ÉDITORIAL

le continent oublié

 
Hervé Coutau-Bégarie

On peut difficilement imaginer un numéro plus aux antipodes de l’actualité. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, l’activité des commentateurs est tout entière tournée vers le terrorisme et l’Asie centrale. Tous les spécialistes de la stratégie nucléaire ou classique se sont reconvertis dans l’analyse d’un phénomène et d’une région hier encore laissé à quelques spécialistes isolés. Le but de Stratégique n’est pas de coller à l’actualité, sur laquelle il y a déjà une littérature pléthorique, mais de réfléchir sur les concepts, les méthodes, accessoirement sur des problèmes ou des régions qui attirent moins l’attention mais qui n’en sont pas moins importants.

L’Afrique s’inscrit parfaitement dans ce genre d’analyse. Le continent noir a toujours bénéficié, en France, d’une attention soutenue de la part des géographes, des historiens, des ethnolo­gues, des politistes. En revanche, il a moins suscité l’attention des experts stratégiques, en raison du peu de retentissement des études sur ce thème. Il y a eu la revue Afrique défense, véritable mine de renseignements dans une optique très factuelle, ou la revue Stratégie Afrique/Moyen-Orient, mais ces entreprises n’ont pas réussi à s’encrer dans la durée, faute d’avoir pu capter l’attention du public ou le soutien des pouvoirs publics, de sorte qu’il y a aujourd’hui un véritable déficit dans ce secteur de l’analyse stratégique, encore amplifié par le sentiment général d’un continent à la dérive sur le plan économique et sombrant peu à peu dans le chaos sur un plan politique dans l’indifférence des médias. L’OTAN est intervenue au Kosovo pour mettre un terme à un “génocide” qui, après coup, s’est révélé être une création médiatique avec un nombre de victimes n’excédent pas 3 000, chiffre certes insupportable, mais sans rapport avec les centaines de milliers froidement annoncés par le Pentagone et les médias pour justifier l’opération contre la Serbie. Il y a eu de vrais génocides en Afrique. Celui du Rwanda est le plus connu et a fini par donner lieu à une intervention internationale, après bien des atermoiements. Celui du Sud-Soudan, où les morts se comptent vraiment par centaines de milliers, se poursuit depuis un quart de siècle dans l’indifférence générale. Et l’on commence tout juste à découvrir l’état effroyable dans lequel se trouve aujourd’hui l’Angola. Une estimation récente fait état de huit millions de morts du fait des guerres en Afrique pour les trente dernières années[1].

Une telle vision témoigne largement d’un ethnocentrisme dont nous n’arrivons pas à nous délivrer. Les affaires africaines sont complexes, avec des milliers d’ethnies, des cultures politiques très anciennes qui ont été déformées mais pas supprimées par la colonisation et le travers des analystes est trop souvent de vouloir appliquer des schémas européens qui ne sont pas nécessairement transposables. La charge idéologique demeure très forte, il suffit de songer à la récente polémique autour des travaux de Bernard Lugan, auteur prolixe très controversé, mis en cause par des africanistes se situant résolument à gauche. Ce genre de “débat”, où l’anathème remplace l’argumentaire, n’est certes pas de nature à faire progresser la compréhension des transformations en cours.

Car, au-delà des drames effroyables dont les grandes puissances sont les témoins, parfois indifférents, parfois intéressés, les bouleversements actuels reflètent une recomposition, certes à un coût humain très élevé mais qui annonce une nouvelle phase de l’histoire africaine s’émancipant peu à peu du legs de la colonisation. On le voit bien avec la remise en cause de ce qui a été un dogme pendant quatre décennies, l’intangibilité des frontières issues de la colonisation. On a déjà un cas de remise en cause réussie et reconnue internationalement avec l’émancipation de l’Érythrée. Un autre est en cours avec la désagrégation de la Somalie, ethniquement homogène mais divisée en clans qui n’ont pas nécessairement vocation à être unifiés au sein d’une même entité politique. Et surtout, depuis quelques années, nous assistons à l’éclatement du Zaïre-Congo, ce géant de l’Afrique centrale qui n’a tenu après la guerre du Katanga dans les années 60 que grâce à la pesante férule du général-président Mobutu.

Par ailleurs, au-delà du déclin inexorable de la part de l’Afrique dans le commerce international on assiste à la mise en place de nouveaux mécanismes économiques, de nouveaux circuits d’échange qui se traduisent par un appauvrissement certain mais qui, là aussi, laissent entrevoir une recomposition originale. Là où l’opinion commune voit une confirmation tragique du livre célèbre de René Dumont, L’Afrique est mal partie, deux chercheurs de la nouvelle génération voient plutôt des signes qui permettent d’annoncer que L’Afrique est partie[2]. Il est encore impossible de dire quelle tendance l’emportera mais ce serait aller trop vite que de diagnostiquer un mal incurable du continent africain. Les travaux en cours, dans tous les domaines, suggèrent une vision bien différente, nettement plus contrastée. Les stratégistes doivent en tirer profit et ne pas négliger cette partie du monde, d’autant qu’elle est beaucoup plus proche de la vieille Europe que l’Asie centrale qui monopolise l’attention.

La réflexion a déjà commencé et il est remarquable qu’elle ne soit plus le fait exclusif d’analystes européens ou nord-américains mais qu’elle soit aussi le fait de chercheurs africains de plus en plus nombreux, de plus en plus qualifiés. Ce numéro veut en témoigner puisqu’il a été conçu en partenariat avec le CERGEP de l’université Omar-Bongo de Libreville. Sous la direction de Marc-Louis Ropivia, une jeune école africaine de géopolitique est en train de naître. Les travaux de M.L. Ropivia sur l’impérialisme gondwadien ont déjà attiré l’attention comme l’une des constructions géopolitiques les plus originales des vingt dernières années. Les articles ici réunis témoignent de cette réalité et de la possibilité de penser les conflits africains en termes véritablement stratégiques et géopolitiques.

 


[1]     Médecins sans frontières, Conflits en Afrique. Analyse des crises et pistes pour une prévention, Bruxelles, 1997.

[2]     André Chabal et Jean Pascal Daloz, L’Afrique est partie, Paris, Économica, 1999.

 

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