GÉOGRAPHIE ET POLITIQUE EN AFRIQUE AU xxie SIÈCLE
Concepts opératoires et stratégies d’insertion dans l’espace mondial

 

Marc-Louis Ropivia

L’INÉVITABLE DÉVELOPPEMENT DE LA GÉOGRAPHIE POLITIQUE ET D’UNE PENSÉE GÉOPOLITIQUE AFRICAINES

Réévaluer, en cette fin de siècle, les stratégies d’insertion de l’Afrique dans l’espace mondial par l’éclairage de la géographie, c’est prendre en compte toutes les mutations économico-politi­ques qui ont reconfiguré l’espace mondial et placé l’Afrique sub­saharienne comme enjeu fondamental de cette reconfiguration.

Cette reconfiguration de l’espace mondial est la conséquence la plus importante du nouveau rapport de forces qui s’est établi entre les grandes puissances de l’hémisphère nord. Ce nouveau rapport de forces, caractérisé par la disparition du contre-système communiste à économie planifiée, a consacré la mondia­lisation du libéralisme en tant qu’idéologie dominante, et le triomphe de l’économie de marché. Dans ce cas, la mondialisation signifierait l’intégration d’espaces et d’économies retardataires au système de maillage communicationnel et aux normes de consommation des besoins artificiels modernes façonnés par le mode de production capitaliste aux fins de lui redonner un souffle nouveau. Dans les stratégies des grandes institutions régula­trices de l’économie mondiale - institutions de Bretton Woods, CNUCED, OMC - l’Afrique apparaît comme l’un des théâtres privilégiés de cette mondialisation, les autres étant l’ex-Europe communiste, la Russie et l’Asie centrale. Ainsi, la seule forme de géographie qui puisse cerner avec pertinence les rapports de force qui s’instaurent désormais entre l’Afrique et le monde, qui puisse identifier les nouveaux enjeux dont l’espace africain est le théâtre, qui puisse en même temps élaborer les scénarios les plus plausibles et les stratégies les plus efficaces d’insertion de l’Afrique dans l’économie mondiale, cette géographie-là ne peut être que fondamentalement politique.

Cette géographie politique revêt deux formes essentielles : elle est à la fois géopolitique et géostratégique. Ces deux dimen­sions induisent d’abord une vision prospective du devenir de l’Afrique au xxie siècle à partir d’une problématique essentielle d’ontologie spatiale. Les questionnements relatifs à cette problé­matique sont donc les suivantes : l’Afrique au xxie siècle sera-t-elle acteur ou spectateur du système international ? Continuera-t-elle de demeurer un lieu de projection de puissances extérieures ou irradiera-t-elle son influence hégémonique vers d’autres parties du monde ? Inspirera-t-elle une révolution universelle ou survivra-t-elle continuellement comme réceptacle de modèles extérieurs ?

D’un autre côté, la géopolitique et la géostratégie, en tant que dimensions de géographie prospective appliquées aux évolu­tions de la politique étrangère et de la conflictualité, dessinent des nouvelles configurations spatiales dont la conséquence majeure est de modifier, à l’intérieur même du continent, les réseaux d’alliances interétatiques établies. Une seconde problé­matique du devenir de l’Afrique, suscitée par les turbulences de sa mutation socio-politique endogène, gravite autour des notions centrales de recomposition territoriale et de conflictualité multi­dimensionnelle. En effet, de nouvelles conceptions de la territo­rialité déclenchent des recompositions géopolitiques internes et externes aux États et engendrent de nouvelles formes de conflic­tualité. Les moteurs de ces nouveaux conflits sont : la montée des micronationalismes identitaires qui revendiquent à l’intérieur des États une décentralisation administrative ou une autodéter­mination plus poussée ; les irrédentismes qui remettent en cause les frontières internationales héritées de la colonisation ; l’appa­rition d’hégémonies régionales nouvelles ; enfin, l’expansion des frontières régionales des espaces d’intégration économique, carac­téristiques d’une conflictualité des zones de contact entre deux aires de construction communautaire.

Afin de réorienter la pensée géopolitique et géostratégique africaine dans le sens de la conception de doctrines ou de straté­gies qui prennent en compte les intérêts de l’Afrique en matière de politique étrangère, de coopération internationale et de résolu­tion des conflits, il importe de proposer de nouveaux axes de réflexion, sous la forme de scénarios ou de stratégies porteuses d’un rôle nouveau du continent sur la scène internationale du xxie siècle.

Mais auparavant, il y a lieu de signaler aux nombreux imposteurs, praticiens d’une géopolitique absconse, l’existence de cadres théoriques et conceptuels fiables qui confèrent à la géopo­litique universitaire un statut scientifique indiscutable, ignoré de ceux qui croient qu’ils peuvent s’improviser en spécia­listes de géopolitique ou de géostratégie sans avoir au préalable été formés à la géographie générale ou politique.

UNE EXIGENCE FONDAMENTALE : LE BESOIN DE THÉORIE

La résurgence de la géopolitique d’expression française, notamment hexagonale, semble se faire à l’écart de tout édifice conceptuel ou théorique. On y note également l’absence d’archi­tectures doctrinales. Ropivia (1991, 1994) avait déjà souligné l’absence de théorie et la méthode journalistique propre à la géopolitique française. Claval (1993) à son tour confirme le même constat :

La tradition géopolitique met l’accent sur l’ensemble des facteurs de conflit et sur les relations stratégiques entre les partenaires. Ces études ne s’embarrassent guère de cadre théorique. Leur intérêt tient à ce qu’elles font l’inventaire de l’ensemble des tensions et des problèmes au sein de chaque partie du monde. Chaque État est saisi dans sa complexité : la multiplicité de ses ressources, leurs insuffisances dans certains domaines et les dépen­dances que cela lui impose sont soulignées. On insiste sur les caractères de son peuplement. Ses frontières incor­porent-elles des groupes nationaux susceptibles de consti­tuer des minorités irrédentes - ou déstabilisatrices ? Les études de géopolitique évaluent les forces armées et recen­sent les bases extérieures dont peuvent bénéficier des belligérants éventuels. Elles s’intéressent de près aux phénomènes d’information et de désinformation. La pro­pagande apparaît comme un des aspects majeurs dans la montée des tensions et le déroulement des conflits. Entre les situations de guerre franche et la paix véritable, on se montre attentif à tous les conflits larvés, à toutes les formes indirectes de la guerre. Une revue comme Héro­dote s’est affirmée en pratiquant ce genre d’analyse.

Dans un tel contexte, une pensée géopolitique africaine ne saurait être féconde en puisant son inspiration uniquement dans l’école française. Il importe dès lors de retracer l’évolution théori­que doctrinale et conceptuelle de la Science géopolitique en nous tournant vers l’école anglo-saxonne (tableau suivant).

 

Schéma d’évolution doctrinale et insertion de l’Afrique
dans la géopolitique/géostratégie mondiale

Outil

Planisphère

Méthode

 

 

 

 

 

 

Théorie/Doctrine

Conceptualisation binomiale antithétique

*     Mahan                          Mackinder :

                Sea Power « Heartland

                  (1890)        (1904)

*     Spykman :           Rimland « Heartland

                                   (1944)

Aphorismes syllogistiques

*     Mackinder : Qui tient l’Europe Orientale contrôle le Heartland ; qui tient le Heartland contrôle le World Island ; qui tient le World Island contrôle le Monde”.

*     Spykman : Qui maîtrise l’anneau maritime (Rimland) tient l’Eurasie ; qui tient l’Eurasie maîtrise la destinée du monde”.

*     Sokol : “Qui tient l’Amérique du Nord contrôle les océans, qui tient les océans contrôle le monde” (1961).

Prescription fatalitaire

*     Haushofer : Verticalité du système international ; Pan Régions (1927) ;

*     Cohen : Régions stratégiques (1963).

Méthode

 

 

 

Théorie/Doctrine Afrique

Prospective

*     Kimon Valaskakis (1980)

Terminologie appropriée

-       rapport de forces     }

-       enjeu                      }

-       antagonismes         }

-       stratégies               }       scénarii et stratégies

-       forces                     }

-       faiblesse                 }

-       menaces                 }

-       opportunités            }

Horizontalité du système international

*     Ropivia : Impérialisme Tropical Gondwanien (1986)

Coopération tropicale gondwanienne

*     Ropivia : Vision Austrocentrique (1999)

Dès son avènement à la fin du xixe siècle, la géopolitique exprime le choc des impérialismes et sa méthode avait été domi­née par l’empire. Celle-ci avait consisté en un raisonnement sur un planisphère qui conduisait à détecter l’enjeu principal ou les enjeux d’où émergerait l’antagonisme entre deux puissances. Cette méthode avait fini par produire une conceptualisation bino­miale antithétique à l’instar de la puissance maritime oppo­sée à la puissance continentale (Mahan, 1890) ou du Heartland (Mackinder, 1904) opposé au Rimland (Spykman, 1944). Du fait de la volonté de domination idéologique d’une puissance sur l’autre ou d’une puissance sur le monde, cette méthode était à la fois spéculative et prédictive. Elle se traduisait par la formula­tion d’aphorismes syllogistiques (Mackinder, 1904, Spykman, 1944, Sokol, 1961) visant à ancrer chez des stratèges rivaux la notion de fatalité dans la domination ou la faiblesse d’une nation (schéma).

La deuxième méthode de la géopolitique classique fut conçue par l’école allemande et identifiée à Karl Haushofer (cité par Cohen, 1973, et par Chaliand et Rageau, 1983). Elle peut être qualifiée de prescription fatalitaire. Il s’agit d’une macro-régiona­lisation où la conflictualité entre les grandes puissances s’expri­me en sphères d’influence rivales et verticales prescrivant à cha­que puissance de l’Hémisphère Nord la mission de dominer une grande zone de l’Hémisphère sud fatalement vouée à sa soumis­sion. Ces macro-régions furent la Pan-Amérique sous le contrôle des États Unis, l’Eurafrique vouée à la domination du Reich allemand, la Pan-Russie comme espace de projection de la Russie vers l’Asie du Sud et la sphère de coprospérité asiatique définie comme espace d’expansion du Japon impérial vers l’Extrême-Orient et l’Océanie.

Cohen (1963,1973) s’inscrit dans la même perspective de régionalisation chère à l’impérialisme allemand retardataire. En procédant au découpage de l’espace mondial en sphères d’influen­ce antagonistes, il établit lui aussi que la régionalisation géostra­tégique du monde est le fondement principal du rapport de forces entre les grandes puissances. Chacune devant dès lors s’efforcer de régionaliser ses alliances et ses adversités.

La véritable première innovation théorique dans le champ de la géopolitique apparut à partir des années 80, lorsque les géo­graphes politiques, s’inspirant des économistes, abandonnèrent la méthode classique de la spéculation binomiale antithétique pour adopter une méthode d’analyse et de raisonnement privilé­giant les forces, les faiblesses, les menaces et les opportu­nités de tous les acteurs en confrontation sur la scène nationale et inter­nationale. Dès lors, les questions centrales de la géopoli­tique devinrent : quels sont les enjeux ? Comment modifient-ils le rapport des forces ? Quelles sont les stratégies alternatives d’adaptation et de victoire ? Avec cette terminologie nouvelle, la géopolitique passe de classique à moderne, c’est-à-dire de la méthode prédictive à la méthode prospective (Valaskakis, 1980) dont la caractéristique essentielle est la construction des scéna­rios. Valaskakis en distingue deux types.

Le premier est de type projectif : il part du présent et projette les images du futur émanant de ce présent. Le point de repère est le scénario dit tendanciel, celui qui prolonge les tendances lourdes perçues dans le présent... l’ensemble de l’exercice de simulation exploratoire aboutit à la construction... de l’univers des possibles. Le second est du type normatif ? Dans ce cas, on oublie pour un moment le présent et on construit à la place des scénarios souhaitables d’avenir. La scénarisation normative, elle-même basée sur des jugements de valeur explicites, permet éventuellement le retour au présent. Ce retour se fait par l’élaboration d’une planification à long terme qui trace un chemin entre le présent et l’avenir souhaité. Il construit un pont entre ce qui est souhaitable et ce qui est faisable.

Ainsi défini, le scénario devient inséparable de tout effort de théorisation en matière de réflexion géopolitique ou géostraté­gique. Et c’est grâce à la méthode prospective et à l’inspiration de Valaskakis que l’Afrique fut inscrite pour la première fois, à partir d’un effort de conceptualisation endogène, dans le champ théorique de la géostratégie internationale. La vision élaborée par Ropivia (1986) pour permettre à l’Afrique de jouer, sur la scène internationale, un rôle d’acteur qui tienne compte de ses propres intérêts, a fini par déboucher sur une doctrine d’action diplomatique dénommée Impérialisme Tropical Gondwanien. Cette doctrine récuse tout d’abord la prescription fatalitaire de domination par l’Occident.


Figure 1

À ce système de domination par le Nord (verticale ou boréo­centrique), il oppose une autre conception de la domination dans les rapports sud-sud (horizontale et tropicale) en mettant l’accent sur l’entrée en scène d’autres acteurs dans le champ diploma­tique africain, notamment les deux puissances moyennes, l’Inde et le Brésil, situées aux extrémités ultramarines du continent africain.


 

Figure 2

Tout en préconisant cette coopération, il met en même temps en garde les diplomaties africaines contre les velléités hégémoni­ques de ces deux puissances. C’est la hantise de cette domination du continent qu’il modélise sous la dénomination d’Impérialisme Tropical Gondwanien.

Figure 3 – l’impérialisme tropical gondwanien


 

Figure 4 - LES DOUBLES FLUX DE LA COOPÉRATION TROPICALE
GONDWANIENNE

  Dans le cadre de la prescription fatalitaire de domination de l’Afrique par l’Europe, l’Afrique du Sud pro-apartheid avait justifié sa politique raciste et fondé ses rapports antagonistes avec le reste de l’Afrique noire par le fait qu’elle se considérait comme une partie d’Europe en terre africaine. Et à ce titre elle s’assignait trois fonctions : vigile des valeurs de civilisation judéo-chrétiennes en butte à l’invasion de la barbarie négro-africaine ; rempart de l’Occident capitaliste face à l’expansion du commu­nisme totalitaire ; mirador de la route maritime de l’Atlantique sud. C’est au nom de ces missions qu’elle avait noué des relations diplomatiques avec le Brésil et l’Argentine, devenant ainsi un maillon important d’encerclement de l’Afrique noire dans le cadre de l’Impérialisme Tropical Gondwanien.


 

 

  Il ressort finalement de la revue théorique précédente que la géopolitique ou la géostratégie (qui sont inséparables) constituent au sein des sciences politiques une discipline de portée scienti­fique évidente, dotée d’un édifice théorique, conceptuel et doctri­nal indéniable. Cette discipline ne saurait donc être pratiquée sans référence à ce dernier. La méthode journalistique, de plus en plus utilisée dans les nombreux écrits et publications portant le sceau de la géopolitique ou de la géostratégie, n’est finalement qu’un genre analytique véhiculant leur simplification, leur falsifi­cation et leur dénaturation. C’est pourquoi il devient impératif à quiconque voudrait les pratiquer aux fins de féconder la com­préhension des environnements politiques nationaux ou interna­tionaux d’entreprendre un travail d’apprentissage ou d’approfon­dissement théorique et conceptuel identique à celui des géogra­phes politistes considérés comme les spécialistes authentiques de cette matière.

Et si la géographie politique de l’Afrique au xxie siècle veut prétendre cerner rigoureusement les rapports que ce continent va devoir entretenir à son avantage avec les autres parties du monde, elle doit obligatoirement s’inscrire dans une perspective théorique et doctrinale qui permette de forger les concepts les plus appropriés à son insertion dans le nouvel espace mondial.

Il s’avère donc indispensable d’esquisser dès à présent les nouveaux axes de réflexion vecteurs des nouvelles probléma­tiques, doctrines et concepts opératoires capables de guider les théoriciens de la pensée géopolitique et les praticiens de la politi­que étrangère africaine au troisième millénaire.

AXE 1 : INSERTION DANS L’ÉCONOMIE MONDIALE ET NOUVELLE GÉOGRAPHIE DES ÉCHANGES

Après cinq siècles d’échanges économiques inégaux quasi exclusifs avec l’Europe et après un siècle de colonisation et de domination politique par ce même continent, telle qu’il l’avait programmé dans la prescription fatalitaire, l’insertion de l’Afri­que dans l’espace mondial au xxie siècle passe par une révision déchirante des conceptions par lesquelles les Africains ont jusqu’à présent appréhendé le monde et le système international. Les deux idées-forces qui devraient résulter de cette rupture sont le renversement des courants d’échanges économiques et diplo­matiques et l’inversion de la polarité mentale du globe.

L’horizontalité du système international et l’urgence d’une coopération tropicale gondwanienne

Treize ans après la formulation de la doctrine de l’Impéria­lisme Tropical Gondwanien, les évolutions politiques intervenues depuis en Afrique ainsi qu’au sein des trois puissances moyennes du Brésil, de l’Afrique du Sud et de l’Inde commandent que l’on use de la méthode de la conceptualisation binomiale antithétique pour faire muer une hantise hégémonique en volonté de coopéra­tion. Ainsi la Coopération Tropicale Gondwa­nienne se substitue-t-elle désormais à l’Impérialisme Tropical Gondwanien et l’un des faits les plus significatifs de cette muta­tion doctrinale est sans conteste la transformation du paysage politique en Afrique du Sud.

Depuis l’avènement d’un pouvoir politique noir, l’Afrique du Sud post-apartheid s’est employée à améliorer son image diplo­matique en s’intégrant politiquement et économiquement dans le concert des nations africaines. Cette nouvelle doctrine de sa poli­tique diplomatique inaugure avec l’ensemble du continent une coopération multiforme et transforme son image passée d’État hostile en image de bon voisinage et de partenariat. Du même coup, les États africains abandonnent progressivement la vision hégémonique qu’ils lui prêtaient et transforment parallèlement leur hantise de l’Impérialisme Tropical Gondwanien en Coopéra­tion Tropicale Gondwanienne. Cette visée de coopération de l’Afrique noire avec les trois puissances moyennes du monde intertropical est dictée par les facteurs suivants :

-   analogie des environnements biophysiques et socio-économiques ;

  conception et productions par les trois puissances moyen­nes de technologies et d’expertises adaptées au milieu tropical ;

  volonté intrinsèque à chaque État d’éradiquer le sous-développement par les résultats de révolutions scientifiques et technologiques endogènes à la zone intertropicale ;

  transfert par les pays africains d’une technologie et d’un savoir-faire plus adaptés à leurs environnements biophysiques et sociétaux, notamment dans les domaines du génie civil, du génie rural et du système bancaire ;

  nécessité pour les États africains d’instituer une coopéra­tion universitaire active se traduisant par un échange massif d’étudiants et d’enseignants entre les universités africaines et brésiliennes, indiennes et sud-africaines. Ces échanges permet­tront de mieux accroître la performance des connaissances liées à la transformation des milieux tropicaux.

C’est donc à une conception rénovée de la tropicalité que nous invite la doctrine de la Coopération Tropicale Gondwa­nienne. Cette nouvelle tropicalité ne saurait plus être comme par le passé un simple savoir académique dispensé dans les départe­ments de géographie. Elle doit désormais, au seuil du xxie siècle, devenir active et constituer le fondement principal des rapports internationaux entre États de la zone intertropicale ainsi que leur apport essentiel au phénomène de la mondialisation. Mais l’Afrique peut-elle réellement  s’engager dans la mondialisation avec une vision anachronique de la carte du monde enracinée dans la prescription fatalitaire ? Une nouvelle manière de penser le monde apparaît donc nécessaire.

De l’inversion mentale à l’inversion réelle de la polarité du globe : vision austrocentrique versus vision boréo­centrique

La conception actuelle de la représentation du monde est boréocentrique. Depuis son avènement au xve siècle par les carto­graphes modernes jusqu’à son utilisation par les géopoliticiens et stratèges occidentaux du xxe siècle, elle est idéologiquement chargée :

  elle exprime une prescription fatalitaire des puissances de l’hémisphère nord à coloniser et à soumettre les peuples de l’hémisphère sud ;

  elle renforce l’arrimage de l’Afrique indépendante à l’Europe tel qu’il fut conçu par les conventions de Yaoundé, puis de Lomé ;

  elle perpétue la colonisation mentale de l’Afrique et le mimétisme culturel de l’Occident par les Africains ;

  enfin, elle fait du développement un apanage des seuls peuples de l’hémisphère nord et, par conséquent, ne laisse aucune place à aucune autre manière de penser le monde.

Comment les Africains peuvent-ils espérer entrer dans le xxie siècle sans opérer une rupture radicale avec les schèmes de pensée nés de leur conditionnement mental par l’Occident ? La réponse peut-être donnée sous forme de slogan : à siècle nouveau, carte mentale nouvelle.

Figure 5 – Le monde du xxie siècle, une vision austro-centrique


 
Les cartes ne sauraient être un langage neutre de la repré­sentation spatiale. Elles expriment l’ambition et véhiculent l’ex­pansion, la domination et la résignation. Et les cartes mentales jouent un rôle important dans le façonnement de la conception que chaque citoyen a du monde. Elles sont un élément important de sa propre projection dans le futur. Et le futur tant souhaité par la nouvelle élite intellectuelle africaine serait une sorte de décolonisation mentale qui permettrait de tourner définitivement le dos à l’Europe. Le raisonnement géopolitique qui matéria­liserait cette décolonisation mentale prend appui sur deux postulats opératoires dialectiquement contradictoires, à savoir, mondialisation inéluctable et multipolarisation inexorable.

La mondialisation dans le cas de l’Afrique subsaharienne doit constituer le frein principal à la marginalisation. Elle signi­fie son insertion dans le marché mondial non pas à partir d’une logique fatalitaire d’association et d’échange inégal avec l’Europe, mais plutôt à partir d’une doctrine nouvelle de coopération égali­taire librement négociée. Logiquement, cette insertion passe, au xxie siècle, par l’intégration aux nouveaux espaces économiques en cours d’émergence dans la zone intertropicale, notamment ceux promis à la coopération gondwanienne.

La multipolarisation inexorable postule que de nouveaux pôles de puissance, de nouvelles zones d’intégration économique, et surtout une nouvelle ceinture de développement sont en voie d’émergence dans l’hémisphère austral. Cette ceinture de déve­loppement s’étendra de l’Amérique du Sud (Argentine, Brésil) à l’Australie, en passant par l’Afrique du Sud, Maurice et la Réunion.

Figure 6 - Les grandes métropoles de l’hémisphère Sud et la revitalisation de l’océan planétaire austral


 

Avec la montée en puissance du cône sud de l’Amérique du sud, de l’Afrique du sud et de l’Australie, la théorie du développe­ment évolue vers un nouveau postulat démystifiant une concep­tion déterministe qui avait fait du développement l’apanage uni­que des peuples et des États de l’hémisphère nord. Ce nouveau postulat est que le processus de développement peut s’effectuer partout dans la planète, sous toutes les latitudes, dès lors qu’un État possède la volonté politique de conduire sa population vers l’accomplissement d’une révolution intellectuelle propédeutique au changement des mentalités, à la valorisation du capital humain et à la maîtrise des technologies modernes. Dès lors, une nouvelle vision du monde se fait jour.

Le monde du xxie siècle, pour de nombreux pays aujourd’hui sous-développés ou en développement de la zone intertropicale et de l’hémisphère sud, sera centré sur le pôle sud (Antarctique). La domination boréocentrique du monde, élaborée depuis Mercator, aura progressivement reculé pour faire place à une vision austro­centrique, inversant les conceptions et lectures conventionnelles des planisphères, en faisant de certains pays sous-développés ou en développement actuel les régions entraînées directement tributaires des trois régions-foyers de la ceinture de développe­ment de l’hémisphère sud.

AXE 2  : AIRES D’INTÉGRATION RÉGIONALE ET CON­FLICTUALITÉ DES ZONES DE CONTACT

Au xxie siècle, la multipolarisation de l’ordre international est irrémédiable et son ferment principal ingrédient  sera l’intégration régionale.

Outre l’Europe unie qui ne cesse de s’agrandir, les autres espaces d’intégration verront se consolider le processus de cons­truction communautaire. C’est notamment le, cas de l’ALENA, du MERCOSUR, de la CEDEAO, de l’UMA, de l’ASEAN, du Forum du Pacifique, etc.

Dans ce contexte, le danger pour une région infra-conti­nentale est représenté par la stagnation du processus d’intégra­tion régionale. Or, l’Afrique centrale est justement cette région caractérisée, plus que toute autre, par le blocage de son processus de construction, communautaire en raison d’une conflictualité aiguë qui s’y est développée depuis près de deux décennies[1].

Cette instabilité permanente laisse croire aujourd’hui que le cœur du continent ne possède aucune identité régionale et ne dispose pas de contours bien définis qui puissent devenir le théâtre d’une grande communauté économique.

Du fait de cette conflictualité permanente et de la non-émergence de la CEEAC, l’Afrique centrale apparaît ainsi comme un vide d’intégration régionale dont la nature a naturellement horreur Ce vide aiguise alors les appétits et les desseins expan­sionnistes des pôles de puissance alentours déterminés à agran­dir à son détriment les aires d’intégration régionale auxquelles ils appartiennent. Du coup, la menace pour le processus d’inté­gration de l’Afrique centrale se situe à ses marges, à sa périphé­rie. Cette localisation de la menace nous conduit à envisager le blocage du processus d’intégration d’Afrique centrale par le recours à une théorie explicative dite de la conflictualité des zones de contact, ou marges de deux aires d’intégration régionale. Celle-ci nous est inspirée par le modèle géophysique de la sismi­cité de contact de deux plaques tectoniques.

Énoncé de la théorie

Un des aspects les plus mal cernés de la conflictualité afri­caine se rapporte à l’intégration régionale. En vérité, l’on est plus familier des conflits intra-étatiques, des conflits interétatiques à l’intérieur d’une même aire d’intégration régionale et, sans doute aussi, des conflits entre États frontaliers appartenant à deux espaces d’intégration différents.

Cependant, ce qui apparaît insolite dans la conflictualité inhérente à l’intégration régionale c’est de montrer qu’un conflit entre deux États limitrophes appartenant à deux espaces diffé­rents d’intégration économique dissimule, ou véhicule, une con­flictualité entre deux aires d’intégration régionale. Au travers de cette conflictualité, on décèle une volonté d’expansion d’une aire sur une autre. En transposant à la conflictualité des zones de contact de deux aires régionales d’intégration économique la théorie de la sismicité de la zone de contact de deux plaques tectoniques, l’on dévoile là l’enjeu insoupçonné qui explique sans doute plus exhaustivement l’instabilité politique chronique et les guerres larvées ou interminables qui minent certaines régions du continent. Un théorème de l’épicentre de l’intégration et de l’expansion trans-régionale peut être énoncé comme suit : 

Tout processus de construction communautaire ou toute aire d’intégration économique régionale sont dominés par un centre d’impulsion, un État-moteur qui identifie ses propres visées expansionnistes à celles de tout l’espace régional auquel il appartient et dont il commande la mécanique de regroupement.

Trois idées essentielles explicitent cette théorie :

a)  Sismicité rime avec conflictualité, par la violence des perturbations qu’ils engendrent, l’un dans l’environnement bio­physique et l’autre dans l’organisation sociétale ;

b)  les zones de contact des aires d’intégration régionale ne sont pas simplement des structures spatiales linéaires de grande intensité d’échanges, ou des lieux de discontinuité multiforme (tarifaire, monétaire, procédurielle). Ce sont aussi des zones de forte conflictualité parce qu’elles sont, en tant que frontières d’aires, les lieux de traduction des desseins de capture et d’absorption de régions ou d’États d’autres regroupements écono­miques. Ces desseins sont, naturellement, façonnés par les États-moteurs, centres d’impulsion de l’intégration économique ;

c)  les frontières des aires d’intégration régionale sont donc des zones d’agressivité réciproques où peuvent se produire un empiétement territorial, une expansion spatiale d’un regroupe­ment régional sur un autre par voie de phagocytose d’une région ou d’un État.

De tels principes peuvent être vérifiés dans le cas de la région d’Afrique Centrale par la localisation périphérique des conflits au voisinage d’autres aires d’intégration régionale.

 

Conflits d’Afrique centrale (Localisation)

Regroupements régionaux antagonistes

Bande d’Aouzou (Tchad)

Guerres du Shaba (Zaïre)

Guerre du Kivu (Zaïre)

Est de la RDC (Zaïre)

Bakassi (Cameroun)

CEEAC Ö UMA

CEEAC Ö SADC

CEEAC Ö ZEP

CEEAC Ö ZEP

CEEAC Ö CEDEAO

 

Parmi les causes de la déstabilisation de l’Afrique Centrale, il y a le fait que deux États, qui auraient pu représenter les centres d’impulsion de la CEEAC, éprouvent depuis toujours des problèmes d’identité régionale. L’Angola et la RDC ont toujours hésité entre leur appartenance à l’Afrique Centrale et à l’Afrique Australe. Et aujourd’hui, plus qu’auparavant, le soutien militaire qu’ils ont obtenu de la part des États de l’Afrique Australe l’Afrique du Sud, Namibie, Zimbabwe) indique qu’ils pourraient, à l’avenir, rejoindre la SADC, accroissant ainsi son aire d’intégration en Afrique Centrale.

Figure 7 La conflictualité des zones de contact des aires d’intégration régionale


 

Afin donc de résoudre tous les conflits qui minent aujour­d’hui le processus d’intégration en Afrique Centrale et dans d’autres régions, ne convient-il pas de proposer un autre modèle d’organisation politico-territoriale qui garantisse la stabilité des États et des ensembles régionaux ?

AXE 3 : L’INTÉGRATION POLITIQUE ET LE FÉDÉRALIS­ME COMME SOLUTION à L’INSTABILITÉ DES ÉTATS ET DES ENSEMBLES RÉGIONAUX

La problématique de l’intégration politique est une constante préoccupation pour la recherche de l’harmonie des grands ensembles sociaux à forte diversité culturelle. De Hartshorne (1950) à Lanciné Sylla (1977) en passant par Karl Deutsch (1966), un questionnement quasi invariable traduit convenable­ment cette problématique : comment renforcer la cohésion natio­nale à l’intérieur des frontières intangibles où le fragile équilibre de l’État-nation a fini par vaciller sous les coups de boutoir de pouvoirs despotiques et ethnocentriques ? En adaptant ce questionnement général à l’évolution récente du système politi­que en Afrique noire, on pourrait encore se demander : comment mettre à profit la nouvelle donne politique, en l’occurrence le pluralisme, pour mieux gérer les antagonismes socioculturels et les forces centrifuges qui naissent à l’intérieur de l’État poly-ethnique africain post-colonial ?

L’une des réponses que l’on peut faire à ces deux questionne­ments est que le champ conceptuel de l’intégration politique prévoit, de manière graduelle, une succession d’étapes qui, sans rompre radicalement l’assemblage territorial par voie d’autodé­termination, rendent possible une coexistence plus pacifique entre plusieurs entités ethniques à l’intérieur de la même enve­loppe frontalière. Ces étapes sont : la décentralisation, l’autono­mie, le fédéralisme par ségrégation. Ces trois éléments confèrent à chaque communauté la possibilité de s’assumer pleinement et de s ’unir dans la diversité avec un plus grand degré  de subsidiarité.

Des États comme le Tchad, la RDC, la Somalie, la Mauri­tanie, le Soudan, le Niger, le Mali, le Liberia, la Sierra Leone, et les Comores, qui présentent des incompatibilités socioculturelles très marquées débouchant sur des affrontements intercommu­nautaires armés, gagneraient à poser dès à présent les fonde­ments d’un système politique fédéral graduel. Malheureusement la relation que l’Africain entretient avec le fédéralisme est faite de méfiance, de préjugés tenaces et surtout de méconnaissance totale de ce système politique. Par le principe d’autonomie il a tendance à y voir une porte ouverte à la sécession. De plus, l’organisation économique d’un État fédéral lui échappe tellement qu’il n’y voit qu’un renforcement de la richesse des entités les plus nanties au détriment des moins nanties. À ce propos, il pose le problème de la fatalité des moins nantis à ne demeurer que des entités totalement marginalisées.

Cette ignorance du système fédéral est telle que, bien sou­vent, on inverse les données relatives à son essence. Or ce qu’il y a d’essentiel dans le fédéralisme n’est point le degré de prospérité économique d’une partie sur une autre, mais bien sa capacité à concilier au sein d’un même ensemble territorial les antago­nismes nés des différences culturelles. De toute manière, les champs institutionnel et opératoire du fédéralisme disposent de toutes les ressources judiciaires et de tous les instruments juridi­ques, notamment les principes de coopération, de complémen­tarité, de garanties, qui fondent l’harmonie et l’équité entre les parties contractantes. Et dans l’assemblage territorial que consti­tue l’État polyethnique africain post-colonial, nul autre système politique ne paraît plus approprié pour gérer les incompatibilités socioculturelles qui s’y manifestent chaque jour. Et si l’on y prend garde, la conflictualité née de la montée, à l’intérieur de nom­breux États, du nationalisme identitaire, risque de placer les dirigeants africains les plus réfractaires à toute évolution posi­tive devant une alternative. Subir l’irrédentisme avec comme conséquences néfastes, la remise en cause des frontières et la prolifération des États nationaux ou reconnaître la diversité socioculturelle et les particularismes régionaux en optant pour un fédéralisme graduel, méthodique et constructif. C’est cette dernière solution qui préservera le continent africain de l’instabi­lité chronique qui affecte aujourd’hui tout effort de développement.

CONCLUSION

Une analyse prospective sur la place et le rôle de l’Afrique dans le système mondial en cours d’édification pour le xxie siècle est un moment particulier de réflexion où le bilan importe tout aussi bien que les perspectives. Les contextes socio-économique et socio-culturel du monde subissent en cette fin du xxe siècle de profonds bouleversements qui affectent l’ordre politique mondial tout entier. Les mutations de l’ordre international d’aujourd’hui obligent les sciences sociales à des changements de paradigmes. La géographie du xxie siècle se doit de s’adapter à toutes les mutations du système international et, partant, se doit d’identi­fier les nouveaux paradigmes qui, à leur tour, devraient renou­veler les problématiques de la discipline. En géographie économi­que, comme en géographie politique, le troisième quart du xxe siècle a été marqué par le paradigme de l’échange inégal. La problématique afférente a été dualiste et a mis en exergue la dichotomie ville/campagne, centre/périphérie, société urbaine/ société rurale. Eu égard aux mutations de l’ordre mondial, ce paradigme est tombé en désuétude avant même la fin du siècle. Le paradigme actuel est celui de la mondialisation et sa problé­matique en géographie politique et en géographie économique est le positionnement. Il s’agit dans ce cadre de situer le rôle et la place de l’Afrique dans l’espace mondial, c’est-à-dire dans les échanges commerciaux et dans la diplomatie mondiale à venir. Le questionnement central de cette problématique est celui-ci : au xxie siècle, l’Afrique sera-t-elle acteur ou spectateur du système international ?

 

ORIENTATION BIBLIOGRAPHIQUE

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K.W. Deutsch et W.F. Foltz (editors), Nation-Building, Chicago, Atherton Press, 1966.

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L. Sylla, Tribalisme et parti unique en Afrique noire, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1977.

M. Touraine, Le bouleversement du monde. Géopolitique du xxie siècle, Paris, Seuil, 1995.


[1]      Elle remonte à l’époque de l’embrasement du Tchad, se poursuit avec les guerres civiles d’Angola et du Shaba et s’amplifie avec la guerre régionale de la République Démocratique du Congo.

 

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