LA COMMISSION
DU GOLFE DE GUINÉE, INSTRUMENT DU RENOUVEAU MARITIME SOUS-RéGIONAL ?

Albert-Didier Ogoulat

Lorsque se réunissent à Libreville, du 18 au 19 novem­bre 1999, les représentants du Nigeria, du Cameroun, de Guinée Équatoriale, du Gabon, de Sao Tome e Principe, du Congo, de la République Démocratique du Congo (R.D.C.) et d’Angola, à l’initiative du Président Olusegun Obasanjo, c’est pour examiner les “moyens de préserver la paix et la stabilité” dans la sous-région[1]. Avec la pérennisation du conflit angolais, l’internationalisation de la guerre en RDC et la pacifi­cation inachevée à Brazzaville, tout portait à croire qu’en dehors de l’évocation non officielle[2] du différend de Bakassi, opposant le Nigeria au Cameroun, les problèmes continentaux devaient dominer l’ordre du jour de ce sommet initial des États du golfe de Guinée (carte).

Mais à l’issue de la rencontre, le communiqué final faisait état de la création d’un cadre de “concertation pour la coopération et le développement, ainsi que la prévention, la gestion et le règlement des conflits des pays du Golfe de Guinée dénommé Commission du Golfe de Guinée (CGG)”[3], qui laisse entrevoir la prise en compte véritable des territoires maritimes dans le processus de construction de cette zone de paix, de stabilité, de sécurité et de solidarité que se veut être le Golfe de Guinée. Quelle signification peut-on accorder à une telle décision ? Peut-on considérer aujourd’hui, que les instances dirigeantes sous-régionales ont fini par faire leur, l’idée que nul processus de développement ne peut être décemment envisagé sans la prise en compte du effective fait maritime largo sensu ? Et qu’en tant qu’États côtiers, riverains du deuxième espace océanique le plus vaste de la planète, après le Pacifique, il serait grand temps qu’ils réamorcent la maritimisation de leurs économies pour mettre fin à leur statut peu enviable de périphérie, spectatrice de la vie politique et économique mondiale. En cela, l’édification d’un organe de concertation multilatéral tel que la Commission du Golfe de Guinée présente un intérêt pluridimensionnel, proportionnel au rôle fondamental que jouent les océans dans le processus d’affirmation des États dans le système international.

Ainsi, après avoir examiné les conditions de l’insertion des jeunes États africains dans le système maritime international, nous ferons un état de la situation des organisations maritimes africaines tant sur la façade atlantique que sur la façade indianocéanique en seconde partie. Etant donné le grand nombre d’organisations maritimes existant d’une part, et la difficultueuse évolution de ces dernières, notre troisième et dernière partie essaiera, quant à elle, de déterminer la pertinence de la création d’un énième cadre multilatéral, son intérêt et son utilité.

La mer dans le système international

A l’heure de la mondialisation à tout va, il ne serait point inopportun, ni exagéré de rappeler que les espaces maritimes ont été le théâtre originel de la mondialisation[4]. En effet, lorsque durant les xive et xve siècles, les Aboubakar II, Fernao Vaz, Bartolomeu Diaz, Vasco de Gama, Marco Polo et autres Christo­phe Colomb, lancent les voyages transocéaniques en reliant les rivages atlantiques africains et américains, européens et afri­cains, européens et américains, d’une part, l’Atlantique à l’océan Indien puis au Pacifique, d’autre part, c’est bien au processus inverse de la dérive des continents auquel on assiste. Seulement, les nations maritimes du moment, à savoir le Portugal et l’Espagne, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, puis la France et, plus près de nous, les États-Unis d’Amérique, sont les principaux bénéficiaires de cette version originelle du village-monde, à la faveur du mare liberum ou doctrine de la liberté des mers, chère au jurisconsulte hollandais Hugo de Groot dit Grotius[5]. Celle-ci conférait, à tout État disposant des moyens de le faire, la possibilité de naviguer dans tous les compartiments de l’océan planétaire. Celui-ci est alors un espace de communication. Mais, avec la mise en place des courants commerciaux fondés sur les produits tropicaux humains, végétaux et minéraux, les océans se muent en espace de richesses et partant, de puissance. Ils permettent aux nations européen­nes, notamment, de se bâtir des empires ultramar. On notera ici que la nature boréocentrée du système économique international actuel et l’orientation méri­dienne des liaisons maritimes des États de l’Afrique de l’Ouest datent de cette période. C’est contre cet ordre océanique, inégal parce que régulé, pensé par et pour les nations de l’hémisphère nord, que s’élèveront les jeunes États indépendants et en développement du Sud, organisés au sein du groupe dit des 77. Ce mouvement conduira à la convocation en 1973, de la troisième Conférence des Nations Unies sur le droit de la mer[6], sanctionnée par la Convention de Montego Bay (CMB) (Jamaïque) en 1982. L’adoption par la Conférence du concept de Zone Economique Exclusive (ZEE) témoignera de la part très active prise par les États africains dans la maturation de ce nouveau régime des océans, voulu à l’épreuve du temps par le Président de la Confé­rence, l’ambassadeur Koh de Singapour. Grâce à cette juridiction nouvelle, une des innovations de cette troisième Conférence sur le droit de la mer, tout État côtier a des “droits souverains aux fins d’exploration et d’exploitation, de conservation et de gestion des ressources naturelles biologiques ou non biologiques, des eaux surjacentes aux fonds marins, des fonds marins et de leur sous-sol… [Il a] juridiction (…) en ce qui concerne la mise en place et l’utilisation d’îles artificielles, d’installations et d’ouvrages, la recherche scientifique marine et la protection et la préservation du milieu marin”, selon l’article 56 de la Convention. Dans cette zone, selon l’article 58, “tous les États, qu’ils soient côtiers ou sans littoral, jouissent (…) des libertés de navigation et de survol et de la liberté de poser des câbles et pipelines sous-marins (…), ainsi que de la liberté d’utiliser la mer à d’autres fins internationale­ment licites liées à l’exercice de ces libertés…”. De la signature dès 1982[7], à l’entrée en vigueur de la Convention en novembre 1994[8], “l’impact politique et économique de la Z.E.E. sur la pratique des États a été considérable, en particulier en ce qui concerne la conservation et la gestion des ressources naturelles (…) et la préservation du milieu marin[9].

C’est dans ce contexte général de renouvellement de la dynamique maritime mondiale, du point de vue de sa gestion juridique, que naîtront la plupart des organisations maritimes africaines.

L’échec relatif des organisation maritimes africaines

Fort de ces acquis qui supposaient dorénavant une présence jusqu’à 200 milles du littoral[10], les États côtiers d’Afrique subsa­harienne ont tenté de s’organiser, conscients de la complexité à gérer, à part soi, des territoires marins particulièrement étendus. Ainsi verront le jour, des organisations bilatérales et multila­térales spécialisées dans la gestion des domaines maritimes régionaux ou sous-régionaux. Cela, en application des articles 61 à 64, 69 et 70 de la CMB, relatifs aux droits des États sans litto­ral et/ou géographiquement désavantagés, ainsi qu’à la conserva­tion et à l’exploitation des ressources biologiques, selon que ces dernières se trouvent dans “les zones économiques exclusives de plusieurs États côtiers ou à la fois dans la zone économique exclu­sive et dans un secteur adjacent à la zone”.

En matière de transports maritimes et de gestion portuaire par exemple, on notera parallèlement à la tenue de la iiie UNCLOS, la création de la Conférence Ministérielle des États de l’Afrique de l’Ouest et du Centre (CMEAOC), en mai 1975 par 17 États de la sous-région. L’objectif de cette organisation était, à l’image de la Commission des Transports pour les pays du Maghreb, et du Comité permanent pour les transports maritimes pour les pays d’Afrique Orientale et Australe (ISCOS), de créer un cadre de concertation et d’élaboration d’une politique commune des transports maritimes (Ogoulat, 1999 : 486). Dans le domaine des pêches, la Commission sous-régionale des pêcheries est créée en mars 1985, par la Mauritanie, le Cap-Vert, le Séné­gal, la Gambie et la Guinée-Bissau, dans le but d’harmoniser leurs politiques de pêche. En juillet 1991, les 22 États d’Afrique riverains de l’Atlantique (du Maroc à la Namibie), adoptent la Convention sur la Coopération en matière de Pêche. Dans le golfe de Guinée, le Congo, le Gabon, la Guinée Équato­riale, Sao Tome e Principe et le Zaïre créent, en juin 1984, la Commission Régionale des Pêcheries. En Afrique Orientale, les États riverains du Sud-Ouest de l’océan Indien : Comores, France (Réunion), Kenya, Madagascar, Maurice, Mozambique, Tanzanie, Seychelles et Somalie tentent de coordonner leurs stratégies halieutiques communes au sein du Comité pour le Développement et la Gestion des Pêcheries dans le Sud-Ouest de l’océan Indien, créé en 1980.

En matière de protection de l’environnement, c’est principa­lement dans le cadre du Programme mers régionales mis en place par le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), que se développe la coopération inter-africaine. Celle-ci permet l’adoption en 1981, de la Convention dite d’Abidjan sur “la coopération dans le domaine de la protection et de la mise en valeur du milieu marin et de l’environnement côtier”, laquelle imposait aux parties contractantes “l’obligation générale de prendre, individuellement ou conjointement, toutes les mesures appropriées pour prévenir, réduire, combattre et limiter la pollu­tion dans la région couverte par la Convention ainsi que d’assurer une gestion écologiquement rationnelle des ressources naturelles”. Au-delà de ces organes de coopération régionale, les États africains riverains de l’océan Indien ont créé, en septembre 1990 et en concertation avec les riverains asiatiques, l’Organisation pour la Coopération dans le domaine maritime entre les États riverains de l’océan Indien (IOMAC). De leur côté, 18 États de la façade atlantique ont lancé, dès 1990, la coopération avec les États sud-américains de la rive occidentale, dans le cadre de la Zone de Paix et de coopération dans l’Atlantique Sud (Nations Unies, 1994 : 51).

Le bilan général du fonctionnement de nombre de ces organi­sations, et plus particulièrement celles du rivage atlantique, est à l’image de l’effondrement économique des États membres ces dernières années. Pour ne prendre que le cas de la Zone de paix et de coopération dans l’Atlantique Sud, après la première réunion tenue à Brazzaville du 12 au 15 juin 1991, une seconde a eu lieu du 3 au 6 avril 1992 à Montevideo en Uruguay. Depuis, aucune rencontre d’experts n’est à relever. Si on ajoute à cela la difficulté des États à se mettre à jour de leurs contributions annuelles, on peut parler d’un “électrocardiogramme” quasiment plat, d’un bilan globalement mitigé[11]. A ce titre, la création de la CGG est a priori porteuse d’espoir. Elle peut être à l’origine du renouveau de la coopération maritime sous-régionale, voire régionale, tant attendue depuis 1995, date de la disparition généralisée des armements maritimes des États d’Afrique de l’Ouest et du Centre[12]. L’espoir est d’autant plus réel que sur les plans politique, socio-économique et géostratégique, une telle structure ne manque véritablement pas d’intérêt.

L’intérêt de la CGG face à la faiblesse maritime sous-régionale

De par sa nature de cadre de coopération, de développement, de prévention, de gestion et de règlement des conflits, la CGG a des missions qui en font une organisation multilatérale générale, sur le modèle du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), son équivalent du Golfe arabo-persique. En tant que telle, elle sera habilitée à traiter de questions diverses, d’ordre maritime et d’ordre continental, dans un environnement profondément ébran­lé par des tensions récurrentes.

Sur le plan continental en effet, cette partie de l’Afrique a été marquée, la dernière décennie durant, par de violents conflits internes ou inter-étatiques. Rares sont les États qui en ont été exemptés. De fait, en 1993, 1994, puis 1997, une guerre civile particulièrement violente a fait plusieurs milliers de victimes au Congo. De son côté, avec le massacre à grande échelle des populations tutsi en 1994[13], le Rwanda a écrit l’une des pages les plus sombres de son histoire immédiate. Les hostilités liées à ces tristes événements n’ont pas épargné les États voisins. Le Burundi se ressent encore des manifestations de ce passé. Dans l’ex-Zaïre, le maréchal Mobutu a été contraint d’abandonner le pouvoir en 1997, pour fait de “liaisons dangereuses” avec les génocidaires des ex-FAR. Mais la grande RDC n’en a pas pour autant renoué avec la paix. Bien au contraire, 1998 a donné lieu à une nouvelle campagne militaire. Celle-ci a conduit à la partition de fait du pays[14]. L’Angola, toujours en proie aux affres de la guerre civile, pour des raisons stratégiques propres, y stationne des troupes qui combattent aux côtés des forces congolaises. Dans ce dédale de conflits circonscrits au domaine continental, seul celui qui a opposé le Nigeria et le Cameroun en 1994 et 1996, eut des justifications maritimes évidentes.

Dans ce domaine, la donne n’est pas moins complexe. En ce sens, on notera, qu’en tant que rentrant de la mer dans les terres, au mitan occidental du continent africain, le golfe de Guinée correspond à l’aire que constituent les territoires maritimes d’un certain nombre d’États riverains de l’Atlantique. Ce sont : l’Angola, le Cameroun, le Congo, le Gabon, la Guinée Équato­riale, le Nigeria, la RDC et Sao Tome e Principe. A ces États côtiers, on peut adjoindre le Tchad et la République Centrafri­caine, deux États dont le commerce extérieur se fait par les ports des autres États de la région, faute d’un accès direct à l’océan mondial[15]. Ensemble, ces États réunissent une population de 207 millions d’individus, dont la moitié vit au Nigeria[16]. Le niveau de développement humain varie de moyen à faible[17], alors que le PNB cumulé de la grande majorité d’entre eux, c’est-à-dire de l’Angola, du Cameroun, du Congo, du Congo Démocratique, du Gabon et du Nigeria, est de l’ordre de 60 milliards de dollars[18]. Par ailleurs, totalement extraverties, leurs économies sont basées sur l’exploitation de produits primaires à très faible valeur ajoutée, dont la commercialisation se fait par voie maritime à plus de 90 %[19].

Sur le plan biologique, les eaux régionales sont réputées pour leur grande richesse en produits halieutiques. Rien d’étonnant donc à ce que le Nigeria, l’Angola et le Cameroun fassent partie des six principaux États halieutiques de la façade ouest-africaine, avec un potentiel souvent exploité en deçà de l’optimum.

Mais plus que la pêche, les hydrocarbures constituent, depuis près d’un demi-siècle, le fer de lance de l’économie sous-régionale. En tant que tel le pétrole constitue l’enjeu régional numéro un. Tous les États de la CGG en sont producteurs, à l’exception, pour l’heure, de Sao Tome e Principe. Le Nigeria, longtemps premier producteur africain de pétrole et un des principaux contributeurs de l’Organisation des Pays Exporta­teurs de Pétrole (OPEP) et du marché mondial, avec environ 100 millions de tonnes par an, est aujourd’hui fortement concurrencé par l’Angola. L’entrée en exploitation des nombreux gisements de l’off shore profond (deep sea)[20], devrait porter la production angolaise de 900 000 b/j, courant 2000, à plus du million en 2001 (Bensaïd, 1998 : 131), pour atteindre les 2 millions b/j, à l’horizon 2005 (Terzian, 1998 : 139)[21]. Au rythme actuel des découvertes dans l’off shore très profond (ultra deep sea)[22], les perspectives pétrolières du golfe de Guinée en font un eldorado et, bientôt, la seconde province pétrolière mondiale, après le Moyen-Orient.

Tous ces éléments confèrent à la CGG un rôle singulièrement crucial, tant l’environnement géopolitique continental est des plus conflictuels d’Afrique. Au-delà des propositions de solutions immédiates aux conflits en cours au Congo, en RDC et en Angola, la CGG devrait à terme, s’attacher à résoudre l’épineuse question des frontières maritimes régionales.

De fait, très peu ont jusqu’ici été définies. En réalité, une seule et très courte portion de la frontière entre le Cameroun et le Nigeria, a été délimitée. Elle l’a d’abord été au niveau de l’estuaire du Cross River, par le protocole du 4 avril 1971, dite déclaration de Yaoundé II, jusqu’à la limite des 3 milles marins “joignant les pointes Sandy et Tom Shot conformément au traité anglo-allemand de 1913[23]. Au cours de la même année, la décla­ration de Lagos se chargera de prolonger cette frontière jusqu’à 17,7 milles de la ligne joignant Sandy Point à Tom Shot Point, suivant un tracé dénommé Ngo-Cocker Line[24]. La frontière sera à nouveau prolongée pour la seconde fois, au-delà de la limite approximative des 20 milles, par l’accord de Maroua du 1er juin 1975[25]. Ce processus a été interrompu par les événements de 1994 et 1996 à Bakassi. La démarche initiale entre les deux États reste, par conséquent, à parachever.

Toutefois, après le dépôt au greffe de la Cour Internationale de Justice (CIJ), le 29 mars 1994, par le Cameroun, d’une requête introduisant contre le Nigeria, une “instance relative à la ques­tion de la souveraineté sur la presqu’île de Bakassi et demandant à la Cour de déterminer le tracé de la frontière maritime entre les deux États dans la mesure où cette frontière n’a pas été établie en 1975”, tout porte à croire que la ligne frontière définitive entre les deux pays sera le fait de cette juridiction arbitrale interna­tionale. A moins, bien entendu, que les deux parties n’en reviennent à des tractations directes[26].

Mais même dans un tel cas de figure, il sera difficile de ne s’en tenir qu’au différend Nigeria/Cameroun. En effet, vu la configuration du golfe, le prolongement de la frontière entre les deux États ne peut ne pas atteindre les zones de juridiction d’un État tiers, la Guinée Équatoriale dans le cas d’espèce. Il importe de ce fait, de clarifier dès maintenant, la donne frontalière nigériane et camerounaise face à la Guinée Equatoriale. Car la proximité de l’île Bioko, qui constitue la partie insulaire de la Guinée Équatoriale, d’avec les côtes camerounaise et nigériane est très grande. Elle crée une situation d’enclavement maritime qui, depuis la iiie UNCLOS, fait du Cameroun un État géogra­phiquement désavantagé[27]. Sachant, dans le même temps, que Camerounais et Nigérians ne se sont pas encore conformés aux recommandations de la Convention de 1982 concernant la largeur de la mer territoriale, et qu’ils en revendiquent encore une de 50 et 30 milles nautiques, respectivement[28], des questions se posent. Sont-ce là des revendications maximalistes relictuelles datant d’avant la iiie UNCLOS ? Serait-ce le témoignage de la surenchère passée entre Nigérians et Camerounais ? Ou devrons-nous y voir la manifestation de la volonté du Cameroun et du Nigeria de s’ouvrir librement, en dépit de tout, sur les immensités océaniques ?

Quoi qu’il en soit, fort de la réalité particulière du golfe de Guinée, et conformément aux dispositions de l’article 62 du Statut de la Cour et de l’article 81 de son règlement, la Guinée Equatoriale a, dès le 30 juin 1999, déposé une requête aux fins d’intervention en l’affaire de la Frontière terrestre et maritime entre le Cameroun et le Nigeria. Tout en indiquant “qu’elle n’a nullement l’intention d’intervenir dans les aspects de la procédure relatifs à la frontière terrestre entre le Cameroun et le Nigeria, y compris la détermination de la souveraineté sur la presqu’île de Bakassi, elle a précisé que seuls l’intéressent les aspects qui concernent la frontière maritime. Comme telle, sa requête vise d’abord à “protéger [ses] intérêts dans le golfe de Guinée par tous les moyens juridiques” et ensuite, à “informer la Cour de la nature [de ses] droits légitimes et intérêts d’ordre juridique (…) qui pourraient être touchés par la décision de la Cour, compte tenu de la frontière maritime revendiquée par les parties à l’affaire soumise à la Cour[29].

Mais sachant que la quasi-totalité des frontières maritimes régionales restent encore à déterminer, le problème demeure entier entre le Gabon et Sao Tome e Principe, entre ce dernier et la Guinée Équatoriale, et entre celle-ci et le Gabon. Cela, d’autant que ce secteur est réputé pour ses dotations naturelles. Le golfe est en effet un des grands bassins pétroliers africains. Il comporte également des gisements halieutiques notables qui font fi des préoccupations et prétentions souverainistes des États[30]. De plus, nous nous situons ici dans un espace peu épargné par les divergences politiques entre les États, alors même que les velléités hégémonistes concurrentes freinent l’intégration en Afrique Centrale.

Dès lors, l’inévitable imbrication des facteurs politiques, éco­nomiques et stratégiques dans cette Afrique pétrolière[31], peut, à tout moment, exacerber la moindre tension. Le golfe de Guinée apparaît ainsi comme une région hautement crisogène. Parler de poudrière potentielle dans une zone tout aussi dominée par ce qu’on pourrait appeler une incertitude territoriale, ne saurait être excessif[32].

On mesure ainsi, combien il était devenu impérieux que la région se dotât d’un instrument de l’envergure de la CGG.

Conclusion

Six ans après l’entrée en vigueur de la CMB, les États afri­cains sont loin d’avoir capitalisé les acquis de 1982. Une dyna­mique rassembleuse, telle que celle qui a prévalu face aux États riches durant les travaux de la iiie UNCLOS, fait défaut aux États Africains depuis l’adoption de la CMB. Le développement comme fondement du renouveau maritime attendu n’a pas donné les résultats escomptés ; l’absence d’une doctrine océanique tous azimuts d’émanation africaine explique les atermoiements obser­vés dans l’évolution des structures maritimes existantes. L’échec desdites structures donne plus qu’un sens à la création de la CGG.

De ce point de vue, en ne considérant que le domaine des frontières maritimes, en tablant par exemple sur la détermi­nation d’un espace d’exploitation en joint venture dans leurs eaux litigieuses, Gabonais et Guinéens prendraient une option décisive sur la résolution d’un différend qui, dans ses aspects les plus actuels, dure depuis la fin des années 60. Une telle position ferait jurisprudence. Elle pourrait constituer la voie à suivre sur cette thématique dans la région. La CGG pourrait, sur cette lancée, instiller avec force détermination, le leitmotiv d’un Golfe de Guinée Zone de Paix. Le Gabon, de par sa position intermédiaire entre l’Angola et le Nigeria, les deux pôles de cette Afrique pétrolière, ancrerait effectivement à Libreville, futur siège de la CGG, l’épicentre de la dynamique diplomatique nouvelle. Car, face à l’instabilité chronique que connaît le continent, rien de tel qu’une thérapie de groupe. Celle-ci pourrait par ailleurs se révéler extrêmement efficace dans le traitement des nombreux dangers venus du grand large.

La principale conséquence de tout cela serait d’une part, la prise en compte et l’implication accrues de la mer dans les décisions politiques, et la vulgarisation de la perception des océans comme source de richesses pour les peuples et instrument impérieux de développement pour les États d’autre part. En cela, la CGG comble d’emblée un vide, et apparaît comme l’instance d’un renouveau maritime inespéré pour le Golfe de Guinée.

ORIENTATION BIBLIOGRAPHIQUE

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[1]      L’Union, n° 7161, quotidien gabonais d’information, Libreville, 18 novembre 1999, p. 2.

[2]      L’affaire étant pendante à la Cour Internationale de Justice de La Haye.

[3]      L’Union, n° 7162, Libreville, 19 novembre 1999, p. 2.

[4]      Le monde connu, selon le géographe philosophe Hérodote durant l’Antiquité, s’organise autour de la Méditerranée, Guy Mercier, Histoire de la pensée géographique, Université Laval, Québec, 1995, p. 19.

[5]      La traduction française de l’avocat Alfred Guichon de Grandpont, parue en 1843, a fait l’objet d’une réédition sous les références suivantes : H. Grotius, Mare liberum. De la liberté des mers, Centre de philosophie politique et juridique, Caen, 1990.

[6]      IIIe UNCLOS.

[7]      La Convention des Nations Unies sur le droit de la mer fut ouverte à la signature, au Ministère des affaires étrangères de la Jamaïque jusqu’au 9 décembre 1984, ainsi qu’au siège de l’Organisation des Nations Unies à New York, du 1er juillet 1983 au 9 décembre 1984 (art. 305). 159 États et autres entités signèrent la Convention.

[8]      Un an après le dépôt du soixantième instrument de ratification ou d’adhésion par la Guyana le 16 novembre 1993.

[9]      Nations Unies, Le droit de la mer. Pratique des États au moment de l’entrée en vigueur de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, Division des affaires maritimes et du droit de la mer, New York, 1994, 250 p., p. 9.

[10]     Soit quelque 370 km, voire plus c’est-à-dire jusqu’au rebord externe de la marge continentale, lorsque le plateau s’étend au-delà de la limite des 200 milles.

[11]     A.D. Ogoulat, Albert Didier Ogoulat, Géographie politique de la façade atlantique de l’Afrique intertropicale (du Sénégal à l’Angola), Presses Uni­versitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq, 1999, 653 p. On notera qu’au 30 juin 1990, les arriérées de cotisations se chiffraient à 1.648.399.973 f C.F.A.

[12]     Panorama, n° 4, octobre 1995, p. 176.

[13]     Qui a fait 500 000 à 800 000 morts, selon les sources.

[14]     Breckman, 1999.

[15]     Le Rwanda et le Burundi appartiennent également à la sous-région, mais restent peu intéressés par le Golfe de Guinée. Leur commerce exté­rieur se fait par les ports kenyans et tanzaniens. Toutefois, étant membres de la Communauté Économique des États de l’Afrique Centrale (CEEAC), leur adhésion à la CGG ne devrait souffrir aucune difficulté.

[16]     L’état du monde 2000, La Découverte, Paris, 1999, pp. 608-609.

[17]     PNUD, Rapport mondial sur le développement humain, Économica Paris, 1998, 254 p., p. 250.

[18]     Soit environ 28 500 milliards de francs C.F.A., RAMSÈS 2000, Dunod, Paris, 1999, pp. 384-385 ; Banque mondiale, World Development Indicators 1999.

[19]     Contre 60 %, par exemple, pour les pays de l’Union Européenne.

[20]     Plus de 200 m de profondeur.

[21]     Bilan du monde 2000, Le Monde, Paris, p. 100.

[22]     Par plus de 1 000 m de profondeur.

[23]     Thomas Lothar Weiss, “Le différend Cameroun/Nigeria : au delà de Bakassi”, Relations internationales et stratégiques, n° 23, automne 1996, p. 113 ; Nations Unies, Le droit de la mer. Les Accords de délimitation des frontières maritimes (1970-1984), Publications des Nations Unies, New York, 1992, 299 p., p. 99

[24]     Thomas Lothar Weiss, op. cit., p. 113

[25]     Albert Didier Ogoulat, op. cit., p. 416.

[26]     Sur le modèle Guinée-Bissau/Sénégal.

[27]     Laurent Lucchini et Michel Voelckel, Les États et la mer. Le natio­nalisme maritime, La Documentation Française, Paris, 1978, 463 p., p. 73

[28]     Nations Unies, 1994 : 222 et 224 ; Labrecque, 1998, p. 311

[29]     CIJ, Ordonnance du 21 octobre 1999, Rôle général n° 94, La Haye, 1999.

[30]     Dans ce contexte, la situation des espèces anadromes et catadromes, susceptibles de migrer d’une ZEE à une autre, leur gestion doit être régle­mentée par voie d’accord entre les États, in L. Lucchini et M. Voelckel, Droit de la mer, Paris, Pédone, 1996, tome 2, vol. 2, p. 501.

[31]     Par opposition à l’Afrique minière centre-australe, dans l’hinterland.

[32]     D’autant que “la délimitation des espaces maritimes s’inscrit parmi les problèmes les plus sensibles, puisqu’elle touche à l’un des derniers bastions de la territorialité”, selon L. Lucchini et M. Voelckel, Droit de la mer, Pédone, Paris, 1996, tome 2, vol. 1, dans l’Avant-propos.

 

 

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