GÉOSTRATÉGIE ET POLÉMOLOGIE DANS L’ESPACE ATLANTIQUE
CENTRE-ORIENTAL : LE CAS DU GOLFE DE GUINÉE

Albert-Didier Ogoulat

L’océan Atlantique est, après le Pacifique, la plus grande composante de l’Océan Mondial[1]. Sa forme allongée en “S” couvre une superficie de 94 millions de km², tout en s’ouvrant sur les deux zones polaires, distantes de 6 200 milles nautiques[2]. La FAO[3] y distingue l’Atlantique Nord-Est européen, l’Atlantique Nord-Ouest des rivages nord-américains, l’Atlantique Sud-Ouest de l’Amérique du Sud, et l’Atlantique Sud-Est. Celui-ci concerne principalement la bordure occidentale du continent africain, du détroit de Gibraltar au cap de Bonne Espérance. Entre ces deux extrémités se localise l’espace atlantique centre-oriental. Il comprend les secteurs des Pays des Rivières du Sud[4] et le golfe de Guinée, dans son acception la plus large, c’est-à-dire du Cap des Palmes à l’Angola.

Pour notre propos, le golfe de Guinée sera circonscrit au domaine maritime des huit États adhérents[5] à la récente Commission du Golfe de Guinée (CGG), que sont : le Nigeria, le Cameroun, la Guinée Équatoriale, le Gabon, Sao Tome e Principe, le Congo, la République Démocratique du Congo (RDC) et l’Angola. La Zone économique exclusive (ZEE) cumulée desdits États équivaut à un peu moins de la moitié des quelque 500 000 milles carrés du domaine maritime de l’Afrique atlantique, du Sénégal à l’Angola[6]. La configuration particulière de cette région, du point de vue du droit international de la mer, la vacuité limnique fragilisant le processus de détermination des espaces de souveraineté et l’abondance relative en richesses halieutiques et énergétiques de la colonne d’eau et de son sous-sol, sont autant de paramètres qui aggravent la précarité de la dimension maritime des relations inter-étatiques sous-régionales. Les crises, conflits et guerres dont le golfe de Guinée a été le théâtre au cours des dernières décennies, traduisent l’urgence d’une prise en compte véritable de ces questions dans la sous-région. Ils éclairent un peu plus sur la nécessité de développer une structure régionale de gestion et de prévention des conflits, tant il s’avère difficultueux d’ancrer durablement la paix dans ce secteur de l’Atlantique. Ainsi, à l’heure où la dynamique régionale d’ensemble est à l’édification d’une aire de paix et de développement, d’une part, et sachant l’importance politique et économique croissante de la région, notamment dans les fournitures mondiales en naphte, d’autre part, quels sont les facteurs polémogènes, c’est-à-dire à même de donner lieu à des conflits[7] qui déstructurent les relations de bon voisinage énergétiques entre États du golfe de Guinée ?

Pour tenter de répondre à cette interrogation centrale, nous commencerons par localiser le secteur du golfe de Guinée dans l’ensemble géopolitique que constitue l’Atlantique centre-oriental. Nous essaierons ensuite de situer cette région sur les plans géopolitique et stratégique à l’échelle de l’Afrique et à l’échelle internationale. Pour finir, nous essaierons de dégager les facteurs qui, au-delà des justificatifs économiques courants, en font une région potentiellement crisogène et conflictuelle, sinon belligène.

LE GOLFE DE GUINÉE DANS LE BASSIN GÉOPOLITI­QUE DE L’ATLANTIQUE CENTRE-EST

Le bassin géopolitique de l’Atlantique centre-oriental

L’Atlantique Centre-Est appartient au grand ensemble dit de l’Atlantique Est, au sud de l’Atlantique Nord-Est par delà la Méditerranée. Ce secteur fait face à l’Amérique du Sud située à 3 000 milles nautiques, en moyenne, dans l’Atlantique Ouest. Cependant, 1 500 milles nautiques seulement séparent le Cap San Roque, au Nord-Est du Brésil, des rivages sierra léonais, sur la côte africaine. La médiane délimitant les bassins africain et sud-américain coïncide avec le méridien passant à l’ouest de l’île cap-verdienne de Santo Antao, et à l’est des possessions britanni­ques de Martin Vaz au large du Brésil. Ce méridien correspond grosso modo à la ligne de partage du monde ayant servi de base à la bulle inter coetera du pape Alexandre Borgia en 1431[8]. Cette ligne, prélude au traité de Tordesillas du 07 juin 1494, passait initialement “à cent lieues espagnoles à l’Ouest de la plus extrême des Açores” et du Cap-Vert actuel[9], entre les méridiens 20 et 30° Ouest. In fine, ledit traité la portera plus à l’Ouest, exacte­ment à 370 lieues des repères de départ[10].

Outre le Maroc et la Mauritanie, l’Atlantique centre-oriental compte essentiellement des États d’Afrique intertropicale établis sur le linéaire côtier du Sénégal à l’Angola. Lesdits États sont, pour nombre d’entre eux, les héritiers d’illustres royaumes africains. La domination coloniale européenne intervenue entre-temps a pris fin au début des années soixante, avec les indépen­dances. Ces États sont tous membres de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA). C’est d’ailleurs sous l’égide de celle-ci qu’ils s’engageront, dès 1972 à Yaoundé, dans le processus général de codification et de gestion des espaces maritimes et océaniques mondiaux. Celui-ci a conduit à la troisième conférence des Nations Unies sur le droit de la mer, tenue de décembre 1973 à avril 1982. Les États du secteur atlantique centre-oriental sont donc ainsi partie à la Convention de Montego Bay, laquelle est entrée en vigueur en novembre 1994, en application du para­graphe premier de son article 308[11].

De plus, éloignés des grands centres de population et de puissance de l’hémisphère nord, dotés d’économies extraverties, et sous-développés maritimes, avec des indices de maritimisation d’une extrême faiblesse[12], ces États dépendent largement des océans pour leur survie. Mais, aussi paradoxal que cela puisse paraître, ils n’ont jusqu’ici que passivement, subsidiairement, voire marginalement pris en compte les espaces maritimes dans leur processus de développement. Si les raisons d’une telle atti­tude ont, d’emblée, été imputées à des justificatifs liés au niveau de développement, la morphologie des États et leur position face à l’océan mondial ne sont pas sans influer sur une relation à la mer, au mieux, calamiteuse.

De fait, ces quelque dix territoires politiques riverains du Neptune’s domain[13], peuvent être répartis en trois groupes : le premier est celui des États insulaires. Ce sont : le Cap-Vert, au large du Sénégal, et Sao Tome e Principe, au large du Gabon. Ces deux États revendiquent le statut d’États archipélagiques. Pour sa part, la Guinée équatoriale fait figure d’État semi-insulaire, avec ses dépendances de Bioko, au large de Douala au Cameroun, des Elobey Grande et Chico, au large de Cocobeach sur les rivages septentrionaux du Gabon, et de Corisco, enclavée dans les eaux territoriales gabonaises. Enfin, tous les autres apparaissent comme des États côtiers, autrement dit, comme des États continentaux ayant chacun une ouverture plus ou moins large sur l’océan mondial. Que dire, dès lors, de leur situation maritime réelle ?

La situation maritime des États du golfe de Guinée

C’est au Comité des Fonds Marins, en ses travaux prépara­toires à la troisième Conférence des Nations Unies sur le Droit de la mer, qu’on attribue en 1971, le processus de catégorisation de la riveraineté. D’un point de vue strictement géographique, huit types d’États côtiers furent alors répertoriés de par le monde. Ce sont : les États composés d’îles ; les États situés au milieu de l’océan et autres États consistant en un archipel ; les États maritimes ; les États à plateau continental enclavé (shelf locked) ; les États riverains d’une mer fermée ou semi-fermée ; les États situés sur un golfe ; les États à plateau étroit ; et les États à plateau large. À cette classification initiale, devait s’ajouter une seconde, plus statistique, s’appuyant sur la dimension des domaines maritimes conférés aux États. Celle-ci distingue des États avantagés, des États moins ou peu avantagés et des États désavantagés. Le premier groupe rassemble les États qui tirent “le maximum d’avantages de l’extension des emprises nationales côtières dans la mesure où cette opération les conduit à annexer plus de 100 000 milles carrés d’espace marin[14]. Les États du deuxième groupe sont ceux dont la dimension du domaine maritime varie entre 25 000 et 100 000 milles nautiques carrés. Le troisième groupe enfin regroupe tous les États les moins bien pourvus par la Convention de Montego Bay. La dimension de leur domaine maritime n’atteint pas 25 000 milles marins carrés.

D’un point de vue général, la première catégorie comporte des nations bi-océaniques comme les États-Unis d’Amérique ; des États à plus d’une façade maritime, comme l’Australie ou le Royaume-Uni ; des États à longs linéaires côtiers, comme le Canada ou la Norvège ; des États composés d’îles ou d’archipels, comme le Japon ; et des États à large plateau continental, comme l’Indonésie. En ce qui concerne l’Afrique, six États, parmi lesquels l’Afrique du Sud, Madagascar et Maurice, appartiennent à ce groupe. Les autres se répartissent entre le deuxième et le troisième groupes. Dans le golfe de Guinée, seul l’Angola, avec un linéaire côtier de plus de mille kilomètres et une ouverture sans entrave sur l’océan mondial, appartient à la catégorie des États avantagés. La Guinée Équatoriale, le Gabon, le Nigeria et Sao Tome e Principe font partie des États moins ou peu favorisés, alors que le Cameroun, la République Démocratique du Congo et le Congo, appartiennent au groupe des États défavorisés.

Cette double classification est loin, cependant, d’occulter une réalité implacable : face à leur domaine maritime, la pratique des États et, plus encore, la gestion dudit domaine, posent d’innom­brables difficultés. L’origine de celles-ci réside, semble-t-il, aussi bien dans le contexte historique qui préside à la montée en puis­sance des États africains dans les années 1960/1970, du point de vue du droit international de la mer, que dans les carences ataviques, sans cesse ressassées, de l’agir politico-économique et juridique des États africains sur la scène internationale.

Sur le plan politico-historique, on notera que “lorsque, vers 1960, l’ensemble de l’Afrique rentre dans l’ère de l’indépendance politique, le droit international de la mer, immuable pendant plusieurs siècles, vient de faire l’objet, à Genève, d’une codification à laquelle ont pris part de nombreux États (86), mais presque aucun africain[15]. L’entrée en scène de l’Afrique fera ainsi suite au mouvement contestataire observé en Amérique du Sud dans les années cinquante. Mouvement qu’officialisera la déclaration dite de Santiago, du 18 août 1952, par laquelle le Chili, l’Equateur et le Pérou proclament leur “souveraineté et juridic­tion exclusive pour chacun d’eux sur la mer qui baigne leurs côtes respectives jusqu’à une distance minimale de 200 milles marins à partir desdites côtes[16]. Pour les Africains, il y a ici comme une difficulté à ingérer et s’approprier ce mouvement venu d’ailleurs.

À cette première faiblesse politico-historique, s’ajoute une carence économique. Celle-ci consiste en une incapacité. Celle des États africains à exploiter et à mettre véritablement en valeur, les domaines maritimes relevant de leur souveraineté politique et/ou économique, au-delà des trois milles. Sur le plan juridique, ces incohérences sont observables dans la lenteur et le vide qui ont longtemps fait écho à la Convention de 1982 au niveau national[17]. Elles consistent également en l’observance, par de nombreux États, des décisions unilatérales d’extension datant d’avant Montego Bay.

Le résultat de l’ingestion difficile de cette dynamique venue d’ailleurs, de la faiblesse des économies nationales et de l’absence de stratégies de développement à plus ou moins long terme, est un sous-développement maritime profond, à peine relégué au second plan par un potentiel économique, notamment énergétique, colossal qui fait la notoriété de cette sous-région de l’Atlantique centre-oriental.

LE GOLFE DE GUINÉE : UN ESPACE STRATÉGIQUE ET POLéMOGèNE

Une aire stratégique

Les États riverains du golfe de Guinée appartiennent à la catégorie des États en développement. Leur poids politique inter­national est marginal, d’autant que leurs économies reposent sur l’exploitation et la commercialisation des produits de base. Leur commerce extérieur repose sur un système de transports relative­ment peu coûteux que seul permet le transport par voie mari­time. Ainsi, plus de 90% des échanges des États de la région avec le monde se font via cette aire liquide adjacente. Au nombre des richesses exportées, figurent les produits halieutiques et les hydrocarbures.

Pour les premiers cités, la permanence du phénomène d’upwelling dans certaines parties de la région, et son caractère saisonnier dans d’autres, font du golfe de Guinée une zone riche en plancton, et partant, en ressources biologiques marines. Le niveau des prélèvements effectués par les États riverains traduit mal l’importance du potentiel des pêcheries régionales. En effet, les prises hauturières, qui sont les plus importantes, en tonnages et en valeur ajoutée, sont effectuées par des armements ouest-européens, japonais, russes… du fait de la quasi-inexistence de structures industrielles des pêches dans la région[18]. Aussi, le secteur artisanal est celui qui permet au Nigeria, au Cameroun et à l’Angola de se classer parmi les principaux États halieu­tiques du continent, même si le niveau cumulé des prises, de l’ordre de 300 000 tonnes annuelles pour tous, reste modeste. Les autres États (Gabon, Guinée Équatoriale, Sao Tome e Principe, Congo…) couvrent, grâce à cette filière, une part notable de leurs importants besoins en protéines animales[19].

Toutefois, plus que par la pêche, c’est par l’importance de son sous-sol marin que le golfe de Guinée apparaît comme une zone stratégique notable à l’échelle internationale. De fait, l’exploita­tion pétrolière débute au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Le processus commence d’abord en Angola, en 1956. Il se poursuit l’année d’après au Gabon. Au Nigeria, c’est en 1958 que “l’aventure” commence. Celle-ci s’élargira au Congo, au Congo Démocratique et au Cameroun, initialement, puis à la Guinée Équatoriale dans les années 90.

La production d’ensemble avoisine les 200 millions de tonnes (Mt) annuelles[20], soit la presque totalité de la production de l’Afrique au Sud du Sahara. Le Nigeria en est, et de loin, le premier producteur. Sa production gravite autour de deux millions de barils par jour (Mb/j)[21], soit environ 100 millions de tonnes à l’année. Ses réserves sont estimées à 21 milliards de barils, ce qui contribue à en faire un des membres principaux de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (O.P.E.P)[22]. La production des autres pays gravite, pour la plupart, autour de 15 Mb/an, sauf l’Angola. Celui-ci continue de réduire, au pas de course, l’écart qui le sépare du Nigeria. Cette accélération de sa production provient de l’entrée progressive en exploitation de nouveaux puits, en attendant Girassol, Dahlia 1 et 2, Kuito… découverts à plus de 1 000 m sous la colonne d’eau. La commercialisation des huiles issues de ces gisements géants de l’off shore très profond (ultra deep sea) devrait faire entrer l’Angola dans le cercle des producteurs millionnaires, avec deux Mb/j à l’horizon 2005[23].

Fortes de données de cette nature, les perspectives pétrolières en Afrique, et plus particulièrement dans le golfe de Guinée, se présentent sous les meilleures auspices. En effet, avec des réserves estimées à 8,1 milliards de tonnes au début des années 90, soit 6 % des réserves mondiales prouvées[24], des coûts d’extraction du baril compris entre 5 et 7 dollars, contre 7 et 9 dollars en moyenne mondiale, coûts que les firmes pétrolières “peuvent espérer faire encore baisser, grâce à l’utilisation massive d’une technologique de pointe[25], le golfe de Guinée se présente déjà comme “la région la plus dynamique en matière d’exploration pétrolière marine [26]. Rien d’étonnant alors à ce que “l’Afrique [soit] dans les dix, vingt prochaines années, le champ de bataille le plus chaud, dans la répartition des nouveaux marchés pétroliers” dans le monde[27].

La confirmation de ces données renforcerait la position du golfe de Guinée comme principale province pétrolière africaine et comme une zone internationale d’importance majeure. Cela, aussi bien pour les principaux partenaires que sont, entre autres, les États-Unis d’Amérique et l’Europe Occidentale, qui continue­raient ainsi à assurer une partie de leurs approvisionnements pétroliers, que pour les États riverains eux-mêmes et leurs quel­que 200 millions d’habitants, pour lesquels la mer est, respective­ment, une source de devises et un espace nourricier essentiel.

Mais, nonobstant son rôle stratégique, le pétrole ne fait pas tout seul le complexe crisogène du golfe de Guinée. D’autres paramètres confèrent à cette aire son caractère polémogène et participent de la sorte aux renforcement de la conflictualité dans cette sous-région de l’Atlantique Centre-Est.

LE GOLFE DE GUINÉE : UN ENVIRONNEMENT POLéMOGèNE

Ces facteurs directement générateurs de conflits peuvent être regroupés autour des rubriques suivantes : non-territoria­lisation des espaces maritimes nationaux ; course désordonnée aux ressources off shore ; non-délimitation des domaines de souveraineté respectifs ; faible animation maritime ; carence de la sécurité maritime sous-régionale.

La non-territorialisation effective des aires maritimes nationales

À la fin des années 60 et peu avant la tenue de la troisième Conférence des Nations Unies sur le droit de la mer (UNCLOS), les États africains se sont engagés dans un processus d’annexion des domaines maritimes périphériques. En dépit de résultats mitigés pour le tiers-monde, la Convention de 1982, devenue effective en droit international depuis novembre 1994, “a immé­diatement engendré une nationalisation, c’est-à-dire une territo­rialisation étatique de vastes espaces maritimes[28]. Mais contrai­rement au comportement observé ailleurs dans le monde, notam­ment au Chili et au Canada[29], où les États ne se contentent plus d’observer le large depuis les rivages, traduisant ainsi en acte le processus de nationalisation amorcé dans les années cinquante, on remarque, en ce qui concerne l’Afrique Atlantique, que Monte­go Bay a simplement figé ledit processus. La territorialisation attendue des espaces maritimes que permettait la Convention n’a pas été véritablement engagée au-delà de la zone des trois milles en Afrique et particulièrement dans le golfe de Guinée. Aussi, la donne actuelle est telle que les États de la région ne s’étant con­crètement attribué aucune compétence pour dire et faire respecter leurs droits, les territoires maritimes théoriquement acquis apparaissent comme faisant virtuellement partie des États, sans jamais avoir été réellement intégrés aux ensembles nationaux.

La non-délimitation des domaines de souveraineté

En limologie, tout processus d’appropriation d’un territoire exige la fixation de ses limites et la détermination de ses fron­tières. Deux décennies après la signature de la Convention de 1982, très peu de frontières maritimes entre États riverains dans le golfe de Guinée ont été fixées[30]. En réalité une seule a connu un début de détermination[31]. C’est la frontière Nigeria/Came­roun. Ce, bien avant 1982. En effet, l’accord de Maroua du 1er juin 1975 prolongeait l’arrangement germano-britannique du 11 mars 1913 et l’accord de 1973. Celui-ci indiquait que “du côté de la mer, c’est le thalweg de la rivière Akwayafe qui devait servir de frontière…” entre les deux pays. Mais le caractère particulier de la zone à délimiter et bien d’autres raisons tenant aux contextes politiques intérieurs, aussi bien au Cameroun qu’au Nigeria, ont empêché la ratification de l’Accord de Maroua, et même conduit à la situation que l’on sait, avec l’affaire de Bakassi[32]. Ainsi, sur la douzaine de dyades maritimes à définir dans le golfe de Guinée, aucune n’a encore accédé au statut de frontière à proprement parler. Ce vide est porteur de pesanteurs graves.

Course désordonnée aux ressources off shore

L’absence de frontières maritimes dans la région traduit, d’une certaine manière, le faible intérêt que portaient originelle­ment les autorités africaines sous-régionales à leur domaine maritime. Si l’on peut considérer que la course à la territoria­lisation des années 60/70 participait de l’effet de mode, on regrettera que l’intérêt qui point ici et là ne soit motivé que par des exhalaisons d’hydrocarbures. Ainsi, que ce soit dans le golfe de Guinée ou ailleurs sur le littoral atlantique africain, c’est bien dans l’espoir de découvrir des gisements exploitables, et économi­quement rentables, que les États se sont à nouveau engagés dans une course aux espaces maritimes périphériques. Que ce soit donc entre le Sénégal et la Guinée-Bissau, entre celle-ci et la Guinée, entre le Nigeria et le Cameroun, entre ces derniers et la Guinée Équatoriale, entre celle-ci et le Gabon, entre les deux Congo et l’Angola…, la dimension économique, et plus encore pétrolière, a toujours pris une large place dans la naissance des tensions, différends et autres conflits entre États de la région, gênant ainsi lourdement les tentatives de règlement et les processus de détermination des frontières maritimes.

Une faible animation maritime

Cette perception de la mer comme source de profits pétro­liers, témoigne de l’incapacité des États riverains à penser la mer véritablement comme un pilier de leur développement. Cela explique, de façon médiate certes, l’échec de la stratégie régionale de maritimisation amorcée avec la création de la Conférence Ministérielle des États de l’Afrique de l’Ouest et du Centre sur les Transports Maritimes C.M.E.A.O.C./T.M.[33] en 1975. Avec la disparition, en 1995, de la presque totalité des flottes marchan­des d’émanation régionale, c’est la relative animation de ce secteur de l’Atlantique par les riverains eux-mêmes qui prenait fin. Les quelques structures ayant échappé à l’hécatombe, privatisées depuis, ne pourront à elles seules relever le défi d’une Mer Afrique que le vide actuel appelle de tous ses vœux.

Carence de la sécurité sous-régionale

Dès lors le risque devient grand pour que le terrain soit occupé par des acteurs non orthodoxes. En effet, la disparition des flottes de commerce et la faiblesse des marines militaires régionales, d’un niveau tout juste symbolique[34], font courir à la sous-région des risques sécuritaires autrement plus importants. Ces derniers font craindre une redynamisation des réseaux narcotiques mettant en relation l’Amérique du Sud et l’Afrique atlantique, cette dernière servant de zone de transit et de redéploiement vers l’Europe Occidentale et l’Amérique du Nord[35]. Ce surcroît d’insécurité a par ailleurs partie liée avec la piraterie[36] qui place désormais le golfe de Guinée parmi les trois zones les plus dangereuses, pour la navigation dans le monde, avec l’Amérique du Sud et l’Asie du Sud-Est[37]. Sachant la position du golfe de Guinée, au large duquel passe l’une des routes maritimes les plus importantes au monde, le développement de l’insécurité dans cette partie de l’océan planétaire pourrait avoir pour conséquence de gêner la libre circulation des personnes et des biens, fondement du mare liberum cher à Grotius.

Conclusion

Réfléchir à la conflictualité dans le golfe de Guinée, autre­ment dit, aux conditions d’une implantation durable de la logique pacifiste dans les relations inter-étatiques sous-régionales, c’est prendre en compte l’ensemble des facteurs sources de tension. C’est donc, pour l’heure, analyser l’agenda des quatre grandes préoccupations sécuritaires suivantes :

·          sécurité écologique, du fait des déversements et autres dégazages de produits pétroliers au large des côtes des États riverains du golfe de Guinée ;

·          sécurité économique, en tant qu’impact de la pollution marine évoquée plus haut ;

·          sécurité politico-économique, comme conséquence des remontées à venir des prix du brut, débouchant sur une nouvelle course aux ressources off shore, et sur des risques réels de conflits dans la sous-région ;

·          sécurité politique, économique et sociale, liée à l’insertion de la sous-région dans le système narcotique internatio­nal ; les différents plans d’ajustement structurels appli­qués aux États de la région, avec leur corollaire, la libéralisation des secteurs financiers nationaux, faisant du golfe de Guinée un véritable eldorado pour les narco-trafiquants internationaux.

Ce sont là autant de défis que pourrait aider à relever une intégration sous-régionale désespérément retardataire, que les États pétroliers du golfe de Guinée, spectateurs passifs du théâtre océanique planétaire, jusqu’ici jalousement repliés sur leurs cagnottes, jugeaient encore inutile il y a peu.

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[1]      23 %, contre 50 % au Pacifique, 20 % à l’océan Indien, 4 % à l’Arctique et 3 % aux autres.

[2]      J.R.V. Prescott, The Maritime Political Boundaries of the World, Londres, Methuen, 1985, p. 311.

[3]      Food and Agriculture Organization, c’est-à-dire Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture.

[4]      Du Sénégal au Liberia.

[5]      Membres et observateurs.

[6]      Les 519 000 milles carrés ne prennent pas en compte les domaines maritimes des anciennes colonies portugaises de la région, qui sont les mieux dotées sur ce plan.

[7]      À ne pas confondre avec les facteurs belligènes qui, pour leur part, ont conduit ou sont susceptibles de conduire, directement, à une confrontation armée.

[8]      R. et M. Cornevin, Histoire de l’Afrique, des origines à nos jours, Paris, Payot, 1966, p. 189.

[9]      J. Ki-Zerbo, Histoire de l’Afrique, Paris, Hatier, 1978, p. 210.

[10]     A. Truyol y Serra, Histoire du droit international public, Paris, Écono­mica, 1995, p. 43 ; Bottin, “Frontières et limites maritimes au xvie siècle”, La frontière des origines à nos jours, Actes des journées de la Société Inter­nationale de l’Histoire du Droit, Presses Universitaires de Bordeaux, 1998, p. 37.

[11]     Quand bien même tous ne l’auraient pas encore ratifiée.

[12]     A. Vigarié, La mer et la géostratégie des nations, Paris, Économica, 1995, p. 281.

[13]     Selon le titre de l’ouvrage de Martin Ira Glassner, Neptune’s Domain, A Political Geography of the Sea, Boston, Unwin Hyman, 1990.

[14]     G. Apollis, Les frontières maritimes en droit international. Mutations et perspectives, Paris, CNEXO, 1979, p. 15

[15]     G. Chouraqui, “L’Afrique et le droit de la mer”, Revue Juridique et Politique Indépendance et Coopération, octobre-décembre 1977 ; R.J. Dupuy et D. Vignes, Traité du nouveau droit de la mer, Paris-Bruxelles, Économica-Bruylant, 1985, p. 36.

[16]     G. Apollis, Les frontières maritimes en droit international. Mutations et perspectives, Paris, CNEXO, 1979, p. 24.

[17]     On se réfèrera à titre d’exemple au décret n° 0002066/PR/MEFCR datant seulement du 1er décembre 1992, et qui définit les lignes de bases à partir desquelles est mesurée la largeur de la mer territoriale gabonaise.

[18]     Ce qui traduit, d’une certaine façon, l’échec des accords de première génération qui prévoyaient un transfert des technologies de l’Europe vers les ACP, afin d’aider à la mise en place d’un secteur industriel des pêches per­formant. Cf. A. Linard, “La pêche, une guerre mondiale ignorée”, Le Monde diplomatique, juin 1995, pp. 14-15.

[19]     La consommation gabonaise de produits halieutiques per capita est de 31,1 kg. La moyenne mondiale est de 13,1 kg. G.S. Bignoumba, “La pêche atlantique et les États de l’Afrique de l’Ouest”, Norois, n° 180, octobre-décembre 1998, p. 687.

[20]     Anne Boher, “Le pétrole, cette calamité pour les pays africains,” Jeune Afrique Économie, n° 197, juin 1995, p. 81.

[21]     Un baril de brut est égal à environ 0,14 tonne métrique ; une tonne équivaut à 7,3 barils en moyenne.

[22]     Pour s’en faire une idée, on notera qu’en 1993, le Nigeria a produit 94 Mt de pétrole et le Koweit, 97,3 Mt.

[23]     Le Monde Éditions, Bilan du monde 2000, Paris, p. 100 ; Pierre Terzian, “La nouvelle donne du pétrole africain”, Géopolitique, 63, octobre 1998, p. 139.

[24]     Les réserves prouvées sont les quantités d’hydrocarbures estimées récupérables avec une quasi-certitude, à partir des données géologiques et techniques de réservoirs connus forés aux conditions économiques et techno­logiques du moment, Rapport annuel de l’Union française des industries pétrolières, 1994, p. 8.

[25]     “Les multinationales du pétrole en Afrique”, Séminaire AITEC/ GRESEA/IRENE, http://www.globenet.org/aitec

[26]     Selon l’Offshore Magazine de Houston, cité par Jeune Afrique, n° 1876-1877, p. 80.

[27]     “Les multinationales du pétrole en Afrique”, art. cit.

[28]     P.-A. Sanguin, 1998, p. 573.

[29]     J. Le Bail, “La balkanisation des espaces océaniques source de nou­veaux enjeux halieutiques”, J.P. Renard, Le géographe et les frontières, Paris, L’Harmattan, 1997 ; G. Labrecque, Les frontières maritimes interna­tionales, Paris, L’Harmattan, 1998.

[30]     J.R.V. Prescott, The Maritime Political Boundaries of the World, Londres, Methuen, 1985 ; G. Labrecque, Les frontières maritimes interna­tionales, Paris, L’Harmattan, 1998.

[31]     A.D. Ogoulat, “Les États de la façade atlantique de l’Afrique et la mer aujourd’hui, quelques aspects géopolitiques et géostratégiques”, Norois, n° 180, 1998.

[32]     P. Ango Ela, “Menace sur l’équilibre régional en Afrique Centrale : le conflit frontalier camerouno-nigérian”, Défense nationale, n° 4, avril 1997.

[33]     A. Vigarié, “L’Afrique de l’Ouest et la mer : réussite ou échec ?”, La Revue maritime, n° 447, 3e trimestre 1997.

[34]     O. de Sault, “Qu’est-ce qu’une marine ?”, Stratégique, 48, 1990.

[35]     E. Fottorino, La piste blanche, Paris, Balland, 1991.

[36]     L’article 101 de la Convention de Montego Bay entend par piraterie, “l’un quelconque des actes suivants : a) tout acte illicite de violence ou de détention ou toute déprédation commis par l’équipage ou des passagers d’un navire ou d’un aéronef privé, agissant à des fins privées, et dirigé : contre un navire ou aéronef, ou contre des personnes ou des biens à leur bord en haute mer ; contre un navire ou aéronef , des personnes ou des biens dans un lieu ne relevant de la juridiction d’aucun État…”.

[37]     M. Duval, “Forces navales et contrôle des crises”, Stratégique, 56, 1992 ; E. Berlet, “À l’abordage”, Armées d’aujourd’hui, n° 224, octobre 1997.

 

 

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