien que l’OUA paraisse manifester un début de volonté politique, c’est surtout à travers les alliances sous-régionales que l’on voit réellement frémir quelque chose de crédible. On peut aussi espérer que les grands États africains, une fois leurs problèmes internes apaisés, prendront un jour en main la direction d’une organisation qui bénéficierait du soutien de l’Europe. Mais, une fois encore, on n’en est pas là.

Mettant en scène ces trois intervenants, plusieurs scenarii sont envisageables à moyen terme, plus ou moins catastro­phiques, plus ou moins optimistes :

-   tout d’abord imaginons une déstructuration de la zone suivie du chaos. Au sein d’une région à la dérive on assisterait au pillage des richesses naturelles par les Africains eux-mêmes ou par des intervenants extérieurs. En regard de cette éventualité, de nombreux analystes évoquent en aparté le comportement américain. Il leur apparaît aujourd’hui de plus en plus manifeste que les entreprises d’outre-Atlantique se substituent insidieuse­ment aux anciens colonisateurs. L’objectif est simple : il s’agit de créer les conditions de pénétration optimale de l ’économie améri­caine dans la région. Toute atomisation de celle-ci leur donne la possibilité de créer des îlots de stabilité propices au pillage des ressources africaines[31]. Il s’agit d’une simple actualisation de la politique des comptoirs. Le slogan est par ailleurs explicite : Trade not Aid. Or, en dépit d’une certaine “anarchie” politique à l’américaine, il convient de ne pas perdre de vue qu’aux États-Unis, à l’inverse de ce qui se passe chez nous, c’est l’entreprise qui monte en première ligne, fermement soutenue dans son action par l’ensemble de l’appareil administratif de l’État ;

  on peut encore penser que le nouveau fractionnement de l’espace sera une phase obligée de transition vers une recompo­sition politique élaborée par les Africains eux-mêmes. Cette hypothèse ne signifie pas que les nations riches soient condam­nées à l’immobilisme. Elles peuvent accompagner des solutions du cru sans chercher à tout prix à imposer les leurs. Il leur appartient seulement de ne plus encourager par des perfusions intempestives gaspillage et acharnement thérapeutique sur des politiques extravagantes. Si ce dénouement heureux avait une chance de s’imposer, il serait contre-productif en l’attendant de chercher à brûler les étapes. Le “village continental” dont rêvent les Africains n’est pas pour demain et s’il doit venir, il ne viendra que par eux et en son temps ;

  cette atomisation de la région pourrait aussi être suivie d’une restructuration dans le cadre de fédérations ou de confédé­rations. Ce scénario exigerait au préalable le gel des conflits et l’établissement de fait d’espaces politiques nouveaux. C’est le plus optimiste, mais aussi à long terme le plus souhaitable, quels que soient les émois soulevés par sa seule évocation au sein des palais présidentiels, des ministères et des chancelleries. Il point au Somaliland et au Puntland, il se dessine au Kivu. L’affaire prendra du temps mais en nier l’actualité est déjà purement incantatoire. Sauf à déployer des cohortes internationales qui ne permettraient une fois encore que d’atermoyer, quel profit le monde en tirerait-t-il ? Nul n’ignore qu’un déploiement gèlerait l’actuelle partition peut-être pour toujours. C’est d’ailleurs pourquoi, à l’heure actuelle, au regard de la République du Congo, toutes les diplomaties quelque peu clairvoyantes cher­chent avec application et ardeur le moyen de ne rien faire. Cette solution fédéraliste serait probablement favorisée par l’émer­gence d’un leader supranational fort ; il est vrai que, hormis Yuweri Museweni, ce type de personnalité se fait actuellement rare dans la région médiane.

Les autres solutions passent par un maintien relatif des errements actuels, à savoir la subsistance des zones d’influence :

  l’ONU confirmerait son rôle faussement prééminent, les États africains restant politiquement divisés ;

  le retour pur et simple à la politique d’influence euro­péenne correspond à une forte demande de la part d’un certain nombre de chefs d’État africains “qui ne veulent pas” de l’OUA. C’est le scénario le plus simple et le plus efficace à court terme : le regroupement “sous-régional” sous l’égide du “Grand frère”. Reste que, pour longtemps encore, il condamnerait le continent à rester immature.

Certes, tout ceci relève de la conjecture et il serait pour le moins hasardeux d’annoncer la mise en place d’un “nouvel ordre régional” ou d’un “nouvel équilibre des puissances” en Afrique centrale et orientale : c’est bien plutôt à une extension et une pérennisation des conflits croisés qu’il faut dans le proche avenir s’attendre.

*
*     *

C’est pourquoi cette analyse ne prétend pas être exhaustive. Elle a seulement cherché à mettre en lumière certains aspects mal connus, voire délibérément occultés, des réalités africaines du moment, à proposer quelques voies à la réflexion. Elle suggère cependant quelques réflexions qui peuvent se résumer ainsi :

  la parenthèse coloniale est fermée ; l’Afrique reprend le cours de sa propre histoire là où elle l’a laissé il y a plus de cent ans ;

  la solidarité effective des populations africaines ne dépasse guère les limites du village, du clan, de la phratrie, de la famille élargie : le réflexe économique assure la survie alimen­taire. La solidarité conscientisée s’étend à la tribu, voire à l’ethnie : le réflexe identitaire assure la survie sécuritaire ;

  cette situation ambiguë conjuguée à l’effacement des États euro-occidentaux favorise l’apparition d’acteurs et de comportements politico-économiques nouveaux. Tous sont conçus dans la perspective quasi exclusive des intérêts particuliers et du strict mercantilisme international ;

  la recherche des nouveaux équilibres régionaux se fait dans la violence, résultat de l’exacerbation des ethnonatio­nalismes. Mais n’en va-t-il pas ainsi de toutes les compositions et recompositions nationales, phénomène auquel l’Occident lui-même n’échappe toujours pas ?

  ne pas admettre certaines réalités, aussi consternantes soient-elles, comme le réajustement politique de l’espace, ne sert à rien. En l’occurrence, les organisations internationales ont failli. Si elles souhaitent à tout prix conserver le tracé actuel des frontières, il leur faudra d’une part se doter de l’arsenal militaire et juridique adéquat et d’autre part convaincre de leur volonté d’y parvenir ;

  la stabilisation du continent résultera certainement de la qualité du partenariat interafricain et de l’accompagnement extracontinental qui lui sera consenti, de la capacité des respon­sables africains à concevoir des projets crédibles, à accepter sans tricher qu’une aide soit dispensée à des fins collectives, de la vertu enfin que seront capables d’imposer les contributeurs aux utilisateurs de leur aide. Cela reviendra dans un premier temps à privilégier les projets simples, ceux dont profite le paysan au premier chef, et à rejeter les coopérations spectaculaires, vitrines sans tain de notre humanisme le plus corrompu ou le plus illusoire.

À l’heure où le monde riche s’évertue à réduire les prérogatives de l’État pour donner davantage de liberté aux échanges, il est étonnant enfin de constater qu’au regard de l’Afrique, il n’a de cesse d’en assurer la pérennité des structures. Cela tient peut-être au fait que le monde euro-occidental est désemparé face aux comportements africains ; il cherche lui aussi quelques repères qu’il ne trouve pas ; c’est pourquoi il s’attache à faire perdurer ceux qu’il reconnaît pour les avoir lui-même établis.

Car la classe politique africaine créée de toutes pièces il y a quarante ans s’est appliquée à masquer les réalités du continent à cet Occidental mal voyant qui ne voulait plus vraiment voir. Fine observatrice de ses anciens maîtres, elle a su comment fonctionnait l’homo occidentalis au point d’en obtenir le maxi­mum à son exclusif profit, au détriment de ceux qu’elle était supposée gouverner. Reste qu’aujourd’hui ces sérails quadragé­naires sont disqualifiés, que les populations sont seules et seules pour longtemps.

Plus tard, l’Europe aura certainement à nouveau le souci de s’intéresser au continent. Mais tant qu’elle n’aura pas jugé qu’il est temps de se préoccuper des implications sur son propre cadre sécuritaire, elle n’en aura pas le dessein. Symptomatique de cet abandon, un grand hebdomadaire français publiait au mois de novembre 1999 un article intitulé “Le monde en danger de balka­nisation”[32] sans citer une seule fois la problématique africaine. Le reste du journal consacrait si peu de chose au continent que celui-ci semblait sorti de l’Histoire c’est à dire de “l’enquête”, étymon que consacrèrent pourtant jadis les premiers rappor­teurs, Hécatée et Hérodote, nos pères en la science du souvenir.



[1]      Elikia Mbokolo, “Le continent convoité”, cité par Ch. Zorgbibe.

[2]      3,35 % - d’après l’OMC, L’État du monde 2000, La Découverte et Syros, Paris, 1999.

[3]      François Gaulme, Migrations et conflits en Afrique centrale : une perspective historique, Paris, IFRI, 1999.

[4]      Jean-François Bayard, “L’embrasement de l’Afrique subsaharienne”, Politique internationale, 77, automne 1997.

[5]      Jean-François Bayard, “L’embrasement de l’Afrique sub-saharienne”, Politique internationale, 77, 1997.

[6]      On se souvient de l’expression qui circulait en Sierra Leone : “Soldat le jour, bandit la nuit”.

[7]      Elisabeth Dorrier-Apprill. “Guerre des milices et fragmentation urbaine à Brazzaville”, Hérodote n° 86-87, 1997. Patrice Yengo, “Questions autour d’une guerre ”, Rupture n° 10, 2e trimestre 1997, Pointe-Noire et “Un recours endémique à la violence”, Afrique contemporaine, 186 : Congo Braz­zaville : entre guerre et paix, La documentation française, avril-juin 1998. Remy Bazenguissa-Ganga, “Les milices politiques dans les affrontements”, Afrique contemporaine, 186 : Congo Brazzaville : entre guerre et paix, La documentation française, avril-juin 1998.

[8]      Roland Pourtier, “1997 : Les raisons d’une guerre incivile”, Afrique contemporaine, 186 : Congo Brazzaville : entre guerre et paix La documen­tation française, avril-juin 1998.

[9]      Jean-François Bayard, L’État en Afrique. La politique du ventre. Fayard, Paris. 1989.

[10]     William Reno, “African weak States and commercial alliances”, African Affairs n° 96, 1997.

[11]     François Misser et Olivier Vallée, Les Gemmocraties – L’économie politique du diamant africain, Desclée de Brouwer, 1997.

[12]     La Lettre du continent, septembre 1999.

[13]     Rebaptisé depuis Sin Sad, initiales arabes de Sahel et de Sahara.

[14]     Discours du colonel Qadhdhafi devant l’Assemblée nationale tcha­dienne, 2 mai 1998.

[15]     Parmi lesquelles figurent en bonnes places la Sandline International, les Executive Outcomes, Military Professional Resources Incorporated (MPRI), etc.

[16]     Lettre de l’océan Indien, avril 1999.

[17]     William Reno, Corruption and State Politics in Sierra Leone. Cambridge, Cambridge University Press, 1995.

[18]     Michel Klen, “Les acteurs réels de la crise Afrique centrale”, Défense nationale, octobre 1999.

[19]     José Kagabo, “Afrique centrale : des conflits et des “recompositions” politiques qui font peur”, Recherches internationales, 49, Paris, 1997.

[20]     Pierre Alexandre, Les Africains, Paris, Lidis Brepols, 1981.

[21]     Mwayila Tshiyembe, L’Afrique des Grands Lacs redessinée, Nancy, 1999.

[22]     Charles Zorgbibe, La sécurité régionale en Afrique, Amérique, Asie-Pacifique, Paris, 1999.

[23]     Robert Klitgaard, Combattre la corruption, Nouveaux horizons, 1988.

[24]     African Crisis Response Initiative (ACRI).

[25]     Renforcement des capacités africaines de maintien de la paix (RECAMP).

[26]     Scott Pegg, International Society and the de facto States, Adelshot, Ashgate Publishing, 1998.

[27]     Exposé de Irvin Hicks à l’African American Institute : “Corne de l’Afrique : la nécessité du fédéralisme et du dialogue”. 1991.

[28]     Acronyme anglais : Economic Comunity of West African States (ECOWAS).

[29]     ECOWAS Cease Fire Monitoring Group.

[30]     Mamadou Aliou Barry, La prévention des conflits en Afrique de l’Ouest, Paris, Karthala, 1997.

[31]     On peut par exemple évoquer le contrôle des mines de niobium du Kivu par l’armée de Kigali. Il est difficile de croire que le soutien américain au pouvoir rwandais n’a rien à voir avec l’approvisionnement en un minerai aussi rare et aussi recherché par les industries américaines de haute technologie.

[32]     P. Eylau, Le Point, 19 novembre 1999.

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin